Sept heures venaient de sonner, les chevaux étaient déjà à la voiture, et madame de Saverny, assise auprès d'une croisée, attendait en silence que mademoiselle Cécile eût fermétous ses paquets pour se mettre en route; Antoinette venait à chaque instant demander s'il était nécessaire d'emporter telle robe ou tel chapeau, et mademoiselle Cécile s'empressait de lui répondre: «Cela est très-inutile, puisque madame ne doit rester que huit jours à la campagne.» Cette réponse fit soupirer Valentine, et la replongea dans une triste rêverie, dont elle sortit tout-à-coup en se sentant presser par les bras d'un enfant qui l'accablait de ses caresses. «Quoi, dit-elle, en embrassant Isaure, déja levée, chère petite! le bruit qu'on a fait dans la cour t'aura sans doute réveillée?—Oh! non, ma tante, reprit l'enfant; je savais que vous deviez partir de bonne heure; j'étais déja couchée depuis long-temps,lorsque mademoiselle Cécile est venue le dire hier soir à ma bonne: elles me croyaient endormie, et j'ai entendu tout ce qu'elles ont dit. Quand j'ai su que j'allais rester huit jours entiers sans voir ma bonne tante, j'ai voulu l'embrasser avant son départ. Mademoiselle Cécile avait souvent répété que les chevaux étaient commandés pour sept heures; je me suis dit: En comptant toutes les heures qui sonneront à la pendule, je me réveillerai à temps. En effet, j'avais si peur de me lever trop tard, que j'ai très-peu dormi. Quand j'ai entendu du bruit dans la maison, je me suis habillée tout doucement, et je suis vîte accourue ici.—Chère enfant, ditValentine, en la baignant de ses larmes!—Tu t'en vas donc pour toujours? s'écria Isaure en voyant l'excès de la douleur de sa tante.—Non, je te reverrai bientôt, je l'espère. Ne m'oublie pas.... Dis à ton père que je pars en pleurant.... que je vous aime tous.... et que je vous regretterai toute ma vie.» Ces paroles entrecoupees par des sanglots achevèrent de désoler Isaure. Elle se jeta au cou de Valentine, en pleurant aussi, et dit: «Encore, si j'avais ton portrait pour me consoler quand tu n'y seras plus!—Eh bien, qu'est-il devenu? demanda Valentine, avec une sorte d'inquiétude.—Je ne voulais pas vous le dire, reprit Isaure en baissant lesyeux, mais l'autre jour, en jouant avec M. d'Émerange, la chaîne qui soutient le médaillon s'est cassée, et le verre s'est brisé en tombant par terre; j'ai bien pleuré quand j'ai vu ce malheur! Mais M. d'Émerange m'a promis que bientôt il n'y paraîtrait plus. Il a pris le collier en se chargeant de le faire raccommoder par son bijoutier, et il doit me le rendre la semaine prochaine: c'est encore bien long à attendre.» Valentine apprit avec peine que son portrait était entre les mains du comte, mais elle ne fit aucun reproche à Isaure de le lui avoir livré. Le mal était fait; il était inutile d'en apprendre les conséquences à une enfant trop innocente pour les comprendre.Elle se contenta de recommander à Isaure de ne plus s'adresser qu'à elle lorsqu'il s'agirait de confier son portrait. Mademoiselle Cécile vint en ce moment annoncer à sa maîtresse que tout était prêt. Valentine fit un effort pour s'arracher des bras d'Isaure qui voulait absolument la suivre, et ne consentit à la laisser partir qu'à la condition d'aller la rejoindre à Auteuil aussitôt que madame de Nangis en aurait accordé la permission. Quand il fallut se séparer deLove, les pleurs d'Isaure redoublèrent. Enfin on calma son chagrin par des cadeaux et des promesses; mais on ne put obtenir d'elle de la faire rentrer dans la maison avant que la voiture nefût sortie de la cour; et Valentine était déjà bien loin, que la petite voix d'Isaure lui criait encore adieu.
Le premier soin de la marquise, en arrivant à Auteuil, fut d'instruire Anatole du séjour qu'elle comptait y faire, et d'une partie des raisons qui la contraignaient à s'éloigner de sa famille. La nécessité d'empêcher Anatole de lui adresser de nouvelles lettres à l'hôtel de Nangis, l'obligeait à lui apprendre le sort qu'avait eu la dernière; mais elle évita soigneusement de lui laisser soupçonner la véritable cause de cette indiscrétion, qu'elle mit sur le compte de la maladresse d'un laquais et d'une distraction de son frère. Elle parla seulement des justes reproches qu'illui avait fallu supporter de la part de M. de Nangis, sur le tort de s'être ainsi compromise; et finit par dire que l'impossibilité d'expliquer sa conduite sans trahir un secret inviolable, lui avait fait prendre le parti d'attendre loin de son frère le moment où elle pourrait se justifier des soupçons qu'on osait concevoir contre elle. Mais, pour atteindre à ce but, il fallait s'imposer des sacrifices, et réduire aux plus simples expressions de l'amitié une correspondance qui n'aurait jamais dû être fondée sur un autre sentiment. C'était à cette seule condition que Valentine consentait à recevoir encore des lettres d'Anatole; et elle en parlait déjà comme d'une choseconvenue, sans se douter qu'elle demandait l'impossible.
La douleur qui l'accablait se dissipa un peu à l'aspect du plaisir que causa son arrivée chez madame de Réthel. Le commandeur prétendit que la goutte pouvait s'amuser à ses dépens aussi long-temps qu'il plairait à Valentine de lui servir de garde-malade; «Car, disait-il en riant, qu'est-ce que cela me fait de souffrir, pourvu que je ne le sente pas.» Cette folie paraîtra bien sensée à tous ceux qui ont reconnu le pouvoir magique de la présence d'un ami sur les souffrances les plus aiguës.
Si la gaîté de M. de Saint-Albert avait bravé la maladie, elle s'éteignitbientôt en écoutant le récit des nouveaux chagrins de Valentine. Il s'indigna de la voir l'objet d'une persécution aussi peu méritée, et, dans son premier mouvement, il voulait écrire à M. de Nangis pour l'éclairer sur l'excès de son injustice, et lui prouver qu'il était de son honneur de la réparer. Mais Valentine le conjura de renoncer à ce projet, en lui démontrant l'impossibilité d'instruire son frère des calomnies dont elle était victime, sans lui en dénoncer les auteurs. «Je ne le persuaderais pas, ajoutait Valentine, il persisterait à me demander l'explication d'un mystère que je ne comprends pas moi-même; et le silence qu'il me faudrait garder sur plusieurspoints envers lui, ajouterait encore à l'idée des torts qu'il me suppose. Je ne regagnerais point sa confiance, et sa femme la perdrait pour toujours. Le ciel me préserve de jeter dans cette famille les premières semences du trouble qui doit y naître un jour! J'en conviens, les reproches d'un frère pèsent cruellement sur mon cœur, mais ceux que je pourrais m'adresser l'oppresseraient bien plus encore!—Eh bien, soit, reprit le commandeur, je vous obéirai; mais promettez-moi de ne plus vous exposer à des scènes inévitables partout ailleurs qu'ici. Vous ne savez pas encore ce que l'on vous réserve, et le parti que la méchanceté va tirer d'une aussi belle circonstance; moi,je m'en doute, et j'exige que vous choisissiez cette retraite pendant l'orage. L'éclat que nous redoutions ne peut plus s'éviter. La vengeance d'un amour-propre tel que celui de M. d'Émerange doit être sanglante; puissent tous nos soins vous en mettre à l'abri. Mais il est de la plus grande importance qu'il ignore à jamais le nom de l'imprudent qui s'est permis sur son compte une injure impardonnable. Vous ne doutez pas de toutes ses recherches pour le découvrir. Joignez-vous à moi pour ordonner à Anatole de s'y soustraire en s'éloignant de vous. Il est persuadé que sa lettre n'est tombée qu'entre les mains de votre frère, et ne soupçonne pas que M. d'Émerange en aiteu connaissance. Profitons de son erreur pour lui demander au nom de votre repos un sacrifice que les peines qu'il vous cause vous donnent bien le droit d'exiger. Sur-tout plus de lettres, vous en voyez le danger. Il n'est point de secret qui y résiste. Fiez-vous à mon amitié du soin de dissiper ses inquiétudes sur votre sort. Calmez les agitations qui tourmentent votre ame, et laissez lui croire en partant que son absence est le prix de votre bonheur.—Disposez de moi, reprit en soupirant Valentine, je souscris d'avance à tout ce que votre sage bonté imaginera pour nous épargner de nouveaux malheurs. Mais je n'ai plus le courage qui soutient la volonté; ordonnezpour moi.» L'émotion de Valentine l'empêcha d'en dire davantage; elle sortit précipitamment pour cacher l'excès de sa faiblesse, et s'enfuit dans un des bosquets du jardin que le printemps commençait à parer, et là, sans s'apercevoir des bienfaits d'une saison charmante, Valentine s'écriait en pleurant: Il faut donc que je renonce à tout dans la nature!
Si le démon de la jalousie enfante les querelles entre les plus tendres amants, celui de la vengeance saitréunir les plus fiers ennemis, et l'humanité s'afflige de voir les serments consacrés a cette furie, plus fidèlement gardés que les serments inspirés par l'amour. Depuis long-temps M. d'Émerange convaincu de son empire sur le cœur de madame de Nangis, dédaignait un succès facile que tout le monde lui croyait acquis. Uniquement occupé d'un triomphe plus flatteur pour sa vanité, la tendresse de madame de Nangis lui semblait importune. Mais le plus humiliant revers avait remplacé ce triomphe qu'il croyait certain. L'aveu de madame de Saverny, en reconnaissant la lettre présentée par son frère, prouvait assez la vérité; et la comtesse ne pouvaitplus être accusée de mensonge. Enfin, l'homme le plus brillant de la cour, celui dont tant de femmes délaissées attestaient la séduction et l'inconstance, se voyait joué par la simplicité d'une femme de province, et insulté par un rival inconnu, dont l'obscurité semblait être le partage. Tant d'injures réunies demandaient une réparation éclatante; et comme la gloire d'un homme à la mode ne se soutient que par le déshonneur d'un grand nombre de victimes, c'est la perte de la réputation de madame de Saverny qui doit réhabiliter celle du comte d'Émerange.
Pénétré de cette idée, il se rend chez madame de Nangis, en obtient sans peine le pardon de ses torts;et, profitant de l'excès d'indulgence qu'inspire le retour au bonheur, il avoue que, séduit par les coquetteries de la marquise, il n'a pu se défendre d'un attrait passager pour elle; mais qu'ayant bientôt reconnu la différence du caprice au sentiment, il n'attendait plus qu'une occasion de rompre sans impolitesse, pour venir retomber aux pieds de la seule femme qu'il eût jamais aimée. Après ce perfide aveu, desirant offrir une preuve incontestable de la sincérité de son repentir, le comte sort d'un porte-feuille le portrait de Valentine, et le livre à la comtesse comme un sacrifice qui lui répond de la franchise de ses sentiments.
Dans tout autre moment la vuede ce portrait eût transporté de colère madame de Nangis; mais quand le coupable dont on pleurait l'abandon vient demander grace, s'indigne-t-on de quelque chose? Elle ne vit dans cette preuve d'infidélité que le plaisir d'en triompher; et son amour-propre satisfait trouva mille excuses aux torts de M. d'Émerange. Mais plus elle redoublait de clémence pour lui, et plus son ressentiment s'animait contre sa rivale. «Venir ainsi, disait-elle, afficher les dehors d'une conduite austère, parler de grands principes, se parer d'une candeur factice, et tout cela pour enlever à son amie l'affection qui fesait son bonheur, et sacrifier, l'amour d'un homme comme il fautà quelque aventurier! Certainement je ne me donnerai point dans le monde le ridicule de tolérer de semblables intrigues. M. de Nangis est bien libre d'approuver les nombreuses faiblesses de sa sœur; mais il ne peut m'obliger à jouer le rôle de confidente: aussi vais-je lui déclarer que je ne saurais habiter plus long-temps avec elle. Il sentira bien le tort qu'une intimité de ce genre pourrait faire à la réputation de sa femme, et je ne doute pas qu'il n'écrive dès demain à la marquise, pour l'engager à prolonger son séjour chez madame de Réthel. Probablement son héros est quelque ami de cette prude; et soit fierté, ou faiblesse, elle obéira sans murmurer aux volontés de son frère.»
Ce plan servait à merveille les intentions de M. d'Émerange, et il se félicitait en voyant à quel point on pouvait se servir de la passion d'une femme pour se venger du mépris d'une autre: il quitta la comtesse en la conjurant d'épargner sa belle-sœur auprès des personnes que leur séparation allait surprendre. «Songez qu'elle appartient à votre famille, disait-il, et que vous devez autant qu'il vous sera possible, lui garder le secret de ses fautes. D'ailleurs que vous importent ses caprices; vous êtes bien sûre maintenant qu'ils ne vous coûteront jamais rien, ajoutait-il en baisant la main de la comtesse. Ce qu'il faudrait seulement découvrir, pour nous amuser un peu,c'est le nom de ce monsieur qui m'honore d'une estime si particulière.—Pour peu que vous y teniez, reprit la comtesse, nous le saurons bientôt; mais, si je consens à vous servir dans la recherche que vous voulez en faire, c'est à condition que vous m'assurerez qu'il n'entre pas le moindre sentiment jaloux dans votre curiosité.—Moi, jaloux de ce chevalier invisible? Je vous jure de ne l'être jamais, à moins pourtant qu'il ne lui plaise aussi de vous tourner la tête.» Cette dernière flatterie acheva d'enivrer la comtesse. La joie de régner encore sur un cœur infidèle, la crainte de le voir s'échapper une seconde fois, et l'idée, si trompeuse de se l'attacherpour toujours par la reconnaissance, entraînèrent madame de Nangis dans tout l'excès d'une générosité coupable.
Mais si les folies du cœur sont suivies d'un aveuglement complet qui dissimule également à nos yeux les défauts de l'objet aimé et les torts de notre faiblesse, il n'en est pas de même des égarements de l'imagination. Ils mènent aussi loin, mais sans cacher les dangers qui nous menacent. Cette fièvre d'idées qui naît des agitations de l'amour-propre a ses intermittences; et c'est alors que la raison, la méfiance, et le regret, remplissent l'ame d'une mortelle inquiétude qui fait desirer le retour de l'accès. Madame de Nangis offraitune grande preuve de cette vérité. Tant que M. d'Émerange était resté près d'elle, elle n'avait pas douté un instant de sa franchise; pas la moindre rancune n'était venue troubler les plaisirs d'un retour aussi inattendu; et le comte venait de la quitter en lui répétant les assurances les plus tendres. Mais tout le prestige avait disparu avec sa présence. La réflexion avait succédé à l'ivresse, le soupçon à la confiance, le repentir au bonheur. Les yeux fixés sur le portrait de Valentine, il lui sembla difficile de ne pas regretter tant d'attraits. Une autre incertitude la tourmentait encore. Ce portrait paraissait un gage trop certain de la faiblesse de madame de Saverny, maisavait-il été donné par elle? Étonnée de n'avoir pas été plutôt frappée de cette pensée, la comtesse fait appeler sa fille, et lui demande ce qu'est devenu le portrait de sa tante: «Le voici, répond Isaure, en détachant de son cou le collier que M. d'Émerange lui a rapporté la veille.» La comtesse le prend, confronte les deux miniatures. Dans chacune des deux la pose est la même, mais le costume est différent. Cependant elle croit reconnaître que celle d'Isaure a servi de modèle à l'autre. La supposition que M. d'Émerange la trompe, et qu'elle ne doit peut-être ce portrait qu'à une supercherie, anime ses yeux de colère. «Je suis sûre, dit-elle à Isaureavec emportement, que vous avez prêté ce portrait à quelqu'un?—L'enfant effrayée se décide à mentir pour éviter d'être grondée, et se félicite de sa ruse, en voyant le bon effet qu'elle produit sur sa mère, qui prend un air riant, l'embrasse, et la renvoie.
La comtesse rassurée par cette première épreuve, en médite encore d'autres, pour se convaincre de ce qu'elle desire. Mais elle sent avant tout la nécessité d'éloigner une rivale dont la perte peut seule assurer sa tranquillité. Son esprit ne rêve plus qu'aux moyens d'abuser de la confiance de son mari, pour servir sa jalousie. Déja elle se réjouit des succès que lui promet sa supérioritédans l'art de tromper, sans se douter que pendant ce temps elle est dupe elle-même des erreurs de son imagination, des serments d'un perfide, et de la petite ruse d'une enfant.
Les vœux de madame de Nangis ne furent que trop tôt remplis. Son mari, convaincu par l'évidence des preuves qu'elle lui donne contre Valentine, avoue que la conduite de sa sœur ne mérite plus d'indulgence, et c'est presque sous la dictée de la comtesse, qu'il écrit à madame de Saverny la lettre qui doit luifermer pour jamais l'entrée de sa maison. La rupture bien constatée, madame de Nangis ne songe plus qu'à la publier dans le monde avec tous les détails qui doivent justifier la sévérité de son mari, et perdre la réputation de Valentine. En moins de huit jours l'histoire s'en est tellement répandue, qu'elle est l'objet de toutes les conversations. Les hommes, piqués de n'être pour rien dans les torts d'une aussi jolie personne, se plaisent à les exagérer; les femmes en parlent avec tout le mépris qui sert à déguiser l'envie. L'une se promet bien de ne pas lui rendre son salut, si jamais elle la rencontre; l'autre court chez son amie pour la prévenir du dangerde recevoir une folle qui vient de s'afficher ainsi; et lorsque quelque ame charitable ose demander la cause de ces mesures rigoureuses:
«Quoi, s'empresse-t-on de lui répondre, vous ignorez que cette belle marquise de Saverny, qu'on voulait nous donner pour modèle, et qui, disait-on, était insensible aux charmes de l'amour, menait tout doucement quatre intrigues à-la-fois? Vivent ces beautés timides pour savoir bien tromper leurs admirateurs! Ceux de la marquise en seraient peut-être encore dupes, si l'un de ses favoris n'avait eu la maladresse de laisser deviner son bonheur. On va jusqu'à dire que la preuve de ce bonheur obligela marquise à faire une assez longue absence. Enfin, rien ne manque au scandale de ses aventures galantes; et pour peu qu'elle aime la célébrité, sa vanité doit être satisfaite.»
A ces calomnies on joignait les plus injurieux commentaires; mais ces bruits n'étant pas encore parvenus à Versailles, Valentine reçut une lettre de la dame d'honneur de la reine, qui lui annonçait que le jour de sa présentation à la cour était fixé au dimanche suivant. Cette lettre était la réponse de la demande que M. de Nangis avait adressée quelques mois après l'arrivée de madame de Saverny. Cette présentation aurait eu lieu beaucoup plutôt, sans la grossesse de la reine, mais on venaitde célébrer son retour à la santé, et la naissance d'une auguste princesse. La cour allait reprendre ses habitudes, et déja l'on se félicitait d'y voir paraître une femme qui devait y briller à tant de titres.
C'était uniquement par condescendance aux volontés de son frère que Valentine avait consenti à réclamer l'honneur auquel sa famille et le nom du marquis de Saverny, lui donnaient des droits incontestables. Mais cette cérémonie qui, dans toute autre circonstance, aurait peut-être flatté son amour-propre, aujourd'hui devenait un supplice pour elle. L'idée de s'offrir à tout les regards dans un moment où le malheur et la méchanceté semblaientse réunir pour l'accabler effrayait son courage. Elle s'adressa encore à M. de Saint-Albert, pour le prier de lui indiquer un moyen de la dispenser de ce devoir pénible. Mais il lui répondit, qu'il en connaissait fort peu, et que tous offraient de grands inconvénients. «D'ailleurs, ajouta-t-il, votre position exige ce sacrifice. Quand, par l'effet d'un événement fâcheux, on a le malheur d'occuper de soi les oisifs d'une grande ville, on ne doit pas plus affecter de se montrer que de se cacher. Les mêmes gens qui vous blâmeraient s'ils vous voyaient braver dans le grand monde l'injustice de votre famille, ne manqueraient pas d'interpréter fort mal le motif qui retarderaitvotre présentation à la cour. Il y a tant de gens qui s'y feraient porter à l'agonie pour une semblable cérémonie, que vous ne leur persuaderez jamais qu'on s'en dispense volontairement; ils trouveront bien plus simple de supposer qu'on vous exclut de la cour, que de croire aux raisons qui vous en éloignent.» En lui tenant ce discours, le commandeur savait déja tous les bruits qui circulaient sur le compte de Valentine. La princesse de L... venait de les lui mander en lui marquant qu'elle ne saurait y ajouter foi, avant de les entendre confirmer par lui. On devine bien que malgré ses souffrances, M. de Saint-Albert ne perdit pas un moment pour aller convaincrela princesse de l'innocence de Valentine, et la conjurer d'accorder à cette intéressante victime de l'envie et de l'injustice, toute la protection qu'elle méritait. C'est dans la certitude que la princesse de L... partagerait l'indignation qui le transportait contre les ennemis de la marquise, et qu'elle prendrait hautement sa défense, qu'il engageait Valentine à paraître à la cour. Il pensait que l'appui d'une personne aussi justement révérée, devait servir d'égide contre les traits de la méchanceté; mais si la protection des princes est un grand titre à la bienveillance du souverain, elle en est un plus grand à la haine des envieux. Le respect des courtisanss'arrête aux favoris des rois; et c'est ordinairement sur les protégés de celui que la fortune favorise qu'on se venge des succès du protecteur.
Valentine, soumise aux avis de M. de Saint-Albert, envoya mademoiselle Cécile à Paris, pour commander ses habits de cour et rapporter avec elle le reste des effets qu'elle avait laissés à l'hôtel de Nangis. Tous les gens attachés au service de la marquise reçurent l'ordre de venir la retrouver à Auteuil; et lorsque mademoiselle Cécile fut au moment d'y retourner, Richard lui dit: «Eh bien! c'est donc un parti pris, vous nous quittez pour toujours; ma foi j'en suis fâché, car la marquise est une excellente maîtresse, et si j'enjuge par les bonnes étrennes qu'elle nous a données cet hiver, à nous, qui ne lui rendions pas de grands services, je pense que les vôtres sont bien payés. Richard accompagna ces derniers mots d'un air malin qui fut très-bien compris de mademoiselle Cécile; elle dissimula l'indignation qu'elle en ressentait pour mieux savoir jusqu'où Richard portait ses conjectures. Il ne se fit pas prier pour lui raconter assez grossièrement tout ce qui se disait dans les antichambres, de la séparation de la marquise d'avec sa belle-sœur. De cet entretien il résulta une vive querelle dans laquelle mademoiselle Cécile prit avec chaleur le parti de sa maîtresse, en injuriant de toutson pouvoir celle de Richard, et finit par dire: «Eh bien! quand madame de Saverny aurait autant d'amants que sa sœur lui en donne, n'est-elle pas libre de vivre à son gré? A-t-elle un mari à tromper, ou des enfants à corrompre par son mauvais exemple? Allez, M. Richard, le temps viendra bientôt où la vérité se fera connaître: votre maître ne sera pas toujours aussi dupe, et c'est alors qu'il récompensera le fidèle porteur des petits billets de la comtesse.» Ravie d'avoir répondu par ce trait malin aux propos de son camarade, mademoiselle Cécile prit congé des femmes de madame de Nangis, sans oublier de leur faire le détail de la magnifique parure quiembellirait la marquise le jour de sa présentation. Elle fut récompensée de cette preuve de confiance, par plusieurs petites confidences; on lui raconta le chagrin de la pauvre Isaure, à qui sa mère avait positivement défendu d'aller voir sa tante, et qui de plus, avait reçu l'ordre de ne jamais prononcer le nom de madame de Saverny. Enfin, après s'être longuement livrée à tous les plaisirs du commérage, mademoiselle Cécile sortit de l'hôtel de Nangis, sans éprouver d'autre regret que celui de n'y pouvoir causer encore.
La nouvelle de la prochaine présentation de la marquise, jointe à toutes celles qui se débitaient sur ses prétendues aventures, excita les clameurs de toute la brillante société de Paris. Plusieurs femmes d'un rang distingué furent sollicitées, par ces officieuses personnes que l'on trouve partout, pour tâcher de faire parvenir aux oreilles de la Reine les bruits qui couraient sur madame de Saverny. Mais quand on avait l'honneur d'approcher souvent de la Reine, on savait avec quel mépris ellerecevait toute espère de dénonciation de ce genre; d'ailleurs c'était madame la princesse de L... qui devait présenter elle-même la marquise, et toutes les tentatives de la méchanceté échouaient devant cette marque de considération particulière.
Le dépit de ne pouvoir réussir à éloigner Valentine de la cour, redoubla la curiosité de voir l'accueil qu'elle y recevrait; et toutes les personnes qui par leur rang pouvaient y être admises ne manquèrent point à cette cérémonie. Déjà les galeries de Versailles étaient remplies de courtisans dont l'ironie s'exerçait, en attendant mieux, sur la famille de M. de Nangis, sans s'apercevoir que le comte était là très à portéede les entendre. Après y avoir bien réfléchi, il n'avait pas cru pouvoir se dispenser d'assister à la présentation de sa sœur, sur-tout en pensant qu'on l'avait accordée à sa sollicitation. Mais il avait conjuré la comtesse de n'en pas être témoin, pour éviter, disait-il, l'embarras d'une entrevue désagréable, et l'inconvénient d'offrir à toute la cour le spectacle de leur désunion.
Enfin, l'on vint avertir que le Roi allait passer dans les grands appartements, et tout rentra dans le plus profond silence. Lorsque toute la cour fut rangée auprès de Sa Majesté, on vit paraître la princesse de L... dans le costume le plus simple, et tenant par la main la marquisede Saverny, dont la magnifique parure semblait rivaliser avec l'éclat de sa beauté. Jamais plus de noblesse et plus de modestie n'avaient embelli tant d'attraits. La timidité qui colorait son teint en augmentait la fraîcheur; son regard à demi baissé semblait réclamer l'indulgence, en même temps que sa taille élégante et son noble maintien commandaient l'admiration. Elle fit ses révérences sans assurance et sans gaucherie, et ce fut avec toutes les graces de la simplicité, qu'elle répondit aux choses obligeantes que le Roi daigna lui dire.
Cette réception déconcertait bien de malignes espérances; les femmes en témoignaient tout haut leur dépit:«Voilà, disaient-elles, comme avec de la beauté on peut tout se permettre impunément: prêchons, après de pareils exemples, la vertu à nos filles! Mais si la vérité n'arrive jamais aux pieds du trône, le monde qui la connaît sait punir les erreurs.» A ces discours les hommes, déja séduits par l'aspect de Valentine, essayaient de répondre qu'avant de la juger aussi sévèrement, il fallait attendre des preuves plus positives de son inconséquence. Quelques-uns refusaient tout net de la croire coupable, et les plus malveillants ne savaient comment accorder tant de travers avec tant de modestie.
Valentine, un peu remise du premier trouble inséparable d'une solennitédont on est le principal objet, essaya de lever les yeux pour contempler ce spectacle brillant et nouveau pour elle; mais toute la pompe de la cour disparut bientôt à ses regards, lorsque les portant du côté où était placé le corps diplomatique, elle reconnut l'ambassadeur d'Espagne, et près de lui... Anatole. Qui pourrait peindre l'émotion qui s'empara d'elle au moment où leurs yeux se rencontrèrent! Elle eut besoin de tout son courage pour n'y pas succomber, et elle crut que la princesse de L..., touchée de son état, arrivait pour lui sauver la vie, quand elle vint la prendre pour la conduire chez les princesses du sang, et lui faire faire, suivant l'usage, quelques visites dans le château.
Elle fut invitée à souper le même jour chez la comtesse d'Art.... C'est-là que l'attendaient l'intrigue et la jalousie des femmes qui se promettaient de lui faire payer ses triomphes du matin par toutes les humiliations de la soirée; la princesse de L... était chez la Reine, et madame de Réthel se trouvant forcée de retourner auprès de son oncle, rien ne s'opposait au projet d'affliger la marquise. Il est vrai que la bonté de la comtesse d'Art... lui répondait d'un accueil agréable; mais les premières politesses finies, la comtesse et les princes ses frères se mettraient au jeu, et la pauvre Valentine resterait livrée à elle-même ou plutôt à la vengeance de toutesses rivales. C'est ce qui arriva bientôt. Dès que la comtesse rompit le cercle pour s'approcher de la table, toutes les femmes s'éloignèrent de Valentine en lui prodiguant les marques du plus humiliant dédain. Confuse de se voir ainsi abandonnée au milieu du salon, elle fut se placer auprès de la jeune duchesse de M..., qu'elle avait souvent rencontrée chez madame de Nangis. Mais la duchesse qui la croyait de bonne foi coupable de tous les procédés que lui reprochait sa belle-sœur, se mit à lui tourner le dos, comme pour l'empêcher d'entendre ce qu'elle racontait d'elle à une autre personne. Malgré la paix de sa conscience, Valentine éprouvait le supplice des'entendre calomnier sans pouvoir se défendre, et de se voir insultée sans oser se plaindre. L'arrivée de M. d'Émerange vint encore ajouter à l'horreur de sa position. A peine daigna-t-il la saluer. Cette impolitesse ne l'aurait pas affectée, s'il ne l'avait pas aggravée par les airs les plus impertinents.
La crainte de voir la marquise recevoir quelques soins du petit nombre de personnes qui ne jouaient pas, les lui fit rassembler autour de lui, et captiver leur attention par des récits amusants. Souvent on l'accablait de questions auxquelles il répondait en élevant le ton: «Non, ce n'est pas cela, vous êtes par trop méchant; puis, jetant un regard surValentine, il reprenait à voix basse la défense de l'accusée, et l'entremêlait de plaisanteries si piquantes, que les auditeurs riaient encore plus des ridicules de la coupable, qu'ils ne s'indignaient de ses fautes. Ce manège dura jusqu'au moment où la soirée finit. Valentine en vit approcher le terme avec toute l'impatience d'un prisonnier qui attend sa délivrance. Et lorsque ses chevaux l'entraînèrent loin de ce séjour où l'intrigue est un mérite, et l'innocence un ridicule, elle s'écria, le cœur oppressé de larmes. «Ah! fuyons pour toujours des lieux où la bonté du souverain ne garantit pas de tant d'insultes, où le moindre succès s'achète par tant d'humiliations! Jen'y dois plus paraître, puisque le ciel m'a refusé la fausseté, la souplesse et l'audace.»
Anatole a Valentine.
«Puisque l'ordre m'en vient de vous, j'obéirai, Valentine; demain, à cette même heure, je serai déjà bien loin de tout ce que j'adore. Ah! si le tort d'avoir compromis votre repos mérite le plus grand supplice, je le subirai... Mais non, rien ne saurait me punirassez du malheur d'avoir fait couler vos larmes. C'est ma coupable imprudence qui vous livre au ressentiment d'un frère; c'est avec l'assurance de ne pouvoir jamais causer votre bonheur que j'ose y attenter! Ah! ce n'est point assez de ma vie pour expier un tel crime, et sans les remords qui déchirent mon cœur, vous ne seriez point assez vengée.
«Avant d'accomplir ma triste destinée, j'ai voulu m'enivrer encore une fois du plaisir de contempler tout ce que la nature a formé de plus divin; mais grands dieux! quels transports inconnus ont agité mon ame, lorsque j'ai vu paraître au milieu de cette assemblée brillantecelle dont la beauté céleste éclipsait jusqu'à l'éclat du trône! A son aspect enchanteur, j'ai cru voir la cour entière partager mon délire! le souverain lui-même, séduit par la réunion de tant de charmes à tant de modestie, semblait fier de compter au nombre de ses sujets une femme si digne de régner sur tous les cœurs. Mais il faut vous avouer ma faiblesse, tout en jouissant de l'admiration qu'inspirait Valentine au plus puissant roi de l'Europe, j'ai frémi en pensant à ce que j'aurais redouté de cette admiration sous un roi, d'une vertu moins austère, et, dans ce moment, je n'ai pas regretté le siècle de Louis XIV.
«Ce triomphe si beau, ce douxinstant a passé comme un songe. Un regard de Valentine, ainsi que celui d'Orphée, après avoir comblé les vœux d'une ame passionnée, l'a replongée dans le néant. Bonheur, espoir, courage, j'ai tout perdu avec votre présence. L'affreuse idée d'en être privé pour toujours est venue me frapper d'un coup mortel, et les moments que j'ai passés depuis semblent ne plus appartenir à l'existence. Mais que l'excès de ce désespoir ne vous afflige pas, Valentine, je ne souffre déja plus. Ne vous accusez point sur-tout, des peines qui m'accablent; le ciel m'avait dès ma naissance condamné au malheur. C'est par vous seule que j'ai connu lecharme de la vie. En me permettant de vous aimer, je vous ai dû une félicité au-dessus de mes espérances; et ce n'est pas votre faute si mon amour insensé a besoin de joindre un autre bonheur à celui de penser à vous... Je le sens: cet amour qui me dévore devait m'entraîner à tout braver pour tout obtenir de votre pitié... La mort la plus inévitable ne m'aurait pas arrêté... Mais s'exposer au mépris de Valentine... se voir l'objet de son dédain..... Ah! plutôt mille fois succomber à la douleur de s'éloigner d'elle. C'en est fait, mon sort est rempli; je l'ai vue, je l'ai adorée, ses yeux ont daigné quelquefois se fixer sur les miens; tantd'heureux souvenirs valent plus que ma vie. Adieu. Valentine! Adieu.»
Cette lettre fut remise à madame de Saverny, à son retour de Versailles; et de tous les événements de la journée, le seul qui resta dans son souvenir, ce fut le moment où elle avait vu pour la dernière fois Anatole. «Il est parti, disait-elle avec l'accent d'un désespoir concentré; il est parti, et c'est pour m'obéir qu'il m'abandonne à tout l'excès de ma douleur!... Accablée d'injustices, rejetée par ma famille, je n'avais pour consolations que les preuves de son amour?... Ah! pourquoi sa barbare générosité m'a-t-elle sauvé la vie!... Que ferai-je d'un bien queje ne puis plus lui consacrer!... Car c'est en vain que je chercherais encore à m'abuser sur le sentiment qu'il m'inspire. Ce cruel sentiment règne seul dans mon cœur; l'amitié même ne peut m'offrir de secours contre les regrets qui me tuent.... Ah! puisque je consentais à t'aimer sans espoir de bonheur, cruel! pourquoi m'as-tu ravi les tourments délicieux qui agitaient mon ame?...»
C'est en exhalant ainsi sa douleur, que Valentine passa le reste de la nuit; lorsqu'elle se rendit le matin auprès du commandeur, il fut frappé de l'altération de son visage. «Ah! lui dit-il en prenant sa main avec affection, ménagez-moi, Valentine, je ne suis pas en état de supporter l'accablementoù je vous vois; si votre courage ne soutient pas le mien, je m'accuserai de vos peines, et vous me verrez mourir du remords d'avoir empoisonné votre existence.—Eh! quel reproche pourrait troubler votre repos? N'est-ce pas à vous, mon ami, que je dois l'unique consolation qui me reste.—Non, reprit M. de Saint-Albert, c'est peut-être à moi seul que vous devez tous vos malheurs. La connaissance du monde qui m'a servi tant de fois, m'a trompé celle-ci; j'avais remarqué toute ma vie, dans le caractère des femmes, un fond de légèreté qui devait les rendre incapables d'éprouver un sentiment profond. Les plus estimables mêmes ne me semblaientpas à l'abri des séductions de la vanité; et tout en rendant justice à leur sensibilité, à la durée de leurs affections, et au noble dévouement qui en était souvent la suite, je croyais qu'on ne pouvait obtenir autant de leur cœur, qu'en flattant leur amour-propre. J'en ai tant vu préférer la gloire d'être affichées publiquement, au bonheur d'être aimées en secret! Mais vous m'avez prouvé que ce bonheur pouvait suffire à l'ame la plus pure. Vous avez dissipé mon erreur, et vous me livrez maintenant au regret d'avoir fait naître dans votre cœur un sentiment que je n'y saurais détruire.—Ah! cessez de vous accuser d'un mal qui n'est pas votre ouvrage,interrompit Valentine, son image était gravée dans mon cœur, bien avant que vous ne l'eussiez fait battre en me parlant de lui!—Vous voulez en vain me justifier; à mon âge on ne se fait plus d'illusion sur ses torts. C'est en vous parlant des vertus d'Anatole, que je vous ai fait oublier le danger de l'aimer; c'est, rassuré par l'idée que cette passion qui égarait sa raison, ne troublerait jamais la vôtre; c'est peut-être aussi par je ne sais quelle vague espérance de voir récompenser tant d'amour par un sacrifice héroïque, que je me suis aveuglé moi-même sur les malheurs qui pouvaient résulter d'une intimité de ce genre. Enfin, je reconnais toute l'étendue de monimprudence, et je ne me sens pas la force de vous en voir souffrir.»
La première des consolations est d'en pouvoir offrir, et Valentine, en s'efforçant de consoler son ami des chagrins qui la désolaient, finit aussi par en être moins oppressée. Elle lui parla sans contrainte de son amour, et lui avoua qu'elle doutait que l'absence et le temps parvinssent à en triompher.—«Eh bien! faites-en toujours l'épreuve, reprit le commandeur; et, s'il est vrai que votre constance sache braver ces deux grands ennemis de l'amour, vous aurez peut-être le courage d'être heureuse en dépit de tous les obstacles.»
Malgré le mystère répandu danscette dernière phrase, Valentine sentit qu'elle ranimait sa vie en lui rendant quelque espoir. Dès ce moment, elle promit au commandeur de surmonter sa faiblesse, et se prêta de bonne grace à tous les moyens qu'il imagina pour la distraire. L'ingénieuse bonté de madame de Réthel en inventait chaque jour de nouveaux; mais Valentine refusait obstinément de jouir d'autres plaisirs que de ceux de la campagne. Le récit qu'elle avait fait à madame de Réthel de sa soirée de Versailles, lui donnait bien le droit de fuir le grand monde; et le commandeur était d'avis qu'elle laissât passer ce premier feu de méchanceté, qui s'éteint comme tant d'autres, quand il n'est pas alimentépar la présence de l'objet qui l'excite. Ainsi Valentine passa l'été chez madame de Réthel, dans cette retraite agréable, où les charmes de l'esprit et les douceurs de l'amitié se disputaient le plaisir de tromper ses regrets. Occupée de répondre aux soins de ses amis, elle vivait dans l'ignorance de ce qui se passait chez les personnes dont elle avait tant à se plaindre, et se consolait de la haine de ses ennemis, par le souvenir de l'amour d'Anatole.
Deux mois s'écoulèrent dans cette vie paisible, pendant lesquels le commandeur avait reçu plusieurs lettres d'Anatole. Valentine était souvent présente quand on les lui remettait, mais il gardait le plus profond silence sur leur contenu; et si elles n'avaient pas porté le timbre de Madrid, Valentine eût ignoré jusqu'au pays où vivait Anatole. Tant de discrétion lui paraissait quelquefois pénible à supporter. Cependant elle n'osait s'en plaindre; et, forte de la sagesse de son ami,elle se livrait à toute la folie de son amour.
La patience et le beau temps ayant triomphé de la goutte de M. de Saint-Albert, il arriva un matin chez madame de Saverny, et lui dit: «Pour cette fois, il n'y a pas moyen de refuser. Lisez ce billet, et voyez si nous pouvons nous dispenser de céder aux instances d'une personne qui vous aime tant.» Ce billet contenait une invitation de la princesse de L..., qui priait le commandeur d'employer tout son ascendant sur Valentine, pour l'engager à venir souper chez elle le sur-lendemain. C'était le jour de sa fête, et elle ajoutait dans les termes les plus affectueux, qu'elle douterait de l'amitiéde Valentine, si elle ne venait pas se joindre aux amis qui devaient la fêter. Le commandeur n'eut pas besoin d'insister pour faire sentir à Valentine combien un refus de sa part serait déplacé dans cette circonstance; et il fut convenu entre eux et madame de Réthel, qu'on se rendrait le sur-lendemain à Paris, d'assez bonne heure, pour aller voir le salon des tableaux dont on venait de faire l'exposition au Louvre; et qu'après avoir dîné chez le commandeur, on se rendrait chez la princesse. Ce ne fut pas sans beaucoup d'émotion que Valentine passa devant l'hôtel de Nangis, pour se rendre au Louvre. Mais elle en éprouva bien davantage lorsqu'elle entradans ce palais des arts et du génie. Ses yeux furent d'abord éblouis par le mélange de ces vives couleurs, dont les jeunes élèves se plaisent à recouvrir les défauts de leurs dessins, sans penser qu'ils ne tirent d'autre avantage de ce charlatanisme, que d'absorber l'effet des tableaux des grands maîtres. Son bon goût admira les premiers essais de ces beaux talents qui devaient un jour faire l'orgueil de la France. Elle envia au pinceau d'une femme charmante cette grace enchanteresse qui, dans chacun de ses portraits, semblait passer de l'artiste au modèle. Enfin la curiosité la conduisit auprès d'un tableau qui attirait la foule des amateurs. Elle fut long-temps sans pouvoiren approcher, et prenait patience en écoutant les éloges que tout le monde en fesait. «C'est, disait-on, d'une composition admirable, d'une vérité parfaite. L'ensemble du monument, le fini des détails, le dessin des figures, le coloris, enfin tout en est ravissant.» Chacun de ces éloges donnait à Valentine le desir de les vérifier; mais lorsque la politesse d'une personne qui lui céda sa place la mit à portée d'en juger, le dessin, les détails, le coloris ne furent pas l'objet de son admiration. Ses yeux frappés d'étonnement croyaient se tromper en reconnaissant cette chapelle de l'abbaye de Saint-Denis, qui renfermait le tombeau de Valentine de Milan. Onvoyait sur le premier plan une enfant en prière sur les marches d'un autel; plus loin, une femme était posée de manière à ne laisser voir que la beauté de sa taille et une partie de son profil, que des cheveux flottants dissimulaient encore. Un voile de mousseline venait de tomber à ses pieds, et l'on voyait un jeune homme sous le costume d'un simple ménestrel se prosterner pour ramasser le voile, et le presser sur son cœur. A cet aspect inattendu, Valentine fut saisie d'un tremblement si violent, qu'elle se vit obligée de s'appuyer sur la balustrade qui entoure la galerie. Quand l'émotion causée par un souvenir aussi vif lui eut permis de reprendre ses sens, elleappela madame de Réthel, et lui dit: «Sortons d'ici, je ne me sens pas bien.» Madame de Réthel, effrayée du trouble où elle la vit, l'entraîna sur-le-champ hors de la salle.
Le commandeur vint bientôt les rejoindre dans le vestibule, en se plaignant de leur fuite précipitée qui l'avait privé, disait-il, du plaisir d'admirer ce tableau qui captivait tous les suffrages du public. Valentine lui répondit qu'en regardant ce même tableau, elle avait été saisie d'un étourdissement qui l'avait forcée de sortir pour venir prendre l'air. «Si ce tableau magique produit d'aussi grands effets, reprit en souriant le commandeur, j'en regrette moins la vue.—Jedois avouer, dit Valentine, qu'il m'a fait une vive impression.—Il est donc d'une grande beauté, dit madame de Réthel?—Vraiment, je n'en sais rien, repartit Valentine; tout ce que je puis vous en dire, c'est qu'il est d'une exacte vérité.—On vous a sûrement dit quel en est l'auteur?—Je n'ai pas pensé à le demander, mais comme je me souviens qu'il est sous le no63, nous pouvons le voir dans le livret.» Alors Valentine chercha l'article qui concernait le tableau, et n'y lut que ces mots: Vue de l'intérieur d'une chapelle de l'abbaye de Saint-Denis, par un anonyme. «Ah! le succès qu'il obtient, dit madame de Réthel, nous promet que l'auteur ne gardera paslong-temps son secret; d'ailleurs les amateurs vont s'empresser d'acquérir cet ouvrage pour en décorer leurs galeries; et l'on sait que, pour la plupart de ces amateurs, le nom du peintre a presqu'autant de prix que le mérite du tableau.—Si je savais que celui-là fût à vendre, dit Valentine, je ferais de grands sacrifices pour l'acheter.—Vous le payeriez peut-être trop cher, reprit le commandeur; chargez moi du soin de cette affaire; je connais la personne qui préside aux expositions du Louvre; il est par sa place dans la confidence de tous les artistes; et je suis sûr qu'il m'indiquera le moyen d'obtenir à peu de frais le tableau que vous desirez.» Un regard pleinde reconnaissance, fut le seul remerciement de Valentine. L'idée de posséder bientôt ce charmant ouvrage, qui ne pouvait avoir été fait ou commandé que pour elle, remplit son ame d'une douce joie. Quelle manière ingénieuse, se disait-elle, de m'assurer de son souvenir; et comment pourrais-je oublier celui qui se rappelle sans cesse à mon cœur par tant de preuves d'amour!
A l'heure indiquée, on se rendit chez la princesse de L... Dès les premières marches du palais, on sentait le parfum des fleurs; les vestibules étaient ornés de caisses remplies d'arbustes étrangers, de plantes odoriférantes. Chacun de ces tributs semblait avoir été déposé par la reconnaissance. Enfin, on y voyait jusqu'au bouquet des pauvres de la paroisse.
Arrivées dans le sallon qui précédait celui de la princesse, madamede Réthel et Valentine se trouvèrent au milieu d'un petit bal d'enfants dont les cris joyeux l'emportaient sur le bruit de l'orchestre. Il y avait un grand désordre dans la marche des contredanses; et, malgré les efforts d'un petit monsieur qui, l'épée au côté et la tête droite, semblait commander d'une voix enrouée à toute une armée, la déroute était complète, et le maître à danser se désespérait de voir ses élèves sauter et se divertir ainsi contre toutes les règles de l'art. Ce fut encore bien pis lorsque Isaure laissant-là son danseur, vint se jeter dans les bras de sa tante. Le plaisir que Valentine éprouva en l'embrassant fut un peu troublé par l'idée qu'elle allait probablementrencontrer sa mère. Elle aurait préféré le plaisir de rester toute la soirée dans cette petite réunion, à l'honneur de s'offrir aux regards d'une plus grande assemblée. Elle frémissait déja de l'effet qu'allait produire son entrée dans le sallon de la princesse, et tâchait par mille prétextes d'en reculer l'instant, mais le commandeur qui devinait sa pensée vint lui prendre la main; elle entendit annoncer «Madame la marquise de Saverny»; elle fut bien obligée de paraître. A ce nom, le silence de l'étonnement régna dans l'assemblée; chacun se retourna pour voir s'il était bien vrai que la marquise reparût tout-à-coup dans le monde, après s'en être éloignée si long-temps. La princesseayant remarqué le mouvement qui s'était fait à l'arrivée de Valentine, se leva pour aller au-devant d'elle, et la conduisit, ainsi que madame de Réthel, à des places qui avaient été réservées à côté de la sienne. Cette aimable attention toucha sensiblement Valentine; elle pensa que la princesse avait appris les mauvais procédés dont elle avait souffert la dernière fois qu'elle s'était trouvée dans une semblable réunion, et qu'elle voulait la protéger par les marques d'une considération particulière contre l'impertinence de ses ennemis. En pensant ainsi, elle rendait justice à la princesse, et ne se doutait pas que l'influence de l'opinion d'une personne aussi respectabledût ramener celle de tous les gens raisonnables. En effet, tous ceux que les manières inconsidérées et l'ironie continuelle de madame de Nangis commençaient à importuner, trouvèrent assez simple que sa belle-sœur eût témoigné le desir de ne plus vivre avec elle, et finirent par conclure qu'une femme honorée par la constante amitié de la princesse de L..., et par l'attachement du commandeur, ne pouvait être indigne de l'estime des gens comme il faut. D'après ce raisonnement, plusieurs personnes vinrent s'informer, d'un ton respectueux, des nouvelles de madame de Saverny, et se plaindre de son goût pour la retraite, qui les privait aussi long-temps du plaisirde la voir. Madame de Nangis, placée en face, de l'autre côté du salon, voyait avec humeur les marques de considération que l'on donnait à Valentine, et mettait tous ses soins à cacher le dépit qu'elle en ressentait, par les signes d'une gaîté factice. Cherchant par différents moyens à détourner l'attention favorable qui se portait sur sa belle-sœur, elle demanda la lecture des vers dont chaque poëte, invité à la fête, s'était cru obligé d'accompagner son bouquet. A cette proposition, les plus modestes réclamèrent l'avantage de passer les premiers, pour s'épargner, disaient-ils, le désagrément d'arriver après un succès. Le fait est qu'ils savaient bien à quois'en tenir sur la nouveauté de leurs pensées à tous, et qu'ils préféraient le plaisir de les dire, à l'ennui de les répéter.
Déja plusieurs d'entre eux avaient assiégé l'Olympe pour en rapporter les comparaisons les plus exagérées, et l'on commençait à s'ennuyer de ce cours de Mythologie, lorsque le chevalier de Florian, et le chevalier de Boufflers, vinrent au secours des auditeurs, l'un avec une fable ingénieuse, l'autre avec des couplets charmants. Ceux que le premier avait attendris par les traits d'une sensibilité touchante étaient transportés par l'esprit piquant et la gaîté de l'auteur d'Aline; il est vrai que son nom et son état dans le monde lui donnaientles moyens de faire valoir à son gré tous les agréments de son esprit. Quand un homme de la cour se donne la peine d'avoir des talents, et qu'il daigne y joindre quelque instruction, ses succès n'ont plus de bornes, il peut prendre à son choix tous les tons; sa gravité passe pour celle d'un homme d'état, et sa gaîté ne paraît jamais trop familière; tandis qu'un pauvre poëte est toujours obligé de soumettre son talent au ton de la flatterie.
On croit peut-être qu'après les applaudissements si justement prodigués aux jolis couplets du chevalier de Boufflers, personne n'osa plus se présenter pour en chanter d'autres. Mais s'il y a des gens quine doutent de rien dans le monde, c'est bien sûrement dans la classe des feseurs de madrigaux qu'on peut les rencontrer. Un des plus intrépides entamait déja son préambule, lorsque la princesse, fatiguée du retour de ces éternelles rimes:de la fête, qu'on apprête, et de l'ivresse, de la tendresse, vint en suspendre le cours en priant le comte d'Émerange de chanter quelques romances. C'était prévenir ses desirs; et il se rendit aussitôt à ceux de la princesse. En préludant sur le piano, ses yeux se portèrent sur madame de Saverny, et il la regarda d'une manière qui semblait dire à chacun: C'est d'elle que je vais vous parler. Lorsque le plus profond silence l'eutassuré de l'attention générale, il commença cette romance de M. de Moncrif, qui n'était alors connue que de ses intimes amis, et dont voici le premier couplet:
Elle m'aima cette belle Aspasie,En moi trouva le plus tendre retour;Elle m'aima: ce fut sa fantaisie;Mais celle-là ne lui dura qu'un jour.
La malignité fit bientôt l'application de ces paroles à madame de Saverny. Les chuchotements des femmes et cet empressement à mettre leur éventail devant leur visage pour cacher un rire moqueur que décelait leur attitude, apprirent sans peine à la marquise le succès qu'obtenait la fatuité du comte. Elle résolutde la déjouer, en dissimulant l'embarras qu'elle en ressentait, et fit bonne contenance. La joie que montra madame de Nangis dans cette circonstance, et son affectation à conjurer M. d'Émerange de recommencer cette romance dont les paroles étaient si piquantes, déplurent à beaucoup de personnes, et particulièrement à la princesse, qui fit changer sur-le-champ la conversation, en demandant à Valentine si elle avait été à l'exposition du Louvre. Dès-lors la discussion s'engagea sur le mérite des peintres modernes et de leurs ouvrages, et il ne fut plus question de musique.
On ne tarda pas à parler de ce tableau qui fesait tant de bruit, etchacun s'étonna de n'en pouvoir connaître l'auteur. «C'est, m'a-t-on assuré, dit la baronne de T..., l'ouvrage d'un amateur.—Un amateur de cette force, reprit une autre, sera bientôt connu.—Mais il y a quelqu'un ici, reprit un troisième, qui pourra nous tirer d'incertitude; c'est le marquis d'Alvaro. Je lui ai entendu dire qu'il avait vu l'esquisse de ce tableau dans l'atelier d'un amateur de ses amis.»—Il faut absolument qu'il nous dise son nom, s'écria tout le monde; et plusieurs personnes s'empressèrent d'aller chercher le marquis d'Alvaro, qui fesait une partie d'échecs dans une pièce voisine. Si le cœur de Valentine avait battu dès les premiers mots qui s'étaientdits sur ce tableau, on peut s'imaginer l'agitation où elle se trouva pendant que l'on cherchait le marquis d'Alvaro, et le tremblement qui la saisit en le voyant paraître. D'abord, on lui adressa cent questions à-la-fois; ce qui ne lui permit d'en distinguer aucune. Mais la princesse lui ayant expliqué ce qu'on desirait savoir de lui, il répondit que ce tableau, qui excitait si vivement la curiosité, était l'ouvrage du jeune duc de Linarès, dont le talent en peinture égalait celui des plus grands professeurs. Quoi! s'écria la princesse, c'est le parent de l'ambassadeur d'Espagne? ce jeune Anatole, si beau, si spirituel, qui est sourd-muet de naissance?... Valentinen'en entendit pas davantage. Un froid mortel circula dans ses veines; sa tête se pencha vers madame de Réthel; et elle perdit connaissance.
Cet événement causa un effroi général; on transporta Valentine sur le lit de la princesse, où les plus prompts secours lui furent prodigués par le docteur P... qui se trouvait présent. Il ordonna que chacun se retirât pour laisser respirer la malade, et ne laissa près d'elle que la princesse et madame de Réthel. Lorsque Valentine reprit ses sens, un violent accès de fièvre se déclara, et le docteur craignit que ce ne fût le symptôme d'une véritable maladie; il insista pour que lamarquise restât à Paris, en disant qu'il serait plus à portée de lui donner ses soins. La princesse joignit ses instances à celles du docteur pour la déterminer à accepter un appartement chez elle; mais rien ne put faire renoncer Valentine au projet de retourner le soir même à Auteuil; et l'on fut obligé de céder à sa volonté. Elle pria madame de Réthel d'avertir son oncle qu'elle était décidée à partir sur-le-champ. Elle adressa d'une voix éteinte ses remerciements à la princesse, lui serra tendrement la main, promit au docteur de suivre ses avis, et se fit porter dans sa voiture. Elle arriva bientôt à Auteuil. Le commandeur et sa nièce qui l'avaient accompagnée, passèrentla nuit auprès d'elle. Ils l'engagèrent vainement à prendre quelque repos; ses sens étaient agités, ses yeux égarés, sa tête en délire; mais, au milieu de ses souffrances, l'ardeur de la fièvre la délivrait au moins du tourment de penser.
«L'auriez-vous jamais deviné? s'écria madame de Nangis, lorsqu'elle se trouva seule avec M. d'Émerange, en sortant de chez la princesse. Vraiment je conçois qu'on en meure de surprise. Voilà une découvertebien autrement dramatique que celle de madame de V...., lorsqu'elle reconnut son amant dans un marchand d'étoffes. C'est quelque chose de fort glorieux sans doute que d'inspirer de l'amour à un jeune homme beau, riche, et qui, par-dessus tout cela, porte le nom de duc de Linarès. Mais c'est acheter un peu cher ce grand avantage, que d'être réduite au plaisir de faire signe à son amant, qu'on l'aime.—Au moins peut-on compter sur sa discrétion, dit en riant le comte.—Vous vous trompez, reprit la comtesse, on n'est pas plus en sûreté avec ces muets-là qu'avec vous. Depuis que l'abbé de l'Épée s'est imaginé de leur donner une éducation savante, ils se dédommagentdu malheur de ne pouvoir bavarder par la manie d'écrire; et la seule différence qui existe entre leurs billets et les propos d'un indiscret, est celle de la preuve au soupçon. Celui-ci vous en offre un exemple, et sa lettre à Valentine vous en a certainement plus dit que toutes les conversations possibles.—Rien n'était plus clair, j'en conviens; et si je connaissais quelques moyens de me faire entendre aussi clairement de ce beau silencieux, je ne me refuserais point la petite satisfaction de lui prouver ma reconnaissance.—Quelle folie! n'allez vous pas chercher à vous battre avec un pauvre infirme?—Ah! quand je lui couperais un peu les oreilles, pource qu'il en fait, il n'y aurait pas grand dommage.—Allons donc, ce serait une lâcheté; voulez-vous qu'on dise dans le monde que vous vous êtes battu avec un muet pour ses propos? Il y aurait là de quoi vous couvrir d'un ridicule éternel.—Cependant, il m'a grièvement insulté!—Bah! qui s'en doute?—Mais, lui et moi, par exemple, et cela suffit bien.—Si l'on est convenu d'excuser les injures d'un rival ordinaire, on doit encore moins se blesser de celles d'un pauvre homme qui ignore peut-être la valeur des mots dont il se sert. Qui sait? Dans le langage de l'abbé de l'Épée,fatveut peut-être dire,amant heureux?—Oui, tout aussi bien queBelmenveut dire en turc, pour M. Jourdain:Allez vîte vous préparer pour la cérémonie, afin de voir ensuite votre fille, et de...—Ah! vous êtes insupportable, interrompit la comtesse, en éclatant de rire; on ne saurait parler raison un instant avec vous.—C'est votre faute, vraiment, en cherchant à me mystifier avec votre langage muet, vous me rappelez tout naturellement la meilleure mystification que je connaisse en ce genre. Mais, puisque vous l'exigez, parlons sérieusement. Que pensez-vous du résultat de ce coup de théâtre qui a fait tant de sensation ce soir chez la princesse?—Mais je ne serais pas étonnée que, ce premier moment de surprise une fois passé, Valentinene s'accoutumât petit à petit à l'idée d'aimer un homme de cette espèce: il est passionné; elle est romanesque, et s'il lui est bien prouvé qu'aucune femme ne puisse être capable d'un pareil dévouement, vous verrez qu'elle en fera la folie.—C'est ce qu'il faut empêcher au nom de l'humanité; mais je m'en rapporte bien à M. de Nangis pour cela. Vraiment, je regrette qu'il n'ait pas retardé de deux jours son départ pour la campagne; j'aurais voulu voir de quel air il eût appris cette étrange nouvelle!—Ah! je puis vous assurer que le nom du duc de Linarès aurait seul captivé son intérêt, et qu'il ne se serait point embarrassé du reste. Dans son opinion, il est si convaincuqu'il ne manque jamais rien à un grand seigneur pour rendre une femme heureuse!—Ah! vous le vantez, et je ne saurais jamais lui supposer tant de respect pour les grandeurs. C'est une vertu de parvenus....—Dont beaucoup de gens de qualités sont susceptibles, interrompit la comtesse. Mais si vous doutez de l'exactitude de mon jugement sur M. de Nangis, venez vous en convaincre en lui apprenant vous-même le nom et les agréments du rival à qui sa sœur vous sacrifiait.—Quoi! vous voulez sitôt...?—Vous savez à quelle condition j'ai promis de rejoindre le comte à Varennes, et s'il me serait possible d'aller m'enterrer à la campagneseule avec lui; c'est uniquement à vos sollicitations que j'ai cédé, en consentant à partir cette semaine: j'ai déja prévenu toutes les personnes qui doivent m'accompagner; mais si vous n'êtes pas du nombre, je reste. Enfin, je ne tiendrai ma parole qu'autant que vous serez fidèle à la vôtre. Cette déclaration intimida M. d'Émerange. Il promit à la comtesse de partir avec elle pour sa terre, en se réservant un prétexte de revenir à Paris où différents intérêts le rappeleraient bientôt. Le plus vif était bien certainement de savoir quel parti allait prendre madame de Saverny dans cette circonstance. Il lui semblait impossible que son amour résistât au coup qui venaitde lui être porté. Braver les convenances, les obstacles, les devoirs les plus sacrés, lui paraissait l'effort d'un courage ordinaire; mais braver le ridicule, était à ses yeux le comble de l'héroïsme; et, malgré toute l'admiration que lui inspirait le caractère de Valentine, il ne la supposait point capable d'une vertu qu'il regardait comme au-dessus de l'humanité.
Le bruit de la maladie de la marquise étant parvenu à madame de Nangis, elle se contenta d'envoyer savoir de ses nouvelles; et, comme on lui fit répondre au bout de quelques jours qu'elle était hors de danger, la comtesse partit pour la campagne, suivie d'une partie de sa cour. Fière d'entraîner à son char M. d'Émerange,elle ne s'occupa que des moyens de l'enchaîner près d'elle par l'attrait des plaisirs les plus variés; mais combien il entre d'amertume dans cette peine continuelle de rechercher des plaisirs étrangers à l'amour, pour retenir près de soi l'objet qu'on aime! et qu'il est douloureux de s'avouer qu'on ne doit ses succès qu'à sonadresseà plaire! Oui, le tourment de sacrifier au devoir un amant justement adoré, vaut mieux que le triste bonheur de captiver quelques instants un infidèle.
Après huit jours de fièvre, Valentine revint à la santé, et au souvenir de ses peines. Mais l'affaiblissement qui suit la maladie calme aussi les idées, et l'on croirait qu'après avoir ainsi approché de la mort, l'ame renaît dégagée des illusions qui égarent dans la vie. Ce repos des sens, que produit la raison, n'est pas toujours de longue durée; et Valentine en desira profiter pour entendre du commandeur le récit de tout ce qui lui restait encore à apprendre sur Anatole. M. de Saint-Albert voulutd'abord se justifier, par le serment qui l'engageait, du secret qu'il avait gardé envers elle. Mais Valentine lui ayant répondu que sa discrétion était un titre de plus à l'estime qu'elle lui portait, il lui dit: «Vous avez raison de m'en louer, car elle m'a bien coûté; mais vous allez voir si je pouvais moins faire pour l'être que j'aime le plus au monde.
J'avais vingt-huit ans, une fortune médiocre, et le peu d'avantages que vous me connaissez, lorsque je devins passionnément amoureux de la fille du marquis de Belduc. Sa beauté a fait tant de bruit dans le temps, que M. de Saverny vous en aura peut-être parlé. Les attraits qui captivaient les hommages d'un grandnombre d'adorateurs, ne m'auraient pas séduit, si l'intimité de son père avec toute ma famille ne m'avait fourni les occasions de la voir souvent, et de me convaincre qu'il était possible de réunir les qualités d'une ame sensible aux ornements d'un esprit supérieur, et tous les charmes de la modestie à ceux de la figure. Cette découverte décida du destin de ma vie; je me reprochai le temps que j'avais perdu dans ce commerce de galanterie, où plusieurs femmes s'étaient livrées au plaisir de me trahir sans se donner la peine de me tromper, et je consacrai tous mes instants au soin de prouver à Mélanie que je ne vivais que pour elle. Son cœur me devina bientôt, et réponditau mien. Modestie à part, je ne puis expliquer cette préférence que par l'excès de mon amour; car, dans le nombre de mes rivaux, il y en avait de très-séduisants; et je crois que s'ils avaient pu se résoudre à s'aimer un peu moins eux-mêmes, ils auraient été plus aimés que moi.
Lorsque je reçus l'aveu de Mélanie, je me crus roi de l'univers, et je défiai toutes les puissances du monde de s'opposer à l'accomplissement de notre bonheur mutuel. Nous en avions déja fixé l'époque; et, comme nous formions tous ces projets sous les yeux de nos parents, nous ne doutions pas de leur consentement. Mais le marquis de Belduc ne nous laissa pas long-temps jouird'une si douce illusion: il entra un matin chez sa fille, l'embrassa plus tendrement qu'à l'ordinaire, et lui déclara qu'il touchait enfin au moment de voir son ambition satisfaite. Ce début glaça l'ame de Mélanie; elle pressentit nos malheurs; et ce fut avec tous les signes d'un profond désespoir qu'elle apprit de son père qu'il venait de promettre sa main au duc de Linarès. Mélanie, insensible à l'honneur de devenir la femme d'un Grand d'Espagne, osa le refuser. Son père, furieux, l'accusa de caprice; elle crut se justifier en avouant notre amour. En effet, cette nouvelle fut assez bien accueillie de son père; il approuva son choix tout en déplorant la nécessité de le sacrifieraux grands intérêts de sa famille, et finit par lui dire qu'il connaissait assez la noblesse de mes sentiments pour attendre de moi la soumission qui servirait d'exemple à Mélanie. A peine eut-il terminé cet entretien, qu'il se rendit chez moi, et commença sans préambule le récit de ce qui venait de se passer entre sa fille et lui.—«J'ai répondu de votre honneur, ajouta-t-il, et ne crois pas m'être trop engagé en assurant ma fille que vous étiez incapable d'abuser de votre empire sur son cœur pour l'encourager dans une désobéissance qui détruirait mon bonheur sans accomplir le vôtre. Vous savez comme moi le résultat de ces mariages d'inclination qui font d'abordle désespoir des parents, et bientôt après celui des époux. D'ailleurs, avec Mélanie, vous n'auriez même pas la ressource de tenter cette folie; elle est trop attachée à ses devoirs pour que la passion la plus vive l'égare au point de se déshonorer. Mais vous pouvez la rendre malheureuse toute sa vie: dites-lui que le sublime de l'amour est de résister aux obstacles; qu'elle doit refuser le plus beau sort pour vivre d'un sentiment dont la constance finira par m'attendrir. Elle croira toutes ces belles phrases, persistera dans son refus; je l'enfermerai au couvent; elle y prendra le voile; et je partirai pour Saint-Domingue, où j'irai vivre du produit de la seulehabitation qui me reste.» J'essayai vainement d'opposer à toutes ces raisons les intérêts de notre amour et le bonheur que je trouverais à donner ma fortune à Mélanie, sans rien attendre de celle de son père. Il répondait à tout: «Je suis ruiné: le duc de Linarès, épris de Mélanie, consent à l'épouser sans dot: il a déjà obtenu de son souverain la promesse d'un gouvernement qu'il me destine; vous voyez que ce mariage, en plaçant ma fille au rang le plus distingué, illustre ma maison et répare ma fortune. Jugez maintenant si un galant homme peut se permettre de priver toute une famille d'aussi grands avantages, sans s'exposer aux reproches de sa conscience,et même à ceux de la femme qu'il rendrait victime de son amour.» Ce dernier argument l'emporta sur tous les autres. L'honneur parut m'ordonner ce grand sacrifice. Je le promis au marquis; et je tins parole.
Je ne vous dirai pas ce qu'il m'en coûta pour déterminer Mélanie à se soumettre aux ordres de son père. Dès que j'eus obtenu de son amour la promesse de m'oublier, je m'enfuis en Angleterre pour n'être pas témoin de ce fatal mariage. Quelques mois après, je passai à Malte, où je prononçai des vœux dictés par le désespoir. Lorsque je revins en France au bout de deux ans, Mélanie était en Espagne: j'appris qu'elle était mère, et qu'elle devait peut-êtrela vie à son enfant; car, lors de son départ de Paris, elle était atteinte d'une maladie de langueur qu'elle ne voulait combattre d'aucune manière. Le desir de conserver son enfant fut le seul motif qui l'engagea à prendre quelque soin de sa santé; et je crois que c'est à cette maladie qu'on doit attribuer l'infirmité d'Anatole. On fut quelque temps sans s'en apercevoir, et plus encore à espérer pour lui un heureux changement. Il paraissait impossible que la nature, en comblant cet enfant de ses dons les plus précieux, eût voulu en détruire l'effet par la privation la plus cruelle. Le duc de Linarès, après avoir mis à bout la science de tous les médecinsd'Espagne, se décida à venir consulter ceux de Paris. C'est alors que je revis Mélanie; elle me présenta à son mari en lui disant: «Voici un ancien ami de ma famille, je l'aime comme un frère;» et tout me prouva à mon grand regret la sincérité de cet aveu. L'amour maternel remplissait uniquement le cœur de Mélanie, et j'aurais pu penser qu'elle avait perdu jusqu'au souvenir de ma passion pour elle, si le nom d'Anatole qu'elle avait donné à son fils, ne m'avait prouvé que ce nom, qui est le mien, lui était encore cher. Un sentiment très-blâmable et très-commun chez la plupart des hommes, me fit tenter plusieurs moyens de ranimer dans le cœur deMélanie l'amour qu'elle avait sacrifié au devoir; mais ce coupable projet faillit me coûter jusqu'à l'estime de Mélanie; je n'obtins le pardon d'en avoir conçu l'idée que par le serment d'y renoncer à jamais, et plus encore peut-être par le penchant qui m'entraînait à partager sa tendresse pour son fils. Dès-lors l'état de cet aimable enfant devint l'objet de toutes mes sollicitudes; je fis plusieurs voyages dans la seule intention de courir après de prétendus docteurs dont les journaux attestaient les miracles, et dont les consultations prouvaient l'ignorance. Enfin, lorsqu'il nous fut bien démontré qu'il n'existait aucun moyen de guérir de cette infirmité, nous prîmes le parti dechercher à en triompher, en confiant Anatole aux soins de ce bienfaiteur de l'humanité, dont les élèves sont autant de prodiges. L'abbé de l'Épée fut bientôt frappé des dispositions inouies d'Anatole; il prédit tout ce qu'il serait un jour; mais, pour accomplir une éducation qui lui promettait tant de succès, il exigea du duc et de la duchesse de Linarès une entière confiance, et la promesse de ne déranger par aucune distraction le plan qu'il formait pour son élève. Comme la faiblesse de Mélanie ne lui aurait pas permis de tenir cet engagement dans toute la rigueur nécessaire, elle consentit à retourner avec son mari en Espagne, après m'avoir fait jurer de veillersur son fils aussi tendrement que s'il était le mien. C'est à ce devoir sacré que j'ai dû toutes les consolations de ma vie. Avec quel plaisir je rendais compte à cette tendre mère de tous les progrès de son enfant! Et comment vous peindrai-je la joie qui pénétra mon ame, lorsqu'après dix années d'absence, je conduisis cet aimable jeune homme dans les bras de sa mère. Je crus qu'elle succomberait à l'excès de son bonheur, en retrouvant dans son fils la sensibilité, l'esprit, et toutes les qualités qui le mettent au rang des gens les plus aimables. Dans sa reconnaissance pour l'abbé de l'Épée, elle aurait voulu pouvoir lui faire accepter sa fortune entière; mais on saitque le désintéressement de ce philosophe égalait sa bienfesance. A cette époque, je fus rappelé en France pour le mariage de ma nièce, et quelques affaires de famille, dont le résultat vint augmenter de beaucoup ma fortune. J'appris, peu de temps après, la mort du duc de Linarès, et la faveur dont le roi d'Espagne venait d'honorer son fils, en employant ses talents dans la diplomatie. Il avait alors vingt ans, et le séjour de la cour commençait à devenir dangereux pour lui; plusieurs des femmes qu'il y rencontrait sans cesse, affectaient d'abord de le traiter avec le dédain ou la protection qu'on a pour un infirme; mais s'apercevant bientôt que ce défautétait racheté par les agréments et les qualités les plus séduisantes, on les voyait changer de manières et devenir aussi prévenantes pour lui qu'elles avaient paru dédaigneuses. Sa fierté naturelle le garantit quelque temps des pièges de la coquetterie; il sentait que dans sa position le succès pouvait seul mettre à l'abri du ridicule, et son cœur n'étant pas encore atteint, il triomphait sans peine du trouble de son imagination; mais quand on n'est soutenu dans sa sagesse que par la crainte d'un revers, on doit facilement succomber à la certitude de réussir: et c'est ce qui arriva. Anatole, se trouvant un soir chez la reine, reçut deux mots tracés au crayon sur l'éventail dela jolie comtesse d'Alméria. Cette jeune veuve, aussi emportée dans ses desirs, qu'inconstante dans ses affections, avait imaginé que le plus sûr moyen de lui inspirer une passion folle, était de l'attacher par la reconnaissance. L'idée de captiver tous les sentiments d'un homme que son malheur et ses avantages rendaient également intéressant, flattait son amour-propre. Ce caprice lui présentait tous les charmes d'une liaison piquante, qui pouvait se changer en attachement sérieux, et devenir le but de son ambition, après avoir été celui de son amusement. Mais la duchesse de Linarès, qui redoutait l'empire qu'une femme de ce caractère pourrait exercer sur le cœurexalté de son fils, mit tous ses soins à l'éloigner d'elle. L'état de sa santé lui en fournit bientôt l'occasion. A la suite d'une maladie grave, les médecins ordonnèrent à la duchesse les eaux de Pise, et son fils s'empressa de l'y accompagner. Quelque temps après le départ d'Anatole, la comtesse Alméria le punit du tort d'être absent. C'était un crime qui n'obtenait jamais grace à ses yeux. Le bruit de sa vengeance parvint bientôt à la duchesse; elle en instruisit Anatole avec tous les ménagements convenables, et fut très-étonnée de le trouver beaucoup plus modéré dans ses regrets qu'elle ne l'aurait espéré. La précipitation avec laquelle il avait obtenu son bonheur lui avaitsouvent donné l'idée qu'il pourrait le perdre de même; et d'ailleurs cette félicité fugitive avait plus enivré ses sens, que pénétré son ame. Loin d'éprouver ce vide affreux où laisse l'abandon du seul objet qu'on puisse aimer au monde, quelque chose l'avertissait que la perte d'une femme, qui n'était que jolie, se réparait facilement par la possession d'une autre; et il fut bientôt convaincu de cette vérité, lorsque les préférences de plusieurs belles Italiennes vinrent achever de le distraire du chagrin d'être trahi. La duchesse de Linarès, ravie de voir l'effet que produisait sur son fils le séjour de l'Italie, résolut de s'y fixer quelques temps. Elle se rendit à Rome dansl'intention d'y passer l'hiver; mais lorsque le printemps vint parer de sa verdure les beaux sites et les ruines dont raffolait Anatole, il fut impossible de l'arracher de cette terre de souvenirs. Son imagination s'enflamma à l'aspect de tant de merveilles; le desir de les chanter et de les retracer le rendit peintre et poëte; et il se livra aux arts avec toute la passion de son caractère. Mais, comme ce genre d'étude est celui qui dispose le mieux un cœur tendre aux impressions de l'amour, on le vit bientôt tomber dans des accès de mélancolie qui menaçaient d'altérer sa santé. Sa mère s'en inquiéta, et voulut en savoir la cause. C'est alors qu'il lui fit l'aveu dusentiment pénible qui attristait son ame, en pensant que le ciel l'avait condamné à ne jamais goûter l'unique bonheur qui lui fesait envie. Je n'ai rien lu de plus touchant que la lettre où il demandait pardon à sa mère d'oser desirer la tendresse d'une autre femme, lorsqu'il était l'objet de son amour maternel. Mais, lui disait-il, peignez-vous le désespoir d'un cœur dévoré du besoin d'aimer, sans jamais pouvoir prétendre à inspirer le moindre retour. Quoi! ce délire enchanteur dont je vois partout les traces, ce feu qui anima le Tasse et Pétrarque, cette reconnaissance divine qui naît des faveurs d'un sentiment partagé; enfin, tous ces bienfaits de l'amour, je ne lesconnaîtrai jamais: réduit au misérable avantage de profiter d'un instant de caprice, ou des calculs de l'intérêt, je dois mourir sans rencontrer un cœur qui réponde jamais aux battements du mien. La duchesse affligée de le voir se livrer ainsi aux idées d'un malheur sans espoir, imagina de distraire Anatole par un voyage à Paris. Elle le chargea d'y faire l'acquisition d'une terre qu'elle viendrait habiter aussitôt qu'elle aurait obtenu de la reine d'Espagne la permission de se retirer de la cour. Ce fut par pure obéissance qu'Anatole se sépara de sa mère pour se rendre ici, suivi de son ancien gouverneur. Ils me remirent une lettre de la duchesse qui m'instruisait deses craintes sur son fils, et le confiait encore une fois à mes soins. Vous devinez sans peine avec quel plaisir je les lui prodiguais. En recherchant toutes les occasions de le distraire, je me crus simplement inspiré par le desir d'accomplir les volontés d'une femme chérie; mais bientôt, captivé par tout ce qu'Anatole a d'aimable, je sentis que son bonheur était indispensable au mien, et dès ce moment je ne m'occupai plus que des moyens de l'assurer. L'acquisition du château de Merville fut celui qui me réussit le mieux. Anatole s'obstinait à fuir les plaisirs du grand monde. Vainement l'ambassadeur d'Espagne, son parent, l'ancien ami de son père, voulutle présenter dans les maisons les plus agréables de Paris. Excepté à la cour, où il consentit à le suivre quelquefois, il refusa de l'accompagner dans les endroits où ses manières et son rang lui promettaient l'accueil le plus flatteur. Dans cette disposition d'esprit, le séjour de la campagne lui parut le seul convenable à ses goûts. Il s'y fixa pour faire exécuter sous ses yeux le plan tracé par lui, et qui devait rendre Merville un des plus beaux lieux de la France. Le soin d'embellir la retraite destinée à sa mère parvint à le distraire, pendant plusieurs mois, de ses tristes rêveries; mais j'en prévoyais le retour, et je cherchais à l'éloigner en attirant Anatole à Paris sous différentsprétextes. Ses amis se joignaient à moi pour imaginer sans cesse de nouveaux motifs de l'y retenir: mais nous commencions à nous voir au bout de nos ressources en ce genre, lorsqu'un soir, d'heureuse ou fatale mémoire, dit le commandeur en fixant les yeux sur Valentine, je vis entrer chez moi M. de Selmos, cet ancien gouverneur d'Anatole, la pâleur sur le front, et dans tout le désordre d'un homme qui vient annoncer une affreuse nouvelle. L'excès de sa douleur ne lui permit pas de me préparer au spectacle qui allait me frapper, et je pensai mourir d'effroi en voyant déposer sur mon lit le corps inanimé de ce pauvre Anatole. Le désespoir de son gouverneur,les larmes que répandaient ses gens, tout me persuada qu'il n'existait plus, et je frémis encore du souvenir de ce qui se passa dans mon ame à cette horrible idée. Mais le chirurgien qu'on avait fait appeler vint me rendre la vie en m'assurant que le malade ne tarderait pas à revenir de l'évanouissement où l'avait plongé la violence du coup qu'il avait reçu. En effet, Anatole ouvrit bientôt les yeux: son premier mouvement fut de me tendre la main, ensuite il la porta sur sa blessure, en me fesant signe qu'elle n'était point dangereuse. Cependant il avait l'épaule cassée, et une forte contusion à la poitrine. On le saigna après avoir pansé sa blessure,et je fus étonné de voir son visage conserver, au milieu des souffrances les plus aiguës, une expression de bonheur que j'y remarquais pour la première fois. Impatient d'expliquer ce mystère, je questionnai M. de Selmos, qui me raconta ce qui venait de se passer à l'Opéra. Quand j'appris que c'était pour vous que mon ami venait de risquer sa vie, et peut-être celle de sa mère; je vous en demande pardon, Valentine, je me fis le reproche de lui avoir peint, trop fidèlement, le plaisir que j'avais eu à vous rencontrer, et celui que je trouvais chaque jour à découvrir autant de sensibilité que de modestie dans une femme que son esprit et sa beauté auraient purendre vaine. Je me reprochai surtout de lui avoir dit qu'il existait entre vous et la duchesse de Linarès, une ressemblance qui me rappelait sa mère à votre âge. Car, à dater de ce moment, il ne chercha plus qu'une occasion de vous voir; le hasard la lui fourni bientôt; et j'ai su qu'il avait déja joui plusieurs fois du plaisir de vous admirer avant d'avoir eu le bonheur de vous secourir.