Chapter 3

— Tu es une honnête créature tout de même, ma vieille chérie.

Hélène s’adressa au seigneur.

— Une femme qui aurait de l’argent et le sens des affaires pourrait s’acheter une barque comme celle-ci : on tendrait les cabines de mousseline Liberty.

— Oh ! ça existe au Japon : on les appelle des bateaux de fleurs.

— Eh bien, pourquoi personne n’a-t-il encore tenté cela ici, dans une ville maritime ? Moi, je ne le savais pas, et maintenant je suis vieille…

Angelinette s’était désintéressée de la conversation ; elle avait cherché du fil et enfilait des coquillages. La marée montait, la barque oscilla, ondula et se remit à flot.

Ils voguèrent encore pendant dix jours sur l’Escaut et se firent tous les jours échouer.

Les matins de brume, Angelinette apparaissait, dans sa nudité enfantine, comme une perle sortant d’une huître entr’ouverte, qui, dans l’éloignement, se refermait et l’absorbait toute ; et alors, prise de peur de se sentir enveloppée de cette chose impalpable, elle appelait : « Hélène ! Seigneur ! » et ne se sentait à l’aise que lorsqu’ils répondaient.

Ils retournèrent à Anvers quand ils n’eurent plus le sou, et n’oublièrent pas le sac de coquillages et les petits moulins à vent. Angelinette les distribua aux enfants du quartier et elle raconta aux femmes son voyage.

— Il y avait…

Et toutes, bouche bée, comme des enfants, écoutaient.

Elle eut de la peine à se remettre au métier. Le premier verre d’alcool la fit frissonner de haut en bas ; puis elle étouffait dans le quartier : ça manquait d’air. Sa maigreur s’accentua ; elle devenait boudeuse ; son indifférence s’accrut ; la fatigue la paralysa lentement, jusqu’à ce que le patron lui dît :

— Écoute, il te faut des soins, nous avons trop d’ouvrage. Vas à l’hôpital : quand tu seras guérie, tu reviendras.

Elle y fut, accompagnée de la vieille Hélène. On la mit dans un lit blanc. La nuit, la sœur de ronde l’entendit murmurer :

— Être seule dans un lit, je ne savais pas quel délice c’est. Oh ! quel délice !

Quand la vieille Hélène revint, elle la trouva souriante :

— Eh bien, petite ?

— Oh ! quel délice d’être seule dans un lit, de faire dodo sans qu’on vous réveille pour recommencer encore et encore ! Oh ! quel délice !

— Mais tu n’avais pas le dégoût.

— Non, mais c’était comme si l’on me coulait la fatigue dans les membres. Et maintenant, être seule dans un lit… je ne connaissais pas ça.

Elle s’informa de la maison : « le patron n’était pas encore venu ; et le seigneur, ne l’avait-on pas vu ? elle était tout de même sa fille. » Puis elle lui donna la clef de sa malle et la pria d’y prendre les portraits de sa mère et de sa grand’mère et de les lui apporter. La vieille Hélène ne voulait pas lui dire que le patron, sûr qu’elle ne reviendrait plus, avait déjà ouvert sa malle, et qu’Adèle se promenait dans sa robe blanche à ceinture mauve, et que cela lui donnait une allure d’acrobate habillée à la vierge.

Puis Angelinette revint encore sur le bonheur d’être seule dans un lit.

— Pas de peau chaude qui vous touche, pas de ronflements, pas d’haleine puante de genièvre qu’on vous souffle au visage ou dans la nuque. Aucune odeur qui traîne et tout l’espace pour soi. Quel délice ! Quel délice !

Et elle écarta les bras et les jambes.

— Tu vois, tu vois, je ne rencontre que le drap frais.

La vieille Hélène se leva bouleversée, la prit dans ses bras et la tint longtemps contre elle.

— Tu me les apporteras, dis, les portraits ? Puis informe-toi du seigneur : je suis tout de même sa fille.

Quand la vieille Hélène revint le dimanche d’après, Angelinette était morte depuis la nuit. La sœur lui remit quelques lettres de matelots, pas ouvertes, trouvées sous son oreiller, et lui dit qu’elle était morte en disant : « Quel délice d’être seule dans un lit ! Quel délice ! »


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