Il avait quatre ans quand j’allai le chercher. Il était un hideux enfant de la misère : les jambes arquées, le ventre ballonné, la figure bouffie, le nez et les oreilles coulants, le teint terreux.
Bah ! je le pris tout de même : le sourire autour de la bouche était charmant ; des yeux lumineux qui m’observaient, une voix claire et pleine comme un jeu de clochettes. Le soir, en chemin de fer, il s’endormit et fit caca dans sa culotte : sa première culotte, que je lui avais achetée ; je dus lui donner un bain avant de le coucher.
Il mangeait en se pourléchant ct me demandait :
— Tout ça, c’est pour moi, tante ?
Il se laissait baigner avec volupté. Il n’était pas difficile pour ses jouets : il n’en avait jamais eu et la moindre horreur achetée au bazar le faisait jubiler. Je lui fis un trousseau de linge et des habits, et sa joie était, quand je les lui essayais, de se mettre devant la glace et de se regarder, ainsi métamorphosé.
Ses pauvres petites entrailles ne supportaient que mal le changement de nourriture, ou plutôt la nourriture : il en avait eu si peu. Oh ! la misère vous donne toutes sortes de sales incommodités… Son nez fut long à guérir, son ventre ne se déballonna que lentement et ses jambes se redressèrent seulement à mesure qu’il se fortifiait et perdait sa mauvaise graisse.
Au bout de quelques mois il était devenu délicieux : long, mince, avec une jolie ligne de dos, et une chevelure soyeuse, ondulée et d’un beau blond avait remplacé la sale tignasse pisseuse, pouilleuse et raide. Il avait un nez aux narines palpitantes au lieu du bouchon tuméfié et suintant, et un beau regard brillant de bonheur au lieu du regard inquiet, si pénible chez les enfants. Il avait aussi une sensibilité exquise : lorsqu’il voyait des enfants en haillons, il croyait que c’était ses frères et ses sœurs, et quand il s’était rendu compte que ce n’était pas eux, il leur donnait les quelques sous que je lui mettais habituellement en poche, ainsi que son mouchoir.
— Un nez comme ça, ts, ts, ts, ce n’est pas humain.
Il avait entendu dire ces mots par mon ami, qui les employait dans le sens d’injuste ou de douloureux.
Un jour, il vit au coin d’une rue une petite fille qui pleurait devant une pâtisserie.
— Cette Katootje a faim, tante.
Katootje était le nom de sa petite sœur.
Et il entra en bombe dans le magasin, prit une grande couque aux corinthes sur le comptoir et sortit en criant, dans sa langue, au pâtissier :
— Tante va le payer, tante va le payer ! Là, Katootje, ne pleure plus, fit-il, en embrassant délicatement la petite fille sur la bouche.
Maintenant qu’il était heureux, il avait surtout un rire qui vous réchauffait l’âme : un rire qui résonnait dans la maison comme une cloche annonçant le bonheur, comme un écho de joie et de confiance.
Plus tard… dans quelle voie le diriger ? Médecin, avocat, ingénieur ?… Il aime tout ce qui est mécanique, mais il aime aussi les fleurs, les bêtes, et il m’oblige de m’arrêter pour écouter les orgues. S’il est artiste, je le laisserai faire, mais je veux avant tout qu’il fasse des études sérieuses et qu’il apprenne la musique comme la grammaire. Tant de beautés m’échappent en musique parce que je ne la connais pas et que je ne suis pas assez instruite. J’ai tant, tant de sensations sur lesquelles je ne puis mettre de nom à cause de cette lacune, et j’aime, dans mes joies et mes peines, être consciente. Oh ! je ne parle pas de l’instruction sèche et pédante : l’autre, vous savez bien, celle qui vous dégage l’âme et vous fait sentir la beauté de ce nuage. Il me semble que la nature a fait de nous des embryons et que la culture nous met au point. Je n’ai compris la beauté de la Diane chasseresse du Louvre, la force nerveuse et l’élan de son corps souple, que lorsque j’ai su la mythologie et que j’ai connu la légende de sa vie dans les bois à la tête de ses soixante nymphes. Avant cela, je la trouvais une belle fille sauvage.
Un petit bonhomme comme ça vous prend exactement tout votre temps : mais quel beau livre ! je n’en ai jamais lu de semblable, et ma vie est devenue tout espérance. Ainsi je songeais, quand je le voyais heureux autour de moi.
Une lettre de la mère pour demander de l’argent.
— Il a tout et les autres rien !
Au lieu de se réjouir de ce qu’au moins un de ses enfants en est sorti ! Enfin j’envoyai de l’argent. Cependant, j’en avais trop peu depuis que le petit était là : la mère de mon ami ne nous donnait pas un sou de plus ; elle disait même à son fils :
— Tout ira à cet enfant ; c’est lui qu’on aimera et toi, on te supportera.
Encore ça comme souci : cette vilaine vieille, jalouse de l’amour de son fils, va se servir de l’enfant pour éloigner de moi le seul homme que je me crois capable d’aimer dans ce pays, mon unique ami…
Ainsi mon bonheur de sentir cette jeune vie s’épanouir près de moi dans l’aisance était mélangé de la crainte qu’on me le reprît et du souci de l’ombrage que cette affection pourrait jeter sur mon amour.
J’étais allée avec Jantje chez une vieille amie. Là vint une dame française avec un petit garçon de l’âge de Jantje. Les deux enfants se rapprochèrent vivement l’un de l’autre. Le petit Français était foncé comme une gaillette, les cheveux coupés ras, une figure mate et de gros sourcils noirs. Il se planta devant Jantje et dit :
— Je suis Français.
Jantje ne répondit pas, se promena devant lui, la tête levée, avec des yeux qui demandaient : « Et après ? » Puis il dit :
— J’ai travaillé deux heures ce matin pour ajuster des tuyaux de poële.
— Ah ! pas mal, s’écria ma vieille amie.
J’étais fière aussi : l’un faisait valoir un état dont il ne pouvait mais, et l’autre son travail. Il avait décoché cela d’un trait, sans une hésitation. Ces mots lui étaient restés dans la mémoire : le matin, il était descendu tout noir du grenier ; mon ami lui avait demandé : « Qu’as-tu fait pour être si noir ? » et le petit lui avait expliqué, avec des gestes, et des mots hollandais et français, qu’il avait bien travaillé deux heures pour ajuster des tuyaux de poële.
— Eh bien, dis : « J’ai travaillé deux heures pour ajuster des tuyaux de poële. »
Il avait répété et retenu.
Les petits ne se dirent plus rien ; dans leur désillusion, ils s’étaient, chacun, approchés de leur tante et de là s’observaient. Je n’ai jamais été mieux à même de juger de la différence entre la vanité et la fierté.
Oui, quelle voie prendra-t-il, et par où le diriger ? Un sociologue, — ç’avait été le rêve de mon ami — un savant, un homme d’action ? Il se décortiquait tous les jours : plus rien de la larve amorphe d’il y a six mois ; s’il continue ainsi, comme il sera beau et bon ! Et je courais l’embrasser. Il s’était déjà habitué à cette pluie de baisers qui lui tombaient à l’improviste ; il les rendait ou secouait impatiemment la tête.
— Tante, je ne peux rien faire si tu me déranges tout le temps.
Encore des paroles de son oncle. Il l’appelait « oncle » maintenant. Décidément, il l’écoute encore plus que moi : il est vrai que mon ami a la voix la plus pénétrante et le ton le plus persuasif qui soient.
Ah ! que je suis heureuse en ce moment pour l’enfant et pour moi ! Tout ce passé d’abjecte misère est mort ; et ce que nous avons de bien-être, nous pouvons en jouir : c’est l’affection qui nous l’a donné.
Grand Dieu, la vieille ! Tous les jours, une goutte d’eau sur cet amour, sur cette volonté, pourrait bien finir par y creuser un trou. Ah ! quelle angoisse, maintenant surtout que je ne serais plus seule à en pâtir ! Mais il nous aime tant ! Tous les jours, quand j’accours sur mes mules lui ouvrir la porte, avec le petit qui me suit, son regard m’apaise immédiatement ; toujours il sourit et me dit :
— Clic-clac, clic-clac.
Ce clic-clac lui est si familier qu’il distingue le clic-clac spécial de mes différentes mules.
— Tu as des mules neuves, ou « celles en velours vert », ou « celles doublées de rouge ».
Depuis que le petit est là, il m’oublie quelquefois et s’amuse souvent à se cacher derrière moi et à dire d’une grosse voix :
— Qui va aller au bois avec ce méchant garçon ?
Hé ! hé ! la mère pourrait bien se tromper : si c’était donc moi qu’on aimerait moins au profit du petit ? Cependant je veux le garder, lui, mon amour, intégralement. Allons, nous sommes assez bien bâtis tous trois pour ne pas nous porter ombrage.
Un jour, je lui avais mis un béret neuf pour aller se promener avec son oncle. Quand celui-ci entra, le petit se planta devant lui, le béret de côté, et lui demanda :
— Est-ce que tu trouves moi je beau ?
Une autre fois, à la campagne, ils jouaient à se jeter une vieille poupée, et voilà que mon ami la jeta si haut qu’elle s’accrocha dans un arbre. Jantje resta la tête levée. Je crois qu’Élisée, quand il vit monter Élie dans les nues, ne le regarda pas avec plus de stupeur.
— Que faire maintenant, que faire maintenant ? La nuit, elle aura froid, cria-t-il.
— Jean, prends ton traîneau, nous irons au parc, où l’on fait des statues de neige.
— Statues, tante ?
— Oui, ce sont des hommes ou des bêtes, en quelque chose comme la belle dame sans vêtements qui tient une coquille et que tu aimes bien.
— Mais puisque ça devient de l’eau, tante.
— Oui, ça ne durera pas, mais on aura pendant quelques jours le plaisir de les regarder, et quelques jours, c’est long pour du plaisir.
Dès l’entrée du parc, devant l’amas étincelant de neige, il entra en joie ; mais, quand nous arrivâmes à l’un des carrefours, où plusieurs sculpteurs, emmitouflés et bleuis de froid, échafaudaient de la neige et maniaient l’ébauchoir, il courut de l’un à l’autre, regarda tout, puis s’arrêta devant un groupe que modelait un jeune sculpteur : c’était un âne monté par le bonhomme Noël.
— Tante, c’est saint Nicolas. Il ne me fera pas de mal ?
— Non, tu as été sage.
— Puis-je travailler avec le monsieur ? Je peux apporter de la neige dans le traîneau.
— Je ne sais pas, demande au monsieur.
Et pas timide, sa voix sonnant clair, il demanda :
— Monsieur, je aider ?
Le jeune sculpteur le regarda.
— Tiens, quel gentil petit homme !
— Je aider, monsieur ?
Le sculpteur se tourna vers moi, me dévisagea aussi, curieusement, me salua et dit à Jantje :
— Mais oui, tu peux m’aider, apporte-moi de la neige.
Jan se mit à la besogne et, avec sa bêche, remplissait le traîneau. Je n’avais pas à craindre le froid pour lui, il se remuait fiévreusement, mails moi, comment résister ?
— Jan, monsieur est ton patron, fais ce qu’il te dira ; moi je vais courir de long en large ou je gèlerai.
— Oui, tante, je ferai ce que le monsieur dira.
Je me mis à courir. Et Jantje amassait de la neige à côté du sculpteur, qui eut la gentillesse d’employer surtout cette neige-là. Il lui parlait en néerlandais et lui demanda son avis.
— Ajouterai-je aux oreilles de l’âne ou à la queue ?
Jantje trouva qu’il ne fallait rien ajouter à la queue ni aux oreilles, mais ajouter tout de suite le bras droit du bonhomme Noël.
Le sculpteur et moi demandâmes en même temps pourquoi ce bras pressait tant.
— C’est avec ce bras-là qu’il jette les bonbons, n’est-ce pas, tante ?
— Ah ! voilà l’affaire ! Je vais vite mettre le bras, riait le sculpteur.
Et il appliqua de la neige autour de l’armature rudimentaire. Vers midi, le travail était ébauché.
— Nous devons rentrer, Jantje.
— Tante, comment faire ? le monsieur ne peut pas travailler sans moi.
— Ah ! oui, il faudra revenir, j’aurai besoin de neige.
— Eh bien, nous reviendrons.
A peine eûmes-nous déjeuné, il fallut qu’il y retournât.
Et voilà que le bonhomme Noël avait, pendu à son poing de neige, un cornet de caramels sur lequel était écrit : « Pour Jantje, le bon ouvrier. »
Jantje ne fut pas très étonné, mais fier.
— Tante, il a vu que je travaillais bien et que j’ai fait ajouter son bras pour les bonbons, puisque de l’autre bras il porte la verge.
Jusque vers la brune, Jantje se démena, le sculpteur travailla, et le tout fut achevé.
Alors le sculpteur dit à Jantje :
— Demain, de beaux messieurs viendront pour juger le meilleur travail. Tâche de revenir, je dirai que tu m’as bien aidé. Et c’est vrai, madame, fit-il en se tournant vers moi, son émotion m’en a donné et je crois que je l’ai communiquée un peu à mon travail. Ce petit-là ne fera rien froidement dans la vie ; et plus, il galvanisera les autres. Quelle conviction et quel exquis petit homme !
— Donne la main au monsieur et dis « à demain ».
Nous revînmes le lendemain avec André. Il connaissait le jeune sculpteur.
Les beaux messieurs ne lui donnèrent pas leurs suffrages, mais nous avions trouvé un ami.
Mon professeur de chant était venue donner sa leçon, accompagnée de son petit garçon de trois ans.
— Je me suis dit que Pierre pourrait jouer au jardin avec Jantje pendant la leçon.
Jantje était aux anges d’avoir un compagnon de son âge pour jouer. Il le prit par la main, le conduisit au jardin, et tout de suite l’assit dans son traîneau, devant lequel il s’attela, et le traîna par les sentiers.
Le petit Pierre avait pris le fouet et tapait si fort que nous dûmes intervenir.
— Tante, il me prend pour un cheval, mais on ne doit pas taper fort sur un cheval non plus, n’est-ce pas ?
Quand Jantje fut en nage, il mit le petit garçon dans le hamac et le berça.
— Doucement, fit-il, car si je berce fort, tu vas vomir comme moi l’autre jour.
L’autre se laissait faire, mais n’offrit pas de rendre la pareille.
La leçon finie, nous goûtâmes.
— Tante, tu le feras boire dans la belle tasse que mon oncle m’a donnée ?
— Certes, mon grand.
Le petit garçon fit la remarque que sa belle tasse était plus petite que celle de Jantje.
— Mais tu peux lui donner deux fois du chocolat, tante.
— Oui, mon grand.
Mon professeur invita Jantje à venir jouer le lendemain chez Pierre, qui a un beau « hobby », ajouta-t-elle.
Nous y allâmes.
Le petit Pierre se mit sur son dada et se balança. Mais quand Jantje voulut y monter, il l’en fit descendre en disant :
— C’est mon cheval.
Puis il prit sa boîte avec les maisons, les vaches et les arbres de bois et composa un village ; mais il arrachait les objets à Jantje dès que celui-ci voulait l’aider.
Mon professeur était honteuse. Cependant son gosse lui ressemblait : il manquait seulement de discernement pour cacher son âpre égoïsme.
A la fin, Jantje, penaud, se réfugia près de moi :
— Que dois-je faire, tante ?
— Rien, mon grand, nous allons rentrer et tu joueras avec ton oncle : il fera le cheval.
— Mais je ne le frapperai pas ?
— Non.
Nous rentrâmes ; mon ami nous attendait. Deux minutes après, le jardin résonnait de gaies clameurs et de rires d’or.
« Voilà, pensais-je, en chantant des gammes : ils ont besoin l’un de l’autre pour s’épanouir, et c’est moi qui possède ces deux êtres exquis qui m’aiment et que j’adore. »
Un autre jour, mon professeur de chant amena, avec son gamin, une petite fille.
Quand on les annonça, Jantje était à la cuisine ; il remonta, bégayant d’émotion, et, quand il prit la main de la petite fille, la salive lui montait aux lèvres.
Jantje ne s’occupa que d’elle et l’embrassa en l’entourant de ses bras ; il la traîna doucement dans son traîneau, se retournant à chaque instant, et, quand Pierre voulut faire le cocher et frapper Jantje avec le fouet, la petite fille fit un tel bond qu’elle tomba hors du traîneau, qui passa sur elle. Jantje la ramassa avec un émoi indescriptible.
— Tante, elle est cassée ! Elle doit être cassée !
La petite fille, devant sa terreur, se reprit et, se frappant sur ses petits bras rouges, déclara qu’elle n’avait rien. Pierre s’était caché derrière les rosiers.
Nous goûtâmes, mais Jantje avait eu une telle émotion qu’il en était tout pâle et ne disait mot. Au moment de leur départ, il me demanda s’il pouvait donner sa poupée à la petite fille.
— Parce qu’elle a eu mal, tante.
Nous étions allés à Anvers. André et moi voulions nous enivrer de la lumière de l’Escaut et du souffle du large, et je désirais montrer à Jantje le jardin zoologique. Nous nous rendîmes d’abord au port, où la lumière, les vagues de la marée haute mettaient tout en mouvement sur le fleuve. Le bruit des grues et l’animation des quais nous mirent en mouvement aussi et nous versèrent la joie dans le cœur.
Jantje nous posa mille questions auxquelles nous ne pûmes répondre grand’chose, ignorants que nous étions nous-mêmes des rouages de cette vie intense qui se déroulait devant nous. Nous ne pouvions que jouir de la beauté qui s’en dégageait et qui nous exaltait.
Jantje, avec son impressionnabilité, en prit instinctivement sa part. Du reste le bruit et l’excès de mouvement commençaient à m’abasourdir.
Le plus grand étonnement de Jantje, après le travail des grues mécaniques, fut une petite mulâtresse très foncée, de son âge, conduite à la main par sa maman toute blonde.
— Mais, tante, elle a travaillé dans les tuyaux de poële et sa mère ne l’a pas lavée.
— Non, mon grand, elle est ainsi : on aura beau la mettre au bain et la savonner, elle restera comme tu la vois. Va lui donner la main, tu verras.
Il se pressa contre mes jupes. Pour rien au monde, il n’aurait touché la petite mulâtresse.
Nous allâmes déjeuner, puis au jardin Zoologique. Rien ne lui échappa. Devant la grue du Sénégal :
— Tu vois, tante, elle met sa tête de côté pour mieux voir la fourmi qui marche à ses pieds. Pourquoi ses yeux sont-ils de côté ?
— Je ne sais pas.
La grue se mit à trompetter.
— Regarde donc, tante, des deux côtés de sa tête : ces plaques sans plumes montent et descendent pendant qu’elle appelle.
— Et que dis-tu de cette touffe de brins d’or sur le derrière du crâne ? lui demanda André.
— Tu appelles ça une aigrette, n’est-ce pas, tante ?
— Oui, mais elle ne doit pas l’acheter : ça lui tient à la tête.
— Oh ! tante ! tante ! Voilà d’autres oiseaux qui dansent l’un devant l’autre.
Et il courut vers une cage, où en effet des oiseaux ressemblant à des autruches dansaient des vis-à-vis en battant des ailes et exécutaient des pas tout autour de la cage.
Devant le chimpanzé qui buvait son urine, je le vis frissonner. Mais la petite guenon, qui, en souriant, lui exprima le désir d’un bonbon, lui fit presque vider son sac.
Les ébats des otaries dans leur bassin l’amusaient fort et il ne comprenait pas que les deux cormorans, perchés sur le bord, ne voulussent pas jouer avec elles et les laissassent crier d’ennui.
— Je jouerais bien avec elles, tante.
— Il faudrait savoir nager.
— Mais je sais nager.
— Tu l’as appris ?
— Non, mais père va nager.
— C’est qu’il l’a appris. Un veau et un cochon savent nager sans l’avoir appris, mais l’homme doit tout apprendre, surtout à être bon.
— Tu l’as appris, tante, à être bonne ?
— Oui, par la vie. Si la vie rend mauvais, c’est qu’on n’a pas le cœur à la bonne place.
— Tante ?
— Plus tard, chéri, quand tu seras grand : il faudra encore aller dormir et te lever souvent avant de comprendre.
— Tu comprends, tante ?
— Oui, mon grand, un peu trop, mais j’ai été soumise à un gavage de misère, comme d’autres sont gavés de choux à la crème, et j’ai mûri avant l’âge.
André, ironique, tira sa moustache, puis :
— Tu sais, toi, si tu crois qu’il te comprend…
— Mais je sais : aussi je me réponds plutôt à moi-même.
— Ça ne va pas ?
— Je suis fatiguée : il y a trop de bruit brutal dans cette ville ; tout fait vacarme.
— Ils parlent vilain, n’est-ce pas, tante ?
— Je te crois.
— Ah ! voilà les fauves ! Regarde, Jan.
Et il regarda.
— Comme ils marchent devant les barreaux ! Pourquoi ne les laisse-t-on pas courir dans le jardin, tante ?
— Mais ils nous mangeraient !
— Ils sont méchants, tante ?
— Mais pas plus que nous. Nous mangeons toutes les bêtes. Ce n’est pas parce que nous mangeons leur cervelle à la sauce blanche que…
— Tout de même, tu n’es pas gaie aujourd’hui.
Jantje me regarda, soucieux. Il me prit la main, se frôla tout contre moi, et je dus me baisser à plusieurs reprises pour me laisser embrasser.
André se frappa le front.
— J’y suis ! Ce sont les grappes d’émigrants que tu as vus grouiller sur les navires qui t’ont mise dans cet état.
— Oui, je me suis revue, avec les miens, entassés dans une charrette, allant d’une ville à l’autre pour voir si le pain y était plus facile à gagner.
Je me tournai vers lui, agressive.
— Tu crois qu’ils ne sentent pas ?
— C’est atténué tout de même, sinon ils chambarderaient tout.
— Tu te trompes : même petite, je sentais tout, et mes angoisses de ce qui nous attendait étaient indicibles.
— Et tu parles de bonté ?
— Il ne peut y avoir qu’elle !
— Tu te trompes, c’est leself defensequi fera tout. Allons goûter.
Le thé et le calme du jardin me remirent d’aplomb.
— Maintenant, viens.
Et je les conduisis vers un des bouts du jardin, où un éléphant tout harnaché attendait les clients.
— Jan, on va te mettre sur l’éléphant, et tu feras un tour de jardin.
Le gardien le hissa sur le siège, et en avant !
Jantje était si ahuri qu’il ne dit d’abord rien, mais il regarda vers le bas, où il nous vit, puis, vers le haut, les cimes des arbres, et il se mit à jubiler.
— Tante ! tante ! je vois au-dessus de tout. Veux-tu une branche ?
Et, en passant, il arracha une fleur d’acacia qu’il me jeta.
— Tante, je vois toutes les bêtes dans leurs cages, mais elles ne me regardent pas. Tante, si toi et oncle vous preniez aussi des éléphants, ils pourraient nous reconduire à Bruxelles.
— Non, mon grand, ça ne va pas.
Il eut un petit vertige de se retrouver à terre. Nous nous hâtâmes vers le train. A peine assis, il s’endormit. Il ne soupa pas, mort de fatigue. Je le couchai : il ferma les yeux et sans doute rêva de l’éléphant et des grues qui dansaient. Moi, je craignais de rêver des émigrants.
J’entendais le petit chat crier piteusement et je vis par la fenêtre Jantje qui prenait la petite bête, la déposait dans le gazon et se couchait dessus à plat ventre, puis la prenait encore, la secouait et recommençait la manœuvre.
— Mais, Jantje, que fais-tu ? Tu le tortures et l’étoufferas.
Il me regarda, bouche bée.
— Voyons ! tu es pour le moins cinquante fois plus grand que ce petit chat. Si maintenant une bête grande comme la salle à manger te prenait dans ses pattes, te secouait et se couchait sur toi, que deviendrais-tu ?
— Mais, tante, j’étoufferais.
— Eh bien, et que fais-tu ? Palpe-le, il a de petits os comme des arêtes. Pourvu que tu ne lui en aies pas froissé déjà !
— Mais un chat, est-ce comme moi, tante ?
— Mais certainement : si tu le tortures, il crie, souffre et meurt, et ce serait bien dommage, joli comme il est et fait comme en peluche orange ; puis il sent, ne l’oublie pas. Tu sais, tu n’as que quelques facultés plus développées que lui, mais le chien, par exemple, en a de plus développées que toi : son odorat, son ouïe, et certes il est plus fidèle que nous. Et le chat, vois quand il saute, quelle souplesse : tu peux à peine t’élever, en sautant, à deux pieds de terre. Puis ne trouves-tu pas qu’il est plus beau que nous ? Regarde sa fourrure dorée.
— Mais, tante, tu as d’aussi beaux cheveux que lui.
— Tu trouves ?
— Oui, tante, oui, tante.
Et il regarda avec conviction mes cheveux qui étaient justement au soleil.
— Viens, que je t’embrasse.
— Est-ce que je pourrais étouffer Pierre en me couchant dessus ?
— Mais certes, seulement il ne mérite pas ça : quand il est méchant, c’est à sa maman de le punir.
— Mais elle ne le fait pas, tante, elle le laisse être méchant.
— Écoute, tu ne feras plus mal au petit chat, n’est-ce pas ? Pense à ce que tu souffrirais si la grande bête dont je t’ai parlé en faisait autant avec toi. Si tu fais de ces choses-là, je n’oserai plus te laisser seul, il faudrait te surveiller comme Pierre.
— Comme Pierre ! fit-il.
Dès ce moment, il mania le petit chat avec délicatesse et disait souvent :
— Palpe-le, il a des os comme des arêtes.
« Nous ne sommes tout de même pas bons, pensais-je, notre geste initial est de nuire ; le bon, nous devons l’apprendre. »
Quand j’essaie de lui faire comprendre quelque chose, je ne trouve pas toujours les expressions à sa portée : ainsi « facultés développées »… Comment faudrait-il dire pour qu’il comprît ? Je ne trouve pas… Je demanderai à André, il saura.
Jantje était occupé à faire des pâtés au jardin ; moi, je rêvassais. J’avais commencé à lire Darwin…
« Le besoin crée l’organe. » Tout de même !… Possible… Voyez les femmes hottentotes : c’est certes la nécessité d’un porte-charge qui leur a développé ainsi le… derrière. M. Levaillant en parle dans les récits de ses voyages au Cap, auXVIIIesiècle.
« Dans leurs migrations, que ne devaient-elles pas porter sur cette partie du corps, pendant que l’homme courait aux alentours, chassait pour la nourriture et musardait pour son plaisir ? Un enfant ou deux, des hardes, des ustensiles, des provisions. Alors, se pliant en deux, elles chargeaient, et le plateau s’élargissait et remplissait ses fonctions selon les besoins…
« C’est sans doute aussi par besoin qu’il s’est créé un troisième sexe, ou un « sans sexe » chez les fourmis et les abeilles ? Que feraient-elles d’un sexe, ces bêtes de somme toujours au travail ?… Chez l’homme, le besoin d’un « sans sexe », seulement bon aux gros travaux, s’est bien fait sentir ; sa place était tout indiquée sans doute, car il est odieux de voir un être fragile comme ce paveur devant ma porte, avec des bras minces et des mains longues et fines, porter des pavés depuis le petit jour jusqu’à la nuit, tandis que MmeP…, ma voisine, faite pour pousser une charrette de moules, le regarde avec mépris par sa fenêtre. Oui, une catégorie faite pour le travail s’imposait, mais personne ne voulait en être… Ah non ! moi non plus ! Bête de somme soit, mais être « neutre », n’avoir pas la faculté d’aimer ou de se faire aimer… hou !! Personne n’a voulu en être, et voilà pourquoi, évidemment, le besoin n’a pas créé l’organe. »
Mon ami entra ; je ne l’avais pas entendu sonner, Jantje était allé ouvrir, et ils me firent tous deux tressauter.
— Tu te racontais une histoire ?
— Non… oui, fis-je évasivement.
Même lui n’avait pas accès dans mon arrière-boutique. Puis il n’avait pas passé par ce stade d’ignorance dans lequel je me trouvais et où la lumière ne commençait qu’à poindre. Il ne savait pas quelle ombre il jette sur les mieux doués et comme l’âme se dégage lentement si elle ne s’ensevelit pas tout à fait.
Ils allèrent au jardin ; je continuai à rêvasser :
« Heureusement qu’André ne professe pas la théorie que l’instinct, la nature, remédient à tout et qu’avec ces deux éléments, la science vous vient toute seule. La nature… Quand sommes-nous à l’état de nature ?… Il me semble que notre terre a commencé son évolution quand elle s’est détachée du soleil et que, dès ce moment, elle n’était plus le lendemain ce qu’elle avait été la veille, et que tout ce qui s’est mis à pousser dessus n’était plus le soir comme le matin ; que le singe qui se couvrait de branches pour se tenir chaud était déjà très civilisé, et que le hottentot sauvage qui offrait sa femme au blanc pour obtenir tel ou tel objet l’était aussi. Je ne conçois pas ce que c’est que l’état de nature… »
André faisait balancer Jantje dans le hamac. La voix jubilante du petit me fit me lever et me mêler à leurs jeux.
— Mets ton chapeau et allons au Bois.
Dans la forêt, nous jouâmes à nous enterrer sous les feuilles mortes : ils m’avaient enfouie toute, sauf la tête. Jantje voulait être enfoui à côté de moi.
Mon ami se mit, devant nous, à rire de son beau rire espiègle et à marcher de long en large, puis à s’éloigner un grand bout et à nous terrifier en nous disant qu’il nous abandonnerait là toute la nuit… puis que j’en avais une touche sous ces feuilles, avec mes bandeaux et ma capote bleue… Et de pouffer et de nous dire que nous lui rappelions les Contes d’Hoffmann…
Nous rentrions de ces excursions avec le bonheur incrusté en nous. Tout passe, tout casse, mais tout ne lasse pas. Ces heures divines !…
Jantje, en tablier bleu propre, le toupet relevé en boucle sur la tête, était assis au jardin devant sa petite table remplie de jouets, mais il ne jouait pas. De ma chaise longue, je le voyais : il songeait, songeait. A quoi peut-il penser avec cette gravité ? Je n’eus garde de le lui demander, de le distraire.
Pense, mon chéri, réfléchis. Ce qui s’élabore maintenant dans le creuset de ton cerveau enfantin éclora peut-être dans vingt, trente ans, en une idée merveilleuse qui éclairera le monde. Je te mettrai en mesure de te comprendre : dans deux ans, tu auras des maîtres, et si ton cerveau contient quelque chose, ce sera mis au jour et non étouffé sous l’ignorance, et ton âme exquise, ta petite âme tendre, précieuse sortira grande de son état amorphe, et ton esprit et ton âme seront travaillés comme des gemmes dont toutes les facettes jetteront leur éclat. Qu’il est grave ! Il n’a que quatre ans et demi ; cette gravité et ce large front contiennent quelque chose. Ah si cela dépend de moi !…
Ses deux petits poings sont fermés sur la table ; il fait de temps en temps un signe d’assentiment de la tête. Voilà qu’il sourit. Quelle vision suit-il ? Il ne voit plus rien autour de lui, ni le chat, ni les oiseaux, ni les roses qu’il aime tant. Ses rêves éveillés ressembleraient-ils à ses rêves dormis ? Verrait-il sa chambre remplie de fleurs ? Non, il est trop grave. Mais le sourire ? Ah ! que je l’aime, ce petit bloc un peu lourd, à l’âme exquise, à la voix joyeuse, au regard qui voit. Pense, petit homme, pense !
Nous étions allés passer une semaine en Campine.
J’étais assise avec Jantje le long d’un bois de pins. J’étais fatiguée, et Jantje pas en train. Mais voilà que sa figure s’éclaircit et il court vers un garçonnet qui arrivait, poussant une brouette sur laquelle se trouvaient un sac et un petit frère.
Je reconnus deux des enfants d’un cultivateur chez qui nous allions boire du lait ; ils avaient déjà un jour montré leurs lapins à Jantje. Ils étaient sales à frémir, comme c’est l’habitude en Campine, où une dévotion païenne tient lieu de tout : le nez et les oreilles coulants, la tête et le corps envahis de vermine ; mais c’étaient deux exquis petits bonshommes.
— Ah ! Mileke et Léon ! Où allez-vous ?
— Ramasser des «denneknep[1]» pour allumer le feu.
[1]Pommes de pin.
[1]Pommes de pin.
— Tante, puis-je aller avec eux ?
— Oui, nous irons tous ensemble. Mileke, est-ce que Jantje peut pousser la brouette ?
— Mais c’est lourd : Léon est dedans.
— Léon va me donner la main et marcher avec moi comme un grand garçon. Jan, fais aussi quelque chose, Émile ne peut pas tout faire.
Tout de suite il prit la brouette, et en route !
Dans la pinière, Mileke et Léon se mirent, en tenant le sac entre eux deux, à y entasser des pommes de pin.
— Je n’ai pas de sac, tante.
— Non, mais tu as ton chapeau ; remplis-le et, chaque fois qu’il sera plein, tu le déverseras dans le sac.
Comme il s’appliqua !
Tout de même, il ne prend rien à la légère ; les choses les plus simples, il les fait avec attention : ce sera superbe quand il étudiera.
Il arriva, son chapeau plein.
— Il y en a trente, tante.
— Tu les as comptées ?
Depuis qu’il était chez moi, nous comptions tous les jours jusqu’à cent ; et voilà un mois environ qu’il ne se trompait plus. Je recomptai avec lui : c’était exact.
— Tout à fait bien, tu es un grand garçon ; va les mettre dans le sac.
Il les y versa.
— Tu vois, Mileke, il y en a trente, ton sac sera vite plein.
— Mileke, Léon ! venez ici, voilà un bonbon.
Quand Jan eut déversé son dernier chapeau dans le sac, il me dit :
— Émile est grand, je l’aime bien, sais-tu, tante, il est comme moi et pas comme Pierre. Il a un nez inhumain, mais il n’a pas de mouchoir. Nous aimons tous les deux à travailler. Il m’a dit qu’il a eu cette semaine tous les bons points à l’école. Pourrai-je bientôt aller à l’école, tante ?
— Oui, mais pas tout de suite.
— Je suis comme lui, n’est-ce pas, tante ?
— Tu veux dire que tu le comprends ? Oui, chéri, tu es encore comme lui, mais quand tu seras grand, tu seras autre.
— Pourquoi, tante ? est-ce qu’il n’est pas bon ?
— Oh ! si, très bon, mais tu deviendras autre parce que je te lave et que tu apprendras plus que lui. Mais il faudra toujours aimer les Mileke et les Léon : ce sont tes vrais frères, qui auront besoin de toi.
— Et Pierre, tante, faudra-t-il l’aimer aussi quand je serai grand ?
— Tu ne saurais : du reste il n’aura pas besoin de toi.
— Ah !
Ce « ah ! » voulait dire : « Tant mieux, je l’exècre. » Jan poussa la brouette tout un bout ; ensuite Mileke. Puis je mis Léon sur le sac et poussai le tout jusque chez eux, où la petite femme, leur mère, nous offrit du lait.
Nous étions entrés chez la petite femme pour boire du lait. Mileke s’empara de Jantje et le conduisit dans une étable pour lui montrer les génisses et aussi un petit veau qui leur était né la nuit.
— Tante, il y a trois petites vaches qui commencent à avoir des cornes, et une toute petite qui n’en a pas encore et qui tète les doigts de Mileke. Et Mileke a aussi une boîte avec des bêtes qui font de la soie : connais-tu ça, tante ?
— Oui, mon grand.
— Il va m’en donner une dans une autre boîte que je pourrai emporter, et la bête fera de la soie. Tu en feras une robe, tante ?
Mileke regardait Jantje, tout ébahi, ne comprenant point qu’il ne connût pas toutes ces choses, toutes ces merveilles qui le faisaient, lui, palpiter du matin au soir et la nuit dans ses rêves. Et le petit garçon en guenilles avait pitié du petit qui lui représentait le riche et qui n’avait pas tout cela.
— Je puis aussi te montrer nos pigeons et des nids d’oiseaux avec des œufs.
Et il l’emmena. Je rejoignis la petite femme. Le fils aîné, frère de la Doctrine Chrétienne, venait d’arriver en vacances. Embarrassé devant la dame étrangère, il s’assit, le chapeau sur la tête. Jantje entra en bombe.
— Tante ! j’ai vu un nid avec de tout petits oiseaux, et la mère voulait nous mordre. Et voilà un nid avec des œufs.
Il me mit le nid sur les genoux.
— Oh ! Jan, il faut rapporter ce nid : les petits oiseaux ne pourront naître, puisque la mère ne peut s’étendre sur les œufs pour les couver. Va rapporter ce nid.
— Mais tante !
— Mon grand, ils mourront, les œufs doivent avoir la chaleur de la mère pour éclore. Va, chéri, mais donne d’abord la main à monsieur.
Alors seulement il vit le frère. Mais au lieu d’aller vers lui, il se blottit contre moi.
— Eh bien, Jantje, donne la main à monsieur.
— Mais, tante, ce n’est pas un monsieur : il a une robe.
Le petit frère rit, mais devint rouge jusque derrière les oreilles. Je n’arrivai pas à persuader Jantje.
Il me répéta :
— Ce n’est pas un monsieur, il a une robe, et ce n’est pas une dame, il a rasé sa barbe.
Pour échapper à l’antipathie que lui inspirait le frère, il reprit le nid et se sauva, disant :
— Je vais le rapporter.
— Il serait difficile de réduire ce caractère, me dit le petit frère, mais si je l’avais dans ma classe, ce serait cependant vite fait.
Jantje ne revenait pas. Mileke vint pousser la tête de derrière la porte, qu’il entrebâilla, regarda son grand frère, puis la retira vite.
J’allai vers la porte ; Jantje ne voulait pas rentrer, de terreur de l’homme en robe. Je criai au revoir à la petite femme et à son fils, et Jantje, serrant dans une main la boîte avec le ver à soie, s’accrocha de l’autre à la mienne.
— Tante, il ne va pas venir, le monsieur en robe ?
Nous revenions, Jantje et moi, rouges, suants, exténués par la chaleur et la sécheresse, d’une promenade dans les bruyères. De gros nuages s’accumulaient. Victoire ! la pluie !
Bien que les gouttes tombassent larges comme des soucoupes, les pavés les absorbaient, comme un dessus de fourneau brûlant. Puis l’orage éclata, mais pas violent, et la pluie s’accéléra, tomba droite de manière à pénétrer, et une délicieuse odeur de roussi, de terre trempée et d’herbe qui boit se répandit.
Et elle tombait, tombait, tombait, comme une joie, comme une exubérance de bonheur et de bien-être qui se répand, et tout ruisselait, et elle déferlait, et elle inondait et s’écoulait en un gros ruisseau le long de la route et des rues du village. Nous marchions lentement sous cette bénédiction.
En pleine pluie, Léon et Mileke endiguaient le ruisseau pour faire un lac, et ils bêchaient, leur petit cul hors de la fente de leurs culottes déchirées.
— Il pleut, medam’, me crièrent-ils.
— Il pleut, medam’, me cria Maria.
— Il pleut, medam’, me cria la mère.
— Oui ! Il pleut, il pleut bergère, chantai-je.
Les vaches meuglaient.
— Elles sentent la pluie, me dit la petite femme, et voudraient partir.
Nous respirions et aspirions goulument l’air humide, allégés, soulagés et comme remis dans notre assiette.
Jantje gambadait devant moi, habillé seulement d’un tablier et d’une paire d’espadrilles.
— Tante, je peux me laisser mouiller ?
— Oui, mon grand.
Il courut se mettre sous les gouttières. Puis il me regarda de côté, croyant que je ne le voyais pas, et alla mettre un pied dans le ruisseau. Mais quand il vit Mileke et Léon, occupés avec la bêche à leur lac, son regard devint implorant.
— Oh, tante !
— Vas-y, mon grand.
Mileke, généreux, lui passa sa bêche et alla en chercher une autre pour lui-même. J’entrai chez la petite femme et m’assis devant le carreau pour voir leur jeu.
Léon n’aimait pas que Jantje touchât à leur lac. Alors Jantje éleva, en avant de celui-ci, un monticule de terre qu’il battit et comprima de ses petites mains. Il y creusa un passage, de sorte que l’eau coula par cet aqueduc dans le lac des autres. Et ce fut une stupéfaction, une joie. Ils allèrent chercher Maria, la petite femme. Jan m’appela par la fenêtre, et nous dûmes admirer. J’admirai vraiment. Le lac des deux petits était profond, spacieux et d’un joli ovale, et l’aqueduc de Jantje très bien fait et répondant à son but. Mais où a-t-il pris cela, d’où lui est venu ce savoir ?
— Jan, où as-tu appris à faire ce bel ouvrage ?
— Mais, tante, quand la cave, chez ma mère, était pleine d’eau, nous ôtions la pierre de l’égout, et lorsque l’eau était presque toute écoulée, nous faisions une montagne avec le sable qu’il y avait dans un seau, nous y creusions un chemin et balayions, par là, l’eau dans l’égout avec une petite brosse.
Tout d’un coup, je le vis nu sous un gilet de son père, enflé et bleui, assis à terre, le derrière souillé, à même le plancher humide, occupé à ce jeu avec ses frères et ses sœurs. Il était tellement ankylosé qu’il ne pouvait se lever, comme le jour où j’étais allée le chercher là-bas.
Je me sens encore faisant le geste de chasser l’horrible vision.
— Maintenant, Jantje, rentrons, nous sommes bien trempés ; je vais te donner un bain.
J’avais laissé Jantje avec Gretchen. Il aimait beaucoup Gretchen. Elle lui racontait que, chez elle dans le Luxembourg, il faisait clair le soir jusqu’à dix heures et qu’alors les enfants ne devaient pas se coucher avant ; qu’au bas de la montagne il coulait «ein bach» avec des «forellen» qu’on prenait au filet, qu’on faisait frire dans la poêle et mangeait avec des pommes de terre en casaque.
— Là où habite ma mère, à Amsterdam, il y a aussi beaucoup de poisson, mais ce sont des hommes et des femmes qui les vendent dans la rue en criant :Bot, bot, bot !
Je l’avais donc laissé avec elle et étais sortie faire des courses.
En rentrant, André se trouvait devant la porte avec son chien, un berger de Malines qu’il avait ramené de la campagne. Il ne pouvait garder le chien en ville parce que sa mère haïssait les bêtes et ne parlait que de leur faire une piqûre d’acide prussique sur le nez pour s’en débarrasser. Mais il l’avait amené pour faire une surprise à Jantje.
— Ne sonne pas, je vais ouvrir : il accourra et se trouvera devant le chien.
En effet, il accourut dès qu’il entendit la clef dans la serrure et s’arrêta net en voyant le chien.
— Eh bien, Jan, qu’en dis-tu ?
Jan ne disait rien, puis il s’avança et voulut caresser la bête, mais elle grogna, ne connaissant pas les enfants.
André caressa le chien, lui fit signe d’être doux, prit la main de Jantje et en flatta la bête.
— Tu vas lui donner du sucre.
Cela prit encore quelque temps avant qu’elle fût amadouée. Mais la vieille chienne était intelligente et câline, et quand, au dîner, Jantje lui donna des débris de viande et un grand os, alors ça ne traîna plus : l’alliance était faite et ils jouèrent au jardin. Toutefois, dès que son maître quittait le jardin, le chien lui emboîtait le pas.
C’est égal, ce furent pour Jantje huit jours de délices d’avoir Kô au jardin, Kô à côté de lui quand il mangeait, Kô qui suivait le tram quand on allait au bois, Kô qui galopait au bois et se roulait dans le gazon, mais surtout Kô qui sautait dans le lac et nageait loin, loin, pour ramener un bâton qu’André avait jeté, puis Kô se séchant, en se roulant dans les feuilles mortes, et qui courait en aboyant follement.
Ah ! oui, huit jours de délices, suivis d’un gros chagrin parce qu’il fallut ramener le chien à la campagne, car décidément la mère ne pouvait vivre avec cette odieuse bête autour d’elle.
Encore une lettre de la mère du petit pour demander de l’argent. Je dus refuser. Par retour du courrier, on me prévint que j’avais à rendre l’enfant, qu’elle ne pouvait se faire à l’idée qu’il avait tout et les autres rien.
Je luttai encore six mois.
Nous avions été invités à déjeuner chez des amis d’André. Un des fils était soldat. Quand il entra dans la salle à manger, Jantje se planta devant lui et ne trouva pas une parole. Il le considéra, frappé de stupeur et de respect.
— Eh bien, Jan, qu’en dis-tu ?
— Tante, c’est un vrai ?
— Oui, mon grand, il n’est ni en bois ni en plomb.
— Je peux lui parler, tante ?
— Mais certes.
Le soldat se mit à rire, flatté ; il souleva le petit et l’embrassa.
Jantje ne le quitta plus : il se collait littéralement à lui.
Nous sortîmes. Dans la rue, il resta à côté de lui et regardait tout le monde pour voir si on remarquait qu’il était avec un soldat, et quand, à la foire où nous étions allés, le soldat monta sur un cheval de bois et mit Jantje sur un autre, en le tenant un peu dans le dos, son orgueil lui monta aux joues et les mit en feu. Il se tint raide, la tête droite, le regard brillant. Je dus lui acheter un sabre. Mais que se passa-t-il en lui quand nous entrâmes dans un manège et que le soldat monta avec lui sur un vrai cheval et lui passa les rênes ? Il resta comme hypnotisé. En descendant, il chancela et balbutia :
— Je veux être soldat, tante, je veux être soldat.
Quand nous quittâmes nos amis, il retint, en pleurant, le soldat autour des jambes, et celui-ci dut lui promettre de venir le lendemain chez nous. Jantje l’attendit, vibrant et tressaillant à chaque coup de sonnette.
Le soldat ne vint pas, mais il eut la délicatesse d’envoyer une lettre adressée à Jantje, que je lui lus. Il la mit en poche, comme il voyait faire par André, et ne me parla que du soldat et d’être soldat.
Je ne voulais cependant pas que cet enthousiasme s’ancrât en lui, et, quand il me demanda ce que faisaient les soldats, je lui répondis que c’étaient des hommes à qui on faisait quitter leur travail, qu’on mettait tous ensemble dans de grandes maisons où ils étaient loin des leurs, et à qui l’on apprenait à attaquer et tuer d’autres hommes qui habitent un peu plus loin et qui souvent parlent une autre langue, et cela surtout pour leur prendre leur pays ou parce qu’ils travaillent mieux et vendent mieux leurs marchandises qu’eux.
— Mais, tante, je ne le ferai pas.
— On t’y forcera sous prétexte que tu dois défendre ta patrie ; mais en réalité, quand la patrie est assez forte, c’est elle qui attaque, et alors on se fait, avec ces sabres et de grandes machines qui crachent du feu et qui éclatent en brisant tout, le plus de mal possible ; on brûle les villes, les maisons, on tue même les tantes et les petits Jantje et les Gretchen. Enfin on devient des brigands nuisibles.
Il m’écoutait, abasourdi.
— Tante ! tante ! je ne veux pas faire ça !
— Non, tu dois jeter ce sabre.
Alors il hésita.
— Oui, tante… mais laisse-moi jouer encore un peu avec.
Voilà sa plus forte impression jusqu’à présent. Il faut que j’y veille… dût-il devenir maréchal de France, que je serais désolée !
J’ai tant de jolis souvenirs de lui qui me fendent l’âme ! Au mois d’août, dans l’île de Walcheren : j’y avais une ferme comme maison de campagne.
Nous avions une nichée de chats angora roux ; la mère leur permettait déjà de sortir du panier, mais, quand ils allaient trop loin, elle les ramenait délicatement de la patte. Je les avais mis au jardin sous le mûrier, sur une couverture bleue.
Jantje se balançait dans le hamac attaché aux arbres. Il faisait une chaleur torride.
— Jan, lui dis-je, j’ai à m’occuper dans la maison ; tu surveilleras bien les petits chats pour qu’ils ne s’égarent pas sous les ronces : les épines les piqueraient.
— Qu’il fait chaud, tante ! Est-ce que je ne pourrais rien ôter ?
— Mais si, ôte ta blouse, déchausse-toi, garde seulement ta chemise et ta culotte.
Je rentrai dans la maison. Quand je revins au jardin, Jantje était endormi tout nu, au milieu de la couverture bleue. La grande chatte dormait dans son bras, les cinq petits étaient dispersés sur son corps, qui sur sa poitrine, qui sur son ventre, qui contre ses cuisses. Le soleil donnait sur eux ; la tête de Jantje, seule, était ombragée par une branche de mûrier. Je restai à distance pour ne pas les réveiller et me délectai de cette orgie de bonheur qui était là, étalée devant moi comme un trésor. Ce qui m’émotionnait le plus, c’était la confiance qu’il avait su inspirer à la mère et aux petits, bêtes volontaires et rétives ; mais avec eux, depuis ma semonce, son geste était si adroit et si câlin qu’il réussissait là où souvent j’échouais. Il se réveilla, mais ne me vit pas tout de suite. Il regarda la mère endormie dans son bras, qu’il tâcha de retirer sans l’éveiller ; mais cela n’alla pas, elle se réveilla ; il la souleva au-dessus de lui.
— Tjoutjou, tjoutjou, tu vas faire téter tes fils, car tante dit que ce sont tous des fils.
Il se dégagea, prit tous les chatons, coucha la mère et lui mit les petits au ventre.
En se retournant, il me vit derrière le rosier. D’un bond il fut sur moi.
— Tante ! Tante ! tu n’es pas fâchée que j’aie tout ôté ?
— Non, mon doux, il fait horriblement chaud, mais maintenant il faut remettre quelque chose de tes vêtements.
— Tu le veux ? Je suis si bien ainsi, laisse-moi rester comme ça ?
— Ici, au jardin alors, car on ne se promène pas nu dans le village.
Il voulut courir. Il faisait trop chaud. Il se remit dans le hamac, mais ne savait que faire. Alors je vis ses yeux fixés sur une fente de la cloison de planches du jardin. Je regardai aussi et aperçus à travers la fente deux yeux qui brillaient et regardaient Jantje, terrifiés.
— C’est Maatje, Jantje. Veux-tu que je la fasse entrer pour jouer ?
— Oui, tante, oui, tante !
Il courut vers la cloison, mais la petite se sauva.
— Maatje, Maatje, viens jouer !
Pas de réponse. Je grimpai sur une branche basse du mûrier et me penchai au-dessus de la cloison. Maatje s’était mise à distance et, un doigt dans la bouche, la figure ahurie, regardait vers la fente.
— Maatje, viens donc jouer avec Jantje.
— Non, il est indécent, il est tout nu.
Et elle se sauva plus loin.
— Maatje, je vais l’habiller et tu prendras du thé et des gaufres avec nous.
Elle s’arrêta.
— Si vous l’habillez, il ne sera plus indécent, et du thé et des gaufres, je veux bien.
— Entre par la petite porte, je vais l’habiller.
Et Maatje, la petite calviniste de six ans, entra, vêtue de ses cinq jupons, malgré la chaleur, de son serre-tête et de sa coiffe à long bavolet de dentelles. Mais elle se tint à distance, jusqu’à ce que j’eusse remis à Jantje sa chemise et sa culotte. Alors elle se rapprocha et nous allâmes goûter.
Jantje et moi, nous nous promenions dans les prairies de l’île de Walcheren, entre Domburg et Achtekerke. Et voilà que nous vîmes des champignons plein le gazon : des champignons roses, tendres et appétissants comme de la pâtisserie fraîchement cuite.
— Jan, nous allons chercher un seau à la maison et en cueillir une charge.
Quand nous eûmes le seau, nous retournâmes dans la prairie.
Jantje allait droit aux grands, épanouis en ombrelles.
— Non, Jan, prends les moins épanouis… comme un parapluie à moitié ouvert.
Et nous cueillîmes.
Il courait, nerveux, les joues roses, la bouche humide, entassant les champignons dans un pan de son manteau, puis les portait dans le seau, et, tout affairé, sur ses petites jambes encore un peu arquées, il se passionnait, car je lui avais dit que j’allais les mettre en conserve et que, l’hiver, il mangerait les champignons que nous cueillions maintenant. Tout d’un coup je sentis comme un coup de fouet par tout le corps : « En hiver il ne sera plus avec moi : il ne mangera pas des champignons préparés à la crème, il ne hochera plus la tête en disant : « Que c’est bon, que c’est bon ! » en vrai petit gourmet qu’il est ; et il n’entendra pas André lui rappeler la prairie, avec les belles vaches blanc et noir, où nous les avons cueillis. » Et je le regardais gambader, choisissant bien et cueillant de temps en temps des fleurettes des champs qu’il n’oubliait pas d’assembler en bouquet.
Nous rentrâmes, le seau plein.
— Jan, on va les nettoyer, mais cours d’abord appeler Maatje, promets-lui une tartine de pain de corinthes et donne-lui un caramel.
Jantje revint avec Maatje, et, à nous trois, assis sur des tabourets, un seau d’eau propre à côté de nous, nous commençâmes le nettoyage.
— Maintenant, regardez bien. Vous ôterez d’abord, ainsi, la tige ; puis faites bien attention, vous enlèverez comme ça la peau avec le petit couteau, rien que la peau ; moi, je les couperai en morceaux, car vous pourriez vous faire mal.
— Mais c’est du poison, ce sont des « sièges de crapaud », fit Maatje, vous mourrez si vous en mangez.
— Pas de ceux-ci, Maatje, ce sont des bons.
Elle fronça sa petite bouche et fit non de la tête. Elle aurait planté là cette dangereuse besogne s’il n’y avait eu le goûter au pain de corinthes en perspective.
Ils ne m’aidèrent pas mal, avec le sérieux et l’application des enfants quand on leur fait faire une chose utile.
Je les fis goûter, puis je commençai la cuisson. Jantje s’inquiétait de voir fondre cette immense casserole pleine de champignons.
— Mais, tante, qui a mis cette eau ? Et il n’y en a presque plus, de champignons.
— Ce n’est pas de l’eau, c’est du jus, goûte.
Et je lui en donnai une petite cuillerée.
— Oh ! c’est bon, tante, mais que c’est bon ! Maatje doit goûter aussi.
Mais Maatje n’était pas à persuader : pour rien au monde elle n’eût goûté de ces « sièges de crapaud ».
Je fis assister Jantje à toute la préparation ; il la suivait, les yeux étincelants ; son regard m’interrogeait à chaque phase qu’il ne comprenait pas. Voilà un petit bonhomme qui ne sera pas distrait à l’école.
Quand tous les verres furent remplis et que je les mis cuire au bain-marie, il devint tout à fait sérieux et s’installa sur une chaise à attendre le résultat de tout ce travail.
— Là, ils sont cuits, ils doivent refroidir dans l’eau jusqu’au soir. Allons à la mer, j’ai la tête en feu.
En rentrant, il courut d’abord vers la marmite et mit ses doigts dans l’eau.
— Tante, ce n’est pas encore froid.
— Non, mon grand, pas avant le soir.
— Mais si je dois me coucher ?
— Je les ôterai avant de te coucher.
Quand j’enlevai les verres de l’eau, les essuyai et les mis sur deux rangs sur le buffet, il battit des mains.
— Tante, nous avons fait ça, nous ? Et en hiver, ce sera encore bon et nous les mangerons ?
— Oui, mon grand.
Je le couchai. Il bavardait, je pouvais à peine lui répondre.
— Tante, es-tu fâchée ?
— Non, trésor, je suis fatiguée de tout ce travail, tu dois être fatigué aussi.
— Oui, tante, je suis aussi fatigué d’avoir tant travaillé.
Il bâilla ; je le couvris, il ferma les yeux et dormit…
En hiver, je serai seule à les manger et lui aura à peine un morceau de pain !…
Se souviendrait-il de ces choses si délicieusement intimes ? Il n’avait que cinq ans, et on lui a déraciné mon souvenir à coups en pleine figure. Oui, j’ai appris que, chaque fois qu’il parlait de sa jolie tante qui sentait bon, on le frappait en pleine figure, et, quand les autres enfants voulaient lui nuire, ils disaient à la mère qu’il avait parlé de moi. Alors, en hurlant de terreur, il allait se cacher sous le lit. Donc les souvenirs… moi seule, je les conserve pour m’en torturer. Chez mon ami même, au bout d’un certain temps, le souvenir s’était effacé. Il est vrai que, ne connaissant ni la misère ni l’abjection, il ne pouvait comprendre dans quel enfer on l’avait replongé.
Je me souviens toute la vie de tout ce que j’ai aimé : gens, chiens et chats. Quand j’ai perdu un être en pleine affection, tout d’un coup, après des années, tel regard, tel geste, tel mot, auquel je n’avais prêté que peu d’attention dans le moment, me revient, et je le vois et je l’entends dans toute sa spontanéité. Oui, surtout les choses bonnes, tendres, candides me reviennent comme des effluves de parfum.
Un ami m’a dit un jour : « J’ai le tort de ne pas écrire plus souvent à mes amis ; je devrais le faire, ne fût-ce que pour dire « Bonjour », car cela fait bien plaisir quelquefois, n’est-ce pas, que l’on vous dise bonjour ? » Comment oublier pareille fraîcheur d’âme ? L’oubli, comme ça fait mal, mais se souvenir… quel autre mal !
Je reçus un dernier avis que j’avais à le rendre.
Si je filais en Amérique ? Si je le cachais ? Mais où ? Il vaudrait mieux qu’il mourût que de retomber dans cette abjection. La mère ne l’enverra pas à l’école ; elle le laissera s’ensauvager et en fera un vaurien.
Enfin le jour arriva où on vint le chercher. J’avais envie de le leur lancer tout nu à la tête… Cependant, je fis un ballot de ses vêtements et le leur laissai emporter.
— A tout à l’heure, tante. Ne pleure donc pas, je vais revenir.
Je courus me cacher dans la cave.
Je ne voulus plus en entendre parler, mais me remémorais sans cesse ses faits et gestes… son rire, surtout son rire… Cette fanfare de joie qu’il avait dans l’âme, qu’en a-t-il fait ? Et lui, qu’est-il devenu ?
Lift boy! en Amérique, où il se sauva quand son père fut mort.
Il passe ses journées, ses années de vie dans unlift, suspendu dans un trou noir où toutes les émanations de la maison s’engouffrent, et il fait monter et descendre inlassablement les trente étages dusky scraperà des gens, comme des colis, qui ne lui parlent pas, qui ne le voient pas, et qui l’appellent «lift» tout court.