Juillet 1915.
Fineke rentre de l’école à une heure inaccoutumée, les yeux rouges et gonflés, et encore soulevée de hoquets de pleurs. Elle va droit à sa mère, la dégrafe, prend son sein gauche à deux mains et se met à téter goulument.
Sa mère lui demande à plusieurs reprises pourquoi elle a pleuré et si elle ne va pas laisser un peu pour Mileke, mais Fineke tète et ne répond pas ; elle se contente de regarder sa mère de ses grands yeux voilés de volupté gourmande. Quand elle en a pris son saoul, elle lâche la mamelle et dit en zézayant et la bouche encore gonflée de lait :
— J’ai pleuré parce que je voulais revenir pour téter, et que la sœur ne voulait pas me laisser partir. J’ai dit alors qu’elle devait me donner à téter ; elle n’a pas voulu, j’ai pleuré encore, et elle m’a laissé partir.
30 mai, 1916.
Quelle calamité !
La semaine passée, j’ai lavé la tête des deux plus jeunes fillettes de la petite femme : deux adorables petites créatures de cinq et dix ans, fines, intelligentes, exquises. Quelques jours après, afin qu’elles puissent dorénavant soigner elles-mêmes leurs cheveux, je leur ai acheté une brosse et leur ai brossé la tête pour montrer à l’aînée, Mitje, qui a dix-sept ans, comment elle doit faire. Puis j’ai noué un ruban blanc dans leurs cheveux. Elles avaient des figures d’ange spirituel. Après, je m’assis avec Fineke, la plus petite, contre moi, la mère et les autres enfants se tenant debout. Tout en expliquant à la mère et à l’aînée qu’il fallait aussi qu’elles se lavent et se brossent la tête, j’aperçus des poussières qui se mouvaient sur mon corsage et le devant de ma jupe. Je pris mon face-à-main et vis que j’étais couverte de poux. « Mon Dieu, voyez, fis-je. » Alors toute la famille se mit à me les ôter et à les écraser entre les ongles des pouces. La mère et l’aînée s’écriaient : « Cela doit justement arriver à madame qui est tellement contre les poux ! » Et elles les prenaient. Le petit garçon en prit, Anneke en prit, agenouillée devant moi, Fineke les montrait de ses petits doigts, disant : « Là, encore une grosse bête. » Ils n’étaient pas plus honteux que si un peu de poussière de l’âtre m’était volée sur la robe.
Enfin, les bêtes furent enlevées, et l’on me donna un coup de brosse. Alors je galopai jusque chez moi.
— Emma ! Emma ! vite une autre robe, et brossez celle-ci d’importance, et de l’eau chaude pour mes mains, et voyez s’il n’y a pas de poux sur ma robe.
— Des poux, madame ?
Je lui racontai la chose.
— Ne dites rien à Trinette, elle le colporterait par tout le village.
Puis je courus brosser, mais là brosser mes cheveux — me voyez-vous avec de la vermine dans mes cheveux blancs ? — et me laver les mains avec de l’eau chaude.
La petite femme a été élevée par une marâtre qui passait sa vie à l’église, qui ne s’occupait pas d’elle et la laissait courir les champs, couverte de vermine et de saleté. A l’école, m’a-t-on dit, elle contaminait toutes ses camarades. Mais le mal n’est pas tant là — des pouilleux, il y en a partout, — le mal est qu’en Campine vous êtes des gens sans tache du moment que vous priez, et que ces paysans, éloignés de tout centre de civilisation, sont livrés pieds et mains liés au curé, à peine débarrassé lui-même de ses poux. Le soir, en passant par les rues des villages, vous entendez la voix du père ou de la mère réciter les litanies et toute la famille répondre : « Priez pour nous », au lieu qu’on décrasse les enfants avant de les mettre au lit. Quand vous vous adonnez à ces pratiques, vous êtes bien vu du curé et de tout le pays : tout le reste de la vie est détail.
Il y a trois ans, en arrivant ici au printemps, je vis Anneke dans la cour de la ferme, amaigrie, pâle, la tête entre les épaules, grincheuse et tremblotante, le crâne, les oreilles et la moitié des joues envahies d’une croûte formée par ses cheveux et la sanie coulant des plaies où grouillaient des légions de poux.
— Qu’est-ce que c’est que cela ? fis-je à la mère.
— Elle est ainsi depuis tout l’hiver, répondit-elle naïvement ; et les sœurs se plaignent qu’elle n’apprend plus.
— Mais ce n’est que de la saleté, vous n’aviez qu’à la laver.
— Vous croyez ? Les voisines disent que c’est mauvais de faire partir cela.
— Mauvais ! vous allez voir ça.
Et j’emmenai la petite. J’avais déjà envoyé une servante pour tout apprêter. Je commençai par imbiber d’huile la tête de l’enfant, puis je lui détachai doucement les croûtes et coupai impitoyablement toute la carapace, morceau par morceau. Anneke hurla tout le temps de l’opération. La puanteur était intolérable. Je brûlais à mesure que je détachais ; ma servante se tenait, dégoûtée, à distance.
— C’est sale, n’est-ce pas, Hortense ?
— Oh ! je n’y mettrais tout de même pas les mains.
— Non, vous laisseriez l’enfant pourrir et s’idiotiser sous cette carapace de poux et de pus. Donnez-moi de l’eau chaude.
Je mis un peu de sel de soude dans l’eau très chaude, et, avec un gant de toilette et du savon noir, je lavai longuement et doucement la tête, puis la rinçai deux fois dans de l’eau chaude bouillie et boriquée ; j’essuyai doucement d’un fin linge, donnai des bonbons à l’enfant, et par le soleil brûlant, sans couvrir la tête, je la reconduisis chez elle. J’exigeai qu’elle revînt chez moi trois jours après pour un nouveau lavage et recommandai de la laisser ainsi se promener au soleil.
Anneke dit à sa mère : « Je hurlais, mais, quand madame a ôté les croûtes de dessus mes oreilles, c’était comme si on me les débouchait et qu’on me desserrait la tête : j’étais tout d’un coup allégée. » Eh bien, la sœur de l’école s’était plainte qu’Anneke apprenait mal, mais n’en avait pas recherché la cause et ne s’était pas préoccupée de la carapace qui enserrait l’intelligence si vive de l’enfant : cette carapace grouillante était fort visible cependant. Le curé, dans la soutane de qui vit cette famille, ne s’était pas non plus préoccupé du dépérissement de la petite. Non, l’enfant était, dans cet état, envoyée de grand matin à l’église : cela suffisait.
Dans leur rue, il y a cinq à six fermes de paysans aisés comme eux, qui tous grouillent dans une saleté inouïe.
Il doit en être ainsi dans les autres provinces belges, partout où la prière est prisée au-dessus de toute hygiène.
13 juin 1916.
D’abord, Fineke, quand je lavai ses croûtes de poux et que je lui demandai si je lui faisais mal, me répondait des yeux et en faisant oui ou non de la tête. Puis un jour, comme je voyais qu’elle allait pleurer pendant que je la maniais, je me mis à chanter : « Fineke est grande, elle est jolie, elle est ma petite enfant et je l’aime. » Je vis son exquise figure radieusement heureuse et elle leva vers moi des yeux d’adoration, mais ne parla pas encore.
En la reconduisant, il pleuvait. J’ouvris mon parapluie et me rapetissai pour marcher à son niveau, puis je chantai : « Il pleut, c’est une bénédiction, les tuiles se mouillent, et Fineke et madame tombent sur leur derrière. » Là, elle éclata de rire, et un flot de paroles de joie et d’étonnement sortirent, tumultueux, de sa petite bouche enfin déclose.
Depuis, elle parle, parle, me raconte, me fait des confidences et est, quand je suis là, d’une joie si exubérante que sa mère et moi en sommes tout émues.
16 juin 1916.
L’après-midi, quand je me suis mis le système nerveux à l’envers par la lecture des journaux, je prends, aussitôt ma tasse de thé bue, un pot et cours chez la petite femme chercher le lait pour faire mon lait caillé. Dès mon entrée, plusieurs voix joyeuses disent : « Voilà madame. » Je m’assieds et tout de suite Fineke qui a cinq ans, et Mileke qui en a trois, commencent doucement à se pousser devant moi à qui sera pris sur mes genoux. J’assieds Fineke sur ma jambe droite : sa figure s’épanouit de bonheur. Mileke me regarde, je le mets sur l’autre jambe. Je les entoure de mes bras, et Fineke commence à gazouiller dans son patois, et toute son exquise âme passe dans ses yeux, dans sa bouche ; elle est d’une beauté charmante et fine.
— Je suis grande, je n’ai pas crié quand madame m’a lavée. Remi hurle comme un petit cochon : moi pas, moi pas.
Et elle nargue Remi, debout devant nous, le cou et les oreilles envahis de croûtes, la tête entre les épaules « parce que ça lui tire ».
— Ma tête est jolie, rit-elle, madame l’a lavée.
Et elle touche sa tête dont j’ai coupé les cheveux pour en laver les croûtes et que j’ai enfarinée d’acide borique. J’ai mis ma grande chaîne avec ma montre et mon face-à-main autour des enfants, et leur joie est que nous l’ayons tous les trois au cou. Mileke m’embrasse de sa gueulette maculée, mais comment refuser des baisers d’enfant donnés avec ce bonheur ?
Un soldat allemand est entré : il s’assied, pipe en bouche, au coin du feu. Il regarde la petite femme pétrir le pain ou cuire les grosses crêpes ; il me regarde avec les enfants, il écoute le rire et le gazouillement d’oiseau heureux de Fineke ; son regard bleu clair est froid comme de l’acier : impossible de pénétrer sa pensée, ses sensations devant ce doux bonheur.
— Quand mère ne me fait pas ma panade, je le dis à madame : elle a dit que je dois avoir du lait chaud avec du sucre et un œuf, le matin ; pas de lard, non pas de lard… Quand les enfants passent, ils me crient que j’ai des croûtes sur la tête ; à la sortie de l’école, je rentre vite, comme ça ils ne me voient pas… J’ai mal en me couchant sur ma tête pour dormir : alors je mets ma main devant ma figure et je me couche dessus.
Oh ! cette petite créature de cinq ans doit déjà se cacher pour ne pas être humiliée et combiner comment elle couchera sa petite tête endolorie par les pustules !
La mère déambule, heureuse ; l’Allemand continue à nous regarder de son œil illisible. Je suis triste, je suis heureuse, je serre les deux petits contre moi.
— Voilà les vaches, crie Remi.
Les vaches reviennent d’être allées pâturer le long des routes. Rentre Gilles, pipe en bouche — il a treize ans, m’a-t-il dit, — puis Anneke, puis Mitje.
— Mère, une tartine, demandent-ils tous à la fois.
— Mère, une tartine, insiste Anneke, avec sa figure, âpre et vibrante d’intelligence, poussée en avant, ses cheveux décolorés, desséchés et comme déchiquetés par le vent et la pluie qui les malmènent pendant que, le long des lisières, elle mène paître les vaches. Quant à Mitje, elle s’est déjà mise à la besogne de mouiller le linge pour le repassage ; la moitié de sa figure est cachée par ses cheveux raides et drus qu’elle ramène par une raie de côté sur son oreille. Cela lui donne un air de petite gaupe, et c’est pour cela que pour rien au monde elle ne les changerait.
La petite femme a mis la poêle sur l’âtre et rissole le jambon, la figure de plus en plus épanouie d’une douce joie. Savez-vous quelle est cette douce joie ? C’est que je vais goûter avec les enfants, et que j’ai demandé expressément de goûter avec eux et pas seule.
Cet Allemand, avec son regard, commence à me donner des grouillements ; c’est comme une effluve glacée qui me raidit du côté où elle m’arrive. Comment peut-on être aussi impassible ? Je sais cependant qu’il a rapiécé le fourneau de la petite femme chez le forgeron, étant forgeron lui-même, et qu’il a dit : « Ils me permettent de m’asseoir chez eux, alors je veux aussi leur rendre un service. » Je le vois aidant Mitje à porter ses paniers de linge mouillé sur le gazon, et, quand je lui ai dit que ses chevaux, qui sont dans une étable chez la petite femme, brillaient comme du satin, il m’a fait remarquer que les harnais étaient aussi brillants et astiqués que les bêtes. Je suis sûre que c’est un brave homme.
Les petits ont sauté de mes genoux et courent dans la chambre en criant : « Je dois être à côté de madame. » Et ils grimpent sur les sièges à côté du mien. Fineke rit aux éclats de cette bonne aubaine. Le pain bis est coupé ; la poêle noire, avec les tranches de jambon rissolées dans du beurre en mon honneur, posée sur un papier au milieu de la table ; les tasses remplies de lait ; moi seule, j’ai une assiette, une fourchette et un couteau. La petite femme me met plusieurs morceaux sur mon assiette et me donne des tranches de pain coupées mince pour moi, puis elle sert à chaque enfant une grosse tranche trempée dans la graisse, avec du jambon coupé en petits morceaux dessus. Et nous goûtons, la petite femme s’empressant autour de nous sans manger elle-même et me bourrant autant qu’elle peut. Les aînés mangent à grandes bouchées, à se faire des bosses dans les joues. Mileke, de ses petites pattes noires, se remplit la gueulette en se maculant jusqu’aux yeux. Fineke, qui promet toujours de ne plus manger de lard, en mange avec délice sur son pain noir. Elle me rit tout le temps, me raconte des tas de choses ; la petite femme est béatement heureuse et écoute sa petite fille, puis dit :
— Depuis que madame soigne sa tête et m’a dit de ne plus lui donner tant de lard, ni de lui laisser boire de l’eau du puits, mais de lui préparer des panades et de lui faire boire du lait bouilli au sucre, elle est revenue à la vie et rit toute la journée au lieu de geindre et pleurer.
La petite femme, par son adoration pour moi, exagère mes moindres gestes. Moi, je me laisse adorer par elle et sa petite fille : fichtre, c’est la première fois de ma vie que cela m’arrive, j’inspire ordinairement de l’antipathie.
C’est fini. Les enfants, comme de petits goulus, torchent la poêle avec des tranches de pain. Les petits sont regrimpés sur mes genoux. D’autres soldats allemands entrent avec des pots pour avoir du lait. Celui du coin du feu continue sa pipe et laisse peser son regard sur nous : ce regard m’a gâté l’heure séraphique que j’étais venue passer ici.
— Petite femme, à demain.
Elle et Fineke me conduisent au bout de la cour. Et tout d’un coup je pense : « Cet homme est depuis deux ans parti de chez lui, ce regard doit déceler une grande douleur et tout ce qu’il peut faire est de le rendre impénétrable. »
18 juin 1916.
Mileke, le plus jeune de chez la petite femme, est un petit diablotin à peau foncée, aux yeux comme deux boules d’or nageant dans un bleu liquide ; ces deux yeux, se mouvant dans une figure toujours maculée de boue, de jus de réglisse, de sève de fruits, font l’effet d’être d’autant plus précieusement purs qu’ils ne se laissent pas entamer par cette souillure constante, et brillent tranquillement de leur luminosité inaltérable. Dès que Mileke me voit arriver, il se met à faire des sauts de chèvre, ou se cache la figure contre le mur et fait celui qui ne m’a pas vue ; quand je lui fourre alors dans la bouche un morceau de sucre candi, seule friandise que je leur donne par ce temps âpre de prix et de rareté, il lève ses yeux de lumière douce vers moi et un bien-être me pénètre tant ce regard bon, pensant est réconfortant. Puis je le prends par la main et nous entrons chez lui où il me grimpe tout de suite sur les genoux et frotte sa gueulette contre mes joues. Quand je l’ai fait suffisamment sauter, quand je lui ai chanté des choses de ma composition, quand il a joué avec ma chaîne, enfin quand il en a assez de mon jeu de vieille, il met sa joue dans sa main et réfléchit. Il se demande sans doute comment s’échapper. Lorsque je lui dis : « Mileke, que veux-tu ? » il fait la bouche en rond, tourne sa languette autour et regarde en l’air. Je le laisse un instant à lui-même ; puis il tourne ses luminettes vers moi et se glisse à terre.
— Anneke, allons sur l’escarpolette, dit-il à sa sœur, en lui prenant la main.
— Oui, fait la petite femme, va sur l’escarpolette et laisse madame tranquille.
Un tout jeune soldat allemand entre pour acheter du lait : il est blond, celui-là, mais je le vois diablotin, maculé comme l’autre, avec des luminettes d’azur ; je vois sa bouche ombrée de duvet se faire petite, sa langue tourner en rond autour, puis dire : « Gretchen, allons sur l’escarpolette. » Je regarde la petite femme, mère animale avec les tendresses et les laisser-aller de la chatte pour ses petits, ne devenant un être civilisé, avec des traditions humaines, que lorsqu’il s’agit des gestes de la religion catholique. Et je pense qu’elle a porté Mileke dans ses flancs qu’elle dandine, qu’elle l’a nourri de ses mamelles maintenant desséchées, qu’elle l’endort en chantant des chansons naïves, qu’elle l’élève, le choie, le gourmande, l’adore, selon les moyens de son cerveau simple, et qu’à dix-huit ans on le lui prendra de force : et en avant ! tue et sois tué, deviens une brute sanguinaire !
Si je devais être la mère d’un Mileke aux yeux d’or ou d’azur, je me casserais la tête au mur de douleur et d’indignation furieuse le jour où je le verrais sortir de chez moi le revolver à la ceinture et la baïonnette sur le fusil.
19 juin 1916.
Je ramène Fineke chez elle, la tête enfarinée d’acide borique. J’ai dû lui faire mal, mais cette enfant de cinq ans ne veut pas pleurer et, les larmes aux yeux, elle a éclaté de rire. Maintenant, apaisée, dans une main une rose et dans l’autre des bonbons, elle me raconte en son patois, avec beaucoup d’animation, que Remi avait un petit oiseau dans un pot de fleurs retourné ; que, pendant qu’il était à l’école, elle a pris l’oiseau et l’a fait s’envoler par la cheminée.
— Le matin, quand je me réveille, gazouille-t-elle, les oiseaux chantent : alors celui que j’ai fait s’envoler peut chanter avec eux.
Oh ! comme je l’ai embrassée !
— Gilles, continue-t-elle, a une pie dans une malle ; quand il sera sorti avec les vaches, je la laisserai aussi s’envoler.
— Alors tu dois, avant d’ouvrir la malle, ouvrir la porte et les fenêtres, car la cheminée, c’est très haut et tout droit, et elle pourrait retomber dans les cendres chaudes de l’âtre.
— Oui, j’ouvrirai la porte, car je n’ose pas la prendre : elle est grande, la pie.
Cette adorable petite créature est réceptive à tout ce qui est bon, à tout ce qui est beau. La rose que je lui ai donnée, elle la met à côté d’elle dans une tasse d’eau pendant qu’elle mange.
Je ne puis rien pour elle, je dois me borner à soigner ses croûtes et les bleus qu’elle attrape à droite et à gauche.
25 juillet 1916.
Moi aussi, j’ai remporté une grande victoire. Je suis arrivée, à force de persuasion et d’insistance, à ce que Mitje veuille bien laver une fois par semaine, à l’eau chaude, le corps de ses petits frères et sœurs. Cela a été long et dur à faire comprendre et à obtenir. J’ai donné un bain de siège, une brosse à ongles, trois grands essuie-mains et un gant ferme pour frotter. Je lui ai fait chauffer de l’eau, additionnée de sel de soude, dans le chaudron des vaches, qui peut contenir une dizaine de seaux. Pour montrer comment il fallait s’y prendre, j’ai lavé chaque enfant dans le bain de siège et pour chacun nous avons renouvelé l’eau. Ils jubilaient en répétant constamment :
— Oh ! c’est bon ! oh ! c’est bon !
C’était la première fois de leur vie qu’on leur lavait autre chose que le bout du nez. Mitje m’a dit le lendemain qu’après ce bain les enfants avaient dormi d’un sommeil doux et les membres étendus, tandis qu’auparavant ils avaient les membres recroquevillés et s’agitaient et gémissaient toute la nuit. Gilles seul était récalcitrant et me montrait avec ostentation la croûte noire qui couvrait ses bras ; il a fini par se laver tout de même, enfermé dans la petite chambre du grand-père. Je lui avais montré comment il devait s’y prendre pour se laver et se frictionner le dos. Après, comme il était étendu dans son lit, les membres écartés de bien-être, sa mère lui a dit : « Mais, Gilles, tu es couché là, solennel comme un curé. » Puis Mitje s’est lavée dans la petite chambre. Enfin, le soir, le père y a passé également par curiosité. Tous ne reviennent pas du bien-être que cela procure ; il n’y a que la petite femme elle-même qui n’y est arrivée que huit jours après.
Le lendemain du bain, les petites levaient leurs jupes et écartaient les vêtements sur leurs petites poitrines pour montrer leur peau blanche aux voisins et connaissances. La petite femme, quand elle se fut enfin lavée, m’a montré ses jambes, tout ahurie de les voir si claires. Jamais, depuis quarante-cinq ans, elle ne s’était lavé le corps. Je me rappelle fort bien ses mamelles couleur de terre, quand elle allaitait ses enfants.
Enfin c’est un événement qui les ahurit tous et une expérience dont ils raffolent. Je craignais qu’ils n’aimassent point l’eau : il y a des bourgeois parvenus dans le village qui ont pu installer une chambre de bain à moitié prix, mais ils aiment si peu l’eau qu’ils ne prennent de temps en temps un bain sommaire que parce qu’ils ont mis de l’argent dans cette installation et ne veulent pas que cette dépense ne serve à rien.
Chez les enfants de la petite femme, le bienfait de cet unique lavage par semaine commence déjà à se faire sentir. Ils n’ont plus l’ombre de pustules et ils sont pétillants de vie, d’esprit et de joliesse. J’ose maintenant les embrasser sans crainte d’attraper un coryza ou de la vermine.
Door, le mari de la petite femme, a constaté que ses vaches, depuis qu’elles couchent dans une étable à moitié propre, (car ce n’est pas encore une vraie propreté) donnent plus de lait et mangent moins. Je suppose que l’influence de la propreté n’est pas moins bonne sur les humains.
Le Roi, quand il était encore le prince Albert, est venu à Genck voir les sondages des nouvelles mines à charbon. Il avait sans doute demandé à visiter une habitation de paysans : le bourgmestre l’a conduit chez la petite femme. Le prince s’est tenu debout au milieu de la pièce ; la petite femme, qui ne savait pas qui était ce monsieur, déambulait tranquillement autour de lui. Le prince est parti sans avoir desserré les dents. Il a dû douter que ces êtres fissent partie de la même humanité que lui ; le dégoût a dû l’empêcher de voir, dans cette visite furtive, que la petite femme a un sourire très fin, que ses enfants sont des spécimens très réussis comme beauté et comme intelligence, qu’ils s’étiolaient et s’amoindrissaient par pure ignorance — car ils ne sont pas pauvres — et que Door est un homme d’une honnêteté, d’une intelligence et de capacités au-dessus du commun.
9 août 1916.
Je vois rouge, quand le petit Émile lève son regard limpide, câlin vers moi, à la pensée que, dans quinze ans, quand il commencera à sortir de sa gaîne, on le mettrait devant les machines à tuer, et je me demande si je n’ai pas eu tort de faire placer un couvercle sur le puits pour qu’il n’y tombe pas… Dieu, quel embarras, une vieille femme qui a tué un petit garçon… Eh bien, quoi donc ? parce qu’il n’a pas l’âge… — elle est forte celle-là — ou parce qu’il n’est pas de l’autre côté du fossé, je ne peux pas l’avoir fait culbuter doucement dans ce puits ?… ou parce que je ne porte pas une baïonnette ?… De mieux en mieux. Foutez-moi la paix ! Je déborde de dégoût et de rancune contre ces abjections !
Mileke, barbouillé de boue, les menottes noires, en robe rouge délavée, est assis dans la porte de la ferme sur une petite chaise basse, un bâton en main qu’il écorche avec un grand couteau ; il n’écoute pas les mots tendres que je lui dis, extasiée que je suis de le trouver là, évoquant, lui et toute l’ambiance, un tableau de Jacob Smits. Quand il a fini, il lève ses yeux liquides.
— Unpoeneke[2]? me dit-il, en avançant sa bouche vers moi.
[2]Un baiser.
[2]Un baiser.
Oh ! trésor d’amour ! et dans quinze ans !… Dieu sait… une baïonnette, un explosif, tes membres dispersés !…
Je me sauve, en proie à une hallucination dangereuse.
21 août 1916.
Pour encourager Mitje dans ses soins de propreté, je lui ai répété que mon mari et les demoiselles de chez l’épicier m’avaient dit qu’elle devenait si jolie et avait la peau si claire. Elle l’a naïvement répété à sa mère, en rougissant d’émotion heureuse. Les enfants reçoivent régulièrement leur bain hebdomadaire et j’ai obtenu également qu’elle les lave le soir avant de les mettre au lit. Ainsi, le matin, elle n’a qu’à les rafraîchir avec de l’eau claire, pour les éveiller, ce qui est vite fait, car, les jours que Mitje partait de bonne heure avec son père pour les champs, les enfants n’étaient pas lavés : la mère, avec la meilleure volonté du monde, n’arrive pas à se défaire de ses habitudes crasseuses. Donc Mitje lave les enfants le soir. Aujourd’hui elle m’a dit que Fineke était toute rose en se levant et riait en ouvrant les yeux.
— Eh bien, Mitje, rappelez-vous la Fineke d’il y a trois mois, sa tête encroûtée et envahie de poux et son petit corps rugueux de saleté, et la baguette magique qui a produit ce changement n’a été que de l’eau claire, du savon et un peu de sel de soude.
Elle me regardait, étonnée, de ses yeux intelligents.
— C’est vrai tout de même : rien que de les avoir lavés, ils sont devenus comme des enfants de riche.
C’est une émotive que Mitje : on voit des vagues d’émotion passer sur sa figure. N’importe, il y a encore beaucoup à faire. Mais j’y parviendrai, je suis aidée par tous les enfants. Ces tout petits, de trois, six et huit ans, ne veulent plus manger en dehors des heures de repas de famille et Mileke dit à ses camarades :
— Je sais où il y a des nids d’oiseaux, mais je ne te le dirai pas car tu les torturerais, et ils aiment autant à vivre que nous.
Et l’autre jour, comme on lui donnait un petit oiseau, il l’a mis sur sa toute petite main et l’a fait s’envoler. Si j’étais libre, je ferais une éducation à tous ces enfants : ils en valent la peine.
11 septembre 1916.
Oh l’envie, l’envie qui ravale même les enfants ! Le petit Mileke ne voulait plus me donner la main ni m’embrasser, et encore moins venir sur mes genoux. Il frappait vers moi et se sauvait quand j’approchais. Je crus d’abord à un caprice d’enfant, puis je me creusai la tête pour me rappeler si j’avais pu lui déplaire en quelque chose. Ses parents, aussi ennuyés que moi de cette volte-face désagréable, lui demandèrent ce qu’il avait contre madame, et ce petit précoce répondit posément :
— Mais rien, qu’aurais-je contre madame ?
J’étais de plus en plus peinée, quand une idée me vint. Ne le monterait-on pas contre moi ? Toute la rue est d’une jalousie féroce parce que je m’occupe de cette famille et qu’elle suit mes conseils. Non seulement les enfants sont lavés, mais ils dorment la fenêtre ouverte, ils mangent aux heures et non quand cela leur plaît. Gilles ira pendant trois ans à l’école professionnelle y apprendre le bon métier de mécanicien. J’ai obtenu également qu’on place un pavage dans l’étable des vaches et que la cour de la ferme soit assainie par une épaisse couche de gros gravier recouverte de petit, pour qu’il fasse sec sous les pieds, car ils ont pataugé toute leur vie dans une boue mélangée de fumier, qui les empoisonnait. Je les ai débarrassés de leur vermine et de leurs ulcères, et maintenant encore je suis occupée à les nettoyer des vers intestinaux qui les débilitent tous, depuis le père jusqu’au petit Mileke. Naturellement tous ces conseils ne sont efficaces qu’avec quelque aide. Eh bien, les enfants des autres cultivateurs de la rue, même des riches, sont d’une jalousie qui les met hors de leurs gonds. La marraine de Fineke l’a mise à la porte en disant : « Tu es allée jouer chez madame, vas-y encore. » Des jeunes filles disent à Mitje qu’elle a beau se bichonner, qu’elle ne trouvera pas de mari avant elles parce que, chez Mitje, il faudra partager l’héritage en huit, et chez elles seulement en deux. Ils sont furieux de voir les petits lavés, peignés, avec des tabliers propres faits de vieux peignoirs à moi, tandis qu’eux sont sales, mangés de pustules et de vermine. Comme on entre chez la petite femme comme dans un moulin, rien ne reste secret, et, quand le samedi on chauffe l’eau pour les laver et que, après, ils sortent bien bichonnés de la petite chambre du grand-père, il y a toujours quelques petits voisins pour les voir. Alors, le samedi, ils leur crient dès le matin : « Va te faire laver le cul. » Laver cet endroit-là est pour eux la chose la plus indécente qui soit. Ils humilient les petits en disant qu’ils portent mes vieilles loques. Le soir, ils jettent de grosses pierres dans les fenêtres de leurs chambres, au grenier, au risque de les tuer dans leurs lits, en criant : « Fermez les fenêtres. »
J’étais donc certaine qu’on avait monté Mileke contre moi, en l’humiliant, le ridiculisant et en lui faisant peur, et je dis à Anneke de le lui demander. Nous soupçonnions toutes les deux un gamin d’une dizaine d’années, fils d’un riche paysan. Anneke et Mileke couchent ensemble : alors, le soir au lit, elle l’interrogea :
— Que dit donc Jef de madame ?
Mileke, pris au dépourvu, répondit :
— Il dit que je ne dois pas faire ce que dit madame, que je ne dois pas l’embrasser ni me mettre sur ses genoux, mais lui donner des coups de pied, et ne pas me laisser laver, ni rien accepter d’elle ; que sans cela il m’arrangera.
Quand Anneke, le lendemain, me répéta cela, je courus vers ce gamin qui était assis sur une souche, mangeant des pommes vertes volées.
— Qu’as-tu osé dire à Mileke, sale gamin ?
— Ce n’est pas moi, c’est Louis.
— Mileke, est-ce Louis ou lui ?
— C’est lui.
— Si tu oses encore lui dire quoi que ce soit, je te livre au garde champêtre.
Il s’en alla en me narguant. Je voulus prendre Mileke et l’embrasser, et lui demander si c’était fini maintenant ; mais il ne voulut pas, et, comme sa mère exigeait qu’il me donnât la main, il se mit à hurler et à se cacher la figure dans ses jupes. Elle prit l’enfant hurlant et alla chez la mère de ces garçons ; la mère ne savait naturellement rien des manigances de ses fils, malgré qu’on la voie toute la journée intriguer contre nous avec la voisine d’en face, en désignant de la tête la maison de la petite femme. Les deux garçons, dont l’un a quatorze ans, s’avancèrent vers la petite femme en ricanant, et se vantèrent d’avoir dit à Mileke de me donner des coups de pied au lieu de m’embrasser.
J’ai alors invité Mileke et ses frères et sœurs à venir goûter le lendemain, leur promettant aussi de leur donner des fleurs.
J’ai donc garni la table de fleurs, je les ai fait goûter avec des tartines beurrées, chose rare en ces temps, des bonbons et du lait chaud sucré. Puis j’ai jouéKike boe[3]avec Mileke. Il était assis les pieds sur la chaise, sonprulekehors du pantalon, la tête penchée sous la table. Je devais aussi regarder sous la table et dire :Kike boe, il riait alors comme une fanfare qui sonne. Mais il devint grave d’émerveillement quand je lui racontai que les éléphants étaient grands comme deux vaches mises l’une sur l’autre, que leur nez avait trois aunes de long et qu’ils ramassaient des « cents » avec ce nez et les donnaient à leurs gardiens en échange d’un bonbon.
[3]Cache-cache.
[3]Cache-cache.
Puis j’ai fait le cocorico du coq, puis la poule qui pond, puis l’âne qui brait, et le cochon qui grogne et encore le coassement de la grenouille : tous petits talents acquis dans mon enfance privée de jouets et que je n’ai pas oubliés. Nous avons ensuite fait une promenade dans les bois. Eh bien, Mileke ne s’abandonne plus comme avant : les rosseries de ces âmes viles ont laissé des traces.
Je suis bien triste d’avoir perdu le cœur et la confiance de Mileke ; je crois qu’il faudra beaucoup de gâteaux avant qu’il me les rende.
29 septembre 1916.
Oui, je rentre à Anvers, malgré le danger des bombes. La petite femme pleure depuis deux jours. Elle est, en ses faits et gestes, un résultat de son milieu : sale, négligente, adonnée à une incurie outrancière, mais elle a une exquise sensibilité du cœur et apprécie, tout en étant incapable d’y mettre la main elle-même, ce que mon aide et mes conseils ont fait pour la santé de ses enfants. Jamais personne de ma situation ne lui avait parlé : ils s’éloignaient d’elle, dégoûtés, ne voyaient que ses cheveux en broussaille et sa vermine, et pas son regard affectueux, et ils ne faisaient point attention à l’émotion de sa voix, ni à son sourire spirituel, ni à sa manière tranquille de jauger, de la petite chaise basse où elle pèle ses pommes de terre, ceux qui entrent acheter du lait. Je l’ai tout à fait traitée en amie et je vous assure que ce n’est pas une amie banale.
Quand je suis entrée pour faire mes adieux, elle avait déjà les yeux gonflés d’avoir pleuré, puis elle s’est mise à sangloter. Remi pleurait silencieusement, la figure cachée dans le coin de la porte. Gilles, avec sa jolie peau dorée, mit les mains devant ses yeux et les larmes coulèrent entre ses doigts. Fineke, elle, ne savait trop s’il fallait pleurer ; elle regardait gravement. Mileke regardait Fineke : « Si tu pleures, je pleure aussi », et il fit une moue. Fineke s’y est mise, mais lui, non décidément, il n’en fit rien. Il se jeta au cou de sa mère, puis au mien, et me donna de bons, mais là de bons gros baisers. Les enfants me reconduisirent chez moi. Ah ! qu’ils étaient graves et quelle peine ils avaient de me quitter !
Le lendemain, quand nous passâmes pour aller à la gare, Remi nous guettait. « Ils sont là. » Alors, le père en tête, ils nous firent encore un adieu ému. Je n’ai jamais été l’objet de tant d’affection, et ce n’est pas une affection qui a pour base des dons matériels, mais une reconnaissance pour mes bons conseils et la sympathie que je leur ai témoignée. Il est très rare que, dans un état mental comme le leur, ces preuves d’affection soient appréciées.
11 mai 1917.
Me voici revenue après l’hiver.
J’ai donné à Fineke un vieux petit sac en velours. Elle le mania, puis y fourra son nez et me dit, radieuse :
— Cela sent comme madame.
Fineke devient une beauté depuis qu’elle a reçu des soins : elle devient comme un fruit doré du Midi.
Mitje a pris à cœur, pendant tout l’hiver, de laver consciencieusement les enfants dans les coins et recoins, comme je le lui avais indiqué. Elle me montre leur derrière luisant et frais, que c’en est une joie.
Samedi passé, Mileke, après son bain, courut après elle dans la cour.
— Mitje ! Mitje ! tu dois aussi laver ton « holeke[4]».
[4]Petit cul.
[4]Petit cul.
— Mais oui, fit Mitje.
Je ne voudrais pour rien au monde atténuer cette candeur, pas plus que quand Mitje vient fourrer son bras savoureux de dix-huit ans sous le nez de mon mari, en disant : « Voyez, monsieur, comme il est bien lavé, et nous n’avons plus de poux, pas un seul. »
Ce n’est pas grossièreté de nature, mais c’est dû à l’étonnante simplicité de leur vie et l’absence complète de contact avec le monde extérieur.
12 juin 1917.
J’avais mis des lunettes fumées pour traverser la rue du village, où le soleil dardait. Mileke et Fineke étaient assis dans la cour de leur ferme. Mileke avait une toute petite cerise, pas mûre, en main. Ils me regardaient impressionnés, ne sachant s’il fallait être sérieux ou rire ; ce n’est que lorsque j’éclatai de rire moi-même que leurs figures s’éclairèrent.
— Pourquoi vous rendez-vous laide ? demanda Fineke.
— J’ai mal aux yeux, vois-tu ; tu trouves que c’est laid ?
— Très laid, firent-ils.
— Maintenant je vais dîner.
Et je me retournai pour partir. Alors Fineke, comme se rappelant quelque chose, fouilla dans sa poche, en tira trois petites cerises pas mûres et me les donna.
— Je les avais mises dans ma poche pour vous.
Puis Mileke me donna aussi sa petite cerise… Mes trésors ! mes trésors ! comme je vous aime !… Et je partis.
Ce sont cependant des moments exquis, que je ne pourrais avoir seule, dans ma maisonnette entourée d’épines ; ma foi, j’y ferai venir Mileke et Fineke.
15 juin 1917.
Sus va venir ! On nettoie la maison, la cour, les étables, les champs, les enfants : ils en sont tous vibrants d’émotion. Sus va venir ! Il ne connaît pas ses deux plus jeunes frère et sœur, Fineke et Mileke. Depuis sept ans, les Frères de la Doctrine Chrétienne se sont emparés de lui, et, depuis quatre ans, il n’a pu voir sa famille.
— Que va-t-il dire de ce que tout est si propre ? fait Mitje.
Grande question ! A sa dernière visite, il se sauva tout le temps à côté, chez sa tante, pour échapper au bruit des enfants, à la saleté de la maison, et, quand il est parti, il était rempli de vermine. Il a vingt ans maintenant. Que va-t-il dire ?
Quand je reviens de la table d’hôte, Fineke, en robe blanche et ceinture rose, accourt vers moi.
— Suske de Bastogne est arrivé.
Puis accourt Mileke, criant :
— Hy is heie ! Hy is heie[5]!
[5]Il est ici ! Il est ici !
[5]Il est ici ! Il est ici !
Ils s’accrochent à moi, et, courbée entre eux deux pour me mettre à leur taille, j’entre dans la maison. Un jeune frère en soutane et manteau vient vers moi ; en un français correct, mais un peu appliqué, il me parle :
— En entrant, la première chose qui m’a frappé, c’est la propreté ; on me dit que c’est vous, madame, qui avez inculqué cela à ma sœur.
— Je n’ai fait que donner des conseils ; Mitje les a compris, appliqués ; c’est elle qui a fait de la maison et des enfants ce que vous voyez.
Et je fis pirouetter Fineke devant lui.
— Voyez comme elle est propre et jolie.
— Oui, fit la petite femme, vous pouvez les regarder partout.
Et elle levait les jupes de Fineke pour montrer ses petites fesses bien lavées.
— Puis-je vous faire une visite, madame ?
— Mais avec plaisir.
Je ne savais pas s’il fallait l’appeler « Sus » tout court ou « cher frère ».
— Il ne sait plus le flamand, fit Mitje.
— Non, je dois chercher mes mots. Je ne parle et n’enseigne que le français. Mes élèves wallons de Bastogne n’entendent que le français et leur patois.
En remontant chez moi, je revis le petit Sus d’il y avait sept à huit ans, qui allait me ramasser, le long des routes, des seaux de crottins et de bouses pour mon fumier : je lui donnais dix centimes par seau. On l’a bien décrassé, mais la crasse n’était que physique : le cœur et le cerveau étaient intacts ; aucun vice ne l’avait encore atteint, l’absence de misère avait tenu les vilenies à distance ; il n’était que pouilleux et ignorant. Il a tout de suite dû marcher dans un sillon : la grammaire, l’histoire, la géographie, les mathématiques, tout lui fut enseigné, et sérieusement, par des gens qui façonnent un objet dont ils comptent tirer profit. En effet, Suske ou frère Benoît tient déjà une classe qui rapporte à son ordre douze cents francs par an.
Il est venu le soir chez nous avec Mitje. Il nous a parlé de ses soixante-treize élèves qu’il aime tous, et de Bastogne qu’il adore.
— J’ai dit au frère supérieur que j’étais prêt à signer un engagement pour cinquante ans s’il voulait me laisser à Bastogne. Quelle différence tout de même entre le wallon et le flamand ! ajouta-t-il.
Puis il nous parla de la manière dont s’y prennent les frères pour faire un religieux :
— D’abord la douceur, mais si cela ne suffit pas — il fit de la main le mouvement de couper une ligne droite à travers un objet dur — alors la contrainte, la force, et, si cela ne va pas, on vous rejette… Moi, j’ai marché tout droit : ils n’ont eu aucune peine avec moi. C’est le désir d’apprendre qui m’y a fait aller ; à treize ans, quand je dus quitter l’école, je fus pris de la peur de ne plus rien apprendre et de devoir travailler aux champs comme mon père, d’y être attaché sans répit, sans pouvoir jamais prendre un livre en main. Mon père, à qui j’en avais parlé, m’avait répondu qu’il n’avait pas les moyens de me laisser continuer à étudier. Alors, vous rappelez-vous, madame ? Vous m’avez fait conduire une brouette de fleurs chez l’abbé …, à l’occasion de sa première messe. En revenant sur la route, vous m’aviez demandé si, moi aussi, j’allais devenir curé. Je me suis dit que ce serait peut-être un moyen de pouvoir apprendre. Mais il fallait de l’argent pour étudier. J’en ai parlé au frère, à l’école, et il m’a dit d’entrer chez eux. J’avais tout, tout arrangé avec le frère supérieur avant d’en parler à la maison. Puis le curé est venu chez ma mère ; elle ne voulait pas. Alors il est allé trouver mon père à la laiterie, et cela s’est arrangé. J’avais dit à mes parents que c’était pour étudier que j’y allais, que je reviendrais quand je serais instruit. Voilà comment cela s’est fait ; maintenant je m’y plais.
Puis il parla de sa manière à lui d’enseigner.
— J’ai les petits jusqu’à l’âge de huit ans. Je ne leur dis que les mots nécessaires, et à voix basse, et exige qu’eux aussi parlent à voix basse. Le supérieur dit que ma classe est la classe du silence. Je ne supporte ni le bruit, ni le remuement, mais pendant la récréation ils peuvent être aussi turbulents qu’ils veulent. Je l’exige même et je donne un bon point à celui qui a bien joué. Dans la cour, je les mets sur deux rangs. A chaque rang, je ne veux voir qu’une tête : quand j’en aperçois une qui dépasse à droite ou à gauche, je donne un bon point à l’autre rang et je détourne la tête de celui qui n’a pas su être correct. Dans la rue, chaque enfant qui quitte les rangs pour rentrer chez lui, sait qu’il doit ôter son chapeau pour me saluer, et je rends le coup de chapeau, même aux petits de quatre ans. Quand il y en a un qui l’oublie, je le fais monter l’après-midi sur l’estrade, je le salue et lui fais signe de me saluer aussi ; il le fait alors très bien et je dis aux autres : « Voyez comme il salue bien ; il ne l’a pas fait à midi, comme c’est dommage ! » Et d’un geste, je l’envoie s’asseoir. Il ne l’oublie plus jamais. Je suis occupé de huit heures à midi et de deux à quatre.
Il nous dit encore l’impression que lui faisaient certains mots français.
— Ils donnent l’image exacte de ce qu’ils expriment.
— Ah ! et quels sont ces mots ?
— Tendre… aimer… amour… mère… plaisir… joie !
Et il mit les deux mains sur la poitrine.
— Quand je les prononce, je sens quelque chose qui me pénètre, un tressaillement, un bonheur intense… Amour…, joie, répéta-t-il.
Pauvre petit Suske, qui, pour pouvoir apprendre quelque peu, s’est jeté dans cette galère, où toute liberté lui est interdite, où toute expansion doit être refoulée ! Mais c’était pour lui le seul moyen d’être, ne fût-ce que quelques heures chaque jour, un être pensant, le seul moyen de ne pas devenir une simple bête de somme, attachée à la glèbe pendant dix-huit heures par jour comme son père.
Pauvre Suske ! Aimer ! Tendre ! Joie !
1917.
Je me promène avec Fineke sur la route. Le soleil nous donne dans les yeux.
— Je ne puis vous regarder, me dit-elle, à cause de cette petite chose.
Et elle me montre le disque du soleil qui perce la buée.
Une autre fois, je passe le soir avec elle par le village ; je lui montre la lune.
— Oui, il y en avait aussi une au-dessus de la maison de l’épicier, me répond-elle.
Cela me revient comme une brise parfumée, et ce n’est pas un petit bienfait au milieu des horreurs que nous lisons et dont la terreur est écrite sur chaque visage,
3 juillet 1917.
Le petit de l’homme est déjà infâme. Il ne lui faut pas l’expérience de vilenies, ni la souffrance, pour le devenir : son instinct lui suffit.
L’année passée déjà, de grands garçons de la rue avaient incité Mileke à me donner des coups de pied et à me cracher au visage plutôt que de m’embrasser quand je m’approchais de lui. Mais comme j’avais deviné la chose, j’avais pu y mettre ordre. Cette année, au commencement de mon séjour ici, il me sautait au cou chaque fois qu’il me voyait ; puis, petit à petit, il s’était éloigné jusqu’à me montrer une suprême indifférence et même de l’aversion ; cette fois encore il ne voulait pas m’en avouer la raison. Je lui dis de la chuchoter à l’oreille d’Anneke, à qui déjà, l’an dernier, il avait avoué ce qui en était.
— Elle te donnera, après, des cerises.
Il le fit :
— Les enfants ne veulent plus jouer avec lui s’il continue à être ami avec vous, répéta Anneke.
— Anneke, donne-lui des cerises.
Je lui en donnai aussi une poignée. Il me regarda. Oh ! jamais je n’ai vu regard chargé de plus de surprise et de remords : mon mari et moi, nous en fumes tout saisis. Puis il alla jouer. Après, quand je sortis, il me sauta au cou devant tous ses camarades, une dizaine pour le moins. Je fus remuée de fond en comble par cet héroïsme.
Mais, le lendemain, plus que jamais il s’éloignait de moi. On lui avait donné des coups de pied et on l’avait boycotté pour de bon. Il me repousse et se cache sous la table quand j’approche. Pendant ce temps la marmaille, qui a de quatre à sept ans, nous observe et, comme elle est contente de Mileke, elle joue de nouveau avec lui. Même Mitje entendit par la fenêtre sa petite cousine, qui a six ans, lui dire :
— Tu vois bien, n’est-ce pas, que nous jouons de nouveau avec toi, maintenant que tu n’embrasses plus madame et ne te laisses plus embrasser par elle.
Pour eux tous, je suis « madame » tout court, comme s’il n’y en avait pas d’autres.
Voilà où Mileke et moi, nous en sommes. Le pauvre petit est terrorisé par ses compagnons de jeu et affolé de remords ; son regard me le dit quand je passe. Je ne veux pas lui demander de nous embrasser en cachette, pour ne pas lui apprendre à dissimuler ; je ne veux pas parler aux parents de ces petites brutes, ils sont comme leur progéniture et voudraient écharper la petite femme et moi parce que nous avons de l’affection l’une pour l’autre et que le ménage profite de mes conseils. Puis ils trouveraient bête que je m’occupe de ces histoires d’enfants : pour eux un enfant ne sent, ne raisonne, ne vit pas d’une vie spirituelle ; pour eux, un enfant, ça dort, boit, mange, fait surtout pipi et caca, et pour le reste est une mécanique ; même avec la petite femme, j’ai de la difficulté à lui faire respecter les sensations, les sentiments, et les goûts de ses enfants. Cependant, quand j’attire son attention sur Mileke et la naïveté exquise de Fineke, elle comprend et est émue.
— Je n’aurais même pas compris mes enfants sans vous, me dit-elle alors.
Je n’ai jamais vu quelqu’un qui s’ignorât à ce point.
Je leur ai donné un de mes portraits en robe de soirée ; longuement elle et Mitje le regardèrent, puis la petite femme dit en riant :
— Est-il possible d’être ainsi ? Quand on nous voit à côté de cela, que devenons-nous ?
Et elle riait encore. L’idée de l’envie ne peut pénétrer en elle. Elle aurait été charmante et toute spirituelle si elle avait pu se cultiver, se bichonner et s’habiller comme moi. Tous seraient des êtres au-dessus de la moyenne si l’on pouvait les transplanter dans un milieu où ils pourraient développer leurs dons. Voyez seulement le résultat physique depuis qu’ils se lavent et tiennent leur maison propre, et comme la physionomie de Mitje est changée depuis que je cause avec elle comme avec une égale plus jeune à qui l’on peut faire des observations et donner des explications.
Enfin toute leur rue les envie, en médit, les boycotte, depuis ce changement dans leur aspect. Mitje travaille comme une esclave, mais, après cela, elle allume le feu sous le chaudron des vaches, s’y chauffe de l’eau et se lave de haut en bas. Ses mains de travailleuse sont donc appétissantes ; eh bien, on dit qu’elle ne fait rien, que sans cela elle n’aurait pas des mains de demoiselle. Mais les plus raffinés petits monstres sont les enfants : ils possèdent l’art de torturer et l’appliquent. Laissez venir à moi les petits enfants !
9 juillet 1917.
Le crâne petit bonhomme ! Aujourd’hui le petit Mileke jouait au milieu de six à sept bambins. J’arrivais à l’autre bout de la rue. Dès qu’il me vit, il les quitta et vint vers moi, en se retournant de temps en temps vers les autres, d’un altier mouvement de tête. Il me sauta au cou ; moi, je le soulevai et nous nous embrassâmes longuement. Les autres avaient lâché tout jeu pour nous regarder. Je rentrai avec Mileke sur mes bras ; il ressortit pour aller jouer, mais bientôt il revint me dire que ses camarades lui avaient jeté des pierres. Je ne sais comment venir à bout de ces petites brutes. Mileke et moi, nous ne pouvons nous résoudre à leur donner gain de cause, nous nous aimons sincèrement. Il a des regrets et des remords quand il leur obéit, et moi un vrai chagrin.
1917.
— Te rappelles-tu quand nous avons mis les « Mais » au cheval et que nous sommes allés dans ton hameau comme pour te chercher, toi et tes bagages ?
Clic clac, clic clac.
— Et comme nous avons tout rangé dans les tiroirs et les armoires de ta nouvelle maison ?
Cliquelaque, cliquelaque.
— Et la poule bleue qui, en sortant du panier, a tout de suite pondu d’émotion ? Tu disais que cela te porterait bonheur dans ta nouvelle demeure et tu riais, la bouche large ouverte, en pesant l’œuf encore chaud dans ta main, et je vis pour la première fois que tu avais les dents blanches.
Clic clac, clic clac, clic clac.
— Et à ta noce, le lendemain, quand tu me disais : « Viens embrasser ta tante », et que tu me fis boire dans ton verre…
Claquelaque, claquelaque.
— Et le jour suivant, quand nous sommes allés chercher ta vache et que, moi, je portais le petit chat…
Clac clac, clac clac.
— J’avais douze ans alors. L’année d’après, je suis entré chez les Frères et toujours, pendant mes années d’étude, je me suis remémoré ces jours où je t’aimais plus que la Sainte Vierge.
Touc tac, touc tac.
— Tu étais ma jeune tante : je pouvais t’aimer sans remords…
Touc touc, touc touc.
— Et tu es restée pour moi ce que tu étais alors.
Claquelaque, claquelaque, claquelaque, claquelaque…
Mitje et moi, nous étions dans l’étable ; elle trayait les vaches à côté de la grange où, Suske, « frère Benoît », en vacances, la robe pendue à une fourche, en culotte et manches de gilet, battait le blé pour son père, aidé par sa tante, une mégère jaune et âpre. Et c’est par bribes et morceaux, haletés entre les battements des fléaux, que nous entendîmes ces réminiscences de Suske.
Quand il se tut et que ne nous parvenaient plus que les coups secs et réguliers des fléaux, je murmurai à Mitje :
— Mitje, pas un mot de ceci, n’est-ce pas ? tu sens bien que Suske est à plaindre d’avoir une profession qui lui interdit d’aimer.
« Voilà, pensais-je, le vrai petit Suske, et l’homme à la robe, qui fait peur à des Jantjes, est ce qu’ils en ont fait. »
6 août 1917.
En allant dîner, j’entre chez la petite femme. Mitje était penchée sur le pétrin.
— Où est votre mère, Mitje ?
— Au lit : cela a commencé, fit-elle, sans lever presque la tête ; les eaux se sont cassées hier soir.
Je traversai l’autre pièce et entrai dans la petite chambre à coucher.
La petite femme était alitée et gémissait, une vieille sage-femme à côté d’elle.
— Oh ! que je souffre ! Vous m’avez si souvent aidée, madame, aidez-moi encore.
— Mais je ne puis rien.
— Le docteur est venu ; il a laissé là sa valise avec ses instruments. Oh que j’ai peur !
— Je vais dîner, je reviens tout de suite.
Quand je revins, Mitje pétrissait toujours la pâte. Une vieille femme du voisinage était grimpée sur le lit et tenait la petite femme par un bras ; la sage-femme était devant et tenait l’autre bras ; elle l’encourageait.
— Poussez ferme, poussez.
Et la petite femme se cambrait les reins et poussait, en étouffant des cris rauques ; les veines de son cou se gonflaient, sa figure se tordait ; toute la misère de ses quarante-sept ans s’étalait sur ce grabat : ridée, flasque, les cheveux gris, pas lavée. Dans la chambre, la petite chaise percée des enfants ; devant le lit une mare, de l’eau qu’elle perdait encore et qui traversait la paille de sa couche.
Mitje pétrissait, la figure gonflée et rouge de n’avoir pas dormi et d’être penchée depuis des heures sur ce pétrin. La machine à lessiver attendait depuis la veille, remplie d’une lessive de huit personnes. Mitje était seule devant tout cela. Le père déambulait, inutile.
— Mitje, on me demande des ciseaux.
— En haut, dans le panier.
Et elle pétrissait sans lever la tête.
Je sortis. A trois heures, Mitje, tout enfarinée, vint dire qu’un gros garçon était né. J’avalai ma tasse de thé et courus chez eux. Mitje était de nouveau penchée sur le pétrin. J’allai dans l’autre chambre. Le docteur, en manches de chemise, essuyait ses instruments ; un seau avec l’arrière-faix, une mare de sang à terre. On avait dû transporter la petite femme sur la table, en pleine lumière, et, pendant qu’on la maîtrisait à trois, il avait cherché avec le forceps l’enfant presque étouffé. La sage-femme emmaillotait un petit môme tout bleu, à figure de vieillard idiot, la tempe et un œil endommagés par les fers.
— C’est un beau garçon, dit le docteur.
— Oui, un bien beau garçon, fit la vieille sage-femme.
— Oui, très beau, ajouta la vieille voisine, qui nettoyait la mare de sang.
— Ah ! il est beau ? fis-je.
Puis j’allai vers la mère, pâle, ses hideux cheveux mal soignés épars, l’expression matée, anéantie.
— Ah ! j’en ai vu ! sans le docteur qui l’a retiré avec les fers, je n’en serais pas sortie.
— Non, ajouta le docteur, elle n’en serait pas sortie, aucun travail ne se faisait. J’ai dû aller le chercher très haut, on ne voyait plus les fers.
On me donna l’enfant avant de le mettre près de la mère ; j’appelai Mitje.
— Mais je ne peux pas venir, je suis remplie de farine.
— Venez tout de même, Mitje.
Elle vint, les mains remplies de pâte. Je lui mis le petit sur les bras.
— Qu’il est beau ! n’est-ce pas, madame ?
Sa figure devenait toute tendresse.
— Et vous le soignerez bien. C’est elle, docteur, qui a fait la layette, qui a soigné pour le linge de la mère, le linge du lit. Tout le changement que vous voyez ici depuis le dernier accouchement que vous avez fait, c’est Mitje qui l’a réalisé.
Je mis l’enfant près de la mère. Mitje retourna au pain. Le père était accroupi devant l’âtre, il faisait rissoler une poêle pleine de pommes de terre et les retournait avec une fourchette. Mileke, quand on lui eut dit dans la rue qu’un petit enfant leur avait été apporté, se mit à clamer : « Nous avons un petit enfant ! Nous avons un petit enfant ! Un garçonnet, un garçonnet ! » Puis il rentra ; je le soulevai devant le lit et lui fis voir l’enfant. Sa figure riait et exprimait en même temps une stupeur craintive ; il grimpa sur la chaise à côté du lit et caressa à pleines mains le visage de sa mère. Puis entra Gilles, le gars de quatorze ans.
— Gilles, venez voir.
Il s’approcha, regarda, par-dessus sa mère, l’enfant, devint rouge, puis s’en alla.
Remi rentra de l’école comme une bombe, la figure effarée. On l’avait prévenu dans la rue.
— Viens, Remi.
Il accourut vers le lit, se pencha dessus.
— Oh ! comme c’en est un beau, oh ! qu’il est beau !
Et il resta longuement penché à le regarder, la figure radieuse.
Il retourna ensuite dans la grande chambre. Le père demeurait indifférent et n’alla ni vers la mère ni vers l’enfant. Il avait mis la poêle de pommes de terre au milieu de la table sur laquelle Mileke était déjà assis. Gilles, Remi et le père s’attablèrent ; tous piquèrent, à même la poêle, les pommes de terre, tout en mangeant une tartine de compote de pommes. Le père et les deux petits étaient tout à leur occupation de manger. Gilles avait une mauvaise figure qui ruminait des pensées. Tout d’un coup son expression s’éclaircit.
— Nous aurons de la farine au comité pour le petit.
— Non, fit Mitje, nous ne recevrons rien pour lui, mais mère aura une livre de farine blanche en plus. Maintenant, Gilles, j’aurai plus de besogne : tu dois m’aider et ne plus dire que je ne m’occupe que des futilités du ménage. Père aussi croit que le ménage ne comporte que des futilités.
— Que voulez-vous y faire, Mitje ? vous n’arriverez jamais à faire comprendre à un homme que le ménage est une chose sérieuse. N’est-ce pas, Door ?
Door se mit à rire.
— Oui, oui, c’est très sérieux.
Mais lui et Gilles se regardaient, parfaitement d’accord que faire le ménage n’est pas travailler, que seuls leurs travaux, à eux hommes, sont importants.
J’allai à la rue voir si Fineke et Anneke ne venaient pas encore de l’école. J’eusse voulu qu’on ne leur eût rien dit pour jouir de leur surprise, mais toute la rue les prévenait. Fineke arriva avec les autres écolières ; on lui avait déjà annoncé qu’on avait apporté un enfant chez eux. Je l’emmenai devant le lit et la soulevai. Elle le regarda, abasourdie.
— Eh bien, Fineke ?
— Il est si petit, je croyais qu’il était grand.
— Comment ça, Fineke ?
— Je croyais que c’était un enfant de réfugiés, comme il en est arrivé chez le voisin, et avec qui je pourrais jouer.
— Non, ceci est un petit frère que tu peux garder, il s’appelle Jacques.
Alors elle rit et fut très contente.
Entra Anneke, son intelligente figure toute frémissante, les joues roses et tremblantes, et sa petite poitrine étriquée se soulevant tumultueusement. Elle savait qu’ils allaient avoir un enfant, mais rien de plus, et le matin la mère avait encore coupé leurs tartines. Et maintenant un petit frère, tout bleu et tout habillé, était là à ouvrir la bouche à côté de sa mère, comme un oiseau qui demande la becquée.
Puis elle alla manger à la poêle de pommes de terre, que le père venait de remplir une seconde fois.
Mitje avait maintenant façonné dix-huit pains et coulé un pain d’épices ; elle les tapotait et les déposait sur une planche, sous une couverture.
— Père, il sera temps d’allumer le four ; d’ici là les pains auront monté. Et ne pétrirais-je pas vite quelques tartes pour fêter Jacques ?
— Oui, il faut pétrir des tartes pour le fêter.
Door alluma le four, ce que faisait toujours la petite femme. Gilles prit sa bicyclette et alla dans les hameaux environnants annoncer à la famille qu’un enfant leur était né, qu’il s’appelait Jacques, et qu’on le baptiserait demain dans la matinée.
19 mai 1918.
Fineke a sept ans. Elle m’exprime sa joie d’être une fille.
— Quand nous avons douze ans, nous recevons de jolies robes, des collerettes et de beaux souliers. Les garçons n’ont qu’un pantalon et un veston : c’est toujours la même chose.
Et sa bouche s’épanouit. Fineke rit toujours, Fineke est toujours heureuse, et, chose rare, cette joie est appariée à une exquise sensibilité. Elle me dit encore :
— Je sais où il y a des nids avec des œufs, mais je ne le dis pas aux garçons, ils les prendraient. En laissant les œufs dans le nid, il y aura des oiseaux, ils chanteront et nous aurons du plaisir à les entendre.
Cette créature délicieuse est vouée, de par sa position sociale, à devenir vachère et à porter des seaux de purin dans les champs pour en asperger les petits pois, comme fait sa sœur Mitje, qui était pour le moins aussi délicieuse qu’elle quand elle était petite.
6 juin 1918.
Mitje, agenouillée dans les buissons de mon jardin, arrache l’herbe pour leurs vaches. Je m’assieds par terre contre un arbre. Elle s’arrête d’arracher et me regarde de ses yeux de sensitive. Elle exhale une odeur de bouse, de sueur et de bête de somme. Elle m’exprime sa joie de ce que quatre rangées de pois « gros comme ça », qu’elle avait plantés pour moi, soient déjà « hauts comme ça », et forment une bande touffue du plus beau vert foncé. Puis, de ses mains adroites, elle continue à arracher.
— Quand j’aurai vidé tout ce coin, il n’y aura plus d’herbes, et s’il ne pleut pas…
— Il me semble que cette herbe est peu savoureuse ; est-ce que vos vaches l’aiment ?
— Elles y fourrent leurs mufles jusqu’aux yeux, madame, et depuis que nous pouvons prendre tout le gazon du jardin, elles donnent beaucoup plus de lait. Ce que père est content !
Et la petite bête de somme heureuse lève de nouveau ses yeux expressifs vers moi.
— Demain, le vicaire viendra bénir le Sacré Cœur de Jésus chez nous. On fait des dévotions nouvelles au Sacré-Cœur ; ne pourrais-je demander quelques fleurs à madame ?
— Si, Mitje, prenez-en.
Satisfaite, elle continue d’arracher, en avançant sur les genoux et en parlant de pois, de fèves, de carottes et de pommes de terre, puis de son petit frère Jacques, qui, depuis l’âge de deux mois, ne fait plus ni caca, ni pipi sous lui ; et elle dit comment elle est restée levée deux nuits de suite pour le tenir toutes les deux heures, avant la tétée, au-dessus du pot, en faisantpuseweswesecomme je lui avais dit de faire ; et qu’il n’avait jamais le derrière enflammé, ni cette sale croûte sur la tête.
— Nous croyions que les petits enfants devaient avoir cela, puisqu’on n’en voit pas d’autres ici.
Et ses yeux exprimaient encore l’étonnement que les petits enfants n’aient ni le derrière ouvert, ni une carapace sur la tête, ni les oreilles coulantes, si on les lave.
— Et comme les autres enfants ont profité depuis que je les lave régulièrement ! non, je n’aurais jamais cru autrefois à l’influence de la propreté sur la santé et la beauté, car ils sont tous beaux, n’est-ce pas, madame ? Nous croyions que la nourriture faisait tout : mère les bourrait de lard et de jambon à nous faire crever ; les quatre porcs que nous tuions par an ne suffisaient pas ; tout passait à la nourriture, et rien à du savon. Nous étions persuadés que c’était un luxe inutile que de tenir tout propre.
Et, à chaque instant, ses yeux et sa bouche frémissants se tournaient vers moi.
— Nous devons cela à madame qui m’a enseigné comment il fallait faire. Et maintenant encore toute cette herbe… Et madame n’a en somme rien de tout cela : c’est uniquement pour nous qu’elle s’est donné toute cette peine.
Elle détourne le visage qu’une rougeur envahit.
— Si je pouvais avoir beaucoup d’élèves comme vous, Mitje, j’ouvrirais une école.
Elle continuait à tirer l’herbe d’arrache-pied, en exhalant une odeur de bouse, de sueur et de bête de somme, car il est bien entendu que la propreté, telle que je la lui ai enseignée, a subi une transposition. Quelle chère créature ! c’est l’abnégation personnifiée. Quant à moi, je n’ai aucun mérite à m’être occupée d’eux : quand je vois un bel enfant sale, mon seul désir est de le prendre et de le laver à grandes eaux jusqu’à complet décrassement ; qu’il hurle, ça m’est bien égal, je ne le lâche que lorsqu’il est comme je l’entends. Chez la petite femme, je n’ai trouvé que peu de résistance à cette manie, et en Mitje une aide précieuse.
9 juin 1918.
En ce moment l’église prescrit une idolâtrie spéciale du Sacré-Cœur de Jésus. Des paysans ont fait venir de Hasselt, de Bilsen, voire de Liège, des images, des « postures », des cœurs de Jésus en plâtre, qu’ils payent de soixante-quinze à cent francs. Le vicaire vient bénir ces idoles et prescrire les nouvelles pratiques à observer.
Mitje m’avait demandé des fleurs pour orner leur Sacré-Cœur. Je lui en ai donné : cela fait une petite diversion à ses occupations journalières de lessive, d’étable, de bouse, de purin, de torchage des petits.