[1]Plaisanterie un peu lourde (Note des Éditeurs).
[1]Plaisanterie un peu lourde (Note des Éditeurs).
Au moment même qu'ils n'eurent plus rien à se dire, l'aubergiste, avec ce tact traditionnel qu'on voit toujours aux aubergistes, s'approcha des causeurs, demeurés seuls dans la salle en raison de l'heure avancée et, mettant le bonnet à la main, leur assura que bien qu'il fût à la douleur de les déranger, il se trouvait dans l'obligation de leur apprendre que les ordonnances de police exigeaient la fermeture des hôtelleries, débits et restaurants à neuf heures du soir et que son établissement qui participait de ces trois catégories tombait triplement sous le coup de cet arrêté, qu'en conséquence il priait ces Messieurs aussi poliment que possible mais avec toute la fermeté désirable, en leur faisant comprendre que c'était là une mesure générale dont ils n'avaient point à s'offenser, de se retirer dans leurs appartements. Arthur prit aussitôt congé de son voisin pour se faire conduire à la chambre qu'il avait retenue. Anicet qui, moins prudent, avait omis de s'en faire réserver une, demanda à l'aubergiste la plus belle qu'il lui restât. Celui-ci parut affligé du plus violent désespoir: «Monsieur, dit-il, je vous eusse donné la chambre qu'habita plusieurs années avant la guerre le futur roi du Hedjaz, alors simple étudiant qui nous faisait l'honneur de courtiser une fille de vaisselle que nous avions embauchée pour les extras, malheureusement j'ai dû la céder à un marchand de Halifax, fort riche mais assez épais, que d'ici même vous pouvez entendre ronfler.
—Tant pis, dit Anicet, je me contenterai d'une chambre moins illustre.
—Je vous eusse bien encore fait préparer la chambre où coucha, dans un but resté mystérieux, cette ballerine malaise qu'on a depuis fusillée comme espionne, mais un homme de mauvaise mine auquel j'ai fait payer comptant s'y est installé sur les six heures.
—Je me contenterai, dit Anicet, de ce que vous avez.
—Mais je n'ai plus rien, mon bon Monsieur.
—D'un cabinet, d'une mansarde.
—Les derniers arrivés dorment dans le grenier à foin, et bien que certaine distinction qui paraît en vos traits m'ait attiré dès l'abord vers vous, je me vois forcé de vous inviter à chercher ailleurs un logement pour la nuit.
Anicet ne crut pas la partie perdue pour si peu et ne douta pas un instant qu'il se trouvât parmi les voyageurs un homme assez aimable pour partager sa chambre avec lui, comme il est de règle en pareille occurrence. Il en fit part à l'aubergiste et le pria de découvrir parmi ses clients le complaisant étranger qui ne demandait qu'à lui donner asile. Tout s'accomplit suivant les rites et l'aubergiste invita notre héros à le suivre jusqu'à l'appartement dans lequel il était attendu. À la lueur dansante de la bougie qui fausse, il est vrai, les valeurs, Anicet crut apercevoir sur le visage de l'hôte, tandis qu'ils montaient les escaliers et traversaient les corridors, un air de mystère sur lequel il fut tenté d'interroger son guide. Mais celui-ci s'effaça soudain, ouvrit une porte devant Anicet, et disparut.
Le jeune homme se trouva dans une pièce à peine éclairée en son centre par une lampe à pétrole; un abat-jour opaque rejetait toute la lumière sur une table ovale, qui ne portait, outre la lampe et sa clarté, qu'un seul fardeau légèrement posé sur son bord: une main transparente et propre à inspirer de l'amour. Quand il fut mieux accoutumé à l'ombre, Anicet découvrit au bout de cette main le plus beau bras du monde, puis au bout de ce bras-là précisément la seule femme pour laquelle son cœur n'ait jamais battu. Sa première idée l'incitait à se réjouir à haute voix de cette rencontre inattendue, de la bizarre coïncidence, de l'heureux hasard, et même, pour ne rien céler des vulgarités de pensée auxquelles mon héros se laissait parfois entraîner, de la bonté du vent et de la queue du loup; mais il la repoussa comme grossière et déplacée. La seconde, la bonne à ce qu'on assure, le poussait à détailler à voix basse les charmes dont le spectacle se proposait à ses yeux. Le pressentiment injustifié l'en détourna qu'il en aurait en plein jour tout le loisir et toute la facilité. Il nota seulement que la dame était grande, belle et brune, et n'avait pas l'air farouche. À cet endroit de ses réflexions il se rappela qu'il ne venait pas dans cette chambre pour y chercher fortune, y compter fleurettes, ou tout autre euphémisme qu'il vous plaira, mais pour y dormir; ce qu'il exprima fort bien en ces termes:
«Excusez-moi, Madame, de me présenter ainsi, mais Monsieur votre mari sans doute ou Monsieur votre frère avait eu la bonté.»
La dame eut celle de comprendre qu'Anicet ne désirait pas continuer plus longtemps sa phrase, aussi ne peut-on dire proprement quelle l'interrompit pour répondre:
«Je n'ai ni frère ni mari, Monsieur, et c'est moi-même qui vous ai fait offrir de vous reposer ici.»
Le ton de correction parfaite avec lequel elle avait prononcé ces paroles en imposa pendant quelques secondes au jeune homme, au point que la proposition lui en parut toute naturelle. Mais la troublante beauté de la main posée sur le bord de la table le ramena vite à un sentiment plus rigoureux des convenances. Il ne put lui échapper plus longtemps qu'on lui faisait des avances, il se formula même cette pensée au moyen d'expressions assez cavalières. Le croira-t-on? Ce jeune bachelier, plein de sang et prompt à son ordinaire à saisir l'occasion de le prouver fut plus irrité que flatté de la façon dont on en usait avec lui, il se répéta qu'il ne désirait que dormir, se tint ferme à cette idée et se mit de mauvaise humeur à celle qu'on l'avait traité comme une c., car il n'eut point songé à donner un nom pareil à la personne qui l'avait ainsi convoqué et qui commandait par son maintien le respect autant que l'admiration. Il se crut attaqué, se mit en état de défense, devint rébarbatif et ne rêva plus que de battre en retraite.
«Je ne saurais, Madame, dit-il, accepter un bienfait qui vous pourrait compromettre, et je redouterais d'abuser de vous en l'acceptant.
—Fi, Monsieur, comment osez-vous étaler de ces petits préjugés après avoir analysé votre belle âme sur le ton de la liberté la plus grande en compagnie de ce vieux homme un peu gras avec lequel vous parliez si haut qu'il fallait bien que vos voisines vous entendissent, alors même que la décence ne l'exigeait pas. Oui, Monsieur Anicet, nous vous avons mandé en tout état de cause, et non point comme nous eussions fait Monsieur, le premier venu. Votre vanité juvénile est-elle enfin satisfaite, que vous nous dispensiez de vous implorer davantage?
—Madame, dit Anicet auquel le piège parut enfantin et qui se sut bon gré de l'avoir éventé, vous concevrez aisément que quelle que soit l'excellence des principes qu'il a reçu de sa famille, un jeune homme ne puisse répondre du respect qu'il portera toute une nuit à une jolie femme, qu'il ait par ailleurs envie de dormir et qu'en troisième lieu il cherche à fuir une aventure que quelqu'un d'autre a suscitée pour lui».
La dernière proposition relative était concertée de telle sorte que notre héros pût la dire du seuil, en s'inclinant et sur le point de sortir; mais un petit éclat de rire sec et insolent lui coupa la retraite.
—Eh, Monsieur le fat, qu'imaginez-vous donc, je vous prie, dans votre simplicité? Sans doute avez-vous cru qu'une femme qui n'est ni vieille ni à faire peur, et encore ces deux points d'après vos récits ne vous embarrasseraient-ils peut-être guère, ne peut offrir bon gîte à un jeune homme sans le reste, et que de la bonté aux bontés il n'est qu'un S qui ne se prononce pas. Jugement téméraire qui plaide en faveur de votre innocence. Mais puisque vous craignez pour ma vertu, j'espère au moins autant que pour la vôtre, allez, Monsieur, je ne vous retiens plus.»
Anicet avait lu partout qu'une honnête femme n'est ni spirituelle ni loquace, que rien n'approche la passion comme le dépit, et que rien ne présage mieux la chute d'une beauté que de la voir congédier le galant qu elle agace, et, comme on ne saurait avoir impunément vingt ans, il remarqua que la belle méprisante possédait de longues jambes à son goût, ce qui ne manqua pas d'altérer sa complexion. Quand un homme se laisse aller à de telles observations, on peut bien affirmer qu'il ne dira plus rien de sensé qu'il ne se soit trempé la tête dans l'eau froide ou qu'il n'ait satisfait aux exigences de son tempérament; aussi Anicet n'eut-il pas plus tôt évalué la distance de ces hanches souples à ces pieds perdus dans l'ombre, qu'il se sentit aussi décidé à demeurer dans la place qu'il l'avait été à coucher à la belle étoile pour conserver l'équilibre de ses facultés.
«N'accusez, dit-il, que l'excessive timidité d'un jeune homme qui tremble de s'avancer à tort et non pas la présomption dont le langage serait autre. Mais souffrez que je me justifie à vos yeux.» Tout en disant ces mots, Anicet progressait d'un pas vers son interlocutrice.
«Tout beau, s'écria-t-elle, vous faites bien la girouette pour un altéré de sommeil.
—Ah c'est que vous m'avez tourné la tête.
—Outre que ce trait est de la dernière platitude, de la banalité suivante et du goût le moins douteux, votre phrase. Monsieur, s'explique assez d'elle-même sans que vous ayez à éprouver le besoin de la commenter d'une main indiscrète.
—L'amour seul. Madame, m'égare auprès de ce lieu redoutable.
—Finissez donc, dit-elle en s'écartant avec vivacité, vous comprenez l'amour à la façon la plus grossière.
—Il n'en est qu'une.
—Tenez, voilà précisément une répartie de calicot qui est à écœurer. Je vous prie encore une fois de m'épargner le spectacle de votre intempérance.
—Tu n'as qu'à fermer les yeux.
—Hé là. Monsieur, j'eusse pu souffrir l'inconvenance de votre conduite, mais je ne tolérerai pas vos écarts de langage. Nous allons y mettre bon ordre.»
Elle fit un bond en arrière, et, laissant à ses pieds le soupirant désajusté, elle frappa trois fois dans ses mains.
Aussitôt on entendit grincer les gonds de plusieurs portes entièrement dissimulées par l'ombre qu'Anicet put juger au nombre de sept et par lesquelles pour confirmer cette arithmétique auditive pénétrèrent sept formes d'hommes qui s'avancèrent avec ensemble de manière à encercler les personnages de la scène précédente. Quand ils furent assez près de la lumière pour que l'on vît qu'ils étaient masqués, ils ne semblèrent pas croire utile de se porter à d'autres extrémités. Néanmoins Anicet, qui sentait fortement le ridicule de sa position, ne s'expliqua pas leurs intentions et se lança mentalement parmi ses souvenirs à la recherche d'une situation semblable qui lui donnât la clef de toute cette mise en scène; mais comme il n'en trouvait l'équivalent que dans les romans historiques, qu'il fallait faire appel à Marguerite de Bourgogne ou à Lucrèce Borgia, et que d'autre part les habitudes de ces dames ne permettaient à pareille aventure qu'une issue plutôt désagréable, Anicet repoussa la solution qu'il eût puisée dans leur exemple comme romantique et hors de propos.
«Vous n'avez rien à redouter de ces Messieurs, dit la dame, mais veuillez seulement vous remettre et considérer qu'il y avait quelque prétention à craindre pour une femme aussi bien gardée les inconséquences de votre conduite, et qu'à supposer que vous consentiez encore à passer ici votre nuit, il faudrait que je vous voulusse beaucoup de bien pour que vous réussissiez à me mettre à mal.»
Anicet prit pour réparer le désordre de sa toilette tout le temps nécessaire à calmer une fougue, inutile à présent, et le désordre de ses esprits. Puis, quand il eut recouvré le sentiment de sa dignité personnelle et le sens de l'attitude, il fit un salut profond, qui exprimait d'une façon correcte et non équivoque le regret dans lequel il était d'avoir offensé une si belle personne sans avoir pu l'offenser davantage et la ferme résolution à laquelle il se tenait de quitter les lieux, témoins sans doute de son insuccès, mais aussi de l'élégance qu'il apportait à les déserter, encore qu'il regrettât de les abandonner sans connaître le pourquoi d'une mascarade qu'un souci décoratif ne suffisait pas à expliquer complètement. Mais la beauté singulière qui dirigeait cette scène l'arrêta dans sa retraite en devinant ce désir:
«Ne croyez pas, Monsieur, que je sois femme à me fâcher d'un hommage tout au moins naïf. Pour vous montrer ceux que j'aime recevoir de mes amis, et vous marquer par là l'étendue de l'erreur que vous avez commise, je veux que vous demeuriez ici, le temps au moins que ces Messieurs me présenteront les leurs.»
Les charmes de la dame, la bonne grâce de cet ordre et la curiosité le convainquirent aisément qu'il ne pouvait se soustraire à une volonté si nettement exprimée. Il se compara d'instinct à Michel Strogoff quand l'Émir de Tatarie, au moment qu'il lui va faire brûler les yeux, offre à cet intéressant personnage un ballet réglé par Madame Stichel, et se prépara du mieux qu'il put à jouir de la cérémonie promise. Faites entrer les filles du lac Baïkal, dit l'Émir, c'est-à-dire que la belle inconnue se tourna vers les masques et leur demanda sur le ton de la coquetterie mondaine s'ils ne lui avaient point apporté quelque bouquet de violettes ou ces petits pots de réséda qui ont le parfum modeste de l'amitié.
L'un des sept hommes s'avança le premier, s'inclina, tendit à la dame une boule de verre argenté comme on en voit dans les jardins, et dit: «Chère Mirabelle, voici le globe dans lequel les astronomes contemplent l'univers, aussi voient-ils tout rond, circulaire, sphérique, ce qui est bien commode pour établir des systèmes ou effectuer des calculs. Quand vous y regarderez le monde, vous l'apercevrez simplifié, facile à embrasser, joliment théorique et rehaussé de quelques reflets d'agrément. Votre image y paraîtra le centre de toutes choses, non sans subir les déformations dues à l'esthétique particulière des miroirs sphériques. Ainsi vous aurez toujours à votre portée pour les jours de tristesse une façon de considérer la vie, aisée et consolante qui vous permettra de tout ramener à vous-même et d'introduire sans difficulté l'ordre et la raison dans vos conceptions des phénomènes. Quand vous serez fatiguée d'y chercher des idées générales, cette boule vous pourra servir encore à jouer sans arrière-pensée avec les rayons du soleil. Je l'ai cueillie dans un parc des environs de Paris».
Mirabelle la prit et se mit à la lancer comme une balle vers le plafond. Elle prenait un plaisir évident à ce jeu, rendu délicieux par la peur que le fragile objet ne vînt se briser à terre et la représentation que les assistants se faisaient du fracas produit par un tel accident. Anicet regardait la lumière croître et décroître dans le globe au fur et à mesure qu'il montait ou descendait. Il y devinait son propre visage, au pôle inférieur, comme le nœud d'où partent tous les fils d'une toile d'araignée. Tout le reste de la scène avec ses sept hommes, la table, la lampe et Mirabelle, s'y réfléchissait tant bien que mal suivant la hauteur à laquelle le projectile se trouvait. L'importance de certaines parties du paysage s'y exagérait, tandis que d'autres se resserraient à l'envie. Anicet comparaît cette vision du monde à la sienne, sans pouvoir préférer l'une à l'autre: «Nous croyons, pensait-il, que ce que nous voyons existe tel que notre œil nous l'affirme, mais si la boule était notre œil nous la croirions aussi dur. Elle ne juge d'ailleurs la nature différemment de nous que parce qu elle place au point de rencontre de deux de ses rayons le point infini de la perspective que nous plaçons au point de rencontre hypothétique de deux parallèles.» Tout à coup, à voir jouer Mirabelle, il se sentit profondément humilié de l'inutilité de ses remarques, dont il eût été fier autrefois, et que cette beauté sereine semblait bien éloignée de faire, occupée quelle était de la seule joie de rattraper sa balle et de la renvoyer comme un petit satellite de sa propre révolution.
Le deuxième masque à son tour parut dans le cercle lumineux; Anicet nota seulement qu'il avait la lèvre hautaine. Il posa sur la table un polygone de taffetas changeant rose et gris. Suivant qu'on la regardait d'aplomb ou à frise-lumière, l'étoffe prenait l'une de ses couleurs, et l'on se sentait triste ou gai. «J'ai volé ceci dans un grand magasin de Nouveautés, dit le donateur, à titre d'échantillon. Les coupons, jolis monstres enchaînés, me suppliaient avec tant de douceur de leur rendre la liberté, que je n'ai pas osé leur résister. Un pan qui traînait m'a tenté d'y découper l'image de la beauté pure, et j'ai saisi les ciseaux du chef de rayon, Lucifer barbu. Admirable sacrifice des rognures perdues! Je tremblais au massacre de cette chair, qui va de la volupté à la mélancolie, que les commis me demandassent compte de la pièce endommagée à plaisir. Le moment le plus pathétique fut celui que l'acier se trompa et fit une entaille cruelle au visage de la beauté. Le crissement des fils sous la morsure m'enivrait jusqu'à l'alarme et quand je vis la fin prochaine de ce délicieux carnage, j'en prolongeai la durée et restai un instant immobile, avec, entre les doigts, ce lambeau surhumain qui ne tenait plus qu'à peine à la pièce, qui semblait vivre à la façon des statues ébauchées et qui me paraissait la merveille du jour. Le voici, détaché, mort et sans charme pour moi, qui ne doit la gaucherie de ses contours qu'à l'émotion que j'éprouvai à les tailler et que je n'arrive plus à comprendre.» Tous les regards convergèrent vers le polygonel que le second masque avait posé sur la table, et le double enchantement du gris et du rose les posséda, les fit osciller pour contempler l'étoffe de face et de biais; les assistants connurent à les parcourir des yeux le trouble du tailleur improvisé de ces bords hésitants, ils s'exaltèrent tout à coup à concevoir clairement cette forme comme celle de la beauté, puis, comme ils étaient un peu penchés et sous l'impression du gris, ils se laissèrent aller à l'abattement qui suit la jouissance. Alors Mirabelle qui fit décrire à ses bras ronds une ellipse trop parfaite posa sur le taffetas inconstant le présent du premier donateur; sur ce tapis, la boule apparut sans éclat, timide et naïve, et ne refléta plus que le duel égal des deux teintes du sol.
Le troisième masque obéit au désir de Mirabelle quand on eut l'intuition qu'elle l'allait formuler, et s'avança. Tout dans sa démarche était mécanique, il y paraissait plusieurs volontés qui mouvaient séparément les parties de son corps de façon à les faire valoir chacune, et l'on devinait qu'il ne s'en trouvait point que n'animât le souci de plaire à la belle hôtesse. Le sens aigu du ridicule et l'impossibilité d'y échapper rendaient en lui le moindre mouvement dramatique, et si, au premier coup d'œil, Anicet avait éprouvé l'envie de se moquer de cette marionnette, il dut très vite s'avouer qu'un émoi singulier l'étreignait à la vue de ce personnage toujours angoissé, qui se battait à tel point contre le monde matériel qu'il lui fallait inventer jusqu'au plus petit geste alors même qu'il le répétait. Le loup laissait apercevoir sur la lèvre une courte moustache en brosse, brune et drue. Le fantoche tendit à Mirabelle une mandarine enveloppée dans son papier transparent à inscriptions rouges, mais, emporté par le sentiment et si désireux de la satisfaire qu'il lui donnait le fruit le plus délicieux de sa connaissance à mordre directement, il porta d'un geste spontané son présent au niveau de la bouche de la belle qui le saisit avec les dents par la queue tortillée du papier de soie et s'amusa à le balancer ainsi de droite et de gauche comme une fleur un peu lourde et qu'on laissera sans doute choir. Cette perspective parut inquiéter violemment le masque; il suivit avec sollicitude les oscillations de son cadeau puis en expliqua la valeur en ces termes: «Je ne sais plus le nom du théâtre où j'étais quand vint à passer la marchande: Bonbons, berlingots, fruits glacés, drops, pastilles de menthe. Les acteurs se taisaient pour qu'on l'entendît mieux. Elle me présenta son panier, et je sentis peser sur moi tous les regards. Je n'avais pas d'argent, mais je craignis l'impolitesse et pris cette mandarine. La dame me sourit, je crus bon de lui sourire, puis elle fit mine d'attendre et je compris bien qu'il fallait sortir mon porte-monnaie, vide, je le savais, pour sauver l'apparence. Le rouge aux joues, la gêne, la peur et les regards braqués sur moi me firent prendre une décision subite: je bousculai la marchande dont le panier sauta du balcon dans l'orchestre, et je me mis à courir les reins cambrés, les coudes au corps, enjambant les banquettes pour gagner la sortie. Tous les spectateurs hurlaient désagréablement, je me retournai le doigt sur la bouche pour leur signifier de parler moins fort, et je vis qu'on me poursuivait. Alors je me jetai avec hâte vers la porte, quand surgit devant moi un nègre colossal et hideux qui me barra la route. J'ôtai mon melon pour laisser se dresser mes cheveux sur ma tête et je ne le reposai qu après mûre réflexion. Je fis rapidement demi-tour en me frayant un chemin à travers les gens assis et j'arrivai ainsi à la balustrade du balcon. Je songeai à me jeter en bas, mais l'eau me parut trop froide; je montai sur la balustrade et courus aussi vite que je le pus tout autour de la salle; le nègre me talonnait de près, mais comme il n'y avait de la place que pour un sur le rebord, il se servait des genoux des assistants comme d'une piste et je pus ainsi le distancer. Quand je fus au bout du théâtre, je repris la même route en sens inverse jusqu'à l'autre bout; j'arrivai en plusieurs parcours à gagner deux ou trois tours sur mon poursuivant. Mais tout à coup je tombai sur le parterre. Les clameurs redoublèrent, et je n'eus que le temps de gagner la porte en marchant sur la tête des femmes et des enfants et en piétinant les vieillards. Le dernier obstacle fut l'ouvreuse que je renversai en passant. Soudain je me trouvai dehors, libre et tenant toujours dans le poing gauche la précieuse mandarine dont je ne sus plus que faire.» Mirabelle cueillit le fruit sur ses propres lèvres et le tira de son enveloppe de papier. Au moment qu'elle sortit de sa pelure, la pomme dorée sembla luire étrangement. Tous les personnages de la scène respirèrent son parfum qui les persuada de considérer ce bizarre petit soleil odorant comme le cœur de celui qui l'offrait. L'on comprit le prix inestimable de ce don quand Mirabelle l'eut pelé et qu elle en dévora les quartiers en souriant. Ce sourire fit rentrer dans le rang le troisième masque et en sortit le quatrième, dont Anicet remarqua seulement le grand air de distinction et, quand il parla, cet accent un peu grasseyant mais mesuré qui ne permet pas de reconnaître un Italien de bonne maison d'un Slave de mauvaise.
«Ce papier, belleMire, dit-il en lui présentant une page couverte de chiffres, a le pouvoir de bouleverser l'Europe, et serait entre vos mains la plus dangereuse des armes si vous en connaissiez le mode d'emploi. Mais jamais vous ne pourrez lire ce cryptogramme, document diplomatique de la plus haute importance dont je me suis emparé en pénétrant au deuxième étage du Ministère des Affaires Étrangères, au moyen d'un bambou élastique haut de plusieurs mètres, au bout duquel je me cramponnai et auquel le complice qui le tenait sur le trottoir imprima des mouvements pendulaires. Projeté dans la salle aux secrets, ce me fut un jeu de me saisir de ce papier, enfermé dans un coffre-fort dont le chiffre m'avait été révélé par la maîtresse du ministre, personne dévouée, et de revenir dans la rue par le chemin emprunté à l'aller. Sitôt dans mon automobile, je troquai mon maillot collant noir contre un habit de la même teinte et du meilleur faiseur, je serrai le précieux papier dans mon porte-feuille, je piquai deux gros rubis à mon plastron, je passai à mon médius gauche un diamant de la plus belle eau, et j'allumai un londrès au bout d'un fume-cigare en corindon du plus bel effet. À la lueur de ma lampe électrique, je m'assurai dans le miroir de l'impecabilité de ma coiffure et de la séduction qui émanait de toute ma personne, et quand j'eus corrigé d'un geste ce léger rien qui manquait encore à ma toilette pour en établir la distinction, je souris à mon image et je prononçai à voix haute: «Et maintenant Gonzalve, au Palais de l'Élysée!» Gonzalve, c'est mon chauffeur. Ah qu'il eût été surpris, le Ministre des Affaires Étrangères si quelqu'un lui avait dit que ce gentleman correct, ce mondain futile, que lui avait présenté le Vice-président du Conseil et Garde des Sceaux, et qui l'interrogeait sur les vols diplomatiques, possédait depuis un quart d'heure dans la poche intérieure de gauche de son habit ce document capable de mettre le globe à feu et à sang, qu'il croyait en train de dormir dans son coffre-fort! Mais il ne pensait qu'à briller en contant des anecdotes sur les détrousseurs de la Valise, et quand cet exercice fut terminé il ne se soucia plus que du buffet. Je saisis l'occasion de lui fausser compagnie et me voici.»
Mirabelle prit le papier lentement: on put s'imaginer quelle l'allait brûler à la lampe, ou froisser, ou jeter à terre, mais elle le plia soigneusement et l'abrita dans son corsage, puis avec amitié s'adressa au cinquième masque en ces termes: «Omme, mon ami, que m'as-tu donc apporté?» Omme, dont le plus qu'Anicet pensa fut qu'il n'en pensait rien du tout, avança lentement et dit d'une voix blanche: «Voici l'Ohm-étalon que j'ai ravi pour vous dans les caves de l'Institut des Arts et Métiers, où sont recelées toutes les unités du monde. Comme nous ne connaissons pas de moindre objet qui ne nous ait été révélé par la résistance même qu'il nous a opposée et que par suite on peut dire que la notion de résistance se trouve à la base de l'idée de connaissance, et que la physique nous permet d'affirmer sans craindre de nous prononcer à l'aveuglette que la notion de résistance suppose les notions de longueur, de section et de résistivité, ce qui revient à avancer que pour évaluer la résistance d'un conducteur il faut en connaître le coefficient de nature ou résistivité et les dimensions et que d'autre part quand on connaît les dimensions et la nature d'un objet on peut assurer sans forfanterie qu'on le connaît lui-même, on conçoit aisément qu'un conservateur des Poids et Mesures ait été amené à proclamer que l'Ohm-étalon est à l'origine des idées claires de toute philosophie. Ainsi cette colonne de mercure dont la longueur et la section furent calculées de manière qu'une force électromotrice de un volt y développât un courant d'intensité de un ampère vous apparaîtra véritablement pour peu que vous y réfléchissiez, Madame, comme le présent le plus utile, le plus pressant et le plus digne de votre caractère et du mien.»
Mirabelle contempla ce cinquième hommage le temps qu'il lui parut décent quelle le contemplât. Puis elle adoucit sa voix pour interroger le sixième doryphore: «Et toi, mon peintre de paradis, quel jouet as-tu su découvrir?
—Voici, dit le peintre, le grand signal de la bifurcation de la voie de chemin de fer de P* à M* et de celle de Pontarlier à N*. J'ai profité d'un moment d'inattention du garde-voie pour le dérober, de telle sorte que tandis que je vous remets cette belle fleur rouge cerclée de blanc, l'express de 24 heures 30 et le rapide de 0 heure 29 entrent précisément en collision, faute de l'avertisseur coutumier.»
Anicet ne put se retenir de comparer ce dernier don successivement à une tache de sang, à un œil, à un sexe, à un chapeau de conte de fée, mais il dut convenir que le peintre l'avait excellemment comparé à une fleur, et il admira l'élégance géométrique de sa tige de fer. Comme le septième et dernier masque s'était approché à son tour, Anicet ne prit garde qu'à la pauvreté visible de ce nouvel arrivant.
«Cette photographie, dit ce dernier en mettant dans la main de Mirabelle un cartouche de petite dimension, représente Isabelle R* à l'époque des manches à gigot. Au piano elle jouait avec expression le Beau Danube Bleu. Elle pleurait en lisant Pêcheurs d'Islande. Elle allait au Bal de l'Hôtel de Ville en grand décolleté, pour y trouver une âme sœur. Une fois, un Monsieur très bien mis lui avait assuré dans la rue qu'il la connaissait de longue date. Comme elle ne savait pas en apprécier la beauté, la grande Roue et la Galerie des Machines hantaient ses rêves. Elle portait un collier de corail napolitain et était abonnée au cabinet de lecture de la rue Saint-Placide. Elle avait donné son portrait à un jeune homme qui l'avait perdu sur un boulevard dont j'ignore le nom mais dont les arbres en été ont un feuillage sombre et funèbre, et c'est là que ce poète sans talent avec lequel je déjeunais tous les jours dans une crémerie où l'on mourrait de faim pour pas cher, l'avait trouvé sur le bitume, et, l'ayant ramassé, s'était amouraché de cette fille insignifiante qu'il ne rencontrerait jamais, au point que cette passion occupait toute sa vie et qu'il a fallu que je le tue pour lui arracher cette photo sans cadre, jaunie, passée et sans valeur.»
Anicet se tourmentait vainement l'esprit pour trouver un sens à cette scène. Il ne pouvait imaginer que cette cérémonie ne cachât point de symbole, et, ne négligeant aucun détail pour arriver à son intelligence, il se répétait tout bas le nombre de masques, sept, qui lui paraissait fatidique mais qui ne lui donna pas la clef du mystère.
«Vous voilà, lui dit Mirabelle, au chevalet de la curiosité. Vous cherchez bien loin l'explication toute naturelle d'une réunion qui n'est rien de plus que ce qu'elle montre et qui ne dissimule aucune arrière-pensée derrière ces simulacres que vous feriez passer pour ténébreux si l'on vous consultait à leur sujet. Ces Messieurs ont quelque inclination pour moi, et la manifestent par de petits dons, susceptibles de me plaire. Mais comme je vois qu'il est encore ici des points pour vous inquiéter, je vous engage à interroger ces Messieurs qui vous éclaireront mieux que je ne ferais et vous rassureront tout à fait. Marchesino, ajouta-t-elle, en se tournant vers le quatrième masque, parlez, je vous prie, à notre invité de votre association, de son but, de ses statuts, de son histoire. Ce jeune homme a besoin qu'on le mette à son aise.
—Madame, dit Anicet quand on l'eut fait asseoir, je ne voudrais pas que vous me crussiez affecté à l'excès de cette mascarade-ci. Si vous m'avez vu tout d'abord plus décontenancé que d'usage, votre beauté seule en saurait être accusée. Mais par ailleurs le loup ne fait pas le diable, l'on trouve à bon marché sur les quais des boules de jardin, les coupons se soldent à la fin du mois, une mandarine volée ne se reconnaîtrait pas d'une autre, je n'ai aucune compétence en diplomatie secrète, cet ohm-étalon-ci ressemble à un baromètre, la foire à la ferraille peut fournir bien des peintres en signaux, et nous avons tous chez nous un album de photographies du temps de notre enfance. Je n'aurais donc guère besoin d'être mis à mon aise si la nudité de mon visage ne m'offusquait quand je contemple les masques de ces Messieurs vos amis. Si vous voulez me délivrer de tout souci, dites-leur de retirer ces loups ou de m'en donner un, que je revête l'uniforme.
—Madame, gronda le voleur de documents, votre jeune homme ne semble guère gêné, et le petit air insolent qu'il croit décent de prendre n'est pas pour m'inciter à des confidences.
—Laissez, Marchesino, dit Mirabelle, cette assurance n'est que de surface. Et vous, Monsieur l'ironiste, quittez un ton voltairien qui n'est pas de saison et me déplaît fort. Votre incrédulité, les railleries quelle affecte, sont ici totalement déplacées et marquent un esprit trop mesquin pour que vous ne rougissiez pas de l'avoir montré.»
L'effet de ces paroles sur Anicet fut si grand qu'il se sentit honteux de sa conduite. Il en éprouva un tel dépit qu'il lui fallut bien s'avouer amoureux de la belle qui le lui faisait ressentir. Cette idée nouvelle le surprit et l'engagea à plus d'aménité envers ces hommes masqués affligés d'une faiblesse semblable à la sienne. «Pardonnez, Messieurs, dit-il, mon incorrection, mais la curiosité l'emporte sur ma mauvaise éducation et je n'ai plus d'autre envie que d'apprendre de vous-même ce que j'ignore de vous et qu'il vous semblera bon de m'en confier. Mais ne prenez pas en mauvaise part ma prière réitérée d'enlever vos masques, qui me causent, je vous le jure, un réel malaise. D'autre part il est d'habitude immémoriale qu'en pareille occurrence le personnage au visage nu objurgue ses compagnons masqués de quitter leur anonymat, et reconnaissez que ce serait méconnaître toutes les traditions que de ne pas accéder à cette demande.
—Monsieur, dit le Marchesino, nous portons masque surtout dans la crainte qu'on nous juge sur la face et non point d'après l'esprit. Aussi pour vous satisfaire, nous vous dirons chacun notre histoire, afin que nos traits n'influent pas sur l'idée que vous vous ferez de nous. Comme je ne vois pour ma part aucun motif de vous refuser une si minime satisfaction, je vous raconterai ma vie. Je suis né dans les Abruzzes...
—Ah cher Monsieur, je vous arrête là. Si vous me narrez vos aventures, l'honnêteté voudra que vos six compagnons en agissent de même et que je les écoute avec la même attention. Cet exercice me paraît un peu fatigant et vous semblera tel si vous voulez bien considérer que je viens d'essuyer un récit de belles dimensions et d'en commettre un autre, que j'ai assisté au défilé de vos présents et que vous êtes sept en vous comptant. Je puis donc sans trop préjuger penser que quand ce sera le tour à ce Monsieur qui donne des photographies de nous fournir une notice autobiographique, le lecteur et moi-même nous laisserons aller à une douce somnolence dont vous serez le premier offensé. Pour éviter un tel inconvénient, restez couverts, Messieurs, je ne m'en formaliserai plus, et dites-moi seulement pourquoi vous êtes sept à offrir des présents singuliers à une dame que vous appelez d'un bien beau nom.
—Nous l'appelonsMireouMirabellesuivant notre humeur, sans attacher un sens à ces vocables qui nous semblent aussi doux à l'ouïe que Madame est plaisante à la vue. Si nous nous trouvons ici sept à la courtiser, le hasard seul l'a fait et non la préméditation. Nous avons été plus ou moins nombreux suivant les années à nous empresser autour d'elle, nous variâmes de deux à cent, et cependant notre culte n'a point changé.
—Excusez-moi de vous interrompre, dit Anicet en constatant soudain la disparition de la beauté dont ils étaient occupés, mais je ne vois plus cette aimable personne, malgré l'insistance que je mets à sonder l'ombre qui nous entoure, non plus que les présents que vous lui offrîtes et qui ont déserté bien mystérieusement cette table.
—Ne vous émerveillez pas outre mesure d'une promptitude de départ assez familière à Mirabelle. On ne saurait la voir longtemps. Elle échappe soudain au moment le moins attendu aux regards de ceux qui voudraient détailler sa beauté, mais qui, par un charme inexplicable, en furent arrêtés tout le temps de sa présence. Elle garde ainsi ce prestige des formes entr'aperçues. On ne sait jamais, alors quelle vient de disparaître, quand elle daignera se laisser approcher à nouveau. Son apparition semble le plus souvent la récompense de certains actes, de certaines paroles. On croirait que Mire suit ses adorateurs, les épie, les écoute et que, lorsqu'ils parlent ou agissent à son gré, cette beauté se montre à eux pour reconnaître leurs mérites. Nous n'avons pas été sans nous apercevoir du pouvoir évocateur qu'exercent sur elle des mots, des phrases, des attitudes. Chacun de nous possède deux ou trois procédés susceptibles d'attirer Mire, mais nous les manions sans sûreté, par routine un peu, rarement avec efficacité. Un de nos anciens compagnons doué du don d'émouvoir ses auditeurs chaque fois qu'il parlait de ponts suspendus, avait remarqué qu'elle accourait sitôt qu'il effleurait ce sujet. Épris comme nous le sommes tous, il abusa tellement de cette méthode que Mire se lassa de l'entendre et ne se montra plus qu'en son absence. Il en mourut de rage, c'est-à-dire qu'il se fit commis-voyageur et quitta notre compagnie. Car le seul prix à notre fidélité, à notre attachement, à nos travaux est de contempler Mirabelle aussi souvent qu'il lui plaît. Peut-être un jour quelqu'un de nous gagnera-t-il assez son estime pour qu'elle se donne à lui, mais encore, que nous l'espérions chacun pour nous-même, cette éventualité paraît si lointaine qu'il n'existe entre nous que de l'émulation sans jalousie. Si par aventure elle distinguait deux ou plusieurs d'entre nous, ils vivraient en paix, car elle est faite si généreusement qu'elle peut dispenser de l'amour à beaucoup sans frustrer personne. On ne lui a connu que deux amants heureux lesquels sont morts assez rapidement pour donner à réfléchir. Le dernier avait gagné ses bonnes grâces en transfigurant pour elle les horreurs de la guerre, aussi trépassa-t-il le jour même que la guerre se termina. Dans l'espoir de lui succéder, nous nous efforçons tous de découvrir ce qui peut embellir la vie, rien dans cette recherche ne saurait nous arrêter. Nous avons mis de côté tous les préjugés, mais, cartésiens bien entendus qui ne pouvons vivre sans règle de conduite, nous avons pris notre esthétique pour morale, ce qui est d'une commodité très grande et d'une ingéniosité que vous apprécierez sans doute. Grâce à ce subterfuge nous sommes devenus une compagnie policée qui collabore toute entière à l'avènement des aspects nouveaux du monde. Parmi nous vous ne compterez plus que des artistes, deux poètes, un peintre, un criminel, un acteur, un dandy, un physicien; bref, nous sommes précisément ce que l'Académie Française n'eût jamais dû cesser d'être. Mais aussi ne choisissons-nous pas nous-mêmes parmi ceux qui veulent entrer dans notre cercle. La beauté que nous servons assume cette tâche, et le cérémonial de réception, variable et fantaisiste, suit néanmoins toujours le schéma de la scène à laquelle vous participez ce soir. Car je ne pourrai vous cacher plus longtemps que Mire aux yeux d'argent vous a désigné pour être l'un des nôtres, et m'a chargé de vous en faire proposition.» Le masque se tut, et l'on comprit bien qu'il était content d'avoir ménagé son effet de si longue main. Anicet qui de toute cette aventure n'avait retenu que la fugitive Mirabelle et auquel on offrait les moyens de la revoir fut transporté de gratitude. Il s'était dit mentalement amoureux d'elle quand cette beauté l'avait réprimandé, il ne lui vint pas à l'esprit de contrôler cette affirmation. Ainsi quand une fois on s'est laissé aller sans réfléchir à certaines pensées, celles-ci revêtent l'apparence de vérités établies, lesquelles il faut combattre plus longtemps pour les chasser que les certitudes patentes, toujours à la merci de l'imagination. Le jeune homme ne laissa pas le temps à l'auteur de faire preuve de pénétration psychologique et tendit les mains vers les hommes masqués, d'une façon un peu dramatique à mon goût.
«J'accepte avec enthousiasme, s écria-t-il, car au moment que Madame Mire m'a fait monter chez elle, je cherchais justement un but à ma vie. Je ne m'étonnerai pas de l'avoir trouvé si vite, cette rapidité me prouve surabondamment que ma destinée me range à vos côtés. Que faut-il faire? Je suis prêt à donner n'importe quel gage, la prunelle même de mes yeux, de J ardeur que j'apporte à concourir avec vous dans les épreuves les plus périlleuses. Je renonce ici pompeusement à tout ce qui n'est pas Mirabelle, et cependant j'avais devant moi pour peu que je voulusse bien succéder à mon père un bel avenir d'agent de change. Rien ne me semble plus beau que le sort que j'adopte à cette heure: ainsi, tard dans la nuit, après le théâtre, quand je me promenais par les rues avec mes amis, les projets que nous faisions dans l'ivresse de l'ombre et des paroles nous paraissaient si grands et si généreux que nous nous égalions sans peine aux plus hauts génies de l'humanité. Dans le transport de cet instant, je me comparerai volontiers sans craindre les moqueries à Buffalo Bill abandonnant l'empire des prairies pour accepter l'engagement de Barnum and Bailey. Enfin, puisque j'appartiens à votre compagnie, il ne me reste plus qu'à vous demander le nom que vous lui avez donné selon l'usage.
—Notre association est anonyme, dit quelqu'un, et sa force réside en son anonymat. Le monde sent obscurément qu'elle existe mais n'ayant pas de vocable pour la cataloguer n'a aucune prise sur elle et n est jamais rassuré à son sujet. L'histoire des récentes écoles littéraires nous a appris à nous défier des étiquettes. Les classiques n'avaient pas de nom et nous sommes les classiques de demain.»
Les instants qui suivirent furent consacrés à la présentation d'Anicet par lui-même à ses nouveaux collègues. Il leur raconta ce que nous savions déjà de lui, puis à la prière universelle il récita en y mettant le ton le poème suivant, pour donner une idée de sa veine:
J'endosse un habit de galaBeaux sentiments que de chevalerieJe pose pour la galerieDans la gloire d'un col de chinchillaQue par pure galanterieJe compare aux bras de Marie.
Mais il vit bien que cela n'était pas fait pour plaire à ses compagnons. Aussi lui annonça-t-on avec quelque brusquerie l'intention de la bande de tenter sur l'heure une expédition dont le but importait peu, mais qui devait servir d'épreuve à son jeune courage et lui fournir l'occasion de montrer le cas qu'il faisait des préjugés du commun.
—Ne vous étonnez de rien, lui dit le quatrième masque, et agissez suivant que le souci de la beauté vous l'ordonnera; ainsi par vos actions nous pourrons juger de votre esthétique mieux que nous ne faisons par le médiocre sixain que vous nous avez débité.
—Je vous suis, Messieurs, répondit Anicet, et vais m'efforcer de ne rien faire qui ne plaise à Mire. Dans cet instant que derrière vous je quitte cette pièce, que je cache mes traits sous le loup de velours noir dont vous m'avez pourvu, je me retourne sur le seuil et je regarde la chambre pour y voir, comme i! se doit, dans un éclair, toute ma vie passée. Elle surgit de l'ombre périphérique et se ramasse dans la clarté nue de la lampe sur la table. Adieu, belle vie du monde, je pars et te sacrifie à l'idéal plus pur de l'art et de l'amour, adieu, flamme joyeuse, adieu, feu de mes jours.»
Comme il disait ces mots, le vent du dehors qui s'engouffrait dans son manteau l'emporta comme une feuille et pénétra dans la pièce où ne vivait plus que la lampe, qu'il souffla. Anicet ne vit plus rien, que la nuit.
Depuis six mois qu'il ne vivait plus que pour elle, Anicet n'avait fait qu'entrevoir Mirabelle de temps en temps au prix des plus périlleux exploits. Quelques minutes d'entretien l'avaient payé de la formidable machination du vol des Musées: dans la même journée disparurent de tous les Musées de Paris, grâce à la complicité des gardiens, tous les Greuze, les Boucher, les Meissonnier, les Millet, les Harpignies, les Pissarro, les Carolus Durand, les Antonin Mercier, les Bartholomé, les Dalou. Les conservateurs sur les dents lancèrent en vain la police à la recherche des œuvres disparues. Les plus fins policiers échouèrent, et l'affaire allait être classée lorsqu'un soir, en sortant du théâtre, Paris vit avec stupéfaction un immense brasier au sommet de l'Arc de Triomphe. Le produit des vols brûlait et brûla si bien que rien n'en resta, que les statues retrouvées en miettes. La presse ne parla plus d'autre chose pendant quinze jours. Il n'y en eut pas un que quelque journal n'étalât sur sa manchette le titre: LES VANDALES. Les conjectures saugrenues furent toutes faites. On accusa les franc-maçons, les jésuites et les bandits en auto. Les apologies surgirent, comme l'herbe entre les pavés, des peintres et des sculpteurs dont l'œuvre était détruite. On ressortit à toutes les devantures pour que les âmes sensibles et les natures artistes se lamentassent à ce spectacle sur la perte éprouvée par la France et par l'Art toutes les reproductions qu'on put trouver, et l'on en trouva à revendre, de la Cruche cassée, des Glaneuses et du Gloria Victis. On cita avec attendrissement un millionnaire américain qui sacrifia une fortune pour faire reconstituer avec exactitude, d'après des cartes postales en couleurs, le Rêve de Détaillé. La France entière et le monde avec elle pleurèrent à qui mieux mieux ce massacre de la Beauté. «On sait, annonça un soir leTemps, la légitime indignation, la réprobation universelle et le cri d'horreur unanime que provoqua le mois dernier l'hécatombe inexpliquée encore des chefs-d'œuvre de l'art plastique français. Nos lecteurs seront, nous n'en doutons pas, heureux d'apprendre que le sous-secrétariat des Beaux-Arts, devant l'incurie et l'incapacité de la police, n'a pas hésité au prix de gros sacrifices à attirer sur le continent le célèbre détective américainNick Carterqui consent à s'occuper de cette mystérieuse et troublante affaire et qu'on attendrait prochainement au Havre. Nous formons tous les vœux pour que ce remarquable limier découvre les criminels, parvienne à les dépister, à livrer à la justice ces noirs scélérats qui n'ont pas craint de s'attaquer aux plus belles et aux plus nobles visions que l'homme ait eues de la nature.» Quand Anicet eut suffisamment goûté le style de cette information, il replia son journal et brisa le cachet de la lettre qu'il venait de recevoir. Il lut:
«Mon fils bien-aimé,
«Depuis ton départ, la maison est si morte, la vie est si morne que je ne sais ce qui me retient dans l'une et dans l'autre si ce n'est l'espoir de ton retour. Hélas, ton père m'apprend cette fatale résolution que tu prétends avoir prise, de ne plus jamais revenir. Mon enfant, mon enfant, je ne peux pas y croire. Tu avais les yeux d'un petit qui aime sa mère, et je ne saurais m'habituer à me passer de ces yeux-là. On dit que tu te montres en public avec de vilaines gens, que tu te conduis mal, mais je n'écoute pas ces propos. Tu n'agis jamais, je te connais bien, que pour obéir à une conviction profonde. Ton père, furieux, me charge de te dire que si tu ne rentres pas d'ici huit jours. il te coupera les vivres et te défendra de te présenter jamais devant lui. Cela me fend lame d'écrire de pareilles duretés, mais il ne veut pas s'en dédire. Mon Agnelet, je t'en conjure, ne le tente pas, cède et reviens-nous. Pense que je n'aime que toi, que je touche à l'âge irréparable où rien n'existe que le passé. J'ai vingt ans à vivre encore peut-être si tu me restes, mais si tu me fais défaut, tout s'écroule. Songe à notre vie en commun, à ton enfance, à tout ce que tu me dois, à cet amour de ce qui est beau que je t'ai communiqué. Rappelle-toi ces jours de soleil, quand tu me faisais mettre devant la croisée pour que la lumière joue à travers mes cheveux blonds. Rappelle-toi les grands tournesols que tu cueillais pour fleurir ma chambre. Rappelle-toi les dimanches passés à lire ensemble... et cætera et cætera... les soirées... Ffffft... Mon chéri, se peut-il que tant de douceur calme soit finie? Ne me laisse pas mourir seule, Anicet, ne me laisse pas sans amour. La vieillesse est une perspective si terrible pour ceux qui n'ont pas d'enfant... Heu... Heu... On est une jeune femme, puis un matin on a l'idée qu'on devrait se teindre. Oh ça passe, ça passe. Nulle tristesse n'atteint celle-là... Tutt... Tutt... Ne m'abandonne pas à cette nuit. Mon petit, si, comme on le raconte, c'est pour une femme que tu veux nous quitter, épouse-là quelle qu'elle soit: j'obtiendrai ton pardon; ou vis avec elle, je fermerai les yeux, je serai même ta complice; j'accepte tout, mais reviens-moi. Ne désole pas à jamais ta pauvre maman toute grise.
«Hélène.»
—Le temps est clair aujourd'hui, dit le Marchesino quand il vit qu'Anicet avait achevé sa lecture, et ce petit froid de janvier est d'une lucidité à faire peur.»
Sans répondre Anicet tournait la lettre entre ses doigts avec des précautions infinies; il la roulait délicatement, avec un air appliqué. Quand il eut achevé d'en faire un cornet. qu'il l'eut parfait, qu'il l'eut perlé, il sortit de sa poche un briquet à essence. Puis il alluma le papier par le bord; la flamme se propagea en cercle, vacilla, comme un mouchoir pour l'adieu, brilla trop vivement, puis mourut près du sommet, en se restreignant peu à peu à un cercle bleuâtre qui alla diminuant, qui pâlit, se détacha de la feuille un instant, flotta comme un nimbe miraculeux, puis disparut avec plus de précipitation qu'on n'en attendait. Il ne resta plus entre les doigts d'Anicet que quelques cendres qu'il secoua, qui s'envolèrent, dansèrent dans le soleil et se dispersèrent.
Alors le Marchesino vit des larmes sur le visage d'Anicet:
«Vous pleurez, dit-il?
—N'avez-vous jamais versé des pleurs au moment de la volupté? Elle atteint parfois des régions si intimes qu'elle exige ce tribut des yeux. Et certes j'avais ressenti une joie profonde à ce feu de la Saint-Jean l'autre jour sur l'Arc de Triomphe. Mais je brûlais alors des objets d'exécration, tandis que je viens de regarder consumer ce qui fut jadis tout mon amour. Doux renoncement de ce qui ne me tient plus au cœur, mais au souvenir, comment ne pas pleurer en me reniant moi-même? Je trahis l'enfant que je fus, avec décision, et je ne crains pas de m'avouer la mort des affections anciennes. Les fers tombent: je cesse d'être esclave de mon passé.»
À ce moment on s'aperçut que les interlocuteurs se trouvaient dans un Biard près de Saint-Philippe-du-Roule. La laveuse de vaisselle regarda le jeune Anicet avec des yeux si ronds qu'on ne put ignorer plus longtemps qu elle était sa maîtresse et qu'il l'appelaitTraînée.Le masque voleur de mandarine qui, pour l'instant, portait au lieu de loup le visage de la naïveté, un chapeau melon, une canne d'osier et un nœud-papillon tout fait, se penchait par-dessus le zinc éclatant pour embrasser Traînée que son travail portait alternativement de chaque côté de la pile d'assiettes qui la séparait avec précision du poursuivant malheureux. Le patron du café (Boulardaîné), colosse obèse en bras de chemise, surgit entre les réservoirs nickelés, fit glisser la peau de son front chauve de bas en haut sur son crâne de telle sorte que ses yeux sortirent de ses orbites et que ses moustaches noires remontèrent vers ses yeux; il roula ses pupilles de droite à gauche, puis de gauche à droite et mugit d'une voix rauque: «Un malt Kneipp, MonsieurPol?»
Monsieur Pol recula d'effroi jusqu'aux portes vitrées, ballantes, chargées de lettres blanches, qui cédèrent sous ce supplément de poids et laissèrent sortir le galant effaré.
«On sacrifie plus aisément, reprit Anicet, l'avenir incertain que le souvenir assuré. L'homme redoute le risque. Et moi, je joue contre une possibilité vague tout ce que je possède encore aujourd'hui. Voici mon dernier billet de mille francs, ma famille ne m'en donnera point d'autres et je ne sais aucun métier. À travers le jour, je regarde encore une fois les figures du filigrane dans le médaillon blanc. L'art. 130 du Code Pénal punit des travaux forcés ceux qui auront contrefait ou falsifié les billets de banque autorisés par la loi, ainsi que ceux qui auront fait usage de ces billets contrefaits ou falsifiés.»
Sa main droite tenait le précieux papier en l'air, sa main gauche s'efforçait malhabilement d'allumer le briquet. Un consommateur auquel on n'avait tout d'abord pas pris garde, rasé, coiffé d'une casquette à carreaux noirs et blancs et doué d'un accent américain indubitable, se précipita pour arrêter le geste incendiaire: «Un instant, gentleman, si vous ne voulez plus de cette banknote, je la prends.» Il fit mine de la saisir. Mais au même moment, Pol qui venait de rentrer dans le café vit aux regards que Traînée fixait sur le papier magique que cette belle personne, ses robustes biceps, le pouf volumineux de ses cheveux blonds, ses joues rouges, le bouffant de tulle qui lui engonçait le menton, appartiendraient à celui qui lui donnerait les mille francs en litige. Il lança violemment les battants des portes de façon à provoquer un courant d'air brutal lequel arracha le billet des doigts d'Anicet, l'entraîna hors de portée de l'Américain, l'enleva au-dessus de la tête de Pol et l'emporta dans la rue en tourbillonnant. Pol s'élança derrière lui, l'Américain derrière Pol, Traînée éperdue à leur suite, retroussant ses jupes, puis levant les bras au ciel, puis portant avec effroi ses mains à ses joues, enfin le tenancier du café pour rattraper Traînée. À travers les vitres on vit tournoyer la bande comme un essaim de mouches. On la vit osciller, courir, revenir puis s'éloigner si bien que la perspective permit de croire quelle montait en zig-zag sur la façade des maisons.
«Sans doute, ma mère imagine-t-elle d'après les rapports qu'on lui en a fait que je veux épouser cette fille-là, dit Anicet en montrant au; loin Traînée que son patron attrapait par un pied, mais je sacrifierai aussi l'amour charnel au but que je veux atteindre. Je lègue ma maîtresse à Pol sans le moindre regret. Je vous laisse, cher Marquis, le soin de régler les consommations.»
Sur ces mots Anicet sortit du Café et s'éloigna. Quand il fut hors de vue, il sortit d'une poche un autre billet de mille francs et le mit soigneusement dans son portefeuille. Mais il ne vit pas l'Américain, qui le suivait à distance sous un déguisement hâtif.
«La pauvreté, pensait Anicet, s'appelle aussi la misère.A priorije ne sais pas si je pourrai la supporter. Car pour moi qu'est-ce qu'un homme pauvre hors un mendiant ou un camelot? Sans doute est-ce aussi, comme mon ami le peintre M. l'homme marié qui vit dans un petit appartement de trois pièces au sixième d'une maison de sept étages, dont les chambres sont meublées de sièges de jardin et tapissées de papier modern-style. On compte trois portes sur le palier, et il n'y a l'électricité que jusqu'au cinquième. Mais ce manque de confort lui coûte encore six heures de présence quotidienne dans un bureau, et trois visites au jour de l'an. Autant se faire agent de change et gagner des cent mille francs. Les travaux dont je me sens capable entraînent une pauvreté plus absolue: l'Homme Pauvre seul peut me renseigner sur elle.» Il appelait ainsi le septième masque, nommé Chipre, qui demeurait dans une chambre si vide qu'il fallait compter le lit pour y trouver trois sièges. Une chaise, une planche fixée au mur en guise de table et surchargée de pots de colle, de papiers et de bouteilles d'encres de couleur, une seconde planche en guise de bibliothèque où dormait le Tome XIV de Fantômas, le Tome III des Confessions de Saint-Augustin, et l'Almanach Vermot, un petit homme sans âge et sans faux-col, une fenêtre sans rideaux par laquelle on apercevait les enfants des ouvriers des trois corps de bâtiment, un tabouret boiteux sur lequel se maintenait Anicet, un éventail «Petit vent du Nord» sur la table, formaient tout le décor. «On se fait à cette vie-là comme à celle des cours, dit Chipre, quand il n'y a pas moyen de l'éviter. Vous ne pouvez pas très bien comprendre le sel de cette plaisanterie parce que vous avez toujours eu une famille. «Jean, disait ma mère, donne un sou au pauvre.» À votre âge je ne savais rien d autre de la misère. Mais quand j'eus quitté les miens, je connus de dures journées. La première fois que je sentis mon malheur, j'étais dans la rue avec une femme... oui. Jeunesse. Elle admira les violettes d'une marchande de quatre-saisons. Quand je voulus payer le bouquet, je n'avais qu'un sou dans la poche. Ce n'est que plus tard que cela commença avec la faim. Un jour, avec un ami, nous avons pleuré en lisantla Chute d'un Ange.C'est que le matin même en regardant par la fenêtre de notre mansarde le trottoir du boulevard Bonne-Nouvelle, nous nous étions demandé si nous ne nous jetterions pas sur lui. Mais quelle liberté: échapper à toute classification, n'être ni le fruitier du coin, ni le sous-chef de bureau de la Direction du Service des Chemins Vicinaux. Dialogue entre les conjoints qui passent: «Poulot, que fait donc ce Monsieur?
—Mais rien, ma biche, c'est un poète.» À quoi ne s'habituerait-on pas à la longue? Ne pas avoir d'argent empêche de fréquenter ceux qui en possèdent. Aussi les gens riches ne voient-ils que leurs semblables, et il n'y a pas de quoi les envier. Ceux qui viennent me voir, comme vous, ne viennent que pour moi-même et me suffisent. Je n'ai pas besoin de tous les luxes des hommes, j'ai assez d'imagination pour y suppléer et je ne peux pas sentir les œuvres d'art, ni les livres. Aussi mes amis ne m'envoient-ils plus les leurs, parce qu'ils savent que je les porte aussitôt chez le bouquiniste. Cela ne me gêne nullement. Voyez-vous bien, jeune homme, le grand bienfait de la pauvreté, c'est de donner le droit de rester seul.» L'ombre descendait, le froid aussi.
«On n'a pas besoin de se voir pour parler, reprit Chipre, cela permet de mentir à son aise. Comme cela serait gênant une lampe qui ferait voir la pensée! Ces journées d'hiver si courtes engagent à la somnolence. Dans cet état j'entends les bruits extérieurs et les voix des prophètes. Je reste les yeux clos, comme sur une mer, et j'écoute la maison toute entière, les cris de la concierge, les racontars de la dame du second qui fait des ménages chez des gens qui ne sont pas mariés, figurez-vous, les jeux des enfants, l'écho de la politique. Tout se décale avec facilité sans que j'y prenne garde, et pour peu que je remue légèrement et que les idées remontent vers le haut, tout d'un coup suspendues au-dessus du sol, un poème de plus peuple la terre. Attendez, je vais allumer, si, si, vous n'êtes pas accoutumé à la nuit.»
Dès que la lampe à pétrole brilla sous son abat-jour de carton dessiné sans compas, il fit plus noir dans la pièce; Anicet ne distingua même plus Jean Chipre qui disait: «Pauvreté, pureté. La richesse dans l'art s'appelle mauvais goût. Un poème n'est pas une devanture de bijouterie, les créateurs sont ceux qui forment la beauté de matériaux sans valeur. J'admirerais sans réserve les sculpteurs qui nous donneraient les statues de carton.Bleu, le génie de cette époque, se sert pour ses tableaux de papiers peints, de journaux, de sable, d'étiquettes. La richesse me paraît encore détestable de ces gens qui pour dire une chose trouvent toujours trois mots. Soyons plus pauvres.»
Machinalement il feuilletait le cahier qu'Anicet portait pour se donner une contenance, et qui renfermait les poèmes du jeune homme. Comme il les parcourait des yeux tout en parlant, il prit à témoin le sixain qu'Anicet avait récité le soir de sa première entrevue avec Mire:
«Tel est ce sixain, dit-il, charmant, mais qui le serait davantage habillé en quatrain. Comparez, je le transpose à mon idée, grossièrement, votre version mieux faite et la mienne plus gauche.