J'endosse un habit de galaBeaux sentiments; mon habit de gala.Beaux sentiments que de chevalerieTout pour la galerie.Je pose pour la galerieLa gloire: col de chinchilla.Dans la gloire d'un col de chinchillaPlus galamment: bras de Marie.Que par pure galanterieJe compare aux bras de Marie
Vous voyez quelles redondances cela supprime. Après tout, c'est vous qui avez raison, je bafouille et votre poème est délicieux:
Dans la gloire d'un col, de chinchilla.
C'est bien dit, c'est élégant, c'est distingué. Il n'y a que vous pour la distinction: la fine fleur de la poésie moderne. Cela vous plaît-il: la fine fleur de la poésie moderne; l'œillet du poète et le désespoir du peintre. Croyez-moi cependant et faites vœu de pauvreté. Il faut savoir se garder de tous les développements faciles, se borner à exprimer une image sans la poursuivre. L'abondance nuit. Surtout évitez la description, fastidieuse et trop aisée, richesse de mauvais aloi. Il y a bien longtemps que nous savons tous les arbres verts. Tuez la description. Le souci de briller ne doit pas vous conduire. Il faut que vous soyez animé d'un véritable esprit de sacrifice, que vous risquiez de n'être pas entendu plutôt que d'exploiter une image ou une situation. Ayez en toute chose l'esprit de pauvreté. Le christianisme a compris admirablement l'importance de cet esprit en l'exigeant des prêtres, qui ne restent chastes que grâce à lui. Heureux les pauvres en esprit.»
Anicet avait froid. Ce qui faisait à ses yeux l'autorité de Chipre c'était que son esthétique s'adaptait si merveilleusement à sa vie, qu'il passait sans s'en apercevoir des considérations sur l'existence aux considérations sur l'art. Véritablement on pouvait assurer qu'il avait son esthétique pour morale. Mais Anicet, plus sensible au froid qu'aux paroles, grelottait à ne pouvoir se résoudre à la pauvreté. Le seul fait d'avoir une esthétique différente lui permettrait une vie sans misère. Croyez-vous d'ailleurs l'esthétique un organe aussi indispensable que le cœur ou les poumons? Venu pour chercher la résignation, il trouvait à l'exemple de Chipre la force de se décider à la lutte. Il la concevait, non comme une révolte romantique, mais comme une expédition clandestine sans déclarations préalables par crainte du gendarme et de l'opinion. On tient le vol et le plagiat en discrédit pour des raisons sensiblement analogues et sensiblement aussi fragiles.
«...Ce saint personnage, poursuivait Chipre, avait commencé comme tous les bienheureux par être l'amant d'une femme de mauvaise vie.»
La porte l'interrompit avec fracas et l'on vit entrer, suivi d'un homme d'aspect sordide et raisonneur, le peintre Bleu qu'on n'aurait pas eu de peine à reconnaître pour le masque donateur du disque rouge si l'on eût jamais aperçu son visage nu, tout simplement céleste. Bleu tourna sa bouche violette vers Chipre, qui la regarda s'ouvrir comme un astre. «Je viens, dit-il, te contempler, vie de nos souffrances, cher Pauvre, avec la délicieuse pitié de ce passé commun hors duquel j'ai pu seul m'évader. Dans ma pelisse à col d'astrakan, je m'approche de toi, Jean la Misère, aimable compagnon de ma jeunesse gelée, hiver sans charbon de l'atelier sans meubles, à cette heure où les becs de gaz, gardiens de la paix des rues, oublient la tristesse du jour, Arlequins efflanqués des trottoirs, pour danser dans l'ombre joyeuse. Douceur de participer un peu à ce froid dans lequel tu vis! Regarde-moi: je suis la gloire. J'ai réalisé tous nos rêves, et j'ai donné mes papiers de couleur contre des billets de ciel. Maintenant l'Homme Arrivé regarde avec émotion l'image vieillie de ses années de lutte et son vêtement élimé, en se remémorant avec ivresse le prix fabuleux qu'il a payé la casquette de drap fin qu'il porte tous les jours. Tu m'apparais comme au fond d'une glace, ami modèle qui n'as pas trahi la première idée que je me faisais de moi-même. Mais tes yeux ne me renvoient pas que le regard fidèle des miroirs: ils s'étonnent de ma grandeur et de ma richesse. Créateur de la faune du fantastique nouveau, hippogriffes et sirènes, je me suis peint un sort magnifique en forme de chimère moderne, circulaire et dorée. Admire le cigare coûteux que je vais allumer: nous sommes trois dans le monde à en fumer de semblables, un milliardaire, un convict et moi.» Le point de braise devint intense aux lèvres du peintre, et dès les premières bouffées de fumée, il se répandit dans la pièce une douce chaleur et l'odeur même de la richesse, qui pénétrèrent les assistants, les transformèrent, les transportèrent, si bien que, quand la lumière du cigare éclaira le spectacle avec la puissance d'un arc électrique, Anicet se trouva dans un fumoir confortable de style anglais: il était assis dans un fauteuil de cuir, au milieu des personnages précédents, revêtus ainsi que lui-même d'un smoking de bonne coupe. L'éclairage semblait émané de partout et l'on entendait dans un probable salon voisin le bruit assourdi d'un orchestre tzigane, et parfois le rire mondain d'une femme décolletée. Sur une table de bois rouge sombre, luisante, propre et sans linge, en bonne place, une bouteille au col trop long et quatre verres de cristal aux pieds trop minces attendaient justement Bleu, Chipre, Anicet et l'Inconnu. Pour la première fois l'attention se porta sur ce dernier: «Maintenant que nous voici dans un décor banal, reprit Bleu, je vous présente leBolonaiscritique d'art et représentant des journaux d'Amérique.
—Monsieur, dit Jean Chipre, est critique d'art? Que Monsieur me permette de regarder Monsieur. Critique d'art! Je n'avais jamais vu de si près un critique d'art. Quelle bonne fortune: je tourne autour d'un critique d'art, et il ne me mord pas. Mais si vous n'avez pas de plumes de couleur comme un perroquet comment faites-vous pour être critique d'art? Est-ce par vocation qu'on devient critique d'art? Ou bien faut-il avoir des protections dans l'administration? Est-ce qu'il y a de l'avancement dans la critique d'art? Nourrit-elle son homme? En quoi consiste au juste le métier des critiques d'art? Font-ils vœu de chasteté? Ne jamais procréer, ce doit être bien dur. L'alcool ne vous est pas défendu? Critique d'art, oh vraiment critique d'art?» Le ton que Chipre mit dans ces derniers mots décela qu'il portait monocle. Il remplit les verres, qu'il choqua légèrement au passage, de telle sorte qu'on entendit le cristal souffrir à voix haute et que les vibrations donnèrent d'une façon aiguë aux quatre convives la notion du cubage d'air de la pièce.
«Dans soixante-treize papiers, dit le Bolonais avec un accent yankee sans retenue, je prépare les jugements de la postérité. Dans quatre-vingt-dix-sept papiers, je rends les jugements de la postérité. Mais, bien que je fasse partie d'une société de tempérance, je reprendrai volontiers de cette liqueur.» Il se versa une deuxième rasade, la but comme la précédente et continua: «Ma profession s'exerce facilement pourvu qu'on sache se servir de petits appareils, sortes de manomètres appelés critères, nom qui vient du mot américain critérium. De plus le critique d'art possède un certain nombre de clichés. L'aiguille du critère lui indique le numéro d'ordre du cliché à employer. Rien de plus simple. Enfin la mission du critique d'art est de rechercher les artistes qui par leurs théories et leurs œuvres pourraient troubler la paix publique et de les dénoncer à la vindicte des gens de bien et de goût. Dès que l'ordre est menacé, il doit le rétablir en rendant la fraude et l'anarchie manifestes. Il ne recule pas devant le scandale, mais ne le provoque que pour le condamner. C'est, somme toute, une façon de détective, un policier de l'art.» La troisième rasade suivit cette belle comparaison; il y en eut une quatrième, puis le Bolonais prit un air spirituel.
«Monsieur, dit Anicet, puisque c'est votre partie, dites-moi si un véritable amant de la beauté doit être pauvre ou riche (je ne sais si je me fais bien comprendre).
—Jeune homme, répondit le Bolonais, auquel des deux critiques vous adressez-vous? à celui des contemporains? ou à celui qui représente la postérité? Pour le second, les vrais artistes sont ceux qui meurent de faim, mais pour le premier, ce sont ceux qui se mettent dans leurs meubles.»
Du salon voisin vint une valse lente. Le Bolonais vida pour la cinquième fois son verre et tout se mit à tourner au rythme de la musique, la petite bibliothèque sur son pivot, les aiguilles sur la pendule, les idées dans les esprits. Les quatre interlocuteurs n'envisagèrent plus le paysage du même point de vue, de telle façon qu'un spectateur impartial qui n'aurait pas su choisir entre leurs quatre visions, n'eut plus obtenu de la scène qu'une photographie brouillée par la superposition des clichés. Cette dislocation était l'image du trouble même apporté dans la conversation par la musique. Les pensées des personnages, portées à hue et à dia suivant le gré de leur sensibilité auditive, ne coïncidaient plus, ne se coupaient même plus en aucun point, et filaient dans des plans mentaux différents. Pendant quelque temps encore Chipre et Bleu gardèrent quelque contact en évoquant simultanément des souvenirs communs, puis ils ne furent plus que parallèles, se perdirent de vue, et divergèrent à leur tour. Le coq-à-l'âne régna sans conteste.
«L'homme, disait Bleu les yeux noyés, c'est un être maigre qui tient les enfants pendant que la femme se peigne.
ANICET.
L'amour ne saurait se passer de fourrures ni de petits chiens.
JEAN CHIPRE.
La petite fille enfilait inlassablement toute la journée des perles d'une couleur merveilleuse dont elle ignorait le nom: «Elles sont opalines», dit la mère. Aussitôt l'enfant interrompit son jeu.
LE BOLONAIS.
Le temps c'est de l'argent, comme vous dites en France.
ANICET.
L'amour, le seul but de la vie.
QUELQU'UN.
Tu changes de but comme de chemise. Quelle rage ont-ils tous avec l'art et les buts?
JEAN CHIPRE.
Le marchand ne possédait plus que des bas dépareillés, l'un jaune, l'autre noir: son épouse alla les jambes nues et comme elles étaient belles, la mode s'en répandit. Mais toutes les autres femmes étaient cagneuses.
BLEU.
Je ne saurai jamais imiter les cheveux.
LE BOLONAIS.
La célébrité...
BLEU.
Chevelure, ô naufrage.
La musique s'arrêta. Les applaudissements firent la transition du silence. Quand il fut rétabli, l'équilibre renaquit, comme entre les cristaux d'un kaléidoscope qu'on cesse d'agiter. Les lumières et les ombres se séparèrent et l'air du fumoir fut à nouveau traversé de traînées bleuâtres. L'incohérence des propos prit fin quand Anicet réussit à se faire écouter en interrogeant le Bolonais qui reposait sur la table un verre à peine vidé.
«À quoi reconnaît-on la présence de l'art dans une œuvre? demanda-t-il. La plaque de la cheminée, en écho à cette phrase, fut secouée d'un rire convulsif.
—À ce qu'on ne trouve pour en parler, répondit le critique, que des expressions toutes faites.
—Non, dit Chipre, à ce que l'on éprouve devant l'œuvre la persuasion qu'on aurait pu la réaliser soi-même.»
Mais Bleu: «Au trouble des joues sous le fard.»
Anicet résuma: «Si je vous comprends bien tous trois, l'œuvre d'art est celle devant qui l'on perd le sens critique. Par suite, la critique est une ineptie ou un sacrilège.
—Permettez, cria le Bolonais.
—La valeur d'une œuvre, poursuivit Anicet, dépend donc de l'émotion qu'elle provoque.
—Qu'est-ce que cela peut bien vous faire? dit Bleu.
—Je vous vois venir, interrompit le critique, vous voulez démontrer la relativité de la valeur esthétique. Mais d'abord qu'est-ce que l'émotion?
—L'émotion, assura Bleu, c'est l'amour qui ne se connaît pas, quand la femme ouvre ses yeux ou son âme à l'improviste, ou l'instant que la tête se renverse.»
Anicet, respectueusement, questionna: «Pour vous, le sentiment du Beau[1]reste le même dans l'art que dans l'amour?
—L'art n'est qu'une forme de l'amour: cela paraît évident dans la danse, d'où découlent les arts plastiques, et dans le chant, d'où découlent la musique et les arts littéraires. Je n'ai jamais peint que pour séduire.»
Anicet pensa tendrement à Mire. Quelle œuvre créerait-il pour mériter son amour? Il songea sans le vouloir à l'attrait de la robe du faisan, et craignit que le peintre, maître des couleurs, ne gagnât avant lui le prix qu'il enviait. Pour légitimer cette angoisse, le Bolonais dit à Bleu:
«On dit. Monsieur et cher Maître, que vous préparez un tableau qui pour ainsi dire couronnera vos travaux passés. Doit-on croire la renommée et ajouter foi à des allégations que pour ma part...
—Malgré le style stupide de ta question, frelon, je daignerai répondre. Las de toujours décrire les objets familiers, désireux de m'exprimer de façon définitive, je me suis attaqué à l'objet même de l'art et de l'amour: le corps humain. Depuis un an, je travaille à ma toile. Il s'agit de représenter le corps avec toutes ses attributions. Je ne veux pas comme d'autres faire un homme qui marche ou une baigneuse, je veux peindre le corps humain. Sujet vaste et tragique, document à laisser du passage de l'homme sur la terre. Il faut qu'à la vue de mon œuvre on puisse concevoir toutes les facultés de notre race et simultanément saisir quelle splendeur particulière elle revêt pour moi. Car je m'attèle à ce labeur pour conquérir sans partage Madame Mirabelle. Mon tableau sera pour elle la caresse décisive qui lui apprendra sans nul doute ma supériorité sur l'univers en lui montrant que j'ai su voir comme personne le délicieux mensonge des apparences. Tous les moyens auxquels j'en aurai appelé lui prouveront à crier l'évidence que je suis le maître des jeux de l'amour. Aucun des procédés connus des peintres n'y paraîtra. Pour parvenir à mes fins, j'ai sévèrement répudié tous les charmes faciles, toutes les qualités séductrices que je possédais. J'ai sacrifié le meilleur de moi-même, ce dont j'étais le plus fier, le plus sûr, pour atteindre la pureté. Je me suis astreint à la discipline la plus dure: mais telle sera mon œuvre que Mire ouvrira pour moi seul sa robe de soirée.»
Anicet écoutait avec étonnement: ainsi Bleu pensait à l'encontre de Chipre qu'on pouvait sans vœu de pauvreté posséder la pureté[2]. Lui, l'Homme Arrivé, faisait encore figure devant l'Homme Pauvre. Et si l'art naissait de l'amour, ne devait-il pas vivre dans le luxe? «Petit imbécile, tout cela n'est qu'une immense rigolade», dit quelqu'un à l'oreille d'Anicet. Celui-ci se retourna et ne vit personne. Tout le portait à fuir la misère par n'importe quelle voie, jusqu'à l'indolence de l'heure, la haute laine des tapis et le mol abandon des bas fauteuils de cuir. Il se leva pour échapper à l'ambiance et ne devoir sa décision qu'à sa propre conviction. Quand il fut debout, il se trouva face à face avec Jean Chipre. L'Homme Pauvre le regardait avec des yeux semblables à des ampoules électriques. Tout en sa personne rayonnait de la magie étrange de la pauvreté. Déjà il ne paraissait plus vêtu que du misérable complet de tous les jours dont les coudes luisaient comme des soleils. Anicet sentit le mirage de la misère lui monter à la tête d'inquiétante manière. Il comprit subitement que Chipre devenait le protagoniste de la scène. Les objets inanimés semblèrent s'en apercevoir et s'ordonnèrent suivant les règles de la composition autour de cette figure centrale comme si on allait écrire en dessous: Portrait de Monsieur Jean Chipre, poète. Tout se subordonnait à lui et Anicet craignit de succomber à la tentation et de renier les principes qu'il venait d'acquérir. Déjà le cigare de Bleu pâlissait, l'enchantement de sa fumée se dissipait et l'odeur des pommes de terre frites de la concierge de l'immeuble revenait au milieu du parfum du tabac. Anicet redouta que tout le décor de luxe ne s'écroulât autour de lui. Il eut peur de se retrouver dans la fumée froide de la chambre de Jean Chipre et pour échapper au danger il se précipita vers la porte du fumoir et l'ouvrit.
Alors il se passa le phénomène qui se produit au théâtre quand un acteur ouvre la porte du fond, sur les salons des fêtes. Les figurants qui faisaient en sourdine le bruit des conversations clamèrent à tue-tête les réparties inscrites au texte: «Vous êtes la plus jolie femme de Paris—Il n'y a de chance que pour les vauriens—L'exactitude est la politesse des rois—Mon mari—Le mantelet de soie cramoisie.» Parmi le bruit des sourires, on entendit la voix des propos galants. Anicet hésita sur le seuil du monde, il avança d'un pas, puis regarda en arrière. Mais il vit Jean Chipre comme un fantôme à la tête oscillante qui le contemplait en ricanant. Il laissa retomber la porte et se trouva dans le salon de réception.
À peiné était-il sorti que l'expression niaise s'effaça sur le visage du Bolonais; les yeux du critique lançaient des flammes et le lecteur devina sans peine en lui l'Américain du Café Biard que, par un trait de génie, il assimila sur l'heure au grand détective Nick Carter dont la venue dans cette histoire n'avait pourtant été qu'occasionnellement pressentie. On comprit aussi au vide créé par son absence que le véritable personnage de premier plan de l'aventure précédente était Anicet lui-même.
Ce jeune homme, tout pâle de sa résolution subite, écoutait cependant avec angoisse, dans la pièce voisine, debout contre la porte fermée, un rag-time enivrant qu'on jouait chez les gens du monde.
[1]En même temps qu'Anicet parlait, le téléphone posé à côté de lui demanda: «Vous avez donc le sentiment du beau, cher Monsieur?»
[1]En même temps qu'Anicet parlait, le téléphone posé à côté de lui demanda: «Vous avez donc le sentiment du beau, cher Monsieur?»
[2]Ici le téléphone se mit à sonner. Anicet décrocha le récepteur avec impatience et continua à penser.
[2]Ici le téléphone se mit à sonner. Anicet décrocha le récepteur avec impatience et continua à penser.
Du seuil Anicet regardait les allées et venues des élus de la terre sous la lumière électrique; il ne pouvait se retenir de penser à des mots qui avaient charmé son enfance:
«Des animaux d'une élégance fabuleuse circulaient.»
Avant de se mêler aux hommes, il s'appuya contre le battant de la porte et mit de l'ordre dans ses idées. Si tout à coup nous faisons halte, notre existence repasse devant nos yeux et nous regrettons les joies passées. Mais Anicet apportait à cet exercice la froideur résolue qui lui était contemporaine, et ses prunelles ne reflétaient que le désir de systématiser la vie: «Cet idéal où se complurent nos aînés, songeait-il, je l'ai examiné trop attentivement pour n'en pas ressentir la niaiserie, et c'est parce que je suis assuré d'y découvrir la même paille, que je lui ai opposé cette autre conception de l'univers sans vouloir la contrôler au préalable. Il n'y a pas de duperie à consentir à la sottise qui nous guette, si on conserve le soin de l'ignorer. Nous ne substituons sans doute qu'une médiocrité à l'autre, mais qu'importe: celle-ci seule nous est patiente. Voici donc tous les liens rompus avec ce que je traînais derrière moi. Désormais, mon ombre marchera la première. Que le but soit ceci ou cela, je ne m'attacherai qu'au risque couru, et peut-être n'irai-je nulle part. J'ai sacrifié toutes les féeries anciennes pour m'adonner à la conquête de Mirabelle dont je ne connais pas même la figure. Enfin je viens de résister à la séduction romantique de la misère, l'un des serpents les plus redoutables pour la jeunesse, facilement fascinée par ces animaux qu'on jurerait purs tant ils se montrent dépouillés. La voie de la réussite s'ouvre seule devant moi; je répéterai pour en rire la formule avec laquelle un homme d'un autre âge a cru stigmatiser le nôtre:De mon temps on n arrivait pas.Je vais, moi, m'efforcer d'arriver. Y parvenir par ces bassesses seules qui ne marquent, ne déforment pas, c'est tout le problème (simple souci d'aisance, propreté physique). Programme: commettre en application de mes principes les actions mêmes qui sont défendues aux autres hommes parce que ces faibles en esprit ne savent pas les ériger en systèmes. Le monde s'offre à moi, le siècle (mais je ne suis qu'un bon apôtre), il faut me confondre à lui, qui seul me donnera le triomphe cherché. Le voici à mes pieds à l'instant que je veux m'y jeter. Comme ses parquets sont inclinés et luisants; étincelants ses lustres, et vertigineux à regarder, et comme à les voir on croirait autant de soleils si l'on ne connaissait pas la lumière extérieure! Pareil au plongeur qui calcule son élan, lève les bras et les balance, mains jointes, je rajuste en bombant la poitrine le gilet de soie grise qui est tout ce qu'on connaît de moi et je m'assure qu'un œillet moral tient bien à ma boutonnière: une, deux, la tête la première, me voici dans le torrent.»
Il éprouva un choc sur la nuque, se sentit entraîné par la foule, louvoya entre deux eaux, ouvrit enfin les yeux: la plus désirable de toutes les femmes qui s'intéressent à l'art, la princesse Marina Mérov lui apparut dans sa robe couleur de nuit, peinte de constellations symboliques. Ses épaules étaient nues parce que Marina les savait belles, mais son cou qui n'était pas parfait disparaissait dans un collier ébouriffé de renard bleu. Ses yeux semblaient si profonds qu'on ne s'apercevait pas qu elle était blonde.
«Eh bien, poète adamantin, dit-elle, vous faites-vous sauvage qu'on ne vous rencontre plus? Allons, un poème tout de suite.»
La princesse Mérov, qui jouissait de quelque autorité dans trois ou quatre salons, grasseyait agréablement. Encore qu'elle l'eût traité d'un ton assez cavalier, Anicet s'assura que si l'éthique des symbolistes exigeait qu'il se dérobât, la complaisance envers cette personne influente ne porterait aucun préjudice à sa dignité de commande, et peut-être inclinerait Marina à vanter ses talents auprès de ces gens mêmes dont il briguait désormais les suffrages. Aussi s'empressa-t-il de satisfaire cette femme de laquelle il pensait précisément qu elle n'était qu'un portrait très ressemblant. Cet effort d'imagination lui ôta les ressources nécessaires au choix d'un poème approprié aux circonstances (un poème d'amour, par exemple) et, comme il en avait parlé récemment avec Chipre, Anicet récita le sixain 31 auquel il n'attachait pas grande importance malgré cette insistance à l'infliger à tout venant. Il mit à le dire un lyrisme involontaire; entendez qu'on eût pu croire à son émotion qu'Anicet le créait à l'instant même. En énonçant le titre, il balbutia, pâlit, puis rougit. Quand la teinte écarlate fut uniforme, elle ne quitta plus le visage du récitant jusqu'au delà du sixième vers. Après le titre, l'auteur hésita un long moment comme s'il ne retrouvait plus le premier mot, partit trop vite, s'embrouilla, prononça le second vers tout d'une haleine et sans y mettre le ton, dit le troisième d'un air niais, s'embarrassa dans le col de chinchilla, marqua un blanc beaucoup trop long avant le dernier distique qu'il débita comme un enfant sa leçon, en scandant les pieds sans poser sa voix sur la dernière syllabe qui demeura comme un doigt levé, de telle aorte qu'on attendit vainement un septième vers et qu'Anicet eut l'air, l'étourdi, d'avoir oublié la fin.
Un temps un peu prolongé s'écoula donc entre le dernier son émis et le moment exact où s'établit la certitude que c'était bien là le dernier. Un second, sensiblement aussi pénible, sépara cet instant-là de celui où la princesse effaça l'expression d'attention et de compréhension polies qu'elle, avait soigneusement gardée depuis le premier hm!
On vit alors nettement qu elle cessait d'écouter, puis commençait à penser, pensait, et, à un froncement de sourcil, qu'elle cherchait les mots un à un pour traduire ses réflexions, qu'elle trouvait, qu'elle allait parler, qu elle parlait: «Lapidaire, cher ami, disait-elle, lapidaire. Un véritable pendentif. Une émeraude. Mais laissez-moi inventer des défauts à cette perfection, une veine défectueuse, un rien si facile à masquer.»
Malgré l'agacement qui le gagnait, Anicet acquiesça, pria même de ne pas se gêner.
«Tout d'abord, reprit Marina, le titre, pour délicieux qu'il soit, provient d'une expression triviale et l'image qu'il contient se trouve rendue dans les deux premiers vers sous forme de comparaison. Cette comparaison, d'ailleurs elliptique, n'est pas établie avec une clarté suffisante par suite de la suppression arbitraire de la conjonctioncomme.Pour être complet et compris, vous eussiez dû écrire: j'endosse un habit de gala comme je revêtirais de beaux sentiments. Ou l'inverse, n'est-ce pas? Le second membre du deuxième vers:Que de chevalerieest une fausse naïveté qui n'apporte aucune idée nouvelle, fait pléonasme avec le premier membre, et ne semble, à vrai dire, placée là que pour la rime. Le troisième vers me paraît une vulgarité. Je ne vous chicanerai point sur la façon dont vous faites rimer les octosyllabes avec les décasyllabes, et les décasyllabes avec les octopodes, tout en observant qu'il n'y a là rien de plus neuf que dans la rime entre vers de même acabit. Je me gendarmerai davantage pour le chinchilla du col, peu vraisemblable, appelé par gala et ne survenant qu'au moyen d'un tour de phrase compliqué qui force à compter pour une syllabe la muette terminale degloire.Mes préférences vont à la fin du morceau, qui, par l'heureuse reprise de la rime enrie, donne à l'ensemble une petite allure mallarméenne. Toutefois je signalerai dans le cinquième vers une épithète suspecte et dans le sixième l'emploi abusif d'un nom propre, injustifié dans les prémices, qui n'est ni celui d'une femme célèbre, ni celui d'une déesse. Ainsi pour être charmants ces deux derniers vers auraient dû se contenter de dire: Que par galanterie je compare aux bras de ma maîtresse ou de mon amante. Ou encore de la Vierge Marie. Dans l'ensemble vous manifestez vraiment une exquise sensibilité.»
Anicet regarda longuement la princesse puis: «Madame, dit-il, un poème qui ne vous plaît pas entièrement n'est pas digne de voir le jour. Ce sixain ne paraîtra jamais, vous l'avez condamné à mort.» L'émotion, le plaisir et la crainte sont de la même couleur. Marina n'en crut pas ses oreilles. Elle se mit à aimer follement ce qu elle venait de tuer, cette chenille sacrée, une parole écrite. Quelle importance le sacrifice d'Anicet donnait à Marina! Elle trouva du génie au jeune homme et tout de suite éprouva la démangeaison de le quitter pour aller chanter ailleurs les mérites d'Anicet. «Il m'adore», pensait-elle, et elle profita pour s'enfuir de la venue d'Ange Miracle, dandy en qui, à son seul accent de sincérité, on a reconnu le premier masque, l'homme à la boule de verre.
«Que faites-vous, ami, dit ce dernier, parmi ces mondains bègues et stupides?
—Et vous-même?
—Je n'y cours plus aucun risque. C'est une vieille histoire un peu longue. J'ai passé par là, voilà tout. Mais vous, prenez garde.
—Que les autres prennent garde, ce sera plus sûr. Je viens ici pour réussir.
—Réussir ici? Mais vos succès n'y dureront pas vingt-quatre heures, après lesquelles les gens devront consulter leurs carnets de bal pour se rappeler le nom de ce poète si maigre qui n'est pas si drôle que le prestidigitateur H* ou la belle Mélinda. Dans ce monde, seuls les snobs qui s'habillent tous les matins en gens de goût, sont tolérables de temps en temps: encore ne faut-il pas les surprendre au petit lever. Quant aux gens comme il faut, n'en parlons pas: leur psychologie est simple comme bonjour, soumise à ces principes mêmes pour lesquels on a inventé le mot préjugé. On ne les distinguerait pas les uns des autres s'ils n'avaient la précaution d'y aider, comme on fait dans les familles au moyen du nom de baptême, en se pourvoyant chacun d'une seule occupation, d'un seul goût qui ne soit pas celui de tous les autres. Aussi dans leurs réunions ne montrent-ils chacun que ce trait particulier, toujours le même, et c'est là ce qu'on appelle être bien personnel. Cela fait un sujet de conversation par tête et pour permettre à tout le monde de briller à son tour, ils ont inventé la politesse. Celui-ci restera toute sa vie l'homme qui n'en revient pas d'avoir été au diable vert; cet autre, en forme de notaire, n'est au fond qu'une fourchette à huîtres; ce troisième a serré la main à je ne sais plus qui. Le charme de la vie se résume à peu de choses. À côté de la politesse, règlement de police intérieure, les gens du monde ont imaginé une institution de défense contre ceux qui n'en sont pas: c'est le bon ton. Il y a aussi la bienséance et les convenances, qu'on lèse, qu'on blesse, dont on franchit les limites. Enfin, comme tous les sentiments tendent à créer des états d'exception, il est défendu d'aimer, de haïr et, pour régler les rapports des hommes et des femmes, on a inventé la galanterie, sorte de repas pour rire; vous pensez bien qu'une fois dans leurs armoires ces mannequins se déshabillent et font l'amour. Mais ils le font en se dépêchant de peur que cela ne se sache, qu'il n'y ait scandale. Il y a scandale toutes les fois que les convenances ne sont pas respectées; ici le ridicule ne tue personne, mais le scandale assomme. Celui qui a causé un scandale est jeté ignominieusement à la porte du monde.
—Mais, dit Anicet, je ne peux pas me passer du scandale. Du moment que je me manifeste, je crée un scandale: si j'étends les bras, si j'éternue, si je pense. C'est une erreur de croire que les hommes inventèrent le complet jaquette le jour qu'ils conçurent l'idée de nudité, car cette idée présuppose celle de vêtement, et celle-ci celles de maladie et de froid. Ce n'est que plus tard qu'on expliqua la coutume de se couvrir de peaux de bêtes et de feuilles sèches au moyen de la morale et de la pudeur publique. Quand l'idée en fut ancrée dans le peuple, l'idée de scandale naquit la première fois qu'un homme ou une femme se montra publiquement, car il ou elle n'en éprouvait pas de honte s'il savait ne pas choquer la vue. Notre nudité mentale révolte aussi les spectateurs et si nous écrivons, nous nous écrivons. La poésie est un scandale comme un autre.
—Comment vivrait-elle ici? dit Ange, et tant mieux si elle en meurt.»
Comme il mettait sa tête de biais en clignant des yeux ainsi que quelqu'un qui va citer Virgile, une masse le bouscula, sépara les deux interlocuteurs sans songer à s'en excuser, rompit le fil de leurs pensées, obnubila leur attention, et, rapidement, se réduisit là-bas, près du buffet, à un gros homme trop brun, en veston trop clair, le cou pris dans une cravate de dentiste. Ça, c'est invraisemblable: jamais les domestiques n'auraient laissé entrer un personnage pareillement accoutré dans un salon de réception. «Comprenez, expliqua Miracle, que ce bonhomme est vêtu comme vous et moi; mais sa vulgarité est telle que même dans ses habits du soir il reste pour nous en veston par simple artifice poétique et qu'il vous paraît incroyable dans ce monde-ci malgré les efforts qu'il fait pour lui appartenir. Puisque vous désirez le savoir, il s'appelle, vous l'aviez deviné, Pedro Gonzalès; archimillionnaire, il pourrait bien être Mexicain, ne connaît guère de porte qui lui résiste ni de main qui se refuse à lui, encore qu'on ignore son origine et qu'on se doute un peu trop de sa destinée. D'ailleurs si cette société qui se croit tout l'univers ne se composait que de Gonzalès incapables de dépouiller le veston, elle vaudrait mille fois encore la réalité. Sous tous les déguisements possibles, ces pantins restent le plus souvent dans un costume moins désinvolte et plus répugnant: il leur est défendu de quitter l'habit de sottise et de laideur qui leur colle à la peau comme une tunique empoisonnée.»
Miracle se laissa emporter par l'éloquence et bientôt Anicet le perdit de vue. Il se trouva dans une assemblée de messieurs mûrs et de dames entre deux âges qui ne se préoccupaient que de parler:
«Moi, on dira ce qu'on voudra, mais c'est.
—Oh! comment pouvez-vous dire?
—On n'avait jamais vu ça. En quel temps vivons-nous! Si moi j'avais, ah bien!
—Heu, comme ci, comme ça. Ça va et ça vient. J'ai une mauvaise circulation.
—Il n'y a plus moyen de circuler dans Paris.
—Oui, croyez-vous? à quoi pense le gouvernement?
—Je voudrais bien vous voir à leur place.
—Les domestiques ne tiennent plus en place. Ma femme de chambre m'a dit:
—C'est la révolution, la fin du monde.
—Quel monde on reçoit chez Madame Six! c'est un peu mêlé, ne trouvez-vous pas?
—J'ai mis deux sous à saint Antoine de Padoue et je n'ai pas retrouvé mon Aberdeen.
—La superstition.
—Je ne crois à rien de tout ça, mais j'ai un ami qui tire les cartes et qui m'a dit des choses impressionnantes.
—Il y a eu échange de cartes entre Monsieur Bahut, le petit blond, et Wertheimer, le journaliste.
—Racontez-nous ça.
—Du reste je m'en lave les mains. Il arrivera ce qui pourra. Je l'ai prévenue.
—Si c'était tous les jours, je ne dis pas. Ce n'est plus pareil, mais une fois par hasard.
—Avouez que c'est pour rien.
—Monsieur de Poutre, le père, que j'ai beaucoup connu, était tout à fait de votre avis. Il avait épousé une fille Janina, vous savez, Janina les banquiers? ceux qui ont été compromis dans le krach de l'Union. Ces gens-là avaient un pied partout. Ainsi, MmeJanina, Eugène Janina, était une demoiselle de Conteau de Léry, des Conteau de Léry qui ont organisé pendant dix ans les fêtes des Tuileries. Ils avaient ajouté le nom de Léry au leur à la mort du vieux Biaise de Léry qui a eu une vie très mouvementée et a, dit-on, été l'amant de cette petite actrice... Thérèse voyons... enfin son nom m'échappe, qui a plus tard été épousée par le baron Brizot, le député, dont le petit-fils est justement notre vieil ami Damour. Et ces jours-ci comme je rencontrais le petit Poutre, le plus jeûné, celui qui a dix-huit ans, chez les... mais le nom ne fait rien à l'affaire, et que je lui rappelais tout ce passé, qui, hélas! ne nous rajeunit pas, il m'apprit le mariage de sa cousine Poutre, la fille d'Antoine, avec un Brizot d'Amérique, un de ceux qui par leurs spéculations hardies faillirent compromettre la dernière élection du vieux baron. Ce jeune homme m'a raconté que les Janina n ont plus de quoi vivre et que leur fille, croyez-vous, joue dans des orchestres.
—Étiez-vous l'autre soir au dîner chez le marquis della Robbia? On dit, mais que ne dit-on pas?
—Plus j'y pense.
—À proprement parler.
—Le vrai du vrai, on ne le saura jamais. Mais ce qui est sûr.
—Ces gens-là ne sont rien, moins que rien. Je ne comprends même pas comment on peut s'abaisser à les regarder.
—Dette de jeu, dette d'honneur.
—On ne transige pas avec les principes.
—Comme on dit.
—Il faut être abandonné de Dieu et des hommes pour.
—Combien?
—Peut-être.
—Plus... plus...
—Ce...
ANICET (il pense).
Oh, Mirabelle, Mirabelle, Mirabelle.»
Puis Anicet cessa de penser à Mirabelle et la désira. Un rire métallique, strident, prolongé, retentit derrière lui et le jeune homme en se retournant aperçut Mire au milieu d'un cercle d'admirateurs. L'excès de son trouble empêcha Anicet de voir Pedro Gonzalès qui s'empressait auprès de l'apparition. C'était bien Mirabelle: comment s'y serait-il trompé?
«Qui est cette femme? demanda-t-il à son voisin.
—Mais c'est Mmede B*. Vous ne la connaissez pas? Je parlais justement des Conteau de Léry. Eh bien, ils se trouvent légèrement apparentés par les femmes avec les de Monthérault. Exactement comment, je ne pourrais pas vous le dire. Un de Monthérault, Guy, je crois, s'est tué il y a trois ou quatre ans, il n'y a là aucun mystère, à cause de cette charmante de B* qui est bien la tigresse la plus intraitable de tout Paris. Les armoiries de la famille de B* méritent une mention spéciale. Voici.»
Anicet n'en revenait pas. Ainsi la mystérieuse beauté qu'il servait s'appelait Madame de B*. Ainsi elle appartenait au monde, elle avait une maison, des domestiques, une automobile, son nom était dans l'annuaire des téléphones, elle vivait comme toutes les femmes et plutôt que d'attendre quelle se manifestât, on pouvait lui rendre visite à son jour, à l'heure du thé. Sa divinité tombait-elle ou naissait-elle à une existence insoupçonnée et pathétique? Anicet[1]ne savait plus où il était, ni ce qui faisait autour de lui cette atmosphère lumineuse et musicale. Il perdait pied. Dans le petit salon voisin Mirabelle parlait très fort avec de jolis rires secs. Était-ce pour cette femme qu'il avait renié son passé, rompu tout lien avec les siens, renoncé à la vie facile? qu'il s'était mis en marge de la société? Pour elle ou à cause d'elle? Il saisit subitement que Mire n'était apparue cette fois encore que parce que l'intensité de son désir l'avait appelée à la vie. Mais elle s'était faite telle qu'elle pouvait se montrer dans ce décor et c'était autour de son idéal, il n'y a pas d'autre mot, qu'Anicet voyait la foule des invités se presser maintenant. À cet instant il eut la notion nette que dans toutes conditions d'existence, dans tout milieu qu'il fût, il saurait évoquer la beauté qu'il désirait. Exaltante constatation. Maintenant il pouvait, confiant en soi-même, dévisager les gens de l'entourage. Pour les dominer il est inutile de se soumettre à leur mesure, et pas plus qu'à l'esclavage de la pauvreté, il n'est besoin de se plier aux exigences du monde. Il sentit sa vie traverser les salons et déborder dans l'univers, il comprit qu elle dépassait ce cadre mesquin et le contenait; mais avant de le quitter, il voulut voir enfin le visage inconnu de Mirabelle. Il franchit les parquets luisants et vides comme des océans, gagna le seuil de la pièce où la voix de Mire s'attachait précieusement à n'être que frivole.
L'émulation des galants admirateurs l'empêcha d'avancer davantage: au-dessous de la masse sombre des hommes en smokings, l'Homme-en-veston-clair pareil au dragon des contes se dressait, gardien, aux côtés de la forme confusément aperçue de l'objet de tant de zèle. Malgré tous ses efforts Anicet ne parvint pas à briser la barrière des snobs: leurs noirs ébats lui cachèrent irrémédiablement le visage de la beauté. Petit symbole pour esprits simples. Et poussé par une force inconsciente, le jeune homme dont les narines semblaient aspirer à l'air libre du dehors se fraya un chemin vers la sortie.
Sur le trottoir il fut ébloui par l'aveuglante clarté des réverbères. Un mendiant lui demanda du feu. «Je vous remercie, dit Anicet distraitement, je ne fume pas.»
[1]Pathétique.
[1]Pathétique.
Baptiste Ajamais pouvait longtemps passer pour celui de qui l'on pense: «Cette tête ne m'est pas inconnue». Les piétons du boulevard Saint-Michel qui le voyaient quotidiennement descendre vers les midi avec un livre ou un ami ne l'eussent jamais imaginé membre d'une société secrète.
Cependant l'acier de son regard, sa lèvre hautaine, contribuaient à le trahir personnage plus complexe que ne le décelait une allure paisible et certaine gaucherie des mains, assez paysannes pour ne pas trop déplaire aux filles. Une fois qu'on apercevait en lui un autre homme que ce passant incolore, on était pendant un certain temps, arrêté par sa mimique: une moue, le clignement prolongé des paupières; dans l'attention, le rapprochement des poings serrés; un certain sourire errant dans lequel les dents inférieures mordaient les autres; un rire assez convulsif bien plus aigu que sa voix, d'ordinaire grave avec de brusques cassures; une intonation pour le motcrétin, une autre pour l'expressioncher ami; une façon de se frotter les mains, et diverses emphases imprévues. On pouvait encore commettre l'erreur de prendre Baptiste pour le héros amoureux d'une grande dame que Ponson du Terrail appelle immanquablement Raoul. Pour peu que l'on vécût avec lui, cette illusion tombait de soi-même quand on savait le respect dans lequel il tenait l'amour et la place que cette passion occupait dans sa vie. Anicet, voulant peindre son nouvel ami, avait composé un mauvais sonnet qu'il déchira mais dont il conserva le titre et le premier vers:
MONSIEUR BAPTISTE, HAUTE ÉCOLE.
Pour une dame qu'on attend sans y trop croire...
Le modèle trouvait son portrait ressemblant.
Il fallait bien qu'il fût né au bout d'un grand fleuve, dans quelque port de l'Océan pour que ses yeux prissent cet éclat gris et que sa voix acquît certaine sonorité de coquillage quand il disait:la mer.Quelque part, dans son enfance, sommeillaient des docks bas par un soir pesant d'été, et, sur l'eau sans rides des bassins, les voiliers qui ne partiront pas avant le lever de la brise. Image des rues qui montent lentement en plein soleil dans la banlieue, entre les petites maisons des marins à la retraite qui entretiennent comme un pont de navire un minuscule jardin de quatre plantes exotiques. Mais quand le hasard le ramena dans son pays natal à cet âge pour lequel les femmes ont la beauté des terres promises, Baptiste n'y chercha plus que le reflet de Paris, l'élégance des promeneuses, le tumultueux émoi de la sortie de l'école Pigier. La vie empruntait la teinte un peu mouillée du linge propre et très doucement Baptiste se plaisait à perdre des heures précieuses dans la fraîcheur des squares. Pour le soir il avait la magie lumineuse des cinémas dans les quartiers populeux, parmi les filles au collier de velours et les matelots, tendres comme ceux qui sont de passage, et le regard déjà lointain.
Parfois une lettre venait rattacher Baptiste à quelques-uns des hommes qui avaient alors cinquante ans. Il les croyait capables de lui révéler l'univers, quand ils ne l'étaient que de lui enseigner l'histoire. Il ignorait porter en soi un monde caché mais plus riche que leurs imaginations. Nul ne lui avait dit, en le voyant parcourir Nantes en juillet 1916, comme un avare avec son ombre, quel effroi stupide saisissait les enfants des faubourgs quand il passait près d'eux comme un automate. Pour se donner des raisons d'être il composait des vers galants et s'émerveillait d'introduire en poésie le motchignon.C'est alors qu'il rencontra Harry James, l'homme moderne de qui les héros de romans populaires, de livraisons américaines et de films d'aventures ne représentent que de fragmentaires reflets. Qui pourrait dire ce qui se passa entre ces deux hommes? Mystère! Mais quand, quelques mois plus tard, Baptiste Ajamais revint à Paris, pareil à celui qui s'est regardé dans un miroir et qui maintenant se reconnaîtrait s'il se rencontrait dans la rue, on put constater en lui un changement profond, la marque des grandes résolutions et certain air qui aurait dû donner à penser à bien des gens. Au vrai, Harry James lui avait fait entrevoir Mirabelle et il en était devenu théoriquement amoureux.
Ce même attachement à une beauté si difficile réunit vers ce temps-là Baptiste et Anicet. Il ne fut pas la cause, mais l'occasion de leur amitié. Il ne leur vint pas à l'idée d'appeler rivalité ce qui les rapprochait: le mot émulation s'offrit sans que ni l'un ni l'autre des nouveaux amis songeât à le discuter. Ainsi leurs relations débutaient par où les amitiés courantes se terminent et par ce qui devait être plus tard la mort de la leur. Ils se sentaient voisins par les cent détails qui distinguent une génération des précédentes. Leurs mœurs, leurs sensibilités, leurs goûts étaient contemporains. Leurs aînés vivaient dans les cafés et demandaient à des philtres divers l'embellissement de leurs jours. Eux, ne se plaisaient que dans la rue et si, par hasard, ils s'arrêtaient à des terrasses, ils n'y buvaient que de la grenadine pour la belle couleur de cette boisson. Comme ils trouvaient, par les boulevards, le plein air à Paris même, ils n'éprouvaient aucun besoin d'aller à la campagne.
Très naturellement, parce qu'ils vivaient dehors, ils étaient à la merci des saisons. Le temps qu'il faisait agissait puissamment sur eux. Dans presque tous leurs écrits on pouvait trouver le nom du mois qu'ils les avaient élaborés. Par un miracle assez singulier, si je veux me le représenter, je ne puis imaginer Baptiste qu'en été, soit de si bon matin que les boulangers ne sont point ouverts et qu'il faut marcher dans les rues de conserve avec sa faim, soit à l'instant calme de cinq heures, quand les rigueurs fléchissent et que l'air semble fait de sable à sécher les plumes. Dans l'avenue de l'Observatoire il y a un banc comme tous les autres, mais qui sait bien s'offrir quand on a couru tout l'après-midi malgré la chaleur, droit devant soi, sans but, avec l'apparence d'un homme pressé qui n'ignore pas où il va. Baptiste n'existe qu'en plein soleil.
Rien n'est plus frais en été que les salles des cinémas les après-midi de semaine, et les deux amis s'étaient réfugiés dans l'asile d'ombre de l'Électric-Palace. Sans se préoccuper des voisins, ils parlaient à voix haute et mêlaient à leurs discours des jugements sur les films. Ainsi vous regardez passer la vie, vous y intéressez votre sensibilité, vous vous en détournez pour explorer votre esprit et vous reportez de nouveau les yeux sur les spectacles quotidiens.
«Ce qui fait le théâtre aussi mort pour nous, disait Anicet, c'est sans doute que sa matière unique est la morale, règle de toute action: notre époque ne peut guère s'intéresser à la morale. Au cinéma, la vitesse apparaît dans la vie, et Pearl White n'agit pas pour obéir à sa conscience, mais par sport, par hygiène: elle agit pour agir.
Somme toute, l'héroïne de cette aventure n'a aucun besoin de la poursuivre au milieu de tant de dangers. Elle ne sait pas trop au juste lequel des partis en présence a le bon droit pour lui. Cela ne l'empêche pas de se lancer à corps perdu dans la mêlée. Le traître a volé le diamant pour la centième fois. Pearl lui arrache le joyau sous la menace d'un revolver. Elle monte en cab. La voiture était truquée. On jette Pearl dans un souterrain. Pendant ce temps le voleur volé cherche à pénétrer chez elle; surpris par le journaliste, il se sauve sur les toits; le publiciste le poursuit, le perd et rencontre fortuitement dans le quartier chinois le borgne qui a joué un rôle louche au cours des incidents antérieurs. À sa suite, il arrive au souterrain où Pearl languit, il va la délivrer: mais, suivi à son tour par le malfaiteur qui vient de lui échapper, il met involontairement celui-ci sur la bonne piste, et quand, après avoir fait sauter l'immeuble avec un explosif récemment inventé, il retrouve la belle évanouie, elle est ligotée et délestée du diamant par le diligent adversaire.
Il n'y a eu de place ici que pour les gestes. L'action ne nous a passionnés qu'à titre de tour de force. Qui aurait songé à la discuter? on n'en avait pas le temps. Voilà bien le spectacle qui convient à ce siècle.»
Cette rhétorique devait profondément déplaire à Baptiste. «Assez, dit-il, c'est toujours la même chose; tu comprends que je sais ce que ça vaut. Je vois où tu veux en venir. C'est même étonnant comme je le vois. Un de ces jours je vais me fâcher. Tu parles, tu n'agis jamais: dans la rue tu lis toutes les affiches, tu pousses des cris devant toutes les enseignes, tu fais du lyrisme, et de quel lyrisme! faux, facile, conventionnel; tu t'exaltes, tu te fatigues, ça ne va jamais plus loin. Je commence tout de même à te connaître, je saisis assez exactement ce que tu viens demander au cinéma. Tu y cherches les éléments de ce lyrisme de hasard, le spectacle d'une action intense que tu te donnes l'illusion d'accomplir; sous le prétexte de satisfaire ton besoin moderne d'agir, tu le rassasies passivement en te mettant à la plus funeste école d'inaction qui soit au monde: l'écran devant lequel, tous les jours, pour une somme infime, les jeunes gens de ce temps-ci viennent user leur énergie à regarder vivre les autres. Qu'on ne me parle plus du cinéma: nous n'avons rien à y prendre, l'impureté y règne et le jour où des gens de bonne volonté y introduiront des moyens artistiques, les rares attraits qu'il a pour nous disparaîtront. Le mal que cette mécanique te fait, en t'otant le goût de la vie, n'est balancé par rien. Assez.
—Par exemple, dit Anicet très vexé, je ne vois pas ce qui justifie cette explosion. Je ne te connais pas le droit de me croire incapable d'agir.
—Veux-tu me dire quelle action tu poursuis? Tu te laisses vivre. Tu es d'une docilité à faire peur. Vois Harry James: il ne peut rester trois jours avec moi sans que nous nous querellions. C'est la marque des esprits vigoureux que de se heurter sans cesse. Le tien, sitôt qu'on lui ouvre une piste, l'adopte, s'y précipite, s'y complaît. Tu ne te rebelles jamais contre les impulsions qu'on te donne. Ce qui décide de l'admiration en Harry James, c'est qu'on ne sait pas trop s'il ne se tuera pas le lendemain, sans raison, ou s'il ne commettra pas un beau crime; on reconnaît en lui une force indisciplinée, le véritable homme moderne, qu'on ne saurait réduire à n'être qu'un spectateur. Rien ne l'apparie à l'artiste, au spéculateur: avant toute chose, il vit. Il recherche ardemment les plus violents plaisirs et plie tout à sa fantaisie. Loin d'accorder les circonstances avec un système poétique, il domine les contingences et agit avec une intensité telle, une rapidité telle, qu'il semble ne pas réfléchir et n'obéir à aucun plan. Un public le prendrait pour une marionnette. Ainsi, par un jeu bizarre, il semble à la merci de ce qui l'entoure, précisément pour la raison qu'il lui échappe, se dégage des lois communes de l'action, ne subit l'influence d'aucune réalité extérieure et visible, ne laisse à personne le temps de voir les motifs réels et tout intérieurs de ses gestes et de ses paroles. On ne peut se défendre en face de lui d'une continuelle inquiétude. Mais avec toi on est bien tranquille: tu es celui qui ne se tuera jamais. Le moindre de tes mouvements est précédé de son explication psychologique. On attendrait longtemps une surprise de ta part.»
Ici, Anicet voulut protester.
«Veux-tu me dire, reprit Baptiste, ce que tu fais pour conquérir Mirabelle? ce que tu projettes pour empêcher Bleu de la mériter avant toi? Veux-tu me dire? mais c'est inutile.
—À la fin, répondit Anicet, que sais-tu si je n'ai pas quelque idée en tête? T'en avertirais-je d'avance?»
Anicet se sentait mentir: il n'avait rien en vue, mais éprouvait fortement l'humiliation que lui infligeait ce parallèle avec Harry James. Il comprit qu'il ne ferait que suivre encore une fois la direction donnée, qu'il était sous l'influence de Baptiste. Encore qu'il fît preuve de lucidité, il céda à la honte de l'inaction, et, volontairement, consentit à n'être qu'un instrument. Quelle puissance avait donc sur lui cet être autoritaire? Dans l'ombre, on devinait la fascination du regard et le froncement des sourcils. Il n'y avait pas à s'en dédire: Baptiste subjuguait Anicet, et à quelle fin?
Tout à coup, sur l'écran où passaient les nouveautés de la semaine, on lut:
PARIS:
UN GRAND MARIAGE.
La toile se peignit à l'image de Saint-Philippe-du-Roule. Le cortège nuptial fit mine de sortir de l'église. D'un bond, les spectateurs furent portés devant les nouveaux époux. Dans l'encadrement noir de la porte, on les vit jusqu'à mi-jambes. Anicet reconnut avec stupeur Mirabelle au bras de Pedro Gonzalès. Celui-ci saluait à droite et à gauche, bombait avantageusement la poitrine, et jetait de négligents coups d'œil à l'opérateur du cinéma. Anicet ne songeait guère à lui: il fixait désespérément Mirabelle, droite, le regard perdu, immobile et impénétrable. Il n'aurait sans doute vu quelle; mais Baptiste, davantage maître de soi-même, lui signala d'une voix blanche la présence au premier plan de la princesse Mérov. Marina, vêtue de noir, tâchait d'exprimer par son maintien les complexes sentiments des héroïnes romanesques au mariage de l'homme aimé. Derrière elle le Bolonais, critique d'art et, au su de tout Paris, amant de la princesse, gardait l'attitude correcte et tendre qu'il croyait d'occasion.
L'orchestre qui s'était jusqu'alors contenté d'un thème montmartrois attaqua sans ménagements la Marche nuptiale de Mendelssohn. Brusquement, Anicet comprit le sens de la scène à laquelle il assistait. Ainsi il avait tout sacrifié, le monde, sa mère, sa maîtresse et plus encore: sa tranquillité, pour que Mirabelle lui échappât avec le premier butor un peu milliardaire qu elle avait trouvé sur son chemin. Ne plus avoir de but dans la vie, savoir qu'aucun espoir n'est permis, aucune erreur possible, et, quand on regarde derrière soi, n'apercevoir plus que les ruines fumantes d'un passé que l'on saccagea soi-même: est-il une situation plus terrible pour un garçon de vingt ans qui s'était choisi une route, un amour? Le triomphe de l'un des sept masques l'eût mille fois moins affligé: il eût pu combattre le vainqueur, rivaliser de séduction avec lui, et cette lutte même eût constitué un intérêt nouveau. Mais avec Pedro Gonzalès il était parfaitement inutile d'engager la bataille.
La marche de Mendelssohn sembla taper à coups de marteau réguliers sur le crâne d'Anicet et voici que l'aventure stupéfiante arriva: Mirabelle tourna la tête, regarda Anicet longuement, sans baisser les yeux et sourit. Ce sourire résuma toute la pitié du monde, la faiblesse des femmes et des mâles, la tristesse de la pauvreté et la résignation, quelle résignation! Les lèvres dessinèrent autour d'un soleil un arc un peu tombant, plus troublant que la moue même du baiser. Comment renoncer à une si tentante beauté? «La belle occasion d'agir!» murmura une voix à son oreille. Anicet tressaillit de se connaître esclave d'une volonté étrangère. Puis il pensa exactement: «Tout ceci n'a duré que le temps d'un éclair.»
Sur l'écran, quelqu'un à qui l'on n'avait tout d'abord pas pris garde, semblait suivre avec passion le mouvement des lèvres de Mire. C'était un personnage de premier plan, aperçu sur le perron de l'église, de telle sorte qu'on n'en voyait que la tête et les épaules. Soudain il se retourna, car il avait pris pour lui le sourire de Mirabelle. Anicet reconnut Omme, plus pâle que le linge sur lequel se peignait son visage. «Il te ressemble», dit Baptiste. Anicet comprit mieux, à le voir sur la face d'un autre, le drame qui se jouait en lui et que, sans doute, ses propres traits devaient trahir. Un instant il s'identifia avec le personnage consterné qui regardait vers lui de la toile, et il ne sut plus se trouver devant un écran ou devant un miroir. Cette image créa en lui une confusion indicible, un trouble singulier à l'idée qu'une glace lui présentait comme son reflet le fantôme d'autrui. Il eut envie d'appeler Omme:Ma douleur, à l'instant précis que l'on put voir rouler, lourdes et lentes, des larmes sur les joues du Physicien. «Tu pleures», affirma Baptiste. Anicet voulut protester: «Ce n'est pas moi, c'est lui!» Mais il sentit rouler, lentes et lourdes sur ses joues, des larmes qui se ramassèrent quelque part au bord de sa mâchoire, hésitèrent, et firent un plongeon dans la nuit.
Omme et Anicet se regardaient fixement dans l'âme, et celui-ci ne savait plus si celui-là n'était pas lui-même qui agissait sous quelque charme magique. Sa personnalité se dissolvait avec un bruit étrange d'orchestre à dix exécutants. Omme, malgré son émoi, demeurait plus ferme et semblait ignorer Anicet. Ce fut lui qui rompit l'illusion en descendant les marches de l'église. Il franchit la grille et tourna dans la ruelle qui longe Saint-Philippe sur le flanc droit.
La douleur mord aussi bien les hommes de science que les autres. Mais ceux-là y sont moins préparés, car la douleur est un cas particulier et ils n'ont accoutumé d'envisager que les cas généraux. Omme cherchait sans grand succès à porter quelque méthode dans l'analyse de ses sentiments. Un premier point lui parut assuré: il subissait un ensemble de sensations pénibles. Il chercha à les localiser, et les énuméra ainsi: un tremblement involontaire des lèvres, une certaine oppression respiratoire, une sorte d'étranglement vers la taille. Il lui vint à l'idée d'assimiler ces sensations à d'autres, antérieures et analogues, mais non pénibles. Il ne leur trouva d'équivalents que dans le désir. Aussi bien, la même image n'avait-elle pas créé en lui ces deux mouvements, désir et désespoir? Parvenu devant ce café Biard où nous avons vu Anicet brûler une lettre, Omme y entra et s'assit à une table.
Pour guérir Omme de sa tristesse, deux solutions s'offraient: oublier Mire ou l'enlever. Les hommes qui ont vécu dans les laboratoires n'imaginent guère que les partis extrêmes. Tout d'abord Omme s'efforça d'oublier la traîtresse. Il s'attaqua à son portrait et tenta le défigurer: il grossit les imperfections du corps et du visage, inventa des tics dont il dota les traits, appela le ridicule à son aide. Peine perdue: à mesure qu'il pourvoyait Mirabelle de défauts, Omme l'aimait davantage pour ces défauts mêmes. Il voulut alors supplanter un sentiment violent par son contraire, transformer sa passion pour Mire en une haine contre son nouvel époux. Mais il ne parvenait point à se représenter Pedro Gonzalès sans voir à ses côtés se dresser l'énigmatique mariée qui bientôt accaparait son attention et ravivait sa douleur. Il essaya de mille façons de reporter sa tendresse sur quelque objet voisin de Mire, rien ne réussit: toujours l'image de Mirabelle, droite, muette, sur le perron de Saint-Philippe regardait Omme, et, lentement, lui souriait. Quel pouvoir sur soi-même Omme eût-il pu garder? Il ne parvenait pas à fixer son esprit, il s'échappait: le monde intérieur lui apparaissait aussi tremblant et brouillé que le semble l'extérieur à qui le regarde à travers un voile de larmes. Avec naïveté Omme soupira: allons, il n'y avait donc qu'à enlever Mirabelle. Mais comment? À cet instant, un génie tourbillonnant prit en pitié le physicien, s'abattit du ciel et posa ses deux mains sur le marbre de la table: «Monsieur désire?»Mirabelle, allait répondre Omme, mais il leva les yeux et reconnut Pol qui attendait une commande de consommation.
Pol, depuis qu'il était l'amant de Traînée, passait au café où elle travaillait le peu de temps libre que lui laissait son métier d'acteur. Cela lui permettait de surveiller Traînée; de s'en donner l'air; de jouer au jaloux, au tyran; de la pincer très fort quand tout le monde le regardait; enfin, de satisfaire le besoin de pitié qui dort dans le cœur de tout homme, en aidant Traînée à servir, encore que cette fille robuste ne parût guère accablée par l'ouvrage: «Pol, dit Omme, aimez-vous toujours Mirabelle?» Pol s'agita d'inquiétude et jeta cinq ou six coups d'œil à sa maîtresse pour voir si elle n'entendait pas. Mais comme elle frottait énergiquement le zinc et chantait une romance triste sur un ton gai, il se rassura, ouvrit la bouche, attendit un instant et prononça: «Peut-être.» Omme lui raconta le spectacle auquel il venait d'assister. La surprise fit perdre toute prudence à Pol, qui s'écria d'une voix aiguë: «Mirabelle mariée!» Ce hurlement coupa tout net la chanson de Traînée. Cette fille, justement indignée, bondit, sans daigner prêter attention à la pile d'assiettes qu elle renversait au passage, et prit à deux mains la tête de Pol qu elle secoua à bras tendus jusqu'à ce que les yeux du patient se missent à rouler dans leurs orbites: «Malheureuse, gémissait-elle, à qui t'es-tu donnée? Voilà, voilà le fruit de ta complaisance coupable. Il pense toujours à cette Mirabelle, malgré ses serments. Je sais bien que j'ai offensé la majesté divine par ma faiblesse et ma lascivité, mais ai-je commis un si grand crime pour être si terriblement punie? Lâche, tu profites de l'infériorité de mon sexe pour me faire souffrir mille morts: va, si je descends au tombeau, tu pourras dire que c'est toi qui m'y auras mise.» Pol commençait à voir toutes choses tourner avec une rapidité hallucinante. Son nœud papillon était tombé à terre, et le sang avait fui son visage. On n'aurait pu dire lequel l'emportait dans le cœur de Pol, du désespoir où la mauvaise nouvelle l'avait plongé, de la crainte des coups ou du regret d'avoir affligé Traînée. Il hoqueta: «Je n'y suis pour rien, Mirabelle m'est égale, c'est Omme l'amoureux, moi, je n'aime pas, je n'aime pas qu'on me fasse mal.» Il y eut sur son visage une telle expression de douleur que Traînée pensa l'avoir étranglé. Elle le lâcha; il tomba assis sur le sol, le regard vague. «Mon Dieu, je l'ai tué!» s'exclama Traînée, et déjà, en signe de deuil, elle commençait à briser la vaisselle, quand le patron du café, ce colosse un peu chauve, Boulard, je crois, se précipita pour sauver son matériel, gifla Traînée, releva Pol d'un coup de pied, ramassa deux petites cuillers, et, se tournant vers Omme, prit la parole en ces termes: «Si je comprends bien la situation, Monsieur, une dame à laquelle vous attachez quelque prix vient de se marier sans votre consentement. Puisque la douceur de vos regards n'a pas su l'en dissuader, il vous faut maintenant, la mort dans l'âme, la ramener par la force à de meilleurs sentiments à votre égard. Seulement vous n'avez guère l'habitude de ce genre d'opérations. Voulez-vous vous fier à moi? J'aurais un petit marché à vous proposer.
—Parlez, dit Omme, qui que vous soyez, envoyé du ciel ou de l'enfer. Je ne puis plus refuser une aide, d'où qu elle vienne.»
Alors Boulard fit signe à deux hommes accoudés au comptoir. Ils vinrent s'asseoir à la table d'Omme, et tous les quatre se mirent à parler à voix basse, les têtes rapprochées, avec tant de mystère que Traînée, se sentant complice, crut bon de prendre un air détaché pour donner le change et reprit sa romance à l'endroit précis qu'elle l'avait interrompue. Pol s'arrogea, sans qu'on l'en eût prié, le rôle important de guetteur, et, de peur que quelqu'un surprît la conférence, surveilla fébrilement les alentours du café. Tout d'un coup, il sursauta et fit signe aux conspirateurs de se taire. Un couple s'avançait en effet dans la ruelle.
C'étaient la princesse Mérov et le Bolonais, bras dessus bras dessous, comme des amoureux de campagne; Marina conservait l'air outragé qu elle avait adopté pour assister au mariage: «Enfin, chère amie, disait le Bolonais, je conçois que vous vous dépitiez de voir l'un de vos soupirants, auquel, si j'ai bien compris, vous ne refusiez pas toute espérance, quitter si rapidement vos chaînes pour en accepter d'autres, il est vrai, légitimes. Mais convenez qu'il me faut de la bonne grâce pour ne point m'offenser du deuil que vous en affichez.
—Tenez, Nicolas, vous parlez le français comme un étranger, votre vocabulaire ignore les mots rares et vos phrases sentent l'allemand, s'embarrassent d'euphémismes, et atteignent à des longueurs qui ne sont point décentes dans la conversation. Vous ne vous faites aucune illusion, j'espère, sur la nature des relations qui m'ont valu de Pedro Gonzalès ce collier de perles que Paris m'envie. Quant au charme de ce galant homme, c'est celui que donnent toujours quatre cent mille livres de rentes, et vous devriez rougir de forcer une femme à s'en expliquer. Mais enfin, ce qui me met l'âme en navrance...
—Pardon.
—Vous comprenez moins bien encore le français que vous ne le parlez. Je disais donc que ce qui me chagrine, c'est de me voir préférer cette insignifiante de B* incapable de tenir un rang digne de sa fortune. Ne se compromet-elle pas, dit-on, dans des hôtels de dernier ordre avec ce petit Anicet, vous savez, cet enfant qui fait des vers diaprés? Elle a dû courir après lui, car, de notoriété publique, il ne vivait que pour moi (qui l'ai toujours tenu à l'écart), et a suffisamment d'esprit, malgré son jeune âge, pour ne pas s'entêter d'une personne aussi peu cérébrale. Elle n'a seulement jamais lu Verlaine.»
Le Bolonais parut soudain beaucoup plus intéressé: «Racontez-moi donc, Rina mia, ce que vous connaissez de cette aventure. Je suis friand de ces histoires, tout à fait extraordinaires pour nous autres, Américains vertueux. Vous dites que Monsieur Anicet...»
Tout en parlant, ils étaient parvenus dans la rue de la Baume. Marina fit halte devant un petit hôtel: «Voilà, s'écria-t-elle, le lieu dans lequel ma rivale croit désormais pouvoir impunément couler des jours heureux avec celui quelle m'a ravi par je ne sais quels artifices. Mais, dussent les pierres de ces murs le lui redire, je fais serment devant elles de reprendre mon Pedro auquel les yeux atones de cette niaise ne feront pas oublier longtemps mes nitides regards.»
Les murs n'entendirent plus parler de la revanche de Marina jusqu'au dimanche suivant, à l'heure des vêpres. Quand les cloches du Roule sonnèrent l'office, le chauffeur se présenta devant Pedro Gonzalès, et lui annonça que la voiture, endommagée, ne pourrait marcher de l'après-midi. Puis il descendit retrouver les trois domestiques qui n'étaient pas de sortie ce jour-là, échangea avec eux quelques mots à voix basse, et regarda par la fenêtre ce qui se passait dans la rue. Deux hommes faisaient les cent pas sur le trottoir, ils levèrent la tête et firent un signe d'intelligence au chauffeur. Juste en face de l'hôtel Gonzalès, une femme, grande, les traits cachés par une épaisse voilette, semblait attendre quelqu'un. Les deux promeneurs cherchaient à la dévisager et s'irritaient entre eux de cette présence intempestive. Un petit télégraphiste parut, marcha droit à l'hôtel Gonzalès, sonna, attendit et disparut dans la maison. Il était à peine ressorti, que Pedro Gonzalès surgit sur le seuil, un télégramme à la main, l'air contrarié et s'avança jusqu'au milieu de la chaussée comme pour chercher un taxi. Un des deux guetteurs s'apprêta à lui emboîter le pas. Mais, au vif étonnement de cet homme, la femme voilée toucha le bras de Pedro. Celui-ci se retourna, salua, s'enquit des désirs de la dame. Elle leva sa voilette et le suiveur entendit Gonzalès s'écrier: «Marina! vous ici!» Le couple entra en grande conversation: la femme priait l'homme de lui accorder quelque chose, qu'il refusait avec un air effrayé. Néanmoins, Pedro cédait visiblement. Marina prit tout à coup son bras, et tous deux s'éloignèrent dans la direction de Saint-Philippe. Le suiveur, derrière eux, manifestait un grand embarras. Il fit signe à son compagnon de demeurer. Le couple le mena dans la petite ruelle qui longe l'église du Roule. Là Marina montrai du doigt à son compagnon un hôtel meublé de peu d'apparence, au rez-de-chaussée duquel s'ouvrait un café Biard. Pedro protesta: «Tu es folle.» Mais elle insista, et tous deux pénétrèrent dans l'hôtel. Le suiveur entra dans le Biard. Omme et Boulard l'y attendaient: «Eh bien, dit le patron, l'homme est-il dans nos mains?
—Je n'ai pas pu m'en saisir», répondit l'inconnu.
Il raconta ce qui s'était passé:
«Ah! ah! prononça d'un air joyeux Boulard, s'il est dans la taule, il n'en ressortira pas de sitôt. Au travail.» Omme, dont le visage pâle et grave portait la marque des désordres de l'amour, mit sur ses épaules une grande cape à collet de soie noire et sur sa tête un chapeau haut de forme. Puis tous trois se dirigèrent vers l'hôtel Gonzalès.
Or, dans une rue latérale qui mène du boulevard Haussmann à proximité de cet hôtel, marchaient deux jeunes gens, l'un pensif et la tête penchée, l'autre le doigt levé comme pour un sermon: «Anicet, disait Baptiste, voici l'instant de te présenter devant Mire. Si l'inaction te pèse, secoue-la. Qu'on sache que tu n'as pas renoncé à la course. La conquête de Mirabelle n'est qu'un épisode, ne l'oublie pas, et au fond, peu importe la mijaurée, mais c'est le premier pas de ta vie vers une fin mystérieuse, que peut-être j'entrevois.» Anicet se sentit pareil à l'acteur, sur le point d'entrer en scène pour un rôle qu'on vient de lui confier et qu'il n'a point lu. Il éprouvait le vertige de la catastrophe: si tout à coup il n'allait savoir que dire à Mirabelle, comment se tenir sur les planches. Il craignait le ridicule et tremblait d'aimer véritablement celle qui en serait témoin. Il redoutait surtout de la trouver trop belle. Un autre point le torturait: quel intérêt avait donc Baptiste à le jeter ainsi au milieu de l'action? Mais il n'eut point le temps d'y réfléchir. «Va», dit Baptiste, en indiquant l'hôtel Gonzalès.
Ces divers mouvements se combinèrent de telle sorte qu'au moment où le guetteur resté pour surveiller la maison s'avançait de gauche vers Omme, Boulard et leur acolyte qui arrivaient de droite, Anicet, au milieu, pénétrait dans l'Hôtel, centre de toutes ces préoccupations. «Enfer et damnation!» s'écria Boulard à ce spectacle. En haut, dans un coin de la toile, les bras croisés, le sourire énigmatique, Baptiste semblait le génie directeur de l'aventure.
Mais Anicet ne savait pas de quelle attention il était l'objet, et regardait devant soi l'ombre fraîche qui mène aux appartements de la déesse.
Une odeur fraîche comme l'anis révéla tout d'abord à l'indécis Anicet, au moment qu'il se trouva sur le seuil d'une pièce aux jalousies baissées, la présence de la dame et l'abandon que cette belle mettait à le recevoir. Il aperçut Mire, assise devant sa table à coiffer, de l'autre côté de l'Océan Pacifique, redoutable espace de laine moutonnante, tapis pentagonal qui escaladait obliquement la pièce des pieds du jeune homme à ceux de l'infidèle. Celle-ci ne se retourna pas, continua de dénatter ses cheveux noirs, et regarda l'intrus dans le miroir du meuble de toilette. À l'idée quelle le voyait dans ce petit cercle à l'opposé de sa situation comme une minuscule marionnette cassée par le respect, alors qu'il n'y apercevait que la figure de Mire et ses yeux d'argent, Anicet se troubla comme s'il s'était senti enlevé par la baguette d'un enchanteur et transporté dans un domaine virtuel, là-bas, au-delà des murs et des mers. Il s'en trouva léger, léger, comme un homme un peu gris. Le visage dans la glace fixa ses regards sur Anicet. Un dialogue s'établit entre la tête coupée et l'image lointaine: «Vous excuserez, disait le miroir, un pareil négligé. Mais il paraît sur vos traits l'embarras de quelqu'un qui ne sait que dire et qui pourtant en a gros sur le cœur.
—Madame Mirabelle... voulut commencer le personnage qui parlait sans l'ordre d'Anicet.