—Votre trouble m'amuse, mon ami, et je ne suis point assez sotte pour l'attribuer, comme vous voudriez que je fisse, à l'intimité de cet accueil. La vérité ne m'échappe pas: vous arrivez ici comme un provincial dans la capitale, avec un lot de reproches ruminés dans l'isolement de tous les Saint-Flour. Une autre se contenterait de faire la coquette, de vous embarrasser par ses mines et de vous renvoyer les bras chargés de vos récriminations informulées. Moi, mon cher, je prends la bête par les cornes. L'Anicet qui se présente à moi n'ose pas me crier ce qu'il pense d'un mariage fauteur je sais de quel désarroi.
—Mire, dit le reflet, vous ignorez tout du mal que vous m'avez fait. Comment connaîtriez-vous le désordre d'une vie, désormais désorientée?
—Hé, vous avais-je demandé votre foi? Il y a des gens, ma parole, qui ne doutent de rien. Tant que quelqu'un ne m'aura pas forcée à l'aimer, dois-je avoir le préjugé de l'amour? Vous vous faites gloire de tous les honneurs, les patriotismes, les sentiments, les affections dont vous vous êtes débarrassé, et je n'aurais pas le droit de m'être affranchie des quelques scrupules qui vous font encore souffrir? Vous n'y pensez pas. D'ailleurs, qu'y a-t-il de changé? Je vous le demande un peu. Je me suis mariée parce que j'avais besoin d'argent, et qu'aucun de vous, même Bleu, n'était capable de satisfaire à mes exigences et de me donner le luxe sans lequel je ne puis vivre. Mais je ne compte pas pour cela me priver d'une cour qui m'était agréable. Je la réunirai encore, et ici même, devant mon MARI; vous n'allez pas protester au nom de la vertu et de la fidélité conjugale peut-être? On ne sait jamais avec des gens comme vous.
—Mirabelle, j'étais prêt à tout pour vous plaire.
—Prêt à tout, Anicet, mais non point à tout faire. Savez-vous que je suis un être surnaturel qui partout peut vous entendre parler ou penser? Je me souviens de votre niais étonnement quand vous m'avez découvert une vie semblable à celle de tout le monde. Je vous paraissais abaissée d'avoir un appartement, des domestiques, une place, un point et non pour demeure l'espace métaphysique dans lequel vous me dispersiez quand je disparaissais de votre champ visuel. Combien de fois ai-je dû hausser les épaules quand vous parliez de votre décision, de l'action, de l'énergie. Vous n'avez même pas conscience de votre inertie, il n'y a rien à faire de vous. Vous pérorez: «Agir, agir» et qu'attendez-vous? Je vous écoute bourdonner: «Je répéterai pour en rire la formule avec laquelle un homme d'un autre temps a cru stigmatiser le nôtre: De mon temps on n'arrivait pas. Je vais, moi, m'efforcer d'arriver.» Belle résolution que vous ne pourrez jamais que formuler. Vous êtes singulièrement fait pour un arriviste. Je vous le dit: je ne puis vivre que dans la richesse, et j'aurais trop longtemps à l'attendre de vous. Mon époux est un rustre avisé; il a fait sept fois fortune dans des pays insensés et six fois déjà il a perdu jusqu'au dernier sou. «Vous serez ma septième ruine», m'a-t-il dit le soir de nos noces. J'y compte bien.
—Mirabelle, il eût suffi que vous me disiez...
—Je n'avais rien à vous dire. Il suffisait que je voulusse de l'argent. Je sais ce que c'est que de mourir de faim. Ça m'est arrivé plusieurs fois dans divers greniers. Moi aussi, j'ai eu les mains gercées, j'ai claqué des dents, j'ai manqué de charbon. Les ateliers où on pose pour un fou qui travaille sans manger, les heures entre des murs décrépits, les consolations, les supplices à quelques-uns, les esthétiques à la hâte, les toiles vendues pour un morceau de pain, c'est bien fini, je vous le jure. Regardez mes doigts de cornaline, mes doigts sanctifiés par les crèmes. Je vous dis que je suis une déesse ou quelque chose d'approchant. Vous n'imaginez tout de même pas que vous allez mettre en garni la Beauté. La Beauté? Vous avez bien cru que j'étais cette fille un peu démente qu'on représente dans toutes les mythologies avec des yeux blancs de statue. Vous ne démêlerez jamais ce mystère, ni de qui je tiens ce pouvoir magique d'épier tout et cependant de demeurer Madame Gonzalès dans ce petit hôtel du Roule. Qui sait? On a vu tellement de choses étranges. Il ne faudrait pas mettre sa main au feu que Mirabelle n'est pas l'idéal de tous les hommes de votre âge, qu'elle n'est pas cette qualité supérieure qui s'attache à mille et mille objets et les fait brillants pour l'esprit de la splendeur de la vie et du sang. Il ne faudrait pas non plus donner sa tête à couper qu elle n'est pas la première aventurière venue que votre jeunesse, les soucis de quelques hommes un peu déséquilibrés par l'enthousiasme, le dérèglement de leur sensibilité, revêtent d'un prestige emprunté et déguisent en divinité comme ils feraient n'importe quelle étoile de café-concert. Mais, quelle que soit la personnalité qu'il vous plaise de m'attribuer, j'ai le droit de disposer de moi-même, je ne vous ai rien promis, je suis libre comme l'air, et je ris assez fort de vous voir me faire la morale. Après tout, vous avez eu le temps de me conquérir.
—Mirabelle, ô Mire! Ne savez-vous pas que pour vous, sans réfléchir, au premier signe, un beau matin j'ai gâché ma vie? Que me reste-t-il si vous me faites faux-bond? Tout d'un coup, au plein cœur de ma joie, la branche casse. Il n'y a pas de raison pour que tôt ou tard je retrouve jamais le sens perdu de la phrase interrompue. De quelque côté que je me tourne, je ne trouve que le désert. En attendant mieux, il y a les oasis. À la fin on se lasse des enthousiasmes partiels, par ci, par là, entre deux accablements à n'en plus finir. Le plus simple, si on en avait le courage, ce serait de se tuer.»
Mirabelle ouvrit le tiroir de droite de la table à coiffer, en sortit un revolver et le posa sur le marbre.
«Vous n'avez qu'à essayer», dit-elle.
—Mire, voici que j'ai avancé jusqu'à vous et que je me tiens à vos côtés,grandeur naturecomme un homme et non comme l'image hésitante et diminuée que vous aviez de moi tout à l'heure. Je suis près de vous, droit comme quelqu'un qui n'en a plus pour très longtemps à vivre. L'arme peut dormir sur la table sans que je rougisse de ridicule. Il eût été sans doute théâtral de se tuer en réponse à votre défi. Mais j'ai le courage de résister à la provocation, et je sais courir le risque d'être perdu par là même à vos yeux. C'est pour vous conquérir que je suis venu ici, je n'ai pas abandonné tout espoir et je ne faillirai pas à la tâche que je me suis assignée.
De quel nom désigner le plaisir que vous prenez tour à tour à vous présenter à moi comme une fille ou comme une abstraction? Ah! vous perdez votre temps, je vous l'affirme; car les yeux fermés je veux jurer que Mirabelle est la déesse à qui mes jours sont consacrés. Qu'est-ce que cela peut bien me faire, je vous le demande, la source du pouvoir qui vous est dévolu? Vos yeux me suffisent à expliquer les miracles, les prestidigitations, les envoûtements, les morts. Vos paroles ne me troublent pas davantage que vos dilemmes. Je sais bien que j'ai barre sur vous, vous aurez beau en disconvenir. Ce n'est pas pour rien que je vous ai donné ma vie, ma place au soleil, tout ce que je pouvais employer à soulever des mondes et qui n'est plus capable aujourd'hui que de se soumettre à vous. Vous prétendez ne m'avoir rien promis; ce n'est pas de ma faute tout de même si vous vivez, si vous vous êtes manifestée à moi, si vous vous êtes imposée à mon cœur. Vous, la Beauté du jour, la Merveille du Temps, vous vous êtes révélée à moi pour me posséder, consciemment, et si vous vouliez que je ne prisse pas la fièvre à vous voir, si vous vouliez m'échapper par la suite, vous n'aviez qu'à me fuir ou à ne pas exister. Dieu merci, avant de vous connaître, je savais une autre beauté, moins fraîche, sans doute, et moins attirante, mais qui se laissait approcher. Puisqu'il vous est donné de lire à tout instant dans mon âme, et que depuis des mois aucun des plus secrets mouvements de mon être n'a pu se dissimuler à vos yeux, comment osez-vous prétendre que je n'ai rien fait pour vous gagner? Vous n'exigeriez pas l'hommage sans valeur d'un homme qui accomplit pour une femme une action qu'il juge insignifiante; il vous faut, n'est-ce pas, l'acte qui engage dangereusement le cœur de l'audacieux. Quand vous m'avez connu, j'avais une conception du monde, mais il m'eût été facile de deviner quels hommages vous aimiez et quels gestes il fallait pour vous conquérir. J'eusse été cet acteur qu'on applaudit toujours et qui devient le mari de toutes les petites bourgeoises. N'attendiez-vous pas mieux de moi? Par la passion que j'ai mise à vous chercher, j'ai réformé tout en moi-même, jusqu'à ma propre sensibilité. Le chemin pour venir d'où j'étais jusqu'à vous n'était pas peu de chose et vaut que vous lui jetiez un coup d'œil rétrospectif. Songez que je sors, comme d'une forêt, de l'époque où l'on regardait en soi à l'aide d'un système de miroirs. Alors on n'attachait pas d'importance au but poursuivi. On ne se plaisait qu'à la méthode employée pour l'atteindre. Le monde était gouverné par des esprits qui raisonnaient sur eux-mêmes. C'était l'époque des solutions élégantes, on ne discutait même plus la formule:l'Art pour l'Art, on l'inscrivait tout comme une autre au fronton des édifices publics. Pour devenir grand homme, il fallait trouver des recettes. Les poètes étaient des sortes de Brillat-Savarins. On séparait les sensations, on les comparaît, on les confondait. La physiologie avait bon dos. Si vous aviez été de ce temps-là, vous m'eussiez aimé pour avoir découvert une épice ou la manière de s'en servir. Je ne connaissais que cet univers, ses pontifes, ses lois, sonmodus vivendi.Tout à coup, au milieu de ce paysage coutumier, je rencontrai un être prodigieux qui ne se souciait d'aucun de ces raffinements et dont la beauté me parut si nouvelle que tout d'abord je ne pus parvenir à fixer ses traits dans ma mémoire. Vous eussiez ri de moi, Mirabelle, si je vous avais adressé les hommages auxquels j'étais accoutumé. Songez que mes aînés, épris d'autres images, vous eussent probablement trouvée laide et n'auraient pas compris ce charme de phare qui m'enivre plus qu'il n'est de raison. Pour parvenir dans votre orbe, quel labeur de tous les instants s'imposait à moi! Il m'a fallu pendant des semaines surveiller le plus léger mouvement de mon cœur. J'ai jeté mes yeux pour en mettre de neufs. J'ai appris à m'émouvoir de mille grâces qui me paraissaient exécrables. Plus fort que cet autre qui reconstruisit le monde, je me suis rebâti moi-même. Il s'agit bien maintenant de l'art pour l'art, il s'agit bien de s'extasier devant une méthode. Vous qui avez plongé dans mon cœur sans m'en demander la permission, vous y avez vu, écrite dans ma substance même, cette phrase qui synthétise votre propre idéal: la fin justifie les moyens. Moyens, vieilles divinités déchues. Rien à l'extérieur ne paraissait du travail qui s'accomplissait en moi. Je semblais un personnage inerte, et malgré votre science féerique, vous vous trompiez. Attendez un peu que le mur craque, briques de tous les côtés, et vous saurez ce qu'il y avait derrière cette immobilité sournoise. Cela fait un beau changement sur la terre, Mirabelle: plus de problèmes à résoudre puisqu'ils ne se posent plus. Je ne m'embarrasse plus des difficultés qui faisaient jusqu'à présent la nourriture des hommes. Je ne veux plus être qu'une machine à atteindre les buts. Au rebut, les vieilles psychologies, les remords, les consciences, les préjugés et les absences de préjugés d'un seul bloc. Dans ce monde neuf, où je marche avec naïveté, personne n'a jamais entendu parler de tout cela. Il paraît qu'au Japon[1]les prêtres honorent des morales et des sentiments. Ce sont sans doute des bêtes à laine. Il est bien question maintenant de discuter la vie. Je suis pareil au garçon d'hôtel qui fait marcher l'ascenseur. Qu'est-ce que vous voulez que ça lui fasse, ce qu il y a dans la cave, et ce qui meut cette colonne qui le soutient, et tous ces câbles trop compliqués pour qu'on y cherche quelque chose qui ait le sens commun. L'important, c'est le bouton de montée, et je ne sais rien d'autre que ceci: je vais au quatrième étage où il y a la chambre 143, et dans la chambre 143 Madame Mire, plus belle que les cataclysmes qui ravagent mon corps quand il est devant elle.
—Anicet, vous oubliez votre rôle et le mien. N'êtes-vous pas entré ici le désespoir au cœur?
—Je ne sais pas ce que vous voulez dire avec ce mot que je n'ai jamais entendu, si ce n'est en rêve. Je ne démêle plus ce qui est tragique de votre chevelure défaite. Elle demeure la seule réalité avec la tache blanche de votre robe et cette table, dans le jour trouble qui vient des persiennes, à laquelle vous êtes assise, qui vous prolonge comme une chair nouvelle. Ce mouvement insensé qui me porte vers vous, je ne puis plus l'appeler désir, ni d'aucun nom humain. On trouverait encore de beaux rugissements dans ma gorge pour enrichir le dictionnaire de la galanterie, quelques cris uniformes qu'on ne peut pas figurer sur le papier. Il n'est plus temps de raffiner sur l'amour. On dit que c'est un enfant avec des ailes, et sur les ailes il y a des miroirs, des lacs, des paysages alpestres, des chansons pour les jours de pluie. Je n'en sais rien, je crois ne plus pouvoir prononcer le nom de ce dieu. D'ailleurs, qu'est-ce que je crois? Encore un mot comme une peau de bique abandonnée, pas plus de signification que dans un coup de poing. Ne comprenez-vous pas que j'arrache de moi tous les mots, comme des dents, pour perdre toute intelligence, toute sensibilité, toute raison, tout jugement, et me réduire à n'être qu'une volonté. Madame?»
À vrai dire, on devait éprouver quelque vertige à demeurer tout en haut de la salle, sous le cône de lumière et près de la table à coiffer, car Anicet semblait chanceler au bord de quelque abîme. La chevelure de Mire tournait, tournait comme une sirène électrique et les yeux de Mire n'étaient plus que des facettes métalliques, plates et obscures sur lesquelles les rayons du jour prenaient des directions hasardeuses, s'entrecroisaient soudain en un lacis de lettres et de chiffres incompréhensibles qui peut-être expliquaient l'Univers, mais n'arrivaient pas à intriguer Anicet.
Sans savoir quel trouble la rendait hésitante, le jeune homme entendit venir à soi la voix d'un phonographe: «Anicet, prenez garde à vous-même, je vous l'ai dit, rien n'est changé. Ce mariage n'a rien brisé. Il est temps encore de me conquérir. Vous avez autant de chances qu'un autre, ah! mon ami, que n'importe quel autre. Mais prenez garde à vous, et à moi-même qui ne sais plus trop d'où vient cette chaleur dans la pièce, et ce besoin d'air par moments.»
Le grand éclat que fit la porte en s'ouvrant interrompit Mirabelle, et tout à coup les valeurs se renversèrent: les protagonistes devinrent les spectateurs, le sens de la chambre changea. Le haut de la page se trouva vers le seuil. D'en bas, Anicet et Mirabelle y virent se dresser, la main gauche sur le battant ouvert, un grand personnage masqué de velours, coiffé d'un haut-de-forme et drapé dans une cape à collet. Il serrait dans sa main droite un poignard et prit le ton narquois des traîtres pour prononcer avec à-propos:
«Bonjour, Madame.
—Mon Dieu, qu'est cette mascarade? Mon cher Omme, vous faites vos entrées sans grand art. Mais vous devez étouffer, un après-midi d'été, sous un tel accoutrement.
—La température, répondit Omme qui perdit le ton railleur, n'est sensible à l'esprit qu'en raison inverse des préoccupations qui l'animent. Or je porte sur mon cœur la Cordillère des Andes en guise de sautoir. Un manteau de plus ou de moins ne change pas grand chose à la situation.
—Expliquez-vous plus clairement, dit Mire, ne portez-vous pas, en plus du poids de vos soucis, un poignard d'aspect redoutable?
—Sa lame n'est pas plus cruelle ni plus froide que vous. Elle m'aidera à me venger de vos perfidies.
—Vous avez le dessein, sans doute, de m'immoler, comme on dit dans votre style, à votre juste ressentiment ou courroux. Je vous en prie, faites.
—Taisez-vous, parjure, je viens vous ravir aux mains impures auxquelles vous vous êtes abandonnée. La beauté aux mains des marchands! J'ai quitté mon laboratoire, mes routines, mes petits sentiments de tous les jours, mes éprouvettes; il n'y avait pas une minute à perdre, rien à gagner à l'hésitation. L'entreprise méritait ce costume et l'explique. Me voici sorti de ma peau et revêtu du physique de l'emploi. Ne craignez rien: on a prévu les contre-temps, les surprises, les anicroches. Mes complices, prêts à accourir au premier signal, m'attendent à la porte dans un taxi. Tous vos domestiques sont achetés. Votre mari qui est en notre pouvoir, ne reviendra pas de sitôt. Ainsi vous n'avez qu'à me suivre sans résistance. Excusez-moi, Monsieur Anicet, d'interrompre ce tête à tête d'une façon un peu brutale.
—Non, dit Anicet, je ne vous excuse pas, et vous prévient que Madame ne vous suivra que de son plein gré ou que...
—Hé, vous prenez la mouche! L'habitude des problèmes m'a donné la faculté d'envisager toutes les possibilités. Celle de votre résistance n'est donc pas, dans le cas présent, pour me surprendre ni me déconcerter. Je possède ici son remède, et c'est ce poignard dont l'emploi n'apparaissait tout d'abord pas à Madame Mirabelle. Il saura vous inviter à la prudence et à la patience.
—Vos menaces ne m'empêcheront pas...
—Qu'à cela ne tienne!» dit Omme, et il s'avança vers Anicet le poignard levé. Le jeune homme lut dans les yeux de son adversaire, la résolution de frapper sa main se crispa sur le bord de la table à coiffer (car sa main était naturellement peureuse), et le sort voulut que sa paume sentît un objet métallique sur le meuble. L'instinct de défense le lui fit saisir et quand l'idéerevolverse forma dans sa conscience, il avait déjà tiré: Omme gisait à ses pieds comme un pauvre savant lequel est une fois sorti de ses habitudes avec toute l'ingénuité d'un amoureux de quarante ans. L'esprit d'Anicet avait quelque retard sur les événements, il en résulta qu'une sorte d'hébétude flotta comme le petit nuage de fumée du coup de revolver. À vrai dire c'est peu de chose qu'une vie humaine. Encore faut-il s'attendre à en détruire une. La mort d'Omme n'émouvait point Anicet, mais seulement qu'elle eût été si brusque et sans préparation psychologique. Les suites de son acte lui échappaient, ou plutôt il ne les imaginait pas encore. Déjà Mirabelle avait enlevé au cadavre son poignard, sa cape et son chapeau. Elle les donna rapidement à Anicet: «Tenez, déguisez-vous, et mettez le loup que vous avez sûrement dans votre poche.» Pendant qu'il obéissait sans comprendre, Mire avait fermé la porte à clef, ouvert une armoire à robes, pris la grande étoffe qui abritait les vêtements, jeté l'étoffe sur Omme et roulé le mort dans ce linceul. Elle regarda le vivant et dit: «Il était à peu près de votre taille.» Dans le moment qu Anicet saisissait l'étrangeté de cet imparfait, quelqu'un secoua la porte du dehors avec des jurons et des menaces. «Ouvrez», souffla Mirabelle au jeune homme. Il se soumit sans bien comprendre. Boulard et ses deux acolytes bondirent dans la pièce, tandis que dans l'antichambre un domestique faisait le guet. Boulard soupira de soulagement en apercevant Anicet: «Je croyais qu'il vous était arrivé malheur, ce coup de revolver...» Anicet eut quelque peine à comprendre qu'on le prenait pour Omme, il eut même envie de détromper son interlocuteur. Celui-ci ne lui en laissa pas le temps: «Ah! reprit-il, vous avez déjà empaqueté le Monsieur. Mince, ça ne doit pas être votre coup d'essai. Chargez le bibelot, les enfants, nous n'aurons plus à nous occuper que de la princesse. Ma belle dame, il vaut mieux faire risette et nous suivre.
—Monsieur, dit Mirabelle avec assurance, à la suite de notre conversation, il y a eu quelques modifications apportées aux intentions primitives de Monsieur.» Elle désignait Anicet. «Nous avons convenu tous les deux que je resterai ici.» Boulard, déconcerté, regarda le faux Omme d'un air interrogatif. Anicet sentit qu'il fallait répondre: il abaissa la tête en signe d'assentiment. «En ce cas, dit Boulard, on n'a plus qu'à filer avec le colis. Mes hommages, ma belle dame, et pardon excuse. En douce, mes fils, en douce. Après vous, Monseigneur». Il s'effaça pour laisser sortir Anicet.
Mirabelle resta seule devant son miroir. Elle écouta s'éloigner les pas dans le couloir. Puis l'escalier craqua. Puis la porte s'ouvrit et se ferma. Au dehors on entendit le démarrage d'une automobile. Alors, Mirabelle éclata de rire et releva ses cheveux: «Décidément, dit-elle, ces gens-là ne sont pas forts. Je ne donnerais pas cher de la vie du petit Anicet quand le subterfuge se découvrira. Quel jeune sot tout de même! Deux fois je me suis trouvée à sa merci: la première, quand nous étions seuls, mais il n'a pas eu assez d'audace; la seconde, à l'instant même, quand il pouvait me faire entraîner par ces hommes, mais il n'a pas eu assez de présence d'esprit. On ne fera jamais rien de cet enfant.»
Il y eut encore une discussion très vive entre Mire et son miroir. Elle sonna, et le geste qu elle fit pour atteindre le bouton laissa voir son bras, le plus beau serpent de la terre. «Anne, dit Mirabelle à la femme de chambre, à partir d'aujourd'hui vos gages sont doublés. Vous me préviendrez immédiatement quand Monsieur rentrera.»
[1]Tous les pays sont dans la nature. (Note des Éditeurs).
[1]Tous les pays sont dans la nature. (Note des Éditeurs).
On tient facilement à cinq dans un taxi, mais quand le cinquième est un mort, il ne met aucune bonne volonté à plier ses jambes sous la banquette. L'effort que fit Boulard pour rappeler le cadavre aux bienséances amena la chute du masque de feu Monsieur le physicien Omme et l'apparition au-dessus du loup noir de son visage affligé pour l'instant, et probablement l'éternité, d'une expression si stupide, qu'Anicet se mit à rire comme s'il avait deviné le fin mot d'une plaisanterie un peu subtile. Le cafetier démasqua brusquement le jeune homme de la main gauche tandis que de la droite il lui saisissait les poignets: «Il y a erreur sur la personne, à ce qu'il paraît, dit-il. Mais qu'à cela ne tienne, mon joli Monsieur (quoi qu'on ne puisse pas prétendre que vous soyez précisément joli), vous payerez aussi bien qu'un autre. Cette petite expédition ne vous coûtera que la bagatelle de dix mille francs; admirez mon honnêteté, je ne vous demande que la somme promise par votre victime. Ce n'est pas cher acheter notre silence.» Les deux comparses avaient tiré leurs revolvers. On roulait. Par la glace de devant on apercevait à côté du chauffeur Monsieur Pol effaré (il avait fait le guet pendant l'affaire), qui tâchait d'exprimer à Anicet son innocence en tout cela. «Je regrette, dit Anicet, de mal récompenser votre vertu, mais il ne me reste plus un centime; je suis d'ailleurs fort heureux de vous rencontrer car vous allez m'éviter la peine d'un suicide, toujours romantique et bien fatigant à mettre en scène. Je suis à vous, Messieurs.» Un vif embarras parut sur le visage des trois complices: «On vous arrangerait volontiers, reprit Boulard, mais ça n'est pas tout ça, il faut que nous rentrions dans notre argent. Nous n'avons pas travaillé pour des prunes. À quoi pourrait-on bien vous employer? Les enfants, fouillez donc notre client.» L'un des acolytes palpa les poches d'Omme, il retira de l'une d'elles un portefeuille et de celui-ci dix billets de mille francs, et mille francs en billets de cent. Boulard partagea les dix mille francs avec ses deux camarades, puis, gardant devant lui les dix billets de cent, il demanda: «Une simple question, cher Monsieur: vous y connaissez-vous en peinture?—Mon Dieu, dit Anicet, vous êtes bien curieux, mais je ne vous dissimulerai pas que j'ai été l'ami de tout ce qu'il y a de mieux en fait de peintres et que ça m'a donné une teinture d'éducation artistique.—Parfait, parfait, vous êtes donc l'homme que je cherchais. Prenez toujours ces mille balles, histoire de vous intéresser à nos petites opérations et de vous enlever vos idées noires, et, puisque nous sommes arrivés, descendez donc avec moi, que nous parlions affaires dans un endroit tranquille. Si vous n'êtes pas sage, je vous brûle. Descendez, cher ami.»
Anicet sortit de la voiture et se trouva devant un café Biard qu'il reconnut; Monsieur Pol déjà en tenait la porte ouverte. Boulard parut à son tour, se tourna vers les deux hommes demeurés dans le taxi et leur recommanda de mener le bourgeois à destination.
Quand Traînée vit entrer Anicet, elle poussa un grand cri et s'évanouit derrière le comptoir. Pol se précipita vers elle en s'arrachant les cheveux, mais en route une autre idée le prit et il sortit au pas gymnastique. Personne ne pensa plus à la malheureuse fille.
«Jeune homme, dit Boulard quand ils furent assis, vous avez besoin d'argent, vous êtes à notre merci et avez trop à redouter de la police pour nous dénoncer à elle. Nous formons une petite association, dont le chef est un diplomate en vue auquel nous vous présenterons un jour ou l'autre, association dont le but est d'exploiter les richesses du quartier du Roule. Malheureusement aucun de nous ne se connaît en peinture et nos rabatteurs nous signalent de Jolis coups chez des marchands de tableaux. Voyez-vous que nous fassions main basse sur des croûtes? Vous comprenez comment vous pouvez nous être utile; on touche, vous vous en êtes aperçu, d'assez beaux dividendes, et le risque est toujours réduit au minimum grâce à notre grande expérience des affaires. Acceptez-vous mes propositions?»
Anicet songea aux exigences de Mirabelle: «Je n'ai pas le choix, dit-il, je serai des vôtres.
—Fort bien. Dès ce soir nous vous mettrons à l'épreuve. Nous avons en tête une petite excursion chez un peintre du quartier. C'est pour le compte d'un riche américain qui revend les tableaux aux États-Unis. Notre chef n'en sait rien. Nous agissons cette fois en dehors de lui; il s'agit d'un assez gentil magot. C'est toujours bien payé, le travail pour l'exportation.
—Je suis votre homme, dit Anicet, faites-moi servir un bock.»
Pol cherchait à entrer, mais il s'obstinait à suivre le battan, de la porte dans sa course et sitôt qu'il était dans le café, sortait à nouveau avec lui. Le patron le prit par la peau du cou et cria: «Un bock, imbécile.» Une grande tristesse se peignit sur les traits de Pol qui servit un bock à Anicet. Celui-ci, resté seul derrière sa table, commença à ressentir l'effet des fatigues de la journée. Peu à peu il s'affala sur la banquette et on ne pourrait pas jurer qu'il ne ferma pas les yeux.
Cependant il vit à la table voisine deux consommateurs qui parlaient. C'étaient des maçons ou peut-être des travestis. Le premier avait une fausse barbe, le second un air de fausseté, ou plutôt, non: un air de grande jeunesse.
Le premier dit: «Alors, petit, tu as sauté le pas avec ma femme. Je vais te tuer quand nous serons seuls dans un terrain vague. Auparavant, dis-moi l'effet que ça t'a produit. Moi, je n'ai jamais pu me souvenir de la première fois, parce que ce jour-là j'étais ivre, et peut-être aussi que je n'avais pas bien fait attention.» Le second se retourna sur sa chaise comme une bête en gésine: «À vrai dire j'attendais mieux de la volupté. Elle n'a pas d'excuse d'être si courte et on peut aimer sans cesser de compter les fenêtres: il n'y en a que trois au plus dans les hôtels que vous ou moi pouvons fréquenter avec nos moyens restreints. On entend tout le temps des pas dans la pièce à côté. Le voisin n'a pas de repos, il est comme possédé d'un remord. Tout m'est sensible au moment que je devrais ne plus rien voir. Le vent, est-ce le vent? j'entends sur les persiennes les passages de grandes merveilles ailées qui vont et viennent comme des servantes. Sur le mur, pour ne pas oublier, on a écrit les principales actions à faire: le laitier à payer, les commissions pressées, les visites; les yeux de la femme ne se détachent pas de ces lettres maladroitement tracées à la craie. Elle en parle, ah! j'étais si loin et ces préoccupations me feraient sourire tout au plus entre cinq et sept. Elle m'explique la jalousie, parce que, n'est-ce pas, je ne connais pas ça, je suis neuf comme un sou neuf. «Le plus dur pour une femme du monde c'est de ne pas résister à l'envie de manger les chaises et les rideaux quand son amant le soleil entre dans la chambre des rivales.» C'est bien la peine d'être ce jeune homme ardent quand la partenaire se bouche les oreilles pour ne plus entendre les tourbillons que son ami lui souffle entre haut et bas. Alors on abandonne le lit, et tout est à recommencer. L'amour c'est une mandibule et rien de plus, croyez-moi bien; nous n'en serions pas à nous manger le foie sans cette femme, comme une machine à coudre qui dodeline de la tête d'une façon si délicate et si peu réelle.
—As-tu observé? il y a encore ce moment terrible quand on se réveille et que la femme dort malgré la chaleur. Quel remède trouver alors contre la tristesse, quand on tourne la tête de tous les côtés et qu'on n'aperçoit plus au loin qu'une île déserte comme une noix de coco entre les branches?
—Ne me parlez pas ainsi: si l'amour comporte de pareilles horreurs, moi qui voulais me vouer à lui, comment resterais-je sur la terre?
—C'est bien simple, puisque je te tuerai dans une heure ou deux. Mais tu ne vas prétendre que tu connais l'amour pour les quelques simagrées qui te coûteront la lumière. Il faut avoir vécu avec la femme à ses côtés. Tu ne sais pas quel animal dément tu as caressé par curiosité. Quand on n'y tient plus et qu'il faut bien en passer par elle, elle fait la renchérie, elle ignore tout encore, l'homme l'effraie, elle veut qu'on la courtise. Tu ne t'es jamais vu devant elle, ivre et gauche, les prunelles retournées comme des manches de veston, la gorge peuplée de bêtes étranges et les mains si lourdes; les mains, le pis ce sont les mains. Elle, marche dans la chambre comme si elle allait au Bois de Boulogne. Quand je vois des choses pareilles, je ne me connais plus, je saute sur elle et je la prends par les cheveux. C'est pourquoi elle dit à tout le monde que je la bats et que je la traite comme un caniche. D'autres fois, elle me saisit au milieu d'un cauchemar; si je m'éveille alors, les lèvres encore épaisses de sommeil, elle me tourne entre ses caresses et tout se met à danser. On ne pourrait pas dire l'heure qu'il est ni dans quel appartement des mauvais rêves je souffre un amour sans merci et ne puis retrouver le trèfle à quatre feuilles du repos. Plus tard, les chères complaisances deviennent un devoir coutumier. La femme l'accorde, et ses joies, hypocritement, se consument en soupirs résignés. À peine a-t-elle accompli sa corvée qu elle fait ce geste de la main, si las, pour te repousser loin d'elle. Quand, pour la première fois, on subit cette pression molle, on est comme fou, on se tape la tête contre les murs. Puis l'habitude, oh! l'habitude permet bien des compromissions. Un beau jour les soucis ménagers, démons importuns, pénètrent dans l'alcôve, comme de petites ombres en dents de scie, et entre deux étreintes on se met à parler du compteur à gaz. Cette femme que tu as vue folle, pareille à une flamme, tout à l'heure quand elle léchait tes pieds et tes mains et dansait sur le lit, est en même temps, et il n'y a pas de quoi t'en enorgueillir, cette épouse sans joie pour laquelle tu ne peux avoir qu'un mépris plus écœurant que l'absinthe.»
En regardant plus attentivement les deux interlocuteurs, Anicet remarqua qu'ils étaient vêtus d'étoffes recherchées. Le plus jeune reprit en laissant tomber sa tête sur la table: «Cessez de me broyer le cœur avec la meule des réflexions. Que vais-je devenir si l'amour ne vaut pas la peine de vivre, maintenant que tous les autres vases se sont brisés dans mes mains? Peut-être avez-vous raison en ce qui concerne cette femme, la ménagère sournoise de la capitale. Mais bien souvent j'ai aperçu dans les palaces de grandes tigresses qui montraient les dents, étiraient leurs griffes rétractiles, et dont la chair était plus brune que le désir. Elles respiraient le luxe, comme on dit. Sans doute une fois qu'on les a aimées, ne peut-on plus sortir de leurs traces. Il y a des parfums qu'on ne sent que dans le hall des hôtels de passage.
—Pour qui as-tu donc pris Mirabelle, sinon pour l'une de ces belles étrangères? Croyais-tu qu elle fût seulement une bourgeoise un peu libre? Pour permettre une pareille méprise, il a fallu quelle ne te montrât pas ses cheveux pendant que vos corps tournaient comme des âmes en cage.
—Non, ses cheveux étaient sagement tirés sur les tempes, et elle a pris bien garde de ne pas dévaster sa coiffure.
—Ah! si tu avais vu sa chevelure défaite! Quand elle déploie cette nuit, alors, on connaît sa force. Toutes les puissances de l'enfer grimacent dans cette forêt. On ne peut plus que répéter: Mirabelle, Mirabelle. Quelle faiblesse! et l'on saisit soudain qu'elle vient de très loin à travers les âges et les mers avec ses grands pendants d'oreilles en sel gemme, ce sourire terrible de la chair fendue sur l'os, et ce balancement pendulaire dans la marche comme le mouvement périodique des marées. Il n'y a rien à faire pour lui échapper. Les paquebots sont inutiles, elle les prend en même temps que toi; quand tu te crois libre un bruit te fait te retourner, et c'est l'appel dans ses bras de ce grand rocking-chair qui remue doucement et qui te reprend pour t'empoisonner. Oh! si seulement on pouvait couper tous les cheveux de Mirabelle et les jeter dans l'océan!»
Anicet n'aurait pas cru Pedro Gonzalès si mélancolique. Il était assis devant ce gros homme et il agitait avec des pailles un breuvage douceâtre à demi-consommé. Quand au petit jeune homme dont il avait pris la place, il n'était plus là et personne ne le regrettait.
«L'amour, encore un soleil qui me claque dans les doigts, dit Anicet, c'est à n'y rien comprendre, les autres hommes trouvent pourtant la vie supportable. Imaginez-vous que j'allais m'engager à corps perdu dans une aventure du genre fantastique pour donner des perles à manger à Madame votre épouse. Cela devait commencer par un article sur la peinture moderne, et puis, il y avait au programme un costume collant noir comme ceux qu'on voit au cinéma, et des revolvers confortables, et des cordes à nœuds qui pendent dans la nuit. Tout de même, quel dérangement inutile, si l'amour n'avait que le visage amer que vous me montrez par-dessus la table. J'avais rêvé (on dit rêvé, n'est-ce pas?) des satisfactions singulières l'été dans un immeuble neuf. Quel rôle magnifique aurait tenu la femme, si elle avait voulu. Mais comme mes réparties eussent été plus subtiles que les siennes. Les voisins auraient rougi en nous rencontrant dans l'escalier à cause du bruit de nos jeux de titans. L'âpreté des baisers nous aurait fait goûter comme un alcool divin, comme une menthe fraîche à mourir, l'eau de la Seine prise au robinet. Nous aurions été la fable des fournisseurs, tant et si bien que renonçant à ce délicieux mensonge nous aurions repris notre véritable nature sur les vapeurs qui crachent des lys à travers les mers australes, entre les atolls sanglants qui nous obligent à interrompre nos voluptés pour les regarder passer, paquets de varechs rouges, dans le sillage de nos cœurs.»
Cette image sembla émouvoir profondément les assistants. On crut que Pedro Gonzalès allait parler. Mais une jeune femme maigre et pauvrement vêtue, dont la main gauche retenait sur une poitrine phtisique un châle toujours prêt à s'enfuir, prit la parole en ces termes:
«Monsieur Anicet, je vais vous paraître bien hardie, et sans doute qu'après ma tentative vous direz du mal de moi et toutes sortes d'injures. Je ne sais pas comment expliquer ma démarche, il faudrait imaginer une histoire invraisemblable. J'ai seulement appris qu'on cherchait à vous dissuader d'aimer et alors, sur mon grabat, je me suis souvenue de toutes les tendresses, de tous les serments, de tous les vertiges et je me suis levée pour vous apprendre quel doux ulcère on appelleamour.C'est une maladie qui ronge, un feu qui va de la tête aux pieds et on ne sait pas quel est le moment le meilleur, celui qu'on apaise cette fièvre derrière les rideaux, ou celui quelle bat son plein, quand on est seule et droite à la fenêtre ouverte, avec le linge pendu encore bleu au fil de fer, et que le regard s'en va loin heurter les façades et balayer les trottoirs sans rencontrer l'amant, le délicieux menteur qui sourit si bien dans ses beaux gilets gris perle! Le cher amour ne sait pas décevoir. Monsieur, car il a des cruautés étranges, amères comme les fruits exotiques des petites charrettes.
—Taisez-vous, dit une autre femme dont le visage était dramatiquement peint, l'amour n'est pas cette malsaine résignation. Je l'ai connu sous les climats les plus torrides. Il cherchait la seule aire fraîche du pays et entre les murs de l'ombre le combat commençait comme s'il se fût agi de mourir. Parfois, hors des cases, la vie du couple se jouait. On y pensait bien. Il y avait une hâte fébrile de s'atteindre, de s'étreindre, de bouleverser des yeux trop grands et des lèvres trop mûres. J'ai vécu ces passions sombres et sèches dans le vent des suds. On tremblait toujours d'être découverts, on était lié l'un à l'autre par des complicités sans raison, et parfois il y avait des cavalcades déchaînées contre notre amour. C'est alors que l'homme, le cheval et moi, nous sentions si unis qu'il me fallait parler, parler malgré le soleil vorace et les sablons de l'air à tout instant dans mes gencives.»
Pedro Gonzalès s'agita mollement, le temps nécessaire pour faire penser à la limace, puis il articula non sans peine: «N'écoute pas les femmes, petit, elles te donneront de mauvaises raisons. J'en ai connu une, elle n'avait pas vingt ans et déjà elle était folle.» Il s'arrêta, puis reprit avec un air de fatuité oscillante: «Elle était folle de moi. Alors nous allions aux Acacias sur de grands bais bruns. J'ai oublié tout le reste, sauf pourtant ce qu elle m'a dit au moment de mourir:On n'avait donc plus rien à faire quand on a inventé l'amour?»
Anicet s'entendit tout à coup appeler par une voix très douce derrière lui. Il voulut se retourner, mais des mains de fer sur ses épaules l'empêchèrent de bouger et un inconnu qui grasseyait légèrement lui dit à l'oreille: «L'amour est ta dernière chance. Il n'y a vraiment rien d'autre sur la terre pour t'y retenir. Qui sait? personne n'a pu essayer pour toi de ce philtre et l'expérience des autres ne vaut rien pour toi. Sans doute as-tu tenté déjà ces imparfaites fantaisies qui t'unissaient à des corps comme des grappes de raisin» Les belles filles niaises te lassaient tôt ou tard; tu écoutais leurs voix dénombrer les objets dans la chambre et succinctement énoncer leurs rapports primordiaux: la pendule est sur la cheminée, les persiennes sont fermées mais le jour ne se lève pas encore; j'aimerais des pantoufles de satin; on dit qu'il y a des femmes qui possèdent des trois mille diamants! Cet amour-là est un jeu moins innocent qu'on ne croirait parce qu'on y use de l'ardeur. Mais ce n'est point lui qu'il te faut. Renonce à jamais à ces filles aux yeux vides; sans peine jadis, tu abandonnas Traînée. Elle ne peut même plus occuper tes loisirs. Si tu l'entendais encore parler de la vie, ou exiger de toi cette sensibilité qui pend dans ton cœur comme une feuille morte, tu la tuerais sans en souffrir davantage.
—N'est-elle pas déjà morte? dit Anicet, ou ai-je pris mon désir pour une réalité?»
Un grand cri retentit derrière le comptoir, on vit Traînée se lever, le visage ravagé. Elle roula ses yeux comme des billes, agita comiquement les bras, se prit le cou à deux mains et se secoua jusqu'à en mourir. Quand elle fut tombée, Anicet se mit à rire doucement, parce qu'il savait bien qu'on ne peut pas s'étrangler. La voix reprit derrière lui:
«Te demandas-tu jamais ce que serait pour toi Mirabelle? Avec elle, plus besoin de craindre les bavardages, les contretemps, les contre-sens. Les importunités de la camarade ne peuvent se rencontrer entre ses bras. Prends garde seulement de ne tirer de ses qualités des conclusions fausses et de n'admirer en elle, comme font ceux qui la courtisent, qu'un idéal mal défini. Elle t'échapperait ainsi quelle échappe à tout cet entourage d'artistes. Les artistes font de singulières pétitions de principes... il suffit, tu sauras plus tard. Mais observe tout au moins qu'à une époque où l'on peut, sans déchaîner de tempêtes, nier Dieu, la Patrie, le Foyer, on se ferait arracher les yeux si l'on déclarait que l'art n'existe pas. L'Art, le Beau, sont les dernières divinités des hommes. C'est ainsi que tes rivaux, libres en apparence de préjugés, s'embarrassent dans leur course du poids mort de l'Art, abstraction déifiée, denrée de conserve bonne tout au plus à nourrir les fossiles. Ils commettent cette erreur singulière de prendre Mire pour la Belle, alors qu elle semble laide à bien des gens, et qu elle est en réalité la Femme. Véritablement, Anicet, la Femme est ta dernière planche de salut. Pour la conquérir il faudra te battre, pour la conserver il faudra te battre, pour l'aimer même il faudra te battre: voici l'intérêt que tu peux encore prendre à la vie. Si cela ne te suffisait pas, mon cher ami, il ne te resterait qu'à plier bagage.»
Le motbagagerendit tout très clair, expliqua les énigmes.Bagage, évidemment,bagage.Il flotta dans l'air comme une fumée, s'inscrivit partout, changea le décor. On ne peut pas dire que la signification du motbagagesoit très nette dans l'esprit d'Anicet, mais ce mot claque si bien dans le vent que c'est probablement une étoffe qu'il désigne, une étoffe soyeuse rayée blanc sur blanc. Cet été on ne portera plus que le bagage, si seyant, si léger, le tissu sous lequel les formes restent le mieux imprécises et moulées, et le catalogue cherche vainement l'adjectif:floche.Si je ne me trompe, ce que je prenais pour une écharpe blanche, c'est le faisceau lumineux du projecteur. Il tombe sur la scène du music-hall où personne encore ne danse, de telle sorte que son halo semble pur de toute intention et se projette indifféremment sur le sol comme s'il avait une vie propre. Brusquement on le met en marche, et le voici qui bondit pour chercher l'acteur absent. Il s'attarde au détail d'un portant somptueux que l'obscurité dérobe mais que le projecteur livre partiellement à notre curiosité. Le gong annonce l'entrée du danseur, personne ne le voit. On sait son nom, sa nationalité, grâce au gros numéro 8 sur le côté de la scène. L'homme et la lumière se précipitent à la recherche l'un de l'autre. Il y a d'abord chassé-croisé, le projecteur ne nous offre que des morceaux de danseur, un bras qui passe, une jambe, un torse, puis grâce à la musique le corps épouse les rayons, et c'est un beau cow-boy, la chemise ouverte, les manches retroussées, qui baigne dans la clarté, au-dessus des planches, et mime on ne sait quel dramatique monologue. On comprend seulement qu'il y va de la vie. Quelle aventure a pu pousser au désespoir l'acteur des prairies occidentales? Le revolver, dans ses mains, effraye. Combien de temps cela dure-t-il? Ces sauts, ces flexions, ces gestes nous charment trop pour nous laisser le loisir de distinguer entre eux. Soudain un coup de revolver anéantit le danseur et la lumière. Il ne reste que les ténèbres et l'odeur de la poudre. Toute la salle se rallume mais la scène est vide et le décor quelconque. Quand l'artistevient saluer, il est fardé, vulgaire au grand Jour, et s'incline trop bas pour quelqu'un qui vient de se tuer. Mal à l'aise, Anicet s'agite sur son strapontin parce qu'il a lu sur le programme le titre de la danse 8: Louange du corps humain. L'afficheur remplace le 8 par un 13. Anicet s'assure ne pas être superstitieux et regarde rapidement le programme:
13.—LA FEMME
On a éteint trop vite pour qu'il en sache davantage.
Les musiques de la suavité modulent les romances que les hommes fredonnent tout bas dans la salle, en précipitant un peu le mouvement. Toutes les danses chantées accourent de l'orchestre et viennent prendre par son côté faible le cœur d'un spectateur debout là-bas, au fond d'une loge. Il n'y a pas un air de music-hall lequel ne soit un souvenir poignant et délicieux pour l'un de ceux qui se taisent quelque part dans la nuit sur les terrasses dorées, près des accoudoirs de velours.
La rampe bleuâtre permet de voir le rideau se fendre comme un cœur. Il s'ouvre sur un autre rideau sombre, uni, lourd, aux plis droits. Un cercle lumineux apparaît tout en haut à gauche, et dans ce cercle une tête de femme. Sans étonnement Anicet reconnaît Mirabelle: il l'attendait. Elle a l'air d'une jolie réclame pour dentifrice. Elle chante en anglais, il ne peut la comprendre parce qu elle ne va pas assez lentement. Cependant au passage il accroche le mot DARLING pareil à une clochette d'argent. Tout d'un coup, la tête s'éteint. Mais elle se rallume plus bas, à droite; la chanson continue et Anicet s'émeut de saisir le mot lèvre. Après une nouvelle éclipse, la tête reparaît plus bas encore et à gauche, et ses paroles doivent être bien émouvantes, car on sent dans la salle le souffle frais que donne le battement de paupières de ceux qui ont compris. Le mot bras surprend Anicet comme une caresse.
Maintenant la tête est au milieu de la scène au ras du sol comme si Mirabelle s'était couchée à plat ventre. Il faut qu'il y ait quelque magie dans sa chanson pour qu'Anicet frissonne ainsi. Cependant il n'a perçu que le mot amour qui se love vers la salle, serpent froid à faire frémir les épaules nues des femmes et les vêtements sombres des hommes. L'obscurité renaît avec le silence.
Alors le second rideau se partage à son tour, tandis que jaillit en dix endroits des galeries le bruit froid et rapide d'un arc électrique qui se tend. Dix projecteurs vomissent le feu blanc.
Il va éclairer au milieu de la scène cette haute sellette de laquelle, le menton dans les mains, les coudes sur les genoux. Mirabelle regarde le vide avec des yeux plus doux que la mort. Mire est enveloppée dans un grand manteau noir; il se termine en pointe bien au-dessous des deux pieds nus qui fleurissent cette chute d'ombre. Mirabelle chante encore, comme si elle avait été mise au monde pour cela. Sa tête soudain se renverse, elle tend vers le public deux mains baguées que deux bracelets, anneaux d'esclavage, séparent de deux bras plus blancs que le jour. Le manteau tombe de ses épaules et Mirabelle alors apparaît à tous véritablement comme LA FEMME. Anicet la croit nue, tant elle est belle. Mais elle est en réalité vêtue des tissus les plus chers et des joyaux les plus rares. De temps en temps l'une de ses pierreries se met à briller comme un signal de voie ferrée. Mirabelle a fini sa chanson, mais tient encore clair et haut le défi de la dernière note.
Oh! comment voulez-vous maintenant que les images ne se brouillent pas?
Anicet sentait autour de soi la présence de nombreux spectateurs. Il avait les yeux fermés. Il savait bien qu'il dormait dans le café de Boulard. Il aurait voulu s'éveiller, il ne pouvait pas. Un des assistants eut pitié de lui et lui donna un coup de poing sur la tête. Une grande lumière se fit dans son crâne et il s'éveilla.
On venait d'allumer, le jour était tombé: «J'ai donc dormi bien longtemps, dit Anicet, déjà la nuit?
—Vous avez fait le loir, camarade, répondit Boulard, vous n'en serez que plus dispos pour notre petite entreprise.
—Ah! je me croyais loin d'ici, vous n'imaginez pas tout ce qui m'a passé par la tête. A quel moment ai-je donc commencé à rêver? Les rues sont déjà éclairées.»
Au dehors, près du réverbère, une femme et un homme se séparaient; Anicet reconnut avec stupeur Pedro Gonzalès.
«À quel moment ai-je donc commencé de rêver?» répéta-t-il.
—Hé, je n'en sais rien, camarade, reprit Boulard en lui tendant deux revolvers, mais prenez toujours ces petits bijoux.»
Au moment qu'Anicet sentit le froid du métal, on entendit un grand cri, et les gémissements de Monsieur Pol derrière le comptoir: «Ah! mon Dieu, disait-il, elle est morte, ma colombe, ma tourterelle, ma chouette au corps de vipère, ma tendre Tramée, ma maîtresse.»
Il avait pris le corps sous les aisselles, et, tout en sueur et tout en larmes, le tirait au milieu de la pièce, Anicet se précipita pour chercher des marques de strangulation. Mais il n'en trouva point. Un petit flacon vide, avec l'étiquette Poison que Boulard découvrit derrière une pile d'assiettes expliqua le mystère. Pol gémissait très doucement sur le cadavre. Anicet ne regrettait pas Traînée, mais qu elle fût morte le bouleversait. «Ça va bien, dit le patron, il n'y a pas besoin de médecin puisqu'elle est morte, et comme nous ne tenons pas à ce que la police vienne mettre le nez dans nos affaires, il n'y a qu'à faire disparaître cette belle enfant. C'est dommage, tout de même, elle aurait encore fait un bon usage.» Il chargea le cadavre sur son épaule et disparut dans l'arrière-boutique.
Pol gémissait toujours en se balançant lentement de droite à gauche et de gauche à droite. Une idée parut lui naître, il s'arrêta un instant, se leva et partit à son tour dans l'arrière-boutique.
Les deux comparses qui avaient escorté le cadavre d'Omme parurent sur le pas de la porte. «Le patron est là? demanda l'un d'eux à Anicet, il est l'heure de partir.
—À votre disposition, les garçons, dit Boulard en reparaissant sans son fardeau. Allons, mon jeune ami, en route. Nous vous expliquerons.» Tandis qu'ils sortaient, Anicet vit Pol revenir avec un escabeau, un marteau, un clou et une corde. «Il va se pendre», pensa-t-il, et il s'éloigna en riant à l'idée de la scène burlesque qui allait se passer, quand la corde se casserait, et que Pol recommencerait sa tentative lamentable à nouveau couronnée d'insuccès.
«Le soir, dit-il, il fait bon vivre.»
Une tresse de cheveux pend de la nuit décoiffée. Elle se balance, lourde, noire, dans le vide et plonge dans une fissure des maisons. L'homme qui est au bout de la corde voit les pans des murs prendre des inclinaisons dangereuses. Pour ses yeux les corps de bâtiments se bousculent autour de la cour. Tandis que la corde glisse doucement du toit, les regards de l'homme chavirent vers le ciel et groupent au petit bonheur les étoiles en constellations ignorées des astronomes. Ces figures vertigineuses lui rappellent un dessin de tapisserie, jadis, dans une chambre où pour la première fois l'amour, avec une odeur de madère, lui ouvrait un peignoir crème orné de rubans. Elles tournent au-dessus de sa tête comme alors ces fleurs murales. L'homme s'irrite d'un parallèle qui le poursuit et le gêne. À ce moment il a atteint la hauteur d'une fenêtre. Il tire deux fois sur la corde en guise de signal. Elle s'immobilise. L'homme monte sur le rebord. Il sort quelque chose de sa poche, il s'accroupit, il fait des gestes rapides; on n'entend pas les légers crissements qui les accompagnent parce qu'on est trop loin. Mais tout à coup un grand morceau de vitre se détache et suit sans bruit le mouvement de retrait de la main. La lumière lunaire qui blanchit la maison brille d'un éclat inattendu dans ce miroir. Le bras de l'homme, à travers la vitre coupée, cherche l'espagnolette.
Tant d'habileté ne surprend pas Anicet quoiqu'il soit peu habitué à ce mode d'ouverture des fenêtres. Il lâche la corde et saute dans la pièce comme un personnage de féerie.
Vous savez quel merveilleux attrait donnent à l'amour le secret et le mystère. Le crime porte un charme analogue. La prudence exigerait qu'on l'exécutât rapidement. Mais les voluptés fortes sont les plus lentes, et l'assassin sensible, le cambrioleur délicat s'attardent au lieu même qu'ils devraient fuir. J'ai souvenir d'avoir lu, il y a de cela dix ans, l'histoire de ce voleur qui avait pénétré dans la cave d'une banque, ouvert le coffre-fort, en avait vidé le contenu, mais ne pouvait se décider à partir et comprimait les battements de son cœur contre la porte du coffre. Aux agents qu'on avait mandés au vu des traces d'effraction, il dit avec tristesse: «Déjà le jour? oh! laissez-moi une heure encore.» À l'instant que son pied se posa sur le plancher, Anicet sentit le vertige monter le long de sa jambe tendue, envahir son corps, et tourner son crâne comme un remontoir. Le danger et la solitude, longs lévriers de la nuit, léchaient ses mains, sa face et ses paupières. Quelle envie de dire, posément, à voix haute: Me voici dans la maison. Le péril du moindre bruit ne rendait que plus tentante cette fantaisie. Comme un dormeur qui veut parler, Anicet se résigna à exprimer l'idée gênante, mais les mots portaient de petits bouts de papier collant recroquevillés, et dans la gorge raclaient les parois, s'y plaquaient sans pouvoir sortir. Quand un très grand effort permettait aux mots de s'échapper, comme des souffles, ceux-ci avaient perdu leur sens en route, on ne reconnaissait plus leur visage coutumier. Ou bien c'étaient d'autres phrases qui venaient, absurdes exhalaisons de l'esprit, trahisons déguisées de secrets intimes: «Les fuchsias m'ont encore fait des propositions, ou, j'aimerais bien manger des femmes de couleur.»
Anicet sentit qu'il n était plus maître de son esprit, et pour se ressaisir il fixa son attention sur un souvenir. Tout d'abord ce ne fut qu'un point lumineux autour duquel dansaient les ombres des associations d'idées, pareilles à des branches d'arbre devant le soleil. Puis les rameaux s'écartèrent, se groupèrent à la périphérie de la clarté, léger lacis sans cesse resserré, ne formèrent plus qu'un halo sombre, une bande noire, une ligne, une ligne mince, le contour du souvenir, puis Anicet regarda le soleil en face. C'était, sans préméditation, un beau soleil d'enfance, un jeudi qu'on partait pour le pôle à bord de l'INGÉNIEUX; tout se trouvait prêt à point, les conserves pour l'hiver, les fourrures, l'huile pour calmer la mer, les fourchettes à piquer les baleines. Mais au tournant de la rue des Martyrs, on s'aperçut qu'hélas! on avait oublié les coussinets des dynamos. Le souvenir devenait précis, précis comme le visage rieur de la petite fille, de laquelle je peux vous dire le nom, attendez: elle s'appelait Arabelle ou Marie, c'était sûrement une princesse déguisée. Je lui trouvais un port de reine. Immédiatement je voyais la mer et les bateaux de la Compagnie des Indes.
Anicet sut à ce détail qu'il avait retrouvé son sang-froid, et comme un poisson dans l'aquarium se dirigea, d'après le plan consulté tantôt, pour trouver le salon où le peintre avait fait son atelier. Le petit jet de sa lampe électrique troua la nuit, révéla la porte et le bouton de la porte. À ce moment, Anicet éprouva fortement la volupté de l'ombre. Combien de fois avait-il vu en rêve ces hommes audacieux qui pénètrent dans l'obscurité des maisons, tandis qu'au dehors le clair de lune, silencieux et complice (on traduitamicacomme on peut), fait chromo? Belles affiches des films américains! et si tout à coup la lampe allait éclairer le visage d'un homme? L'intrus prit un de ses revolvers et l'arma avec un bruit sec plus harmonieux que les musiques humaines; puis il ouvrit doucement la porte et se glissa dans la pièce voisine. Il la franchit sans hésiter et entra dans l'atelier-salon.
Si nous n'avions du monde qu'une seule donnée à la fois, s'il n'existait pas en nous cette faculté d'unir mille sensations simultanées et de les rapporter à un même objet, nous serions constamment dans l'état de notre héros à ce point de son histoire. Dans cette pièce ignorée où toute chose semblait précisément surgir à l'endroit qu'on ne l'attendait point, le jeune homme à chaque heurt saisissait dans le pinceau lumineux de sa lampe un aspect de cet univers paradoxal, et ne savait comment relier ce nouveau phénomène à ses précédentes découvertes. Aussi bien, ses yeux se trompaient-ils en discernant pêle-mêle, à terre, entre des séries de toiles adossées aux murs, ces loques brillantes, ces velours pailletés, ces colliers en perles de bois, ces caisses vides, ces boîtes de conserves aussi dangereusement sonores que ces invraisemblables instruments de musique tout à coup rencontrés par le pied avec un fracas épouvantable (cela se passe, en respirant très fort on finit par calmer son cœur). Une autre fois ce fut une masse molle qui entrava la marche d'Anicet et la lumière décela le cadavre bouffi d'un mannequin aux joues rouges. Un peu plus loin, quelque chose glissa si soudainement qu'Anicet eut le sursaut de quelqu'un qui touche dans l'ombre un serpent nu et rapide. Ce fut une peur affreuse qui fit trembler ses lèvres, dilata ses prunelles et donna une lucidité fébrile à son esprit. Tandis qu'il battait l'air de la médiocre clarté de sa lampe, le cambrioleur novice devina, sans que ses sens l'eussent encore pu renseigner, un chevalet chargé qui s'écroulait à côté de lui. Il eut le temps de jeter ses bras et de les serrer autour du cou de la bête prête à s'abattre: la catastrophe évitée, Anicet restait dans l'ombre, les mains fermées sur un revolver et une lampe, embrassant un fardeau qui lui échapperait au moindre mouvement. Il se compara au charretier qui accole son cheval et patine avec lui sur le verglas. Ramener sa charge en position d'équilibre, il faudrait un hasard. Il est du consentement commun que l'homme qui voit un ours se sauve puis a peur. Je ne le crois pas, mais plutôt que l'homme a peur (ce retrait subit de tout le sang des membres et de toute vie du corps, comme une chute), puis se sauve (cette réaction qui se fait course quand la machine regagne à toute allure le temps perdu par la terreur) puis, qu'il a peur de l'ours, je veux dire qu'il rend un juste hommage à la cause même de son trouble et la salue mentalement par son nom. Ainsi Anicet était mort un instant dans la nuit, puis avait devancé avec une précision d'automate le désastre imminent, et maintenant, le danger passé, se représentait le bruit épouvantable qui eût réveillé la maison, Paris, l'Europe et la police. Le craquement léger d'un meuble lui donna autant de terreur que si le chevalet se fût réellement effondré et que le peintre fût apparu dans l'encadrement de la porte, «Au fait, chez qui suis-je tombé?» Les toiles ne le renseignèrent pas au premier moment: c'était d'abord un paysage léger et dansant que de petits personnages antiques n'empêchaient pas de situer dans le bassin de Paris; puis il y eut au bord d'un lac une femme richement habillée qui tenait une lettre ouverte et regardait dans un des coins supérieurs l'apparition souriante d'un jeune commis endimanché. Anicet, qui s'était cru chez un émule de Corot, se sentit déconcerté et chercha d'autres renseignements: il aperçut une maison schématique qui fidèlement figurait laMaison, celle qu'on ne désigne que par ce nom tendre sans le nantir d'un possessif, la Maison qu'on a décrite avec son toit, ses fenêtres, sa porte, (les étrangers seuls y voient des choses singulières), cet endroit chaud quelque part dans le monde, vous m'étonneriez, voyageur qui lui trouvez DU CACHET, ce coin ami au dehors duquel il n'y a que les étoiles et la barrière du jardin. Ici Anicet se perdit dans les souvenirs de sa petite enfance, quand les chiens ouvraient des gueules immenses et quand régnait sur la terre un peuple de géants très doux. La toile suivante émut une autre couche de son être: elle représentait un adolescent grand et maigre dont les mains souffrent d'être vides, un garçon qui n'a pas encore appris la beauté des corps, ni quel secret cache ce maillot trop large: trop pur pour être harmonieux. Enfin, pour que le doute ne pût subsister dans l'esprit d'Anicet, une nature morte laissa voir au jeune homme dans le jeu ambigu de la guitare et des bouteilles au centre du guéridon les formes jointes d'un couple amoureux que le monde ne pouvait plus troubler ni le charme des objets usuels. Sa stupéfaction fut si profonde qu'à peine le mot Bleu eut-il surgi dans sa pensée qu'Anicet ne songea plus à s'étonner de cette merveille: «Je suis chez Bleu.» Il y avait un siècle que tout le monde le savait. Le premier mouvement fut de partir: on dirait aux gens de là-haut qu'un intrus avait empêché le vol et d'ailleurs... Le deuxième mouvement fut de simple curiosité, et tout de suite il y en eut un troisième: la décision de voler Bleu mieux encore que n'importe quel autre peintre. Probablement, au fond du cœur, le troisième parti avait précédé les premiers: il portait en lui un tel attrait, un tel feu qui brûlait les poumons comme l'oxygène après une longue course dans l'air froid. Mais la force extérieure à l'esprit qui discipline nos instincts l'avait présenté par anti-phrase, puis comme elle n'entraînait pas la conviction, avait laissé passer l'excusecuriositéet enfin avait cédé au désir fondamental qui annihilait sa résistance. Qu'il est facile de causer préjudice à des indifférents, mais quelle douce violence on se fait quand on nuit sciemment à qui l'on aime! et Anicet ressentait pour Bleu cette sorte d'amour que les gens prennent pour de l'admiration. La puissance de séduction que Bleu exerçait sur lui faisait éprouver à Anicet quel rival il trouvait en ce peintre pour la conquête de Mirabelle. Cependant de l'émoi ressenti devant les miracles de Bleu, on ne pouvait déduire celui de Mirabelle; ah! si le génie seul avait agi sur cette fuyante beauté! Mais qui saurait à coup sûr trouver le chemin de tous les cœurs, et n'est-il pas vers l'amour d'une femme des voies singulières que n'ouvrent ni la valeur ni la beauté?
Pour deviner quel effet pourrait produire Bleu sur Mire, il eût fallu connaître, avec l'étendue de ses moyens, la façon dont ceux-ci agissent sur un être. Quand Anicet s'efforçait de pénétrer ce mode d'action sur soi-même, le trouble bornait son investigation. Par analogie, il égalait cette émotion à celle de certains réveils enfantins: on ne sait plus le nom des objets familiers, on les reconnaît mais quelque chose d'eux est parti dans l'infini. Ou bien on trouve encore les vocables qui désignent ces accessoires de la vie quotidienne, mais c'est la première fois qu'on voit une table, une chaise, tout paraît neuf, surprenant, éloquent pour notre cœur et sans doute allons-nous découvrir des vérités capitales. La plus banale réalité tout à coup me parle directement sur un ton si lointain que les yeux se mouillent. Ce qui monte en nous, c'est l'amour de la vie soudainement provoqué par le spectacle des natures mortes. Quelle partie humaine se joue donc derrière ces apparences inertes? Rien n'aurait moins dû me faire songer à la vie, et la voici palpitante (beauté de ce mot vulgaire). Quelle douleur ou quelle joie réside au sein de celui qui nous la révèle? À tout instant on le croirait à un tournant dangereux de ses jours. Un secret merveilleux l'anime à nous communiquer un trouble profond qu'il transforme pour nous et jamais nous ne saurons de quel drame ces paquets de tabac sont le signe, ni quelle exaltation traduisent ces mandolines. Il n'y a ici que l'émotion pure et si pareille à celle qui dort en nous, qu'elle va l'éveiller comme la note harmonique fait un vase muet tout au fond de la pièce. On n'échappe pas à ce charme parce qu'on n'en saisit plus l'origine. Ce qui vient à nous est vrai, nous ne pouvons le réfuter. Comme on tremble subitement devant une pipe et quelle faiblesse nous met à la merci. À la merci de quoi?
Anicet éclata de rire sans aucune gêne: «Je viens de me prendre au sérieux», dit-il à haute voix et cette imprudence n'entraîna aucune catastrophe. Cette bravade avait été pour lui l'épreuve de son existence. La séduction de Bleu l'avait un instant distrait de sa personnalité et le son seul de sa propre voix lui rendit le sens individuel.
Tout d'abord il avait projeté la destruction de ces œuvres redoutables pour lui, mais en même temps il convenait qu'anéantir ceci n'était rien: il s'agissait d'inventer des charmes plus puissants. La force de fascination du peintre s'expliquait assez clairement: ne se substituait-il pas à nos sens pour interpréter le monde et de qui sommes-nous incessamment amoureux sinon de ces intermédiaires? comment ne pas s'éprendre de celui qui nous donne à tout instant l'équivalent humain des choses extérieures? Pauvre poète qui cherche à lutter avec tes malheureuses images verbales! Il y a pourtant des cris qui viennent de plus loin dans les cœurs des hommes que de cette zone facilement atteinte où règne l'amour des formes colorées. Si nous savions donner à nos instincts leur voix véritable et non ce chant monotone des cordes vocales quel pouvoir ne prendrions-nous pas sur tous nos semblables, que leurs cheveux soient ou non de la longueur des nôtres! À titre d'essai, Anicet ferma les yeux, éprouva l'angoisse de la jalousie et cette crainte insurmontable du triomphe de Bleu, puis il écarta désespérément les formules que son esprit lui proposait pour les traduire, se ramassa sur sa souffrance au point de ne plus rien sentir de l'univers que ce feu intérieur, et laissa monter la plainte réflexe qui vint à ses lèvres et sonna très bas, comme la parole d'un autre, avidement guettée par Anicet lui-même: Mon Dieu. Cela surgissait de l'intime et personne n'avait envie d'en rire, mais rien, rien n'excusait ces mots, fruits de l'habitude. L'Anicet mécanique dit encore: C'EST BIEN ÉTRANGE. Mais de quoi parlait-il avec le ton lointain des gens qu'on a cru morts et qui se réveillent à demi pour livrer le secret de la tombe? L'autre comprenait maintenant que la voix profonde de l'homme ne possède aucun des sortilèges communs aux poètes. Au vrai, peu lui importent tous les mots. Dans les toiles de Bleu ce qui troublait surtout Anicet c'était cette sûreté des formules; il ne semblait jamais que le hasard eût présidé à ceci ou à cela. On devait le craindre comme ce chimiste expert qui reproduirait à coup sûr tous les corps naturels. Et cela même, était-ce bien redoutable? Cette confiance dans sa science ou son art que supposait la réalisation des formules était-elle compatible avec la séduction? À vrai dire, l'adresse n'est ici qu'un pis aller. Pour m'émouvoir au point de me subjuguer, la gaucherie qui invente cette caresse ou ce regard pour les besoins de la cause, l'anxiété de la parole, l'incertitude du geste, sont de plus sûrs auxiliaires.
Sur un chevalet, il y avait un grand tableau voilé avec tant de soins qu'on comprenait à ce seul détail la sollicitude du peintre pour son œuvre. D'un tour de main Anicet le dénuda, curieux de trouver ici même l'épreuve de sa conviction. Dès le premier coup d'œil, il comprit qu'il était devant laLouange du Corps humain, le tableau dont tout le monde parlait sans l'avoir vu et où Bleu croyait mettre le meilleur de soi-même. Le jeune homme soupira de soulagement: ce qui se présentait à sa vue n'était qu'une parfaite académie, une figure de proportions avec ses cotes en chiffres connus. Anicet saisit subitement que Bleu en atteignant la perfection avait passé du domaine de l'amour à celui de la mort et de la gloire. Il prononça plusieurs noms de grands hommes et sourit.
«Vous me direz ce que vous pensez de cette toile... Tiens, Anicet! Que faites-vous là, cher ami, avec une lampe et un revolver? Vous voyez, j'amenais notre cher Marquis dans mon atelier. Il s'agissait de montrerla Louange du Corps humainque vous regardiez à ce que je vois. Qu'en pensez-vous? Non, ne vous forcez pas.»
Anicet balbutia des compliments embrouillés. L'arrivée de Bleu escorté par le Marquis le terrifiait. Que dire? Le rouge lui montait aux joues de devoir mentir sans aucune chance d'être cru.
«Ne cherchez pas à m'expliquer votre présence, dit encore Bleu, chacun a ses petits secrets et il n'y aurait plus de vie possible si les voisins s'en préoccupaient. Vous prendrez bien quelque chose?»
On entendit des craquements de pas dans la pièce voisine. Quelqu'un de lourd avançait avec précaution. Tout à coup, comme une chouette en plein jour, Boulard jaillit dans la lumière, épouvanté de se trouver en présence des locataires. Mais sa terreur changea de nature quand il eut aperçu le visage du Marquis.
«Excusez-moi, Chef, dit-il, je ne savais pas que ce Monsieur le peintre était de vos amis. Sans ça vous pensez bien que je n'aurais jamais osé! Et si je me suis engagé dans cette aventure avec les camarades, c'est qu'un rabatteur nous a proposé le coup à la dernière minute. Alors, vous comprenez, une belle affaire. Faut pas laisser passer l'occasion. On a peur des gaffes, on en fait d'autres. Enfin. Et puis nous avions une nouvelle recrue à exercer, ce jeune homme, et... Mais est-ce que vous le connaissiez aussi? Ah! bien, je suis flambé. Il vous a tout dit: qu'on ne voulait pas partager avec vous, que c'était pour le compte d'un Américain. Ah! zut alors! Quel malin, tout de même. Aussi on se fatigue à toujours donner la part du bon à des Messieurs en habit noir qui ont peur de se salir les mains. Comprenez, patron, on fait toujours le gros ouvrage. Alors. Enfin, il ne faut pas nous en vouloir. Vous êtes intelligent.
—Tu vas commencer par filer, dit le Marquis, pour cette fois ça passe. Mais que je ne vous y reprenne pas. Va: Monsieur (il désigna Anicet) reste avec nous.»
Boulard s'en alla à reculons. Quand on fut bien sûr qu'il était parti, le marquis se retourna vers Bleu: «Je vais vous expliquer.
—Du tout, du tout, mon cher, cela vous regarde. Nous allons boire.
—Ainsi, dit le Marquis, vous aviez noué partie avec mes petits bonshommes, mon cher Anicet, cela est bien drôle.»
Anicet ne nia pas. Le Marquis avec un air très contrarié répéta: «Cela est bien drôle.» et à part lui il ajouta «Comment vais-je pouvoir me débarrasser maintenant de ce jeune indiscret qui en sait trop long sur mon compte?»
BLEU
(pendant ce temps il est revenu devant laLouange du Corps humain).
Comme ce n'est rien, tout de même.
L'habit est de rigueur. Comme les invités, les domestiques sont masqués. Voilà comment, à la place d'Eugène qui en a profité pour aller au cinéma, un inconnu s'est glissé dans la maison. Un inconnu? non pas: Nicholas Carter, détective, grimé si habilement que c'est dommage que personne ne puisse admirer ce beau travail. Il pendit la cape d'Anicet à côté des cinq autres, et, à mi-voix, rappela poliment au jeune homme qu'il devait, avant d'entrer, ajuster son loup, pour l'instant relevé sur le front.
Voyons: Bleu, Chipre, Pol, Miracle, le Marquis. Et Baptiste?
«Vous êtes seul? dit Bleu, comment se fait-il que Baptiste ne soit pas à l'heure? cela ne lui ressemble pas.» Anicet sentit que cette phrase soulageait l'assemblée d'un long silence. On attendait trop impatiemment Mire pour soutenir une conversation générale.
«Par où va-t-elle paraître?» demanda Pol.
Le Marquis montra les trois portes du salon:
«Impossible, dit Pol, elle arrive toujours par quelque endroit mystérieux. Elle surgit. Rappelez-vous.
—Nous sommes ici rue de la Baume, répliqua della Robbia, et Madame Gonzalès est mariée.
—Je n'ai jamais cru à cette histoire, dit Chipre, Mirabelle n'est pas une femme comme les autres, voyons.
—Nous le pensions avant de connaître son identité véritable.
—Je vous dis que c'est un mythe solaire.
—Une conception de l'esprit.
—Une idée fixe.
—Une image.
—Un symbole.
—Taisez-vous, dit Anicet, c'est une femme en chair et en os, ou bien nous ne la trouverions pas si belle.
—Pour sûr, dit Pol, elle va sortir du piano. C'est beau les pianos. Si j'étais riche j'aurais un piano.»
Il découvrit le clavier et le caressa. Une note accrochée se fit entendre faiblement. Pol recula éprouvanté.
«Comment allons-nous l'appeler? questionna Miracle.
—Madame.
—Et le mari, ajouta Pol, nous l'appellerons Pedro.»
On introduisait Baptiste. On n'eut pas plutôt remarqué sur son visage un air d'affliction profonde que la grande porte du fond se fendit et glissa de part et d'autre: le salon se trouva doublé, dans sa nouvelle moitié on aperçut Mirabelle aux côtés du prince consort. Elle était vêtue d'une jupe de tulle noir surmontée d'une haute ceinture, et pour tout corsage n'avait que deux panonceaux de notaire assujettis par une chaîne plusieurs fois enroulée. Ses jambes étaient nues et ses pieds chaussés dans de petits souliers de nacre pareils aux encriers qu'on vend sur les plages. Un seul bijou la parait: ce long et lourd collier de coquillages inégaux comme l'humeur du ciel et moins sonores que la mer. Elle était coiffée à la mode et portait en guise d'éventail un grand pare-feu de cuivre. Cette apparition fut accompagnée par un air de polka qui s'échappa du ventre blanc et or d'un de ces bahuts à musique ornés de statuettes chamarrées dont les bras battent la cadence. Un feu de bengale s'alluma tout à coup dans un Saxe et plongea les sept masques dans le vert, tandis que dans la seconde pièce un feu jaune sortait de la bouche d'un mascaron de pierre pour envelopper les époux. Un amour nu qui tenait une guirlande de fleurs sur une colonne, la jeta, sauta à terre et s'agenouilla devant la cheminée dont le tablier était relevé: «Oh, là-haut, oh!» cria-t-il. La voix lointaine des ramoneurs lui répondit: «Ah, là-bas, ah!» et l'enfant disparut. Une chèvre blanche passa entre le couple et le groupe, salua et sortit en ouvrant la porte avec ses cornes. Il y eut encore des cyclistes habillés en bergers, un danseur de corde napolitain, une pantomime jouée par des phoques costumés, puis toute lumière s'éteignit.