Aussitôt, sur un écran jusque-là invisible, se projeta le couple Gonzalès sur le perron du Roule le jour du mariage. Un texte explicatif annonça qu'on se proposait de présenter à l'honorable assistance la vie des mariés, qui méritait de passer en exemple aux jeunes gens de l'avenir. Ce fut d'abord Pedro Gonzalès, fils de pauvres ouvriers cordouans. À cette occasion il y eut quelques vues de Cordoue, de ses ressources, de ses monuments, et on apprit le chiffre des habitants de la ville. On assista à la vie de tous les jours des parents Gonzalès, le modèle des ménages, dans son misérable galetas. On vit Madame Gonzalès laver son linge, moucher ses sept enfants, en faire un huitième, prier le Saint-Esprit dont l'image était pendue à la tête du lit. On vit Monsieur Gonzalès s'exténuer de travail dans les chantiers de construction, puis un soir en rentrant chez soi, écouter le racoleur d'émigrants qui promettait monts et merveilles. On vit le voyage de la famille, les vertus domestiques de ses membres pendant la traversée: le plus jeune des Gonzalès, Pedro justement, qui partageait son pain avec de pauvres vieillards infirmes. On vit la Californie, la conquête de l'or, la mort tragique du père, écrasé je ne sais plus par quoi, la jeunesse difficile de Pedro, l'ingénieuse industrie qu'il déploya dès l'âge de douze ans pour tirer sa mère, ses sœurs et ses frères d'une indigence digne et laborieuse. On vit ce parangon des fils soigner sa mère malade, sauver du vice ses sœurs et les marier, arracher son frère aîné à l'alcool et lui faire prendre les ordres. Enfin on le suivit une bonne demi-heure d'acte vertueux en acte vertueux jusqu'au bagne. Là on le vit apprendre les mathématiques. Après quoi il s'évada grâce au talent qu'il possédait de faire le cadavre.
Puis on le vit amasser un petit pécule en attaquant les diligences, se lancer dans la spéculation et gagner une fortune considérable, dont on eut une faible idée par quelques vues de ses domaines, venir en France, apercevoir Mire, en tomber amoureux, dépérir, consulter le médecin, déclarer sa flamme, être reçu avec une grande tristesse par Mirabelle qui lui tint à peu près ce langage:
«Je suis d'origine inconnue. Mon passé se perd dans la nuit des temps. Ne cherchez jamais à savoir quelque chose de mon enfance ou tout serait fini entre nous.»
Puis elle lui raconta sa jeunesse. Son histoire commençait à Marseille, l'hôtel meublé donnait sur le port. On voyait la jeune fille assise sur un lit défait. Sa figure exprimait un désespoir dont on ignorait la cause. Elle se levait et tournait dans la chambre. Parfois elle arrachait avec ses ongles de grands lambeaux du papier de tenture. Elle froissait avec une émotion considérable une petite jupe d'enfant en satinette. De temps en temps elle élevait vers le ciel des regards chargés de reproches et on assistait à la scène à laquelle elle faisait ainsi allusion: dans un riche palais d'Italie un vieillard surprenait un jeune homme à lire l'Arétin, entrait dans une grande colère, jetait le livre maudit dans la lagune et chassait l'adolescent avec des imprécations épouvantables. La jeune fille de Marseille soupirait, écrivait sur un papier quadrillé ces simples mots:
Adieu. Dans la mort comme dans la vie, je suis à toi. Mirabelle.
Puis la scène changeait. On se trouvait dans l'arrière-boutique d'un café. Un pécheur à l'œil noir rapportait sur son épaule le corps inanimé d'une noyée. Il la déposait sur la table, hochait la tête et sortait de sa poche la photographie de sa fiancée morte. Très ému, le marin, dans un moment d'égarement, abusait de celle qu'il avait sauvée. Elle rouvrait les yeux et l'on reconnaissait Mirabelle.
Désormais celle-ci s'habillait de noir. Un protecteur mystérieux lui assurait une vie aisée. Mais partout sur son passage les hommes prenaient feu et se consumaient. Les mères chassaient l'innocente à coups de pierres d'un village des Asturies où elle était allée enfouir un secret douloureux.
Un peu plus tard elle regardait le soleil s'enfoncer dans la mer et pensait à sa destinée mystérieuse, à deux amants pour lesquels elle n'avait pas su être cruelle et qui avaient payé de leur vie sa faiblesse. À ce moment un homme roux comme le crépuscule éveillait son attention par son allure singulière. Il allumait sa cigarette aux derniers rayons du soleil. Puis, étendant le bras, il décrochait quelques nuages, faisait la moue, les laissait tomber tous à l'exception d'un seul qu'il mettait à sa boutonnière. Soudain il se pencha vers Mirabelle, l'attira contre lui et la rendit mère.
Le tableau suivant montrait la jeune mère allaitant son enfant, tandis que le père, Harry James, croquait les dragées du baptême. Puis ce fut Harry James qui échangeait son fils contre une belle pipe d'écume avec un marchand ambulant, le désespoir de Mirabelle, la colère de son amant qui sortait, volait une automobile et disparaissait. À ce point du récit, on revit Pedro Gonzalès en larmes qui baisait les mains de sa fiancée. On termina par un portrait du couple qui, la lumière revenue, s'avança vers ses invités comme si aucun prodige n'avait accompagné son entrée.
Ce fut le point de départ d'une conversation sans entrain, longue, diffuse, vaine, agaçante, au cours de laquelle Mirabelle ne manqua pas une occasion de parler de son mari, de le mettre en avant, de lui témoigner une affection gênante. Elle joua de ses invités comme une chatte fait des souris: «Mon mari, disait-elle, mon mari...» Elle riait à exaspérer: Parfois si elle surprenait un regard furieux, un mouvement de lèvres, elle fermait les yeux avec volupté, étendait les doigts d'une main sans bagues, d'une main nue. Si elle avait parlé un peu plus longtemps à l'un des masques, elle corrigeait cette faveur par un nous qui l'unissait à Pedro Gonzalès au moment qu elle s'appuyait négligemment à lui. Elle se montra plus particulièrement coquette à l'égard d'Anicet: qu'il se fût tiré d'une aventure aussi dangereuse que celle de leur dernière entrevue étonnait Mire:
«Qui donc m'avait dit, Monsieur Anicet, que vous aviez été blessé dans un accident? Il n'y a rien de vrai là-dedans?
—Absolument rien, Madame, la vie est affreusement monotone, et je n'ai même pas la chance du plus petit accident.» Le renard de la curiosité, il n'est pas besoin d'être un jeune Spartiate pour le garder sans crier sur son sein. Mais, si maîtresse de soi-même que fût Mire, elle ne pouvait rester immobile et ses mouvements sinueux dessinaient des huit de chiffre croisés au point où Anicet gardait le silence.
Sous le plus futile prétexte, à chaque instant un domestique entrait. Il pensait: «Il faudra bien que je surprenne ici quelque secret. Tout ceci est trop singulier pour être naturel: il y a réunion plénière, et que signifient ces attractions? Je m'y perds. Toutefois, je ne regrette pas mon temps: à quelque chose m'aura servi d'en être l'amant puisque cette toquée de Marina confesse le Gonzalès de ce qui se mijote ici. Je ne comprends tout de même pas très bien les rapports de tous ces gens entre eux. Dommage qu'on ne voie pas leurs figures. Seul s'est laissé reconnaître le jeune Anicet que je retrouve décidément partout sur mon chemin. Si je savais que Madame Gonzalès fût sa maîtresse, tout deviendrait beaucoup plus clair.»
La patience des hommes a des limites et déjà les invités regardaient d'un mauvais œil le mari trop heureux. Ce sentiment de jalousie dominait en eux tous les autres sauf chez le Marquis della Robbia qui partageait ses inquiétudes entre Mirabelle et Anicet. Que ce dernier possédât des renseignements si complets sur la bande dont le marquis était le chef, voilà qui allait mal. Nous ne sommes déjà que trop peu sûrs de nous-mêmes pour faire confiance à autrui. Anicet pouvait à tout instant bouleverser la vie du brillant attaché d'ambassade. Celui-ci cherchait à s'affranchir, et l'attention même que Mire marquait au dangereux détenteur de ses secrets n'était pas pour dissuader délia Robbia de se défaire d'Anicet. L'occasion, plus glissante qu'un poisson vif entre les doigts, comment la rencontrer?
Le désir d'éviter ou de retarder l'orage fit remarquer à Mirabelle la pâleur de Baptiste: «Que vous est-il arrivé, mon ami? questionna-t-elle, vous paraissez abattu. Seriez-vous malade?
—Oui, appuya Bleu, Baptiste est arrivé en retard; il faut qu'il ne soit pas dans son état normal.
—Ce n'est pas moi, dit Baptiste, c'est mon train qui a eu du retard. J'arrive de province et vous m'excuserez de ne pas briller dans la conversation quand vous saurez qu'aujourd'hui même j'ai suivi les obsèques de mon meilleur ami; vous l'avez connu, Madame, à ce qu'il paraît, car on l'appelait Harry James.»
Mire poussa un léger cri et s'évanouit entre les bras de son époux. On s'empressa, mais elle revint assez vite à soi-même. Son premier regard fut pour l'homme qui la tenait. «Ah! c'est vous, Pierre? Je me trouve bien sotte. Une pareille nouvelle! Personne au monde ne m'a fait à la fois tant de bien et tant de mal que celui dont vous avez prononcé le nom, Monsieur Ajamais, et je ne sais plus si je dois le haïr ou le pleurer. Je serais bien désespérée à l'heure qu'il est, n'était cet appui dans la vie que je trouve dans le modèle des époux. Mais de quoi est mort ce malheureux? Je me sens assez forte pour en entendre parler, je vous assure.
—Harry James, Madame, a préféré la mort au fil des jours plus tranchant que celui du rasoir. Il a choisi la chambre d'hôtel où se dénouent les faits divers comme l'arme la plus propre à priver de la lumière ceux qui ne savent plus qu'en faire. Je vous fais grâce des détails, tous plus déchirants que le bruit de la scie.
—Harry suicidé? C'est à n'y rien comprendre. Que lui était-il advenu?
—Les journalistes se le demandent, mais ils se tranquillisent en imaginant un accident. Un jeune homme que James voyait les derniers temps m'a assuré qu'il était devenu bizarre: «Vous me croirez si vous voulez, m'a-t-il dit, eh bien, pendant des soirées entières il était gai comme un pinson. On faisait la noce. Rien de plus naturel. On blaguait. Il y avait des femmes. Au milieu de la nuit il se mettait à fixer un point dans le vide et vous ne lui auriez plus arraché un mot. Un original, quoi!» C'est tout ce qu'on peut savoir.»
Il y eut un grand silence, puis Anicet sifflota et dit:
«Croyez-vous que le suicide change quelque chose à notre cruelle indécision? Ce qui nous satisfait à sa pensée, c'est cet aspect de solution, ce caractère définitif, qu'aucune de nos actions ne revêt de cette manière apparente. Mais ne nous trompons-nous pas? Pourquoi ce seul geste nous permettrait-il d'agir sur nous-mêmes quand tous les autres resteraient inefficaces? Si vraiment se tuer mène à quelque chose, il doit y avoir d'autres façons de résoudre le problème de la vie.
—Si vous avez raison, reprit Baptiste, Harry James connaissait ces autres solutions. Il les avait examinées et vous savez laquelle il a choisie. Une phrase d'une de ses lettres me trouble. Il parle d'une chose mystérieuse à quoi il s'est essayé. Puis c'est fini, le trou noir. Un grand silence, et, dans les nouvelles en trois lignes, l'annonce du décès.
—Le suicide, dit Gonzalès, je n'y comprends rien: bien des fois je me suis vu ruiné, déshonoré, flambé. Je n'ai jamais pensé à sauter le pas. Et vous voyez que je suis encore là, avec une belle femme, de l'argent, un hôtel à Paris, des propriétés en Californie, et une soif, une soif de tous les diables!»
On passa des rafraîchissements.
Mirabelle prit Baptiste à part: «Il était votre ami, dit-elle, vous a-t-il jamais parlé de moi?
—Je ne pourrais pas le jurer. Les femmes tenaient peu de place dans ses propos. Cependant je crois me rappeler une histoire qui pourrait se rapporter à vous.
—Dites.
—Harry James avait alors pour maîtresse une petite fille triste à laquelle il ne touchait jamais parce que, assurait-il, elle était enceinte. La malheureuse, éprise de lui, se frappait de grands coups sur le ventre pour lui prouver qu'il n'en était rien. Comme elle attendait réellement un enfant, elle en mourut. À cette occasion je demandai à mon ami s'il avait toujours eu cette répulsion de la grossesse. Il me répondit que non, que cela remontait à une aventure précédente: «Cette femme, disait-il, était enceinte de moi, «et ce qui me répugna ce fut seulement qu'elle fît sans cesse «des projets d'avenir. Par la suite ce dégoût s'allia dans «mon esprit à l'idée de femme enceinte.»
—Monsieur Ajamais, savez-vous combien vous êtes cruel dans vos récits? Vous blessez à coup sûr.»
Mire s'évada. Avec quelle voix elle s'adressa à son mari! Toute l'assistance en fut incommodée. Dès lors il ne fut plus question que du bonheur conjugal: le thème fut appuyé d'exemples jusqu'à deux heures du matin.
Sur le trottoir, quand les masques se retrouvèrent entre eux, ils remportaient une colère confuse. Le marquis, qui crut apercevoir l'occasion cherchée, affirma qu'une conférence s'imposait. Personne ne songea à le contredire. Le café de Boulard parut bien peu tranquille pour y tenir des assises. Miracle proposa une salle de sa connaissance dont il garantissait la sécurité. On le suivit sans voir une ombre sortir de l'hôtel Gonzalès et emboîter le pas de la petite troupe après s'être assurée du bon état d'un revolver.
À la suite d'Ange Miracle, toute la bande remonta les boulevards, puis la rue du 4-Septembre, la rue Réaumur, le boulevard Sébastopol. «Oh! j'ai tellement sommeil, soupira Pol mal à l'aise dans son habit de louage, où va-t-on comme ça? Aux Halles?». On ne lui répondit pas. Ces sept hommes en chapeau haut de forme n'étonnaient même pas les rares passants, les dernières filles maintenant sans espoir: «Tout de même, dit l'une d'elles en les frôlant, si c'est une façon de faire la fête!» Ils prirent la rue aux Ours. L'Horloge pneumatique marquait trois heures. Un sifflet de vapeur fit retourner Anicet: comme un mauvais présage, un vrai train de marchandises avec une vraie locomotive traversait lentement la rue Étienne-Marcel. Les fourgons étaient pleins à déborder de choux et de carottes. «C'est ici», dit Miracle. Sur la porte on lisait:
INSTITUTION DE JEUNES GENS.
Ange siffla d'une manière singulière. Un certain temps s'écoula. Puis la porte pivota doucement sur ses gonds, et on vit une jeune fille en déshabillé, elle enlevait de sa main gauche son dernier bigoudi. Elle recula: «Tu n'es pas seul, mon Ange?
—Excuse moi, Élodie, j'ai à parler sérieusement avec ces Messieurs, et nul lieu ne m'a paru assez sûr pour notre conférence. Mène-nous dans l'atelier. Il n y a personne, n'est-ce pas?
—Quelle idée! heureusement, ce sont les vacances, et Papa est absent. Tout de même, j'ai un peu peur. Entrez, Messieurs. En voilà du mystère. Par ici. Cela ne va pas durer longtemps? Prenez la lampe. Tu resteras, hein? À droite.»
À travers l'obscurité on était parvenu dans une vaste pièce. Une lampe à filament de charbon donna une lumière misérable et n'éclaira que quelques sièges scolaires, un carton à dessins, des barres d'appui. La grande ombre environnante ne fut que peu à peu perceptible aux sept compagnons. On se trouvait dans la salle de dessin, un grand atelier vitré, où pendaient des plâtres à peine aperçus, modèles de bras, visages grecs, le discobole, des fleurs de pierre, l'esclave de Michel Ange émasculé, et par terre plusieurs bustes, torses, têtes de rebut, éventrés, décapités ou scalpés, et laissant voir par leurs plaies noires le vide des conceptions humaines. Tout cela était couvert de la poussière accablante du fusain ou de la craie. Élodie se retira. Ils s'assirent. Ils se groupèrent. L'un deux s accouda aux barres d'appui. Anicet se jucha sur la table du professeur.
«Mes amis, dit le marquis della Robbia, ce qui nous a joint toujours, c'est un certain sens, un certain goût de se compromettre, un certain tour d'esprit dramatique. Nous voilà sept, comme une chose, dans un endroit absurde. Ce n'est pas par désœuvrement que nous nous sommes donnés un but dans la vie, mais par désir de n'en pas atteindre d'autre. Nous cherchions à nous restreindre, et nous nous sommes réunis pour diminuer encore nos espérances. Nous avons inventé cette rivalité ridicule. Nous tenions peut-être à notre estime réciproque et nous voulions un terrain où nous éprouver concurremment à armes égales. Je ne vous parlerai pas de Mirabelle, et de ce quelle a pu devenir pour nous. Ainsi, au cours d'une partie, le jeu change d'objet, tourne sur ses talons, et c'est toute une aventure nouvelle offerte à nos désirs. L'horizon le plus étroit s'élargit toujours au coude de la route. Qu'importe après tout que les yeux des femmes ne soient que des miroirs à alouettes! Il y a des émotions qui font tout le prix de l'existence, et qu'elles paraissent méprisables à l'homme que nous étions avant de les avoir goûtées ne nous les rend pas moins indispensables. Il y avait ici quelqu'un que la règle du jeu ne prévoyait pas et qui promet de rendre ce passe-temps impossible. Nous avions tout examiné, excepté le mari. Le mari. Il vous appartient de décider notre attitude devant le mari.» Il y eut un grand tumulte. Chipre proposait un enlèvement. Pol parlait de suicide à sept, de conduites de gaz. Ange demandait qu'il n'y eut pas de violence: avec de l'adresse on peut faire tant de mal. Bleu prononçait poignard à tue-tête. Anicet jouait avec sa chaîne de montre et balançait ses pieds sous la table. Ce fut Baptiste qui imposa le silence et qui prit la parole: «Je connais deux moyens d'écarter une femme d'un homme, c'est de tuer l'homme ou de le ruiner. Le second est assez cruel. Cela rappelle le gobe-mouches. De plus, il n'est pas très facile de l'appliquer. Vous dirai-je que j'avais déjà tenté quelque chose dans ce sens? Mais je ne pouvais agir directement. Il a fallu mettre en branle dix ou vingt intermédiaires inconscients. Les affaires financières sont plus compliquées que le bois de Vincennes. La machine partie m'échappe. Qu'est-ce que cela donnera? Je n'en sais rien. Si vous êtes des hommes résolus, vous ne pouvez pas vous contenter d'attendre un résultat problématique. Il faut tuer. C'est très simple. Tuer.»
Il y eut une très longue discussion. Une discussion confuse, où montait plus haut que tout la voix d'Ange Miracle, angoissée, qui réclamait de la douceur, de la douceur. Chipre admettait le poison, le marquis l'assassinat payé. Bleu criait toujours: Poignard! Pol avait peur et faisait des coq-à-l'âne. Anicet ne disait rien. Comme on le questionnait, il répondit par une série de proverbes contradictoires. Baptiste répétait: «Il faut tuer» avec tant d'insistance qu'en fin de compte tout le monde tomba d'accord qu'il fallait tuer, mais on ne put s'entendre sur la façon de le faire. Le marquis observa que le choix de l'arme devait être laissé à l'exécuteur. Un malaise bondissant troubla les cœurs. Les plâtres parurent plus sinistres le long des murs. Quelqu'un proposa de tirer au sort. Chacun se saisit avec avidité de cette idée: une chance sur sept, c'est très peu. «Je fais les bulletins», dit Baptiste. Il avait pris dans un carton une feuille de papier à dessin et la pliait en huit. Avec le revers de la main il écrasa les plis, puis, lentement, il déchira le papier en les suivant. Cela fit un craquement. Tout le monde suivait ses gestes du regard. Il y eut la mimique du stylographe, le capot enlevé, le pas de vis qu'on tourne, la plume qui sort comme un soleil levant, l'essai du bec sur le huitième fragment de papier, les secousses pour faire couler l'encre. Puis d'une main de comptable, Baptiste inscrivit les sept noms sur les sept papiers. Pol proposa de la craie pour sécher: «Inutile, dit Baptiste, mon écriture sèche toute seule.» Avec délicatesse il plia chaque bulletin en quatre et déposa le tout dans une urne de plâtre que Bleu venait de découvrir. À l'unanimité moins une voix, la sienne, Pol fut choisi pour tirer le nom fatal. Il s'avança tremblant, puis soudain voulut se sauver. Le marquis dut le rattraper et le tenir. Dans le silence, il sortit un bulletin, le déplia et lut avec une joie manifeste: ANICET.
Ce fut un soulagement tel qu'on se mit à parler très vite tandis qu'Anicet balançait ses jambes à toute allure. Par contenance, semble-t-il, Baptiste plongea la main dans l'urne et retira la poignée de petits papiers. Il les déplia et les mit un à un dans sa poche sans qu'on y prêtât attention. Sur cinq bulletins il put relire le mot ANICET. Le dernier seul portait le mot BAPTISTE.
Chacun maintenant avait une phrase sur le thème:Si c'était moi.On donna des conseils au mandataire. On lui frappa sur l'épaule. Il y eut un grand mouvement d'amitié vers lui. Le marquis della Robbia qui de temps en temps retrouvait son accent italien se montra particulièrement affectueux. Il offrit à Anicet de l'aider de toutes ses ressources dans l'exécution de cette tâche difficile. «Je vous remercie, dit Anicet, je ne vous demanderai qu'une chose: comme il me serait désagréable de rentrer aujourd'hui chez moi, par pure sentimentalité, et que c'est ce soir même que je me débarrasserai de cette corvée, je vous serais reconnaissant de bien vouloir m'accorder l'hospitalité pour cette journée. Je ne vous gênerai d'ailleurs pas longtemps. Je me reposerai et je vous quitterai sur le coup de vingt heures.» On vit bien que cette proposition agréait au marquis. Il se frotta les paumes, rit plusieurs fois tout seul et serra la main d'Anicet. «Mon ami, dit-il, mon ami.» On décida de partir par petits groupes. Les premiers Anicet et le marquis descendirent l'escalier. Élodie leur ouvrit la porte. Elle demanda à Anicet s'il ne s'appelait pas Jacques, parce qu'il ressemblait à un jeune soldat qu'elle avait connu pendant la guerre. Anicet répondit qu'il se nommait Jacques et sortit en laissant la jeune fille dans un grand trouble en haut du perron.
Sur le trottoir opposé, un homme faisait les cent pas et s'arrêtait de temps en temps pour bâiller. Anicet ne lui prêta guère d'attention. Mais le Marquis le regarda à la dérobée et reconnut avec satisfaction le détective Carter. Il pressa le pas, et constata que Nick après une légère hésitation s'était décidé à les filer. Le matin avait une odeur de petit lait. «L'aurore aux doigts de rose, dit Anicet, n'est qu'une chiffonnière échevelée au visage barbouillé de cendres bleues.» Le voisinage des Halles lui donna faim. Le bruit clair des roues cerclées de métal sui le pavé du boulevard lui procurait h illusion d'une grande lucidité d'esprit: «J'ai bien dormi», assura-t-il, et il se sentit le teint frais. On traversait les Halles.
«Excusez-moi, dit le marquis, je vous laisse une seconde devant les légumes.—Je vous en prie.»
Anicet flâna. Le marquis vit leur suiveur, un instant déconcerté, opter pour Anicet et le surveiller de la travée voisine. Contre un pilier, à l'abri des regards, il griffonna au crayon sur un papier quelconque. Cela fut vite fait. Il se relut:
«Ce soir, à neuf heures, le banquier Gonzales sera assassiné par un anarchiste. À bon entendeur, salut.»
Le mot fut plié, inséré dans une enveloppe à carte de visite. Le marquis inscrivit l'adresse:
MONSIEUR CARTER
En ville.
Il siffla un enfant qui passait et lui remit l'enveloppe avec quelques recommandations. Puis il rejoignit Anicet et tous deux s'éloignèrent.
Le détective à leur suite atteignait la rue de Rivoli quand il sentit une main dans sa poche. Il saisit rapidement un poignet d'enfant: «Oh là là, Monsieur, je n'ai rien pris, cria le jeune commissionnaire, je n'ai fait que vous remettre un mot. Vous pouvez aller aux renseignements, il n'y a rien à dire sur mon compte. Oh là là, oh là là, ma pauvre mère aveugle!» Nick constata que l'enfant disait vrai et le relâcha: «Qui t'a remis ça? demanda-t-il.—Une dame, même qu elle a dit que vous me donneriez vingt sous.» Le détective lut le mot et fut profondément étonné. Une dame? «Comment était-elle, demanda-t-il encore.—En deuil, avec un grand voile qui la cachait. Et mes vingt sous?» Il les eut. Mais les hommes que suivait Nick avaient disparu.
L'Hôtel du marquis della Robbia, avenue d'Antin, est connu de tous les parisiens. Il a été transporté pierre à pierre d'Italie. C'est la maison où Roméo vit pour la première fois Juliette et dans le grand salon deux plaques de marbre incrustées dans le parquet indiquent l'emplacement des pieds de ces deux personnages à l'instant qu'ils échangèrent leur premier regard. Les collections merveilleuses du marquis occupent la plus grande partie de l'hôtel. Le marquis installa Anicet dans un petit salon du premier étage: «Vous avez ici tout ce qu'il faut pour dormir, écrire ou ne rien faire, Si vous voulez manger ou me voir, vous n'avez qu'à sonner. J'affecte à votre service Othello, nègre, muet et fidèle. Adieu.»
Anicet, resté seul, regarda la pièce où il se trouvait. Il constata avec plaisir que tout y était à vomir: pas la moindre chaise, le moindre porte-plume qui ne fut un objet d'art. Cela parut tellement absurde au jeune homme qu'il se sentit tout ragaillardi. Il déchira un bout de buvard, le trempa dans l'encre et orna de moustaches à l'allemande l'Antinoüs antique juché sur la cheminée de porphyre. Puis il se coucha sur le sofa et s'endormit.
Il se réveilla vers les trois heures de l'après-midi, sonna Othello, se fit servir un repas princier et tint au valet muet le discours suivant: «Connaître, au sens vulgaire du mot, n'est, Othello, que savoir nommer ou apprendre à le savoir faire. Cependant nous pouvons connaître cet objet sans qu'un mot soit lié dans notre esprit à sa représentation. Ce cas se ramène au précédent (Passe-moi le pâté, mon cher): la représentation n'est que le verbe de l'esprit et pouvons-nous penser en dehors des mots? Bref connaître, ce n'est que reconnaître. La truffe est une chose divine.
La connaissance philosophique suppose une série d'opérations mentales réductibles à des généralisations; je connais un objet si j'ai défini ses propriétés génériques, si je l'ai classé en le rapportant à des connaissances d'ordre plus élevé (Je le connais et je le déconnais par élimination progressive).
Ça ne te gène pas d'être muet, Othello? Encore un peu de cette volaille. L'opération de connaître apparaît donc comme antérieure à celle que le vulgaire aperçoit. Je ne dis pas cela pour t'offenser. Mais le philosophe ne la saisit pas non plus sur le vif: il ne constate que son ombre, et ne dit pasceci est cecimaisceci n'est pas cela, n'est pas cela, etc.Après quoi, content de soi-même, il commet la même erreur que son prochain le vulgaire et dit: Je connais AB puisque j'y reconnais A et B qui me sont déjà connus.
Quel Nuits, mon cher, quel Nuits! Ton maître est un heureux imbécile. Analyser la connaissance sans envisager son objet trouve un obstacle en cet esprit de finalité dont nous nous défendons vainement.
Je suis sûr, Othello, que si tu tombais amoureux, l'amour te donnerait une langue, ou ton cœur parlerait si tes lèvres sont closes. Que si nous considérons pour la première fois un phénomène, il ne peut être si neuf que nous ne trouvions en nous tous les éléments qui le composent, et c'est eux que nous reconnaissons avant de songer à ce qui est nouveau pour nous, c'est-à-dire l'arrangement de ces éléments. Quand notre pensée se fixe sur ce point, notre inconscient a déjà élaboré avec les données sensibles (compréhensibles, déjà connues) l'objet intérieur, image corrélative de l'objet extérieur. Aussi notre conscience ne saisit-elle que la reconnaissance et non la connaissance.
On mesure le degré de civilisation d'une époque à la façon dont on y réussit les sorbets. En quel temps vivons-nous!
Il y a donc abus de langage dans l'emploi du verbe connaître. C'est la reconnaissance que nous pouvons seule étudier. Elle consiste en la constatation de la corrélation (non de l'identité) qui existe de l'objet intérieur à l'objet extérieur et comporte un jugement formulable comme il suit:Cet objet qui présente une corrélation avec mon souvenir A' est le même qui a fait naître A' c'est-à-dire A.
Deux doigts de champagne. Mais ici, nouvelle difficulté: si pour connaître ou reconnaître A, il faut que nous le confrontions avec A', il est bien évident qu'il faudra qu'A' nous soit préalablement connu.—A prioriil n'y a pas plus de raison pour que les réalités intérieures (développées dans notre inconscient) nous soient connues, que les réalités extérieures.—Le problème n'a fait que se déplacer.
Ce qui est sûr: nous ne pouvons connaître A sans A', ni A' sans A. Qu'en penses-tu?
—Vous ne poussez pas très loin les conséquences de vos prémisses, dit le muet, et votre langage n'est ni clair ni ordonné.»
Anicet le chassa à coups de pied. Après quoi, il écrivit:
Ma chère, si tu ne me vois pas d'ici trois jours, remets-toi avec Georges et brûle notre correspondance. Pour ce qui est de notre petit projet de théâtre, etc., il vaut mieux y renoncer. Très tendrement
MARCEL.
L'enveloppe porta la suscription:
MADEMOISELLE MARIE MANTE
7,rue Lepic, PARIS.
«Marina, aimes-tu les diamants? ceux qui sont larges comme l'ongle, tu sais. Tu ne dis rien, tu regardes le parquet. Marina, m'aimes-tu autant que les diamants?
—Taisez-vous, sentimental.
—Ne me reproche pas d'être sentimental quand tu es aussi décoiffée. On ne peut pas tout de même parler toujours des réceptions, des générales, des cotes de la Bourse.
—Quelle rage as-tu de toujours parler?
—Bien, moi qui croyais t'être agréable. Je me force pour te parler, je me force littéralement. Au fond, je n'ai rien à dire. Je n'ai rien à te dire jamais. Est-ce qu'on a jamais rien à dire? Tout est la faute de tes cheveux.»
Dans le classique entresol des adultères, Pedro Gonzalès se tait. Il constate que le jour baisse. Il ment: il a quelque chose à dire, quelque chose de très curieux. Mais si tout allait casser? L'aveu hésite comme une larme au bout des cils. Les doigts jouent avec les boucles de Marina Mérov. Un grand silence rend l'âme heureuse. Quelle lâcheté, et ce soleil qui descend.
«Mon ami.
—Il doit être très tard, n'est-ce pas?
—Est-ce que je sais? Près de vous le temps s'enfuit si vite.
—Vous ne passeriez pas votre vie à mes côtés.
—Oh Piotr, me l'as-tu jamais offert. Mon ami, pourquoi me parliez-vous de diamants?
—Parce que, Marina,... je ne sais plus. Une idée comme ça.»
Le silence reprend sa place. Sur une sellette un bronze représente Vercingétorix. Sur la cheminée l'Amour et Psyché en plâtre, d'après Canova, donnent de l'humanité une conception flatteuse. Un grand soupir précède l'orage.
«Marina, dans mon pays, les hommes vivent comme des brutes. On prend son bien où on le trouve. Les femmes ont les mains très blanches. Il y a des liqueurs plus profondes que des puits. Cela dure ce que cela dure. Un beau jour il ne reste plus que les pistolets d'arçon, la selle, un cheval rapide et le désert. On part ailleurs et tout est à recommencer.
—Quelle belle vie!
—La mienne, à peu de choses près. Aujourd'hui il me reste juste assez pour gagner le Nouveau Monde. Avec les divers cadeaux que je t'ai faits, nous aurons de quoi vivre pendant quelques mois. Acceptes-tu?
—Je ne comprends pas. Ne plaisante pas avec ces choses-là, ce n'est pas drôle.
—Je ne plaisante pas: je suis ruiné. Faillite. Voilà tout. Mais du moins je t'ai et je te garde. »
Le silence. Je le reconnais, c'est lui, c'est le silence. La femme a les yeux dans le vague. À quoi pense-t-elle? Très lentement sa main droite (comme sa main droite est belle!) relève les mèches de ses cheveux. Marina se recoiffe. Les épaules d'une femme qui se recoiffe sont plus émouvantes que... les épingles-neige sur le stuc de la cheminée. Les doigts de Marina se battent avec les épingles à cheveux. La maladresse et l'énervement rendent l'ombre plus sensible:
«Mon ami, veux-tu allumer? on n'y voit plus.»
L'applique s'éclaire à gauche de la glace. L'ampoule sort d'une orchidée de verre. L'image de Marina a l'air contrarié. Que se passe-t-il? Pedro ne comprend pas. Il reste assis sur le sofa, les mains inoccupées.
Un peu de poudre de riz. Un peu de rouge aux lèvres. Encore la coiffure. La main lisse un sourcil rebelle. Un chapeau est plus vite remis qu'ôté. Pourquoi la voilette fait-elle penser aux brouilles? Un dernier coup d'œil au miroir. L'ombrelle. Sur le pas de la porte, la femme se retourne. Elle a déjà mis son gant droit. Elle baisse les yeux sur sa main gauche où brille une bague offerte à la lumière: «Mon ami, dit-elle, je garderai de vous un souvenir durable.» C'est fini.
Un—deux—trois—Un—deux—trois (Valse).—C'est à tort qu'on croit difficile de se lever d'un sofa très bas et très mou. On met de l'ordre par habitude. On passe son pardessus. J'allais oublier ma canne. Et ma clef? Bah! il n'y a qu'à taper la porte, à présent. Avec ces femmes-là, il ne faut pas s'étonner. D'ailleurs je m'y attendais. N'y pensons plus. L'escalier était un peu raide ici. Ça ne m'a rien fait. Mais là, rien. Je l'aurais seulement crue plus rouée. Heureusement que j'ai plusieurs cordes à mon arc. Il me reste ma vraie femme, Mirabelle, ma chose. Avec elle, j'ai pris mes sûretés. Grâce au ciel nous aurons encore la vie large, là-bas.
L'Intransigeant!Merci.
Rien de nouveau. Allons, j'ai jusqu'à demain matin. Le monde est grand. Il y a de l'air, ce soir. Chauffeur! Pas libre? Tant pis. Vraiment les faux-cols mous sont bien agréables l'été.
Heure exquiseQui nous grise
Pom, pom! Chauffeur! Rue de la Baume? Non? Somme toute, il fait bon marcher. J'ai le temps. Mirabelle. C'est joli les tri-porteurs. Mirabelle, Mirabelle. Un nom qui fait fermer les yeux.
À Paris, en été, la tombée de la nuit est douce comme une pêche. Un homme traverse la ville avec un grand calme dans le cœur.
«Madame est là?
—Madame attend Monsieur dans le petit salon bleu.»
Toute la splendeur du monde s'est réfugiée dans les pendeloques de cristal du lustre, le biseau des glaces, les bijoux de Mirabelle, et son regard. Madame Gonzales se retourne à demi: ses épaules nues jouent avec le grand éventail de plumes orangées qui les caresse. «Vous rentrez bien tard. Vous voyez, je m'étais faite belle.
—Mirabelle, vous avez un nom qui fait fermer les yeux.
—Oh mais vous êtes bien galant. Tenez, voilà ma main.»
L'éventail compte les secondes: les gens heureux—n'ont pas d'histoire, les gens heureux—n'ont pas d'histoire, les gens heureux—les gens heureux. «Mirabelle, nous allons partir. Pour toujours. Seuls.
—Qu'est-ce qui vous prend, cher ami? Vous avez lu de mauvais livres.
—Mire, je suis ruiné. Demain ma banque suspend ses paiements.
—Ah oui? il n'y a rien à faire?
—Il n'y a qu'à fuir. Mais tu sais bien que je n'ai pas été stupide. Toute ma fortune, des millions, a passé à ton nom. Nous sommes mariés sous le régime de la séparation. Nous irons vivre en Amérique, riches, heureux.
—Vous croyez?
—Que nous fait ce monde que nous laissons ici? Là-bas nous aurons des domaines comme des royaumes.
—Vous êtes fou, mon cher ami. Posez donc mon éventail sur le guéridon.
—Voilà. Mire, je ne ris pas.
—Ai-je l'air de rire? Vous ne pensez pas que je vais supporter les conséquences de vos mauvais placements. J'ai mes obligations, mes relations, ma vie. Que voulez-vous que j'aille faire dans vos colonies?
—Mais, Mire, il faut que je parte.
—Eh bien, adieu. Vous m'avez généreusement enrichie. Tout est très bien réglé.
—Mire.
—Allons dîner. Il est largement l'heure. Quittez ce visage penaud, mon cher, songrz un peu aux domestiques.
—Mire.
—Laissez mon poignet. Vous êtes vilain quand vous vous congestionnez.
—Mire, l'argent, mon argent.
—Fi! mon cher, que vous avez l'esprit mesquin! Je ne vais tout de même pas vous entretenir. Vous avez vos quatre membres. Vous êtes robuste. Ce ne sera pas la première fois que vous referez votre fortune.
—Mire, la vie, ma vie! est-ce que tout, tout est fini? Encore celle-ci qui m'échappe! C'est trop.
—Ne criez pas si fort. Vous vous mettez dans des états...
—Oh Mire, comme tu m'as fait mal!
—Vous n'allez pas commencer une scène? Je crois, ma parole, que vous pleurez. Vous me voyez confondue: je vous aurais bien cru le dernier homme capable d'une crise de nerfs. Comme on se trompe sur le compte des gens!»
L'homme tient ses tempes. Est-ce qu'il va éclater? Il marche, il ouvre la porte de son bureau; quand il a disparu, on l'entend sangloter. La porte se referme.
Mire reprend son éventail. Elle le balance et se regarde longuement dans la glace. Un domestique apporte une carte sui un plateau. «Faites entrer». Elle balance son éventail. Elle le ferme, se regarde dans la glace, puis rouvre son éventail. On introduit Anicet. Il est en complet veston.
«Nous n'avons pas encore dîné, cher ami, mais vous nous dérangez à peine. Voulez-vous partager notre repas? Non? vous avez déjà dîné.
—Je vous remercie. Je n'ai pas faim.
—Mon cher, tout le monde sait que vous êtes amoureux de moi, et l'amoureux qui ne mange pas, ne se porte plus. Je ne vais plus pouvoir vous afficher.
—Madame.
—Vous pouvez m'appeler Mirabelle, mon mari n'y voit aucun inconvénient. Par exemple ne me regardez pas comme ça, vous êtes vilain. Mais qu'ont donc les hommes ce soir?
—Mire.
—Appelez-moi Mire aux yeux d'argent. C'est très agréable. Il y a longtemps que personne ne me l'a plus dit et pour l'instant j'aime les compliments à la folie. À la folie.
—Mire aux yeux d'argent.
—C'était le nom que me donnait mon ami Guillaume. Il a fini par mourir. Il m'était très cher. Vous disiez?
—Cela ne peut pas continuer comme ça. Voilà trop longtemps que ça dure. Il faut...
—Ah, bien, vous n'allez pas répéter encore une fois la même chose. Mon mari est plus aimable que vous. Il m'a dit tout à l'heure: vous avez un nom qui fait fermer les yeux. C'est joli? Vous aussi, un jour, vous m'avez tourné un petit madrigal très gentil. Si, très gentil. Je n'exagère pas. Je ne me souviens plus trop des termes, mais... très gentil.
—Mire, cessez: je vous assure que je n'en puis plus.
—Prenez un siège.
—Cela va mal se terminer, Mire. Il faut que tu me suives.
—Oh, oh! vous aussi? Mais nous n'en sommes pas là.
—Il y va de la vie, entends-tu.
—Un enfant, un véritable enfant. Mon cher, avant de prononcer de pareilles paroles, on doit faire un discours en trois points. Où avez-vous donc été à l'école?
—Écoute, la mer a rompu ses digues. Je t'apprends cette nouvelle. Maintenant, ta bouche.
—Mais comme vous êtes séduisant! Prenez garde à ma robe. Eh là, les lèvres seulement. Écartez-vous. J'ai failli penser à mal. Songez, Anicet, que mon mari est dans la pièce voisine.
—Il est dans le bureau?
—Il est dans le bureau.
—Je vais le tuer.
—Faites, je vous en prie. Mais pas trop de bruit, n'est-ce pas?
—Encore une fois.
—Ah non, laissez-moi, vous me chiffonnez! Maladroit, ça se verra.»
Madame Gonzalès s'échappa, et entrebâilla la porte du cabinet de son mari: «Mon ami, dit-elle. Monsieur Anicet désire vous parler. Je l'introduis. Calmez-le, il me paraît un peu agité.» Il y eut un bruit de siège déplacé, quelques paroles basses et un silence. Mirabelle prit Anicet par les épaules et le poussa dans l'autre pièce. Puis, la porte refermée, la femme s'appuya contre le mur pour reprendre haleine: «Ah, soupira-t-elle, j'ai eu chaud. Comme tu es faible, ma fille. Tous les hommes te font de l'effet.» Elle rajusta légèrement sa toilette, reprit son éventail et se sourit dans la mémoire. Elle regarda la porte et sur un ton amusé se demanda à mi-voix: «Que va-t-il sortir de là-dedans?»
Là-dedans, il y avait deux hommes. Deux hommes semblables à ces jouets lestés de plomb qui reviennent toujours à la position verticale. Le plus gros était très pâle, le plus maigre était très rouge. Anicet remarqua que l'encrier sur la table était surmonté d'un buste napoléonien lauré. Gonzalès remarqua que la main droite d'Anicet se portait vers la poche-revolver. «Il paraît, Monsieur, que vous désirez me parler? Vous tombez bien mal, je vous assure. Enfin, vous n'y pouvez rien. Je vais vous poser une question indiscrète. Ne la prenez pas en mauvaise part. Vous ne pouvez pas comprendre. Répondez-moi franchement: cela n'a plus aucune importance. Seulement, dans l'affirmative, je pourrai vous donner deux ou trois bons conseils, vous raconter une histoire. Oh une histoire, le mot est un peu gros. Bref: êtes-vous l'amant de ma femme? Je sais bien, je sais bien. Je vous jure que cela me serait égal. Répondez.
—Eh bien, non. Monsieur, Mirabelle n'est pas ma maîtresse. Mais elle la sera, n'en doutez pas, dès que je vous aurai tué.
—Ah? Vous venez pour me tuer? C'est bien inutile. Prêtez-moi donc votre revolver une minute.
—Comment?
—Prêtez-moi donc votre revolver une minute. Vous n'osez pas? Je me tuerai très bien tout seul, vous savez. Votre revolver. Que risquez-vous?
—Simplement que vous préfériez ma mort à la vôtre. Après tout, vous avez raison: qu'est-ce que je risque? Tenez, tuez l'un de nous deux.»
Pedro Gonzalès prit le revolver et le fit sauter dans sa main. C'était une arme de femme, à crosse incrustée de nacre, un vrai bijou. Le banquier l'arma, puis, très lentement la fit tourner entre ses doigts, et visa Anicet. On eut, sans trop se presser, le temps de compter jusqu'à trente. Puis Gonzalès d'un geste demi-circulaire rapide porta le canon dans sa bouche. Ce fut comme un bouquet de fleurs. Anicet, éclaboussé légèrement, recula un peu. La chute du corps s'était faite avec décence. Le jeune homme ramassa son revolver et l'essuya au tapis de table.
À ce moment on entendit un bruit de pas et de paroles dans le salon voisin. Plusieurs personnes semblaient se concerter sur le chemin à suivre: des hommes. Anicet ouvrit la porte: il vit, opportunément évanouie. Mirabelle sur le canapé; près d'elle, une femme de chambre s'empressait; au milieu de la pièce il y avait un groupe de gens de police conduit par le détective Carter. Celui-ci regarda le sang sur le col d'Anicet, le revolver dans la main d'Anicet, puis Anicet lui-même. Il jeta un coup d'œil dans le bureau, aperçut une masse à terre, et très satisfait de soi: «Monsieur, dit-il, veuillez nous suivre.»
De quelque côté qu'on se tourne, il n'y a que des murs. Image de la vie. Anicet ne se sentait pas très gêné de sa nouvelle condition. S'il n'y avait pas eu ces promenades dans les couloirs, les confrontations, le juge d'instruction si fatigant parfois, tout un ensemble idiot, Anicet se fut trouvé bien dans sa prison. D'un seul coup, les soucis s'étaient évanouis: la tête libre, sinon le corps, le jeune homme pouvait regarder le temps fuir très lentement contre les parois. Il se réjouissait de cette lenteur même: si le temps est long, ma vie s'allonge. De moi à la mort il se fait une place considérable pour mille riens plus précieux que l'air libre: je m'étudie vieillir, je me laisse aller comme le rameur s'allonge dans sa barque et descend au fil de l'eau, la main droite traînant et freinant dans les herbes. Chaque fois qu'il m'arrive d'être physiquement plus seul que de coutume, je m'étonne, je me découvre. Je ne m'étais jamais vu qu'à l'occasion d'une femme, d'un cocher ou d'une maison. Je me compare à ces images particulières. Comme je leur suis supérieur! Les satisfactions de l'orgueil m'incitent à me repasser par cœur: je tends toujours à me recommencer, mais si je m'en aperçois je tends immédiatement à revenir sur mes pas. C'est encore parcourir un chemin déjà connu. Cette deuxième erreur n'est pas si sensible qu'elle m'avertisse d'en éviter une troisième. Je fais alors à droite ou à gauche, et, le mouvement exécuté, je m'aperçois qu'une permutation circulaire m'en a imposé pour quelque figure nouvelle. Cela dourrait durer longtemps si je ne possédais un esprit suffisamment généralisateur.
Certains malheurs catalogués, les calamités des hommes, ont ceci de bon qu'ils modifient tout à coup l'échelle des valeurs. Cela qui était toute ma vie n'est plus rien, et ainsi de suite. À une certaine stupeur succède, après les cataclysmes, une lucidité plus grande et une indifférence merveilleuse. Un des avantages de cet état d'esprit est de pouvoir considérer d'un point de vue entièrement nouveau ce qui nous était le plus pénible. Le plaisir de s'être affranchi d'une souffrancesans changer de placeje ne puis le comparer qu'à la volupté du corps. Si quelque maladie avait rendu douloureux à crier le moindre mouvement de mon poignet, avec quel bonheur je ploierais ma main sur mon arvant-bras pour l'étendre ensuite sur lui jusqu'à la limite quand le mal se dissiperait brusquement. Si je me heurte et que je crie, aux gens inquiets je réponds: Ce n'est rien, et mon sourire s'accompagne d'un geste, pour démontrer que ma jambe n'est point brisée ou mon cœur. Le bonheur parfait n'existe au monde que dans ce seul sourire.
Qu'est-ce qui peut encore me toucher aux larmes? Peu à peu les émotions tombent comme des feuilles. Tout le passé, ce linge qui sèche dans ma mémoire ou dans un herbier me paraît plus lointain que ma naissance. On naît tous les jours un peu. Banalité. Mirabelle! Ce nom résonne comme celui des Reines dans l'histoire de France. Il y a des gens pour jurer que la possession seule peut déposséder un esprit d'un souvenir de femme. Quelle plaisanterie! Il n'y a pas de souvenir puissant à partir d'un certain moment de nous-mêmes. Si je le veux, je détacherai ma pensée de n'importe qui ou de n'importe quoi. Vous ne vous étonnez pas que je sache ouvrir ou fermer mes paupières. Eh bien alors. Tout de même, quand les raisons d'être deviennent ces jouets ridicules, que reste-t-il qui nous pousse à vivre? Encore le ton dramatique. Ça ne passera donc jamais? Exercice: regarder en soi, faire son bilan, établir les rapports entre nos désirs. Ah zut, le jeu n'en vaut pas la chandelle. Quand je m'intéressais à autrui, je ne m'intéressais qu'à moi-même. Le premier coup de vent l'a fait voir. Aujourd'hui je crois bien ne pas me passionner pour mon individu. Quant à l'espèce humaine, on n'en parle pas. Une jolie victoire: j'ai tué les points d'interrogation. Les questions ne se posent plus, c'est très simple. Ici commence une vie toute unie, plaisante. À partir de ce point j'échappe à toutes les peines et à toutes les joies; la faculté de s'étonner faisait tout le mal.
Ce détour qui n'est pas même singulier me ramène à la vie vulgaire. Bravo: le secret de la sérénité. Je me limite consciemment, mais sans songer au Pourquoi qu'en d'autres temps je me serais jeté dans les jambes. Quelle machine je suis! Obéissante, souple. Si je porte rapidement ma main droite à la hauteur de l'oreille en agitant le pouce et l'index, je deviens instantanément un garçon coiffeur qui joue avec ses ciseaux. Une certaine démarche m'évoque le train, une autre les paquebots. Un certain effort me résume plusieurs sentiments. J'ai connu un homme qui eut aimé avoir de tout des images musculaires. Ce n'est pas malin. On exprime facilement tout en fonction de soi-même. De là à se prendre pour le monde il n'y a qu'un pas. Vraiment je n'ai pas besoin des éléments d'illusion que les hommes recherchent. On n'est pas mal en prison. À éviter: se prendre trop en amitié, tenir trop en estime son esprit. Si je ne donne pas dans ce travers, je dirai probablement un jour ou l'autre: on n'est pas mal au tombeau. Dès lors, rien de fâcheux ne peut plus m'arriver. Admirable sécurité. On peut bien faire de moi tout ce qu'on voudra. «Je suis entre les mains de la justice» n'est pas une constatation plus désagréable que «Je suis au monde». La vie rappelle d'assez près le service militaire.
Un grand bruit de verrous annonça l'entrée de l'avocat: «Prenez la peine de vous asseoir, Monsieur le membre du barreau, dit Anicet. Quel heureux vent vous amène? D'abord, racontez-moi ce qu'il y a sur le journal ce matin.
—Toujours facétieux, cher client. Au moins, vous, votre moral est bon.
—Donnez-moi les nouvelles. Monsieur l'Avocat: je suis très inquiet de savoir si la barbe du zouave du Pont de l'Alma trempe dans l'eau. La Seine monte?
—En été? Vous n'y pensez pas. Ce n'est pas la saison des crues.
—Vous croyez? Vous avez peut-être raison. Je me souviens pourtant d'une femme qui prenait un vermouth à l'Univers(vous savez, place du Théâtre-Français) et qui disait au gérant: «La Seine devient dangereuse. Elle a atteint 5 m. 50, et à pareille époque en 1911, l'année des grandes inondations, elle atteignait 6 m. 10; ça ne fait jamais qu'un mètre dix de différence.» Eh bien ce propos me poursuit. Monsieur mon Défenseur, il me poursuit.
—Jovial, bien jovial. Cependant il serait préférable dans votre propre intérêt, qui est aussi celui de votre Cause, que vous m'avouiez tout.
—Oh je n'oserais jamais. Un homme si bien élevé, si poli. J'aurais trop peur de vous ennuyer.
—Je suis là pour ça. Et puis, vous savez, muet comme la tombe ou comme une carpe.
—Oh bien alors, vous devez faire un mauvais avocat.
—Spirituel, spirituel. Vous avez tort de vous méfier. Ainsi, tenez: dans l'affaire Petit-Descharmes, l'assassinat du banquier, j'ai fait acquitter le domestique Céruze qui m'avait avoué être le coupable. Personne n'en saura jamais rien.
—Je comprends tout: vous êtes lié par le secret professionnel. Eh bien, voulez-vous mon avis? Le secret professionnel, c'est une invention admirable. Beaucoup plus fort que le fil à couper le beurre. Je n'aurais jamais trouvé ça tout seul. Non, par exemple.
—Vous voilà en confiance. Parfait: soyez donc sans crainte, personne ne peut nous entendre. Vous pouvez parler comme au confessionnal, hm! je veux dire, bien entendu je suis libre-penseur. Allons, dites-moi tout sans barguigner.
—Pour ça, je vais tout vous dire sans barguigner. Il y avait huit jours que je n'avais pas mangé, quand sur le boulevard de la Chapelle, je rencontre un ami que j'avais perdu de vue depuis le lycée. Mais je ne pense pas être jamais poursuivi pour cela. Alors n'est-ce pas je passe l'éponge. Ça ferait encore des détails et pour peu que vous alliez le raconter.
—Le secret professionnel.
—Par où faut-il commencer? Par le commencement, cette malice. Je suis né l'année où il a fait si grand vent, d'un père inconnu et d'une revendeuse à la toilette.
—Permettez, je n'en écouteiai pas plus long: votre père est agent de change, et Madame votre mère, née Hélène Gillequin, est la fille de Monsieur Cillequin, le...
—On ne peut rien vous cacher. Comme vous avez pris vos petits renseignements, je n'irai pas par quatre chemins: je suis accusé d'avoir tué Monsieur P. Gonzalès, banquier, rue Laffitte. Nous sommes d'accord?
—À la bonne heure, vous voilà raisonnable.
—On a dit que j'étais l'amant de sa femme. Ce qui explique tout. Je ne veux pas vous mentir: Madame veuve Gonzalès n'a jamais été ma maîtresse et ce pauvre Pedro se tua.
—Allons bon, vous ne pouvez donc pas parler sérieusement.
—Décidément, je vois qu'on ne peut rien vous cacher: Mirabelle Gonzalès trompait son époux avec moi. Je l'appelais Chochotte et nous nous voyions en cachette à Rosny-sous-Bois.
—Voilà qui est plus vraisemblable.
—J'avais loué un pied-à-terre près de la gare. J'ai honte à raconter des choses pareilles.
—Il n'y a là rien de mal.
—Tout le monde n'est pas endurci comme vous: moi, je peux être un assassin, mais je me suis livré un rude combat avant de me résoudre à l'adultère. Bref les Mardis et les Samedis nous nous rencontrions à Rosny-sous-Bois. Je vois ce que c'est, vous grillez d'envie de savoir ce que nous faisions à Rosny-sous-Bois? cochon. Enfin, je vais vous le dire, parce qu'un avocat, c'est comme une mère, ça peut tout entendre. Eh bien, nous y faisions des folies.
—Je vois ça d'ici.
—Non, mais.
—Je veux dire, je vois ça d'ici: crime passionnel, ça n'a jamais mené personne à l'échafaud.
—Le mien n'est pas un crime passionnel. Il s'agissait de voler. De voler l'argent de P. Gonzalès. Une grosse somme.
—Mais Gonzalès était ruiné!
—Je n'en savais rien.
—De sorte que si la police n'était intervenue, c'était vous qui étiez volé.
—Heureusement qu'il y a quelqu'un là-haut qui, etc... Ça m'est une grande consolation que d'y songer de temps à autre. Je plains bien sincèrement les malheureux qui se privent volontairement de ce secours dans l'infortune, de cette lumière dans notre nuit. Pauvres athées! Qu'en pensez-vous?
—Je suis libre-penseur.
—Ah oui, vraiment? vous l'aviez déjà dit, je crois. Vous irez en enfer. Je prierai pour vous.
—Croyez-vous (ton sarcastique) que votre prière auprès de l'Être suprême...
—Rappelez-vous le bon larron, Monsieur le Membre de l'ordre des avocats, rappelez-vous le bon larron. Mais nous parlions d'autre chose? Je voulais vous raconter comment j'ai tourné à la broche trois petits enfants jolis à ravir.
—Bon, vous recommencez les plaisanteries.
—Je suis également l'auteur du vol des Musées.
—C'est une manie.
—C'est vous qui le dites. Enlevez donc votre pardessus, j'ai des tas de crimes sur la conscience.»
Sur le mur blanc derrière la tête de l'avocat flottait le singulier halo qui cherchait depuis quelques minutes à préciser les traits d'une grande bête en bois d'aspect connu. Anicet se rappela l'effet produit jadis sur un grand criminel par le mot guillotine. C'étaient trois syllabes qu'il ne pouvait entendre sans un mouvement de joie. Il appelait la machine sa jolie fiancée, son amie, sa consolatrice: «Je ne sais pas parfaitement comment elle est façonnée, disait-il, mais je vous réponds de l'étudier un jour, et ce jour n'est pas loin». Cependant Échafaud lui répugnait. Cette distinction parut bien autrement plaisante à Anicet que la conversation d'un avocat, et tandis qu'il débitait d'une voix blanche des aveux invraisemblables s'ils répondaient à la réalité, ou très vraisemblables quand ils étaient de pures inventions, le jeune homme fixa son esprit sur l'image du couperet brillant. Il s'abandonna aux associations d'idées et cette lame devint la lune, la courbe d'un bras nu, l'arche d'un pont, une porte cochère, l'arc-en-ciel, le soleil de minuit, une écharpe, le jeu de saute-mouton, le dos d'âne des monts, le démon sordide et indigent que Socrate appelle Éros, la lampe qu'il y avait sur la cheminée du salon à la Hêtraie, une horloge n'importe laquelle, le regard de certaines femmes. Le regard de certaines femmes coupe véritablement le cou. Si j'avais un crayon ou une plume, je vous dessinerais la forme des yeux qui regardent ainsi. Pour l'expliquer je dis toujours que la paupière inférieure est plus longue que la paupière supérieure, mais généralement personne ne comprend. Quand on tranche une tête, que se passe-t-il? Enfant je me représentais les sections de cous, de membres, comme les coupes des arbres: une série de cercles concentriques où perlent des gouttes de sang. De quel côté s'en va l'âme, et mille subtilités. Existe-t-elle la femme qui résisterait au plaisir de nouer ses bras autour d'un cou destiné aux colliers du sang et de l'air? Dire à une femme: J'ai tué, à nous deux maintenant. Il y a probablement encore quelques voluptés inconnues de la foule. Mais au fond tout se ramène au même plaisir. Est-il très difficile de mourir? Question sotte. Toutes les questions sont sottes. Je m'attends à tout de ma part. Avec une grande facilité je me sens capable des idées les plus vulgaires. S'y abandonner n'est pas le signe de la faiblesse. Il y a des replis de nous-mêmes lesquels nous n'époussetons pas, de peur d'en faire tomber les étoiles qui s'y accrochent et qui nous piquent de leurs branches irrégulières. On les prend pour les idées de tout le monde et on les méprise comme de petits astres de dernière grandeur. Entre toutes les lumières que nous nous cachons à nous-mêmes, celles que nous dédaignons le plus sont certainement ces souvenirs parmi lesquels nous ne nous égarons jamais longtemps de peur de ne plus retrouver notre chemin. Et peut-être qu'il existe une opposition trop violente entre notre présent et notre passé, et que celui-là supporterait mal la comparaison avec celui-ci qui n'est ni fugitif ni trompeur. Je ne sais ce qui se passe dans ma poitrine si je fixe mon regard sur le temps où j'allais à l'école. Les professeurs me promettaient Normale ou Polytechnique. Quel paradis! Aucun n'avait songé à la Santé. Si je regarde dans la vie, je retrouve mes anciens camarades: ils ont le même âge que moi, ils n'ont pas vieilli plus vite, mais comme leur place est marquée dans le monde! ils vont d'ici à là et leurs gestes sont mesurés à l'échelle de l'Univers. Deux ou trois sont déjà connus de dix mille personnes. Il en est de mariés. Il en est qui font la noce. Il en est qui ne font rien du tout. Ont-ils oublié les rivalités scolaires? Ces lauriers vert et or qui couronnaient l'année étaient si beaux que nous croulions sous leur poids. L'orgueil, l'orgueil. Quels poèmes épiques ont transporté les hommes comme ces longs palmarès ponctués par les applaudissements? Ils lisent les journaux maintenant, Varèse, Loriston, Vandal. Que pensent-ils de moi? Ils sont confondus, ils hochent la tête: «Un garçon si bien doué! Je l'ai toujours trouvé un peu bizarre.» Ils mentent, ce n'est pas vrai, ils me prenaient pour un fort en thème. Ils n'étaient pas inquiétés par mes regards. Le hall de la mémoire où se confondent toutes ces images ingénues rappelle la gravure par quoi débutent certains romans: tous les épisodes s'y mêlent sans tenir compte des dates ni des valeurs et la première place est donnée à la petite plante qui poussait sur une fenêtre devant laquelle je passais tous les matins.
«Si quelque chose, dit l'avocat, passionne les gens de mon métier, c'est la psychologie de leurs clients. Nous la dégageons du moindre détail. Pas une de vos paroles, mon cher, laquelle ne me conduise à vous découvrir un peu. Mais maintenant que je connais votre affaire, que je la tiens, j'aimerais à vous interroger pour mon propre compte.» Il sortit de sa poche un petit carnet et un crayon. «Voyons, mon ami, voudrez-vous bien me dire à quelle occasion vous avez été le plus ému de votre vie?
—Attendez. Je ne vois plus très bien. Nous rangeons nos souvenirs dans une armoire où l'on met aussi les nuages. Ils deviennent tous rapidement gris et les faits les plus insignifiants prennent à nos yeux autant d'importance que ces choses mêmes qui bouleversaient notre cœur. Cependant si je regarde bien derrière moi, je revois une grande avenue ensoleillée et morte avec des arbres goudronnés et, par terre, de larges feuilles sèches comme des larmes anciennes. Un enfant en costume marin à cheval sur le dossier d'un banc chante pour soi seul un air impossible à noter, troué de temps à autre par des syllabes parlées, faute de voix. Il voit dans les nuages des combats de léopards et de pumas, et Charlemagne qui tient sa couronne de fer sur sa tête pour l'empêcher de tomber. Très rarement une voiture de blanchisseur passe sur la chaussée; ou une voiture de livraison des Grands Magasins du Louvre (on songe à ces jolis ballons ornés de coqs qu'on donne pour rien à la porte s'il n'est pas trop tard dans l'après-midi). Sur le trottoir la fille de la fruitière saute à la corde avec une rare distinction, mais mes parents m'interdisent de lui parler. Tout à coup on entend un grand cri, et, en bas de l'avenue, du massif des Ternes sort une foule vite rassemblée; elle hurle et montre en l'air quelque chose qui passe en se balançant. C'est le ballon captif de Printania qui a cassé sa corde pour suivre les oiseaux. Mon cœur, mon cœur qui s'est envolé! Quel vertige! Dans le même temps on jouait à Paris une opérette intitulée le Carnet du Diable dans laquelle il y avait un air très triste et très touchant:
J'ai perdu mon cacatoèsIl s'est envolé sur les toits.
—Écoutez, Monsieur Anicet, dit l'avocat, vous n'êtes pas gentil. Voulez-vous me dire quel jour vous avez eu votre plus forte émotion.
—Le jour de mon baptême.»
«Faites entrer», dit Mirabelle, et elle se décoiffa rapidement. Quand Baptiste Ajamais se fut incliné devant elle, la perfide s'excusa: «Pardonnez cette nuit qui tombe sur mes épaules. Je commence à peine le jour et vous me surprenez en train d'écarquiller les yeux.» Il indiqua par son silence que ce n'était pas là le but de sa visite matinale. Quelques instants, lourds comme une tempête de neige, séparèrent les deux interlocuteurs. Mirabelle leva les yeux vers la poussière lumineuse qui tombait des persiennes closes: «L'été, expliqua-t-elle, j'aime l'obscurité intérieure des maisons, et celle, intime, de mon cœur. J'ai l'âme très noire, cher ami. Tout cela vient sans doute de mon pays. Je suis sûre que vous ne devineriez jamais quel est mon pays et que vous le désireriez savoir.
—Moi? dit Baptiste, mais j'ignore la géographie et je ne comprends pas très bien les différences que les hommes établissent entre les lieux. Il y a la mer et il y a la montagne.
—Eh bien, chez moi, il y a la mer.»
Baptiste n'ajouta rien.
«Il y a la mer, reprit Mire, il y a la mer.
—Tant pis, dit Baptiste, car c'est une personne sotte.
—Les femmes sont très belles dans mon pays.
—Les femmes ne sont très belles qu'autant que les hommes le veulent bien.
—Dans mon pays, dans mon pays les hommes sont très audacieux.
—Vous avez de l'audace.
—Dans mon pays, les hommes, les hommes...»
La main de Mire s'étendit et toucha Baptiste à la hauteur du gousset. Il sortit sa montre:
«Dix heures et quart, chère amie. Vous disiez que dans votre pays les hommes...
—Les hommes, les hommes... Ah! quelles brutes! quelle brute!»
Ici les sanglots apparurent comme un raz de marée et le beau visage s'enfouit dans un désordre de doigts et de cheveux, tandis que le corps secoué se cassait sur la coiffeuse. Il y eut un peignoir qui tomba. Il y eut la plus belle femme du monde toute nue, et qui faisait semblant d'avoir honte. Il y eut en elle l'angoisse de l'inconnu (car elle ne pouvait voir l'homme). Il y eut un temps très long, comme le Purgatoire. Il y eut Baptiste qui s'assit, croisa les jambes et fit observer:
«Remarquez, chère Madame, que je ne vous ai pas touchée.»
Mire se redressa furieuse, sans une parole, et d'une main tremblante, chercha autour d'elle le vêtement échappé.
«Oh! dit Baptiste, si vous avez trop chaud vous pouvez rester ainsi. Vous ne me gênez pas. Vous avez la gorge très bien faite.»
La colère de la femme humiliée était si grande qu'elle flotta autour d'elle comme des ronds de fumée. Il fallut bien crier:
«Idiot, idiot, ah! si j'avais du vitriol ou mon parapluie!»
À portée de sa main traînait la poudre de riz. La boîte se balança, mais l'homme qui ne redoutait que d'être sali saisit le poignet de la femme. Le projectile sauta, fit la roue, et s'écrasa comme une rose sur le tapis. Mire cria encore parce que Baptiste lui faisait mal:
«Idiot, lâche, idiot.
—À genoux, demande pardon à genoux, demande pardon au soleil.
—Idiot. Tu me brises les os.
—Allons donc.
—Tu... Mais qu'est-ce que cela signifie?
—Vous me fatiguez, chère amie. Demande pardon.»
Elle le regarda: «Pardon, pardon. Mais je ne veux plus, vous savez, vous me faites horreur, je ne veux plus.
—Je n'y tiens pas, dit Baptiste, j'ai à vous parler.»
Elle se rassit, releva ses cheveux, et ferma le grand peignoir bleu comme une enfant craintive. Ses épaules se rapprochèrent.
«Parlez.
—Voulez-vous une cigarette? Non? Tant pis.»
Le jeu du briquet prit un sens énigmatique. Baptiste eut l'air de s'entretenir avec le feu. Cela se termina en volutes. Puis l'homme s'accouda sur le bras du fauteuil, son pouce gauche s'appuya sous son menton, et le reste de la main écrasa la lèvre inférieure pour la repousser vers la droite. On ne comprit pas très bien ce qui se passa dans les yeux. Le regard tomba sur Mirabelle comme sur un arbre, la suivit des racines au faîte et se perdit dans les nuages, derrière elle. Elle renversa le front:
«Parlez.
—L'horizon n'est pas si lointain que vous le croyez, Mire; certains signes mystérieux qui nous en viennent l'attestent et le cœur des femmes n'est jamais si impénétrable que vous aimeriez à le faire croire. Par intervalles, tout devient très clair et je vois en vous comme dans un vérascope. Quelle faiblesse, la vôtre! Voilà sans doute le charme secret qui malgré tout m'attire vers vous comme le serpent fasciné par l'oiseau aux yeux ternes. Laissez-moi pendant une minute dérouler en paix mes anneaux.» Il se tut et fuma. Sa tête se balança très faiblement. On ne put plus démêler ce qui l'emportait en lui d'une grande douceur ou d'une grande dureté. Sa voix reprit un monologue commencé: «...À moins que nous ne soyons jamais si sûrs de notre passé que de notre avenir. Je peux aller là, si ça me chante. Mais rien, rien ne fera que j'y sois allé. Après tout que m'importe Anicet et toutes ces choses d'hier qui s'évadent. Si quelque chose me tient à cœur c'est cela seul qui est en ma puissance. Comme je m'appartiens tout de même! Au cours de certaines histoires, on rencontre parfois des machines que nul ne peut arrêter (dans des usines ou des bateaux, de préférence). Il suffit d'y mettre le pied pour que personne au monde ne vous sauve plus jamais. Personne au monde. Le pied dans l'engrenage, on doit pouvoir le mettre avec facilité. Mais il ne faut, au préalable, ignorer ni la fatalité ni ce qu'on lui sacrifie. Je m'abandonne, je me perds, je m'échappe, toute une kyrielle de verbes pronominaux.Ilsles nomment verbes réfléchis. Les hommes n'ont jamais éprouvé le vertige.» Le regard de Baptiste dansa sur la cîme des forêts lointaines et revint insensiblement se poser sur la femme muette. Elle sentit le besoin de parler:
«Que se passe-t-il, dit-elle, je comprends seulement que j'ai choisi pour vous distraire un moment tragique, un point noir dans votre vie. Il ne faut pas m'en vouloir. Savais-je, moi?
—Tous les moments de la vie sont tragiques. Ceux-là surtout qui s'écoulent dans l'indifférence. Quel masque! Exercer avec lenteur ce pouvoir merveilleux que nous avons de nous gâcher nous-mêmes. Nous ferions d'étranges plâtriers. Comme tout est logique. Le caractère satisfaisant de tout est une musique sans pareille. Tout m'augmente, tout me diminue. Tout me limite. À la bonne heure.
—Écoutez, dit Mire d'un ton désespéré, je ne savais pas, je ne savais pas. Ah! la maladroite!
—Disposer de soi, quelle outrecuidance. La signification de nos gestes nous échappe et nous raisonnons à perte de vue. On sort de toutes les situations, mais tout est irréparable. Quel besoin aurions-nous de le déplorer?
—Enfin me direz-vous auprès de quel abîme vous êtes arrivé? Baptiste, je cherche vainement le fond de vos yeux et la raison de ce drame. Je vous offre mes cheveux, mon ami, mes cheveux, je ne peux pas faire davantage.»
Elle prononça plusieurs phrases dans une langue étrangère avec une expression d'épouvante.
«La folie, ma chère, n'est pas une solution acceptable, parce qu'on ne l'enferme jamais tant que le fou ne se possède encore. Le suicide serait un séduisant voyage de noces si l'on était sûr qu'il y eût un esclavage après lui. La plus belle invention poétique des hommes, c'est l'enfer.
—En êtes-vous là, vraiment? Encore une fois, que s'est-il passé?
—Il s'est passé qu'il ne s'est rien passé depuis que le monde est monde. Les maux atroces que les hommes ont imaginé pour oublier l'immense ennui qui les ronge ne sont que des jeux d'enfants. Il est plus facile de supporter l'humiliation, la pauvreté, la faim, le froid, toutes les souffrances physiques et le monstre chimérique des souffrances morales, que le moindre de ces pourquois soulevés incessamment par l'esprit. Pour générale qu elle paraisse, la loi de Newton ne suffit pas à expliquer un de mes clignements d'yeux. Je me contredis, c'était prévu. Ne me parlez pas de la contradiction: elle suppose la superposition possible des pensées, géométrie puérile et honnête. Ah! que disais-je donc?