C'était la veille dela Ste. Catherine, ce jour marqué de temps immémorial chez les Canadiens, dans la maisonnette de l'habitantaussi bien que dans le Manoir du Seigneur, par une franche gaieté et des fêtes innocentes, et qui correspond avec l'Hallow-E'en des Anglais.
Ce soir-là, la maison de Madame d'Aulnay, brillamment illuminée, retentissait des gais accords d'une contre-danse et d'un cotillon. Ses magnifiques appartements, remplis d'uniformes étincelants, de robes légères et élégantes, présentaient un coup-d'oeil brillant et animé.
Gracieusement appuyée sur le manteau de la cheminée dont le feu pétillant jetait un nouvel éclat sur ses traits réellement beaux, Madame d'Aulnay causait avec un homme grand, de belle apparence, dont le teint clair et les yeux bleus-foncés indiquaient l'origine Anglo Saxonne. Pour produire de l'effet, la jeune femme avait mis en oeuvre toute l'artillerie de ses charmes, des regards expressifs, des sourires fascinateurs et une voix légèrement modulée; mais quoiqu'il se montrât poli et attentif, néanmoins elle se crut autorisée à penser qu'elle n'avait fait sur lui qu'une bien faible impression: pour elle, qui était d'ordinaire tant recherchée, cet échec avait quelque chose de réellement mortifiant.
Pendant qu'elle se consumait ainsi en vains efforts, sa cousine, Mademoiselle de Mirecourt, avait plus de succès auprès de celui qui était en ce moment son danseur. Ce personnage était le Major Sternfield, surnommé l'irrésistiblepar quelques-unes des Dames de la compagnie, et qui certainement semblait presque mériter par son extérieur ce titre un peu exagéré. Une grande taille parfaitement proportionnée, des yeux, des cheveux et des traits d'une beauté sans défaut, jointe à un merveilleux talent de conversation et à une voix dont il savait moduler l'accent sur la musique la plus riche, étaient des dons rares qu'on ne trouve pas toujours réunis dans un heureux mortel. Ainsi pensaient plus d'un envieux et plus d'une admiratrice; ainsi pensait Audley Sternfield lui-même.
Une partenaire convenable pour cet Apollon était sans contredit la gracieuse Antoinette de Mirecourt dont les charmes personnels étaient doublement rehaussés par cette charmante naïveté et cette timide vivacité de manières qui, pour plusieurs, la rendaient encore plus séduisante que sa beauté même. Le Major Sternfield était penché vers elle, apparemment indifférent à toute autre chose qu'à elle-même, et ne lui donnant certainement pas lieu de se plaindre d'un manque d'empressement. Tout-à-coup, avec une assez grande habileté pour une novice comme elle, changeant le ton de la conversation que Sternfield, même à cette première entrevue, cherchait à entraîner sur le terrain glissant du sentiment:
--Dites-moi donc, s'il vous plaît, s'écria-t-elle le nom de vos compagnons d'armes: ils me sont tous inconnus.
--Volontiers, répondit-il avec amabilité; et j'y ajouterai, si vous le voulez bien, une esquisse de leur caractère. Cette description, d'ailleurs, servira de préliminaire à leur présentation, car tous, à l'exception d'un seul, se sont promis de ne pas partir d'ici ce soir sans avoir obtenu ou tenté d'obtenir cette faveur. Pour commencer, ce monsieur sombre et tranquille que vous voyez à votre droite, est le Capitaine Assheton, un caractère très-aimable et très-inoffensif. Le jovial et rubicond personnage près de lui est le Docteur Manby, notre chirurgien, qui ampute un membre aussi joyeusement qu'il allume un cigare. Ce jeune et joli monsieur mis avec tant de recherche qui danse vis-à-vis de nous, est l'Hon. Percy de Laval; mais comme, persuadé que vous le permettriez, je lui ai promis de vous le présenter dès que ce quadrille sera terminé et qu'il doit vous demander la faveur de danser le prochain avec vous, vous aurez bientôt occasion de le connaître et de le juger par vous même.
--Mais quel est ce majestueux personnage qui cause avec Madame d'Aulnay? demanda Antoinette en jetant un coup-d'oeil dans la direction où se trouvait Lucille avec son impassible partenaire.
--C'est le Colonel Evelyn.
Et en prononçant ce nom, une expression d'aversion mêlée d'impatience traversa la figure du militaire. Mais il la réprima presqu'aussitôt et ajouta sur un ton plus bas:
--C'est la seuleexceptionà laquelle j'ai fait allusion tout-à-l'heure et qui ne s'est pas engagé à faire votre connaissance ce soir. N'est-ce pas assez, ou voulez-vous en savoir davantage sur son compte?
--Certainement: il m'intéresse maintenant plus que jamais.
--C'est bien là une perfide réponse de femme! pensa en lui-même Sternfield qui reprit en inclinant légèrement la tête: Eh! bien, vos désirs seront satisfaits. Je vous dirai en peu de mots, mais strictement confidentiels, ce qu'est le Colonel Evelyn. Il compte parmi ceux qui ne croient ni en Dieu, ni en l'homme, pas même en la femme.
--Vous m'effrayez! Mais, c'est donc un athée?
--Non pas peut-être en théorie, mais en pratique il l'est certainement. Né et élevé dans les principes du catholicisme, jamais, de mémoire du plus ancien du régiment, il n'est entré dans une église ou une chapelle. De manières froides et réservées, il n'est avec personne sur un pied d'intime amitié. Mais ce qui, à mes yeux, constitue le plus grand et le plus impardonnable de ses crimes (ici le galant militaire sourit en signe de désaveu formel), c'est qu'il déteste souverainement les femmes. Un désappointement d'amour qu'il aurait éprouvé dans sa première jeunesse et dont aucun de nous ne connaît les détails a aigri son caractère à un tel degré, qu'il ne cache plus son aversion dédaigneuse pour les filles d'Eve qu'il déclare toutes également perfides et trompeuses. Pardon, Mademoiselle de Mirecourt, de proférer en votre présence des sentiments que je condamne énergiquement de toute mon âme; mais vous m'aviez ordonné de parler, et je n'avais d'autre alternative que celle d'obéir.... Mais, voici M. de Laval qui vient solliciter son introduction.
La formule d'usage fut prononcée, la main d'Antoinette demandée pour la danse qui allait commencer, et Sternfield se retira, en murmurant à l'oreille de la jeune fille:
--Je laisse la place avec un tel regret, Mademoiselle, que je me risquerai bientôt à la réclamer de nouveau.
Si le Major Sternfield eût choisi son successeur dans l'intention de se faire ressortir davantage, son choix n'eût certainement pas été plus judicieux.
L'Honorable Percy de Laval était un jeune homme de vingt-un ans, aux cheveux dorés, au teint rose, aux traits délicats. Récemment mis en possession d'une fortune considérable, appartenant à une ancienne et riche famille d'Angleterre, et doué, comme nous venons de le dire, de grandes attractions personnelles, il était aussi infatué de lui-même qu'un amoureux peut l'être de son amante. A tous ces dons naturels, il avait acquis par l'étude une prononciation lente et grasseyante, une manière paresseuse de se tenir debout ou de s'incliner,--il s'asseyait rarement,--et de fermer languissamment à demi ses grands yeux: toutes ces qualités variées le rendaient, du moins dans sa propre opinion, plus irrésistible que le superbe Sternfield lui même.
Tel était le jeune Monsieur qui, après un silence prolongé, pendant lequel ses yeux avaient erré autour de la salle sans même paraître soupçonner l'existence de sa partenaire, se tourna enfin vers elle et lui demanda d'un ton moitié protecteur et moitié nonchalant: "si elle aimait la danse?"
--Cela dépend entièrement du danseur avec lequel j'ai la bonne fortune de me trouver, répondit Antoinette avec autant d'esprit que de vérité.
Le jeune fat ne vit dans ces mots qu'un compliment à son adresse, et après un autre silence de cinq minutes, il reprit:
--On dit qu'il règne un froid insupportable en ce pays durant l'hiver.
A cette remarque il n'y eut d'autre réponse qu'une légère inclinaison de tête.
--Qu'est-ce que les hommes portent pour se protéger contre la rigueur sibérienne du climat?
--Des capots de peaux d'ours, répondit-elle laconiquement.
--Et les femmes,--je vous demande pardon, les dames, le beau sexe,--aurais-je dû dire?
--Des couvertes et desmocassins, répondit Antoinette, en relevant un peu sa jolie petite tête, car elle sentait que sa patience commençait à l'abandonner.
L'Honorable Percy ouvrit de grands yeux.
Etait-ce vrai? ou bien, cette "petite fille des colonies" comme il l'appelait intérieurement, voulait-elle se moquer de lui? Oh! cette dernière hypothèse était improbable, tout-à-fait hors de question. L'accoutrement dont il était question devait, en effet, être en usage dans certaines parties du pays où les femmes revêtaient encore le singulier costume que venait de dépeindre la jeune fille et qui devait être une réminiscence de ceux que portaient les sauvagesses leurs aïeules.1
Note 1:(retour)Le lecteur voudra bien se rappeler que ceci se passait il y a près d'un siècle, alors que la chose, quoique improbable, était très-possible.--Note de l'auteur.
Revenant à la charge, il reprit avec une nonchalance de ton et d'attitude encore plus impertinente:
--On dit que pendant huit mois le sol est couvert de quatre pieds de neige et de glace, et que tout gèle. Comment donc les malheureux habitants de ce pays font-ils pour résister à la nature pendant tout ce temps-là?
L'irritation d'Antoinette avait fait place à la gaieté, et cette fois ce fut en souriant qu'elle répondit:
--Oh! ce n'est pas difficile: quand les provisions deviennent rares, ils se mangent les uns les autres.
Ciel et terre! c'était donc bien possible et bien vrai: elle voulait le mystifier! A cette découverte, sa respiration sembla suspendue, et pendant assez longtemps son étonnement le tint silencieux. Mais non, il devait punir comme elle le méritait, il devait anéantir l'audacieuse jeune fille; prenant donc un air aussi moqueur que ses traits efféminés pouvaient lui permettre d'emprunter, il reprit:
--Eh! bien, oui, le Canada est encore tellement en dehors de la civilisation, que je ne suis pas étonné que vous y tolériez toutes ces coutumes, quelles que barbares qu'elles soient.
--C'est vrai, répliqua Antoinette avec sérénité; nous pouvons y tolérer tout, excepté les fats et les fous.
Cette dernière sortie était trop forte pour le Lieutenant de Laval, et il n'était pas encore revenu du choc qu'elle lui avait causé, lorsque le Major Sternfield arriva avec empressement demander la main de Mademoiselle de Mirecourt pour une autre danse.
Antoinette passa négligemment son bras sous celui qui lui était présenté et alla se mettre en place, sans s'apercevoir que le Colonel Evelyn qui, après avoir réussi à s'échapper de Madame d'Aulnay était allé examiner des gravures près de la table placée derrière eux, avait entendu le singulier dialogue qu'elle venait de tenir avec le Lieutenant Percy et s'en était considérablement amusé.
--Eh! bien, Mademoiselle de Mirecourt, que pensez-vous de l'Honorable M. de Laval? demanda le nouveau danseur d'Antoinette. Si vous vous rappelez bien, nous avions convenu que vous formeriez de vous-même votre opinion sur lui.
--J'ai une faveur à vous demander, Major Sternfield: c'est de ne plus me présenter de petits sots. Ils font des partenaires fatigants.
Les yeux de Sternfield brillèrent d'un éclat où on aurait pu lire une joie presqu'aussitôt comprimée.
Ce soir-là, après la veillée, la salle des officiers retentit longtemps des plaisanteries et des rires qui firent tinter les oreilles de l'Honorable Percy de Laval de colère et du désir de se venger.
Le lecteur sera, nous l'espérons, assez indulgent pour nous pardonner si, au risque de lui paraître ennuyeux en répétant des faits qu'il connaît aussi bien que nous, nous jetons un rapide coup-d'oeil en arrière, sur cette période de l'histoire du Canada comprenant les premières années qui suivirent la reddition de Montréal aux forces combinées de Murray, Amherst et Haviland, période sur laquelle ni les vainqueurs ni les vaincus ne peuvent s'arrêter avec un très-grand plaisir.
En dépit des termes de la capitulation qui leur garantissaient les mêmes droits que ceux accordés aux sujets Britanniques, les Canadiens qui avaient compté avec confiance sur la paisible protection d'un Gouvernement légal, furent condamnés à voir leurs tribunaux abolis, leurs juges méconnus et tout leur système social renversé pour faire place à la plus affreuse des tyrannies, la loi martiale.
Le nouveau Gouvernement, il est vrai, pouvait avoir cru ces mesures nécessaires, car il savait parfaitement que les Canadiens, trois ans après que le royal étendard de Georges eut flotté au-dessus d'eux, conservaient encore l'espoir que la France ne les avait pas tout-à-fait abandonnés et qu'elle ferait un suprême effort pour reprendre possession du pays, après que la cessation des hostilités aurait été proclamée. Cette dernière espérance, cependant, comme toutes celles que les colons de la Nouvelle-France avaient reposées dans la mère-patrie, se changea en un cruel désappointement, et par le traité de 1763 les destinées du Canada furent irrévocablement unies à celles de la Grande-Bretagne. Cette circonstance détermina une seconde émigration, encore plus considérable que la première, des hautes classes de la société qui s'en retournèrent en France où elles furent reçues avec des marques de faveur signalées et où plusieurs trouvèrent des situations honorables dans les bureaux du Gouvernement, dans la marine et et dans l'armée.
Jamais peut-être Gouvernement ne fut plus isolé d'un peuple que ne l'était la nouvelle Administration. Les Canadiens, aussi ignorants de la langue de leurs conquérants que ceux-ci l'étaient de leur cher idiome français, s'éloignèrent avec indignation des juges éperonnés et armés qui avaient été nommés pour administrer la justice au milieu d'eux, et remirent l'arrangement de leurs difficultés entre les mains du clergé de leurs paroisses et entre celles de leurs notables.
L'installation des troupes anglaises en Canada avait été suivie par l'arrivée d'une multitude d'étrangers, parmi lesquels, malheureusement se trouvèrent plusieurs aventuriers indigents qui cherchèrent aussitôt à se créer des positions sur les fortunes renversées du peuple vaincu. Le général Murray, homme dur mais strictement honorable, qui avait remplacé Lord Amherst comme Gouverneur-Général, fait, à ce sujet, les remarques suivantes: "Le Gouvernement civil établi, il a fallu choisir des magistrats et prendre des jurés parmi cent cinquante commerçants, artisans et fermiers, méprisables principalement par leur ignorance. Il n'est pas raisonnable de supposer qu'ils résistent à l'enivrement du pouvoir qui est mis entre leurs mains contre leur attente, et qu'ils ne s'empressent pas de faire voir combien ils sont habiles à l'exercer. Ils haïssent la noblesse canadienne à cause de sa naissance et parce qu'elle a des titres à leur respect; ils détestent les autres habitants, parce qu'ils les voient soustraits à l'oppression dont ils les ont menacés."
Le Juge-en-Chef Gregory qu'on avait tiré des profondeurs d'un cachot pour l'asseoir sur le banc judiciaire, ignorait entièrement, non-seulement la langue française, mais encore les plus simples notions de la loi civile; le Procureur-Général, de son côté, n'était pas mieux qualifié pour la haute fonction qui lui avait été confiée. Le pouvoir de nommer aux emplois de Secrétaire-Provincial, de Greffier du Conseil, de Régistrateur, était laissé à des favoris qui les vendaient aux plus offrants enchérisseurs.
Le Gouverneur-Général, il est vrai, fut bientôt forcé de suspendre le Juge-en-Chef et de le renvoyer en Angleterre; mais cet acte, et deux ou trois autres mesures entreprises dans un but de conciliation, ne suffirent pas pour détruire dans l'esprit du peuple vaincu la pénible impression qu'une chose aussi sacrée que la justice n'existait plus pour lui dans le pays. Le démembrement de son territoire l'exaspéra presqu'autant que l'abolition de ses lois. Les Isles d'Anticosti et de la Madeleine, ainsi que la plus grande partie du Labrador, furent annexées au Gouvernement de Terreneuve; les Isles de St. Jean et du Cap Breton à la Nouvelle Ecosse; les terres situées autour des grands lacs aux colonies voisines; enfin le Nouveau Brunswick en fut détaché, doté d'un gouvernement séparé et du nom qu'il porte aujourd'hui.
Des instructions royales furent ensuite envoyées d'Angleterre, obligeant le clergé et le peuple à prêter ferment de fidélité sous peine d'être condamnés à laisser le pays, ainsi qu'à renoncer à la juridiction ecclésiastique de Rome que tout catholique est tenu en conscience de reconnaître et d'accepter. Plus tard, ils furent sommés de rendre toutes les armes qu'ils pouvaient avoir en leur possession, ou bien à jurer qu'ils n'en avaient pas de cachées. Le Gouvernement hésita avant de mettre en force ces derniers ordres également sévères et injustes. Un impatient esprit de mécontentement s'empara du peuple qui s'était jusque-là montré si soumis à ses nouveaux gouvernants, mais qui commença alors à faire entendre ouvertement des murmures et des plaintes. Les vainqueurs crurent qu'il était nécessaire de se relâcher un peu de leurs mesures sévères; et lorsque, quelques années après, les colonies américaines se jetèrent dans la révolution qui emmena leur indépendance, l'Angleterre, soit par politique, soit par justice, accorda, enfin aux Canadiens la paisible jouissance de leurs institutions et de leurs lois.
Madame d'Aulnay et sa jolie cousine étaient donc lancées dans cette vie du grand monde où elles étaient si bien faites pour briller, et l'entrée dans les beaux salons de Lucille était regardée comme une faveur signalée. Les nouveaux amis militaires de la jeune femme étaient très-assidus dans leurs visites.
Parmi ces derniers, le Colonel Evelyn venait de temps à autre; mais, à mesure qu'il devenait plus intime, aucun changement ne se faisait remarquer dans sa conduite grave et tranquille: il ne se départait en rien de sa remarquable réserve. Jamais il ne dansait, à peine même adressait-il quelques mots à Antoinette ou à ses jeunes et charmantes rivales; quoique poli et courtois, il ne donnait jamais un compliment; jamais sa bouche austère ne se prêtait à ces galanteries banales qui obtiennent dans les salons un droit de cité égal à celui qu'y ont les remarques sur le temps. Evidemment, le Major Sternfield avait raison: cet homme si réservé, si inaccessible, n'avait qu'une bien faible confiance et une foi bien légère dans la femme.
Cependant, Audley Sternfield avait fait d'amples apologies pour l'indifférence de son Colonel, et peu de jours s'écoulaient sans qu'on le vît dans la maison de Madame d'Aulnay. Un projet qu'il émit avec beaucoup de déférence et qui, après quelques instances de sa part, fut accepté par les deux Dames, augmenta davantage son intimité: ce projet était de se constituer leur professeur d'anglais. Madame d'Aulnay ne connaissait que très-médiocrement cet idiome; mais Antoinette, quoique éprouvant quelque difficulté à le prononcer, avait une connaissance assez exacte de sa construction grammaticale, grâce aux leçons de sa gouvernante qui lisait et écrivait l'anglais très-couramment, quoique, comme la plupart des étrangers, elle ne le prononçât que très-incorrectement: elle voulait perfectionner son éducation anglaise.
Quels dangereux moyens d'attraction étaient ainsi mis à la disposition du major Sternfield dans cette nouvelle situation! S'asseoir tous les jours pendant plusieurs heures à la même table que ses charmantes élèves, lisant à haute voix quelque poëme émouvant, quelque gracieux roman, pendant qu'elles étaient tout entières au plaisir d'entendre les riches accents d'une voix remarquablement musicale ou de suivre sur sa figure le jeu expressif de ses traits réguliers et irréprochables. Et puis, lorsqu'il arrivait à un passage particulièrement beau ou profondément sentimental, combien était éloquent le rapide coup-d'oeil qu'il lançait vers Antoinette! combien ardente et passionnée était l'expression de ses grands yeux noirs!
Doit-on s'étonner maintenant si Antoinette, jeune et sans expérience, ainsi exposée à des tentations aussi nouvelles et aussi puissantes, apprit des leçons dans une tout autre science que celle des langues, et si, après ces longues et agréables heures d'instructions, elle se laissa entraîner dans une rêverie silencieuse, les joues rouges, les yeux remplis de tristesse et indiquant clairement que quelque chose de plus intéressant que les verbes et les pronoms anglais était l'objet de ses pensées?
C'était, à proprement parler, le premier beau jour de la saison pour la promenade en traîneaux, car la neige légère qui jusque-là avait annoncé l'approche de l'hiver, tombant sur des chemins et des pavés remplis de boue, avait perdu sa blancheur et formé, en s'incorporant avec le limon liquide, cette détestable combinaison à laquelle l'automne et le printemps nous habituent en ce pays. Cependant, une forte gelée suivie d'une abondante chute de neige avait bientôt rempli de joie tous les amateurs de la promenade en carriole; et ce jour-là un ciel pur et sans nuage, un soleil brillant qui inondait la terre de lumière sinon de chaleur, ne laissaient rien à désirer.
Devant la porte de la maison de Madame d'Aulnay attendait une magnifique petite carriole attelée de deux jeunes chevaux canadiens d'un noir brillant, agitant gaiement leurs têtes ornées de glands et faisant résonner harmonieusement les clochettes attachées à leurs harnais.
Il est inutile de dire que ce féerique équipage attendait Madame d'Aulnay et Antoinette qui étaient en ce moment dans la chambre de Lucille, mettant la dernière main à leur élégante toilette d'hiver. Sur une chaise se trouvait une paire de gantelets dont la jolie jeune femme s'empara en disant:
--Tu peux te reposer en toute sûreté sur mon habileté, Antoinette, car j'ai la main habile, et mes petits chevaux, quoique paraissant rétifs, sont parfaitement bien dressés.
On peut voir par ces quelques mots, que Madame d'Aulnay, parmi ses qualités, comptait celle de conduire deux chevaux de front, et quoique peu de Dames, à cette époque, recherchassent ce talent, Madame d'Aulnay était à la tête de lafashionet faisait comme bon lui semblait.
--Sais tu, petite cousine, continua-t-elle en se regardant avec complaisance dans le miroir, sais-tu que ces sombres fourrures nous vont à merveille: elles s'harmonisent bien avec mon teint pâle, et elles font ressortir à ravir tes joues roses.... Mais, qu'est-ce que cela, Jeanne? demanda-t-elle en s'interrompant dans ses éloges et en s'adressant à une femme d'un âge moyen qui entrait en ce moment, portant deux lettres à la main.
--Pour Mademoiselle Antoinette, Madame, dit-elle en remettant les lettres à la jeune fille qui tendit les mains avec empressement.
Jeanne occupait dans la maison la position d'une personne privilégiée. Femme de chambre de Madame d'Aulnay avant le mariage de celle-ci, elle l'avait suivie dans sa nouvelle demeure, probablement pour ne plus jamais s'en séparer; elle lui était profondément attachée, et souvent elle lui avait donné des preuves de cet attachement sous la forme de remontrances et de conseils que la légère et capricieuse Madame d'Aulnay n'aurait certainement pas souffert d'aucune autre personne.
Antoinette ouvrit précipitamment les missives, qui, toutes deux, étaient longues et écrites très serrées. Madame d'Aulnay, jetant un coup-d'oeil sur ces pages et les voyant si bien remplies, s'écria avec impatience:
--Assurément, chère enfant, tu n'as pas l'intention, j'espère, de lire ces folios en entier maintenant. Tiens, tiens, mets-les de côté, tu en prendras connaissance à notre retour.
--Non pas, chère Lucille. Ces lettres sont de papa et de cette pauvre Madame Gérard, et ma pensée a tellement négligé depuis quelque temps ces deux personnes si chères à mon coeur, que, par manière de pénitence, je dois rester à la maison et lire leurs lettres jusqu'à ce que je les sache par coeur.
--Quelle folie! consentiras-tu véritablement à perdre ce charmant après-midi et la première journée de la saison favorable à la promenade? Assurément, tu ne seras pas aussi absurde!
--Chère amie, je le serai au moins pour cette fois; ainsi, pardonne-moi.
--Ah! reprit Madame d'Aulnay moitié aigrement et moitié gaiement, je m'aperçois que tu as une bonne dose de cettefermeté, ou plutôt, pour être plus vraie, de cette obstination qui distingue ta famille. Ainsi donc, je dois me résigner à paraître seule cet après-midi sur la rue Notre-Dame: eh! bien, adieu.
Et, d'un pas léger, elle descendit l'escalier.
Après le départ de Madame d'Aulnay, Antoinette se dépouilla en toute hâte de ses habits de sortie, et commença la lecture des lettres qu'elle venait de recevoir.
La première, qui était de son père, respirait la bienveillance et l'affection; elle parlait du vide que son absence créait dans la maison, lui recommandait de s'amuser de tout son coeur, mais terminait en l'avertissant d'exercer la plus active surveillance sur ses affections, de ne les pas accorder à ces élégants étrangers qui fréquentaient la maison de sa cousine, attendu qu'il ne souffrirait jamais qu'aucun d'eux devînt son gendre.
Une vive rougeur se répandit sur le visage de la jeune fille à la lecture de ce dernier passage. Comme pour bannir les pensées importune! qui venaient d'être évoquées, elle mit précipitamment de côté la lettre de son père pour prendre la seconde; malheureusement, l'épître de Madame Gérard prêtait encore plus aux réflexions pénibles auxquelles avait donné lieu celle de M. de Mirecourt. En la parcourant, Antoinette sentit sa rougeur prendre l'intensité d'un fiévreux incarnat, et bientôt de grosses larmes qui s'étaient amassées sous sa paupière tombèrent une à une sur le papier qu'elle tenait à la main.
Aucune dénonciation, aucun reproche n'étaient pourtant formulés dans cette lettre; non, mais avec une fermeté pleine de tendresse, la gouvernante parlait des devoirs à remplir, des erreurs à éviter, et conjurait sa chère enfant de scruter étroitement son propre coeur, afin de voir si, depuis qu'elle était entrée dans la vie élégante qu'elle menait, elle n'était pas devenue infidèle à ses devoirs.
Pour la première fois depuis son arrivée sous le toit de Madame d'Aulnay, Antoinette suivit ce salutaire conseil, et à peine avait-elle terminé cet examen de conscience, qu'en face du tribunal de son coeur elle se trouva condamnée.
Etait-elle bien toujours, en effet, cette jeune fille simple et naïve dont les pensées et les plaisirs étaient, quelques semaines auparavant, aussi innocents que les pensées et les plaisirs d'une enfant? Elle dont les longues conversations avec Madame d'Aulnay n'avaient d'autres sujets que la toilette, la mode et les sentiments extravagants; elle qui vivait maintenant dans le cercle d'une vie de gaieté et de plaisirs qui ne lui laissaient pas même le temps de se reconnaître et de réfléchir, était-elle bien toujours ce qu'elle avait été jadis? Quels amusements avaient aujourd'hui remplacé ces agréables promenades, ces utiles lectures, ces devoirs de religion et de charité qu'elle accomplissait jadis à la campagne? Oui, rougis, Antoinette, car la réponse te condamne et t'humilie; la lecture de romans frivoles, de poëmes exagérés, la compagnie d'hommes du grand monde dont les flatteries et la conversation légère avaient fini par ne plus l'affecter: voilà ce qui avait remplacé ses bonnes habitudes d'autrefois.
Pendant que le remords provoqué par ces tristes pensées occupait son esprit, Jeanne vint lui annoncer que le Major Sternfield la demandait au salon.
--Impossible! répondit-elle vivement en se rappelant aussitôt la grande part que le brillant Audley avait dans l'examen rétrospectif qu'elle venait de faire sur elle-même.
--Mais, Mademoiselle,... insista Jeanne en cherchant à faire comprendre que le militaire, dans la certitude d'être reçu, l'avait sans cérémonie suivie jusqu'à la salle et attendait la venue de Mademoiselle sur le seuil de l'appartement voisin qui était un des salons.
--Je vous dis que c'est impossible, Jeanne, répondit elle vivement. J'ai un violent mal de tête: je ne puis recevoir personne.
Le ton élevé de cette réponse était certainement loin d'indiquer une forte souffrance; aussi, tout-à-fait déconcerté dans sa tentative, le visiteur revint sur ses pas. Arrivé à la porte, il se retourna tout-à-coup vers la soubrette aux yeux noirs et intelligents, et lui dit qu'il "espérait que Mademoiselle de Mirecourt n'était pas très malade?"
--Eh! bien, non, répondit Justine en hésitant, fascinée qu'elle était par le regard éloquent et par la parfaite prononciation française du joli interrogateur. Mademoiselle a reçu des lettres de chez elle il y a quelques instants; ces lettres, apparemment, annoncent quelque mauvaise nouvelle, car en passant tout-à-l'heure devant la porte entr'ouverte de sa chambre, j'ai pu m'apercevoir qu'elle pleurait.
L'élégant Sternfield murmura quelques remerciements et s'élança dans la rue.
--Des lettres de chez elle et des pleurs à propos de ces lettres! pensa-t-il: je saurai demain de Madame d'Aulnay ce que cela veut dire. Cette petite beauté campagnarde m'est d'un trop grand prix pour que je la laisse échapper aussi facilement.
Une demi heure après, Madame d'Aulnay rentrait chez elle, de très-bonne humeur. Ne trouvent pas Antoinette où elle l'avait laissée, elle courut en toute hâte dans sa chambre; en chemin, elle rencontra Jeanne qui l'informa que le Major Sternfield était venu durant son absence et qu'on n'avait pas voulu le recevoir.
--Allons donc! se dit elle à elle-même, dans quelle nouvelle phase est l'humeur de ma cousine? Je crois qu'elle a reçu de son père une longue lettre dont la lecture lui aura causé du chagrin ou des remords.
Antoinette était étendue sur un canapé où elle s'était jetée pour mieux feindre un mal de tête quelconque, et échapper ainsi aux remarques ou aux suppositions de sa cousine.
Celle-ci, sans paraître remarquer les paupières gonflées de sa jeune compagne, lui exprima le regret qu'elle éprouvait de la voir indisposée et commença ensuite une description animée de sa promenade.
--Cet après-midi a été délicieux pour moi: j'ai rencontré tous ceux que je voulais voir, et j'ai organisé pour demain, avec Madame Favancourt, une promenade à Lachine. Le Major Sternfield, que j'ai rencontré en route, est chargé de voir aux préparatifs. Mais, poursuivit-elle sur un ton encore plus animé, j'en viens maintenant au plus beau de l'histoire. Tu ne t'imagines pas, Antoinette, qui j'ai pu rencontrer sur la Place d'Armes?... Ni plus ni moins que notre misanthropique Colonel, ma chère; il était monté sur une splendide voiture et conduisait une paire de superbes chevaux anglais. Je n'ai pu résister à l'idée d'en faire l'acquisition pour notre partie de demain, et, levant mon fouet, je lui ai fait signe de s'approcher. Les chevaux du Colonel, comme s'ils n'eussent pu, de même que leur maître, supporter la vue d'une jolie femme, mordirent leurs freins et se courbèrent: mais il les contint d'une main vigoureuse et écouta mon invitation poliment, quoique à contre-coeur évidemment. Persuadée que la franchise me servirait mieux auprès d'un caractère aussi extraordinaire, je lui annonçai en riant, après l'avoir invité à se joindre à nous, que nos ressources, en fait de beaux chevaux et de jolis équipages, étaient très-limitées. Il commença vivement par m'assurer que les siens étaient à mon entière disposition, non-seulement pour demain, mais encore toutes les fois que je les désirerais. M'apercevant à quoi il voulait en venir, je l'interrompis tranquillement en lui disant: "Je ne les accepterai pas sans leur maître: l'un et les autres, ou rien du tout."--Ma chère, tu n'as jamais vu d'homme aussi bien déconcerté. Il se mordit les lèvres, tira sur les rênes de ses coursiers jusqu'à les faire dresser presque perpendiculairement; enfin, voyant que j'étais résolue d'attendre sa réponse, il finit par dire, avec l'air d'un homme cherchant une bonne raison pour refuser, qu'il se ferait un plaisir de se joindre à nous pour la promenade de demain. C'est un parfait sauvage..... Mais je vais te laisser pour quelques instants: ta pauvre tête s'en trouvera mieux.
Et approchant ses lèvres des joues qui reposaient sur l'oreiller du canapé, elle y déposa un baiser, et sortit de la chambre.
Comme la porte se refermait sur elle, Antoinette laissa échapper un long soupir.
--Oh! si je veux redevenir ce que j'étais auparavant, murmura-t-elle, je dois m'en retourner à Valmont. Les tentations qu'offrent cette maison élégante et la société de ma bonne mais frivole cousine, sont trop fortes pour mon coeur facile et mes faibles résolutions.
Une brillante cavalcade de chevaux bondissants et de voitures richement décorées s'arrêtait, le lendemain vers midi, devant la maison de Madame d'Aulnay. Le magnifique équipage du Colonel Evelyn s'y faisait surtout remarquer; le Colonel lui-même se tenait près de sa monture, et l'air ennuyé et contraint qui se peignait sur sa figure indiquait clairement qu'il se trouvait là à contrecoeur.
Tout ce monde élégant riait, caquetait et semblait dominé par la plus charmante gaieté, lorsque tout-à-coup la porte de la maison s'ouvrit, et lu jolie Madame d'Aulnay en sortit radieuse, distribuant de tous côtés des saluts et des sourires pleins d'amitié. A sa suite venait Antoinette; la fraîche et naïve gaieté de la jeune fille paraissait singulièrement assombrie, mais ce changement ne la rendit que plus belle aux yeux d'un grand nombre.
Comme Madame d'Aulnay posait le pied sur le trottoir, le Colonel Evelyn s'approcha d'elle et d'un ton dans lequel il s'efforça vainement de faire paraître de l'empressement, il lui demanda de vouloir bien honorer sa voiture en y prenant place près de lui.
Elle fit en souriant agréablement un léger signe d'assentiment, puis se retourna pour répondre à quelques-uns des galants cavaliers qui venaient s'informer de sa santé. Tout-à-coup, elle vit le Major Sternfield s'approcher d'elle et lui demander avec instance de l'accepter dans sa carriole, attendu qu'il avait à lui communiquer des choses de grande importance. Le fait est qu'il avait une hâte impatiente de connaître la raison pour laquelle Antoinette avait refusé de le recevoir la veille, aussi bien que de savoir la cause de ce chagrin dont Justine avait parlé.
Madame d'Aulnay accorda sans difficulté la demande qui lui était faite: elle n'était pas fâchée, d'un autre côté, d'infliger, une bonne fois, un petit châtiment à ce misanthropique Colonel qui semblait considérer comme une lourde charge de l'avoir dans sa voiture. Cependant, comme elle avait préalablement arrêté qu'Antoinette et le Major Sternfield seraient de compagnie pendant qu'avec le Colonel Evelyn elle ouvrirait la marche, elle se trouva un peu embarrassée en voyant ses plans dérangés.
Après un moment de réflexion, elle se tourna vers le Colonel et lui dit, avec un joli sourire sur les lèvres: que le Major Sternfield s'étant reposé sur sa charité, elle ne pouvait faire autrement que de le recevoir dans son petit équipage à elle.
--Mais voici mon substitut, continua t'elle en poussant tout-à-coup en avant la jeune Antoinette qui, depuis quelques instants, était occupée à regarder autour d'elle avec un air de préoccupation qu'on ne voyait guère souvent sur sa douce figure.
Complètement prise au dépourvu, indignée outre mesure de se voir imposer aussi arbitrairement la compagnie d'un homme si peu bienveillant, Antoinette recula d'un pas et déclara avec énergie qu'elle ne voulait pas consentir à un tel arrangement, "que les chevaux du Colonel semblaient être trop fougueux."
D'un mouvement presqu'imperceptible de lèvres, le Colonel Evelyn s'empressa de l'assurer que ses coursiers, quoique pleins de feu, étaient cependant parfaitement rompus. Pendant se temps-là, Madame d'Aulnay s'était approchée d'elle et lui murmurait impétueusement aux oreilles:
--Veux-tu donc l'insulter publiquement? Acceptes de suite.
Antoinette se rendit donc malgré elle à l'injonction qui lui était faite. Pendant que le Colonel arrangeait soigneusement les riches fourrures de la voiture autour d'elle, il ne put s'empêcher de se dire à lui-même:
--Quelle comédie! Quelles que jeunes qu'ellessoient, quelles que sincères qu'ellesparaissent être,ellesse ressemblent toutes.
Pendant qu'il faisait reculer ses chevaux afin de permettre au Major Sternfield--qui, en voyant ces arrangements commençait à regretter sa démarche,--et à Madame d'Aulnay de prendre les devants, celle-ci insista pour qu'il gardât la tête, déclarant que ces magnifiques coursiers étaient précisément; ce qu'il y avait de plus convenable pour ouvrir la procession.
Bientôt les touristes s'élancèrent gaiement et fièrement, faisant retentir l'air des sons harmonieux des petites clochettes suspendues au cou de, leurs chevaux. Après avoir parcouru la rue Notre-Dame sur toute sa longueur, ils passèrent la porte-de-ville qui leur donna une sortie des murs2, et peu après ils se trouvèrent en pleine campagne, sur le chemin qui conduisait à Lachine.
Note 2:(retour)Ces murs, qui avaient été primitivement élevés pour protéger les habitants de la ville contre les attaques de la tribu Iroquoise, avaient quinze, pieds de hauteur, et étaient surmontés de créneaux. Quelques années plus tard, ils tombèrent en décadence et finalement ils furent enlevés, conformément à un Acte de la Législature Provinciale, pour faire place à des améliorations judicieuses et nécessaires,--Note de l'auteur.
L'humeur sombre du Colonel Evelyn et la contrainte d'Antoinette ne tardèrent pas cependant à céder aux charmes du brillant spectacle qu'offraient la superbe température qui régnait en ce moment et l'apparence de ces vastes champs recouverts de leur blanc manteau de neige, étincelant comme si une fée invisible les avait parsemés d'une poussière de diamants. Il y avait aussi quelque chose d'égayant dans cette course rapide et dans ce froid vif et piquant; mais l'insensibilité paraissait avoir fait sentir son influence sur tous les deux, car l'une et l'autre demeuraient silencieux. La scène était nouvelle pour Evelyn; mais, dans la crainte d'amoindrir par de plates banalités le plaisir qu'il en éprouvait, il proféra concentrer en lui-même l'admiration qu'il subissait en ce moment. De son côté, Antoinette semblait avoir pris à coeur de lui prouver que, quoique jusqu'à un certain point forcée d'être dans sa compagnie, elle n'avait pas la moindre intention de tirer quelque parti de la circonstance.
Ils approchaient des Rapides de Lachine; déjà le murmure des flots mugissants avait frappé leurs oreilles. Lorsque les tourbillons d'écume de la cataracte, ses rochers couverts de neige entre lesquels l'eau s'élançait en bouillonnant et allait former plus loin d'autres courants et d'autres gouffres, se présentèrent à leur vue, une exclamation involontaire d'admiration s'échappa de la bouche du Colonel. La scène était réellement grande et sublime. Les rives forestières de Caughnawaga que l'on apercevait en face, les petites îles qui s'avançaient dans la rivière, le pin solitaire qui sortait de leur sein rocailleux et qui se tenait fièrement debout en dépit des tempêtes et des flots qui rugissaient autour de lui: tout cela était un nouvel aliment pour l'imagination et ajoutait à la grandeur du spectacle.
Tout entier sous le charme de l'admiration, Evelyn avait machinalement relâché les rênes, lorsqu'un coup de fusil tiré par quelque chasseur près de là fit prendre l'épouvante aux chevaux excités qui s'élancèrent aussitôt au grand galop.
Le danger était imminent, car le chemin longeait de près le bord des Rapides; et en quelques endroits il s'élevait de plusieurs pieds au-dessus des flots grondants. Cependant la main qui tenait les rênes était une main de fer; sa poignée ferme et vigoureuse modérait les allures désordonnées des chevaux épouvantés. Au premier moment, Evelyn s'était retourné vers sa jolie compagne pour prévenir par quelques paroles d'encouragement, les cris perçants, les défaillances ou les autres faiblesses de femme qui auraient, en ce moment considérablement augmenté le danger de leur position; mais Antoinette se tenait parfaitement calme et tranquille, ses lèvres légèrement comprimées ne trahissaient autrement que par la pâleur de marbre dont elles étaient recouvertes sa secrète terreur.
Remarquant le regard rapide et plein d'anxiété qu'Evelyn avait jeté sur elle.
--Ne vous occupez pas de moi, faites attention aux chevaux! dit-elle.
--Quelle courageuse enfant! se dit le Colonel en lui-même.
Et rassuré sur son compte, il employa tous ses efforts et son habileté à reprendre son contrôle sur les coursiers.
Un oeil pénétrant et une main puissante étaient en ce moment d'égale nécessité, car ils approchaient d'un endroit où la rive devenait plus escarpée et le chemin plus étroit. Malheureusement, une charrette renversée qui se trouvait à côté du chemin imprima un nouvel élan à la terreur des chevaux déjà à moitié furieux. D'un bond terrible ils s'élancèrent en avant, et, pour comble de malheur, les rênes que les efforts désespérés du Colonel avaient tenus à la plus haute tension, se rompirent tout-à-coup.
En ce moment d'extrême péril, il n'y avait pas à compter avec l'étiquette de la cérémonie; prompt comme la pensée, Evelyn s'empara de sa compagne, et, murmurant à ses oreilles ces mots: "pardonnez-moi!" il la jeta sur le sol recouvert de neige. Immédiatement après, il sauta lui-même à bas de toiture, non sans avoir failli s'entortiller dans les robes, et vint tomber avec violence près d'Antoinette. Sa première pensée fut pour la jeune fille qui déjà s'était relevée et était appuyée sur un trône d'arbre, pâle de terreur.
--Seriez vous blessée? demanda-t-il avec empressement.
--Oh non, non, répondit-elle; mais les chevaux, les pauvres chevaux!
Le Colonel regarda vivement autour de lui. Où étaient-ils? Renversés au pied de la rive escarpée, mutilés et couverts de sang, mais luttant encore avec l'énergie du désespoir au milieu des rochers et des eaux peu profondes dans lesquelles ils avaient roulé.
Evelyn aimait ses jolis coursiers anglais: peut être les appréciait-il autant qu'il dépréciait les femmes; mais nous devons lui rendre la justice de déclarer qu'en cet instant tout son regret était absorbé par la satisfaction intérieure qu'il éprouvait à la pensée que la jeune fille qui lui avait été confiée, était saine et sauve.
--Prenez mon bras, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il, et allons chercher du secours à cette maisonnette près d'ici.
Antoinette accepta, et ils partirent.
Ils avaient à peine frappé à la porte, qu'on leur dit d'entrer, et ils se trouvèrent bientôt dans un appartement simple et modestement garni mais qui brillait par cette propreté et cet ordre avec lesquels leshabitantssavent pallier, sinon cacher leur pauvreté, quand elle existe. Près du grand poêle double se tenait le maître du logis fumant tranquillement sa pipe, pendant qu'une demi-douzaine de marmots aux yeux ronds, aux joues basanées, de tout âge depuis un jusqu'à sept ans, jouaient et gambadaient sur le plancher. En voyant arriver ces visiteurs inattendus, l'habitantse leva et, sans trahir par aucun signe extérieur le grand étonnement qu'il éprouvait, ôta la tuque bleue qui recouvrait sa tête et répondit avec politesse à la demande de secours que venait de lui faire Antoinette. Cependant, laissant glisser un regard plein d'anxiété sur le groupe d'enfants qui l'environnaient, il déclara avec un peu d'hésitation que sa femme ayant eu affaire à sortir, lui avait fait promettre de ne pas les laisser seuls durant son absence, parce qu'ils pourraient se brûler. Les craintes de cette mère prévoyante semblaient parfaitement justifiées par l'état du poêle qui était en ce moment chauffé au rouge. Mais Antoinette, laissant percer un sourire sur ses lèvres encore blêmes, l'assura qu'elle allait prendre bien soin des enfants durant l'absence de leur père. Celui-ci, alors, n'hésita plus, et sortit, accompagné du Colonel Evelyn.
Le premier soin de la jeune fille, lorsqu'elle se trouva seule avec le petit monde de la maison, fut de se jeter à genoux pour remercier la Providence qui l'avait si visiblement protégée dans le danger qu'elle venait de courir; puis elle se mit à consoler le plus petit de la troupe qui s'était mis à pleurer et à crier en voyant périr son père. La tâche n'était pas lourde, car il est toujours facile de gâcher les pleurs de l'enfance. Elle l'avait à peine placé sur ses genoux, que déjà il jouait avec les bijoux suspendus au cou de la jeune fille qui s'était dépouillée, à cause de la chaleur qui régnait dans l'appartement, de ses fourrures et de son manteau. Pendant ce temps-là, les autres enfants avaient fait cercle autour d'elle, et écoutaient avec une avide attention le conte d'un géant et d'une fée qu'elle leur racontait, et ne manquaient pas de la prendre elle-même pour une de ces fées charmantes dont elle parlait.