XIII.

Allant à la garde-robe d'Antoinette, elle en prit une robe de soie rose qu'elle apporta à la jeune fille.

--Tu es trop pâle, lui dit elle, pour porter du blanc ce soir; d'ailleurs, comme nous devons être à peu près seuls, cela pourrait exciter la curiosité des domestiques. Cette couleur animée donnera, en outre, à ton teint la vivacité qui lui manque aussi complètement.

Sous les doigts habiles de Madame d'Aulnay, la toilette se fit rapidement; mais cette promptitude n'empêcha pas que le résultat aurait pu être plus heureux si on y avait employé plus de temps. Le Major Sternfield avait une fiancée réellement belle.

--Descendons maintenant au salon, petite nerveuse, dit Lucille à sa cousine. Tu dois t'y asseoir tranquillement pendant au moins une demi-heure avant qu'ilsarrivent, car j'entends les battements de ton coeur aussi distinctement que les mouvements de cette horloge.

Rendues au salon, Lucille prit un soin tout particulier à ne laisser à Antoinette aucun moment de réflexion. Elle passa d'un sujet à l'autre avec une volubilité, une rapidité bien au-dessus des forces de l'esprit surchargé de sa jeune compagne. Une fois cependant, peut-être de lassitude, elle s'arrêta, et il s'en suivit un long silence. Antoinette tenait ses yeux fixement attachés sur le sol, et à la faveur de la lampe qui projetait sur elle une vive lumière sa cousine put examiner plus attentivement ses traits. Ils avaient une certaine expression qui ne put empêcher la crainte de se faire jour dans le coeur de la fière Madame d'Aulnay au sujet de cette démarche qu'elle encourageait qu'elle imposait peut-être à la jeune fille qu'on lui avait confiée. Tout-à-coup, et presqu'instinctivement, elle s'écria:

--Dis moi, chère Antoinette, n'est-il pas vrai que tu aimes sincèrement et profondément Audley Sternfield!

Pour la première fois ce jour-là, quelque chose comme un sourire se dessina sur le mélancolique visage de la pauvre enfant, quand elle répondit:

--Tu me l'as dit toi-même une centaine de fois, après m'avoir questionnée et transquestionnée encore plus minutieusement que ne le ferait un avocat.

--Oui! mais est-ce que ton coeur ne t'a pas répété la même chose?

Antoinette ne répondit pas d'abord; mais le souvenir de Sternfield avec tout son amour pour elle, s'étant élevé dans son esprit, un timide sourire effleura encore ses lèvres.

--Oui! répondit-elle.

--Merci de cet aveu, tendre cousine! s'écria Madame d'Aulnay en l'embrassant et en paraissant aussi heureuse du voir son inquiétude naissante dissipée, que Sternfield lui-même aurait pu l'être: merci mille fois! Et maintenant, je vais sonner Jeanne pour qu'elle t'apporte un verre de vin, car tu parais être excessivement nerveuse.

Lorsque Jeanne se rendit à l'appel de sa maîtresse, celle-ci lui recommanda de servir, ce soir-là, le souper dans le salon, "parce que," dit-elle, "j'attends une couple d'amis;" ce à quoi la soubrette répondit:

--Oh! Madame, personne, qui que ce soit, n'osera mettre les pieds dehors ce soir; il fait un temps vraiment terrible.

Madame d'Aulnay se contenta, pour toute réplique, de sourire et de penser en elle-même qu'il faudrait une tempête encore plus furieuse pour empêcher au moinsunde ceux qu'elle attendait de venir. Au moment où Jeanne fermait la porte derrière elle, une violente rafale vint ébranler la fenêtre. Antoinette se leva épouvantée.

--Ce n'est rien, chère, se hâta de dire Lucille. Tout est pour le mieux: cette tempête nous est des plus favorables, puisqu'elle nous donne l'assurance que nous ne serons pas dérangés ce soir durant la cérémonie, car aucune autre personne que celles que nous attendons ne viendra par un temps pareil..... Ah! voici enfin nos amis, continua-t-elle en s'interrompant tout-à-coup.

Elle venait d'entendre un bruit de voix et de pas qui accusaient l'arrivée des deux personnages attendus.

Deux minutes après, le Major Sternfield et le Docteur Ormsby, après s'être débarrassés de la neige qui s'était amassée sur leurs paletots, entraient dans le salon. Le militaire présenta aux deux Dames le jeune chapelain du régiment lequel ne répondit que très-brièvement et presque froidement à la flatteuse bien-venue de la maîtresse de céans.

Après le premier échange de politesses, on s'assit. Le ministre se mit à observer, d'un oeil scrutateur la jeune fille vers laquelle Sternfield était déjà penché. Ni la nuance animée de sa robe, ni même la présence de son fiancé n'avaient fait naître la moindre couleur sur ses joues, ou communiqué quelque animation à ses yeux. La physionomie du Dr. Ormsby devenait plus sérieuse, son attention plus soutenue, à mesure qu'il continuait cet examen physiologique.

Cette scène un peu singulière se serait prolongée encore plus longtemps, si Madame d'Aulnay, déjà piquée par le manque de galanterie dont son nouvel invité clérical faisait preuve en ne tenant aucune conversation avec elle, ne s'était levée en disant:

--Ma chère Antoinette, nous ne devons pas abuser des moments si précieux que veut bien nous accorder le Dr. Ormsby.

Antoinette se leva à son tour, et d'une voix sèche, presque vive:

--Je suis prête! dit-elle.

Madame d'Aulnay alla fermer la porte sans bruit et s'approcha ensuite de la table, autour de laquelle les trois autres personnes se tenaient déjà debout. Pendant un instant, le Dr. Ormsby regarda fixement Antoinette; puis, s'adressant à elle:

--Vous me paraissez bien jeune, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il, et c'est un engagement pour toute la vie que vous allez contracter dans quelques instants: avez-vous bien réfléchi aux devoirs qu'il impose? avez-vous bien pesé toutes ses obligations?...

--Votre question me parait vraiment singulière et parfaitement inutile, Dr. Ormsby, interrompit Sternfield d'un air sombre et courroucé.

--Je ne fais que remplir mon devoir, Major, répondit le ministre d'une voix grave et sévère; ou plutôt je crains de le dépasser, en remplissant la promesse que je vous ai faite. Cependant, puisque je suis ici, si Mademoiselle de Mirecourt est encore décidée à contracter ce mariage aussi secrètement et avec tant de précipitation, il ne m'appartient pas de m'y opposer.

En ce moment suprême, Antoinette répéta d'une voix presque inintelligible:

--Je suis prête!

Quelques minutes après les mots solennels: "Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni," étaient prononcés: Audley Sternfield et Antoinette de Mirecourt étaient mari et femme.

Après quelques mots de brèves félicitations, le Dr. Ormsby se leva pour partir. En vain Madame d'Aulnay le conjura-t-elle de rester pour prendre quelques rafraîchissements; en vain l'heureux marié lui-même, qui avait complètement recouvré sa bonne humeur, joignit-il ses instances aux siennes: le ministre fut inébranlable.

Au moment où il donnait la main à Antoinette, celle-ci se pencha vers lui et dit à voix basse, de manière à ne pas être entendue des autres:

--Promettez moi de garder mon secret?

--Cette promesse, répondit-il avec bienveillance, cette promesse, je l'ai déjà faite au Major Sternfield et je vous la renouvelle; je n'ai pas besoin de vous dire qu'elle est inviolable.

--Merci!

Puis, élevant un peu la voix:

--Dr. Ormsby, vous êtes témoin de cette déclaration que je fais devant vous au Major Sternfield: tant que notre mariage ne sera pas connu du monde, tant qu'il n'aura pas été de nouveau célébré par un prêtre catholique, nous ne serons, lui et moi, qu'amis l'un vis-à-vis de l'autre.

Le Dr. Ormsby inclina gravement la tête, et sortit de la chambre. En le reconduisant à la porte, le domestique s'étonna un peu de ce départ aussi à bonne heure: il était bien loin de penser quelle terrible influence avait eu, si court qu'il eut été, le séjour de cet étranger dans la maison, sur la destinée entière de deux des personnes qui se trouvaient au salon.

Celles-ci étaient restées autour de la table comme si rien d'extraordinaire ne s'était passé, Madame d'Aulnay et Sternfield échangeant quelques remarques banales sur les manières et la contenance distinguées du Dr. Ormsby. De temps à autre cependant, Lucille risquait un coup-d'oeil furtif et inquiet sur la silencieuse Antoinette dont la figure, de pâle qu'elle était auparavant, s'était recouverte d'un carmin éclatant et fiévreux tel que le froid rigoureux de l'hiver ou les exercices violents auraient pu en causer.

Lorsque la porte se fût refermée sur le ministre, la nouvelle mariée retira brusquement sa main de celle de Sternfield, et alla se verser un grand verre d'eau qu'elle but d'un trait; ses doigts mignons tremblaient tellement, qu'elle en renversa une partie sur sa robe de noce.

Pensant, tout naturellement, que les nouveaux mariés devaient avoir quelques mots à échanger entr'eux, Lucille avait fait mine de se retirer pour quelques instante, mais un regard inquiet et presque suppliant d'Antoinette la décida à rester. Ne voulant pas augmenter l'agitation qu'elle lisait si clairement sur le visage de sa cousine, elle continua un peu la conversation avec Sternfield, puis s'approcha de la fenêtre. Pendant ce temps-là, arrêté peut-être par la même crainte, Audley réprimait avec peine les paroles brûlantes qu'il sentait venir sur ses lèvres, et se contentait de quelques mots d'affection tranquille qu'il savait être les seuls que sa craintive jeune femme voudrait recevoir dans ce moment d'agitation.

--Quelle affreuse nuit! s'écria tout-à-coup Madame d'Aulnay en tirant les rideaux cramoisis qui étaient restés ouverts. Il neige, poudre et tempête de telle sorte, que les chemins vont être bloqués pendant plusieurs jours. Certainement, Antoinette, ton père n'arrivera pas demain.

"Quel bienheureux répit!" fut sans doute la pensée intime des trois personnages, mais aucun d'eux n'osa l'exprimer. Seulement, Sternfield en prit occasion pour s'informer avec un semblant d'intérêt de la distance que l'on marquait entre Valmont et Montréal. Quelque temps après, Madame d'Aulnay fit sonner le souper qui fut promptement servi. Chacun continuait d'affecter un calme qu'aucun d'eux n'éprouvait, et une autre heure s'écoula dans ces tentatives infructueuses. Enfin, par un regard jeté; vers l'horloge, Lucille avertit tacitement le militaire qu'il était temps, de se retirer.

Celui-ci, après lui avoir serré la main et renouvelé ses sentiments de gratitude, se tourna vers Antoinette, et, la pressant dans ses bras, murmura à ses oreilles:

--Ma femme! ma chère femme!

Pendant un moment elle appuya sa belle tête sur l'épaule de celui qui venait d'être déclaré son mari. Tout-à-coup avec un sanglot étouffé:

--Audley! Audley! dit-elle, ne me faites jamais repentir de l'irrévocable union que j'ai contractée ce soir!

Un embrassement fut sa seule réponse. Il se retira d'un pas léger et l'air plein d'un fier triomphe qui n'était certainement pas un reflet de la figure de ses compagnes.

--Viens te reposer, mon Antoinette! dit Madame d'Aulnay quand elles furent seules. Je vais t'accompagner dans ta chambre où je resterai jusqu'à ce que tu sois au lit.

La jeune fille--nous continuerons à l'appeler ainsi--obéit passivement. Quand elle eut ôté la belle robe dont elle s'était revêtue pour son mariage, quand elle eut renfermé dans son petit bonnet sa longue chevelure qu'elle avait rejetée en arrière,--ce qui la fit paraître doublement jeune,--elle s'agenouilla sur son prie-Dieu, mais se releva presqu'aussitôt, en s'écriant avec agitation:

--Lucille, je ne puis, je n'ose pas prier ce soir!

--Et pourquoi? petite capricieuse. Il me semble que la prière doit t'être doublement nécessaire, puisque tu as maintenant à prier pour un bel homme, un mari dévoué. Mais, ne t'en occupes pas ce soir; car, à ce que je vois, tu es réellement malade: ta main est fiévreuse. Couche-toi immédiatement.

Antoinette se soumit passivement à ces injonctions, mais elle n'en retira aucun repos, ni pour son corps, ni pour son esprit. Pendant plusieurs heures, sa cousine fut obligée de s'asseoir à son chevet et de la surveiller. Tantôt une surexcitation nerveuse venait troubler son sommeil, tantôt elle éprouvait des terreurs qui l'empêchaient de fermer les yeux; enfin, vers une heure du matin, elle tomba dans un profond repos. Madame d'Aulnay se retira alors, plus inquiète et troublée qu'elle ne voulait se l'avouer à elle-même.

Le lendemain matin, la jeune fille se leva avec un mal de tête violent qui la retint dans sa chambre toute la matinée, au grand désappointement de Sternfield qui vint de bonne heure pour la demander et qui, n'ayant pu pénétrer dans la maison, grâce au refus de Jeanne de le laisser entrer, s'était retiré en fronçant les sourcils d'une manière à exciter à un haut degré le courroux de cette digne femme.

--On pourrait le prendre pour le maître de la maison, grogna-t-elle en fermant violemment la porte sur lui. Ne paraissait-il pas en train de me jeter de côté et d'entrer de vive force comme il l'a fait l'autre jour quand il est venu demander Mademoiselle!

Elle ne manqua pas de prendre la première occasion venue pour communiquer à sa maîtresse ses idées sur ce sujet, et le froncement de sourcils avec lequel celle-ci accueillit sa confidence lui donna plus de satisfaction que Sternfield en aurait eu s'il eut pu en être témoin.

Antoinette descendit pour dîner.

Les dames venaient de se lever de table et entraient dans le salon pendant que M. d'Aulnay gagnait sa Bibliothèque, quand le bruit d'une voiture qui s'arrêtait devant la porte annonça que quelqu'un arrivait.

--Mon père! s'écria Antoinette en devenant pâle comme un marbre.

--Oui, c'est lui! dit à son tour Lucille qui venait de pousser une reconnaissance vers la fenêtre. Qui l'aurait attendu par de pareils chemins?... Et maintenant, chère enfant, pas de folles terreurs, pas de tremblements nerveux! Si, par malheur, ton père n'est pas d'une humeur favorable; garde-toi bien de lui annoncer ton mariage à présent: la précipitation gâterait tout.

Quelques instants après, M. de Mirecourt--un homme de bonne apparence appartenant à la vieille école française,--entrait; et sa fille, pour éviter son regard pénétrant, se jeta aussitôt dans ses bras. Il l'embrassa avec effusion; puis, prenant sa tête à deux mains, et la regardant minutieusement:

--Je l'avais bien pensé, petite, s'écria-t-il; mes craintes n'étaient pas vaines. Cette vie du grand monde, si gaie, si brillante, si animée, n'est pas faite pour une enfant de la campagne comme toi. Quoi! tu sembles avoir vieilli de trois ans depuis que tu m'as laissé! Tes joues, il est vrai, sont encore vermeilles, mais ces petites mains brûlantes indiquent que leurs couleurs sont plutôt celles de la fièvre que de la santé.

--Antoinette n'a pas bien dormi la nuit dernière, cher oncle, se hâta de dire Madame d'Aulnay qui se tenait derrière lui, la main appuyée sur son épaule. Elle est extraordinairement nerveuse!

--C'est cela, ma jolie nièce, répliqua-t-il en souriant. Ce sont là des subtilités d'une femme fashionable. Ma petite Antoinette, qui avait l'habitude de me servir le déjeuner tous les matins à sept heures et qui y prenait part avec un excellent appétit, ne connaissait pas alors la signification de l'état nerveux.

--Mais, cher oncle, Antoinette n'était qu'une petite fille, il y a quelques mois; maintenant, elle est une jeune Demoiselle.

--Une Demoiselle à la mode, veux-tu dire, Lucille; mais ce n'est pas tout: je trouve en elle un changement indéfinissable que je ne puis exprimer; peut-être est-ce qu'elle est plus gracieuse, plus élégante, en un mot qu'elle ressemble plus à ma charmante nièce Madame d'Aulnay, avec cette robe d'une mode nouvelle. Cependant, que cette apparence extérieure de ma fille soit satisfaisante, c'est bien; mais je ne puis admettre que je sois content d'elle sur d'autres points... Ah! tu peux rougir, ajouta-t-il en voyant le visage d'Antoinette se couvrir d'un vif incarnat. J'ai deux sérieuses accusations à porter contre toi. D'abord: pour quelles raisons as-tu rejeté Louis Beauchesne, le mari que je t'avais choisi, auquel je t'ai promise?

--Parce que, cher papa, je ne l'aime pas suffisamment pour devenir sa femme.

--Ah! Lucille, Lucille! c'est là le fruit de ton travail, s'écria M. de Mirecourt en inclinant sa tête vers la jeune femme en signe de reproches. C'est précisément ce que m'avait prédit Madame Gérard lorsque nous avons discuté ensemble l'opportunité d'accepter pour Antoinette l'invitation que tu lui avais faite de venir passer quelque temps avec toi.

--Mais, mon cher oncle, je vous sais trop bon, trop juste, pour forcer Antoinette d'unir son sort à celui d'un homme qu'elle n'aime pas.

--Elle aime Louis aussi bien que tu aimais M. d'Aulnay lorsque tu es devenue sa femme: et qui osera dire que vous ne faites pas bon ménage?... Mais trêve de plaisanteries, ma détermination est inébranlable. J'ai donné à Antoinette carte blanche sur la conduite de la maison, sur les affaires d'argent et sur les autres détails domestiques, mais je prétends conserver mon contrôle sur ce point. Elle connaît Louis depuis très-longtemps, elle l'a toujours traité avec une bonté pleine d'affection et elle sait apprécier aussi bien que moi son caractère irréprochable sous tous les rapports, Louis est un excellentparti, et je n'ai pas l'intention de sacrifier autant d'avantages réunis en faveur d'un romanesque caprice de petite fille. Ainsi, ma chère Antoinette, prépare-toi à revenir à la maison demain, ou bien, si je te laisse ici une semaine de plus, ce sera pour te permettre de choisir ton trousseau, car dans un mois de ce jour Louis Beauchesne sera mon gendre.

--Mais, cher, cher papa,--insista Antoinette avec des yeux larmoyants et en jetant ses bras autour du cou de son père--pardonnez-moi si je vous dis que je ne puis épouser Louis. Je ferai, à part cela, tout ce que vous voudrez, je retournerai dès demain à la campagne pour y vivre cloîtrée, si vous l'exigez...

--Bah! assez de ces folies, interrompit M. de Mirecourt en se débarrassant doucement de l'étreinte où le tenait sa fille. J'ai passé par-dessus la lettre singulière, je devrais plutôt dire rebelle, que tu m'as envoyée la semaine dernière et dans laquelle tu me disais que tu ne pouvais te rendre à mes désirs, que tu ne voulais pas suivre mes volontés; mais... Antoinette, mon enfant,... n'éprouves pas trop ma patience.

Il s'établit alors un silence. Deux fois la jeune fille ouvrit la bouche, comme si elle avait à parler; deux fois elle dirigea sur Madame d'Aulnay un regard suppliant, l'implorant par cette muette attitude, d'entrer dans les terribles explications.

--Eh! bien, est-ce entendu? demanda gaiement M. de Mirecourt, en se méprenant sur le silence qui venait de suivre sa menace.

--Je crains bien que non, cher oncle.--Et la jolie main de Lucille se posa de nouveau sur son épaule.--Il peut y avoir un obstacle invincible à cette union, un obstacle qui, probablement, ne peut pas être surmonté.

Madame d'Aulnay n'avait pas calculé la portée que ces paroles pouvaient avoir et l'effet qu'elles produiraient: autrement, elle aurait hésité avant de les prononcer.

Rejetant les mains qui se reposaient sur lui, M. de Mirecourt se leva, et, promenant de l'une à l'autre un regard où brillait la colère, il répéta d'un air sévère:

--Un obstacle invincible! Ah! ça, que veux-tu, que peux-tu dire, Lucille? Mais, bah!--continua-t-il avec, moins de violence,--ce ne sont là que des phrases romanesques et exagérées comme tu as l'habitude d'en faire, à moins sans doute,--et ici son regard s'assombrit,--à moins qu'Antoinette se soit engagée dans une ridicule amourette avec quelqu'un de ces joyeux militaires auxquels on a si cordialement accordé l'entrée de la maison. J'ai entendu parler des coquetteries et des absurdités qui ont cours ici.

--Mon oncle! mon cher oncle! lui répliqua doucement Madame d'Aulnay.

Cet appel plein de simplicité, fait d'un ton affectueux, calma un peu M. de Mirecourt, mais ne l'empêcha pas de continuer avec fermeté:

--C'est inutile, Lucille: les mots tendres et les regards suppliants ne m'empêcheront pas de dire ce que j'ai à dire. Encore une fois, je le répète, j'espère que ma fille ne s'est pas oubliée elle-même au point de s'engager dans un amour secret avec quelqu'un de ces messieurs étrangers à notre race, à notre religion et à notre langue.

--Mais si elle en avait agi ainsi, très-cher oncle; si elle avait rencontré un homme au caractère noble et bon qui, à part l'objection soulevée par sa qualité d'étranger, se serait montré digne, en toute autre chose, d'inspirer de l'affection.....

--Eh! bien, alors, Madame d'Aulnay,--s'écria-t-il en l'interrompant et en frappant la table avec une violence telle que les vases et les autres objets qui s'y trouvaient en furent ébranlés,--alors, la première chose qu'elle aurait à faire serait de l'oublier, car jamais, non jamais, elle n'obtiendrait ni mon consentement ni ma bénédiction.

--Le moment est arrivé, pensa Antoinette, où nous ne devons plus l'abuser, où nous devons lui dire qu'il n'y a pas sur la terre de pouvoirs assez puissants pour empêcher l'union qu'il condamne d'une manière aussi absolue.

Ainsi pensait également Madame d'Aulnay. Mais M. de Mirecourt en était rendu à un degré de colère tel, qu'effrayées, elles abandonnèrent l'idée de l'exaspérer davantage.

--Ecoute-moi bien, Antoinette, et toi aussi, nièce trop officieuse,--reprit il après une courte pause qui avait été comme une espèce de répit dans la tempête.--Je serai franc, explicite, avec vous deux. Enfant, je te défends d'avoir aucunes autres relations que celles d'une courtoisie pleine de réserve, avec les personnes que je viens de mentionner, et si déjà tu t'es engagée à l'un d'eux, brises immédiatement cet attachement, sous peine d'être désavouée et déshéritée pour toujours.

--Oh! mon père! dit Antoinette en joignant ses mains tremblantes: pour l'amour de Dieu! rétractez ces paroles cruelles, elles sont trop terribles!

Une crainte vague s'empara de M. de Mirecourt à cet appel passionné; mais, comme c'est souvent le cas, sa colère ne fit que s'accroître. Prenant sa fille par le bras, il répéta avec une violence encore plus terrible:

--Non, je ne les rétracterai pas, enfant opiniâtre et désobéissante.

En ce moment la porte du salon s'ouvrit, et Louis Beauchesne entra. On aurait pu lire sur sa figure un étonnement mêlé d'indignation à la vue du spectacle qui se présenta à lui; mais M. de Mirecourt, encore sous l'influence de l'excitation, continua:

--Je disais à cette enfant entêtée que dans un mois, qu'elle le veuille ou non, elle sera ta femme.

--Oh! M. de Mirecourt, répondit le jeune homme avec amertume, je ne veux pas d'une femme qu'on traînerait à l'autel malgré les désirs de son coeur. Mais n'exigez-vous pas d'Antoinette une soumission trop prompte? Il y a à peine quinze jours que vous lui avez fait connaître vos désirs: vous devez lui accorder un peu plus de temps pour se préparer. Quoi! il lui faudra au moins un mois pour se remettre de la scène d'aujourd'hui!

Et en disant ces mots, il jeta un regard de compassion vers Antoinette qui était appuyée contre une chaise, la figure pâle et agitée.

M. de Mirecourt sentit son coeur s'adoucir. Pendant les dix-sept années que sa fille avait passées à l'ombre protectrice de son amour de père, jamais il ne lui avait adressé des paroles aussi sévères que celles dont il venait de l'accabler. Se méprenant sur les craintes secrètes et l'anxiété qui la torturaient, il attribua son émotion à la sévérité dont il venait de faire preuve à son égard.

--Prenez ce siège, Antoinette, continua Louis en lisant sur la figure de son père les sentiments qui s'agitaient en lui; asseyez-vous: je sais que M. de Mirecourt va vous accorder six mois au lieu d'un, pour vous permettre de réfléchir, et pour préparer votre trousseau.

--Tu es un amoureux bien philosophe, Louis! s'écria M. de Mirecourt avec sarcasme, plus philosophe que je ne l'aurais été à ton âge: vraiment, tu ne parais pas pressé de conquérir ton bonheur.

--Parce que je désire celui d'Antoinette avant le mien, répondit-il pendant que l'expression de sa figure s'assombrissait passablement. Mais dites, M. de Mirecourt: n'est-il pas vrai que vous lui accordez six mois de plus? Espérons qu'après ce temps vos voeux et les miens seront comblés.

Pauvre Louis! il connaissait bien la futilité de cette illusion; mais, dans sa généreuse abnégation, il ne songeait qu'à obtenir du répit en faveur de la pauvre jeune fille tremblante qui était devant lui.

--Qu'il en soit comme tu le désires! répondit M. de Mirecourt en essayant de paraître indifférent. Puisque le futur se déclare satisfait, je dois l'être également. Mais rappelle-toi, Antoinette, ce que je t'ai déclaré tout-à-l'heure au sujet des amoureux ou des prétendants étrangers. Ce que j'ai dit est dit: je ne rétracte rien, et si tu me désobéissais, tu ne devrais t'attendre ni à ma bénédiction, ni à mon héritage. Et, maintenant, assez sur ce chapitre. Où est M. d'Aulnay?

--Je vais aller le chercher, cher oncle, dit Madame d'Aulnay en se levant précipitamment, car sa fine oreille venait d'entendre le bruit de la porte d'entrée qu'on ouvrait.

Elle sortit, et, au lieu de se rendre à la Bibliothèque où était son mari, elle descendit l'escalier d'un pas rapide. Il était temps, car Sternfield était en ce moment même dans le corridor, se débarrassant de son par-dessus et se préparant à entrer dans le salon: Jeanne n'ayant reçu aucun ordre pour lui faire rebrousser chemin.

Madame d'Aulnay entraîna vivement le militaire dans une petite anti chambre, et lui fit part en peu de mots de la scène orageuse qui venait d'avoir lieu. Les joues rouges et les sourcils froncés du Major dirent assez éloquemment la suprême contrariété que lui causait ce récit; mais si son amie eût été aussi bonne observatrice qu'elle l'était d'ordinaire, elle se serait aperçue qu'à la mention de la menace que M. de Mirecourt avait faite à sa fille de la déshériter, ses traits s'étaient animés davantage et ses yeux avaient lancé des éclairs.

--Pouvez vous me dire, demanda-t-il avec colère, combien de temps ce vieux tyran doit rester ici? Car, quant à voir ma femme, je le dois et je la verrai.

--Chut! point de bruit! ne parlez pas aussi fort. Je crois qu'il partira demain matin: jusqu'à son départ, vous ne devez pas vous montrer en sa présence. N'ayez pas d'impatience, car, croyez-moi, notre pénitence sera encore plus forte que la vôtre.

Puis, congédiant Sternfield après lui avoir donné une amicale poignée de main, elle se rendit à la Bibliothèque où elle trouva son mari, ainsi qu'elle s'y attendait. Elle lui fit immédiatement part de la scène qui s'était passée dans le salon, blâma en des termes peu mesurés la dureté de M. de Mirecourt et conjura M. d'Aulnay d'employer toute son influence pour induire ce pèresauvageà laisser Antoinette avec eux encore quelques semaines de plus.

--Crois-moi, cher André, ajouta-t-elle avec beaucoup d'onction, la pauvre Antoinette sera disputée et persécutée à en mourir si elle s'en retourne maintenant avec son père qui est encore sous l'effet d'une irritation extraordinaire. Demandes donc comme une faveur personnelle la prolongation de son séjour ici, et si tu y mets un peu de bonne volonté, mon oncle ne te refusera certainement pas cela.

--Eh! bien oui, je vais faire ce que tu me demandes, Lucille, car j'aime réellement cette petite fille; mais je ne puis m'empêcher de croire qu'elle serait infiniment mieux chez elle qu'au milieu de ces flirtations et de ces coquetteries avec les militaires que vous affectionnez tant toutes les deux.

La rencontre de M. d'Aulnay avec son parent fut très-cordiale: ils étaient amis intimes depuis leur plus tendre jeunesse, et quoique différents de caractère sur plusieurs points, ils étaient également honorables et pleins de coeur.

Lorsque M. de Mirecourt annonça qu'il était sur le point de ramener sa fille avec lui à la campagne, son ami insista, avec une chaleur pour laquelle il n'était point préparé, pour que la promenade d'Antoinette ne fût pas abrégée ainsi sans raison et d'une manière aussi soudaine.

--Cela doit pourtant se faire, mon cher d'Aulnay. Ta maison est trop gaie pour une jeune fille de campagne; je ne puis pas lui permettre de rester plus longtemps dans la compagnie des brillants militaires qui, m'a-t-on dit, ont leur entrée libre dans les salons de Madame.

--Mais, assurément, là où je tolère ma femme, tu peux en toute sûreté y tolérer ta fille?

--Difficilement. Ma jolie nièce possède tout un arsenal d'expérience et une connaissance du monde que ma petite fille n'a pas encore eu le temps d'acquérir.

--Eh! bien, malgré cela, tu ne refuseras pas de la laisser avec nous deux autres semaines, n'est-ce pas?

Madame d'Aulnay joignit ses prières à celles de son mari et, après beaucoup de résistance, M. de Mirecourt consentit, quoique avec beaucoup de répugnance, à laisser Antoinette une quinzaine de plus à la ville, à la condition expresse qu'après ce temps elle retournerait sans faute à Valmont.

La soirée se passa assez agréablement pour tous ceux qui composaient cette petite réunion. Grâce aux prières de Madame d'Aulnay, Louis était resté, et s'efforçait avec elle d'entretenir la gaieté. Antoinette seule était triste et silencieuse: la scène du matin l'avait considérablement affectée. Il n'y fut fait aucune allusion. Une fois, cependant, la jeune fille sa pencha vers Beauchesne et lui dit:

--Mon cher, mon bon Louis, comment pourrai-je jamais vous remercier convenablement pour votre généreuse intervention dans l'affaire de ce matin.

--Ah! Antoinette, vous pouvez me remercier, car cet effort m'a causé des angoisses bien douloureuses. Je ne suis pas précisément l'amoureux froid et philosophe que votre père veut bien dire.... Mais, assez sur ce sujet: il ne ferait que vous agiter davantage. Qu'il me suffise de vous dire que, puisque je ne puis être votre fiancé, je continuerai au moins d'être votre ami.

Les beaux yeux de la jeune fille furent si dangereusement éloquents dans l'expression de gratitude qui s'y peignit, que Louis fut obligé de la quitter; mais il se rapprocha presqu'aussitôt. M. de Mirecourt suivait d'un oeil avide les différentes phases de cette conférence à voix basse entre les deux jeunes gens, et à mesure qu'il avançait dans cet examen, ses traits prenaient une expression de satisfaction prononcée, ses rires étaient plus fréquents et plus prolongés. Dans le cours de la soirée, il consulta son ami sur le projet qu'il avait en tête, et lui fit part de l'opposition que mettait Antoinette à la réalisation de ses voeux.

--Mon opinion,--répondit M. d'Aulnay en désignant d'un signe de tête les deux jeunes gens qui causaient à mi-voix dans l'embrasure d'une fenêtre,--mon opinion est que vous devez les laisser tranquilles: c'est le meilleur moyen de les rendre plus désireux que vous-même de remplir vos voeux. Il est vrai que je ne m'entends que très-peu dans le caractère ou les singularités des femmes; mais j'ai lu les ouvrages de ceux qui ont étudié la question à fond; ils sont tous d'accord à affirmer que c'est une chose très-difficile que de forcer une jeune fille à aimer contre sa propre volonté. Sans doute ces auteurs vont plus loin: ils disent que, la mettre en garde contre ou lui défendre d'aimer tel individu, c'est le moyen le plus sûr et le plus efficace de la faire s'attacher à lui.

M. de Mirecourt ne put s'empêcher de sourire à l'exposition de cette doctrine qui, suivant lui, pouvait très-bien avoir été exagérée; mais il avait assez de respect pour les opinions de M. d'Aulnay, pour accepter le conseil qu'il lui avait donné de laisser sa fille tranquille pendant quelque temps au sujet de son mariage, convaincu que ce serait le meilleur moyen d'en amener la réalisation.

Il n'aurait certainement pas été aussi confiant dans la vérité de cette théorie, s'il eût pu seulement entendre la conversation qui se tenait à quelques pas plus loin, et dans le cours de laquelle, en réponse à l'aveu que venait de lui faire Antoinette de son amour pour le Major Sternfield, Louis renonçait pour toujours à l'espérance d'obtenir sa main, et lui promettait en même temps, avec cette générosité naturelle qui formait le trait saillant de son caractère, de faire tout son possible pour l'aider et la favoriser.

Malgré l'état affreux des chemins, M. de Mirecourt partit le lendemain matin, et après son départ, Antoinette, pour se soustraire aux idées qui la harassaient, prit sa broderie; ses doigts se mirent à fonctionner avec autant de rapidité que si son esprit n'eut pas eu d'autre préoccupation plus grave que celle de former sur le canevas des lys et des roses. Penchée sur son ouvrage, l'esprit aussi occupé que ses doigts, elle n'entendit pas la domestique lui annoncer un monsieur, et ce ne fut que lorsqu'elle se trouva dans les bras de Sternfield qu'elle s'aperçut de sa présence.

Surprise et saisie, elle se dégagea brusquement, et, les joues rouges:

--Pourquoi faites-vous cela, Audley? demanda-t-elle.

--Pourquoi je n'embrasserais pas ma femme! répéta-t-il avec un rire forcé: voilà, Antoinette, une question passablement singulière.

--Ecoutez-moi bien! dit-elle à la fois avec douceur et avec fermeté,--et cette fois aucun tremblement ne se fit sentir dans sa voix, aucun mouvement nerveux ne se manifesta dans ses manières.--Je vous répète ce que je vous ai déjà dit, que jusqu'à ce que notre mariage soit avoué devant le monde, je ne serai pour vous rien autre chose qu'Antoinette de Mirecourt.

--Tu es méchante et cruelle de me traiter ainsi! répéta-t-il avec aigreur.

--Pas du tout, Major Sternfield! s'écria Madame d'Aulnay en s'avançant vers eux. Antoinette a parfaitement raison, et si je vois que d'ici à l'époque qu'elle vient de mentionner vous agissez de manière à l'incommoder ou à l'attrister, soyez bien convaincu que, malgré l'estime que je vous porte, malgré ce que j'ai fait et ce que je ferais encore pour vous, je serai obligée de me priver du plaisir de vous voir dans ma maison. Rappelez-vous qu'Antoinette est sous ma protection, et que je dois la garantir contre les chagrins inutiles et les contrariétés qu'on voudrait mettre sur sa route.

--Juste ciel! interrompit impétueusement Sternfield, est-ce ainsi que vous me menacez, que vous me parlez à propos de ma propre femme! Cela dépasse la patience humaine! cela dépasse la pensée!... Non! je dois parler et je parlerai! continua-t-il avec plus de violence encore, en repoussant la main que Madame d'Aulnay, autant par avertissement que par prière, avait posée sur son bras. Croyez-vous donc qu'après avoir été déclarés mariés par un ministre, qu'après avoir passé dans le doigt de mon épouse l'anneau nuptial qui y brille, je ne puisse lui parler, je ne puisse pas même embrasser le pan de sa robe sans en avoir auparavant obtenu la permission?

Terrifiée par cette explosion de passion, Antoinette était devenue presqu'immobile, rougissant et pâlissant tour-à-tour; son coeur battait avec violence. Mais Madame d'Aulnay, qui avait complètement gardé son sang-froid, répondit tranquillement:

--Soyez calme, Major Sternfield, et ne me forcez pas de regretter déjà la part que j'ai prise à la consommation de votre union. Oui, il faut qu'il en soit comme vous l'avez dit, et jusqu'à ce que votre mariage ait été proclamé publiquement, je ne veux pas que le nom sans tache de ma cousine devienne le jouet des domestiques et des propagateurs de scandales, à cause de politesses trop empressées de votre part. Plutôt que pareille chose arrive, je n'hésiterai pas à vous interdire l'entrée de cette maison.

--Par le ciel! vous me mettez hors de moi! répliqua-t-il avec fureur. Je ne me soumettrai jamais, je ne dois pas me soumettre à une tyrannie aussi insupportable. Antoinette! les promesses sacrées que tu m'as faites l'autre soir devant Dieu étaient donc une comédie, une sanglante moquerie?

--Oh! non, non, Audley!

Et le regard plein de douceur de la jeune femme, en prononçant ces mots, calma quelque peu la violence de son mari.

--Assurément, continua-t-elle, je vous ai donné déjà une grande preuve, une preuve irréfutable de mon amour; mais je voudrais que vous compreniez ceci: tant que les conditions, que je vous ai mentionnées et que vous avez acceptées lors de notre mariage, ne seront pas remplies, je ne puis le considérer comme complet, comme ratifié.

--Et quand se fera cette ratification? demanda-t-il, un peu calmé.

--Quand vous voudrez. Peut-être ferions-nous mieux d'écrire de suite une pleine et entière confession à mon père.

Mais elle frémit en émettant cette proposition.

--Evitez toute précipitation, s'écria Madame d'Aulnay. Après la scène terrible d'hier, réfléchissez sérieusement avant d'entreprendre une pareille démarche. Antoinette, ton père peut te renier, te déshériter immédiatement. Le major Sternfield même, quelque excité qu'il soit en ce moment, ne peut manquer de partager mon opinion, de condamner un semblable procédé. La voie doit être préparée d'avance, ton père calmé et mis en humeur de recevoir plus favorablement une communication de ce genre. N'ai-je pas raison, Audley?

Sternfield, qui ne désirait nullement voir sa femme déshéritée, n'eut pas de peine à comprendre la justesse de ces remarques, et il répondit affirmativement; mais d'un air sombre.

--Eh! bien, puisqu'il en est ainsi, nous devons être plus tolérants les uns vis-à-vis des autres. Vous, Audley, promettez de ne considérer Antoinette que comme votre fiancée, jusqu'à ce que la répétition de votre mariage dans l'Eglise Catholique l'ait rendue entièrement votre femme.

Sternfield ne répondit pas et s'approcha d'une fenêtre où il se livra aux pensées sombres qui l'agitaient. Ces constantes allusions sur le même sujet lui donnaient de l'inquiétude et le mettaient mal à l'aise. Après un moment de sérieuse réflexion, il retourna à la place où sa jeune femme, pâle, se tenait encore.

--Antoinette! s'écria-t-il, c'est une bien dure épreuve que vous m'infligez, Madame d'Aulnay et toi, et toi-même tu m'aurais méprisé, si mon coeur ne s'en était pas d'abord révolté; néanmoins, si tu le désires, je m'y soumettrai. En retour, vous devez me promettre toutes les deux,--que dis-je?--vous devez jurer que vous garderez le secret de notre mariage, jusqu'à ce que je croie le temps opportun pour le divulguer.

Madame d'Aulnay, sans prendre le temps de réfléchir, répondit aussitôt:

--Certainement: je ne vois rien de mal en cela. Je vous promets, Audley, de la manière la plus solennelle, qu'il en sera comme vous le désirez. Mais, excusez-moi un instant: Jeanne est à la porte, attendant mes ordres.

--Antoinette, c'est maintenant à ton tour, dit le Major Sternfield à sa femme dès que Madame d'Aulnay eut laissé la chambre. Je viens de consentir à sacrifier, pour le moment, l'autorité et les priviléges d'un mari, à te considérer, à te traiter--c'est bien dur!--comme une étrangère, au lieu de ma chère femme comme tu l'es réellement. En retour de ce sacrifice, engage-toi à ne jamais laisser pénétrer le secret de notre mariage, à ne jamais permettre à Madame d'Aulnay de le divulguer, jusqu'à ce que je t'en aie donné l'autorisation.

--O Audley! répondit-elle en l'implorant, pourquoi nous environner d'un plus grand mystère? Hélas! ne nous sommes-nous pas déjà assez cachés sous le voile du secret?

--Cela doit être pourtant, chère, pour ton repos et pour le mien. Mais ce mystère, comme tu l'appelles, ne sera pas de longue durée, car mon impatience à te faire publiquement ma femme, à t'appeler telle, empêchera tout délai inutile. Promets cela, alors!

--Je le promets solennellement! répéta-t-elle.

--Sur ce signe qui, je le sais, t'est sacré, ajouta-t-il en présentant à ses lèvres la petite croix d'or qu'elle portait toujours suspendue à son cou.

Elle embrassa le signe de la rédemption et répéta:

--Je le promets.

Puis, avec frémissement:

--Ma promesse, dit-elle, est inviolable, car cette croix est un souvenir de ma mère mourante.

--Et je sais que tu la tiendras religieusement. Mais, assis-toi, chère Antoinette; nous allons causer ensemble tranquillement, comme si nous n'étions que de simples connaissances, comme si nous n'étions pas unis par un lien indissoluble sur cette terre.

Lorsque Madame d'Aulnay revint, elle fut enchantée de voir Antoinette tranquillement assise à son canevas, l'air aussi calme qu'autrefois, pendant qu'Audley, assis sur un ottoman près d'elle, lisait à haute voix, dans un livre de poésies, tels passages qu'il jugeait appropriés à la circonstance.

Ce tableau était un peu la réalisation de ce qu'elle avait rêvé pour sa jeune cousine; il offrait quelque chose de ce mystère piquant d'intérêt qu'elle aimait tant. Passant la main sur les boucles de cheveux noirs du jeune homme, elle dit avec un demi-soupir et un demi-sourire:

--Que ne donneraient pas certaines femmes pour avoir un mari qui se ferait aussi charmant, aussi aimable!

Audley Sternfield jeta un coup-d'oeil sur sa jeune femme. Les yeux baissés de celle-ci, le doux sourire qui courut sur ses lèvres, le léger incarnat qui s'étendit soudainement jusque sur son cou d'ivoire, lui indiquèrent que, elle aussi, comme Madame d'Aulnay, le trouvait vraiment charmant.

La quinzaine indiquée passa rapidement, avec ses heures de chagrins et de plaisirs; mais, hélas! la pauvre Antoinette trouva que, pour elle du moins, la peine prédominait. A part les doutes cruels qui l'assiégeaient sur la possibilité de voir son père restai implacable; à part le remords qu'elle éprouvait de la manière dont il avait été trompé, il y avait dans la conduite de son mari de quoi l'attrister et la blesser davantage.

En effet, passant d'un extrême à l'autre, Audley était toute tendresse ou toute dureté, et quand il se trouvait sous l'empire de cette sombre humeur, il lui reprochait sa froideur et sa prétendue cruauté en des termes qui faisaient couler ses larmes et battre son coeur d'un sentiment mêlé de peine et d'indignation. Son prochain départ pour Valmont était une source de récriminations et de reproches continuels. Malgré toutes ces contrariétés, la résolution de la jeune femme fut inébranlable: elle savait, si Sternfield l'ignorait, que son père était un homme avec lequel on ne devait pas plaisanter.

Le dernier jour qu'elle devait passer à la ville était arrivé. Madame d'Aulnay avait invité quelques amis, afin que la dernière soirée d'Antoinette chez elle fut la plus charmante possible. Tout était donc gaieté et plaisir ce soir-là. Mais un jeune coeur était destiné à recevoir un nouveau chagrin dont, jusque-là, il avait été exempt.

Antoinette venait de danser la première danse avec son mari, et tous deux se promenaient à pas lents autour de la chambre. Tout-à-coup, Audley lui dit brusquement:

--Etais tu sérieuse, hier soir, lorsque tu m'as annoncé qu'il ne t'était pas possible de dire combien de temps tu resterais à Valmont?

La réponse fut prononcée d'une voix si faible, qu'il la devina plutôt qu'il ne l'entendit. Ce fut avec irritation qu'il répliqua:

--Je te déclare qu'une absence aussi prolongée et aussi incertaine peut-être est plus que je ne puis souffrir patiemment. Si elle est possible pour toi, elle ne l'est pas pour moi; de sorte qu'avant peu j'irai te voir à Valmont.

--Et qu'est-ce que papa dira de cela? demanda-t-elle, alarmée.

--Il n'en saura rien. Je puis aller à Valmont sous un nom d'emprunt, et descendre à quelque auberge ou quelque ferme près du Manoir. Tu n'auras rien autre chose à faire qu'à diriger tes promenades dans la bonne direction.

--Audley! Audley! je ne dois pas, je n'ose pas faire cela. Les yeux avides et les mauvaises langues des commères feraient bientôt connaître nos rencontres, non-seulement à papa, mais encore à tout le monde.

--Ainsi, tu me refuses même cette insignifiante concession? Prends garde, Antoinette! tu m'éprouves trop!

--Que puis-je faire? demanda-t-elle d'un ton suppliant, et en dirigeant sur lui ses yeux baignés de larmes.

Mais, insensible à ce regard qui semblait demander grâce, il continua:

--Ce que tu peux faire? Prouve-moi par tes actions que tu es une femme, et non pas une enfant; prouve-moi que tu éprouves pour moi un peu de cet amour que tu m'as juré si solennellement il y a quinze jours. Assurément, je n'exige pas trop: la permission de te rencontrer, de te voir pendant une petite heure; et cependant, tu as le coeur de me refuser cela! Si tu continues à te montrer aussi insensible à la pitié, à la plus simple justice, je ne serai pas longtemps sans insister pour que tu fasses usage de l'une et de l'autre à mon égard.

--Ces reproches sont insupportables! répondit Antoinette devenant mortellement pâle. Audley! je vais tout dire de suite à mon père, et m'en remettre à sa clémence. Mieux vaut sa colère, quelle que terrible qu'elle sera, que ces chagrins secrets et sans fin.

--Non, tu ne diras rien à M. de Mirecourt maintenant: rappelle-toi ta promesse solennelle. Quand le temps favorable sera venu, et alors seulement, je t'en dégagerai.

--Oh! Major Sternfield, dans quel abîme de déceptions et de mystères vous m'avez fait tomber! murmura-t-elle avec amertume.

--Peut-être es-tu déjà fatiguée de tes engagements, répondit-il froidement. Je reconnais que je suis un mari trop ennuyeux, trop dévoué, trop affectueux: eh! bien, je vais tâcher de me réformer.

Un long silence suivit ces remarques; et, après avoir fait asseoir sa femme, le militaire la laissa sans lui dire un mot de plus.

Quelques minutes après, elle le vit près d'une gracieuse brunette, lui parlant à voix basse avec toute l'attention qu'il avait coutume de lui accorder à elle-même. Un sentiment de malaise inexprimable s'empara d'elle à cette vue; mais elle fut assez forte pour le combattre résolument et accepter le premier danseur qui se présenta. Pendant la danse, ses yeux se dirigèrent involontairement vers l'endroit où se trouvait Audley. Il était à la même place où elle l'avait aperçu d'abord, penché vers sa jolie compagne, jouant avec une fleur qu'elle lui avait donnée de son bouquet, et augmentant, par ses chuchotements et ses flatteries, la rougeur qui couvrait les joues de la jeune fille. Alors une douloureuse angoisse vint frapper Antoinette au coeur; mais trop fière pour se trahir, elle accepta le supplice d'une autre danse avec un monsieur ennuyeux. Ce cotillon fut bientôt terminé, et les notes mesurées d'un menuet,--si différent de la rapide polka, de la valse et du galop de notre époque,--se faisaient à peine entendre, que Sternfield était déjà en place avec sa même partenaire. Antoinette souffrit tout cela courageusement. Un autre danseur se présenta, mais quoique, sous prétexte de fatigue, elle n'acceptât pas son invitation, il resta près d'elle, sans se laisser décourager par le silence qu'elle semblait déterminée à garder, et résolu de l'avoir pour danseuse au moins une fois durant la soirée: ce qui ne tarda pas à arriver, car la musique d'une contre-danse qui succédait au menuet s'étant fait entendre, elle se mit en place, bien qu'à contre-coeur. Par un jeu assez désagréable du hasard, l'endroit où elle se trouvait était près d'un sofa où Sternfield, avec son inévitable partenaire, était assis. Pendant tout le temps que dura cette danse qui lui sembla interminable, elle dût paraître indifférente devant ces deux personnes qui semblaient en ce moment si exclusivement occupées l'une de l'autre. Malgré la proximité où ils se trouvaient, Sternfield ne jeta pas même les yeux sur sa femme. Pendant qu'elle les épiait ainsi, à l'insu de tout le monde, elle ne put s'empêcher de faire en elle-même ces tristes réflexions:

--Cet homme est-il bien réellement mon mari? Dois je voir tout cela, supporter, sans me plaindre, toutes ces douleurs, dans cette soirée surtout qui est la dernière que nous aurions pu passer ensemble d'ici à plusieurs semaines peut-être?.... Conduisez-moi dans l'autre chambre, il fait trop chaud ici, dit-elle tout-à-coup à son partenaire qui, remarquant, sur la fin de la danse, l'extrême pâleur de ses traits, lui demandait si elle se sentait indisposée.

Ce fut avec un grand soulagement qu'elle entra dans un petit boudoir destiné à l'usage spécial de sa cousine et qui, en ce moment, était heureusement vacant. Pour se donner quelques instants de solitude, afin de rendre à ses yeux et à sa voix le calme qu'ils devaient avoir, elle accepta avec empressement l'offre que son partenaire lui fit d'aller lui chercher quelques rafraîchissements.

Il avait à peine laissé l'appartement, qu'un bruit d'éperons retentissants avertit Antoinette de l'approche de quelqu'un. C'était le Colonel Evelyn qui, contre son ordinaire, avait accepté l'invitation de Madame d'Aulnay pour cette soirée. Sans apercevoir Antoinette, il se jeta sur le canapé d'un air profondément ennuyé. Ses yeux, qui se promenaient autour de la chambre, aperçurent enfin la jeune fille; il se leva aussitôt.

--Vous ici, Mademoiselle de Mirecourt, et seule, encore! dit-il.

--Je ne fais qu'entrer. M. Chandos est allé me chercher du café et des gâteaux.

Le Colonel Evelyn s'aperçut de suite que l'indifférence de ses manières était affectée, qu'il y avait, dans la pâleur de ses joues, dans le frémissement de ses belles lèvres, quelque chose qui rappelait la promenade mémorable qu'ils avaient faite ensemble, et l'intérêt qu'elle avait su lui inspirer alors. Au lieu de s'esquiver tranquillement de la chambre, comme il avait l'habitude de le faire quand le hasard le plaçait en tête-à-tête avec une jolie femme, il s'approcha plus près d'Antoinette, et, tout en disant quelques-unes de ces banalités de conversation qu'il savait pourtant généralement éviter, il s'étonna de la singulière expression de tristesse qu'il remarquait pour la première fois sur sa figure.

--Vous vous êtes bien tôt lassée de la danse, ce soir? dit-il après quelques instants de silence.

--Oui; il faut que je conserve mes forces pour mon voyage de demain. Je dois partir pour Valmont aussitôt après le déjeuner.

--Ah! vous nous laissez donc? Que vont faire vos amis et vos admirateurs pendant votre absence?

--M'oublier! répondit-elle avec indifférence.

Evelyn pensa en lui-même que si elle avait inspiré de l'amour, elle ne pourrait être aussi facilement oubliée; mais il se contenta de répondre:

--Comme vous les oublierez sans doute.

Ah! le pourrait-elle? Parmi ceux qu'elle laissait, il y eu avait un qu'elle ne pouvait, qu'elle ne devait jamais oublier; et comme il l'avait peinée, comme il avait blessé ses sentiments durant cette douloureuse soirée!

Elle ne répondit pas à la répartie du Colonel, mais le vif incarnat qui monta à sa figure, l'expression de douleur mentale qui se dessina sur ses traits, indiquèrent clairement que cette remarque l'avait profondément touchée. Emu, il changea bientôt le sujet de la conversation, se contentant de déplorer le malheur que quelques mois d'expérience de la vie fashionable apprendraient à cette naïve enfant à déguiser des émotions qu'elle trahissait aussi ouvertement.

Si Antoinette eut été dans son état normal, si ses sourires enchanteurs avaient comme autrefois illuminé ses beaux traits, il n'y a pas de doute qu'Evelyn se serait de suite éloigné d'elle; mais il avait connu, lui aussi, les douleurs et les chagrins, et, sombre misanthrope comme il l'était, s'il fuyait les plaisirs du monde, il savait toujours compatir aux souffrances et aux chagrins des autres.

En ce moment, M. Chandos arriva avec un plateau bien garni, et, tout en offrant des gâteaux à Antoinette, il exprima l'espoir qu'elle serait bientôt en état de l'accompagner au salon.

--Si Mademoiselle de Mirecourt veut rester ici plus longtemps pour prendre un peu de repos, je serai heureux de l'attendre pour la reconduire au salon, dit le Colonel Evelyn.

M. Chandos, engagé pour la danse suivante avec une jeune fille enjouée qui l'attendait probablement avec la plus grande impatience, mentionna cette circonstance et se retira.

Après avoir feint de goûter quelques fruits, Antoinette se leva, avec la pensée qu'elle ne devait pas maintenant rester seule avec le Colonel Evelyn, ni avec aucun autre.

--Quoi! déjà désireuse de partir, Mademoiselle de Mirecourt? demanda le militaire. Veuillez accepter mon bras; nous allons faire le tour des chambres, jusqu'à ce que vous soyiez suffisamment reposée pour retourner au milieu des jolis danseurs qui sont probablement impatients de votre absence.

Le sourire forcé avec lequel la pauvre Antoinette essaya d'accueillir cette dernière remarque était encore plus douloureux que l'expression de souffrance qui s'était d'abord trahie sur ses traits. Evelyn, se rappelant le calme et le sang-froid qu'elle avait déployés dans un moment de péril imminent, ne put s'empêcher de remarquer avec chagrin que, quelle que courageuse qu'elle fût dans les dangers physiques, elle était de celles que les souffrances morales pourraient terrasser.

Tout en la promenant, il s'efforça, d'une manière qui ne lui était pas habituelle, de l'intéresser et de l'amuser: il y réussit en partie.

Le Colonel possédait une intelligence rare et puissante, et sa conversation, quoique manquant de cette grâce du compliment, de ces spirituelles épigrammes qui donnaient tant de cachet à celle de Sternfield, était infiniment plus intéressante. Antoinette s'y prêta de bonne grâce, ne s'apercevant pas que, dans les observations courtes et naïves qu'elle hasardait de tempe à autre, son compagnon trouvait une fraîcheur, une candeur qui le charmaient plus que n'auraient pu le faire les plus fines réparties.

En passant dans un appartement faiblement éclairé par des lampes coloriées en rose, et rempli de niches qui en faisaient un véritable temple de coquetterie, ils aperçurent le Major Sternfield assis sur une causeuse près d'une jeune fille de seize ans, jolie et gracieuse, et dont l'air confus et les yeux baissés indiquaient qu'elle n'était pas familière avec le genre de conversation adulatoire à laquelle on semblait l'initier.

Comme ils passaient devant eux, Evelyn se mordit les lèvres.

--Admirez-vous le Major Sternfield? demanda-t-il brusquement.

--Comme il est loin de se douter que le Major Sternfield est maintenant le seul arbitre de ma destinée, de mon avenir! pensa la pauvre Antoinette.

Soit qu'il n'eût pas remarqué son embarras, soit qu'il ne se souciât pas d'entendre sa réponse, le Colonel continua:

--Sans doute vous l'admirez, et les trois quarts des Dames qui sont ici ce soir en font probablement autant. Il est beau comme un Apollon; il a des manières irréprochables, il danse et il cause à ravir: assurément, cela suffit. Cependant je préfère, pour ma part, rester sous l'imputation d'être un ennemi des femmes, comme vous m'avez dit que j'en avais la réputation, plutôt que d'être un homme de son caractère. Maintenant, je dois vous laisser, car je vois s'avancer un monsieur qui désire vous demander pour la prochaine danse; aussi bien, je vais vous dire adieu de suite, car j'ai l'intention de laisser bientôt cette scène brillante.

--Adieu! Vous avez été bien bon pour moi ce soir! dit-elle simplement en lui donnant la main.

--Les derniers mots que vous venez de prononcer, dit-il en baissant la voix, m'encouragent à vous donner un conseil qu'autrement vous auriez raison de regarder comme impertinent, un conseil qui a au moins le mérite du désintéressement, car il vient d'un homme qui a cessé de rechercher les sourires et l'approbation des femmes. Le voici: Restez dans cette heureuse maison de la campagne où vous avez grandi candide et naïve; restez avec les amis sages, éprouvés de votre enfance: vous n'en trouveriez pas d'aussi bons dans cette vie frivole où vous êtes récemment entrée.

--Trop tard! se dit à elle-même Antoinette qui se contenta de répondre en inclinant légèrement la tête.

Le colonel Evelyn la laissa, tout en reconnaissant que quelque chose comme de la confiance en la femme pouvait encore exister sur la terre.

De son côté, Antoinette accepta sans faire aucune observation le danseur qui venait de s'offrir et dont les platitudes lui parurent doublement ennuyeuses après l'intéressante conversation qu'elle venait d'avoir avec le Colonel.

Ses pensées ne tardèrent pas à retourner auprès de Sternfield. Elle songea au cruel et systématique abandon qu'il avait fait d'elle-même, à ses attentions empressées pour d'autres, et l'expression d'angoisses qui l'avait laissée depuis un moment revint bientôt plus forte que jamais.

A la fin de la danse on vint annoncer le souper. De retour au salon, on dansa un cotillon, puis on fit un peu de musique.

Finalement, pendant que la plupart des invités commençaient à se retirer, le Major Sternfield s'avança vers sa femme.

--Est-ce que tu t'es bien amusé? demanda-t-il; je t'en ai laissé le loisir, en te faisant grâce de mes ennuyeuses attentions.

--Vous m'avez rendue bien malheureuse ce soir, répondit-elle d'une voix tremblante.

Sternfield aperçut aussi facilement que le Colonel Evelyn les traces que la douleur morale avait laissées sur son pâle visage, et il en fut un peu attristé.

--Pardonne-moi, Antoinette, murmura-t-il avec tendresse. Mais qu'est le léger chagrin que ma conduite de ce soir a pu te causer, auprès des souffrances que ta froideur m'inflige constamment?

--Moi, j'agis par principe, Audley, tandis que vous, vous m'avez torturée, soit par représailles, soit par le désir de voir jusqu'à quel point vous pouvez me faire souffrir et ce que je puis supporter.

--Oh! non, ma petite femme; mais j'espère que cette dure leçon aura pour effet de te rendre à mon égard plus indulgente que tu ne l'as été jusqu'ici. Assurément, tu ne me refuseras plus la permission d'aller à Valmont?

--Venez à Valmont si vous le voulez, mais venez-y ouvertement et sans détour: au risque d'encourir la colère et les reproches de mon père, je vous y recevrai avec plaisir; mais, quant à aller vous rencontrer ailleurs, je ne le puis pas, je n'y consentirai jamais.

--Qu'il en soit ainsi! Puisque tu l'exiges, je me confierai aux chances de l'hospitalité de ton père. Mais comment passerai-je le temps durant ton absence?

--Oh! quant à cela, vous avez beaucoup de ressources, répondit-elle amèrement. Je n'en veux pour preuve que ce qui s'est passé ici ce soir.

--Comment! tu es jalouse, Antoinette?

Et un imperceptible sourire de satisfaction traversa ses traits.

--Je ne crois pas que j'aie ressenti de la jalousie; mais ce que je sais, c'est que j'ai été bien malheureuse pendant les quelques heures qui viennent de s'écouler. Je me suis demandé plus d'une fois avec anxiété si l'amour que vous dites avoir pour moi est bien sincère, si cet amour pouvait réellement exister pendant que vous me traitiez ainsi. Oh! Audley, concevez avec quelle cruelle douleur j'ai pu laisser ce doute pénétrer dans mon coeur, maintenant que nous sommes irrévocablement unis l'un à l'autre.

--Oui, il est bien heureux qu'il en soit ainsi! répondit-il, les yeux brillants d'un sombre triomphe.

Sa femme frémit.

--Heureux, devriez-vous dire, Audley, tant que la confiance et l'affection mutuelles existeront entre nous.

--Je ne fais aucune exception: heureux dans l'un comme dans l'autre cas. Même, malgré la défiance, la froideur et l'irritation qui pourraient obscurcir nos relations, c'est pour moi une pensée consolante que celle de savoir que tu es entièrement, irrévocablement la mienne.

Ces paroles n'étaient, si vous le voulez, qu'une exagération de passion comme celles qui, en général, résonnent si agréablement aux oreilles d'une nouvelle mariée; mais elles firent pâlir la pauvre femme de Sternfield et remplirent son coeur d'une terreur indicible.

--Comment! n'ai-je pas raison? continua-t-il presque violemment, en remarquant sa pâleur soudaine.

--Pour l'amour de Dieu, Audley, ne parlez pas aussi étrangement! A Dieu ne plaise que la moindre méfiance s'élève maintenant entre nous! Je vous serai sincère, fidèle et dévouée; de votre côté, soyez bon et patient pour moi. Ne jouez pas avec mes sentiments comme vous l'avez fait aussi impitoyablement ce soir....

--Même comme tu as constamment joué avec les miens?... Mais voici ta cousine. Je t'en prie, tâches de paraître moins abattue; autrement, j'aurai à passer par une cour martiale qu'elle pourrait instituer.

--Que conspirez-vous donc ensemble dans ce coin solitaire? demanda Madame d'Aulnay qui arrivait en souriant. Comment! Antoinette, tu parais bien malade! tu seras certainement incapable de faire le voyage de demain. Major Sternfield souhaitez lui le bonsoir de suite, car c'est vous qui, par vos plaintes et vos mélancolies, avez fait disparaître les couleurs d'Antoinette. Dites bonne nuit et adieu.

Et elle s'éloigna.

--Adieu, chère Antoinette! dit Sternfield en pressant sa jeune femme sur son coeur. Pardonne-moi et oublies la peine que je t'ai si cruellement infligée ce soir.

Pardonner et oublier! Hélas! la demande était bien facile à faire; mais fut-elle aussi facilement accordée?

L'insomnie d'Antoinette, les oreillers de son lit trempés de larmes, auraient pu répondre à cette question.


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