XVII.

Quelques jours après, notre jeune héroïne était installée au Manoir, environnée des soins affectueux de son père, des services dévoués de son excellente gouvernante et des attentions amicales de Louis Beauchesne qui,--cela va de soi,--était un visiteur privilégié au Manoir.

Cependant, malgré ce triple mur d'affection qui l'entourait, malgré son retour au calme et à la régularité de cette vie de la campagne qu'elle menait de nouveau, Antoinette conservait toujours l'apparence délicate qu'elle avait contractée durant les quelques semaines de son séjour à Montréal.

M. de Mirecourt, néanmoins, n'en conçut aucune inquiétude, persuadé qu'une quinzaine de jours de repos lui rendrait sa vigueur d'autrefois; mais Madame Gérard était loin de partager son assurance et de se satisfaire aussi facilement. Ce qui l'alarmait plus encore que l'excessive faiblesse d'Antoinette, c'était la mélancolie à laquelle elle se laissait aller et l'indifférence qu'elle manifestait à l'égard de ses douces habitudes d'autrefois: l'accomplissement d'oeuvres de charité et les plaisirs intellectuels auxquels elle se livrait avant sa promenade à la ville. Plus d'une fois elle essaya, par la patience, par la douceur, comme une mère seule aurait pu le faire, de provoquer quelque confidence chez son enfant bien-aimée; mais celle-ci évitait avec terreur toute ouverture à ce sujet. Enfin, s'apercevant que ses tentatives avaient pour résultat invariable de faire Antoinette s'enfermer dans sa chambre, elle renonça à son idée, se contenta d'adresser tous les jours de ferventes prières au Ciel pour qu'il rendît à ce jeune coeur le calme qu'il semblait avoir perdu, et essaya de son mieux de le distraire et de chasser sa tristesse.

Une cause de chagrin et de regrets incessants pour Madame Gérard, était la correspondance régulière qui s'échangeait entre Antoinette et sa cousine Madame d'Aulnay. Ce chagrin était bien fondé, car la réception ou l'envoi d'une lettre était pour sa chère enfant un nouveau sujet de mélancolie ou lui donnait des maux de tête violents. Comme l'inquiétude de la bonne gouvernante se serait accrue, si elle eût su que la moitié de ces lettres qui étaient expédiées sous couvert à Lucille, faisait partie d'une correspondance suivie avec le Major Sternfield!

Un jour, elle se décida à demander, tout en badinant, à voir quelques-unes des lettres en question; mais Antoinette la refusa froidement, disant pour raison qu'elle avait promis à Madame d'Aulnay de ne montrer ses missives à personne. Réellement alarmée, elle voulut s'en plaindre à M. de Mirecourt; mais celui-ci, qui était devenu plus indulgent encore pour sa fille depuis son retour de la ville, répondit avec une certaine impatience, qu'Antoinette ne devait pas être troublée pour des riens, que d'ailleurs elle n'était pas en âge d'être soumise à une inquisition, comme une petite pensionnaire, au sujet de la correspondance qu'elle tenait avec sa cousine.

Cette réponse fut invariablement donnée par M. de Mirecourt, chaque fois que Madame Gérard voulut recourir à son intervention: car si jusque-là la jeune fille s'était montrée aussi bonne et aussi soumise, c'était dû à la douceur de ses dispositions et non à la contrainte exercée par son père. C'était donc une bonne fortune, pour le secret qu'elle gardait avec tant de soin, que le temps et les pensées de M. de Mirecourt fussent occupés par d'autres choses; autrement, il n'aurait pas manqué de remarquer l'inconcevable changement qui s'était opéré chez elle.

Nous avons déjà dit que la plupart des Canadiens-Français, au lieu de recourir, pour le règlement de leurs difficultés, à des juges qui ne connaissaient ni leur langue ni leurs lois, s'étaient habitués à les soumettre à l'arbitre de leur curé ou à celui de quelque notable de leurs paroisses. A Valmont M. de Mirecourt était universellement aimé et respecté; aussi se trouva-t-il constitué juge et arbitre des différends qui s'élevaient quelques fois entre ses co-paroissiens. Jamais on n'en appelait de ses décisions, car tous étaient convaincus qu'il agissait avec la plus entière impartialité, avec la plus stricte justice.

Un matin qu'Antoinette était dans le vieux salon du Manoir où les Dames avaient l'habitude de passer la matinée, son père vint lui remettre une lettre qu'il tenait à la main.

--Voilà une dépêche qui pèse autant que celles ordinairement reçues au Département du Secrétaire-Provincial, dit-il en riant.

Aucun sourire n'effleura les traits de la jeune fille en recevant la lettre, qu'elle glissa dans les plis de sa robe, en murmurant quelques mots de remerciement.

M. de Mirecourt, qui avait ce jour-là un nombre plus qu'ordinaire de causes en délibéré, partit presqu'aussitôt. Quelques instants après, Antoinette se leva à son tour.

--Pourquoi ne lis-tu pas ta lettre ici, mon enfant? demanda Madame Gérard. Je te promets de ne pas dire un mot et de ne pas la regarder, pendant que tu en prendras connaissance.

La jeune fille fit quelques excuses d'une voix presqu'inintelligible et sortit.

Ah! c'est que les lettres qu'elle recevait ne devaient pas être lues devant des personnes dont elle redoutait l'observation; c'est qu'elles faisaient trop monter le rouge de l'émotion à ses joues et les larmes à ses yeux, pour pouvoir affronter cet examen; c'est qu'elles occasionnaient sur ses traits l'expression trop claire du plaisir ou de la peine qu'elle éprouvait en les lisant, et que la peine avait trop lieu de prédominer, pour qu'elle permît à qui que ce fût de l'étudier pendant qu'elle en prenait connaissance.

Arrivée dans sa chambre, elle en ferma la porte à clef et brisa l'enveloppe qui contenait, comme elle l'avait prévu, deux lettres, une du Major Sternfield et l'autre de sa cousine. Nous nous permettrons de reproduire en entier celle de cette dernière qui peint au vif l'esprit et le caractère de Madame d'Aulnay:

"Ma chère Antoinette,--pour l'amour du ciel! fais l'impossible pour obtenir de ton père la permission de revenir immédiatement à Montréal! Audley ressemble à un parfait enragé. Il a entendu dire quelque part que le jeune Beauchesne est devenu le commensal du Manoir, qu'il te fait une cour assidue, et il en conclut que tu t'amuses àflirteravec Louis pendant que tu l'oublies entièrement, lui, ton mari. Il est venu ici hier soir, dans une colère incroyable, et a déclaré que si tu persistais à rester à Valmont plus longtemps, il prendrait le parti d'aller te voir là, n'importe quelles conséquences cette démarche pourrait avoir. Jusqu'ici, j'ai pu, comme tu m'en avais instamment priée, l'empêcher d'agir ainsi, mais je crains bien que sa patience et mon influence soient rendues à leurs dernières limites. Qui aurait pu croire qu'un homme aussi charmant et aussi adorable deviendrait jamais tyran! Et cependant il y a, ce me semble, dans la violence même qui le distingue et qui n'est qu'un excès de son amour pour toi, quelque chose de calculé pour le rendre dix fois plus cher encore à celle qu'il a choisie entre toutes pour être sa femme. Comme est insignifiant l'amour tranquille et philosophe de la plupart des hommes, mis en regard avec sa violente passion pour toi!"Maintenant, quant à ton retour ici, comment pourra-t-il s'effectuer? Je crois qu'il serait peut-être mieux que j'aille cette semaine au Manoir avec M. d'Aulnay, que nous te trouvions, lui et moi, l'air malade,--ce qui est vrai ou devrait l'être, puisque tu te trouves séparée de celui qui doit t'être le plus cher en ce monde,--et tourmenter M. de Mirecourt à tel point, qu'il finisse par te laisser venir avec nous. Je lui dirai que, nous trouvant dans le temps du Carême, je fais pénitence, dans une entière réclusion, pour la vie mondaine et gaie que j'ai menée jusqu'ici: que, par conséquent, tu ne rencontreras personne chez moi; enfin, si ces raisons ne suffisent pas, j'inviterai Louis à être de la partie. Ce dernier argument sera convainquant, car mon oncle supposera tout naturellement que Louis, t'accompagnant à la ville, aura une nouvelle occasion de poursuivre la réalisation de son cher projet de vous marier."Mais adieu; j'entends la voix de Sternfield qui se fait entendre dans le passage: je dois donc fermer ma lettre de suite. Il a probablement quelques lignes ou une longue lettre à te faire parvenir."Ta dévouée mais bien contrariée"Lucille."

"Ma chère Antoinette,--pour l'amour du ciel! fais l'impossible pour obtenir de ton père la permission de revenir immédiatement à Montréal! Audley ressemble à un parfait enragé. Il a entendu dire quelque part que le jeune Beauchesne est devenu le commensal du Manoir, qu'il te fait une cour assidue, et il en conclut que tu t'amuses àflirteravec Louis pendant que tu l'oublies entièrement, lui, ton mari. Il est venu ici hier soir, dans une colère incroyable, et a déclaré que si tu persistais à rester à Valmont plus longtemps, il prendrait le parti d'aller te voir là, n'importe quelles conséquences cette démarche pourrait avoir. Jusqu'ici, j'ai pu, comme tu m'en avais instamment priée, l'empêcher d'agir ainsi, mais je crains bien que sa patience et mon influence soient rendues à leurs dernières limites. Qui aurait pu croire qu'un homme aussi charmant et aussi adorable deviendrait jamais tyran! Et cependant il y a, ce me semble, dans la violence même qui le distingue et qui n'est qu'un excès de son amour pour toi, quelque chose de calculé pour le rendre dix fois plus cher encore à celle qu'il a choisie entre toutes pour être sa femme. Comme est insignifiant l'amour tranquille et philosophe de la plupart des hommes, mis en regard avec sa violente passion pour toi!

"Maintenant, quant à ton retour ici, comment pourra-t-il s'effectuer? Je crois qu'il serait peut-être mieux que j'aille cette semaine au Manoir avec M. d'Aulnay, que nous te trouvions, lui et moi, l'air malade,--ce qui est vrai ou devrait l'être, puisque tu te trouves séparée de celui qui doit t'être le plus cher en ce monde,--et tourmenter M. de Mirecourt à tel point, qu'il finisse par te laisser venir avec nous. Je lui dirai que, nous trouvant dans le temps du Carême, je fais pénitence, dans une entière réclusion, pour la vie mondaine et gaie que j'ai menée jusqu'ici: que, par conséquent, tu ne rencontreras personne chez moi; enfin, si ces raisons ne suffisent pas, j'inviterai Louis à être de la partie. Ce dernier argument sera convainquant, car mon oncle supposera tout naturellement que Louis, t'accompagnant à la ville, aura une nouvelle occasion de poursuivre la réalisation de son cher projet de vous marier.

"Mais adieu; j'entends la voix de Sternfield qui se fait entendre dans le passage: je dois donc fermer ma lettre de suite. Il a probablement quelques lignes ou une longue lettre à te faire parvenir.

"Ta dévouée mais bien contrariée

"Lucille."

La lettre de Sternfield n'était pas de nature à calmer le trouble moral que venait de produire celle de Lucille. Le Major accusait Antoinette de l'avoir oublié, déclarait énergiquement qu'il ne pourrait souffrir plus longtemps d'être exilé de sa présence, et terminait en disant qu'il tâcherait d'avoir assez de patience pendant quelques jours encore, après lesquels elle devait absolument venir le voir chez Madame d'Aulnay.

Ce fut en proie à une vive excitation qu'elle lut et relut ces lettres. N'y pouvant résister, elle se couvrit le visage de ses mains et éclata en sanglots.

--Oh! Audley et Lucille! soupira-t-elle, dans quel abîme de misère vous m'avez plongée!

Ces paroles pleines de tristesse et de désespoir qui tombaient de la bouche d'une jeune femme mariée à un homme qu'elle avait elle-même choisi, n'étaient pas, comme on pourrait le supposer, le résultat d'un moment de trouble ou d'inquiétude, mais bien plutôt le débordement d'un coeur surchargé de chagrins. Oui, durant les quelques semaines qui venaient de s'écouler, loin de la société pleine de charmes de Sternfield et de l'influence pernicieuse de Madame d'Aulnay, elle avait pu, dans la solitude de son coeur, jeter un coup-d'oeil en arrière et juger l'irrévocable passé. Quel fut le résultat de cet examen sévère? C'est ce qu'on peut deviner par l'exclamation qui venait de s'échapper de ses lèvres.

Si Audley Sternfield s'était toujours montré indulgent et tendre, il n'y a pas de doute que le goût passager qu'elle avait pris pour de l'amour se serait changé en une profonde affection, car sa nature, à elle, était aimante et aimable; mais la système de persécution et d'intimidation qu'il avait adopté à son égard aussitôt après leur mariage infortuné, avait sensiblement altéré l'attachement naissant qu'elle avait éprouvé pour lui; et, avec une terreur pleine d'angoisse pour l'avenir et un regret désespéré du passé, elle reconnaissait maintenant en son coeur ulcéré, qu'elle ne faisait que craindre et trembler là où elle aurait dû aimer et espérer. Une demi-heure s'écoula pendant laquelle, la tête appuyée sur ses mains, elle regardait tristement les branches nues des arbres qui, jouet des vents de Février, se balançaient doucement on s'agitaient avec violence. Dans cette attitude mélancolique, elle rêvait combien il lui était désormais impossible de goûter encore une fois la paix et le bonheur.

Un léger coup frappé à la porte la fit tressaillir. C'était Madame Gérard qui venait lui annoncer que M. de Mirecourt et Louis l'attendaient au salon.

--Veuillez les rejoindre, chère Madame Gérard, répondit-elle; je vais descendre dans quelques instants.

Après avoir à la hâte essuyé ses yeux et lissé ses cheveux, elle se rendit au salon, en se préparant une contenance indifférente. Se plaçant près des deux rideaux cramoisis afin que l'ombre qu'ils projetaient pût cacher un peu sa pâleur--précaution qu'elle tenait de Madame d'Aulnay,--elle fit tout son possible pour répondre avec calme aux remarques qu'on lui adressa. Quelques instants après, M. de Mirecourt fut appelé à son bureau par un voisin qui venait solliciter ses conseils et son arbitrage: les deux jeunes gens se trouvèrent seuls, Madame Gérard étant occupée à des affaires de ménage.

--Qu'avez-vous donc, Antoinette? demanda Louis qui avait deviné son trouble, en dépit des rideaux cramoisis et de l'assurance qu'elle avait tenté de se donner.

--Oh! Louis! je suis bien misérable, bien malheureuse! répondit-elle.

--Je m'en suis aperçu dès le premier instant de votre retour, répliqua-t-il gravement; vous n'êtes plus la jeune fille si gaie et si heureuse d'autrefois. Mais, chère Antoinette, puis-je faire quelque chose pour vous?

--Oh! oui, dit-elle en l'interrompant et en joignant ses mains. Tâchez de m'obtenir la permission de retourner prochainement, de suite, à Montréal.

--Oui, à la société si pleine de charmes de l'irrésistibleMajor Sternfield, continua-t-il avec une amertume pleine de jalousie dont il ne put se rendre maître. Assurément, s'il déplore votre mutuelle séparation la moitié autant que vous semblez la regretter, son nom et le vôtre mériteront de passer à la postérité comme un exemple du vif attachement des amoureux de nos jours.

--Oh! Louis, épargnez-moi les reproches et les railleries, je suis bien déjà assez misérable. Secourez-moi, si vous le pouvez; sinon, plaignez-moi.

Emu, le jeune Beauchesne s'exclama impétueusement:

--Non, Antoinette; c'est plutôt à vous de me plaindre, de me pardonner mon injustice. Dites que vous me pardonnez, et je tâcherai de me rendre digne de la confiance que vous avez placée en moi.

Ce pardon lui fut facilement accordé. Antoinette lui fit part alors de la prochaine arrivée de Madame d'Aulnay et du but qu'avait cette visite. Louis promit de faire tout ce qui serait en son pouvoir pour favoriser le projet.

Madame Gérard entrant quelques instants après, il commença, avec elle, une conversation animée, pour détourner son attention de la jeune fille encore sous l'effet d'une vive agitation.

Quelques jours après, par une superbe matinée, Monsieur et Madame d'Aulnay, traînés dans leur joli équipage d'hiver, venaient frapper à la porte du Manoir, à la grande joie de M. de Mirecourt qui était également fier de sa gracieuse nièce et de son digne et savant époux.

Antoinette amena Lucille dans sa chambre pour la débarrasser de ses vêtements de voyage. Une fois là, celle-ci ferma la porte avec soin, et s'écria:

--Maintenant, aux nouvelles.... Mais, mon Dieu! Antoinette, comme tu es terriblement pâle! Qu'est-ce que tu as donc fait? Non-seulement tu as considérablement maigri, mais de plus tes yeux et ton teint ont perdu tout leur éclat. Cela ne fera pas. Tu ne dois pas permettre au chagrin ni à l'inquiétude d'aller plus loin que de communiquer à tes traits une pâleur délicate ou un air mélancolique.

--Donne-moi ta recette pour les restreindre dans des limites aussi modérées, dit Antoinette avec un sourire forcé.

--Lorsque tu te sentiras triste, arrête-toi de penser, prends un roman, essaies une intrigue ou jette un coup-d'oeil sur tes toilettes. Si ces dernières sont dans un état défectueux, le remède est infaillible, car une cause de tristesse en neutralise toujours une autre. Courage, chère enfant. Nous allons obtenir la permission de ton père; demain soir tu seras dans mon salon, avec ce cher tyran d'Audley à tes pieds. Mais, silence! j'entends venir Madame Gérard. Jusqu'après le dîner, pas un mot de notre projet.

Le dîner fut excellent et les vins exquis; M. de Mirecourt, content de voir que tout allait à merveille, était d'une humeur des plus aimables. Après le café qui fut servi dans le salon, Madame d'Aulnay, avec une grande habileté, ouvrit le feu par quelques remarques sur la pâleur et l'apparence délicate d'Antoinette.

--En effet, elle paraît malade, répondit un peu brusquement M. de Mirecourt; mais c'est à sa promenade en ville que nous devons cela.

--Oh! cher oncle, répondit en souriant Madame d'Aulnay, lorsqu'elle quitta Montréal elle paraissait être bien mieux que maintenant. Elle s'ennuie à la mort ici, précisément comme moi à la ville depuis que le Carême est commencé.

--- C'est très-flatteur pour M. d'Aulnay et pour moi-même, répliqua-t-il.

--Mais, mon oncle, vous êtes très-souvent absent ou retenu dans votre bureau par d'importants travaux, et Madame Gérard est occupée par les affaires du ménage, en sorte que la pauvre Antoinette est souvent seule.

--Que la petite demoiselle se livre à la lecture, au jeu ou à la couture, comme elle avait la louable habitude de le faire avant son entrée dans la vie du grand monde, dit M. de Mirecourt d'un ton assez bref.

Mais le regard de tendresse qu'il lança en même temps sur sa fille était une frappante contradiction de la brusquerie de ses paroles.

--Laisse-la plutôt venir à la ville avec nous, interrompit M. d'Aulnay qui avait reçu des instructions de sa tendre moitié. Je te promets que nous te la renverrons après Pâques, aussi heureuse et en aussi bonne santé que jamais.

M. de Mirecourt hocha la tête.

Madame Gérard, de son côté, fit comprendre qu'elle ne pouvait s'imaginer qu'Antoinette pût désirer s'éloigner si tôt du Manoir, après une si longue absence. Mais quelle chance avait-elle de lutter contre des alliés aussi puissants! Louis lui-même, sur lequel elle avait compté comme sur un secours efficace, l'abandonnait et passait traîtreusement à l'ennemi. Quel était son but en agissant ainsi? c'est ce qu'elle ne put deviner, à moins toutefois que, comme Madame d'Aulnay l'avait également invité, il eût voulu profiter de cette occasion pour devenir plus intime avec Antoinette en vivant sous le même toit qu'elle. Mais la vieille gouvernante n'avait pas remarqué que Beauchesne avait répondu à l'invitation d'une manière générale, équivoque, qui lui permettait d'accepter ou de refuser ensuite, à sa convenance.

Antoinette elle-même, silencieuse et abattue, ne parlait que très-peu, et en dépit des signes que lui faisait sa cousine, elle restait presque passive. Un regard suppliant tourné vers son père et qu'elle accompagna de ces mots: "j'aimerais à y aller," fut tout ce qu'elle fit pour seconder les efforts de ses amis; mais, quand bien même elle se serait étudiée à prendre des moyens directs de gagner le consentement de son père, elle n'eût pu en choisir un plus heureux que celui-là. Le calme qui se trahissait sur sa figure et qui atteignait presque l'apathie, ainsi que le souvenir de la sévérité dont il avait fait preuve à son égard lorsqu'il lui avait parlé de son mariage avec Louis, le touchèrent sensiblement et le firent incliner à se rendre à la demande générale. Et puis, la déclaration faite par Madame d'Aulnay qu'elles vivraient dans la retraite du Carême, le fait que Louis avait été également invité et pourrait surveiller sa fiancée, le décidèrent tout-à-fait.

--Eh! bien, mon enfant, dit-il en attirant sa fille à lui, puisqu'il faut faire ce sacrifice, faisons-le gaiement.... Mais, quoi? des pleurs! s'écria-t-il en voyant Antoinette qui, touchée par sa bonté, par le souvenir de sa propre ingratitude envers lui et par le sentiment de sa propre perfidie, essayait de contenir les sanglots qui s'échappaient de sa poitrine oppressée. Tu pleures, petite! Qu'est-ce que cela veut donc dire?

--Ne sois pas aussi enfant, Antoinette! interrompit Madame d'Aulnay avec plus de vivacité que la circonstance semblait en demander de sa part. Tu es ridiculement nerveuse aujourd'hui!

--Eh! bien, c'est toi-même, jolie nièce, qui lui a appris ces mouvements.... Mais assez comme cela. Antoinette, monte à ta chambre et commence à faire ta malle; autrement tu oublieras la moitié ou la plus grande partie de tes effets indispensables.... C'est inutile, Madame Gérard! continua-t-il de bonne humeur en interrompant la gouvernante qui venait de commencer à protester, quoique avec beaucoup de déférence, contre le retour d'Antoinette à la ville. C'est inutile. Cette fois, ils ont été trop nombreux pour nous; tenez! tenez! c'est une affaire décidée. Lucille, fais-nous maintenant un peu de musique, si tu peux; mais je crains bien que l'instrument soit hors d'ordre: notre petite fille ne l'a pas touché depuis bien longtemps.

Il y avait à peine quelques secondes qu'Antoinette, suivant l'invitation de son père qu'elle avait reçue avec un grand empressement, était dans sa chambre, lorsque Madame Gérard entra.

--Chère Antoinette, dit-elle, je suis venue voir si tu as besoin de moi?

--Oh! non; je ne mettrai pas beaucoup de temps à préparer tous mes effets; mes commodes et mes tiroirs sont dans un ordre parfait, grâce au bon exemple que vous m'avez donné sous ce rapport, chère amie.

--Ah! mon Antoinette,--reprit Madame Gérard avec une inquiétude pleine de tristesse dans le regard et dans la voix,--je crains bien que les conseils que je t'ai donnés sur d'autres sujets bien plus importants aient été malheureusement inutiles. Dieu sait combien de fois je lui ai demandé avec ferveur la grâce et l'inspiration de remplir dignement l'important devoir qui m'était confié.

--Chère Madame Gérard, pourquoi êtes-vous si triste et si inquiète? demanda avec douceur Antoinette en prenant les mains de sa gouvernante qu'elle pressa chaleureusement dans les siennes. Vous avez été pour moi une véritable mère. Toujours bonne, judicieuse, prudente....

--Et cependant j'ai failli, complètement failli! interrompit celle-ci sur le même ton de tristesse. Non, ne parles pas ainsi, Antoinette, mais écoute-moi, car je dis la vérité. Où est cette confiance que je désirais t'inspirer, cette confiance qui aurait dû te faire venir à moi comme à une mère, me confier tes chagrins et prendre mes conseils dans les moments de peine? Hélas! tu ne m'en accordes pas plus qu'à une étrangère! Tu as des soucis et des inquiétudes, mais tu les pleures en silence; tu as des plans et des projets, mais tu les prépares dans le secret. Antoinette! chère Antoinette! dis-moi: ai-je mérité cette défiance?

Le coeur ardent de la jeune fille qui était intimement attaché à l'institutrice de ses jeunes années fut profondément touché par cet appel chaleureux. Se jetant, en pleurs, dans les bras de son excellente gouvernante, elle s'écria:

--O bonne et chère amie! pardonnez-moi! Pourquoi n'ai-je pas rempli mes devoirs à votre égard avec autant de fidélité que vous vous êtes acquittée des vôtres envers moi? pourquoi me suis-je déjà séparée de vous?...

--Et cependant tu me laisses encore! dit-elle doucement en caressant la soyeuse chevelure de la jeune fille. Que Madame d'Aulnay seule s'en retourne dans cette vie agitée de la ville, dans le tumulte de laquelle tu as déjà perdu ta fraîcheur, tes sourires, ta gaieté, et la paix de ton âme.

--Cela ne se peut pas! dit Antoinette en se levant fiévreuse. Hélas! je dois y aller.

--Qu'il en soit comme tu le désires, et puisse Dieu guider tes pas! Encore un mot, ma petite Antoinette, encore un mot de l'amie éprouvée qui a appris à ta bouche à bégayer le nom de notre Père céleste. Pourquoi as-tu abandonné la pratique et les devoirs de notre religion à laquelle jusqu'ici tu avais été si fidèle?

--Parce que je ne suis pas digne des consolations qu'elle donne! répondit la jeune fille singulièrement émue.

--Ce devrait plutôt être une raison pour te faire persévérer dans l'observation de tes devoirs religieux. Est-ce que notre Divin Maître lui-même ne nous a pas dit qu'il venait pour sauver, non pas les justes, mais les pécheurs? Mais assurément, ces paroles, dans leur sens le plus rigoureux, ne s'appliquent pas à ma petite, à ma chère Antoinette. Ouvre-moi ton coeur, mon enfant bien-aimée; confie-moi les secrètes préoccupations qui semblent peser sur lui: tu seras, ensuite, moins abattue et plus heureuse.

Antoinette soupira. Oh! que n'aurait-elle pas donné pour pouvoir en ce moment confier ses fautes et ses peines à cette conseillère sage et prudente, partager avec elle le lourd fardeau du secret qui déjà avait commencé à ébranler sa jeune existence! Mais le souvenir de la promesse que Sternfield lui avait arrachée ferma sa bouche; et avec une tendre caresse, elle lui dit:

--Soyez patiente pendant quelque temps encore, ma bonne, mon excellente amie; et malgré mon silence, en apparence si plein d'ingratitude, aimez-moi, priez pour moi!

--Puis-je entrer, Antoinette? demanda soudainement la voix argentine de Madame d'Aulnay.

Et, sans attendre la réponse, Lucille s'introduisit dans la chambre.

--Que signifie ceci, pauvre petite cousine? demanda-t-elle en promenant son regard indigné de Madame Gérard au visage baigné de larmes d'Antoinette. Tu étais, je crois, à recevoir un sermon?...

--Arrêtes, Lucille, ne parles pas aussi étourdiment! se hâta d'interrompre Antoinette.... Pars-tu à présent, demanda-t-elle à sa gouvernante qui s'était levée.

--Oui, mon enfant; mais avant de laisser cette chambre, j'ai à vous donner un avis, Madame d'Aulnay. Sur vos instances pressantes, cette enfant innocente et sans expérience a été confiée à vos soins. A Dieu vous aurez à rendre compte de la manière dont vous avez rempli vos obligations. Quelles que soient les embûches dont ses pas ont été environnés et les erreurs dans lesquelles elle peut encore tomber, sur votre tête, à vous, son guide et sa protectrice, retombera la plus lourde part du châtiment!

--Quelle terrible mégère! s'écria Madame d'Aulnay avec un frémissement affecté, pendant que la gouvernante s'éloignait. Elle me rappelle la Sybille.

--Trève de ces épithètes et de ces plaisanteries, répliqua Antoinette d'un air affligé et indigné. Cette personne a été pour moi, dès ma plus tendre jeunesse, une gouvernante, une amie, une mère; et je serais une ingrate si je permettais qu'on fit un pareil usage de son nom en ma présence, quand je puis l'empêcher.

--Oh! assez, ma chère enfant. Cette indignation est en pure perte; car je suis prête, si tu le désires, à en parler désormais et à la regarder comme une perfection. Mais ne perdons pas notre temps en disputes, quand nous avons à parler de choses infiniment plus intéressantes. N'avons-nous pas parfaitement réussi dans tous nos plans? Nous devons partir demain matin, pour profiter des beaux chemins, avant qu'une tombée imprévue de neige les rende impraticables. A présent, laisses le sourire revenir sur tes traits, tâches de paraître comme autrefois, afin d'empêcher ton père de retirer sa permission.... Et maintenant que nous avons un moment à nous, je m'étonne de ne pas te voir m'assiéger de questions, au sujet de ton cher, adorable et tyrannique mari!... Mais, quoi! ce nom te fait tressaillir comme s'il te terrifiait! Tu es devenue singulièrement nerveuse.

--Eh! bien, qu'as-tu à me dire sur son compte? demanda Antoinette à voix basse.

--Qu'est-ce que j'ai à te dire! répéta ironiquement Madame d'Aulnay. Est-ce ainsi qu'une jeune mariée qu'on idolâtre doit s'enquérir du plus joli et du plus charmant mari qu'une femme puisse avoir?

--Je ne suis pas aussi enthousiaste que toi, Lucille; de plus, tu oublies qu'il y a à peine deux jours j'ai reçu de lui une lettre dans laquelle il me disait que sa santé est assez bonne. Mais, puisque tu veux absolument que je te questionne sur son compte, dis-moi donc comment il a passé le temps durant mon absence?

--Le fait est--répondit Madame d'Aulnay, en toussant, comme pour cacher son embarras--le fait est qu'il n'aurait pas été habile en vivant retiré comme un ermite: le monde aurait pu soupçonner quelque chose. Aussi, pour qu'il n'en parût pas, il a agi comme d'habitude, comme si de rien n'était.

--Comme il a agi pendant la dernière soirée que j'ai passée à la ville? continua Antoinette dont les traits venaient de se couvrir d'une vive rongeur causée par la peine et le ressentiment que lui causait le souvenir de cette pénible circonstance.

--Oh! oui, je sais à quoi tu fais allusion. J'ai vu moi-même ses indignes coquetteries avec une ou deux des jeunes filles présentes, et je l'ai ensuite fortement grondé pour cela. Je lui ai dit, entr'autres choses, que tu avais fait preuve de trop de bonté et de patience, et que ce que tu aurais eu de mieux à faire, aurait été de t'amuser avec quelque partenaire de ton goût, pour combiner ensemble le plaisir de l'amusement et celui de la vengeance. Mais, ma chère Antoinette, le regard sombre et furieux qu'il me lança me glaça presque de terreur. "Ecoutez-moi bien, Madame d'Aulnay, m'a-t-il dit. Puisque vous voulez le bonheur de votre cousine, ne lui donnez jamais un pareil conseil. Si vous le faites et si elle agit d'après ce conseil, la conséquence en sera que vous aurez, toutes les deux, à vous en repentir le jour même où elle commencera à mettre ce système en pratique."--"Hein! Major Sternfield, vous êtes un vrai tyran! répondis-je un peu irritée; Barbe-Bleue n'était pas de la moitié aussi méchant que vous."--"Ne parlez pas avec autant de légèreté, Lucille!" répliqua-t il en m'appelant, avec une grande impertinence, par mon nom de baptême. "J'aime sincèrement, comme tout homme le doit, la femme que j'ai choisie pour être la compagne de ma vie, et je ne puis pas plus lui permettre de jouer avec mes affections qu'avec mon honneur." N'est-ce pas, chère Antoinette, que, en dépit de ses fautes, c'est un homme irrésistible?

Antoinette ne fit d'autres réponses qu'en laissant percer un faible sourire sur sa figure et qu'en faisant un léger, un très-léger mouvement de tête.

--Et qui, crois-tu, s'est récemment informé de toi très-particulièrement et avec beaucoup d'intérêt? Devines; je te le donne en vingt. Quoi, tu n'en peux venir à bout? Eh! bien, je vais te le dire: ni plus ni moins que l'insensible, l'invulnérable Colonel Evelyn. Que te figures-tu qu'il ait eu l'audace de me dire, un après-midi que je me promenais en voiture près de la Citadelle3pour aller entendre le nouveau corps de musique? Après s'être informé de toi et avoir appris que tu étais en bonne santé et que je m'attendais à t'avoir encore prochainement avec moi, il se lança dans une diatribe du même genre à peu près que celle dont vient de me gratifier ta gouvernante. Il prétendit que tu étais une jeune fille candide et sans expérience, que je devais veiller sur toi avec un soin jaloux et te diriger avec une grande prudence. Je crois qu'il se dit autorisé à parler ainsi à cause de remarqués un peu légères qui auraient été faites sur ton compte et sur celui de Sternfield à la table d'hôte des officiers, quoique je ne puisse m'imaginer ce qui a pu donner lieu à ces remarques.... Mais! Ciel qu'as-tu donc, Antoinette? comme tu parais fiévreuse! Tiens, laisses à ta femme de chambre le soin de faire ta malle, et descendons au salon.

Note 3:(retour)Aujourd'hui la Place Dalhousie.

Elles trouvèrent les Messieurs engagés dans une conversation politique animée qui avait, comme de raison, pour thème principal les griefs du Canada et les actes arbitraires du nouveau gouvernement. Par déférence pour Madame d'Aulnay qui éprouvait la plus profonde aversion pour la politique, ils changèrent de sujet et donnèrent à la causerie une tournure générale.

La matinée du lendemain fut douce et agréable. Ça et là sur le ciel bien on voyait poindre quelques nuages blancs. Dans les cours des fermes, les troupeaux, sortis de l'étable où ils avaient été confinés depuis quelques jours, tournaient d'un côté et de l'autre leurs regards étonnés; de petits oiseaux blancs voltigeaient tout à l'entour et se reposaient de temps en temps sur les branches nues des arbres.

Ainsi qu'il avait été décidé la veille, M. et Madame d'Aulnay partirent de bonne heure, emmenant Antoinette avec eux. Lucille, qui était d'une humeur des plus vives, égaya un peu la monotonie du voyage. Ils arrivèrent enfin à leur destination, et les chambres de Madame d'Aulnay avec leurs feux pétillants leur parurent encore plus confortables, après la route qu'ils venaient de parcourir. L'odeur appétissante du dîner, qui fait venir l'eau à la bouche de voyageurs affamés et qui envahissait la maison; la table avec ses trois couverts, ses nappes blanches comme la neige, ses verres et son argenterie brillante: tout indiquait qu'ils étaient attendus.

Avec cette bonne humeur, qui offrait au moins une compensation dans son caractère frivole, Madame d'Aulnay ouvrit précipitamment une des malles d'Antoinette, en prit une jolie robe et insista pour que sa cousine la mît.

--Tu sais, dit-elle, qu'Audley doit venir ce soir, et je veux que tu paraisses avec avantage; ainsi, puisque tu n'as que dix minutes pour t'habiller, fais diligence. M. d'Aulnay, tout philosophe et patient qu'il soit sous tous les rapports, devient l'homme le plus intraitable du monde quand on le fait attendre pour son dîner.

Antoinette fut prête à temps et descendit dans la salle où M. d'Aulnay, la montre en main, se promenait de long en large.

--Quel trésor de femme tu feras, jolie cousine! dit-il en souriant: toujours prête au moment convenu!

L'effet du long voyage qu'elle venait de faire eut un bon résultat sur l'appétit d'Antoinette; et les saillies pleines de finesse de Lucille qui était, ce jour-là, dans sa meilleure humeur, communiquèrent à son esprit une gaieté qu'il n'avait pas connue depuis plusieurs semaines déjà. Elle était libre aussi, du moins pour quelque temps, de la crainte qui la harassait depuis plusieurs jours, que son mari ne s'aventurerait pas dans quelque démarche téméraire, comme celle de se présenter brusquement chez son père, ou, ce qu'elle avait redouté davantage, d'arriver à Valmont sous un nom supposé, et de la forcer à lui accorder une entrevue.

Après le dîner qui fut très-agréable, M. d'Aulnay demanda la permission de se retirer dans sa Bibliothèque. Madame d'Aulnay et sa cousine se trouvèrent seules.

Lucille, qui était admiratrice passionnée des ouvrages de fantaisie de toutes sortes, apporta à sa cousine quelques échantillons de nouveaux patrons. Pendant qu'elle était à lui montrer les beautés d'un cep de vigne qu'elle avait l'intention de reproduire sur le canevas, un grand coup de marteau frappé à la porte fit tressaillir Antoinette.

--Oui, dit Lucille, c'est le Major Sternfield: c'est sa manière impatiente de frapper.... Mais, mon Dieu! chère enfant! comme tes couleurs ont vite changé! Dis-le moi franchement--et elle scruta encore plus attentivement sa cousine--oui franchement: est-ce l'amour ou la crainte qui te fait tressaillir ainsi?

--Un peu les deux, répondit la jeune fille en s'efforçant de paraître plus gaie.

Avec une figure toute souriante, Audley entra dans la salle.

Attirant sa femme à lui et la pressant sur son coeur:

--Arrivée enfin! ma bien-aimée, dit-il. Oh! que je suis heureux!

En ce moment, se rappelant toutes les pensées peu bienveillantes, tous les amers regrets qui l'avaient affligée depuis leur séparation, Antoinette oublia ses griefs, et, comme une femme peut seule le faire, s'accusa elle-même d'injustice et de dureté. Ah! si Audley s'était toujours montré aussi tendre pour elle, il se serait attaché son affection aussi irrévocablement qu'il avait enchaîné ses destinées.

La soirée se passa rapidement et agréablement, et ce fut bien malgré lui que Sternfield se leva enfin pour partir. Comme il pressait la main de sa femme, ses yeux cherchèrent l'anneau qu'il avait placé dans un de ses doigts; mais il n'y était plus.

--Où est-il?... ton jonc! demanda-t-il en fronçant tout-à-coup ses sourcils.

Antoinette leva l'autre main, dans l'un des doigts de laquelle brillait le petit anneau d'or.

--J'ai coutume de rougir tellement, dit-elle, et je deviens si visiblement mal à l'aise quand quelque regard indiscret se dirige vers ma main, que j'ai cru plus prudent de le changer de doigt.

--C'est assez juste. Et maintenant, une autre question que je me crois permise et à laquelle tu peux, je crois, répondre aussi facilement: Quel est ce M. Louis Beauchesne avec lequel on m'a dit que ma petite Antoinette était dernièrement devenue si intime?

--O ce pauvre Louis! répondit-elle avec une franchise qui fit disparaître, pour un moment du moins, les soupçons de son mari.

--Pourquoi l'appelle-tu pauvre Louis?

--Parce que je l'estime, dit-elle en riant et en rougissant légèrement.

--J'espère que tu ne m'appelleras jamaispauvreSternfield! répliqua son mari qui, avec sa perspicacité ordinaire, avait deviné que Louis pouvait avoir été autrefois un amoureux d'Antoinette, mais sans espoir.

--Non, non! dit-elle gravement. Vous, vous êtes d'une nature à inspirer plutôt de la crainte que de la pitié.

--Et de l'amour plus qu'autre chose, j'espère! ajouta-t-il.

--Assez de cette conversation à voix basse, interrompit en riant Madame d'Aulnay. J'appelle maintenant votre attention sur un sujet bien plus sérieux que vos affaires privées.

--Faites connaître vos désirs, belle Dame: je tâcherai de les combler.

Et Sternfield s'inclina gracieusement.

--Eh! bien, voici. Je voudrais organiser une promenade à la Longue-Pointe ou à Lachine. La saison est si avancée, que, dans deux semaines, il ne faudra plus songer aux promenades en voiture d'hiver.

--Mais, il me semble que nous avions promis à papa de vivre tranquilles et retirées tant que je serais à la ville, hasarda Antoinette.

--Ainsi faisons-nous et ainsi continuerons-nous de faire, ma très-prude petite cousine: je ne me propose nullement de donner des bals et des soirées, mais simplement de faire une promenade en voiture pour profiter des derniers beaux chemins. Saint Antoine lui-même n'aurait pu se refuser à cela. Prenez ce crayon, Major Sternfield, et écrivez un mémoire de ceux que je désire réunir.

Deux ou trois noms furent écrits sans commentaires; ensuite, Madame d'Aulnay proposa le Colonel Evelyn.

--A quoi cela sert-il de l'inviter, fit remarquer Sternfield: il ne viendra pas; il ne s'est pas rendu à votre invitation la dernière fois.

--N'importe; faites votre devoir, M. le Secrétaire, répondit péremptoirement Madame d'Aulnay. Evelyn doit être invité: il a accepté une fois mon invitation.

--Oui, en cette circonstance mémorable où il a perdu les magnifiques chevaux qu'il avait emmenés d'Angleterre, ce qui n'est certainement pas de nature à nous faire jouir une seconde fois de sa charmante société. Et, d'ailleurs, de quelle utilité vous sera-t-il, maintenant qu'il n'a plus d'équipages?

--Vous êtes absurde, Major Sternfield! répliqua sèchement Lucille. Vous savez aussi bien que moi qu'il s'est récemment procuré une paire des plus magnifiques chevaux canadiens qui soient dans le pays. Vous êtes ou jaloux, ou anxieux de rester le seul cavalier irrésistible de la compagnie.

--Est-ce que vous l'appelez irrésistible? dit d'un air moqueur Sternfield.

--Non, mais c'est un misanthrope, un homme mystérieux, ce qui vaut encore mieux.

Le militaire haussa les épaules, et, après deux ou trois autres minutes de discussion, il partit.

La matinée fixée pour la promenade était superbe. Madame d'Aulnay et sa cousine achevaient de déjeuner, lorsque Jeanne entra pour remettre à sa maîtresse une carte qu'elle venait de recevoir.

--Comment! le Colonel Evelyn! s'écria Lucille. Que peut il y avoir sur la terre qui l'amène à une heure aussi matinale?

La rougeur d'Antoinette augmenta d'intensité, mais n'offrit aucune solution à ce problème.

--Qu'allons-nous faire? continua Madame d'Aulnay. Les feux du salon sont à peine allumés. Je crois que nous ferions mieux de le recevoir ici. Oui, Jeanne, faites-le entrer dans cette salle.... Sais-tu bien, Antoinette, que nous sommes vraiment charmantes, dans ces gracieuses toilettes du matin? Et puis, ce boudoir avec mes oiseaux et mes fleurs, est un vrai oasis. Décidément, c'est le meilleur local pour le recevoir.

Le visiteur entra, calme et majestueux. Il connaissait probablement l'arrivée d'Antoinette, car il ne manifesta aucune surprise en la voyant. Aussi l'aborda-t-il avec une tranquille bienveillance; et, après avoir demandé pardon d'être aussi matinal dans sa visite:

--Madame d'Aulnay, continua-t-il avec un léger sourire, je suis venu savoir de vous si l'invitation que vous avez bien voulu me faire ne s'adresse qu'à mes chevaux, ou bien si elle comprend également votre très humble serviteur?

--Comment? que voulez-vous dire, Colonel Evelyn! répondit Madame d'Aulnay passablement intriguée. J'ai dit au Major Sternfield de vous inviter en mon nom, car je ne croyais pas qu'il fût nécessaire de vous envoyer une invitation plus formelle pour une affaire aussi simple.

--Eh! bien, l'invitation a été, pour ne pas dire plus, très-équivoque. Hier soir, je rencontre le Major Sternfield dans la rue; après m'avoir félicité sur l'acquisition de mes nouveaux chevaux et demandé s'ils étaient bien dressés, il m'informe que Madame d'Aulnay organise une promenade et qu'elle ne peut pas s'en passer.

--Qu'il est malicieux ce Major Sternfield! exclama Madame d'Aulnay. Colonel, je n'ai pas besoin, j'espère, d'expliquer ou de nier ce fait: vous me savez incapable d'une semblable impolitesse.

--J'en suis bien sûr, répliqua-t-il avec gravité. L'hospitalité que Madame d'Aulnay sait si bien exercer vis-à-vis les étrangers que le hasard a conduits dans son pays est une réfutation suffisante. Mais mon but principal, en venant, est de savoir à quelle heure vous voulez que mon équipage et mon domestique--qui, vous le savez, sont toujours à votre disposition--soient ici. Le Major Sternfield, malheureusement, n'a pas pris le temps de me renseigner sur ce point important.

--Quels que superbes qu'ils soient, je n'accepterai pas les chevaux sans leur maître,--reprit Madame d'Aulnay qui paraissait piquée au vif. Je sais qu'en général vous ne vous souciez guère de la société des Dames; néanmoins, je suis certaine que vous êtes trop bien élevé pour venir en personne refuser une invitation que vous fait l'une d'elles, surtout lorsqu'elle vous dit qu'agir ainsi serait la chagriner et la mortifier.

Le Colonel Evelyn paraissait être dans une grande perplexité. Son but, en venant ce matin-là chez Madame d'Aulnay, était effectivement, ainsi qu'il l'avait dit, de mettre ses chevaux à sa disposition et de s'assurer à quelle heure il devait les lui envoyer. Il pouvait en avoir un autre, connu de lui seul peut-être: celui de voir Antoinette à son arrivée; mais se joindra aux touristes était une chose qu'il n'avait nullement prévue. Aussi, la Dame insistant, il répondit:

--Comme de raison, puisque Madame d'Aulnay est assez bienveillante pour ne pas entendre raison, je ne puis que me rendre à ses désirs; mais je crains bien qu'après la catastrophe survenue dans la dernière excursion de ce genre à laquelle j'ai pris part, aucune Dame ne soit assez intrépide pour m'accompagner.

--Vous vous trompez, Colonel. Sans aller plus loin, en voici deux qui sont désireuses de partager les gloires et les périls de votre équipage. Qu'en dis-tu, Antoinette?

La jeune fille fit, en rougissant, un signe négatif de la tête; mais le Colonel Evelyn, sans remarquer ce mouvement, reprit:

--Oh! Mademoiselle de Mirecourt est une héroïne dans toute la force du terme; et si pareil accident devait jamais m'arriver encore, je suis assez égoïste pour désirer l'avoir alors avec moi: c'est son calme merveilleux qui noue a sauvés....

--Joint à l'habileté et à la présence d'esprit du Colonel Evelyn, répondit Madame d'Aulnay avec un charmant sourire. Mais qu'en dis-tu, Antoinette--continua-t-elle, animée du désir soudain de punir Sternfield de sa dernière escapade--qu'en dis-tu? si tu donnais au monde, et particulièrement au Colonel Evelyn, une nouvelle preuve de courage en montant aujourd'hui encore dans sa voiture!

--Oh! faites cela, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il avec bienveillance sinon avec empressement; je puis en toute sûreté vous promettre que votre courage ne sera pas soumis à une aussi rude épreuve qu'il l'a été la dernière fois. De plus, ce sera un témoignage, que je recevrai avec plaisir, que vous avez oublié et que vous m'avez pardonné les terreurs de cette dangereuse promenade....

--Sans doute elle accepte, interrompit Madame d'Aulnay sans donner à sa cousine le temps de répondre. Vous pouvez considérer la chose comme définitivement réglée.

Timide et embarrassée, Antoinette ne fit aucune résistance; mais, lorsque le militaire fut parti:

--Oh! Lucille, dit-elle à Madame d'Aulnay, j'ai bien peur qu'Audley ne soit fâché de cet arrangement.

--L'impertinent aura ce qu'il mérite pour s'être aussi mal acquitté de ma commission! répondit Lucille dont le teint animé trahissait un vif mécontentement.

--Mais je le crains tant lorsqu'il est fâché! reprit la pauvre Antoinette.

--Pour cette raison-là même, tu dois apprendre à le braver. Mais si cet arrangement te met mal à l'aise, je lui dirai qu'il est entièrement mon fait; que tu n'y as pris aucune part, ce qui est vrai: ainsi, ne te tourmentes plus à propos d'une semblable bagatelle.


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