XX.

Heureusement que, pour la facile exécution des plans de Madame d'Aulnay, le Major Sternfield, retenu par un obstacle imprévu, arriva un peu tard. Lorsqu'il parut, monté sur son joli mais fantasquecutter, tous les touristes étaient à leur place.

--L'heure est passée, Sternfield! Qu'est-ce qui peut vous avoir retenu si longtemps aujourd'hui? crièrent deux ou trois voix.

Mais il ne daigna pas répondre. Lorsqu'il aperçut Antoinette assise près du Colonel Evelyn, le rouge de la colère lui monta au front; mais, surmontant son impatience, il s'approcha de Madame d'Aulnay qui, enfoncée dans un amas de robes d'ours et la tête rejetée en arrière, laissait un sourire provoquant se promener sur ses traits.

--Dois-je vous remercier pour cet arrangement? demanda-t-il un peu vivement et à voix basse. Est-ce vous qui m'avez condamné à me promener seul?

--Il n'est pas nécessaire que vous vous promeniez seul, Major Sternfield. Voilà là-bas la malheureux capitaine Ashton avec deux Dames qui comblent son très petit équipage. Allez le débarrasser d'un de ses charmants fardeaux.

--Fi donc! répliqua-t-il avec un air de profonde contrariété: je ne reconnais pas Madame d'Aulnay aujourd'hui. Cependant vous m'avez puni. Je dois maintenant user de représailles, et vous infliger ma désagréable compagnie.

Joignant l'action aux paroles, il jeta les rênes à son domestique et sauta dans la voiture de Lucille.

--Vous devenez insupportablement impertinent! se contenta de penser celle-ci qui était loin d'être mécontente de cet arrangement qu'elle avait prévu elle-même.

Quelques sourires et quelques chuchotements critiques accueillirent cette démarche du Major; mais le militaire était l'idole des Dames, et, pour tout ce qu'il faisait, il était certain de rencontrer leur indulgence.

Un autre délai de cinq minutes survint, causé par un monsieur qui sortit de sa voiture déjà trop remplie pour sauter dans celle de Sternfield où il fit monter une des Dames que Lucille avait en vain signalée à la charité du mari d'Antoinette. Enfin, tout étant prêt, la cavalcade partit aux sons joyeux des clochettes.

--Maintenant, Madame d'Aulnay, demanda brusquement Sternfield après un silence de quelques instants, dites-le moi franchement: est-ce vous qui avez fait cet arrangement, ou Antoinette?

--C'est moi..

--Et pourquoi, je vous le demande, pourquoi me séparer de ma femme quand j'ai tant de choses à lui dire, quand nous avons si peu de temps à rester ensemble?

--Pour vous punir, Major Sternfield, d'avoir rempli avec tant de mauvaise foi mon message auprès du Colonel Evelyn.

--Quoi! il est venu se plaindre, notre puissant, notre grave, notre révérend Colonel! dit Sternfield en éclatant de rire.

--Non pas: ce n'est que par un pur hasard que j'ai découvert votre supercherie.... Mais, grand Dieu! est-ce que vous voulez nous faire casser le cou en irritant et maltraitant mes jolis chevaux à ce point? Donnez-moi les rênes de suite, car je crois qu'il est dangereux de vous les confier quand vous êtes d'une humeur aussi maussade.

Sternfield obéit silencieusement, et pendant longtemps rien autre chose que de courtes monosyllabes s'échappa de ses lèvres.

De leur côté, le Colonel Evelyn et sa jolie compagne n'étaient pas aussi muets, et ce fut un grand bonheur, pour Antoinette du moins, de se trouver loin de la surveillance immédiate de son mari, car elle aurait eu plus tard à expier ses fautes et celles de Madame d'Aulnay.

Leur conversation, au début, ne roula que sur des banalités; mais dès qu'ils furent sur le chemin de Lachine, le souvenir de leur mésaventure s'éleva tout-à-coup dans leur esprit. Une légère émotion passa sur le front du Colonel.

--Que nous l'avons échappé belle! s'écria-t-il. Dites-moi, Mademoiselle de Mirecourt, quelles étaient vos pensées,--c'est-à-dire si vous étiez en état de vous en rendre compte,--pendant cette course effrayante qui aurait pu amener notre entière destruction?

Il y eut une pause de timide réserve, car une confession de ce genre à un homme qui était presque un étranger pour elle l'embarrassait quelque peu; mais enfin, moitié souriante, moitié sérieuse, elle répondit:

--Je pensais à la mort, et je tâchais de m'y préparer.

--C'est bien pensé et bien dit, répliqua-t-il avec gravité. Quoique, malheureusement pour moi, je ne professe pas la religion, ni en actions, ni en paroles, cependant lorsque je la rencontre chez d'autres, je sais la respecter.

--N'êtes-vous donc pas un vrai croyant, catholique, comme moi-même? demanda-t-elle timidement.

--Mais, Mademoiselle de Mirecourt, dit-il en se retournant tout-à-coup vers elle--ce qui la fit rougir--comment! vous connaissez tout ce qui me concerne, et cependant je suppose que le même charitable bavard qui vous a dit que j'étais un misanthrope, vous a aussi informé en même temps que, quoiqu'à peine mieux que l'infidèle, je suis né et j'ai été élevé dans la même religion que vous. Eh! bien, je n'ai pas le droit de me fâcher, car beaucoup de ce qu'on vous a dit n'est malheureusement que trop vrai. Ne vous méprenez pas, cependant. Quoique indifférent et entièrement négligent dans la pratique des préceptes et des devoirs de cette Eglise dont je suis et veux être toujours un des membres, je n'ai jamais poussé l'impiété jusqu'à douter un seul instant, de la sagesse, de la miséricorde, et encore moins de l'existence de l'Etre Suprême qui m'a créé; non, je ne suis pas athée, comme quelques-uns l'ont prétendu, mais simplement un mauvais catholique. Vous êtes effrayée de cet aveu, Mademoiselle de Mirecourt? continua-t-il en remarquant la vive émotion qui venait de se trahir sur les traits d'Antoinette.

La jeune fille ne songeait pas alors aux erreurs du militaire, mais bien aux siennes propres. Elle qui avait été élevée avec tant de soins, qui avait grandi dans les principes religieux, à qui un contact de quelques mois avec la vie frivole et agitée du monde avait suffi pour chasser de son coeur les sentiments les plus justes, elle se voyait engagée dans une voie tortueuse qui ne lui laissait aucune issue pour se soustraire à l'avenir de misère qui en serait inévitablement la suite.

Le Colonel répéta sa demande. Obligée de répondre, Antoinette eut assez de présence d'esprit pour dire:

--Est-ce que notre Divin Maître n'a pas dit: "Ne jugez pas autrement que vous voudriez être jugé vous-même?"

Surpris et charmé de la singulière aptitude qu'Antoinette savait déployer dans ses réparties; encouragé, d'ailleurs, par la sympathie qu'elle lui témoignait, à faire de nouvelles confidences, il continua:

--Et maintenant que je vous ai prouvé que je ne suis pas précisément un infidèle ni un athée, puis-je entreprendre de répondre à la seconde accusation: celle d'être un misanthrope, ainsi que vous me l'avez déclaré avec une franchise que j'apprécie d'autant plus qu'elle est plus rare chez votre sexe?

Un sourire fut la seule réponse d'Antoinette; mais le vif incarnat qu'Evelyn prenait un secret plaisir à surprendre monta de nouveau à sa figure. Ce fut assez.

Le Colonel se recueillit un instant; puis, se retournant tout-à coup vers elle et la regardant fixement, il commença:

--Dois-je ou ne dois-je pas vous faire connaître un peu l'histoire de ma vie? je ne pourrais, sans cela, me justifier de l'imputation d'éviter et de détester votre sexe. Oui, je vais vous la dire; mais remarquez bien que vous ne devez pas la répéter à Madame d'Aulnay ni à aucune autre Dame de sa trempe: je me repose sur vous, car je sais que vous ne pouvez vous rendre coupable de manquer à la parole donnée.

"Je ne vous dirai pas que je n'ai jamais connu l'amour et les caresses d'une mère: ma vie perdue en fait assez preuve. Orphelin dès l'enfance, je n'ai conservé de cet âge si tendre d'autres souvenirs que ceux que m'ont laissés ma vie de collège, un tuteur indifférent, un frère fier et altier plus vieux que moi. Bref, je parvins à l'âge viril sans soins. Mon frère ayant recueilli les propriétés de famille, je choisis la carrière des armes, et j'entrai dans la vie avec un coeur qui, malgré sa rude éducation, était capable de prodiguer un ardent retour à celle qui aurait gagné son amour.

"L'occasion s'en présenta bientôt. Je fis la connaissance d'une jeune Demoiselle aimable et de bonne famille. Je ne vous vanterai pas sa beauté; je me contenterai de vous dire que, belle comme vous êtes, Mademoiselle de Mirecourt, elle l'était davantage. Je la demandai en mariage et fus accepté par elle et par sa famille; quoique sans fortune, j'avais des influences de famille assez puissantes pour assurer mon avancement dans la carrière que j'avais embrassée. Le jour était fixé, le trousseau de ma fiancée tout prêt. Ayant quelques jours de loisir, je résolus d'aller faire une visite au toit paternel pour faire mes adieux à mon frère. Il me reçut avec assez de bienveillance, mais il me railla parce que je me mariais aussi jeune. Quelque peu froissé par ses sarcasmes, je saisis, dans ma vanité de jeune homme, le portrait de ma fiancée que, comme tous les amoureux, je portais sur moi; je le présentai triomphalement à mon frère et je lui demandai si cette charmante figure n'était pas une raison suffisante pour me décider à briser avec la vie de garçon? Il regarda longtemps et avec attention la miniature qu'il me remit enfin, en remarquant brièvement qu'en effet c'était "une belle personne."

"Lorsque, le lendemain matin, prêt à partir, j'allai lui faire mes adieux, il était dans la salle et en habit de voyage, ce qui me surprit beaucoup. Il m'informa nonchalamment qu'il était appelé par des affaires à ***--mais les noms ne sont pas nécessaires--dans le même village où demeurait ma bien-aimée. Heureux de cette nouvelle, j'exprimai la satisfaction que j'aurais de lui faire faire sa connaissance, et de lui prouver en même temps combien la miniature que je lui avais montrée était encore, en beauté, bien loin de la réalité. Rien, dans l'insouciance qu'il manifesta quand je le présentai à ma fiancée, dans les paroles qu'ils échangèrent alors, ne fut de nature à m'avertir du danger qui me menaçait. De temps à autre, mon frère, avec cette nonchalance qui lui était naturelle, se présentait dans son salon; mais je n'avais aucune raison pour m'en plaindre: au contraire, j'en étais fier.

"Un soir, il me dit tranquillement qu'il désirait me faire un joli cadeau de frère, que ce présent n'était ni plus ni moins de me donner, à moi et à mes héritiers, et pour toujours, les terres de Welden Holme, une magnifique propriété qui faisait partie des biens de la famille. Ma reconnaissance fut aussi illimitée que ma crédulité. Je retournai au vieux domaine avec les papiers qu'il me donna pour aller voir l'avocat de la famille. Cet homme était lent, minutieux: il me retint plus longtemps que je ne l'avais pensé.

"Je revins la veille du jour fixé pour mon mariage. Comme de raison, je me rendis directement chez ma fiancée. Grand Dieu! jugez de mon étonnement, en lisant une mystérieuse consternation sur le visage des domestiques, lorsque je demandai à la voir. Sa mère, une femme respectable et à cheveux gris, vint à moi. Elle me dit de me résigner et de pardonner, que ma fiancée était maintenant la femme de John Evelyn, Lord Winterstown!

"J'écoutai tout patiemment, presque stupidement, tant ma douleur et ma surprise étaient grandes. Elle m'informa ensuite qu'ils avaient été mariée trois jours auparavant et étaient en ce moment à faire un long voyage. A cette nouvelle accablante, je saisis le portrait de la jeune fille, ainsi que les papiers qui me rendaient effectivement possesseur des propriétés par lesquelles mon frère voulait m'indemniser de l'enlèvement de ma femme, et je les jetai au feu.

--"Dites-leur, m'écriai-je, dites-leur ce que je viens de faire de leurs dons!

--"Oh! ne les maudissez point!" interrompit la mère toute pâle et tremblante. "Ne maudissez point ma fille!"

--"Non! répliquai-je, mais je les livre tous les deux au châtiment de leurs remords!

"Le même jour, je changeais de régiment et j'entrais dans un autre qui devait partir pour l'étranger.

"Depuis lors j'ai servi dans les Indes, à Malte, à Gibraltar; j'ai passé cinq ans dans une prison de France, triste école où j'appris à parler votre langue, Mademoiselle de Mirecourt. Mais depuis douze ans je n'ai pas remis les pieds sur le sol de mon pays!"

--Et que sont-ilsdevenus? demanda Antoinette dont les paupières humides et la respiration précipitée attestaient l'intérêt qu'elle avait porté à ce touchant récit.

--Comment! ce qu'ils sont devenus! répéta-t-il avec amertume. Moi-même, dans ma désolante simplicité, je me fis la même question, m'attendant à ce que leur perfidie fût punie comme elle le méritait. Eh! bien, il n'en a rien été: j'ai appris qu'ils étaient un des couples les plus heureux d'Angleterre, entourés de charmants enfants, elle belle et admirée, lui heureux et dévoué; tandis que moi, je ne suis qu'un être nomade sur la terre, qu'un misérable solitaire, qu'un sombre misanthrope. Et maintenant, Mademoiselle, vous étonnez-vous encore que j'aie perdu toute confiance dans votre sexe? que j'aie évité les femmes avec autant de soin qu'un saint ou un anachorète pourrait le faire?

Antoinette ne répondit pas, car elle sentait que le tremblement de sa voix trahirait la vive sympathie qu'elle éprouvait pour le Colonel.

Celui-ci interpréta correctement le silence qu'elle observait. Après une pause, il reprit:

--J'ai été singulièrement communicatif avec vous, Mademoiselle de Mirecourt: pouvez-vous me dire quelle secrète influence a ainsi brisé les glaces de ma réserve habituelle?

Il y avait quelque chose de particulier dans le timbre de sa voix. Antoinette craignit qu'il regrettât la franchise qu'il lui avait montrée.

--Je vous suis très-reconnaissante, dit-elle, de la confiance que vous venez de me témoigner, Colonel Evelyn: votre secret sera religieusement gardé.

--Je le sais; car, croyez-vous que si j'avais supposé un seul instant qu'il pût en être autrement, je vous l'aurais confié? Dès le premier moment j'ai vu que vous étiez aussi différente de Madame d'Aulnay et des autres femmes de son caractère, que je le suis de ce fat parfumé, de cet égoïste Sternfield.

Antoinette rougit vivement; mais elle changeait si souvent de couleurs, que son compagnon n'y attacha aucune importance.

Les touristes arrivèrent à la modeste auberge du village où ils arrêtèrent pour prendre quelques rafraîchissements qu'ils avaient apportés. Antoinette, qui avait pris du froid en route, se tenait près du poêle en attendant le retour du Colonel qui était allé lui préparer un verre de vin chaud. Elle fut brusquement abordée par le Major Sternfield qui se mit devant elle et lui dit, avec ce regard sévère auquel elle était, hélas! déjà habituée:

--Malgré le plaisir que tu as eu en profitant du dernier arrangement, je dois insister pour qu'on le change. Pour le retour, tu vas t'en venir avec moi, et avec aucun autre.

Et, sans attendre de réponse, il s'éloigna.

Le Colonel Evelyn, qui revint avec les rafraîchissements qu'il s'était procurés, ne manqua pas de s'étonner de la taciturnité et de la préoccupation qui s'étaient emparé de sa jeune compagne.

Quelques instants après, Madame d'Aulnay vint à eux et leur dit:

--Je viens changer des arrangements qui étaient agréables à chacun, et en proposer d'autres qui, je le crains bien, ne seront pas reçus avec autant de plaisir; mais enfin, ma chère Antoinette, le Major Sternfield vient de me dire que tu lui avais promis de te promener avec lui, lorsque l'excursion fut organisée. Il est très affecté par ce désappointement, en sorte que tu devrais tâcher de le consoler un peu en retournant à la ville avec lui.

Antoinette ne se rappela pas d'une semblable convention; mais elle fut heureuse de trouver ce subterfuge pour détourner la colère qu'elle craignait tant.

--Eh! bien, qu'il en soit ainsi, répondit-elle vivement; je sais que le Colonel Evelyn acceptera cet arrangement aussi volontiers qu'il a accueilli le premier.

--D'ailleurs, fit remarquer celui-ci, je n'ai pas d'autre alternative. Mais quelle sera ma compagne pour le retour, ou plutôt, est-il bien nécessaire que j'en aie une?

--Certainement, dit Madame d'Aulnay, cette jeune Demoiselle--et elle indiquait d'un signe de tête une des jeunes filles en faveur de laquelle elle avait vainement sollicité Sternfield le matin même--cette jeune Demoiselle a été jetée à la merci de nos amis par Sternfield qui reprend possession de sa voiture, et elle attend l'arrivée de quelque généreux chevalier qui vienne la sauver de l'abandon général.

--Il y a longtemps que je ne suis plus un troubadour, répondit Evelyn froidement, mais, n'importe, elle sera la bienvenue dans ma voiture.

Cette jeune fille, quoique réellement belle, était la plus affectée et la plus ennuyeuse de la compagnie: on peut s'imaginer dès lors quels furent les sentiments du Colonel pendant le retour. A toutes ses petites terreurs, à toutes ses exclamations de peur, il répondit par un regard sévère qui fit la jeune fille se demander à elle-même s'il n'était pas un ogre. Comme, à leur arrivée, elle s'efforçait de faire une impression quelconque sur son coeur de marbre en le remerciant avec son plus beau sourire, il ne, put s'empêcher de se dire:

--Misère! qui pourrait penser que cette insignifiante Demoiselle et cette autre charmante jeune fille aux rares qualités appartiennent à la même espèce?

La promenade de la pauvre Antoinette avec le Major Sternfield fut encore moins agréable que celle du Colonel Evelyn. Audley était dans une de ses humeurs sombres et jalouses; il accabla sa femme de questions, de reproches et de railleries avec une sévérité aussi injuste que déraisonnable.

Madame d'Aulnay, qui, de son côté, était passablement contrariée, n'invita personne à débarquer, et elle entra dans la maison seule avec Antoinette.

--Quelle stupide affaire! dit-elle en se débarrassant de ses riches fourrures et en se jetant sur un canapé dans sa chambre à coucher. C'est ce maussade Sternfield qui a tout gâté! Franchement, j'ai cru que si je ne m'étais rendue à ses désirs, en t'empêchant de revenir avec la Colonel Evelyn, il aurait fait une scène terrible devant tout le monde. Tu ne peux concevoir comme il m'a tourmenté et ennuyé! A propos, qu'est-ce qu'il t'a donc dit en route? il t'a fait l'amour sans doute?

--Oh! cela n'est plus nécessaire maintenant! répondit Antoinette: ce serait une pure perte de temps.

--Ne parles pas aussi étrangement, chère Antoinette, s'empressa de répondre Madame d'Aulnay. Ce langage m'alarme et me fait de la peine.... Mais, tu frissonnes, mon enfant, et tu es très-pâle; j'espère que tu n'as pas pris du froid. Couche toi sur ce sofa, et je vais te faire apporter immédiatement par Jeanne une tasse de café chaud.

Ce n'étaient ni le froid ni aucune indisposition physique qui avaient fait pâlir les joues d'Antoinette, mais bien les douleurs morales qu'elle éprouvait. Cette promenade qu'elle venait de faire avait été pour elle, en allant et revenant, remplie d'événements. Le charme puissant qu'Evelyn avait exercé sur elle en la laissant lire dans son coeur orgueilleux, et contre lequel elle avait lutté avec efforts, lui montrait qu'elle était capable d'un amour encore plus vif, plus profond que celui qu'elle avait accordé à Audley Sternfield. Son mari lui-même dont l'affection patiente et pleine d'attentions aurait pu servir de bouclier invulnérable à sa jeunesse inexpérimentée contre les piéges dangereux qui environnaient sa position exceptionnelle, au lieu de la protéger centre la jalousie, l'irritation et les autres mauvais sentiments qui le dominaient pour le moment, favorisait au contraire cette impression, sans plus s'occuper de la douleur qu'il infligeait à cette nature tendre et sensible pour laquelle le langage du reproche était si nouveau, sans même prendre garde à la rapidité terrible avec laquelle s'affaiblissait son influence morale sur elle.

L'heure douloureuse du réveil au sentiment de la réalité était enfin arrivée pour elle. Après une longue et silencieuse rêverie,--pendant laquelle tous les plus petits événements, tous les moindres épisodes qui avaient marqué ses relations avec Audley depuis leur première rencontre jusqu'à sa promenade de ce jour-là se présentèrent à son esprit,--elle joignit tout-à-coup les mains et, avec une angoisse indicible:

--Hélas! mon Dieu! je ne l'aime pas! murmura-t-elle.

Quel terrible, mais quel inutile aveu dans la bouche d'une nouvelle mariée!

Et cependant, quels abîmes de misère plus profonds l'environnaient encore! Comme elle aurait dû prier Dieu, le matin et le soir, de l'en préserver! Ce danger, c'était d'aimer un autre que celui qui était maintenant son mari. Oui, quoique son affection, ou plutôt, sa préférence pour Audley se fût évanouie comme tombe le brouillard au matin d'un beau jour, elle lui devait fidélité, et tous les sentiments de son coeur, de droit lui appartenaient, à lui.

Ah! une voix intérieure lui avait-elle conseillé d'éviter désormais le Colonel Evelyn comme s'il eût été son plus mortel ennemi?--lui avait-elle fait voir que cette fière nature qui avait eu sur elle une si étrange influence, était, hélas! trop dangereusement attrayante? Il faut le croire, car, se couvrant la figure avec ses mains, et comme honteuse de la faiblesse que ses paroles accusaient, elle s'écria:

--Non, je ne dois plus jamais voir Evelyn!

Une semaine s'écoula assez tranquillement. Sternfield, qui avait recouvré un peu de sa bonne humeur et qui avait, en outre, reçu de sévères leçons de Madame d'Aulnay, s'était mieux comporté. Le Colonel Evelyn, de son côté, avait envoyé aux Dames quelques volumes très-intéressants, mais il n'était pas venu les voir. Un après-midi, cependant, que, n'attendant aucune visite, elles s'étaient mises à leur ouvrage, Jeanne vint apporter la carte du militaire.

--Qu'est-ce que cela signifie donc? s'écria Madame d'Aulnay: assurément, il doit être épris de toi, Antoinette. N'est-ce pas malheureux que....

Elle s'arrêta tout-à-coup et se mordit les lèvres, car la rougeur qui s'était soudain élevée sur le visage de sa cousine lui disait que la pensée de regret sur l'union d'Antoinette avec Sternfield qu'elle voulait exprimer, était parfaitement comprise. Hélas! son propre coeur n'était-il pas, non-seulement en ce moment, mais tous les jours, toutes les heures, agité par les mêmes regrets superflus?

Le Colonel Evelyn entra: ses manières dégagées étaient bien différentes de sa réserve habituelle. Pendant que Madame d'Aulnay épiait le regard qu'il laissa tomber sur sa cousine et le joyeux sourire avec lequel il accepta les remerciements que lui fit celle-ci pour les livres qu'il avait envoyés, elle se surprit le secret désir de voir l'irrésistibleSternfield,--comme elle s'était plu une fois à le qualifier,--transporté dans la plus lointaine servitude pénale de son souverain. Avec ses principes mobiles, ses idées vagues sur le bien et sur le mal, il ne lui vint pas à l'idée qu'il y avait danger de laisser s'augmenter, par des entrevues, l'admiration que le Colonel éprouvait évidemment pour Antoinette. Au contraire, pour un esprit meublé, comme le sien, de romans, d'histoires imaginaires de toutes sortes, il y avait quelque chose de particulièrement touchant dans ce commencement d'amour malheureux.

Heureusement, cependant, que les perceptions morales d'Antoinette étaient plus perçantes. A mesure que le Colonel Evelyn devenait plus attentif et paraissait n'adresser la parole qu'à elle seule, l'espèce d'impatience qu'elle laissa voir, les regards, suppliants qu'elle dirigea sur sa cousine firent voir clairement à celle-ci qu'elle l'appelait à son secours pour donner à la conversation un caractère plus général. Néanmoins, ne voulant pas couper court à ce charmant petit roman naissant, ainsi qu'elle l'appelait, elle fit ce qu'elle eût désiré qu'il fût fait à son égard si elle se fût trouvée dans la même position, elle feignit d'être très occupée à sa broderie.

Quelques instants après, Jeanne vint lui apporter un message de son mari, et elle se rendit aussitôt dans la Bibliothèque. Elle revint bientôt cependant, et toute habillée pour sortir; elle informa ses amis étonnés qu'elle allait en ville avec M. d'Aulnay pour affaires, ce qui était bien le cas. Le trouble d'Antoinette, à cette nouvelle, fut intense; mais le malaise qu'elle laissa voir fut interprété par Evelyn d'une manière très-flatteuse pour lui-même. Involontairement, il approcha sa chaise plus près de la jeune fille, et à mesure qu'il parlait, le timbre de sa voix diminuait insensiblement, l'expression de ses traits devenait plus tendre, ce qui, on le pense bien, était loin de mettre Antoinette à l'aise.

Ils étaient donc assis près l'un de l'autre lorsque, par hasard, levant les yeux, ils aperçurent, sur le seuil de la porte entr'ouverte, le Major Sternfield qui les regardait fixement. Antoinette fit un mouvement de terreur qui n'échappa pas au regard attentif d'Evelyn; mais, recouvrant presqu'aussitôt toutes ses facultés, elle se leva, souhaita, en bégayant, la bien-venue au Major, et l'invita à entrer.

--Merci, je craindrais d'être de trop! répondit-il avec un accent d'amère ironie. Je ne serais pas pardonnable, si je troublais un aussi charmant tête-à-tête.

Le front du Colonel devint aussi sombre que celui de son subalterne, et il fixa sur ce dernier un regard sévère et interrogateur.

--J'espère, Colonel, que vous ne me mettrez pas aux arrêts pour mon interruption bien involontaire! continua Sternfield sur le même ton de moqueuse raillerie.

Evelyn s'était levé brusquement, mais avant qu'il pût parler, Antoinette avait instamment prié son mari de se taire.

Un orage tumultueux semblait se déchaîner chez ce dernier, mais il luttait évidemment contre lui-même pour le réprimer.

--Antoinette!--dit-il enfin d'une voix que sa colère concentrée avait rendue rauque,--vous me rendrez compte de ceci.

Craignant de ne pouvoir plus se maîtriser, et comme effrayé de ce qu'il venait de dire, il se retira précipitamment, et on entendit aussitôt après le bruit de la porte qu'il retirait violemment sur lui.

Blanche comme la mort et tremblant de tous ses membres, Antoinette se renversa sur sa chaise pendant que le Colonel disait d'un air sévère:

--C'est plutôt lui qui devrait être appelé à rendre compte de cette scène.

--Voilà exactement ce que je craignais! continua la jeune femme en devenant plus pâle encore si c'est possible. O Colonel Evelyn! vous allez probablement vous rencontrer dans une lutte à mort à cause de moi, et l'un de vous deux succombera peut-être.

--Il n'y a rien à craindre sous ce rapport, Mademoiselle de Mirecourt, si je préfère que la chose en reste là. Le Major Sternfield ne provoquera pas son officier commandant sans avoir pour cela une raison plus plausible que celle que j'ai pu lui donner.

--Ah! vous ne pouvez pas me rassurer, car je sais que les hommes de votre profession ont un code cruel d'après lequel la plus légère injure, la plus petite offense doit être lavée dans le sang. O Colonel Evelyn!--et elle plaça sa main tremblante sur le bras du militaire, pendant que ses yeux, suppliants comme la Prière, lui faisaient un appel irrésistible,--promettez-moi que vous ne vous occuperez pas de cette malheureuse affaire, que vous n'exigerez pas du Major Sternfield une apologie qu'il pourrait peut-être vous refuser.

Ce fut pour Evelyn une sensation nouvelle que de se voir imploré aussi vivement par cette aimable et jolie jeune fille, et il se réjouit intérieurement de ce que son coeur n'était pas encore assez insensible pour pouvoir résister entièrement à son influence.

--En faveur de qui me conjurez-vous aussi ardemment, est-ce pour moi ou pour le Major Sternfield? demanda-t-il en prenant dans sa main puissante et bronzée les petits doigts blancs comme la neige qui tenaient son bras.

--Pour tous les deux! répondit elle d'une voix agitée et confuse.

--Ecoutez moi bien, Mademoiselle de Mirecourt. Je vous donnerai la promesse que voue me demandez, je me lierai, pour ainsi dire, les mains et les pieds, si, en retour, vous voulez répondre franchement à ma question, et pardonner l'indiscrétion que je commets en vous la faisant?

--Parlez! dit-elle à voix basse.

--Dites-moi alors: aimez-vous Audley Sternfield?

Oh! que cette question remplit son coeur de peine! On lui demandait si ellel'aimait,lui, son mari,lui, son futur compagnon dans les joies et les chagrins de la vie; et elle ne pouvait pas, quoiqu'elle eût voulu se faire illusion, elle ne pouvait pas répondre affirmativement!

--Hélas! non, je ne l'aime pas! répondit-elle d'une voix et d'un air d'angoisses indescriptibles.

--Une autre question, Antoinette!--continua le Colonel sans remarquer, dans la joie que cette dénégation lui avait causée, la singularité de ses manières, et en se penchant vers elle;--une autre question s'il vous plaît: pensez-vous que vous puissiez jamais venir à m'aimer?

Le rouge écarlate qui se répandit, à cette question, sur les joues, sur le cou et jusque sur le front de la jeune fille, ses yeux qu'elle détourna comme pour empêcher Evelyn de lire dans ses profondeurs les secrets sentiments de son coeur, l'empêchèrent de faire une grande attention à cette exclamation qu'elle laissa échapper:

--Colonel Evelyn, ne me faites pas une question aussi extravagante et aussi inutile.

--Antoinette!--dit-il en la pressant sur son coeur;--Antoinette, vous m'aimez: il est inutile de le nier. Et penser qu'un tel trésor de bonheur est destiné à remplir mon coeur vide depuis si longtemps, à consoler ma vie solitaire et malheureuse!

Ah! en ce moment elle crut que la mort, si elle était venue, aurait été bien venue, agréable même. Il n'y avait plus moyen pour elle de se tromper plus longtemps. Elle aimait, d'un amour de femme, et non par un caprice enfantin, l'homme plein de coeur qui se trouvait près d'elle; mais elle devait renoncer pour jamais à l'appui de ces bras qui auraient pu la protéger contre les ennuis et les épreuves de la vie, elle devait rejeter ce dévouement inestimable et suivre sa triste destinée désormais enchaînée à celle de ce dur et égoïste Sternfield. Les regrets qui remplirent son coeur étaient au-dessus de ses forces, et, avec un air qui trahissait les atroces douleurs de son esprit, elle se retira de l'étreinte où la tenait Evelyn.

--Les paroles me manquent pour vous remercier, dit-elle, de la préférence qu'un homme comme vous accorde sur toutes les autres, à une personne aussi indigne que moi....

--Ce ne sont pas des remerciements que je demande, chère Antoinette! dit-il en l'interrompant et surpris par son étrange réponse. Un mot affectueux de votre part serait bien mieux reçu.

--Et ce mot ne peut pas être prononcé! l'amour que vous daignez me demander, je ne pourrai jamais vous l'accorder!

--C'est un caprice de jeune fille, répondit-il vivement quoique avec douceur. Je sais que vous m'aimez, Antoinette: je l'ai lu infailliblement dans votre regard, dans vos manières, dans votre voix.

--Et ce serait bien malheureux pour nous deux! dit-elle. Je vous répète, Colonel Evelyn, que je ne puis être à vous, que je ne puis pas même vous permettre d'employer avec moi des propos d'amour.

Triste et perplexe, il ne parlait pas, il la regardait. Tout-à-coup il lui vint à la pensée que peut-être elle avait fait à la légère, avec le Major Sternfield, un engagement inconsidéré comme les jeunes filles en font aussi facilement qu'elles les brisent, et que cet engagement, elle le regardait comme un obstacle insurmontable à toute autre union, quoique l'inclination qui l'avait amené eut entièrement disparue.

--Prenez ce siége, Antoinette; nous allons causer tranquillement sur ce sujet.

Et, la faisant asseoir, il prit une de ses mains dans la sienne. Elle la retira aussitôt, mais resta où il l'avait fait asseoir.

--Vous devez m'écouter avec patience, continua-t-il; aussi bien, il vaut mieux pour nous deux que nous sachions dès maintenant à quoi nous en tenir. Moi qui, depuis si longtemps, depuis la cruelle épreuve dont je vous ai parlé, ai si soigneusement évité les femmes, fuyant également leur amour et leurs sympathies, j'ai involontairement laissé pénétrer votre image dans mon coeur et me devenir bien chère. Si la douce franchise de votre caractère ne m'eût pas donné à supposer que mon affection était un peu partagée malgré la différence de nos âges, malgré ma nature si peu attrayante et si taciturne, j'aurais enseveli mon amour dans le plus profond de mon coeur, et jamais on n'aurait pu soupçonner son existence. La destinée en a disposé autrement. A vous maintenant de décider si cet amour nouveau doit être pour moi un bienfait ou une malédiction; à vous de décider si le reste de ma vie doit être aussi misérable que l'a été ma jeunesse.

Pendant qu'il parlait ainsi, Antoinette s'était caché le visage avec ses mains et sanglotait. Mais il continua:

--Antoinette, vous êtes à l'aurore de la vie, moi je suis à son méridien. Oh! vous savez comme mon coeur a été rudement éprouvé déjà: épargnez-le maintenant. N'en faites pas un jouet de jeune fille que vous mettrez de côté, pour quelque raison frivole, après l'avoir gagné. Répondez moi, dites-moi que votre amour va faire le bonheur de mon avenir?

--Plût à Dieu que nous ne nous soyons jamais connus! s'écria-t-elle en joignant les mains. N'était-ce donc pas assez de souffrir seule! fallait-il que je fisse souffrir un autre! Oh! Colonel Evelyn, je pourrais demander à genoux votre pardon pour la peine que je vous inflige, pour le mal que je puis vous avoir fait; mais, hélas! je dois vous le dire encore une fois: je ne puis pas être votre femme!

Violentes et terribles furent les douleurs que ces paroles produisirent sur le noble Colonel qui se leva tout-à-coup pour cacher l'émotion que sa contenance trahissait.

Cependant il revint encore une fois près d'elle pour tenter un dernier effort, un effort désespéré.

--Antoinette, s'écria-t-il avec chaleur, vous nous sacrifiez tous les deux à un faux principe; vous foulez aux pieds mon coeur et le vôtre pour une cause qui n'en est pas une.... Mais, quoi! vous baissez la tête en signe de dissentiment. Dites-moi donc alors quel est l'obstacle qui nous sépare comme un fleuve? Laissez-moi au moins la triste satisfaction, la pauvre consolation accordée au plus grand criminel, celle de savoir pourquoi je suis condamné.

--Hélas! mes lèvres sont scellées par une promesse solennelle, par un serment!

--Pauvre enfant! Quelqu'un aura abusé de votre jeunesse et de votre ignorance de la vie pour vous environner de piéges qui font votre malheur. Brisez avec lui, Antoinette; éloignez-vous des faux amis qui vous auront ainsi trompée, et mes bras vous sont ouverts comme un refuge.

--Colonel Evelyn, vous allez me rendre folle! s'écria-t-elle, d'une voix brisée par la douleur et par l'émotion. Ne dépensez pas votre amour et vos regrets pour une jeune fille coupable et misérable comme moi.

--Coupable et misérable! répéta-t-il en faisant un mouvement violent: voilà, Antoinette, des mots terribles!

--Oui, mais ils sont vrais. Infidèle aux principes sacrés de mon enfance, infidèle aux liens que les plus endurcis respectent encore, quelles autres épithètes puisse je mériter?

Evelyn la regarda fixement, comme pour lire ce qui se passait dans son coeur; puis, avec un accent de tendresse indescriptible:

--Pauvre enfant! lui dit-il, vos yeux démentent vos paroles.... Mais il est temps de mettre fin à cette entrevue douloureuse. Vous ne pouvez donc pas me donner même une lueur d'espérance?

--Aucune. Je puis seulement vous dire que mon avenir sera bien plus misérable, bien plus à plaindre que le vôtre.

Il la regarda encore une fois en silence: que de signification, que d'émotion dans ce regard! L'orgueil ni la colère d'un amoureux désappointé n'y brillaient; on y lisait plutôt l'amour malheureux, l'immense compassion qu'il éprouvait pour cette faible créature qui avait su s'attirer une si vive affection.

--Adieu, Antoinette! dit-il enfin,--et sa voix tremblait malgré les efforts qu'il faisait pour en dominer l'émotion,--adieu! Rappelez-vous que, dans vos chagrins et dans vos épreuves, vous avez un ami que rien ne peut vous aliéner.

Les chagrins et les épreuves! ah! oui, ils étaient venus, et il y avait pris, lui, une grande part: il avait versé dans le calice de sa misère une amertume que ses forces chancelantes pouvaient à peine supporter et qui laissait sur son front des traces si évidentes, que la tendre compassion qu'il se sentait pour elle dominait le profond désappointement qu'il venait d'éprouver.

Il se retira silencieusement, et elle, abasourdie, presqu'égarée, elle laissa glisser sa tête sur le bras du canapé, et se mit à souhaiter d'être aussi facilement débarrassée du fardeau de la vie.

Dans cette situation elle ne prit pas garde que le temps passait rapidement, et quand la voix bien connue de Sternfield prononça tout-à-coup son nom, elle leva lentement la tête et le regarda en silence.

Audley approcha une chaise, s'y assit, et d'une voix sombre et lente:

--Je viens, dit-il, savoir pourquoi j'ai trouvé, il y a une heure, ma femme enfermée avec le Colonel Evelyn?

L'expression de douloureuse langueur qui couvrait le visage de la jeune fille ne changea pas, et, d'un accent qui contrastait singulièrement avec sa voix ordinairement claire et douce, elle répondit:

--Je n'étais pas enfermée avec le Colonel Evelyn. Je l'ai reçu, comme j'aurais reçu tout autre gentilhomme, dans le salon, et les portes ouvertes.

--Où était, pendant ce temps-là, ton chaperon-modèle, la sage et prudente Madame d'Aulnay?

--Sortie avec son mari. Assurément, je ne dois pas être tenue responsable de cela.

--Non. Je demanderai seulement quel était le sujet de la longue conversation que tu as eue avec ce monsieur.

--Je ne puis vous le dire, Audley; le secret des autres ne m'appartient pas.

--Est ce là ton idée sur l'obéissance des épouses?

Pas de réponse.

--Parles, continua-t-il après un moment de silence et d'un ton irrité. Est-ce que ce jonc--et il saisit la main où brillait l'anneau nuptial--est-ce que ce jonc et l'union dont il est le symbole sacré sont une pure moquerie?

Et dans sa fureur, il pressa vivement, peut-être sans le savoir, la main qu'il tenait dans la sienne, de telle sorte, qu'un cercle, moitié livide, moitié rougeâtre, se forma autour du jonc.

--Continuez! dit-elle sans trahir autrement que par un amer sourire la douleur physique que ce serrement lui avait causé. Pourquoi ce symbole extérieur de notre union malheureuse ne torturerait-il pas mon corps comme la réalité torture mon âme?

--Tu es très-flatteuse! reprit-il en laissant tomber et en repoussant la main qu'il avait si fortement pressée, non pas dans une effusion d'amour, mais dans un mouvement de colère. Il me semble que l'union dont tu déplores les chagrins en termes si éloquents, ne te cause pas une très-forte impression: elle ne t'a pas appris les devoirs et l'affection que tu dois à celui que tu appelles ton mari, et elle ne t'a pas empêché de recevoir les aveux d'autres amoureux.

--Mais à qui en est la faute, Audley? répondit-elle tout-à-coup avec une vivacité pleine de passion. Pourquoi m'avez-vous placée, pourquoi me tenez-vous dans une position aussi cruelle, aussi exceptionnelle? Je vous déclare encore une fois que je ne puis supporter cela davantage: je vais tout dire à mon père....

--Et briser ta promesse solennelle, manquer au serment que tu as fait, interrompit-il. Non, Antoinette: tu ne feras pas, tu n'oseras pas faire cela. Cette promesse jurée sur la croix que tu as reçue de ta mère mourante te lie autant que notre mariage lui-même.

--Mais pourquoi ce secret, pourquoi ce mystère continuels? Oh! Audley, c'est mal pour tous les deux: faites-les cesser. Devant Dieu et devant les hommes reconnaissez-moi pour votre femme, tandis qu'il nous reste une chance de bonheur, pendant que nos coeurs ne sont pas encore entièrement aliénés l'un de l'autre.

--Impossible, enfant, tout-à-fait impossible.

--Et pourquoi?

--- Parce que--et ses lèvres indiquaient à la fois le sarcasme et l'irritation--parce que je ne suis pas assez riche pour me passer le luxe d'une femme qui n'a point de dot.

--Une femme qui n'a point de dot! répéta-t-elle étonnée.

--Oui. Ne sais-tu donc pas que si nous étions assez aveugles pour révéler notre acte téméraire à ton père, cette confession aurait pour résultat de te faire déshériter immédiatement, et que nous n'aurions pour vivre rien autre chose que l'amour, ce qui est une nourriture fort peu substantielle. Tu me diras peut-être que dans trois mois, dans six mois, le ressentiment de ton père sera aussi fort, aussi violent que maintenant. Peut être que non. Le temps, dans sa course rapide, opère beaucoup de changements, et avant cette période, il peut survenir des influences assez fortes pour adoucir et calmer, sinon prévenir entièrement, la colère de M. de Mirecourt. Enfin, Antoinette, tu sais qu'à l'âge de dix-huit ans, rien ne peut te priver de la jouissance de la petite fortune que t'a laissée ta mère, dont les désirs sur ce point ont été, heureusement pour nous, enregistrés légalement. Jusque-là,--c'est, comparativement, bien peu de temps attendre,--nous serons probablement obligés de garder notre secret.

Il y eut un long silence. De nouvelles pensées et de nouvelles craintes se précipitèrent dans l'esprit d'Antoinette, et pour la première fois se présenta à elle l'idée affreuse et pleine d'humiliation que Sternfield l'avait mariée, non par un romanesque sentiment d'attachement, mais par un froid calcul, pour des motifs d'intérêt!

Cependant, toujours avec le même calme merveilleux, elle demanda:

--Lorsque vous m'avez mariée, Audley, connaissiez vous, comme à présent, ma position?

--Sans doute, naïve enfant. Crois-tu donc qu'avec un revenu qui suffit à peine pour me tenir à la hauteur de mon rang--mes gants seuls coûtent un dollar par jour--(le Major Sternfield ne mentionnait pas ses folles dépenses au jeu)--je me serais aventuré dans le mariage sans m'assurer auparavant que ma femme possédait des charmes pécuniaires, en outre de ceux qu'elle a déjà.

--Merci, je vous suis très-reconnaissante de cette candeur. Maintenant je ne dois plus regretter avec autant d'amertume ni expier par des remords si violents, mon amour qui décline, mon indifférence à votre égard qui augmente tous les jours.

--Que ton amour pour moi augmente ou diminue, cela m'importe fort peu, Antoinette, car tu ne pourras jamais oublier que tu es ma femme.

--Il n'y a pas de danger que le forçat oublie la chaîne qu'il est obligé de porter, dit-elle amèrement.

--C'est une chaîne que tu as acceptée de ta pleine liberté.... Mais trève de sentiment. Avant de terminer cette entrevue qui, je le crains bien, a été déjà trop prolongée pour notre repos mutuel, je n'ai qu'à ajouter qu'il y a des choses que je supporterai, et d'autres que je ne souffrirai point. Ton indifférence, je la supporterai avec philosophie; mais prends bien garde d'exciter ma jalousie en t'amusant avec d'autres. Adieu!... Comment, tu ne me permettras pas de t'embrasser? Bien, qu'il en soit ainsi: ton humeur sera peut-être meilleure à notre prochaine rencontre.

Jeanne, qui se trouvait par hasard dans le corridor et qui reconduisit le Major à la porte, ne remarqua rien de particulier sur ses traits souriants; mais elle fut bien étonnée quand, allant remettre à Antoinette un message de Madame d'Aulnay qui venait d'arriver, elle aperçut l'extrême pâleur de la jeune fille.

--Dites à Madame d'Aulnay, Jeanne, que je suis trop malade pour descendre ce soir.

--Pauvre Mademoiselle Antoinette! dit l'excellente femme d'un air inquiet, vous paraissez être très-malade. Je vais vous apporter de suite une tasse de thé, et tantôt une tisane chaude qui vous fera dormir profondément durant toute la nuit.

--Je crains bien que votre tisane ne puisse faire cela, Jeanne.

--En vérité, Mademoiselle, vous faites erreur; cette tisane est un remède merveilleux, surtout pendant la jeunesse, car, Dieu merci! à votre âge, vous ne pouvez avoir des pensées capables de chasser le sommeil de votre chevet.

Antoinette frissonna comme si un vent froid était venu la saisir, mais elle s'efforça de sourire avec bonté en congédiant la femme de chambre.

--Mon âge! répéta-t-elle: oui, je suis jeune en années, mais vieille en chagrins.

Et elle pressa ses mains sur son front brûlant.

Quelques instants après, Jeanne vint lui apporter une légère collation, avec un billet de Madame d'Aulnay qui priait sa cousine de l'excuser pour une couple d'heures, attendu qu'elle tenait compagnie à un ami de M. d'Aulnay qui venait d'arriver de la campagne.

Le temps passait lentement, et Antoinette était toujours immobile, en proie aux émotions et aux chagrins qui l'assiégeaient.

Qui pourrait décrire ou rendre compte de sa profonde douleur? L'entière connaissance qu'elle avait de l'indignité de Sternfield; la certitude, qui avait donné un coup si violent à ses sentiments de femme, que son mari l'avait recherchée et gagnée--et son visage devenait brûlant lorsqu'elle se rappelait avec quelle facilité il en était venu à bout--pour des motifs d'intérêt sordide; la pensée qu'elle avait trompé un père aussi bon, aussi indulgent que le sien; celle de sa propre faiblesse: tout cela la faisait souffrir horriblement. Mais ce qui lui communiquait une douleur plus forte peut-être que toutes les autres, c'était le souvenir du précieux trésor qu'elle avait perdu dans l'amour du Colonel Evelyn: ce coeur brave et sincère avec ses affections nobles et généreuses, cette puissante intelligence, cette nature d'élite en un mot qui aurait pu être à elle, à elle seule, et que maintenant elle ne pouvait plus posséder! Combien lui paraissait dès lors méprisable le naïf sentiment d'admiration qu'elle avait éprouvé pour la belle figure et les manières agréables du Major Sternfield, et que, dans sa vanité, elle avait qualifié du nom d'amour!

C'étaient de bien tristes pensées pour une femme qui, comme elle, faible et environnée de tentations, n'avait pour la garantir contre le mal qu'une petite étincelle de foi religieuse qui ne brûlait plus que faiblement dans son coeur. Elle se mit ensuite à songer à Madame d'Aulnay, à cette amie frivole et volage dont les conseils ne lui avaient jamais fait que du tort; à Sternfield dont la conduite semblait tendre à produire le malheur de sa femme, et enfin à sa propre faiblesse, à son propre coeur devenu tiède. Alors, du fond de son âme s'échappa ce cri qui vint frapper la solitude de sa chambre et qu'elle adressait à Celui dont l'oreille est toujours ouverte à la voix du repentir. "O mon Dieu! vous seul pouvez me sauver."

Elle tomba à genoux, et avec un accent brisé par les sanglots, elle demanda à Dieu,--non pas superficiellement comme elle avait depuis quelque temps pris la triste habitude de prier, mais avec l'ardeur d'un appel passionné,--la faveur de ne plus se rencontrer avec Cecil Evelyn, de faire disparaître l'amour qu'il avait pour elle; elle implora la grâce d'avoir assez de force pour garder jusqu'à la mort, même contre la moindre pensée rebelle, la fidélité qu'elle avait jurée à Audley Sternfield. Dans la douceur de cette prière fervente, elle trouva assez de force pour demander l'esprit de soumission qu'une femme doit à son mari et qui lui ferait supporter patiemment toutes les épreuves que la dureté de Sternfield pourrait lui faire subir.

Elle était tout entière à cette prière quand la porte s'ouvrit doucement. Madame d'Aulnay entra.

--Comment es tu, ma chère? dit-elle avec bonté pendant que la jeune fille se relevait. J'avais espéré que tu dormais: pourquoi n'es-tu pas encore couchée?

--Il faut que je prenne auparavant la panacée de Jeanne, répondit-elle avec un sourire plein de tristesse.

Madame d'Aulnay, qui aimait beaucoup sa jeune cousine, examina bien sa contenance pendant un moment; puis, passant ses bras autour de son cou, et l'attirant à elle:

--Hélas! dit elle, cette tisane ne guérit pas les maux de l'âme. C'est ce Sternfield qui te rend aussi malheureuse: décidément je commence réellement à le détester. La pensée que tu es unie à lui pour la vie m'afflige énormément, maintenant surtout que j'ai la secrète conviction que ce charmant misanthrope d'Evelyn t'aime.

--Prête-moi un instant d'attention, s'écria tout-à-coup la jeune fille en prenant une dignité qui confondit pour un moment sa frivole cousine. Par tes conseils et tes sollicitations tu m'as fait faire une action terrible, une action qui sera le malheur de toute ma vie. Je ne dis pas cela pour te faire des reproches, car, hélas! je suis encore plus coupable que toi; mais pour te rappeler que tu as contribué à amener l'état misérable où je suis. C'est te dire de t'arrêter, et de ne pas me faire descendre plus avant dans le mal et dans les chagrins. Ne prononces plus le nom du Colonel Evelyn en ma présence, et, par-dessus tout, ne me dis plus, à moi mariée, que je suis aimée par lui ou par un autre, quel qu'il soit. De plus, quand tu parleras de Sternfield, si tu ne peux pas le faire en termes d'amitié, emploies au moins ceux de la courtoisie, car il est mon mari. Oh! Lucille, si tu n'es pas capable d'alléger un peu le fardeau de ma croix, ne cherches pas au moins à le rendre plus pesant qu'il est.

--Tu es un ange, Antoinette! s'écria avec enthousiasme Madame d'Aulnay, touchée par ce qu'elle appelait le sublime héroïsme de sa cousine.

Pour les vertus ordinaires d'une bonne femme de ménage, elle n'avait que très-peu de respect, elle ne les souffrait même que difficilement; mais pour tout ce qui touchait au merveilleux, elle avait une grande admiration.

--Oui, mon enfant, continua-t-elle, tous tes nobles désirs, héroïques dans leur sublime abnégation, seront une loi pour moi. Et après tout, ajouta-t-elle pensivement, il vaut peut-être mieux que Sternfield t'éprouve aussi impitoyablement qu'il le fait. Tu sais qu'un écrivain Français moderne a dit que dans le mariage, après l'amour la haine; que toutes les situations valent mieux que cette indifférence terriblement monotone dans laquelle vivent certains époux l'un vis-à-vis de l'autre, et sous l'influence de laquelle la vie devient une rivière couverte d'une glace épaisse sans une vague ou une brise légère qui vienne en briser la surface. Mieux vaut l'éclat de la tempête, les ravages de l'ouragan....

--Même s'il répand autour de lui la désolation et la ruine? interrompit la pauvre jeune fille qui, malgré l'état où elle se trouvait, ne put réprimer un léger sourire en entendant cette nouvelle et extraordinaire théorie de la vie conjugale. Non, non, ajouta-t-elle vivement, si je ne puis jouir de l'éclat du soleil, laisse-moi au moins chercher la paix. Je n'ai pas assez de courage pour lutter contre l'orage ou la tempête.

--Dans ce cas, ma chère Antoinette, laisse-moi te dire que tu n'as pas les qualifications nécessaires pour faire une véritable héroïne.... Mais, voici Jeanne avec cette tisane qui a provoqué notre singulière conversation.


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