Antoinette trouva les deux jours suivants singulièrement tranquilles, après la terrible agitation par laquelle elle avait passé. M. Cazeau, l'ami de M. d'Aulnay dont nous avons déjà parlé, était un homme aimable et possédait cette suavité de manières et cette franche gaieté qui caractérisaient si bien nos pères. Patriote sincère, il déplorait les malheurs de son pays, et Antoinette éprouvait, en l'écoutant, une salutaire distraction à ses tristes pensées, car l'expression de ses regrets n'était pas accompagnée de ces violentes dénonciations que son père faisait ordinairement de leurs conquérants.
--Eh! bien, Mademoiselle Antoinette,--dit M. Cazeau, le troisième soir de son séjour chez M. d'Aulnay, au moment où, après une charmante conversation, chacun se préparait à se retirer dans sa chambre,--lorsque je verrai M. de Mirecourt, ce qui sera bientôt, je ne manquerai pas de lui dire combien les rapports qu'on lui a faits vous ont mal représentée ainsi que Madame d'Aulnay; on m'avait dit que vous étiez environnées d'un cercle d'habits rouges, plongées dans la vie fashionable la plus gaie, et tout-à -fait inaccessibles au commun des mortels comme nous. Or, voilà trois grands jours que je passe ici, et je vous ai vues constamment occupées à vos ouvrages d'aiguille ou par vos livres, et ne recherchant d'autres amusements que la conversation d'un vieux ennuyeux comme moi.
--Vous oubliez,--interrompit M. d'Aulnay en faisant de la tête un mouvement très-significatif,--que nous sommes dans la Semaine-Sainte, et que ces jolies Dames, quoique aimant passablement ce monde-ci, n'ont pas encore tout-à -fait perdu l'espérance de parvenir à un meilleur. Venez nous voir quand le Carême sera passé, et alors vous me direz ce que vous en pensez. Quant à moi, je pourrais souhaiter en mon coeur que toute l'année fût le Carême; volontiers j'en ferais le jeûne et la pénitence pour avoir la paix et le calme.
--Ah! ma foi, Madame d'Aulnay, je ne crois pas mon ami, dit en riant M. Cazeau en réponse à une protestation badine quoiqu'un peu énergique de Lucille contre ce que venait de dire son mari. Je ne puis parler que de ce que j'ai vu, et je puis dire franchement à M. de Mirecourt que j'ai été charmé de la vie tranquille qu'on mène ici, que Mademoiselle Antoinette est tout ce qu'il peut désirer de mieux, quoiqu'elle soit encore un peu trop pâle.
--Ne dites rien de cela, s'il vous plaît? demanda Madame d'Aulnay; car mon oncle, par crainte pour la santé de sa fille, la rappellerait chez lui, ce qui n'atteindrait nullement son but.
La visite de M. Cazeau produisit un si heureux résultat que, quelques jours après, Antoinette recevait une lettre très-bienveillante de son père qui lui disait que puisqu'elle menait à la ville une vie si paisible, elle pouvait, si elle le désirait, y prolonger son séjour de deux ou trois autres semaines. Il ajoutait qu'il était sur le point de partir pour Québec où l'appelaient ses affaires, et qu'à son retour il arrêterait la prendre à Montréal pour la ramener.
--Ne trouves-tu pas singulier que Sternfield soit si longtemps sans venir? demanda un jour Madame d'Aulnay à sa cousine. Plus d'une semaine s'est écoulée depuis sa dernière visite; il n'a pas même fait d'apparition depuis que ce héros de roman, le Colonel Evelyn, est venu.
Antoinette se contenta de soupirer, pendant que Madame d'Aulnay reprit, avec un bâillement qui défigura sa belle petite bouche:
--Il viendra certainement aujourd'hui: je l'espère du moins, car je suis d'une humeur massacrante, et je voudrais le voir, ne serait-ce que pour me quereller avec lui. Bah! je sois fatiguée de cet ouvrage stupide.
Et, jetant sa broderie de côté, elle s'approcha de la fenêtre. Les remarques qu'elle se mit à faire sur le compte de ceux qui passaient n'étaient rien moins que flatteuses. Tout-à -coup, elle s'écria brusquement:
--Aussi vrai que je suis vivante, voici Sternfield qui se promène avec la jolie Eloïse Aubertin avec laquelle il s'est si désespérément amusé à ma dernière soirée. N'est-ce pas infâme?
La seule réponse d'Antoinette fut un long soupir.
--Comment peux-tu souffrir cela? continua sa cousine avec indignation. Une semaine sans venir te voir, et passer sous nos fenêtres avec une jeune et jolie fille! Si tu ne le punis pas, tu es entièrement dépourvue de caractère.
--Qu'ai-je à faire? demanda Antoinette d'un air abattu.
--Ce que tu as à faire? Pourquoi ne pas user de représailles? Sors demain et promène-toi avec un aimable monsieur: cela ramènera ce mari réfractaire au sentiment de ses devoirs.
--Jamais, Lucille, jamais! j'ai assez longtemps erré. Avec le secours du Ciel, je n'irai pas plus loin.
--- Alors, la prochaine fois qu'il viendra te voir, fonds sur lui avec colère; dis-lui qu'il est un tyran, un misérable sans coeur.
--Ce moyen provoquera difficilement son repentir, répondit-elle tristement.
--Eh! bien, alors, si tu ne lui fais pas sentir sa faute n'importe comment, je te dis franchement que tu n'as ni orgueil, ni dignité.
--Lucille! il ne me reste plus à faire usage que de patience et de douceur.
--Antoinette de Mirecourt! s'écria Madame d'Aulnay soudainement, tu n'aimes pas cet homme. Si tu l'aimais, sa conduite ferait bouillonner d'indignation ton sang dans tes veines.
Antoinette ne répondit pas à cette sortie. Madame d'Aulnay continua rapidement:
--Juste Ciel! cet état de choses est terrible, exceptionnel! Est-ce que tu appelles cela un mariage?
--C'est un mariage que tu as fait toi-même, répondit amèrement la pauvre jeune mariée.
--Oui, j'en conviens, répondit Madame d'Aulnay un peu déconcertée par cette réponse foudroyante. Mais, aussi, qui aurait pu s'imaginer que les choses prendraient cette tournure? qui aurait pu prévoir que ce beau et chevaleresque Audley deviendrait un pareil misérable?
--Je t'ai déjà dit, Lucille, que je ne veux pas qu'on lui applique de semblables épithètes.
--C'est absurde!--et Madame d'Aulnay releva la tête avec indignation.--Je lui donnerai les épithètes qu'il mérite, au moins une fois, si tu m'obliges de me taire. Lui, mari! en vérité, c'est une singulière illustration de ce mot. Je te dis, ma pauvre petite cousine, que je vois clairement que tu ne l'aimes pas; et je ne pense pas qu'il t'aime non plus, ou bien il agit comme s'il ne t'aimait pas, ce qui revient au même. Il ne te reste plus d'autre alternative que le divorce.
--Le divorce! répéta Antoinette; depuis quand l'Eglise accorde-t-elle le divorce? Le plus qu'elle ait fait, c'est d'avoir, dans des cas d'urgente nécessité, permis aux époux de se séparer; mais quand bien même ils demeureraient aux deux extrémités de la terre, ils seraient toujours mari et femme. Ah! la chaîne que je me suis, en insensée, forgée à moi-même, quelle que lourde qu'elle soit, je dois la porter jusqu'au bout.
--Mais ta position, pauvre enfant, est un cas extraordinaire. Nous pouvons en appeler au Pape, par l'entremise de notre Evêque.
--A quoi cela servirait-il puisqu'il n'en a pas le pouvoir? Qui suis-je pour prétendre à une impossibilité? Quelle faible excuse est-ce pour moi, que cette ridicule passion, qui m'a fait enfreindre les règles sacrées de la délicatesse et les saints préceptes du devoir filial, ait cessé aussi promptement qu'elle s'était formée? Non, il n'est que juste que j'expie ma folie.
--Mais si Sternfield, de son côté, fatigué de ce mariage, demandait votre divorce, l'obtenait et se mariait à une autre--chose qui arrive assez souvent et qui est permise dans sa communion--que ferais-tu?
--Mes chaînes seraient aussi fortement rivées que jamais, et devant Dieu je serais encore sa femme; non-seulement je ne pourrais pas contracter un autre mariage, mais je serais obligée de lui être fidèle en pensées et en actions, tout comme s'il était pour moi le plus tendre des époux.
--- Bon Dieu! c'est terrible! s'écria Lucille en frissonnant. Es-tu certaine de ne pas te tromper, Antoinette?
--Hélas! j'ai trop bien étudié la question pour pouvoir faire erreur.
--Mais votre mariage a été célébré secrètement--n'ayant que moi pour témoin; les bans n'ont pas été publiés, et tu es mineure.
--Hélas! encore une fois, tout cela ne le rend que plus criminel, mais il ne me lie pas moins.
--O Antoinette! combien peu j'ai prévu le triste dénouement de ce roman qui avait commencé sous d'aussi brillants auspices. Cependant, tu as raison en prenant la décision que tu as adoptée, quelle que difficulté qu'elle puisse provoquer entre toi et Audley. Une de Mirecourt ne doit pas être l'esclave d'un mari qui a peur ou qui a honte de la reconnaître publiquement.
--Il y a en haut une personne que Mademoiselle sera, j'en suis certaine, bien heureuse de voir! s'empressa de dire Jeanne, un jour que Madame d'Aulnay et Antoinette arrivaient d'une promenade. M. de Mirecourt vient d'arriver à l'instant.
--Et maintenant, Antoinette--dit Madame d'Aulnay à sa cousine qui se dépêchait de monter l'escalier--tu dois tâcher d'obtenir la permission de prolonger ta promenade ici. Si tu retournes à Valmont avec ton père, Sternfield va nous donner une inquiétude mortelle, et finira par faire un esclandre dans ton paisible village.
M. de Mirecourt qui était d'une humeur charmante, reçut sa fille très-affectueusement, et débouta la question de son apparence délicate par la remarque, moitié sèche et moitié riante, qu'elle devait être heureuse d'avoir un mari tout choisi dans la personne de Louis Beauchesne, sans quoi, sa beauté qui commençait à s'étioler rendrait plus difficile la tâche de lui en trouver un.
M. d'Aulnay s'empressa de changer la tournure de la conversation, car il savait que ce sujet était très-désagréable à Antoinette.
--Mais dis donc, de Mirecourt, quel air a maintenant Québec? hasarda-t-il.
--Quel air a Québec? répéta M. de Mirecourt dont l'expression devint grave à cette question. Elle a l'air que doit avoir une ville qui a été deux fois assiégée et bombardée: tout n'y est que cendres et ruines. Ses environs où trois sanglantes batailles ont été livrées, le district entier lui-même qui a été habité pendant deux années par les belligérants, tout porte les traces lugubres des combats et de la chute de notre pays.
--Y as-tu vu quelques-uns de nos anciens amis?
--Non, ils ont tous quitté la ville après la capitulation de Montréal, et ils tâchent maintenant, comme beaucoup d'autres, d'occuper leur temps et de ré-édifier leurs fortunes renversées, en se dévouant eux-mêmes à leurs fermes et à leurs terres. Il s'écoulera du temps avant que Québec puisse, comme un Phénix, renaître de ses cendres.
--As-tu rencontré, en descendant, quelques-unes de tes connaissances?
--Aucune: je n'avais qu'un seul compagnon de voyage, un Anglais, comme j'en ai jugé de suite d'après son accent, quoiqu'il ait parlé au cocher en excellent français.
--Et de quoi avez-vous parlé ensemble? demanda tout-à -coup Madame d'Aulnay dont la curiosité venait d'être éveillée.
--La conversation aurait été très-courte, du moins en tant que j'y étais concerné,--car vous savez, ma belle Dame, que je n'ai aucun goût pour ces sortes de relations avec nos nouveaux maîtres--n'eût été une circonstance accidentelle, ou, plutôt, pour être juste, un acte de courtoisie de sa part. Quelques instants après notre départ s'éleva une violente tempête de neige, accompagnée d'un vent perçant qui, malgré mon capot de peau d'ours et mes crémones de laine, ouvrage d'Antoinette, me saisit de part en part. Mes dents qui claquaient violemment trahirent mon malaise à mon compagnon qui, instantanément, et avec une bienveillance pour laquelle je lui fus d'autant plus reconnaissant que j'avais préalablement repoussé une de ses tentatives pour entrer en conversation, prit le grand manteau qui recouvrait ses genoux--il en avait un autre sur lui--et insista pour que je m'en servis. Après cela la conversation s'établit, et je ne tardai pas à découvrir dans mon compagnon, non-seulement une haute intelligence, mais encore un homme juste et libéral, entièrement exempt de ces préjugés qui sont la règle de conduite d'un si grand nombre de sa race. Nous discutâmes sur la situation actuelle du pays avec une franchise certainement indiscrète de ma part; mais quoique je perdis plusieurs fois patience, il conserva toujours sa modération, en maintenant son opinion, quand je différais d'avec lui, avec une courtoisie qui lui fait le plus grand honneur. Sur plusieurs points nous nous sommes accordés, et j'ai pu voir facilement qu'il avait, comme moi, une grande horreur de tout ce qui ressemble à de l'oppression. J'en ai eu une preuve indéniable une fois que nous avions relâché à une auberge pour changer de chevaux et prendre quelque chose. Le nommé Thibault qui tenait autrefois cette auberge s'est embarqué pour la France l'année dernière, avec d'autres beaucoup plus illustres que lui, et il a pour successeur un individu du nom de Barnwell, un des nouveaux débarqués qui sont venus dominer sur nous et sur nos fortunes détruites. Pendant que nous reprenions nos places après avoir mangé une bouchée, notre attention fut attirée par la voix de notre hôte élevée au diapason de la colère. Nous regardâmes derrière nous et nous l'aperçûmes, arrêtant par la bride de son cheval un pauvre habitant que la nécessité avait forcé d'arrêter à son établissement hospitalier. Le malheureux Jean-Baptiste protestait énergiquement en français qu'il avait payé deux fois la valeur de ce qu'il avait reçu, pendant que son adversaire, avec des jurements et des blasphèmes, insistait pour qu'il donnât le prix demandé et qui était hors de raison. Enhardi par la terreur évidente du paysan et par l'encouragement tacite et l'indifférence des spectateurs, Barnwell serra plus fort la bride du cheval et commença à frapper le pauvre animal à la tête de la manière la plus cruelle, et il menaçait d'en faire autant au propriétaire du dit cheval s'il ne satisfaisait pas son injuste réclamation. En une seconde, mon compagnon avait sauté à terre, saisi le brutal individu par le collet de son habit, et avec le fouet qu'il lui arracha des mains, lui administra deux ou trois bons coups.--"Votre nom, s'écria Barnwell, donnez-moi votre nom, en attendant que je vous fasse traduire devant un magistrat."--"Le Colonel Evelyn, du --ième Régiment de Sa Majesté," répondit-il dédaigneusement en repoussant loin de lui l'aubergiste qui était devenu tout-à -coup craintif et honteux.
--Le Colonel Evelyn! répéta vivement Madame d'Aulnay; mais, mon cher oncle, nous le connaissons très-bien.
--Il est à espérer que ce soit le cas; comme vous avez des relations avec un très-grand nombre de ses compagnons contre lesquels on peut trouver à redire, il serait trop déplorable que vous n'en connussiez pas un qui fait tant d'honneur à sa profession. Sur ma parole, ma petite Antoinette, j'aurais pu te pardonner si tu t'étais attiré les hommages de ce brave Anglais.
Pauvre Antoinette! elle venait de recevoir une nouvelle preuve du coeur précieux qu'elle s'était sans doute acquis, mais qui devait être pour toujours au-dessus de ses désirs.
--Et comment as-tu trouvé les chemins? demanda M. d'Aulnay.
--Il est temps que quelqu'un d'entre vous me fasse cette question. Mon voyage a été plus fatigant qu'aucun de ceux que j'ai jamais faits, et vous savez que j'ai voyagé bien souvent sur la neige et sur la glace.
--Comment cela? Racontez-nous votre voyage! dirent simultanément ses auditeurs.
--Eh! bien, je vous disais donc que peu après notre départ, une neige épaisse commença à tomber, et comme il en était arrivé une grande quantité la nuit précédente, vous pouvez conclure que les chemins étaient loin d'être beaux. Bientôt elle tomba à gros flocons, et pendant que nous discutions, mon compagnon et moi, sur le Canada, ses malheurs et sa destinée, la neige changeait complètement l'aspect des choses comme si la baguette d'une fée s'en était mêlé. Les palissades, les murs de pierre disparaissaient entièrement, et les arbres fruitiers semblaient être de simples arbrisseaux. Heureusement pour nous, aucun être humain ni aucun animal n'étaient sur le chemin, car il n'y aurait eu rien de plus fâcheux pour nous qu'une rencontre qui, en nous obligeant de dévier un peu de la route tracée, nous aurait forcés de faire le plongeon dans les profondeurs de la neige qui s'était amoncelée de chaque côté de l'étroit sentier. Si nous avions eu plus de prudence, nous serions restés à l'auberge de Thibault; mais j'avais hâte d'arriver, et mon compagnon aussi. Après quelques minutes de repos, nous nous remîmes donc en route. Bientôt le froid devint intense. La neige avait cessé de tomber, mais le brillant soleil qui lui succéda fut impuissant à nous donner de la chaleur ou du confort. Le vent poussait la neige, nous la lançait en pleine figure, de sorte que nous étions aveuglés et suffoqués. A dire le vrai, nous allions aussi lentement qu'on va à un enterrement. Des monceaux énormes se trouvaient sur notre chemin, et souvent, très-souvent, nous fûmes obligés de recourir aux pelles de bois que notre conducteur, dans la prévision sans doute d'une semblable éventualité, avait mises dans le fond de la voiture.
--Et comment le Colonel Evelyn s'est-il conduit, mon oncle?
--Comme devait se conduire un homme brave, un vrai soldat. Il ne murmurait pas ni ne se plaignait, mais travaillait, et quand il fallait mettre les pelles en réquisition, il se servait de la sienne avec autant d'adresse qu'un de tes héros parfumés, belle nièce, peut le faire de sa canne à pomme d'ivoire.
--Mais, cher papa, vous avez dû souffrir horriblement! s'écria Antoinette.
--En effet, ma fille. Chaque muscle de mes membres, chaque veine de mon corps souffraient, et ma respiration était courte, quelques fois même douloureuse. Et les chemins!... Oh! que nos pauvres chevaux se démenaient et se débattaient dans les grands bancs de neige que nous rencontrions si souvent. Quand nous arrivâmes à la petite auberge où nous devions passer la nuit, j'étais littéralement épuisé.
--Et votre compagnon de voyage? demanda Madame d'Aulnay.
--Tout ce que j'ai à en dire, c'est qu'il a une constitution de fer, car si peu habitué qu'il doit être à notre climat, il en supporte les rigueurs plus énergiquement encore que le vieux Dussault qui a conduit la malle pendant tant d'hivers par tous les temps. Il est, de plus, excessivement dévoué, et il m'a montré autant d'empressement que si j'avais eu contre lui des réclamations légales.... Mais assez de cette longue histoire; nous n'oublierons pas de sitôt, le Colonel Evelyn et moi, le voyage que nous venons de faire.
Ce récit fut suivi de suppositions et de commentaires, puis on se sépara pour la nuit, chacun étant de très-bonne humeur.
M. de Mirecourt, cédant aux sollicitations qui lui furent faites, consentit à rester quelques jours encore, au lieu de partir le lendemain matin avec Antoinette, comme il en avait d'abord manifesté l'intention. Son séjour chez son parent fut très-agréable, et en voyant par lui-même la vie régulière que menaient les Dames de la maison, tout en partageant leurs amusements innocents, il commença à croire que les rapports qu'on lui avait faits avaient en effet été grandement exagérés, et qu'il ne pouvait y avoir un immense inconvénient de céder à la demande de Madame d'Aulnay, de laisser Antoinette avec elle jusqu'au retour du printemps.
Le Carême passé, Madame d'Aulnay crut qu'il n'était que juste de se dédommager un peu de la réclusion où elle avait vécu pendant ce tempe de pénitence; elle résolut donc de donner une petite fête à ses amis; quoiqu'on fût déjà dans le mois de mars. La récente suspension de la gaieté semblait être un nouveau motif pour la reprise des plaisirs; et peut-être le seul coeur triste chez Madame d'Aulnay, ce soir-là , ne fût-il pas celui d'Antoinette, naguère si heureuse.
Oui, il y en avait un autre quelque peu en unisson avec le sien; plus d'une fois, en effet, le Colonel Evelyn blâma secrètement sa folie qui lui faisait rechercher des fêtes pour lesquelles il avait si peu de goût, et cela dans le seul but de tâcher de rencontrer Antoinette qui, de son côté, semblait faire si bien son possible pour l'éviter. Son coeur entretenait pourtant la vague espérance que l'obstacle qu'elle avait dit insurmontable ne l'était pas en réalité, et que quelque bonne fortune aplanirait bientôt les difficultés entr'eux.
Pendant la première partie de la soirée, il respecta son désir évident d'éviter toute rencontre avec lui; mais durant un intermède de danse, l'ayant aperçue seule, il s'approcha d'elle et lia conversation sur un sujet général. Quoiqu'il cherchât à l'intéresser et à l'amuser, il eut assez de tact pour éviter tout ce qui aurait pu paraître approcher d'un sujet plus particulier. Et ce fut bien heureux, car Madame d'Aulnay, en désespoir de n'avoir rien à dire, l'interpella, et vint le trouver, avec son étourderie ordinaire, pour lui demander ce qu'il venait de dire à Mademoiselle de Mirecourt.
--Très-volontiers, répondit le Colonel. Je répétais à Mademoiselle la remarque que fit Sa Majesté George III à Madame de Léry lorsque cette Dame fut récemment présentée, avec son mari, à la Cour d'Angleterre.
--Oh! la belle Louise de Brouages! répliqua Lucille avec beaucoup d'intérêt. Eh! bien, qu'a dit le roi? que pensa-t-il d'elle?
--Il dut la trouver très-belle, car en la voyant il se mit à dire dans un profond enthousiasme, en faisant allusion à la récente acquisition du Canada, "que si toutes les Dames Canadiennes lui ressemblaient, il avait raison d'être fier de sa belle conquête."4
Note 4:(retour)Garneau.
--Alors la mission de M. de Léry et de ses compagnons doit avoir plus de chances de succès, remarqua Madame d'Aulnay.
--Et quelle est cette mission? demanda une personne de la compagnie.
--Ils sont allés faire valoir nos intérêts et présenter l'expression de nos hommages à notre nouveau monarque.
--Et remarquez que c'est plutôt Sa Majesté qui a présenté ses hommages au lieu de les recevoir, et ce avec raison,--s'écria Sternfield qui venait de se joindre au groupe.
--Je suppose que nous allons être écrasées sous les compliments, maintenant que le roi Georges a donné l'exemple,--répliqua froidement Madame d'Aulnay en s'éloignant, car elle n'avait plus l'irrésistibleMajor en très-grande faveur.
Sternfield qui, jusque-là , s'était passablement amusé, n'eut pas plus tôt aperçu Antoinette avec le Colonel Evelyn, que sa bonne humeur disparut et qu'il commença à se creuser la tête pour trouver un moyen de les séparer. Etant engagé pour la danse suivante, il ne pouvait pas demander à Antoinette d'être sa danseuse, ce qui aurait été la méthode la plus sûre et la plus expéditive, en sorte qu'il fut souverainement vexé de les voir converser ensemble pendant la longue contredanse qui suivit. Sans écouter la remarque pleine d'insinuation que lui fit sa jolie partenaire, qu'elle croyait la promenade infiniment préférable à la danse, aussitôt le quadrille terminé, il la laissa sans cérémonie sur le premier siège venu, et s'avança vers Antoinette.
--Mademoiselle de Mirecourt, puis-je solliciter l'honneur de votre main pour la prochaine danse? demanda-t-il avec une politesse forcée qu'Evelyn trouva plutôt impertinente que respectueuse.
Il eut fallu voir de quelles vives couleurs se couvrit le visage de la jeune femme, et quel air embarrassé et inquiet elle avait lorsqu'elle répondit craintivement qu'elle était engagée. Dans le trouble du moment, elle oublia de mentionner le nom de celui auquel elle avait promis sa main,--personnage, du reste, fort inoffensif,--et Sternfield, concluant que c'était le Colonel Evelyn, quoique celui-ci ne se livrât que rarement, jamais peut-être, aux plaisirs de la danse, lança à sa femme un regard plein de colère, et s'éloigna.
Evelyn ne tarda pas à s'apercevoir que l'esprit d'Antoinette était occupé par des pensées entièrement étrangères au sujet de leur conversation, à la narration pourtant si pleine d'intérêt de son dernier voyage à Québec avec M. de Mirecourt. Ce fut donc presqu'un bonheur pour elle lorsque Madame d'Aulnay s'approcha, et, après avoir dit quelques mots insignifiants au Colonel Evelyn, passa à sa cousine une petite feuille de papier plié sur laquelle étaient écrits quelques mots au crayon et lui dit:
--Voici un mémoire qui t'appartient, Antoinette.
Celle-ci s'empara vivement du papier et le lut rapidement. Ce message était de Sternfield et se lisait comme suit:
"Tu pousses ma patience à bout. Viens de suite me rencontrer dans le boudoir, en haut, car j'ai à te dire des choses que tu dois savoir sans délai. A ton péril refuses ma demande, si tu ôses le faire, mais tu regretteras d'avoir poussé trop loin un homme au désespoir."Ton mari,Audley Sternfield."
"Tu pousses ma patience à bout. Viens de suite me rencontrer dans le boudoir, en haut, car j'ai à te dire des choses que tu dois savoir sans délai. A ton péril refuses ma demande, si tu ôses le faire, mais tu regretteras d'avoir poussé trop loin un homme au désespoir.
"Ton mari,Audley Sternfield."
La teneur de ce billet et l'impudence dont Sternfield faisait preuve en y mettant la signature qui s'y trouvait, convainquit l'infortunée Antoinette que son mari n'était pas d'humeur à patienter, et d'une main tremblante elle mit le petit message en morceaux. Son agitation était si visible, qu'Evelyn ne manqua pas de faire une foule de suppositions sur les causes qui pouvaient l'avoir provoquée, car il avait vu Sternfield remettre la note en question à Madame d'Aulnay qui avait fait mine de décliner la missive, mais qui, à force de menaces, avait fini par se la laisser imposer.
--Quelle liaison secrète peut-il donc exister entre ce beau vilain et cette jeune fille innocente? se demanda-t-il plusieurs fois. Assurément ce ne peut être l'amour, car à part la dénégation formelle qu'elle m'a faite de l'existence de ce sentiment, du moins en ce qui la concerne, sa contenance ne trahissait nullement de l'amour quand il s'est approché d'elle. Eh! bien, je vais exercer sur tout cela une surveillance active afin de lui rendre service et la protéger contre les dangereux artifices de cet homme.
S'apercevant que sa compagne cherchait évidemment à être seule, il lui dit quelques mots indifférents et se retira à l'autre extrémité du salon. Une autre danse commençait, et Antoinette exaspéra singulièrement le danseur auquel elle était engagée, en lui déclarant qu'elle était trop fatiguée pour remplir sa promesse. Profitant de la légère confusion qui ne manque jamais de régner lorsque les danseurs se mettent en place, elle sortit de la chambre, espérant n'avoir pas été vue. En peu de secondes elle fut en haut de l'escalier, et elle entra dans le boudoir où Sternfield l'attendait déjà , et qui, par contraste avec les autres appartements, n'était que faiblement éclairé.
--Tu as daigné faire diligence! dit-il avec sarcasme en lui présentant un siége.
--Que me voulez-vous? demanda-t-elle en plaçant sa main sur son coeur comme pour en arrêter les battements rapides.
--Ne t'ai-je pas déjà avertie, dit-il,--et son front devenait plus sombre à mesure qu'il parlait,--ne t'ai-je pas déjà avertie que je m'occuperais peu de ta froideur, de ton indifférence, et même du dégoût que je pourrais lire sur ta figure; mais que je ne souffrirais pas de te voir, toi ma femme, t'amuser avec d'autres messieurs?
--Toujours la même accusation injuste et sans fondement! Avec qui prétendez-vous que je m'amusais tout-à -l'heure?
--Avec ce dangereux hypocrite, le Colonel Evelyn. N'essaies pas de le nier! continua-t-il impétueusement en poussant vivement le dossier de la chaise. Je vous ai surveillés de très-près; j'ai vu tes regards pleins de douceur, tes couleurs qui variaient sans cesse, ses yeux remplis d'une admiration et d'un amour qu'il ne prenait pas même la peine de déguiser. Malédiction sur lui! Crois-tu donc que je vais supporter tout cela avec soumission?
--Pourquoi me blâmer et m'accuser ainsi continuellement?--Et, en disant cela, elle voulait paraître calme, mais sa respiration irrégulière et oppressée disait éloquemment son agitation.--Si un monsieur vient me parler ou se tient près de moi, je ne puis pas l'envoyer, je ne dois pas lui dire que je suis mariée, que mes pensées et mes sourires n'appartiennent qu'à vous. Puisqu'il en est ainsi, dès demain je laisse cette maison, je vais m'enterrer à la campagne, et j'y resterai jusqu'à ce que vous croyiez convenable de venir me reconnaître pour votre femme. Là , au moins, j'aurai peut-être la paix.
--Oui, pour yflirteravec ton premier amoureux, M. Louis Beauchesne! répondit-il d'un air sombre.
Antoinette pressa plus fort encore sa main sur sa poitrine lorsqu'elle répondit:
--Audley, pensez-vous pouvoir me torturer ainsi sans que ma vie ou ma raison finisse par succomber?
--De grâce, pas de phrases! répondit-il froidement. J'ai peur que Madame d'Aulnay ait trouvé en toi une élève trop habile dans la science qu'elle est si bien qualifiée à enseigner.
Trop abattue pour pouvoir répliquer à cette amère raillerie, Antoinette se cacha le visage avec ses mains.
--Ecoute-moi bien, Antoinette, continua-t-il en changeant tout-à -coup de ton et de manières. Tu me trouves aussi sévère et aussi sombre parce que, de ton côté, tu ne m'as montré que peu d'amour et de sympathie. Dis-moi que tu oublies le passé, et, comme preuve de notre parfaite réconciliation, comme garantie de ma conduite à venir, laisse-moi embrasser ce front orgueilleux qui s'y est jusqu'ici opposé avec tant de dédain. Ne me refuses pas, car, je te le répète, il est dangereux de pousser si loin un homme désespéré.
N'osant pas, ou croyant qu'elle ne pouvait pas lui refuser cette petite concession, elle ne répondit pas. Interprétant favorablement ce silence, il passa son bras autour d'elle, et embrassa plusieurs fois son front et sa soyeuse chevelure.
Tout-à -coup une exclamation à la fois de saisissement et de douleur, brisa le silence qui s'était établi; et Antoinette, se dégageant brusquement des bras qui l'entouraient, aperçut le Colonel Evelyn qui, pâle comme la mort, se tenait sur le seuil de la chambre. Une seconde après, il s'était effacé; et comme Antoinette laissait tomber un regard de reproche sur son mari, elle vit sur la figure de celui-ci un sourire de triomphe moqueur qui avait remplacé la tendresse qui s'y était un instant reposée.
--Je crois, dit-il d'une voix railleuse, que le superbe Colonel Evelyn sera maintenant guéri de son amour par cette bonne leçon. Antoinette, tu pourras désormaisflirteravec lui tant que tu voudras.
Lentement elle se tourna vers son persécuteur, et d'une voix perçante, d'un ton pénétrant:
--Audley Sternfield, dit-elle, vous m'avez fait tout le mal que vous pouviez me faire. Profanant le nom sacré de mari, vous n'avez été pour moi qu'un tyran barbare et sans coeur. Empêché, par de sordides motifs d'intérêt, de reconnaître notre mariage vous avez voulu me dégrader à mes propres yeux et aux yeux des autres. Eh! bien, écoutez-moi: jusqu'au jour où vous viendrez me réclamer pour votre femme devant le monde, je prends la résolution, d'éviter toute entrevue avec vous, sans plus m'occuper de vos menaces que de vos prières, car le désespoir m'a rendue indifférente. Je pars demain pour la campagne, et si vous m'y suivez pour me persécuter davantage, les portes de la maison de mon père vous seront fermées.
--Après cela, oseras-tu encore dire que tu m'aimes? demanda-t-il avec emportement.
--Vous aimer! répéta-t-elle avec un rire amer. Vous aimer! oui, comme le criminel aime l'instrument de son châtiment, comme le forçat aime le compagnon de bagne auquel il est enchaîné pour la vie!
--Silence, ou je ne réponds plus de moi! s'écria-t-il avec une colère qu'il ne pouvait plus arrêter.
--Fi donc! Major Sternfield, dit-elle avec dédain, c'est maintenant à votre tour de prendre des airs de théâtre. Il y a une demi-heure, les paroles que vous venez de proférer m'auraient fait trembler et prendre une attitude suppliante devant vous; mais je vous déclare que la crainte, l'espérance et tous les sentiments sont maintenant étouffés dans mon coeur.
Sternfield la regarda d'un oeil terrible. Elle était là devant lui, calme, fière, ravissante dans sa gracieuse toilette de bal, délicate dans sa beauté d'enfant; mais son front portait l'expression d'une fermeté inébranlable qu'il ne lui avait pas encore connue et qui lui disait qu'elle mettrait rigoureusement à exécution les résolutions qu'elle venait de formuler. Avec une angoisse pleine de colère il reconnut en lui-même que son inconcevable violence lui avait aliéné, peut-être pour toujours, l'amour de cette incomparable jeune fille.
--Qu'il en soit comme tu le désires, Antoinette, s'écria-t-il. Tu as voulu amener cette querelle entre nous, c'est bien; mais rappelle-toi que, dans la prospérité comme dans l'infortune, dans la pauvreté comme dans l'aisance, dans la maladie comme dans la santé, jusqu'à ce que la mort nous sépare, tu es à moi et uniquement à moi!
Malgré son calme et son stoïcisme, elle ne put s'empêcher de tressaillir en entendant ces sinistres paroles. Mais, recouvrant presqu'aussitôt son sang-froid, elle répondit:
--Oh! ne craignez rien, je ne puis jamais l'oublier.... Excusez-moi, mais je dois retourner dans la salle de danse et m'y amuser autant que peut me le permettre l'état de mon esprit.
Ceux qui avaient remarqué la longue absence d'Antoinette et de Sternfield et qui les virent arriver l'un après l'autre dans le salon, jugèrent en eux-mêmes que décidément ils venaient de se faire l'amour, car rien, dans leurs manières, ne laissait soupçonner la singulière entrevue qu'ils venaient d'avoir. Antoinette était pâle et tranquille, mais c'était là l'état où elle se trouvait depuis quelques jours déjà ; Sternfield, de son côté, voltigeait, suivant son habitude, de jolies dames à jolies dames, leur adressant à toutes des paroles qui lui attiraient des sourires et des remerciements.
Ce qu'Antoinette dût souffrir pendant les heures longues et ennuyeuses de la soirée, aucune parole ne saurait l'exprimer. Forcée de parler et de sourire quand son coeur était presque à l'agonie, obligée surtout de mettre ses sentiments à l'abri des regards curieux et scrutateurs, il y eut des moments où elle crut qu'elle allait succomber et laisser tomber le masque.
Quant à Sternfield, qui triomphait dans le complot qu'il avait monté de la compromettre aux yeux du Colonel Evelyn,--complot exécuté au moment où son oeil exercé avait vu s'approcher son officier commandant,--il n'avait pas besoin de grands efforts pour se tenir maître de lui-même. Déterminé à blesser au vif et à faire souffrir sa femme, il porta toutes ses attentions à la jeune demoiselle qu'il avait récemment fait monter dans sa voiture, si bien que l'indignation de Madame d'Aulnay fut grandement excitée.
Regardant tout autour d'elle pour chercher Antoinette, elle l'aperçut assise près d'un guéridon, en frais d'examiner quelques gravures qui s'y trouvaient. Résolue de punir Sternfield, elle appela d'un signe le Colonel Evelyn, et, lui donnant un rouleau de papier, elle lui dit:
--Allez, je vous prie, montrer ces nouvelles gravures à Mademoiselle de Mirecourt, et examinez-les ensemble. Vous me direz ensuite ce que vous en pensez.
Evelyn hésita un moment, comme s'il eut voulu décliner cette commission; mais, en voyant le regard d'étonnement que lui lança Madame d'Aulnay, il prit les gravures, traversa la chambre et alla trouver Antoinette. Ce fut brusquement et froidement qu'il l'aborda:
--Mademoiselle, dit-il, plutôt que de provoquer les questions de Madame d'Aulnay et d'exciter ses soupçons, je vous apporte ces images qu'elle m'a chargé de vous remettre.
--Oh! Colonel Evelyn! balbutia la pauvre Antoinette, quelle opinion devez-vous avoir de moi!
--Je vais vous la dire franchement, répondit-il avec une amertume qu'il s'efforça de déguiser. Mon premier amour m'avait appris à détester votre sexe; vous, mon second amour, vous m'apprenez à le mépriser.Elle, quoiqu'infidèle à mon égard, a été au moins fidèle à celui qui m'avait supplanté; vous, il y a quelques semaines à peine, vous preniez le Ciel à témoin que vous n'aimiez pas Audley Sternfield, et il y a une heure je vous trouve dans les bras de ce même Sternfield qui vous embrassait au front et sur les lèvres!
--Pitié! soyez miséricordieux!--implora-t-elle, les lèvres blêmes et tremblantes.
--Non, Antoinette de Mirecourt, je n'aurai pas de pitié pour vous, car vous n'en avez pas eu pour moi. Sternfield ou d'autres de sa trempe pourraient vous pardonner, car leur amour passe aussi facilement qu'il vient: moi, je ne le puis pas. Ah! jeune fille, vous m'avez fait beaucoup de mal; vous avez détruit le reste de confiance que j'avais dans la foi et la bonté de la femme, vous avez tari en mon coeur les sources de sympathies qui s'y trouvaient, vous avez changé en une affreuse misanthropie le reste de ma triste vie.
--Oh! pardonnez-moi, Colonel Evelyn, pardonnez-moi!
Et la malheureuse enfant crut qu'en ce moment elle aurait volontiers fait le sacrifice de sa vie pour lui avoir épargné la moindre souffrance, la plus légère douleur.
Mais il continua impitoyablement:
--Plus profond est mon amour comparé avec celui des autres hommes, plus grand est mon ressentiment contre celle qui s'est moquée jusqu'au dédain de cet amour. Oh! quel trésor d'affection n'ai je pas prodigué à une idole qui en était indigne!
--J'ai eu tort! reprit-elle. Mais, Colonel Evelyn, coupable dans le sens que vous supposez, je ne le suis pas en réalité. De grand coeur je donnerais dix années de cette misérable existence qui reste devant moi, pour que vous soyiez persuadé de mon innocence; mais au moins j'ai la suprême consolation de savoir que si cette innocence ne peut pas être prouvée en ce monde, il y en a un autre, et un bien meilleur, où vous saurez la reconnaître.
Evelyn regarda pendant un instant ces yeux où brillait la franchise, ce joli front qui respirait la candeur; puis, détournant rapidement les yeux:
--Jeune fille! s'écria-t-il, demandez au Ciel qu'il reprenne ce don fatal qui vous fait paraître si naïve et si candide, car vous causerez le malheur d'autres hommes comme vous aurez causé le mien.
--Et vous ne me direz pas un seul mot de pardon? demanda-t-elle en joignant ses mains et sans s'occuper, dans le désespoir où elle était, qu'on vît son agitation et qu'on en fit des remarques.
--Non. Tous m'avez volé, vous m'avez ruiné: je ne puis pas vous pardonner. Si j'étais sur mon lit de mort, à la veille de paraître devant mon Créateur, ma réponse serait la même. Je vous ai trop aimé pour vous montrer maintenant de la pitié.... Mais, chut!--interrompit-il en interposant sa grande taille entre elle et les autres personnes qui se trouvaient dans la chambre--votre agitation pourrait être remarquée, et on ne saurait à quoi l'attribuer. Ciel! Mademoiselle de Mirecourt, quelle actrice accomplie vous faites! On pourrait croire vraiment que mon approbation ou mon blâme sont pour vous une affaire de vie ou de mort; je m'y laisserais prendre moi-même, si ce n'était la scène dont j'ai été témoin il y à quelques instants dans le boudoir. Oh! rien que cette preuve terrible de votre duplicité n'aurait jamais pu ouvrir mes yeux. Maintenant, adieu! Espérons que nos chemins dans la vie ne se rencontrent plus jamais. Vous entendrez peut-être dire que Cecil Evelyn est plus misanthrope que jamais, plus égoïste et plus tristement inaccessible à tout sentiment de bienveillance ou de société; mais vous, qui en connaîtrez la cause, vous n'aurez pas lieu de vous en étonner.
Il s'inclina, et quelques instants après il laissait la maison.
Frappée au coeur, Antoinette était restée à la place où il l'avait laissée, et elle se demandait si jamais coeur de femme avait supporté autant de douleurs que le sien, quand Sternfield, qui avait dansé etflirtétout le temps dans une chambre adjacente, vint la trouver.
La regardant attentivement en face:
--Antoinette! dit-il, tu parais triste et malade?
--Vous ne vous attendez pas, j'espère, à ce que je sois gaie ou en bonne santé.
--Peut-être es-tu fâchée contre moi de ce que je me suis si bien amusé avec cette petite Eloïse aux jolis yeux noirs.
--Je ne l'ai pas même remarqué, répondit-elle d'un air fatigué.
Sternfield se mordit les lèvres de dépit. Une aussi entière indifférence n'était pas précisément ce qu'il avait cherché ni désiré. Aussi, ce fut avec impatience qu'il reprit:
--Peut-être es-tu mue à présent par des inquiétudes ou des intérêts plus puissants?
--Ah! je n'ai plus rien à espérer ni à craindre.
--Dis-moi, es-tu sérieuse dans ton projet de retourner de suite à la campagne, ou bien n'est-ce qu'une simple menace?
--Je pars demain.
--Alors dois-je te dire adieu ce soir, ou bien revenir demain matin?
--Comme vous voudrez, je crois cependant qu'il serait préférable que vous me fassiez vos adieux ce soir.
--Tu es une épouse aimante et dévouée! Antoinette.
--Je suis ce que vous m'avez faite, répondit-elle avec calme et avec froideur.
--Eh! bien, puisque tu le désires, bonne nuit! répliqua-t-il brusquement et avec colère. Je ne t'infligerai plus le supplice de ma présence.
Il la laissa, et Antoinette, pensant qu'elle avait assez souffert et qu'elle s'était assez contenue pour ce soir-là , sortit doucement du salon.
La petite chambre qu'elle habitait, avec ses feux pétillants, ses bougies de cire, sa couche d'aisance, avait une apparence agréable et semblait bien propre à reposer de toutes les fatigues; mais avec quel lourd chagrin Antoinette y entra! Après en avoir fermé la porte, elle se laissa tomber dans le fauteuil, espérant que les larmes viendraient à son secours; mais ce grand soulagement lui fut refusé, et elle se mit à repasser dans sa mémoire chaque détail pénible, chaque circonstance douloureuse qui pouvaient ajouter au poids de son chagrin.
Une heure s'écoula. Après le départ de tous les invités jusqu'au dernier, Madame d'Aulnay, selon son habitude, monta à la chambre de sa cousine pour lui souhaiter une bonne nuit.
Antoinette paraissait singulièrement malade, mais elle était si calme et si tranquille que Madame d'Aulnay, en entrant, n'en eut pas la moindre inquiétude.
--Te couches-tu, ma chère? demanda-t-elle. Tu devrais te mettre au lit de suite.
--Je dois tout d'abord te dire, Lucille, que je retourne à Valmont demain.
--Hein! et pourquoi? Aurais-tu par hasard reçu des lettres de rappel?
--Non, mais j'ai décidé de m'en retourner.
--C'est incroyable. Mais, au moins, quel motif, quelle raison as-tu?
--J'ai le coeur triste et malade, Lucille, et j'ai besoin d'un repos absolu.
--Tu es malade, mon enfant! j'ai lieu de le craindre.... Tu parais être malheureuse depuis quelque temps, et deux ou trois personnes l'ont remarqué ce soir. Ah! ma pauvre cousine! j'ai peur que tu sois bien misérable.
Et elle examinait la physionomie d'Antoinette qui portait en effet l'empreinte d'une grande douleur.
--Oui, je suis bien malheureuse.
--Et je ne dois pas t'en demander la cause: je suppose que c'est en grande partie ce vilain Sternfield.
--Je vais te le dire en un seul mot. Tu étais présente lorsque ces paroles sacrées ont été prononcées: "Que l'homme ne sépare jamais ce que Dieu a uni!" Comprends-tu maintenant, Lucille? Le triste passé ne peut pas être changé, il est irrévocable!
--Hélas! le regrettes-tu réellement à ce point? Je crois que tu dois me détester en même temps, quoique, à vrai dire, j'aie agi pour le mieux.
--Ah! non, je ne te déteste pas, je ne te fais pas de reproches; mais ce fut une époque bien fatale que celle où j'entrai dans cette maison agréable et hospitalière.
--Dis-moi ce que t'a dit ou fait Audley pour te mettre dans une situation d'esprit aussi désespérée.
--Il serait douloureux et inutile pour moi de te donner d'autres détails que ceux que tu connais déjà ; mais j'ai été bien douloureusement éprouvée.
--Oh! quant à cela, ma chère enfant, c'est le lot de toutes les femmes mariées. Voici par exemple André qui se met quelques fois dans des fureurs extrêmes à propos de rien, pour un dîner qu'on a retardé, et d'autres fois pour des pointes, des sarcasmes qu'il reçoit.
Antoinette sourit, mais d'un sourire étrange et plein d'amertume.
--Si, répondit-elle, Audley Sternfield ne me donnait pas de plus grandes causes de chagrins que M. d'Aulnay t'en a données, je ne regretterais pas autant que notre union soit irrévocable.
--Mais, pour en revenir à la résolution que tu as prise récemment, que gagnerais-tu, chère, en retournant à la monotonie de la vie de campagne plus tôt que tu aurais pu t'en exempter? Ici, au moins, tu as quelques attractions, quelques amusements.
--Comprends-tu parmi ces derniers les persécutions que Sternfield m'inflige journellement?
--Mais il te persécutera à Valmont aussi bien qu'ici. Tu te rappelles ce qu'il a voulu faire pendant que tu y étais?
--Oui, mais je suis devenue plus endurcie que j'étais alors, plus indifférente sur les conséquences que pourrait avoir une pareille escapade; je crois, d'ailleurs, que, dans son propre intérêt, il n'essaiera pas de trop m'éprouver.
--Comme de raison, Antoinette, si tu es décidée à partir, je n'ai plus rien à ajouter; mais, est-ce que tu n'es pas d'opinion qu'il vaudrait mieux braver la colère de ton père, quelle que terrible qu'elle serait d'abord, et lui faire connaître de suite votre mariage?
--Cela ne conviendrait pas du tout au Major Sternfield! répondit Antoinette en faisant entendre un rire forcé qui fit tressaillir sa cousine. Il m'a déclaré qu'il "ne pouvait se donner le luxe d'une épouse sans dot," après m'avoir fait engager sous serment de ne pas divulguer notre mariage jusqu'à ce qu'il m'en donne l'autorisation, ce qui sera probablement au dix-huitième anniversaire de ma naissance, alors que je dois entrer en possession de la fortune de ma pauvre mère.
--Il calcule avec autant de justesse que d'habileté! répliqua sarcastiquement Madame d'Aulnay; mais dis-moi, pauvre cousine, aimerais-tu que je dise tout à ton père moi-même au lieu d'attendre le bon plaisir de ce mari temporiseur? Je m'occupe fort peu, quant à moi, de la promesse qu'il m'a frauduleusement arrachée.
Antoinette frémit.
--Oh! non, dit-elle; je commence à envisager avec terreur l'époque à laquelle il doit me réclamer. Laisse-moi jouir, aussi longtemps qu'il me le permettra, de l'amour de mon pauvre père et de ma chère liberté.
--Antoinette, pardonne-moi! s'écria Madame d'Aulnay en portant ses bras autour du cou de sa cousine et en fondant en larmes. Combien mes mauvais conseils ont contribué à jeter la misère sur ta jeune existence! Que ne donnerais-je pas, maintenant, pour réparer le mal que j'ai fait! Que je le déteste cet être infâme!
--Assez, Lucille, je suis malade, épuisée; laisse-moi prendre un peu de repos.
Après mille protestations larmoyantes et des caresses sans fin, Madame d'Aulnay la quitta, non pour la laisser reposer, car la pauvre enfant passa la nuit sans sommeil et dans un état pitoyable.
Le lendemain, malgré la maladie dont elle souffrait, Antoinette persista dans sa résolution, et partit.
En passant devant l'église paroissiale, qui n'était pas alors le grand et massif édifice d'aujourd'hui, mais un vieux temple construit en pierre solide, situé presqu'au centre de la Place d'Armes5, elle ordonna au cocher d'arrêter et mit pied à terre pour un moment.
Note 5:(retour)L'église en question, qui remplaçait le premier temple en bois dans lequel nos ancêtres célébraient le culte, fut bâtie en 1672, et occupait, comme nous venons de le dire, une partie de la Place-d'Armes; elle était érigée en travers de la rue Notre-Dame qu'elle divisait en deux parties presque égales, obligeant ainsi les passants à faire le demi-tour de l'édifice pour traverser d'un côté à l'autre de la rue. Le cimetière qui lui était contigu occupait l'espace où se trouve l'église paroissiale actuelle, ainsi que plusieurs autres parties de la Place-d'Armes.--Note de l'auteur.
Elle sortit du temple quelques minutes après, fortifiée par la communion intime qu'elle venait d'avoir avec son Créateur. Elle s'arrêta à quelques pas de là et regarda avec mélancolie les nombreuses tombes qui l'environnaient; malgré le triste aspect du cimetière, encore recouvert, en quelques endroits, du blanc manteau de l'hiver, et offrant, ailleurs, l'apparence de l'approche du printemps, un souhait, ou plutôt une prière s'échappa du fond de son âme: elle demanda au Ciel que le paisible sommeil de la mort lui fût accordé avant la venue de l'époque redoutée où Sternfield devait la réclamer pour sa femme.
Comme elle remontait en voiture, elle aperçut le Colonel Evelyn qui s'approchait; mais il passa près d'elle en lui faisant seulement un salut, respectueux il est vrai, mais plein de froideur. Plus loin, elle rencontra quelques-unes des personnes qu'elle avait souvent vues chez sa cousine et qui la saluèrent avec un respect réel, car elle était pour tous une favorite. Mais quand elle fut passée, ses amis ne manquèrent pas de faire des remarques sur l'altération de ses traits, se demandant avec étonnement si la beauté des Canadiennes se flétrissait aussi rapidement que la sienne.