XXVIII.

Dans la joie qui accueillit l'arrivée d'Antoinette à Valmont, on ne songea nullement à lui demander la raison de ce retour aussi brusque qu'inattendu, et ce fut avec un vif sentiment de satisfaction qu'elle se retrouva dans la calme atmosphère de la maison paternelle.

Madame Gérard s'aperçut bien que son élève était revenue désillusionnée et lassée, mais elle ne fit aucun effort direct pour obtenir des confidences et se contenta de l'environner de marques d'affection qu'Antoinette, loin d'éviter et de refuser, comme elle avait fait quelque temps auparavant, acceptait avec empressement et semblait presque rechercher.

La jeune fille faisait, en effet, tout ce que son excellente gouvernante souhaitait: elle lisait, étudiait, travaillait et se promenait. Plus de rêveries solitaires, plus d'après-midi consacrés à de mystérieuses correspondances; elle recevait encore, il est vrai, des lettres de la ville, mais ces lettres n'étaient pas aussi fréquentes, ni aussi longues que celles d'autrefois, et leur réception n'occasionnait plus de pleurs ni de maux de tête. Il y eut même des moments où la digne gouvernante fut épouvantée de cette soumission passive, de cette obéissance apathique, tant elles semblaient tenir du désespoir. Cette pensée la frappa surtout un soir qu'assise avec la jeune fille à une fenêtre ouverte, elles admiraient ensemble les feux mourants du soleil couchant, et écoutaient les notes suaves du plus doux des chantres de nos bois, le rossignol.

--Madame Gérard, demanda tout-à-coup Antoinette d'une voix mélancolique, maman a dû mourir jeune, n'est ce pas?

--- Oui, mon enfant. Elle s'est mariée à dix-huit ans et est morte le vingtième anniversaire de sa naissance, en te laissant âgée d'un an.

--Et elle a succombé, n'est-il pas vrai, à une affection de poitrine?

--Je crois que oui,--répondit en hésitant la gouvernante qui n'aimait pas la tournure que prenait la conversation.

--A vingt ans! se dit à elle-même Antoinette: c'est trop long. Oh! Madame Gérard, priez Dieu pour que je ne vive pas jusqu'à ma dix-huitième année.

Madame Gérard tressaillit et examina attentivement la figure de sa pupille.

--Ce serait espérer trop tôt la couronne, dit-elle tranquillement. Dieu peut exiger que tu portes ta croix, quelle qu'elle soit, plus longtemps que cela.

--Mais elle est si lourde! soupira la jeune fille en se parlant plutôt à elle-même qu'à son amie.

--Celui qui te l'a envoyée, te donnera la grâce et la force de la porter.

--Mais Il ne me l'a pas envoyée! dit Antoinette avec une vive émotion: c'est moi qui, dans mon aveugle folie, l'ai cherchée et trouvée.

--Porte-la néanmoins avec un courage chrétien, mon enfant, et ta récompense n'en sera que plus grande. Ah! Antoinette, je ne cherche pas à pénétrer tes secrets, ils sont sacrés pour moi; mais tout ce que je demande, c'est que tu ne mettes ton espoir qu'en Dieu seul.

--Vous parlez de secrets; ah! toute jeune que je sois, j'en ai un bien terrible, un secret dont le poids m'écrase, et j'ai été assez étourdie, assez insensée, pour jurer sur un signe qui m'est doublement sacré--et elle montrait la petite croix d'or suspendue à son cou--que je ne le révélerai jamais, à moins d'en avoir la permission. Sans cela, bonne et fidèle amie, je vous aurais tout dit avant aujourd'hui.

--Merci! merci! chère enfant. Que je suis heureuse de savoir que ton silence est le résultat de la nécessité et non d'un manque de foi et de confiance en ta vieille amie. Loin de moi la plus légère pensée de t'induire à briser la promesse que tu as faite aussi solennellement, mais pardonne-moi si je te dis de te mettre en garde contre ceux qui t'ont arraché cette promesse; quels que chers qu'ils se soient rendus à tes yeux, quelles que soient leurs bonnes et nobles qualités, méfies-toi d'eux, car ce n'est pas dans ton intérêt, mais dans le leur, qu'ils t'ont engagée d'une manière aussi formelle.

Quelques soirs après cette conversation, Antoinette, extraordinairement préoccupée, entrait dans le boudoir où elle avait l'habitude de se rencontrer avec Madame Gérard; mais celle-ci n'y était pas. Elle apprit que sa gouvernante souffrait d'un violent mal de tête et qu'elle s'était retirée dans sa chambre. Elle alla l'y trouver; mais, s'apercevant que l'invalide avait besoin de repos et de tranquillité, elle lui souhaita une bonne nuit et retourna dans le boudoir.

Cette chambre était déserte; mais les rayons de la lune qui s'y déversaient en flots argentés, donnaient au plancher et aux meubles une beauté fantastique.

--Avez-vous besoin de bougies, Mademoiselle? demanda une servante qui entrait pour fermer les fenêtres et tirer les rideaux.

--Non, je vais rester pendant quelque temps encore à la fenêtre. Est-ce que François s'attend à ce que M. de Mirecourt soit de retour ce soir?

--Il n'en est pas certain, Mademoiselle. Les chemins sont quelque peu mauvais par suite des dernières pluies, et c'est un voyage de plus de trente milles.

La domestique se retira, et Antoinette s'assit près d'une fenêtre ouverte par laquelle le souffle embaumé des résédas et des mignonettes arrivait jusqu'à elle, et ajoutait un nouveau charme à la tranquille splendeur de cette belle nuit d'été. Bientôt les pensées de la jeune fille reprirent le caractère de tristesse qu'elles avaient lorsqu'elle se trouvait seule, et le douloureux souvenir du Colonel Evelyn, de Madame d'Aulnay, et, le plus amer de tous, celui de l'indigne Major Sternfield se réveillèrent dans son esprit. Tout-à-coup, elle fit un soubresaut de terreur: elle venait d'entendre son nom doucement prononcé, à ne pas s'y tromper, par la voix bien connue d'Audley lui même.

--Ce doit être une illusion, se dit-elle en essayant de se rassurer, car elle était devenue tremblante. Peut-être est-ce le murmure du vent.

Ah! encore! Cette fois, ce n'était plus un jeu de son imagination; le mot "Antoinette" prononcé d'une voix claire et douce vint frapper son oreille. S'élançant à la fenêtre, elle plongea au-dehors son regard perçant, et, à travers les branches des acacias qui s'étendaient jusqu'à la maison, elle aperçut une personne à haute taille. Mais, assurément, cet individu caché par un manteau disgracieux et un grand chapeau rabattu ne pouvait être Audley Sternfield, ce type du dandysme élégant. Cependant, le souvenir de ce dont il l'avait menacée, de venir sous un déguisement à Valmont, traversant son esprit, elle n'eut pas de doute sur l'identité du mystérieux personnage qu'elle apercevait à quelques pas devant elle. Se penchant donc en avant:

--Oh! Audley, qu'est-ce qui vous amène donc ici! demanda-t-elle d'une voix mesurée mais agitée.

--Ce qui m'amène ici! est-ce là la seule réception que tu as à me faire? répondit-il rapidement et d'un ton où perçait la colère. Te proposes-tu de sortir ou de condescendre seulement à me parler du haut de cette fenêtre, comme si j'étais un laquais?

--Que le ciel m'éclaire! se dit-elle. Que faire? Si je le fais entrer et que mon père le trouve ici, dans ce travestissement, quelles fatales conséquences ne pourrait-il pas en résulter! et si je sors à la sourdine pour le rencontrer, je m'expose à être découverte, mal jugée, condamnée!

--As-tu décidé quelle bien-venue tu dois m'accorder?

Et la voix, plus forte, moins prudente, indiquait clairement que la patience du Major cédait rapidement.

--Pas de bruit! dit-elle; je vais vous rejoindre dans un instant.

Puis, ouvrant la porte vitrée qui donnait sur le balcon, elle se trouva aussitôt près de Sternfield. Se dégageant froidement de son embrassement, elle demanda encore une fois:

--Audley, dites-moi ce qui vous amène ici.

--Es-tu bien un être humain comme les autres, Antoinette, ou n'es-tu pas plutôt faite de marbre? répondit-il impétueusement. Après une longue et pénible séparation, tu me demandes à moi, ton fiancé, ton mari, ce qui m'amène ici!

--Oui, êtes-vous venu me reconnaître publiquement pour votre femme? continua-t-elle d'un ton bref.

--Pas encore, pas à présent--et son accent trahissait quelque chose comme de l'embarras:--tu en sais la raison.

--Oh! je la connais, Major Sternfield et sans doute vous trouvez que c'est une raison suffisante, un motif tout-puissant. Il peut en être ainsi; mais pour Dieu! ne me parlez plus, après cela, de votre amour: ce serait une sanglante ironie. Si, pour des considérations d'argent et de prudence, vous pouvez attendre des mois, des années peut-être, pour me réclamer pour votre femme, votre amour n'est pas si ardent que vous ne puissiez aussi me faire grâce de vos visites qui ne peuvent m'apporter autre chose que des contrariétés et de la peine.

--Tu es sans pitié, Antoinette! dit-il confondu par la manière ferme et franche avec laquelle sa jeune femme, naguère si timide, lui parlait maintenant.

--Prêtez-moi un moment d'attention, Audley. Vous m'avez enlevé presque tout ce qui m'était cher sur la terre: ma liberté, mon bonheur, l'approbation de ma conscience. Il ne me reste plus que ma réputation, mais ce bien, ni vos conseils, ni vos menaces ne me feront risquer de le compromettre par des têtes-à-têtes secrets avec vous. Si votre amour est si immense,--ici la voix d'Antoinette atteignit les dernières limites du sarcasme,--que vous ne puissiez vivre sans me voir de temps à autre, venez à la maison ouvertement, en votre qualité de gentilhomme, et non pas déguisé comme vous l'êtes ce soir.

--Oui, pour que ton père m'en chasse et amène ainsi une crise telle qu'une entière explication et la reconnaissance de notre mariage deviennent inévitables. Non, cela ne me va pas autant qu'il te convient. Mais, laisse-moi te féliciter sur ton tact: tu deviens véritablement diplomate, Antoinette.

Sans paraître remarquer la raillerie contenue dans ces dernières paroles, elle reprit:

--Avez-vous encore quelque chose à me dire? car il faut que je rentre dans la maison; j'attends mon père ce soir, peut-être même va-t-il arriver d'un moment à l'autre.

--Il n'y a pas de crainte à avoir sur ce point. Dans l'espèce d'auberge où je me suis arrêté hier soir, on m'a dit qu'il était absent et que probablement il ne reviendrait pas avant demain, en raison des mauvais chemins.

--Croyez-moi, vous faites erreur, il peut être ici ce soir. Dans tous les cas, nous nous sommes dit tout ce que nous avions à nous dire; je n'ai pas de phrases mielleuses à prononcer et si vous en avez pour moi, elles ne seraient que bien malvenues. Ainsi....

--Ne crains-tu pas de faire un compte terrible pour un jour à venir? interrompit-il d'une voix menaçante. Crois-tu donc que les outrages et le fier dédain d'Antoinette de Mirecourt ne pourront pas être rappelés, plus tard, à Madame Audley Sternfield?

--Très-probablement: j'en ai eu assez, Audley, pour croire que vous n'épargnerez pas plus votre femme que vous avez épargné votre fiancée; mais je ne pense pas que, dans aucun cas, vous puissiez me rendre plus malheureuse, plus misérable que je le suis maintenant.

Il sourit, mais d'un sourire amer et plein de signification, que la frêle jeune femme heureusement ne put voir, grâce aux acacias qui projetaient leur ombre sur son mari, car ce sourire l'aurait poursuivie longtemps après.

--Eh! bien, il est à espérer qu'il n'en sera pas ainsi; mais tu n'as qu'une bien petite idée des déboires de la vie, jeune fille: ta barque, jusqu'ici, n'a vogué que sur les eaux tranquilles d'une mer calme; mais elle pourrait bien rencontrer des écueils et des tempêtes tels, que tu n'en as jamais rêvés de semblables.... Te proposes-tu de revenir à la ville prochainement?

--Non, je n'irai pas tant que je pourrai m'en dispenser: j'y ai trop souffert durant ma dernière promenade. Ici je mène une vie aussi tranquille, aussi retirée, que vous puissiez le désirer: je sors rarement, ne reçois que peu de visites et suis presque toujours avec ma gouvernante. Croyez-moi, pour notre repos mutuel, il vaut mieux que vous me laissiez en paix: que cette visite, Audley soit votre dernière.

--Elle devra l'être certainement, car la réception que tu viens de me faire n'est pas de nature à m'encourager à la renouveler; mais je ne fais aucune promesse imprudente, dans le cas où je serais tenté de manquer à ma parole.

--Silence! s'écria tout-à-coup Antoinette en pressant fortement le bras de son mari. Mon père est arrivé: n'entendez-vous pas les voix, le bruit?

Un moment après, des lumières brillaient aux fenêtres du salon, et la voix de M. de Mirecourt qui appelait sa fille, se faisait entendre.

--Oh! nous allons être découverts: il vient de ce côté-ci,--dit la jeune femme, saisie de terreur.

--Vas en avant à sa rencontre, folle enfant: il ne soupçonnera rien.

Doucement, avec hésitation, Antoinette s'avança dans les rayons de lumière que jetait la lune; et si la confiance de M. de Mirecourt en sa fille n'eut pas été aussi illimitée, si seulement ses soupçons avaient été auparavant excités d'une manière ou d'une autre, il n'aurait pu manquer de remarquer la singularité de ses manières. Heureusement, cependant, il était dans une veine de bonne humeur; il la plaisanta sur son amour sentimental pour les rêves au clair de la lune, et demanda ensuite à voir Madame Gérard, ce qui fournit à Antoinette un sujet sur lequel elle pouvait parler sans trahir son trouble.

Sternfield resta dans sa cachette jusqu'à ce que le père et la fille fussent rentrés dans la maison. S'avançant alors plus près de la fenêtre qui était restée ouverte, mais se tenant toujours dans la pénombre des arbres:

--Je la croyais meilleure actrice! se dit-il après un moment. Comment se fait-il que son père n'ait pas de soupçons? Elle n'est qu'une enfant après tout, et cependant comme elle a bien su me tenir en échec!--et sa figure s'assombrit à cette pensée.--Est-ce que je l'aime, oui ou non! Parfois, lorsque sa rare beauté, sa grâce merveilleuse se présentent à mon esprit, je la crois une créature digne d'être adorée; parfois encore, lorsque je la vois faire preuve de cette inexorable fermeté, de cette volonté de fer qui jure si étrangement avec sa douceur naturelle et avec l'amabilité caractéristique de son sexe, je me sens bien près de la haïr. Et cependant, il y a dans sa froideur même un charme capricieux qui me plaît, en songeant qu'un jour elle sera à moi; mais je ne puis m'aventurer à forcer cette époque, quand bien même mon amour serait dix fois plus ardent qu'il n'est. Mes pertes au jeu me gênent autant que notre mariage secret l'enchaîne, elle. Je crois vraiment que je l'aime plus maintenant que lorsque je l'ai épousée.... Je suis curieux de voir si elle va s'aventurer à sortir encore ce soir; je dois attendre pour en juger. Ah! j'ai maladroitement gâté les choses, en laissant s'éteindre aussi complètement l'amour qu'elle avait pour moi; je dois maintenant tenter un autre moyen pour le faire revenir dans son coeur.

Les lumières passèrent bientôt dans la chambre principale: M. de Mirecourt était sur le point de procéder à ce que, selon les usages du temps, on appelait prendre un souper très-tard. Tout-à-coup, le bruit d'une porte que l'on ouvrait et refermait, suivi presqu'aussitôt par le léger frôlement d'une robe, vint frapper l'oreille de Sternfield. Oui, c'était ce qu'il attendait: Antoinette était revenue, et, se penchant à la fenêtre:

--Audley, dit-elle rapidement, êtes-vous encore ici?

--Crois-tu donc que j'aurais pu partir sans un mot d'adieu de ta part? répondit-il avec douceur et même sur un ton de reproche.

--Je suis venue vous dire bonsoir. Sans doute vous partez demain, n'est-ce pas?

Et la voix de la jeune femme disait clairement à quelle inquiétude elle était en proie.

--Oui, puisque tu parais le désirer aussi vivement.

--Oh! merci, merci! Vous ne pouvez vous figurer la crainte que j'ai qu'il se fasse une scène entre vous et mon père.

--Ta santé n'est-elle pas meilleure depuis que tu es revenue à la campagne? demanda-t-il avec une inquiétude réelle cette fois.

--Non; cependant, je n'éprouve aucune souffrance, que de la faiblesse seulement.

Une crainte soudaine s'éleva dans l'esprit de Sternfield en se rappelant combien Antoinette était maintenant différente de la jeune fille rayonnante de santé qu'il avait rencontrée naguère dans les salons de Madame d'Aulnay. Que faire si la mort lui enlevait sa fiancée avant le temps où il se proposait de la réclamer pour sa femme! Il avait entendu dire que la mère d'Antoinette était morte bien jeune de consomption et que sa fille lui ressemblait beaucoup dans sa délicate beauté, mais il n'avait accordé, dans le temps, qu'une bien faible attention à cette rumeur qui lui revint en ce moment avec une nouvelle force à l'esprit; il prit en lui-même, la ferme détermination de lui épargner les scènes orageuses, les horribles persécutions dont il l'avait abreuvée jusque-là et qui, pensa-t-il, avaient singulièrement affecté la santé de son corps et ruiné son bonheur. Sous l'empire de cette tardive résolution:

--Comme je sais, dit-il, que ma présence à Valmont est pour toi un sujet d'inquiétude, je vais partir dès la pointe du jour. Je ne chercherai pas à te revoir, de crainte que nous soyons découverts. Ainsi, je vais te faire de suite mes adieux.

Elle se pencha davantage et étendit sa main qui était brûlante: le militaire éprouva comme un remords quand il y appuya ses lèvres.

--Si tu désires me voir, dit-il, écris-moi un mot. Jusque-là, je ne viendrai plus te troubler.

--Que Dieu vous bénisse, Audley!--soupira-t-elle en balbutiant, car la douceur extraordinaire dont son mari venait de faire preuve l'avait singulièrement touchée.--Je vous écrirai souvent, et je vais vivre aussi tranquille que vous puissiez le désirer.

En un moment, il avait sauté sur le petit balcon, et était aux côtés d'Antoinette. Un embrassement ardent, passionné, et il partit aussi rapidement, aussi silencieusement qu'il était venu.

Quelques minutes après, Antoinette était de retour dans la salle à dîner pour surveiller le service de la table; et M. de Mirecourt, remarquant le vif incarnat de ses traits, demandait en riant: "Où elle avait volé le fard qui recouvrait son visage?"

L'été avait fait place à l'automne, non pas à l'automne des autres pays avec son ciel de plomb et ses feuillages flétris, mais à notre glorieux automne canadien avec son atmosphère d'or, ses bois magnifiques et ses splendides forêts.

Avez-vous jamais remarqué, lecteurs, combien est merveilleux le changement qu'opère dans notre nature la première gelée sérieuse de l'automne? La veille, vous vous êtes couchés après avoir jeté un regard d'adieu sur les vertes collines et les bois d'émeraude; à votre réveil, vous trouvez la terre et le désert recouverts d'une couleur nouvelle. Ici, le riche incarnat de l'érable brûlé par le soleil contraste avec le jaune pâle et délicat du bouleau; là, les feuilles tremblantes et argentées du peuplier avec le safran du grand sycomore; plus loin, les baies cramoisies du chêne et les vignes somptueusement teintes qui ont un éclat encore plus vif sur le fond sombre des sapins et des tamarets. Ah! si jamais la beauté semble sourire délicieusement avant de se faner pour toujours, c'est bien dans le feuillage de nos forêts d'automne.

Antoinette était assise à sa fenêtre, contemplant avec mélancolie la scène magnifique qui se déroulait devant elle. Des coussins amoncelés sur sa chaise, une petite fiole et un verre placés à côté d'elle, et surtout la douloureuse délicatesse de son apparence, disaient qu'elle était invalide. Près d'elle était Madame Gérard qui demanda tout-à-coup:

--Veux-tu savoir ce que le Docteur Le Bourdais a dit, chère enfant?

Une ombre de sourire et une légère inclinaison de tête furent la seule réponse à cette question.

--Eh! bien, il a déclaré que tes poumons sont parfaitement sains, et que tout ce dont tu as besoin, c'est de la distraction et d'un peu de plaisir. Il trouve que la vie que tu mènes ici est trop monotone et trop tranquille pour l'état actuel du ta santé, et il recommande une promenade immédiate à la ville.

--En ville! répéta Antoinette d'un air consterné: ah! c'est bien le pire conseil qu'il pouvait donner. Non, je ne laisserai pas cette maison: ici, au moins, j'ai le repos et la paix, tout ce que je puis désirer ou espérer sur la terre.

--Ma bien chère Antoinette, il faut que tu partes, puisque cela a été jugé nécessaire dans l'intérêt de ta santé. D'ailleurs, tu ne resteras à Montréal que quelques semaines, juste assez de temps pour satisfaire les désirs du Dr. Le Bourdais et l'inquiétude sans cesse croissante de ton père.

Trop docile ou trop faible pour résister longtemps, la jeune femme eut bientôt cédé, et huit jours après, elle était assise dans le salon de Madame d'Aulnay et subissait, comme une enfant obéissante, les félicitations et les caresses de sa cousine qui se réjouissait cordialement de son arrivée.

--Quel bonheur de t'avoir encore avec nous, chère Antoinette, dit-elle. Je suis déterminée à ce que tu t'amuses bien.

--Nos idées de plaisir sont maintenant bien différentes, Lucille, et tu ne dois pas oublier qu'étant en convalescence, j'ai besoin de repos et je dois me coucher de bonne heure.

--Non pas, enfant. Tu as pris l'habitude d'une tristesse mortelle dans ton sombre Manoir, il te faut maintenait un peu de gaieté pour te remettre en bonne santé. Est-ce que le médecin ne t'a pas dit la même chose?

--Pas précisément: il a déclaré que ma maladie déjouait son art, qu'il ne pouvait parvenir à remonter à son origine, et qu'en désespoir de cause, il ordonnait un changement d'air pour voir quel effet en résultera. Chère Lucille, veuilles bien te rappeler à quelles conditions je suis ici.

--Oh! oui, je me rappelle t'avoir étourdiment promis de te laisser aussi isolée, aussi solitaire que tu le désirerais; aussi, je suppose que je vais respecter ma promesse, pendant quelque temps au moins. Sans doute tu feras une exception en faveur de Sternfield?

Une légère rougeur couvrit le front de la jeune fille lorsqu'elle répondit:

--Non, je ne dois pas refuser de le voir.

--Aussi bien, c'est ce que tu as de mieux à faire. Ses visites te serviront à le surveiller de plus près.

Antoinette leva sur sa cousine un regard de douloureuse curiosité, à ces mots.

--Peut-être, continua Lucille, ne devrais-je pas te dire cela, mais tu l'apprendrais plus brusquement ailleurs: eh! bien, on dit qu'il mène depuis quelque temps une vie très-volage.

L'inquiétude qui se lisait dans les yeux d'Antoinette augmentait d'intensité.

--Oui, ajouta Lucille, sans parler de fautes encore plus impardonnables et que je m'abstiendrai de mentionner, il parait qu'il est devenu un joueur fieffé: on dit que ses pertes sont énormes. C'est probablement sa complète séparation de toi qui l'a ainsi jeté dans le désespoir.

Antoinette soupira--un long et profond soupir. Oh! comme l'avenir pour elle s'assombrissait tous les jours davantage. Le joueur insouciant, le libertin prodigue dont les fautes servaient de pâture aux cancans de tout le monde, était le compagnon de sa vie, son mari à elle; et elle n'attendait que sa volonté, qu'un mot de lui pour laisser les tendres amis de son enfance, son heureuse demeure, peut-être son pays natal, et le suivre lui et sa fortune ruinée. Il lui restait cependant une suprême espérance: sa santé qui déclinait tous les jours; et ce fut avec de vives palpitations de coeur qu'elle se rappela que la mort pourrait la sauver d'une union dont elle entrevoyait la consommation avec une terreur inexprimable.

--Je n'ai aucun doute, continua Madame d'Aulnay, qu'Audley se réformera quand votre mariage sera connu publiquement, et il fera probablement un excellent mari.

--Silence! silence! implora Antoinette, torturée presqu'au-delà de ses forces par les remarques mal-avisées de sa cousine.

--Certainement, chère enfant; je n'insisterai plus sur ce sujet, puisqu'il te cause de la peine. Parlons d'un autre caractère bien différent, du Colonel Evelyn: il faut que tu saches qu'il est devenu le misanthrope le plus sombre, le sauvage le plus prononcé que tu puisses imaginer. Aux différentes invitations que je lui ai envoyées, après ton départ de la ville, il m'a fait parvenir les refus les plus courts et les plus formels possibles; il n'a pas même eu la politesse de me faire ensuite des visites: comme les pécheurs dont parle St. Paul, le dernier état de cet homme est pire que le premier.... Ah! voici que j'entends le bruit d'une voiture à la porte: c'est Sternfield: j'avais bien pensé qu'il ne serait pas longtemps sans venir te présenter ses devoirs.... Mais, je vais aller en haut pour un instant; je reviens de suite.

Quels qu'eussent été le récent genre de vie de Sternfield, ses fautes ou ses torts, il n'en paraissait rien, quand il entra, sur ses traits gais et insouciants; et en franchissant le seuil de la porte, il offrit un contraste si frappant avec la délicate jeune fille, que celle-ci ne put s'empêcher de penser avec angoisse qu'elle seule portait le fardeau de leur faute mutuelle.

Avec son beau sourire d'autrefois, il se laissa glisser sur l'ottoman aux pieds de sa femme.

--Ainsi, ma petite Antoinette, ils t'ont envoyée à Montréal pour te rétablir, dit-il. C'est bien ce qu'ils pouvaient faire de mieux, car la tristesse qui règne là-bas à Valmont est plus que suffisante pour détruire en moins de six mois la plus robuste constitution.

--Je n'ai jamais trouvé Valmont triste, Audley; j'y suis née, j'y ai été élevée, et elle m'est chère au delà de tout ce que je puis dire.

--Quant à cela, il en est de même pour l'Esquimau vis-à-vis, des terres stériles qu'il habite; mais tu avoueras que je ne suis pas allé souvent te déranger dans ces derniers temps: pendant la première et dernière visite que je t'ai faite au clair de la lune, j'ai pris la bonne résolution de ne pas troubler la paix de ton esprit et de ne pas retarder ainsi ton retour à la santé.

--Merci. Vous avez été plein de considération: je vous en ai de la reconnaissance.

Le jeune homme toussa, comme s'il eut été embarrassé; puis, il reprit:

--Pendant que Madame d'Aulnay est hors de cette chambre, je dois te dire que, quoique me trouvant naturellement bien isolé pendant ton absence, j'ai cherché des distractions et des plaisirs qu'un moraliste rigide pourrait peut-être censurer; mais je vais reprendre courage et espérer de votre délicieux proverbe français: "à tout péché miséricorde."

Antoinette était silencieuse. Il continua:

--Madame d'Aulnay, qui est aussi indiscrète et légère que belle et charmante, s'est imaginé de faire une inquisition sur ma conduite, me menaçant en même temps de s'en plaindre à toi. Je lui ai dit que c'était assez pour moi d'avoir à rendre compte de mes actions à ma femme, sans être astreint à faire la même chose à l'amie de ma femme. N'étais-je pas justifiable de lui parler ainsi?

--Je ne me permets jamais de trouver à redire sur vos actions, Audley.

--Tiens toujours à cette détermination, Antoinette, et tu feras une des plus parfaites petites femmes du monde. Mais, laissons ce sujet pour en prendre un plus agréable. Je suppose que tu es revenue à la ville pour y chercher un peu de gaieté, et non pas t'y claquemurer comme tu l'as fait à la campagne. En prévision d'un but aussi louable, je viendrai te chercher demain après-midi pour faire une longue promenade; nous irons où tu voudras, mais Madame d'Aulnay ne sera pas de la partie.

--Dans ce cas, je ne dois pas y aller.

--Pourquoi cela? demanda-t-il aussitôt avec irritation.

--D'abord, je ne veux pas offenser Lucille qui est pour moi pleine de sollicitude et de considération; ensuite, il ne serait pas convenable de me voir promener seule avec un monsieur, le lendemain même de mon arrivée. Cela parviendrait aux oreilles de mon père, et....

--En un mot, Antoinette, tu es la plus prudente et la plus circonspecte de toutes les jeunes filles. Il n'y a pas de danger que ton coeur et tes sentiments soient en contradiction avec ton jugement; mais, puisque tu ne veux pas accepter mon offre, ne sois pas offensée si tu me vois avec quelque jeune Demoiselle moins scrupuleuse et particulière que toi.

L'arrivée de Madame d'Aulnay mit fin à cette conversation qui commençait à prendre une tournure un peu défavorable; et après une causerie d'une demi-heure, Sternfield partit.

Le lendemain était une de ces magnifiques journées d'Octobre qui nous dédommagent presque de la fuite des oiseaux, de la chute des fleurs, et qui ont un charme particulier préférable peut-être à celui de l'été lui-même. La voiture de Madame d'Aulnay attendait, de bonne heure, devant la porte de la maison. En vain Antoinette pria-t-elle sa cousine de l'excuser si elle ne pouvait sortir avec elle, en vain lui fit-elle part de la demande de Sternfield et du refus qui l'avait accompagnée.

--Pour cette raison même tu devrais sortir avec moi, dit Lucille. Tu dois lui montrer que tu as l'intention de te promener pour exercer une surveillance active sur ses actions. Viens, car je ne souffrirai pas de refus.

Madame d'Aulnay gagna. Antoinette, le coeur triste et abattu que ni les rayons dorés du soleil, ni l'air agréable qui se répandait dans l'atmosphère ne purent relever, prit place dans la jolie petite voiture de sa cousine.

Arrivées sur la rue Notre-Dame, celle-ci qui avait, comme de coutume, à faire quelques emplettes, ordonna au cocher d'arrêter devant un de ces étroits petits magasins si différents des grands établissements à larges fenêtres de nos jours.

Elle venait à peine d'entrer, que le léger et gracieux équipage de Sternfield passa. A côté du militaire était assise une de ces jeunes beautés qui avaient une part de ses intentions et de ses flatteries. En passant près d'Antoinette, cette Demoiselle dirigea vers elle un regard de superbe triomphe.

Antoinette n'était pas remise de la pénible sensation causée par cette rencontre, qu'elle aperçut, venant vers elle, un ami dont la vue fit battre son coeur avec une rapidité extraordinaire: c'était le Colonel Evelyn. Croyant qu'il passerait à côté d'elle sans paraître la remarquer, elle détourna les yeux; mais, lui, cédant à une influence à laquelle il permettait rarement de le contrôler, celle de l'impulsion, il s'arrêta subitement, s'approcha, et, après quelques paroles de politesse, lui demanda depuis quand elle était arrivée?

Revenant promptement de son étonnement, Antoinette satisfit en deux mots à cette question.

--J'ai appris que vous aviez été bien malade depuis la dernière fois que je vous ai vue. Est-ce vrai?

--De pareilles nouvelles sont toujours exagérées, répondit-elle en essayant vainement de paraître indifférente.

--Cependant, vous n'avez pas l'apparence d'une personne en bonne santé: est-ce l'esprit ou le corps qui est malade, Mademoiselle de Mirecourt?

Et il examina avec un oeil pénétrant les traits de la jeune fille. Se penchant vers elle, il poursuivit à voix basse:

--Vous m'avez dit, une fois, que vous étiez très-malheureuse, et j'avais à peine ajouté foi en vos paroles: aujourd'hui, je lis sur votre figure que vous disiez la vérité. Eh! bien, pour expier mon incrédulité, et en considération de l'immense affection que j'ai eue pour vous, je désire vous donner un conseil: peut-il être utile de vous avertir de ne placer aucune confiance en Audley Sternfield? Il est indigne de l'amour d'une honnête femme.

--Trop tard!... trop tard!... le passé est irrévocable.

--Oui, après ce que j'ai vu, j'aurais dû savoir qu'il en était ainsi. Eh! bien, Mademoiselle de Mirecourt, permettez-moi de vous dire que vous avez choisi un appui bien fragile; mais les regrets sont superflus: adieu!

Touchant le bord de son chapeau, il s'éloigna au moment même où Madame d'Aulnay, qui avait terminé ses achats, sortait du magasin, après avoir tourmenté le maître et les commis pour une nuance lilas à la recherche de laquelle tout l'établissement avait été mis sans-dessus-dessous.

Encore sous l'effet de l'entrevue qu'elle venait d'avoir avec le Colonel Evelyn, Antoinette n'était pas en veine de conversation. Après avoir poursuivi jusqu'à la Place Dalhousie où était la citadelle surmontée du drapeau britannique et environnée de quelques canons rouillés qui avaient été presque toute la défense de Montréal contre trois armées assiégeantes, elles reprirent le chemin de la maison. Elles rencontrèrent de nouveau Sternfield et sa compagne triomphante. A leurs saluts empressés, Madame d'Aulnay ne répondit que par un signe de tête froid et dédaigneux qui blessa le Major autant que le salut indifférent et calme d'Antoinette. Lucille était excessivement montée, et elle tonna contre Sternfield avec une vivacité et une énergie qui n'auraient pas été plus grandes si elle eut été à la place d'Antoinette.

--Puis-je dire à Jeanne que tu n'es pas à la maison, la prochaine fois qu'il viendra pour te voir? Ne dis pas non... je le ferai. Cet insolent mari doit être, d'une manière ou d'une autre, ramené au sentiment de la réalité.

Le jour suivant, le Dr. Manby, un des chirurgiens de l'armée et un habitué de chez Madame d'Aulnay, vint, et il s'informa si particulièrement de la santé d'Antoinette, il montra un si grand désir de la voir, que, malgré l'intention formelle de sa cousine de ne recevoir aucune visite pendant deux ou trois jours, Lucille monta à sa chambre, et, autant par caresses que de force, elle l'entraîna au salon.

Le Dr. Manby était un homme tranquille, d'un âge moyen, ni beau ni accompli, mais simplement respectable; de sorte qu'Antoinette ne se fâcha pas des questions qu'il lui posa, ni de l'espèce d'inquisition qu'il fit sur ses traits.

Comme il se levait pour partir, retenant un instant dans sa main les doigts délicats de la jeune fille, il lui dit:

--Si j'étais votre médecin, Mademoiselle de Mirecourt, je ne vous prescrirais ni de la quinine, ni des toniques, mais plutôt une dose quotidienne de tranquillité de coeur.

--Mais, est-ce que ce remède se trouve dans les Pharmacies? demanda-t-elle en s'efforçant de rire; ou bien, en avez-vous quelques doses toutes prêtes à me donner?

--Je crains bien que non: mais à votre âge, ma chère Demoiselle, on s'en procure facilement. Le meilleur moyen est de prendre beaucoup d'exercices, de voir des personnes agréables et joyeuses, et d'éviter soigneusement toutes pensées absorbantes et mélancoliques. Je reviendrai la semaine prochaine pour voir si ma prescription a été suivie et pour en constater les résultats.

--Quelle bonne nature, mais quel officieux! dit Madame d'Aulnay en faisant remarquer la très-petite taille du Dr. Manby qui traversait la rue après être sorti de la maison.

--C'est un bon coeur et un homme aimable, répliqua Antoinette.

Il ne vint à la pensée d'aucune des deux cousines que le Colonel Evelyn, incapable de maîtriser l'inquiétude que l'apparence altérée d'Antoinette avait éveillée la veille dans son coeur,--et malgré son amour outragé, malgré la scène ineffaçable qu'il avait surprise entre elle et Sternfield--avait prié le Dr. Manby, un des rares amis avec lesquels il était en termes d'intimité, de faire une visite d'apparente civilité à Madame d'Aulnay, et de savoir par lui-même à quoi s'en tenir sûr le compte de sa jeune cousine.

Il ne faut pas inférer de là que le Colonel Evelyn avait ralenti dans ses sentiments d'éloignement vis-à-vis d'Antoinette ou dans la condamnation sévère qu'il avait faite de sa conduite. Au contraire, l'offense était de celles que cette nature sensible et délicate ne pouvait jamais oublier; mais, en même temps, il lui restait pour elle un sentiment de puissant intérêt, un sentiment que peut-être il ne pourrait jamais vaincre entièrement, et un regret intense qu'un homme pour lequel elle avait fait tant de sacrifices fût aussi indigne d'elle. Personne ne connaissait mieux que le Colonel Evelyn la carrière orageuse du Major Sternfield; et lorsqu'il envisageait l'avenir misérable réservé à la jeune fille quand elle serait unie pour la vie à un homme qui tenait constamment toutes les lois morales en défi, c'était plutôt avec le chagrin plein d'anxiété d'un père qu'avec la colère d'un prétendant rejeté.

Madame d'Aulnay n'obtint pas aussi tôt qu'elle l'avait espéré la bonne fortune de mettre ses desseins à exécution, car plusieurs jours s'écoulèrent sans que le militaire renouvelât sa dernière visite; et pendant qu'elle s'en étonnait et tempêtait, Antoinette maigrissait et devenait tous les jours plus pâle. Le Dr. Manby qui, sans avoir été formellement choisi pour médecin de la jeune fille, prenait la liberté de la questionner et de lui donner des prescriptions à chacune de ses fréquentes visites, commençait à concevoir de l'inquiétude et à devenir plus irritable.

Un jour qu'il se trouvait seul avec la Dame de la maison, il la prit à partie serrée pour savoir d'elle la cause de la rapidité avec laquelle déclinait la santé de sa jeune amie.

--Mais, Docteur, que puis-je faire? répondit-elle avec un peu d'humeur. C'est vous qui, comme médecin, devriez être capable de suggérer ou de prescrire quelque chose qui lui serait d'un grand secours.

--Ainsi pourrais-je et voudrais-je faire, Madame, si c'était un cas ordinaire; mais, malheureusement, il n'en est pas ainsi. C'est l'esprit qui est malade chez elle, et vous devriez employer tous vos efforts pour l'égayer et la consoler.

--Mais, je vous le demande encore une fois, que puis-je faire? Si je propose une soirée, un bal ou d'autres amusements semblables, elle prétend qu'elle est trop malade pour y prendre part et elle menace de s'enfermer dans sa chambre pendant tout ce temps-là; si je cherche à l'entraîner avec moi, à faire des visites, à aller dans les magasins, à lire des romans, à se prévaloir, en un mot, de tous les autres passe-temps féminins--le Docteur sourit d'une manière singulière à l'énumération de ces amusements--elle s'en défend avec une telle cajolerie, que je ne me sens pas assez de coeur pour insister. Un seul point sur lequel je reste invariablement ferme, c'est sur celui de l'emmener à la promenade en voiture tous les jours, et c'est souvent une tâche ardue.

Convaincu que c'était un cas sérieux aussi bien que difficile, le Docteur Manby partit sans dire un mot de plus, et Madame d'Aulnay se mit à l'oeuvre pour tâcher de trouver un moyen efficace afin d'amuser et de divertir sa jeune compagne.

Elle fut donc bien contente lorsque, le même après midi, une voix agréable se fit entendre dans le passage et que Louis Beauchesne entra, tout sourire et toute gaieté. Antoinette, de son côté, fut également heureuse de le voir, car il avait toujours été pour elle un frère, et il y avais quelque chose de contagieux dans sa joviale humeur.

Il informa les deux jeunes femmes qu'il venait passer quelques semaines à Montréal où il avait des affaires importantes à régler et qu'il avait promis en même temps à M. de Mirecourt d'exercer une active surveillance sur leurs mouvements.

Madame d'Aulnay déclara, en riant, que, comme elle voulait lui donner toutes les occasions possibles pour remplir sa mission, elle lui laissait carte blanche sous le rapport des visites; que le matin, le midi ou le soir, au déjeuner, au dîner ou au souper, il serait toujours bien venu, sans aucune autre invitation.

Cet aimable défi fut gaiement accepté, et le soir même, ainsi que les suivants, vit Louis dans les salons de Madame d'Aulnay.

Quelques-uns de ses anciens regards et de ses couleurs d'autrefois revinrent sur les traits d'Antoinette pendant qu'elle écoutait les saillies provoquantes de Louis. La conversation du jeune homme ne comportait aucune pensée ni aucune réminiscence désagréables; il ne rappelait que ce qu'il y avait eu d'heureux dans le passé, et le soin, la délicatesse avec lesquels il évitait toute allusion sur son malheureux amour pour elle,--amour qu'il paraissait d'ailleurs avoir entièrement maîtrisé,--éloignait tout ce qu'il y aurait pu avoir de désagréable dans leurs entretiens.

Un soir, ils étaient tous les trois réunis dans le salon. Jamais Louis n'avait été plus amusant et les deux Dames mieux amusées. Antoinette lui avait demandé de tenir un écheveau de soie qu'elle devait dévider, et, pour prendre une position plus commode, il s'était jeté à ses pieds sur un de ces petits tabourets dont les chambres de Madame d'Aulnay étaient remplies et que les ennemis de Lucille prétendaient être destinés à cet usage. La chaleur du poêle avait communiqué des couleurs aux joues de la jeune fille; et comme Louis, probablement fatigué, remuait beaucoup et rendait ainsi la besogne plus difficile, elle s'était mise à le gronder et à le plaisanter sur sa maladresse. Tout-à-coup la porte s'ouvrit, et, sans se faire annoncer, Sternfield entra. Il s'arrêta un instant sur le seuil et plongea un regard sombre sur le groupe. Il était venu ce soir-là, pensant magnanimement qu'il avait suffisamment puni Antoinette pour l'obstination avec laquelle elle avait refusé son tour de voiture, et croyant la trouver malade, pâle et abattue; il la voyait, au contraire, avec de vives couleurs sur les joues et des sourires sur les lèvres comme on ne lui en avait pas vus depuis longtemps, tandis que Louis était assis à ses pieds, son gai et joli visage tourné vers celui de la jeune femme.

Madame d'Aulnay qui avait facilement deviné les sentiments de jalouse colère du nouveau venu, se divertit franchement dans le triomphe du moment, et, avec un semblant de badinage qu'il trouva excessivement déplacé, elle lui demanda où il était allé dernièrement et ce qu'il avait fait de lui-même.

Il répondit à peine, s'avança vers une chaise qui se trouvait près d'Antoinette, et, après s'y être jeté, exprima ironiquement le plaisir qu'il avait de voir l'état de sa santé amélioré. De Louis il ne fit pas la moindre attention; mais celui-ci trouva moyen de se venger en arrangeant plus confortablement son tabouret et en demandant à Antoinette si elle avait encore beaucoup de soie à dévider, disant qu'il était à son service jusqu'au bout. Avec son arrogance et son amour-propre ordinaires, Sternfield se trouva quelque peu déconcerté: le sourire moqueur de Madame d'Aulnay, le sans-gêne, pour ne pas dire l'impertinente indifférence de Louis, la bien-venue embarrassée et contrainte d'Antoinette, tout cela formait une réception à laquelle il ne s'attendait pas. Mais il n'était pas homme à se laisser vaincre aussi facilement, et pendant que Lucille triomphait encore de sa mortification, il cherchait un moyen de prendre sa revanche.

Laissant à Antoinette tout le temps de terminer son ouvrage, il attendit que Louis, sur un signe de celle-ci, se fut levé, pour approcher sa chaise de la jeune fille, et manoeuvra si bien qu'il l'isola entièrement du reste de la compagnie. Alors il commença avec elle une conversation à voix basse sur un sujet qui, il le savait, absorberait toute son attention.

Louis regardait cette coquetterie évidente et singulière avec autant de surprise que d'indignation: qu'Antoinette se prêtât à ce jeu, c'est ce qui l'étonnait outre mesure; et plus il la surveillait, plus il la plaignait, et plus intenses devenaient ses sentiments de dégoût pour le militaire. Le visage de la jeune fille avait une apparence de douleur déguisée, ses yeux se promenaient avec inquiétude autour d'elle, comme si elle eut été embarrassée de sa position et eut cherché du secours, ce qui témoignait plus de crainte que d'amour; et, quoique Sternfield fût assez près d'elle que leurs chevelures se touchaient presque et que ses yeux eussent un éclat capable de donner de l'émotion à une personne qui aurait eu le moindre amour pour lui, la froideur d'Antoinette ne cessait pas et la rougeur qu'elle avait perdue à son arrivée ne revint pas.

Cependant, Audley avait réalisé ses plans: il avait changé en un état d'embarras l'aimable cordialité qui régnait dans le salon lorsqu'il y était entré, et, tout en infligeant une ample mortification à celui qu'il supposait être son rival, il avait du même coup puni Antoinette pour avoir eu de la gaieté et s'être amusée durant son absence.

Madame d'Aulnay, néanmoins, était anxieuse de trouver une bonne occasion d'exercer des représailles. Cette occasion se présenta bientôt.

-Je reviendrai demain, Mademoiselle de Mirecourt, si vous me faites l'honneur de monter en voiture avec moi,--venait de dire Sternfield.

--C'est impossible, se hâta d'interrompre Lucille. Antoinette et moi sommes engagées pour aller à la campagne avec M. Beauchesne, pour y voir un commun ami.

Sternfield se retourna vers sa femme, mais les regards de celle-ci, qui étaient fixement attachés au sol, lui dirent suffisamment qu'il ne devait pas attendre du secours de ce côté; et, trop sage pour entrer dans une lutte où il savait courir le risque d'une défaite, il salua et se retira. Mais en partant, il trouva moyen de dire à Madame d'Aulnay, à voix basse, qu'elle prît bien garde de faire d'Antoinette une femme aussi indépendante, aussi insouciante qu'elle-même, attendu qu'il ne se montrerait pas mari aussi doux et aussi aveugle que M. d'Aulnay.

--Audacieux! murmura Madame d'Aulnay.

Mais, avant qu'elle put reprendre son sang-froid, le militaire était loin.

La sauvage et déraisonnable jalousie de Sternfield avait été singulièrement montée, en voyant Louis sur un pied de grande intimité dans la maison de Madame d'Aulnay; elle ne fit donc que s'accroître davantage lorsque le militaire rencontra subséquemment le jeune homme en compagnie des deux Dames.

Quelques jours après la visite pendant laquelle Audley avait semblé faire tous ses efforts pour se rendre désagréable, Madame d'Aulnay, à force d'instances et de caresses, fit promettre à Antoinette de contribuer aux préparatifs d'une petite soirée par laquelle elle voulait relever un peu la monotonie de leur existence actuelle.

Le jour fixé pour cette soirée était arrivé, et Antoinette paraissait si délicatement belle mais si fragile dans sa légère robe diaphane, que Jeanne, se rappelant quelle bonne apparence elle lui avait vue une année à peine auparavant, ne put s'empêcher de hocher la tête tristement, comme si elle eût eu un lugubre pressentiment.

Sans prendre garde aux remarques qui se faisaient autour d'elle sur l'altération de ses traits, Antoinette fit tous ses efforts pour paraître gaie et heureuse; mais le Dr. Manby, qui était au nombre des invités présents, se frottant les mains, ne put s'empêcher de dire que ce qu'il fallait à sa jeune amie, c'étaient des distractions et des plaisirs.

Un des plus enjoués parmi les invités était sans contredit Louis Beauchesne, et il y en avait peu dont la réserve ne cédât pas plus ou moins à sa franche et cordiale gaieté. Sternfield, au contraire, était dans un de ses plus mauvais moments. De fortes pertes qu'il avait faites au jeu la nuit précédente chiffonnaient énormément son tempérament, et on peut dire que rarement homme se rendit à une fête de société avec des dispositions aussi contraires. Résolu longtemps à l'avance de trouver sa malheureuse jeune femme en faute, il commença à se fâcher contre elle de ce qu'elle paraissait si extraordinairement gaie et du calme de ses manières vis-à-vis de lui. Profitant de la danse pour laquelle il avait retenu sa main, il fit tout son possible pour affaiblir sa gaieté factice, en la favorisant d'un nouveau chapitre de reproches auxquels, hélas! elle était déjà si bien habituée. La danse terminée, il la laissa brusquement et vola à une de ces jeunes beautés avec lesquelles il aimait tant àflirter. Pendant qu'il s'amusait ainsi, il se félicitait intérieurement du pouvoir et des moyens qu'il possédait pour punir cette volonté rebelle de sa femme quand elle voulait se mettre en opposition à la sienne.

Cependant, Antoinette ne fit pas longtemps tapisserie, et des partenaires empressés, parmi lesquels Louis était naturellement un des plus prévenants, se pressaient autour d'elle. Sa grande intimité avec lui, aussi bien que l'espèce de liberté qu'elle avait de se départir de cette apparence de gaieté ou d'intérêt qu'elle était obligée de garder avec les autres, lui faisaient accepter plus fréquemment les demandes qu'il lui adressait de danser avec lui. Malgré cela cependant, un oeil sans préjugés n'aurait pu trouver l'ombre même d'une coquetterie dans leurs relations; et quand, par deux ou trois fois, la jeune femme put surprendre le regard de Sternfield ardemment fixé sue elle, elle pensa que ce regard n'était que le complément de la semonce qu'elle avait reçue quelques instants auparavant. Néanmoins, déconcertée à un haut degré par ce regard menaçant, elle refusa de danser avec Louis le cotillon qui se formait, alléguant pour motif qu'elle était bien fatiguée.

--Alors,--répondit le jeune homme en arrangeant soigneusement autour d'elle les coussins de l'ottoman sur lequel elle était assise,--alors je vais rester près de vous et attendre la prochaine danse, car vous m'avez promis de danser encore une fois avec moi.

Anxieux de lui faire oublier les chagrins qu'il lisait sur son visage, Louis n'épargna aucun effort pour l'intéresser et l'amuser, mais ce fut inutile; les regards distraits d'Antoinette se promenaient tout autour du salon et s'arrêtaient à la dérobée sur Sternfield qui se trouvait à quelques pas plus loin, apparemment occupé de sa jolie partenaire, car il ne dansait qu'avec de très-jeunes et belles femmes. L'attitude d'Antoinette inquiétait singulièrement Louis; il y avait dans son regard de la peine, de l'inquiétude et de la douleur, mais non de cette colère jalouse, de ce piqué dont une jeune fille fait ordinairement preuve en voyant son amoureux se confondre en attentions pour une autre. Tout-à-coup, après avoir bien examiné silencieusement sa contenance:

--Excusez ma remarque, dit-il, mais je crois que le Major Sternfield est un amoureux bien infidèle. Oh! Antoinette, est-il bien possible que vous aimez cet homme?

Elle rougit vivement à cette question, et ne fit d'autre réponse qu'en tournant vers lui un regard plein de reproches.

--Pardonnez-moi, chère Antoinette,--continua-t-il,--mais il me semble qu'il y a dans ses manières et dans son caractère quelque chose qui devrait l'empêcher de gagner et encore moins d'absorber l'affection d'un coeur comme le vôtre.

--Et cependant, n'est-il pas beau, charmant, envié des hommes et admiré des femmes? répondit-elle avec une teinte d'amertume qui ne fit que confirmer Louis dans la pensée que, quel que fût le lien qui l'attachât à Sternfield, ce n'était pas celui de l'amour.

--J'avoue qu'il possède toutes les qualités que vous dites, mais je crois qu'il lui en manque encore beaucoup. Quelle que soit la patience avec laquelle les femmes supportent les humeurs maussades et les airs refrognésaprèsle mariage, elles les tolèrent rarementavant.

--Parce que, probablement, elles ont alors un remède et peuvent renvoyer l'amour tyrannique.... Mais, voici s'approcher celui qui fait l'objet de vos doutes.

--Oui, et avec un front chargé de nuages orageux, pensa Louis.

Audley s'avançait en effet avec un air sévère. Passant sans cérémonie devant le jeune Beauchesne, il vint dire à demi-voix à Antoinette:

--Jusques à quand veux-tu continuer à te rendre ridicule enflirtantavec le freluquet sans cervelle qui est à tes côtés?

--Que voulez vous dire, Audley? demanda-t-elle en se retournant et en rougissant vivement.

--Je vais vous expliquer cela, si vous voulez me favoriser de la prochaine danse, répondit-il en prenant d'une clef plus haut.

--Mademoiselle de Mirecourt est engagée avec moi, dit Louis sèchement.

Sternfield laissa tomber sur lui un regard plein d'arrogance.

--Entendez-vous, Antoinette, répéta-t-il, est-ce que vous danserez la prochaine avec moi?

--De grâce, Mademoiselle de Mirecourt, n'oubliez pas que nous sommes engagés, interrompit Louis avec une fermeté encore plus prononcée que la première fois.

Pleine d'angoisse et de perplexité, Antoinette promenait de l'un à l'autre ses regards suppliants. La contenance de Louis était fière et indiquait une forte détermination; le front de Sternfield était comme le marbre, aussi froid et aussi inflexible.

Se baissant encore une fois vers sa jeune femme, et lui parlant à voix basse:

--Je jure, dit-il d'un ton menaçant, que si tu me laisses de côté pour cet imbécile, je lui donnerai de mon fouet pour être venu s'interposer entre moi et mes désirs.

Cette menace, indigne d'un homme, était digne de lui, et elle eut son effet: car Antoinette, craignant non-seulement l'insulte dont Audley venait de faire la menace, mais encore plus l'implacable satisfaction qui, elle en avait la certitude, en serait la suite, se retourna, pâle de terreur, vers le jeune Beauchesne.

--Etes-vous prête, Mademoiselle de Mirecourt? demanda ce dernier; je ne veux pas vous presser, mais les danseurs commencent à prendre leurs places.

Sternfield ne fit aucune autre remarque; un sourire équivoque sur ses lèvres, il attendait la décision d'Antoinette.

Tout-à-coup, elle plaça sa main sur le bras de Louis, et comme il se penchait vers elle, elle lui dit:

--O Louis, cher Louis! je vous en conjure, laissez-moi danser avec lui. Je suis déjà assez malheureuse: ne cherchez pas à me rendre, plus misérable encore.

Sa pâleur, ses yeux baignés de larmes, l'accent de sa voix touchèrent le coeur généreux de Beauchesne, qui inclina silencieusement la tête en signe d'assentiment.

En passant brusquement, presque rudement, le bras de sa femme sous le sien, Sternfield lança sur son rival un regard plein de mépris et d'arrogance que celui-ci lui rendit avec usure.

--Quelles paroles doucereuses disais tu donc à cet idiot, qui ont pu le faire céder dans ses insolentes prétentions! demanda-t-il aigrement à sa femme quand ils eurent pris leur place dans la danse.

Antoinette n'osa pas répondre, car ses paupières étaient chargées de larmes prêtes à tomber, et il y avait dans sa gorge une espèce de suffocation qui dépassait presque son contrôle: elle ne voulait pas faire de scène, et elle sentait qu'elle était bien près d'en voir une.

--Retiens bien l'amical avertissement que je vais te donner, ma chère, continua Audley. Mets une prompte fin à tes coquetteries avec ce jeune homme, ou je le ferai pour toi, et ce d'une manière plus sommaire et plus désagréable que vous pourriez le désirer l'un et l'autre.

Antoinette frémit, car elle comprenait toute l'étendue de la menace contenue dans les paroles que venait de proférer son mari. Mais la danse commençait, et quel que fût le maintien qu'elle dût prendre, elle devait tâcher de paraître indifférente, à défaut de gaieté ou de plaisir.

--Peste de ce Sternfield! pensa le Dr. Manby qui avait remarqué la rapidité avec laquelle avait disparue la tranquillité d'Antoinette, du moment que le Major l'eut abordée. Son ombre seule semble flétrir cette pauvre jeune fille.

La danse se termina bientôt, et Antoinette méditait un moyen pour s'enfuir dans sa chambre; mais Sternfield ne paraissait pas vouloir la laisser s'échapper aussi facilement.

L'emmenant dans une petite alcôve, il lui présenta un siége, et, se plaçant devant elle:

--Je voudrais, dit-il, que tu me donnes des explications, car je ne pense pas que nous nous soyons encore parfaitement entendus. Tu m'as assez joliment bravé tout-à-l'heure par tes dernières coquetteries avec M. Louis Beauchesne.

--Cruel et injuste comme vous l'êtes toujours, Audley, ne croirez vous donc pas mon affirmation solennelle et sacrée que Louis n'est pour moi rien autre chose qu'un vieil ami que j'estime.

--Fi donc! cet homme t'aime de tout son coeur et de toute son âme; et, comme tu ne t'occupes pas le moins du monde de ton mari, il est difficile de dire en qui peuvent être placées tes affections incertaines.

Que pouvait-elle dire à ce bourreau impitoyable et sans coeur qui se moquait de ses dénégations, qui riait de ses protestations? les paroles étaient impuissantes. Les mains serrées l'une dans l'autre, et ses lèvres blanches comme le marbre, elle resta assise, déterminée à tout écouter, à tout souffrir avec patience. N'avait-elle pas elle-même, dans un moment d'aveugle folie, comblé cette coupe d'infortunes, et devait-elle murmurer maintenant, en en goûtant l'amertume?

Encouragé ou exaspéré par son silence, il poursuivit:

--Jusqu'ici, tu t'es montrée aussi ferme et aussi inébranlable que le bronze dans ton caprice favori; tu m'as refusé avec persistance les mots tendres, les caresses affectueuses, tout ce qu'enfin les jeunes filles les plus scrupuleuses accordent souvent à leurs cavaliers. Eh! bien, qu'il en soit ainsi. Tu as été fidèle à ta marotte, je le serai à la mienne. Je te défends de sortir, de te promener, deflirteravec qui que ce soit, dont je pourrais être jaloux. Si, négligeant cette recommandation, qui est un ordre de ma part, tu me désobéis, j'irai trouver ton cavalier actuel, maître Louis, ou n'importe quel autre, je l'insulterai publiquement et je le frapperai: sur ta tête en retombera la responsabilité. Puisque tu ne m'aimes pas, je t'apprendrai au moins à me craindre.

Ces paroles furent prononcées avec cette sauvage dureté qui était à temps donné particulière à sa voix et qui offrait un frappant contraste avec son accent ordinairement si harmonieux.

--Eh! bien, Dieu me montrera peut-être de cette pitié que vous me refusez! dit-elle pendant qu'une vive douleur crispait ses traits.

En ce moment, ses yeux rencontrèrent le regard fixe et triste de Louis, qui se tenait à distance, suivant apparemment la danse, mais concentrant, en réalité, toute son attention sur elle-même. Cependant, il partit; mais deux autres yeux également scrutateurs étaient fixés sur eux: c'étaient ceux du digne Dr. Manby qui, le visage pourpre d'une indignation à demi-supprimée, s'élança soudainement vers le Major Sternfield.

--Je voudrais bien savoir, dit-il à mi-voix, quels sont les absurdes propos que vous débitez à Mademoiselle de Mirecourt. C'est vous qui avez chassé le sourire de ses lèvres et les couleurs de son visage.

Le jeune Major se redressa et demanda ce que le Dr. Manby voulait dire?

--Le Dr. Manby veut de dire ce qu'il dit! répondit-il froidement; il n'aime pas à voir une jeune fille qui est sa patiente soumise à la frayeur et aux chagrins plus que sa santé et sa raison peuvent en supporter: dans ce cas, il se croit obligé d'intervenir. Allons, Sternfield,--continua-t-il en se radoucissant un peu,--voue avez suffisamment querellé Mademoiselle de Mirecourt pour ce soir, quelle que soit sa faute; laissez-moi vous remplacer auprès d'elle et allez à cette jeune Demoiselle là-bas qui semble attendre si ardemment un partenaire.

Sachant qu'il n'aurait plus de chance de continuer cette conversation privée avec Antoinette,--car le Docteur Manby était également tenace et peu gêné,--Sternfield se leva, et, après lui avoir dit, avec un air significatif, qu'elle pouvaitflirtertant qu'elle voudrait avec son nouveau partenaire, mais non avec un autre, il s'éloigna.

--Que signifie ceci, ma jolie malade? demanda l'excellent Docteur en remarquant l'apparence de douleur et de chagrin de la jeune femme. Avez-vous trop dansé? Vous paraissez singulièrement épuisée.

--Parce que je suis malheureuse, misérable! répondit-elle avec cette candeur sans feinte qu'occasionne souvent une grande douleur. Ne me parlez plus de drogues ni de palliatifs, Docteur, à moins que vous puissiez m'en donner qui mettent pour toujours mon pauvre coeur au repos.

Excessivement peiné par cette confidence aussi bien que par le degré de douleur qu'elle révélait, il s'empressa de répliquer avec douceur:

--Courage, courage, chère enfant. Nous ne pouvons pas nous débarrasser du fardeau de la vie parce que, dans un moment de tristesse, nous le trouvons lourd. Demain, tout sera beau et agréable.

--Jamais! jamais! dit-elle en faisant une légère inclinaison de tête qui indiquait parfaitement l'état de désespoir où elle se trouvait.

--Chère Mademoiselle de Mirecourt, rapportez-vous-en à l'avis d'un homme qui, par l'âge, pourrait être votre père: ne laissez pas votre esprit s'abattre à ce point, à propos d'une querelle d'amoureux. Le Major Sternfield est d'un tempérament qui s'excite facilement, mais il ne tarde pas à oublier et à pardonner.

Comme il prononçait le nom de Sternfield, un frisson courut par tous les membres de la jeune fille, et, plus étonné que jamais, il ne put s'empêcher de se dire intérieurement:

--Elle n'aime pas évidemment ce malheureux; mais, alors, qu'est-ce que tout cela signifie donc?

Puis, d'un air tranquille et presque indifférent, il continua:

--Vous paraissez être si faible et si nerveuse ce soir, ma jeune Demoiselle, que ce que vous auriez de mieux à faire serait d'aller de suite vous mettre au lit. Prenez mon bras, je vais vous reconduire hors du salon; après cela, je dirai à notre ami Sternfield que j'ai insisté pour vous envoyer.

Arrivée au pied de l'escalier, Antoinette exprima toute sa reconnaissance au Dr. Manby, lui souhaita bon soir et vola, plutôt qu'elle ne monta, dans sa chambre.

La suivrons-nous là, lecteurs! l'épierons-nous dans le cours de cette longue et douloureuse nuit où le sommeil ne ferma pas sa paupière brûlante, où une inertie temporaire n'apporta pas même pendant une demi-heure un baume rafraîchissant à son coeur et à son esprit torturés?

La leçon cependant serait pénible, quoique, peut-être, utile. Antoinette avait commis une faute, mais quelle cruelle rétribution ne lui était-elle pas infligée! Elle avait violé les commandements de sa conscience et de sa religion, elle avait foulé aux pieds les devoirs les plus sacrés d'une enfant, et qu'est-ce que cela lui avait rapporté? ce que la culpabilité et l'erreur infligent toujours à ceux qui ne sont pas encore endurcis dans le mal: le remords et l'infortune.


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