CHAPITRE VI

Politesse est prudence; impolitesse est donc niaiserie: se faire, par sa grossièreté, des ennemis, sans nécessité et de gaieté de cœur, c'est de la démence; c'est comme si l'on mettait le feu à sa maison. Car la politesse est, comme les jetons, une monnaie notoirement fausse: l'épargner prouve de la déraison; en user avec libéralité, de la raison. Toutes les nations terminent leurs lettres par cette formule: «Votre très humble serviteur», «Your most obedient servant,» «Suo devotissimo servo». Les Allemands seuls suppriment le «Diener» (serviteur), car ce n'est pas vrai, disent-ils. Celui, au contraire, qui pousse la politesse jusqu'au sacrifice d'intérêts réels, ressemble à un homme qui donnerait des pièces d'or en place de jetons. De même que la cire, dure et cassante de sa nature, devient moyennant un peu de chaleur si malléable qu'elle prend toutes les formes qu'il plaira de lui donner, on peut, par un peu de politesse et d'amabilité, rendre souples et complaisants jusqu'à des hommes revêches et hostiles. La politesse est donc à l'homme ce que la chaleur est à la cire.

Il est vrai de dire qu'elle est une rude tâche, en ce sens qu'elle nous impose des témoignages de considération pour tous, alors que la plupart n'en méritent aucune; en outre, elle exige que nous feignions le plus vif intérêt, quand nous devons nous sentir heureux de ne leur en porter nullement. Allier la politesse à la dignité est un coup de maître.

Les offenses, consistant toujours au fond dans des manifestations de manque de considération, ne nous mettraient pas si facilement hors de nous si, d'une part, nous ne nourrissions pas une opinion très exagérée de notre haute valeur et de notre dignité, ce qui est de l'orgueil démesuré, et si, d'autre part, nous nous étions bien rendu compte de ce que d'ordinaire, au fond de son cœur, chacun croit et pense à l'égard des autres. Quel criant contraste pourtant entre la susceptibilité de la plupart des gens pour la plus légère allusion critique dirigée contre eux et ce qu'ils auraient à entendre s'ils pouvaient surprendre ce que disent d'eux leurs connaissances! Nous ferions mieux de toujours nous souvenir que la politesse n'est qu'un masque ricaneur; de cette façon, nous ne nous mettrions pas à pousser des cris de paon, toutes les fois que le masque se dérange un peu ou qu'il est déposé pour un instant. Quand un individu devient ouvertement grossier, c'est comme s'il se dépouillait de ses vêtements et se présentaitin puris naturalibus. Il faut avouer qu'il se montre fort laid ainsi, comme la plupart des gens dans cet état.

37° Il ne faut jamais prendre modèle sur un autre pour ce qu'on veut faire ou ne pas faire, car les situations, les circonstances, les relations ne sont jamais les mêmes et parce que la différence de caractère donne aussi une tout autre teinte à l'action; c'est pourquoi «duo cum faciunt idem, non est idem» (quand deux hommes font la même chose, ce n'est pas la même chose). Il faut, après mûre réflexion, après méditation sérieuse, agir conformément à son propre caractère. L'originalité est donc indispensable même dans la vie pratique; sans elle, ce qu'on fait ne s'accorde pas avec ce qu'on est.

38° Ne combattez l'opinion de personne; songez que, si l'on voulait dissuader les gens de toutes les absurdités auxquelles ils croient, on n'en aurait pas fini, quand on atteindrait l'âge de Mathusalem.

Abstenons-nous aussi, dans la conversation, de toute observation critique, fût-elle faite dans la meilleure intention, car blesser les gens est facile, les corriger difficile, sinon impossible.

Quand les absurdités d'une conversation que nous sommes dans le cas d'écouter commencent à nous mettre en colère, il faut nous imaginer que nous assistons à une scène de comédie entre deux fous: «Probatum est.» L'homme né pour instruire le monde sur les sujets les plus importants et les plus sérieux peut parler de sa chance quand il s'en tire sain et sauf.

39° Celui qui veut que son opinion trouve crédit doit l'énoncer froidement et sans passion. Car tout emportement procède de la volonté; c'est donc àcelle-ciet non à la connaissance, qui est froide de sa nature, que l'on attribuerait le jugement émis. En effet, la volonté étant le principe radical dans l'homme, et la connaissance n'étant que secondaire et venue accessoirement, on considérera plutôt le jugement comme né de la volonté excitée que l'excitation de la volonté comme produite par le jugement.

40° Il ne faut pas se laisser aller à se louer soi-même, alors même qu'on en aurait tout le droit. Car la vanité est chose si commune, le mérite au contraire si rare, que toutes les fois que nous semblons nous louer, quelque indirectement que ce soit, chacun pariera cent contre un que ce qui a parlé par notre bouche c'est la vanité, parce qu'elle n'a pas assez de raison pour comprendre le ridicule de la vanterie. Néanmoins, Bacon de Verulam pourrait bien n'avoir pas tout à fait tort quand il prétend que le «semper aliquid hæret» (il en reste toujours quelque chose) n'est pas vrai uniquement de la calomnie, mais aussi de la louange de soi-même, et quand il la recommande à doses modérées[38].

41° Quand vous soupçonnez quelqu'un de mentir, feignez la crédulité; alors il devient effronté, ment plus fort, et on le démasque. Si vous remarquez au contraire qu'une vérité qu'il voudrait dissimuler lui échappe en partie, faites l'incrédule, afin que, provoqué par la contradiction, il fasse avancer toute la réserve.

42° Considérons toutes nos affaires personnelles comme des secrets; au delà de ce que les bonnes connaissances voient de leurs propres yeux, il faut leur rester entièrement inconnu. Car ce qu'elles sauraient touchant les choses les plus innocentes peut, en temps et lieu, nous être funeste. En général, il vaut mieux manifester sa raison par tout ce que l'on tait que par ce qu'on dit. Effet de prudence dans le premier cas, de vanité dans le second. Les occasions de se taire et celles de parler se présentent en nombre égal, mais nous préférons souvent la fugitive satisfaction que procurent les dernières au profit durable que nous tirons des premières. On devrait se refuser jusqu'à ce soulagement de cœur que l'on éprouve à se parler parfois à haute voix à soi-même, ce qui arrive facilement aux personnes vives, pour n'en pas prendre l'habitude; car, par là, la pensée devient à tel point l'âme et la sœur de la parole, qu'insensiblement nous arrivons à parler aussi avec les autres comme si nous pensions tout haut; et cependant la prudence commande d'entretenir un large fossé toujours ouvert entre la pensée et la parole.

Il nous semble parfois que les autres ne peuvent absolument pas croire à une chose qui nous concerne, tandis qu'ils ne songent nullement à en douter; s'il nous arrive cependant d'éveiller ce doute en eux, alors en effet ils ne pourront plus y ajouter foi. Mais nous ne nous trahissons uniquement que dans l'idée qu'il est impossible qu'on ne le remarque pas; c'est ainsi aussi que nous nous précipitons en bas d'une hauteur par l'effet d'un vertige, c'est-à-dire de cette pensée qu'il n'est pas possible de rester solidement à cette place et que l'angoisse d'y rester est si poignante qu'il vaut mieux l'abréger: cette illusion s'appelle vertige.

D'autre part, il faut savoir que les gens, même ceux qui ne trahissent d'ailleurs qu'une médiocre perspicacité, sont d'excellents algébristes quand il s'agit des affaires personnelles des autres; dans ces matières, une seule quantité étant donnée, ils résolvent les problèmes les plus compliqués. Si, par exemple, on leur raconte une histoire passée en supprimant tous les noms et toutes les autres indications sur les personnes, il faut se garder d'introduire dans la narration le moindre détail positif et spécial, tel que la localité, ou la date, ou le nom d'un personnage secondaire, ou quoi que ce soit qui aurait avec l'affaire la connexion la plus éloignée, car ils y trouvent aussitôt une grandeur donnée positivement, à l'aide de laquelle leur perspicacité algébrique déduit tout le reste. L'exaltation de la curiosité est telle dans ces cas, qu'avec son secours la volonté met les éperons aux flancs de l'intellect, qui, poussé de la sorte, arrive aux résultats les plus lointains. Car, autant les hommes ont peu d'aptitude et de curiosité pour les véritésgénérales, autant ils sont avides des vérités individuelles.

Voilà pourquoi le silence a été si instamment recommandé par tous les docteurs en sagesse avec les arguments les plus divers à l'appui. Je n'ai donc pas besoin d'en dire davantage et me contenterai de rapporter quelques maximes arabes très énergiques et peu connues: «Ce que ton ennemi ne doit pas apprendre, ne le dis pas à ton ami.»—«Faut que je garde mon secret, il est mon prisonnier; dès que je le lâche, c'est moi qui deviens son prisonnier.»—«A l'arbre du silence pend son fruit, la tranquillité.»

43° Point d'argent mieux placé que celui dont nous nous sommes laissé voler, car il nous a immédiatement servi à acheter de la prudence.

44° Ne gardons d'animosité contre personne, autant que possible; contentons-nous de bien noter les «procédés» de chacun, et souvenons-nous-en, pour fixer par là la valeur de chacun au moins en ce qui nous concerne, et pour régler en conséquence notre attitude et notre conduite envers les gens; soyons toujours bien convaincus que le caractère ne change jamais: oublier un vilain trait, c'est jeter par la fenêtre de l'argent péniblement acquis. Mais, en suivant ma recommandation, on sera protégé contre la folle confiance et contre la folle amitié.

«Ni aimer ni haïr» comprend la moitié de toute sagesse; «ne rien dire et ne rien croire,» voilà l'autre moitié. Il est vrai qu'on tournera volontiers le dos à un monde qui rend nécessaires des règles comme celles-là et comme les suivantes.

45° Montrer de la colère ou de la haine dans ses paroles ou dans ses traits est inutile, est dangereux, imprudent, ridicule, vulgaire. On ne doit donc témoigner de colère ou de haine que par des actes. La seconde manière réussira d'autant plus sûrement qu'on se sera mieux gardé de la première. Les animaux à sang froid sont les seuls venimeux.

46° «Parler sans accent»: cette vieille règle des gens du monde enseigne qu'il faut laisser à l'intelligence des autres le soin de démêler ce que vous avez dit; leur compréhension est lente, et, avant qu'elle ait achevé, vous êtes loin. Au contraire, «parler avec accent» signifie s'adresser au sentiment, et alors tout est renversé. Il est telles gens à qui l'on peut, avec un geste poli et un ton amical, dire en réalité des sottises sans danger immédiat.

IV.—Concernant notre conduite en face de la marche du monde et en face du sort.

47° Quelque forme que revête l'existence humaine, les éléments en sont toujours semblables; aussi les conditions essentielles en restent-elles les mêmes, qu'on vive dans une cabane ou à la cour, au couvent, ou à l'armée. Malgré leur variété, les événements, les aventures, les accidents heureux ou malheureux de la vie rappellent les articles de confiseur; les figures sont nombreuses et variées, il y en a de contournées et de bigarrées; mais le tout est pétri de la même pâte, et les incidents arrivés à l'un ressemblent à ceux survenus à l'autre bien plus que celui-ci ne s'en doute à les entendre raconter. Les événements de notre vie ressemblent encore aux images du kaléidoscope: à chaque tour, nous en voyons d'autres, tandis qu'en réalité c'est toujours la même chose que nous avons devant les yeux.

48° Trois puissances dominent le monde, a dit très justement un ancien: «συνεσις, χρατος, χαι τνχη» prudence, force et fortune. Cette dernière, selon moi, est la plus influente. Car le cours de la vie peut être comparé à la marche d'un navire. Le sort, la «τνχη», la «secunda aut adversa fortuna», remplit le rôle du vent qui rapidement nous pousse au loin en avant ou en arrière, pendant que nos propres efforts et nos peines ne sont que d'un faible secours. Leur office est celui des rames; quand celles-ci, après bien des heures d'un long travail, nous ont fait avancer d'un bout de chemin, voilà subitement un coup de vent qui nous rejette d'autant en arrière. Le vent, au contraire, est-il favorable, il nous pousse si bien que nous pouvons nous passer de rames. Un proverbe espagnol exprime avec une énergie incomparable cette puissance de la fortune: «Da ventura a tu hijo, y echa lo en el mar» (Donne à ton fils du bonheur, et jette-le à la mer)[39].

Mais le hasard est une puissance maligne, à laquelle il faut se fier le moins possible. Et cependant quel est, entre tous les dispensateurs de biens, le seul qui, lorsqu'il donne, nous indique en même temps, à ne pas s'y tromper, que nous n'avons nul droit de prétendre à ses dons, que nous devons en rendre grâces non à notre mérite, mais à sa seule bonté et à sa faveur, et qu'à cause de cela précisément nous pouvons nourrir la réjouissante espérance de recevoir avec humilité bien d'autres dons encore, tout aussi peu mérités? C'est le hasard: lui, qui entend cet art régalien de faire comprendre que, opposé à sa faveur et à sa grâce, tout mérite est sans force et sans valeur.

Lorsqu'on jette les yeux en arrière sur le chemin de la vie, et lorsque, embrassant dans l'ensemble son cours tortueux et perfide comme le labyrinthe, on aperçoit tant de bonheurs manqués, tant de malheurs attirés, on est amené facilement à exagérer les reproches qu'on s'adresse à soi-même. Car la marche de notre existence n'est pas uniquement notre propre œuvre; elle est le produit de deux facteurs, savoir la série des événements et la série de nos décisions, qui sans cesse se croisent et se modifient réciproquement. En outre, notre horizon, pour les deux facteurs, est toujours très limité, vu que nous ne pouvons prédire nos résolutions longtemps à l'avance, et, encore moins, prévoir les événements; dans les deux séries, il n'y a que celles du moment, qui nous soient bien connues. C'est pourquoi, aussi longtemps que notre but est encore éloigné, nous ne pouvons même pas gouverner droit sur lui; tout au plus pouvons-nous nous diriger approximativement et par des probabilités; il nous faut donc souvent louvoyer. En effet, tout ce qui est en notre pouvoir, c'est de nous décider chaque fois selon les circonstances présentes, avec l'espoir de tomber assez juste pour que cela nous rapproche du but principal. En ce sens, les événements et nos résolutions importantes sont comparables à deux forces agissant dans des directions différentes, et dont la diagonale représente la marche de notre vie. Térence a dit: «In vita est hominum quasi cum ludas tesseris: si illud quod maxime opus est jactu, non cadit, illud, quod cecidit forte, id arte ut corrigas» (Il en est de la vie humaine comme d'une partie de dés; si l'on n'obtient pas le dé dont on a besoin, il faut savoir tirer parti de celui que le sort a amené); c'est une espèce de trictrac que Térence doit avoir eu en vue dans ce passage. Nous pouvons dire en moins de mots: Le sort mêle les cartes, et nous, nous jouons. Mais, pour exprimer ce que j'entends ici, la meilleure comparaison est la suivante. Les choses se passent dans la vie comme au jeu d'échecs: nous combinons un plan; mais celui-ci reste subordonné à ce qu'il plaira de faire, dans la partie d'échecs à l'adversaire, dans la vie au sort. Les modifications que notre plan subit à la suite sont, le plus souvent, si considérables que c'est à peine si dans l'exécution il est encore reconnaissable à quelques traits fondamentaux.

Au reste, dans la marche de notre existence, il y a quelque chose qui est placé plus haut que tout cela. Il est, en effet, d'une vérité banale et trop souvent confirmée, que nous sommes fréquemment plus fous que nous ne le croyons; en revanche, avoir été plus sage qu'on ne le supposait soi-même, voilà une découverte que font ceux-là seuls qui se sont trouvés dans ce cas, et, même alors, longtemps après seulement. Il y a en nous quelque chose de plus avisé que la tête. Nous agissons, en effet, dans les grands moments, dans les pas importants de la vie, moins par une connaissance exacte de ce qu'il convient de faire que par une impulsion intérieure; on dirait un instinct venant du plus profond de notre être, et ensuite nous critiquons notre conduite en vertu de notions précises, mais à la fois mesquines, acquises, voire même empruntées, d'après des règles générales, ou selon l'exemple de ce que d'autres ont fait, et ainsi de suite, sans peser assez qu'«une chose ne convient pas à tous»; de cette manière, nous devenons facilement injustes envers nous-mêmes. Mais la fin démontre qui a eu raison, et seule une vieillesse que l'on atteint sans encombre autorise à juger la question, tant par rapport au monde extérieur que par rapport à soi-même.

Peut-être cette impulsion intérieure est-elle guidée, sans que nous nous en apercevions, par des songes prophétiques, oubliés au réveil, qui donnent ainsi précisément à notre vie ce ton toujours également cadencé, cette unité dramatique que ne pourrait lui prêter la conscience cérébrale si souvent chancelante, abusée et si facilement variable; c'est là peut-être ce qui fait, par exemple, que l'homme appelé à produire de grandes œuvres dans une branche spéciale en a, dès sa jeunesse, le sentiment intime et secret, et travaille en vue de ce résultat, comme l'abeille à la construction de sa ruche. Mais pour chaque homme, ce qui le pousse, c'est ce que Balthazar Gracian appelle «la gran sindéresis», c'est-à-dire le soin instinctif et énergique de soi-même, sans lequel l'être périt. Agir en vertu deprincipes abstraitsest difficile, et ne réussit qu'après un long apprentissage et, même alors, pas toujours; souvent aussi, ces principes sont insuffisants. En revanche, chacun possède certainsprincipes innés et concrets, logés dans son sang et dans sa chair, car ils sont le résultat de tout son penser, de son sentir et de son vouloir. La plupart du temps, il ne les connaît pasin abstracto, et ce n'est qu'en portant ses regards sur sa vie passée qu'il s'aperçoit leur avoir obéi sans cesse et avoir été mené par ces principes comme par un fil invisible. Selon leur qualité, ils le conduiront à son bonheur ou à son malheur.

49° On devrait ne jamais perdre de vue l'action qu'exerce le temps ni la mobilité des choses; par conséquent, dans tout ce qui arrive actuellement, il faudrait évoquer de suite l'image du contraire: ainsi, dans le bonheur, se représenter vivement l'infortune; dans l'amitié, l'inimitié; par le beau temps, la mauvaise saison; dans l'amour, la haine; dans la confiance et l'épanchement, la trahison et le repentir; et l'inverse également. Nous trouverions là une source intarissable de sagesse pour ce monde, car nous serions toujours prudents et nous ne nous laisserions pas abuser si facilement. Du reste, dans la plupart des cas, nous n'aurions fait ainsi qu'anticiper sur l'action du temps. Il n'est peut-être aucune notion pour laquelle l'expérience soit aussi indispensable que pour la juste appréciation de l'inconstance et de la vicissitude des choses. Comme chaque situation, pour le temps de sa durée, existe nécessairement et par conséquent de plein droit, il semble que chaque année, chaque mois, chaque jour va enfin conserver ce plein droit pour l'éternité. Mais rien ne le conserve, ce droit d'actualité, et le changement seul est la chose immuable. L'homme prudent est celui que n'abuse pas la stabilité apparente et qui prévoit, en outre, la direction dans laquelle s'opérera le prochain changement[40]. Ce qui fait que les hommes considèrent ordinairement l'état précaire des choses ou la direction de leur cours comme ne devant jamais changer, c'est que, tout en ayant les effets sous les yeux, ils ne saisissent pas les causes; or ce sont celles-ci qui portent en elles le germe des futurs changements; l'effet, qui seul existe à leurs yeux, ne contient rien de semblable. Ils s'attachent au résultat, et quant à ces causes qu'ils ignorent, ils supposent que, ayant pu produire l'effet, elles seront aussi capables de le maintenir. Ils ont en cela cet avantage que, lorsqu'ils se trompent, c'est toujoursuni sono, d'une seule voix; aussi la calamité que cette erreur attire sur leur tête est toujours générale, tandis que le penseur, quand il se trompe, reste, en outre, isolé. Pour le dire en passant, ceci confirme mon assertion que l'erreur provient toujours d'une conclusion d'effet à cause (voy.Le monde comme V. et R., vol. I).

Toutefois il ne convient qu'en théorie d'anticiper sur le tempsen prévoyant son effet, et non pas pratiquement; ce qui veut dire qu'il ne faut pas empiéter sur l'avenir en demandantavantle temps ce qui ne peut venir qu'avecle temps. Quiconque s'avise de le faire éprouvera qu'il n'est pas d'usurier pire et plus intraitable que le temps, et que, lorsqu'on lui demande des avances de payement, il exige de plus lourds intérêts que n'importe quel juif. Par exemple, on peut, au moyen de chaux vive et de chaleur, pousser la végétation d'un arbre au point de lui faire porter en quelques jours ses feuilles, ses fleurs et ses fruits; mais il dépérit ensuite. Quand l'adolescent veut exercer dès à présent, même pendant peu de jours, la puissance génitale de l'homme fait, et accomplir à dix-neuf ans ce qui lui sera facile à trente, le temps lui en fera bien l'avance, mais une partie de la force de ses années à venir, peut-être une partie même de sa vie, servira d'intérêt. Il est des maladies que l'on ne peut guérir convenablement et radicalement qu'en leur laissant suivre leur cours naturel; elles disparaissent alors d'elles-mêmes, sans laisser de traces. Mais si l'on demande à se rétablir immédiatement, tout de suite, alors encore le temps devra faire l'avance; la maladie sera écartée, mais l'intérêt sera représenté par un affaiblissement et des maux chroniques pour toute la vie. Lorsque, en temps de guerre ou de troubles, on veut trouver de l'argent bien vite, tout de suite, on est obligé de vendre au tiers de leur valeur, et peut-être moins encore, des immeubles ou des papiers de l'État, dont on obtiendrait le prix intégral si on laissait faire le temps, c'est-à-dire si l'on attendait quelques années; mais on l'oblige à des avances. Ou bien encore on a besoin d'une certaine somme pour faire un long voyage: on pourrait ramasser l'argent nécessaire en un ou deux ans en épargnant sur ses revenus. Mais on ne veut pas attendre: on emprunte ou bien on prend sur son capital; en d'autres mots, le temps est appelé à faire une avance. Ici, l'intérêt sera le désordre faisant irruption dans les finances, et un déficit permanent et croissant dont on ne peut plus se débarrasser. C'est là donc l'usure pratiquée par le temps, et tous ceux qui ne peuvent pas attendre seront ses victimes. Il n'est pas d'entreprise plus coûteuse que de vouloir précipiter le cours mesuré du temps. Gardons-nous bien aussi de lui devoir des intérêts.

50° Entre les cerveaux communs et les têtes sensées, il y a une différence caractéristique et qui se produit fréquemment dans la vie ordinaire: c'est que les premiers, quand ils réfléchissent à un danger possible dont ils veulent apprécier la grandeur, ne cherchent et ne considèrent que ce quipeut être arrivédéjà de semblable; tandis que les secondes pensent par elles-mêmes à ce quipourrait arriver, se rappelant le proverbe espagnol qui dit: «Lo que no acaece en un ano, acaece en un rato» (Ce qui n'arrive pas en un an arrive en un instant). Du reste, la différence dont je parle est toute naturelle; car, pour embrasser du regardce qui peut arriver, il faut du jugement, et, pour voirce qui est arrivé, les sens suffisent.

Sacrifions aux esprits malins! voilà quelle doit être notre maxime. Ce qui veut dire qu'il ne faut pas reculer devant certains frais de soins, de temps, de dérangement, d'embarras, d'argent ou de privations, quand on peut ainsi fermer l'accès à l'éventualité d'un malheur et faire que plus l'accident peut être grave, plus la possibilité en devienne faible, éloignée et invraisemblable. L'exemple le plus frappant à l'appui de cette règle, c'est la prime d'assurance. Celle-ci est un sacrifice public et général sur l'autel des esprits malins.

51° Nul événement ne doit nous faire éclater en grands éclats de joie ni de lamentations, en partie à cause de la versatilité de toutes choses qui peut à tout moment modifier la situation, et en partie à cause de la facilité de notre jugement à se tromper sur ce qui nous est salutaire ou préjudiciable; ainsi il est arrivé à chacun, au moins une fois dans sa vie, de gémir sur ce qui s'est trouvé plus tard être tout ce qu'il y avait de plus heureux pour lui, ou d'être ravi de ce qui est devenu la source de ses plus grandes souffrances. Le sentiment que nous recommandons ici, Shakespeare l'a exprimé dans les beaux vers suivants:

I have felt so many quirks of joy and griefThat the first face of neither, on the start,Can woman me unto it.

(J'ai éprouvé tant de secousses de joie et de douleur que le premier aspect et le choc imprévu de l'une ou de l'autre ne peuvent plus me faire descendre à la faiblesse d'une femme.)—(Tout est bien…Acte 3, sc. 2.)

L'homme, surtout, qui reste calme dans les revers, prouve qu'il sait combien les maux possibles dans la vie sont immenses et multiples, et qu'il ne considère le malheur qui survient en ce moment que comme une petite partie de ce qui pourrait arriver: c'est là le sentiment stoïque, qui porte à ne jamais être «conditionis humanæ oblitus» (oublieux de la condition humaine), mais à se rappeler sans cesse la triste et déplorable destinée générale de l'existence humaine, ainsi que le nombre infini de souffrances auxquelles elle est exposée. Pour aviver ce sentiment, il n'y a qu'à jeter partout un regard autour de soi: en tout lieu, on aura bientôt sous les yeux cette lutte, ces trépignements, ces tourments pour une misérable existence, nue et insignifiante. Alors on rabattra de ses prétentions, on saura s'accommoder à l'imperfection de toutes choses et de toutes conditions, et l'on verra venir les désastres pour apprendre à les éviter ou à les supporter. Car les revers, grands ou petits, sont l'élément de notre vie. Voilà ce qu'on devrait toujours avoir présent à l'esprit, sans pour cela, en vrai «δνσχολος», se lamenter et se contorsionner avec Beresford à cause desmiseries of human life, et encore moins inpulicis morsu Deum invocare(invoquer Dieu pour une morsure de puce); il faut, en «ευλαβης», pousser si loin la prudence à prévenir et écarter les malheurs, qu'ils viennent des hommes ou des choses, et se perfectionner si bien dans cet art, que, pareil à un fin renard, on évite bien gentiment tout accident (il n'est le plus souvent qu'une maladresse déguisée), petit ou grand.

La raison principale pour laquelle un événement malheureux est moins lourd à porter quand nous l'avons considéré à l'avance comme possible et que nous en avons pris notre parti, comme on dit, cette raison doit être la suivante: lorsque nous pensons avec calme à un malheur avant qu'il se produise, comme à une simple possibilité, nous en apercevons l'étendue clairement et de tous les côtés, et nous en avons alors la notion comme de quelque chose de fini et de facile à embrasser d'un regard; de façon que, lorsqu'il arrive effectivement, il ne peut pas agir avec plus de poids qu'il n'en a en réalité. Si, au contraire, nous n'avons pas pris ces précautions, si nous sommes frappés sans préparation, l'esprit effrayé ne peut, au premier abord, mesurer exactement son étendue, et, ne pouvant le voir d'un seul regard, il est porté à le considérer comme incommensurable, ou, au moins, comme beaucoup plus grand qu'il ne l'est vraiment. C'est ainsi que l'obscurité et l'incertitude grossissent tout danger. Ajoutons que certainement, en considérant ainsi à l'avance un malheur comme possible, nous avons médité en même temps sur les motifs que nous aurons de nous en consoler et sur les moyens d'y remédier, ou pour le moins nous nous sommes familiarisés avec sa vue.

Mais rien ne nous fera supporter avec plus de calme les malheurs, que de bien nous convaincre de la vérité que j'ai fermement établie, en remontant à leurs principes premiers, dans mon ouvrage couronné surle Libre arbitre;je l'ai énoncée en ces termes:Tout ce qui arrive, du plus grand au plus petit, arrive nécessairement.Car l'homme sait bien vite se résigner à ce qui est inévitablement nécessaire, et la connaissance du précepte ci-dessus lui fait envisager tous les événements, même ceux qu'amènent les hasards les plus étranges, comme aussi nécessaires que ceux qui dérivent des lois les mieux connues et se conforment aux prévisions les plus exactes. Je renvoie donc le lecteur à ce que j'ai dit (voyezLe monde comme volonté et comme représentation) sur l'influence calmante qu'exerce la notion de l'inévitable et du nécessaire. Tout homme qui s'en sera pénétré commencera par faire bravement ce qu'il peut faire, puis souffrira bravement ce qu'il doit souffrir.

Nous pouvons considérer les petits accidents qui viennent nous vexer à toute heure, comme destinés à nous tenir en haleine, afin que la force nécessaire pour supporter les grands malheurs ne se relâche pas dans les jours heureux. Quant aux tracasseries journalières, aux petits frottements dans les rapports entre les hommes, aux chocs insignifiants, aux inconvenances, aux caquets et autres choses semblables, il faut être cuirassé à leur égard, c'est-à-dire non seulement ne pas les prendre à cœur et les ruminer, mais ne pus même les ressentir; ne nous laissons pas toucher par tout cela, repoussons-le du pied comme les cailloux qui gisent sur la route, et n'en faisons jamais un objet intime de réflexion et de méditation.

52° Le plus souvent, ce sont simplement leurs propres sottises que les gens appellent communément le sort. On ne peut donc assez se pénétrer de ce beau passage d'Homère (Il., XXIII, 313 et suiv.) où il recommande la «μηλις», c'est-à-dire une sage circonspection. Car, si l'on n'expie ses fautes que dans l'autre monde, c'est déjà dans celui-ci qu'on paye ses sottises, bien que de temps à autre celles-ci trouvent grâce, à l'occasion.

Ce n'est pas le tempérament violent, c'est la prudence qui fait paraître terrible et menaçant: tellement le cerveau de l'homme est une arme plus redoutable que la griffe du lion.

L'homme du monde parfait serait celui que l'indécision ne ferait jamais rester à court et que rien non plus ne ferait se presser.

53° Le courage est, après la prudence, une condition essentielle à notre bonheur. Certainement on ne peut se donner ni l'une ni l'autre de ces qualités; on hérite la première de son père et la seconde de sa mère; cependant, par une résolution bien prise et par de l'exercice, on parvient à augmenter la part qu'on en possède. Dans ce monde où le sort est d'airain, il faut avoir un caractère d'airain, cuirassé contre la destinée et armé contre les hommes. Car toute cette vie n'est qu'un combat; chaque pas nous est disputé, et Voltaire dit avec raison: «On ne réussit dans ce monde qu'à la pointe de l'épée, et on meurt les armes à la main.» Aussi est-ce d'une âme lâche, dès que les nuages s'amoncellent ou se montrent seulement à l'horizon, de se laisser abattre, de perdre courage et de gémir. Que notre devise soit plutôt:

Tu ne cede malis sed contra audentior ito.

(Ne cède pas à l'adversité, mais marche hardiment contre elle.)

Tant qu'il n'y a encore que du doute sur l'issue d'une chose dangereuse, tant qu'il reste une possibilité pour que le résultat soit favorable, ne faiblissez pas, ne songez qu'à la résistance; de même qu'il ne faut pas désespérer du beau temps, aussi longtemps qu'il reste encore au ciel un petit coin bleu. Il faut même en arriver à pouvoir dire:

Si fractus illabatur orbisImpavidum ferient ruinæ.

(Si le monde s'écroulait brisé, ses ruines le frapperaient sans l'effrayer.)

Ni l'existence tout entière, ni à plus forte raison ses biens, ne méritent en définitive tant de lâche terreur et tant d'angoisses:

Quocirca vivite fortes,Fortiaque adversis opponite pectora rebus.

(C'est pourquoi vivez vertueux et opposez un cœur ferme à l'adversité).

Cependant un excès est possible: le courage peut dégénérer en témérité. Pourtant la poltronnerie, dans une certaine mesure, est même nécessaire à la conservation de notre existence sur la terre; la lâcheté n'est que l'excès de cette mesure. C'est ce que Bacon de Verulam a si bien exposé dans son explication étymologique duterror Panicus, explication qui laisse loin derrière elle celle qui nous a été conservée, due à Plutarque (De Iside et Osir., ch. 14). Bacon la fait dériver dePan, personnifiant la nature; puis il ajoute: «La nature a mis le sentiment de la crainte et de la terreur dans tout ce qui est vivant pour garder la vie et son essence, et pour éviter et chasser les dangers. Cependant cette même nature ne sait pas garder la mesure: aux craintes salutaires elle en mêle toujours de vaines et de superflues: tellement que nous trouverions (si nous pouvions voir l'intérieur) tous les êtres, surtout les créatures humaines, remplis de terreurs paniques.» Au reste, ce qui caractérise la terreur panique, c'est qu'elle ne se rend pas compte distinctement de ses motifs; elle les présuppose plus qu'elle ne les connaît, et, au besoin, elle donne la peur elle-même pour motif à la peur.

Voltaire a dit admirablement:

Qui n'a pas l'esprit de son âgeDe son âge a tout le malheur.

Il nous faut donc, pour clore ces considérations eudémonologiques, jeter un coup d'œil sur les modifications que l'âge apporte en nous.

Dans tout le cours de notre vie, nous ne possédons que leprésentet rien au delà. La seule différence, c'est, en premier lieu, qu'au commencement nous voyons un long avenir devant nous, et vers la fin un long passé derrière nous; en second lieu, que notre tempérament, mais jamais notre caractère, parcourt une série de modifications connues, qui donnent chacune une teinte différente au présent.

J'ai exposé dans mon grand ouvrage (vol. II, ch. 31) comment et pourquoi, dans l'enfance, nous sommes beaucoup plus portés vers laconnaissanceque vers lavolonté. C'est là-dessus précisément que repose cette félicité du premier quart de la vie qui nous le fait apparaître ensuite derrière nous comme un paradis perdu. Nous n'avons, pendant l'enfance, que des relations peu nombreuses et des besoins limités, par suite, peu d'excitation de la volonté: la plus grande part de notre être est employée àconnaître. L'intellect, comme le cerveau, qui à sept ans atteint toute sa grosseur, se développe de bonne heure, bien qu'il ne mûrisse que plus tard, et étudie cette existence encore nouvelle où tout, absolument tout est revêtu du vernis brillant que lui prête le charme de la nouveauté. De là vient que nos années d'enfance sont une poésie non interrompue. Car l'essence de la poésie, comme de tous les arts, est de percevoir dans chaque chose isolée l'idée platonique, c'est-à-dire l'essentiel, ce qui est commun à toute l'espèce;chaque objet nous apparaît ainsi comme représentant tout son genre, etun casen vaut mille. Quoiqu'il semble que dans les scènes de notre jeune âge nous ne soyons occupés que de l'objet ou de l'événement actuel et encore en tant seulement que notre volonté du moment y est intéressée, au fond cependant il n'en est pas ainsi. En effet, la vie, avec toute son importance, s'offre à nous si neuve encore, si fraîche, avec des impressions si peu émoussées par leur retour fréquent, que, avec toutes nos allures enfantines, nous nous occupons, en silence et sans intention distincte, à saisir dans les scènes et les événements isolés, l'essence même de la vie, les types fondamentaux de ses formes et de ses images. Nous voyons, comme l'exprime Spinoza, tous les objets et toutes les personnessub specie æternitatis. Plus nous sommes jeunes, plus chaque chose isolément représente pour nous son genre tout entier. Cet effet va diminuant graduellement, d'année en année: et c'est là ce qui détermine la différence si considérable d'impression que produisent sur nous les objets dans la jeunesse ou dans l'âge avancé. Les expériences et les connaissances acquises pendant l'enfance et la première jeunesse deviennent ensuite les types constants et les rubriques de toutes les expériences et connaissances ultérieures, pour ainsi dire les catégories sous lesquelles nous ajoutons, sans en avoir toujours la conscience exacte, tout ce que nous rencontrons plus tard. Ainsi se forme, dès nos années d'enfance, le fondement solide de notre manière, superficielle ou profonde, d'envisager le monde; elle se développe et se complète par la suite, mais ne change plus dans ses points principaux. C'est donc en vertu de cette manière de voir, purement objective, par conséquent poétique, essentielle à l'enfance, où elle est soutenue par le fait que la volonté est encore bien loin de se manifester avec toute son énergie, que l'enfant s'occupe beaucoup plus à connaître qu'à vouloir. De là ce regard sérieux, contemplatif de certains enfants, dont Raphaël a tiré si heureusement parti pour ses anges, surtout dans sa Madone sixtine. C'est pourquoi également les années d'enfance sont si heureuses que leur souvenir est toujours mêlé d'un douloureux regret. Pendant que d'une part nous nous consacrons ainsi, avec tout notre sérieux, à la connaissance intuitive des choses, d'autre part l'éducation s'occupe à nous procurer desnotions. Mais les notions ne nous donnent pas l'essence propre des choses; celle-ci, qui constitue le fond et le véritable contenu de toutes nos connaissances, repose principalement sur la compréhensionintuitivedu monde. Mais cette dernière ne peut être acquise que par nous-mêmes et ne saurait d'aucune manière nous êtreenseignée. D'où il résulte que notre valeur intellectuelle, tout comme notre valeur morale, n'entre pas du dehors dans nous, mais sort du plus profond de notre propre être, et toute la science pédagogique d'un Pestalozzi ne parviendra jamais à faire d'un imbécile né un penseur: non, mille fois non! imbécile il est né, il doit mourir imbécile. Cette compréhension contemplative du monde extérieur nouvellement offert à notre vue explique aussi pourquoi tout ce qu'on a vu et appris pendant l'enfance se grave si fortement dans la mémoire. En effet, nous nous y sommes occupés exclusivement, rien ne nous en a distraits, et nous avons considéré les choses que nous voyions comme uniques de leur espèce, bien plus, comme les seules existantes. Plus tard, le nombre considérable des choses alors connues nous enlève le courage et la patience. Si l'on veut bien se rappeler ici ce que j'ai exposé dans le deuxième volume de mon grand ouvrage, savoir: que l'existenceobjectivede toutes choses, c'est-à-dire dans lareprésentationpure, est toujours agréable, taudis que leur existencesubjective, est dans levouloir, est fortement mélangée de douleur et de chagrin, alors on admettra bien, comme expression résumée de la chose, la proposition suivante: Toutes les choses sont bellesà la vueet affreuses dans leurêtre(herrlich zuseh'n, aber schrecklich zuseyn). Il résulte de tout ce qui précède que, pendant l'enfance, les objets nous sont connus bien plus par le côté de lavue, c'est-à-dire de la représentation, de l'objectivité, que par celui de l'être, qui est en même temps celui de la volonté. Comme le premier est le côté réjouissant des choses et que leur côté subjectif et effrayant nous est encore inconnu, le jeune intellect prend toutes les images que la réalité et l'art lui présentent pour autant d'êtres heureux: il s'imagine qu'autant elles sont belles àvoir, autant et plus elles le sont àêtre. Aussi la vie lui apparaît comme un éden: c'est là cette Arcadie où tous nous sommes nés. Il en résulte, un peu plus tard, la soif de la vie réelle, le besoin pressant d'agir et de souffrir, nous poussant irrésistiblement dans le tumulte du monde. Ici, nous apprenons à connaître l'autre face des choses, celle de l'être, c'est-à-dire de la volonté, que tout vient croiser à chaque pas. Alors s'approche peu à peu la grande désillusion; quand elle est arrivée, on dit: «L'âge des illusions est passé[41],» et tout de même elle avance toujours davantage et devient de plus en plus complète. Ainsi, nous pouvons dire que pendant l'enfance la vie se présente comme une décoration de théâtre vue de loin, pendant la vieillesse, comme la même, vue de près.

Voici encore un sentiment, qui vient contribuer au bonheur de l'enfance: ainsi qu'au commencement du printemps tout feuillage a la même couleur et presque la même forme, ainsi, dans la première enfance, nous nous ressemblons tous, et nous nous accordons parfaitement. Ce n'est qu'avec la puberté que commence la divergence qui va toujours augmentant, comme celle des rayons d'un cercle.

Ce qui trouble, ce qui rend malheureuses les années de jeunesse, le reste de cette première moitié de la vie si préférable à la seconde, c'est la chasse au bonheur, entreprise dans la ferme supposition qu'on peut le rencontrer dans l'existence. C'est là la source de l'espérance toujours déçue, qui engendre à son tour le mécontentement. Les images trompeuses d'un vague rêve de bonheur flottent devant nos yeux sous des formes capricieusement choisies, et nous cherchons vainement leur type original. Aussi sommes-nous pendant la jeunesse presque toujours mécontents de notre état et de notre entourage, quels qu'ils soient, car c'est à eux que nous attribuons ce qui revient partout à l'inanité et à la misère de la vie humaine, avec lesquelles nous faisons connaissance pour la première fois en ce moment, après nous être attendus à bien autre chose. On gagnerait beaucoup à enlever de bonne heure, par des enseignements convenables, cette illusion propre à la jeunesse qu'il y a grand'chose à trouver dans le monde. Mais au contraire il arrive que la vie se fait connaître à nous par la poésie avant de se révéler par la réalité. À l'aurore de notre jeunesse, les scènes que l'art nous dépeint s'étalent brillantes à nos yeux, et nous voilà tourmentés du désir de les voir réalisées, de saisir l'arc-en-ciel. Le jeune homme attend sa vie sous la forme d'un roman intéressant. Ainsi naît cette illusion que j'ai décrite dans le deuxième volume de mon ouvrage déjà cité. Car ce qui prête leur charme à toutes ces images, c'est que précisément elles ne sont que des images et non des réalités, et qu'en les contemplant nous nous trouvons dans l'état de calme et de contentement parfait de la connaissance pure. Se réaliser signifie être rempli par le vouloir, et celui-ci amène infailliblement des douleurs. Ici encore, je dois renvoyer le lecteur que le sujet intéresse au deuxième volume de mon livre.

Si donc le caractère de la première moitié de la vie est une aspiration inassouvie au bonheur, celui de la seconde moitié est l'appréhension du malheur. Car à ce moment on a reconnu plus ou moins nettement que tout bonheur est chimérique, toute souffrance, au contraire, réelle. Alors les hommes, ceux-là du moins dont le jugement est sensé, au lieu d'aspirer aux jouissances, ne cherchent plus qu'une condition affranchie de douleur et de trouble[42]. Lorsque, dans mes années de jeunesse, j'entendais sonner à ma porte, j'étais tout joyeux, car je me disais: «Ah! enfin!» Plus tard, dans la même situation, mon impression était plutôt voisine de la frayeur; je pensais: «Hélas! déjà!» Les êtres distingués et bien doués, ceux qui, par là même, n'appartiennent pas entièrement au reste des hommes et se trouvent plus ou moins isolés, en proportion de leurs mérites, éprouvent aussi à l'égard de la société humaine ces deux sentiments opposés: dans leur jeunesse, c'est fréquemment celui d'en êtredélaissés;dans l'âge mûr, celui d'en êtredélivrés. Le premier, qui est pénible, provient de leur ignorance; le second, agréable, de leur connaissance du monde. Cela fait que la seconde moitié de la vie, comme la seconde partie d'une période musicale, a moins de fougue et plus de tranquillité que la première; ce qui vient de ce que la jeunesse s'imagine monts et merveilles au sujet du bonheur et des jouissances que l'on peut rencontrer sur terre, la seule difficulté consistant à les atteindre, tandis que la vieillesse sait qu'il n'y a rien à y trouver: calmée à cet égard, elle goûte tout présent supportable et prend plaisir même aux petites choses.

Ce que l'homme mûr a gagné par l'expérience de la vie, ce qui fait qu'il voit le monde autrement que l'adolescent et le jeune homme, c'est avant tout l'absence de prévention. Lui, le premier, commence à voir les choses simplement et à les prendre pour ce qu'elles sont; tandis que, aux yeux du jeune homme et de l'adolescent, une illusion composée de rêveries créées d'elles-mêmes, de préjugés transmis et de fantaisies étranges, voilait ou déformait le monde véritable. La première tâche que l'expérience trouve à accomplir est de nous délivrer des chimères et des notions fausses accumulées pendant la jeunesse. En garantir les jeunes gens serait certainement la meilleure éducation à leur donner, bien qu'elle soit simplement négative; mais c'est là une bien difficile affaire. Il faudrait, dans ce but, commencer par maintenir l'horizon de l'enfant aussi étroit que possible, ne lui procurer dans ses limites que des notions claires et justes et ne l'élargir que graduellement, après qu'il aurait la connaissance bien exacte de tout ce qui y est situé, et ayant toujours soin qu'il n'y reste rien d'obscur, rien qu'il n'aurait compris qu'à demi ou de travers. Il en résulterait que ses notions sur les choses et sur les relations humaines, bien que restreintes encore et très simples, seraient néanmoins distinctes et vraies, de manière à n'avoir plus besoin que d'extension et non de redressement; on continuerait ainsi jusqu'à ce que l'enfant fût devenu jeune homme. Cette méthode exige surtout qu'on ne permette pas la lecture de romans; on les remplacera par des biographies convenablement choisies, comme par exemple celle de Franklin, ou l'histoire d'Antoine Reiserpar Moritz, et autres semblables.

Tant que nous sommes jeunes, nous nous imaginons que les événements et les personnages importants et de conséquence feront leur apparition dans notre existence avec tambour et trompette; dans l'âge mûr, un regard rétrospectif nous montre qu'ils s'y sont tous glissés sans bruit, par la porte dérobée et presque inaperçus.

On peut aussi, au point de vue qui nous occupe, comparer la vie à une étoffe brodée dont chacun ne verrait, dans la première moitié de son existence, que l'endroit, et, dans la seconde, que l'envers; ce dernier côté est moins beau, mais plus instructif, car il permet de reconnaître l'enchaînement des fils.

La supériorité intellectuelle même la plus grande ne fera valoir pleinement son autorité dans la conversation qu'après la quarantième année. Car la maturité propre à l'âge et les fruits de l'expérience peuvent bien être surpassés de beaucoup, mais jamais remplacés par l'intelligence; ces conditions fournissent, même à l'homme le plus ordinaire, un contrepoids à opposer à la force du plus grand esprit, tant que celui-ci est encore jeune. Je ne parle ici que de la personnalité, non des œuvres.

Aucun homme quelque peu supérieur, aucun de ceux qui n'appartiennent pas à cette majorité des cinq-sixièmes des humains si strictement dotée par la nature, ne pourra s'affranchir d'une certaine teinte de mélancolie quand il a dépassé la quarantaine. Car, ainsi qu'il était naturel, il avait jugé les autres d'après lui et a été désabusé; il a compris qu'ils sont bien arriérés par rapport à lui soit par la tête, soit par le cœur, le plus souvent même par les deux, et qu'ils ne pourront jamais balancer leur compte; aussi évite-t-il volontiers tout commerce avec eux, comme, du reste, tout homme aimera ou haïra la solitude, c'est-à-dire sa propre société, en proportion de sa valeur intérieure. Kant traite aussi de ce genre de misanthropie dans saCritique de la raison, vers la fin de la note générale, au § 29 de la première partie.

C'est un mauvais symptôme, au moral comme à l'intellectuel, pour un jeune homme, de se retrouver facilement au milieu des menées humaines, d'y être bientôt à son aise et d'y pénétrer comme préparé à l'avance; cela annonce de la vulgarité. Par contre, une attitude décontenancée, hésitante, maladroite et à contre-sens est, en pareille circonstance, l'indice d'une nature de noble espèce.

La sérénité et le courage que l'on apporte à vivre pendant la jeunesse tiennent aussi en partie à ce que, gravissant la colline, nous ne voyons pas la mort, située au pied de l'autre versant. Le sommet une fois franchi, nous voyons de nos yeux la mort, que nous ne connaissions jusque-là que par ouï-dire, et, comme à ce moment les forces vitales commencent à baisser, notre courage faiblit en même temps; un sérieux morne chasse alors la pétulance juvénile et s'imprime sur nos traits. Tant que nous sommes jeunes, nous croyons la vie sans fin, quoi qu'on nous puisse dire, et nous usons du temps à l'avenant. Plus nous vieillissons, plus nous en devenons économes. Car, dans l'âge avancé, chaque jour de la vie qui s'écoule produit en nous le sentiment qu'éprouve un condamné à chaque pas qui le rapproche de l'échafaud.

Considérée du point de vue de la jeunesse, la vie est un avenir infiniment long; de celui de la vieillesse, un passé très court, tellement qu'au début elle s'offre à nos yeux comme les objets vus par le petit bout de la lunette, et à la fin comme vus par le gros bout. Il faut avoir vieilli, c'est-à-dire avoir vécu longuement, pour reconnaître combien la vie est courte. Plus on avance en âge, plus les choses humaines, toutes tant qu'elles sont, nous paraissent minimes; la vie, qui pendant la jeunesse était là, devant nous, ferme et comme immobile, nous semble maintenant une fuite rapide d'apparitions éphémères, et le néant de tout ici-bas apparaît. Le temps lui-même, pendant la jeunesse, marche d'un pas plus lent; aussi le premier quart de notre vie est non seulement le plus heureux, mais aussi le plus long; il laisse donc beaucoup plus de souvenirs, et chaque homme pourrait, à l'occasion, raconter de ce premier quart plus d'événements que des deux suivants. Au printemps de la vie, comme au printemps de l'année, les journées finissent même par devenir d'une longueur accablante. À l'automne de la vie comme à l'automne de l'année, elles sont courtes, mais sereines et plus constantes.

Pourquoi, dans la vieillesse, la vie qu'on a derrière soi paraît-elle si brève? C'est parce que nous la tenons pour aussi courte que le souvenir que nous en avons. En effet, tout ce qu'il y a eu d'insignifiant et une grande partie de ce qu'il y a eu de pénible ont échappé à notre mémoire; il y est donc resté bien peu de chose. Car, de même que notre intellect en général est très imparfait, de même notre mémoire l'est aussi: il faut que nous exercions nos connaissances, et que nous ruminions notre passé; sans quoi les deux disparaissent dans l'abîme de l'oubli. Mais nous ne revenons pas volontiers par la pensée sur les choses insignifiantes, ni d'ordinaire sur les choses désagréables, ce qui serait pourtant indispensable pour les garder dans la mémoire. Or les choses insignifiantes deviennent toujours plus nombreuses; car bien des faits qui au premier abord nous semblaient importants perdent tout intérêt à mesure qu'ils se répètent; les retours, au commencement, ne sont que fréquents, mais par la suite ils deviennent innombrables. Aussi nous rappelons-nous mieux nos jeunes années que celles qui ont suivi. Plus nous vivons longtemps, moins il y a d'événements qui vous semblent assez graves ou assez significatifs pour mériter d'être ruminés, ce qui est l'unique moyen d'en garder le souvenir; à peine ont-ils passé, nous les oublions. Et voilà pourquoi le temps fuit, laissant de moins en moins de traces derrière soi.

Mais nous ne revenons pas volontiers non plus sur les choses désagréables, alors surtout qu'elles blessent notre vanité; et c'est le cas le plus fréquent, car peu de désagréments nous arrivent sans notre faute. Nous oublions donc également beaucoup de choses pénibles. C'est par l'élimination de ces deux catégories d'événements que notre mémoire devient si courte, et elle le devient, à proportion, d'autant plus que l'étoffe en est plus longue. De même que les objets situés sur le rivage deviennent de plus en plus petits, vagues et indistincts à mesure que notre barque s'en éloigne, ainsi s'effacent les années écoulées, avec nos aventures et nos actions. Il arrive aussi que la mémoire et l'imagination nous retracent une scène de notre vie, dès longtemps disparue, avec tant de vivacité qu'elle nous semble dater de la veille et nous apparaît tout proche de nous. Cet effet résulte de ce qu'il nous est impossible de nous représenter en même temps le long espace de temps qui s'est écoulé entre alors et à présent, et que nous ne pouvons pas l'embrasser du regard en un seul tableau; de plus, les événements accomplis dans cet intervalle sont oubliés en grande partie, et il ne nous en reste plus qu'une connaissance générale,in abstracto, une simple notion et non une image. Alors ce passé lointain et isolé se présente si rapproché qu'il semble que c'était hier; le temps intermédiaire a disparu, et notre vie entière nous paraît d'une brièveté incompréhensible. Parfois même, dans la vieillesse, ce long passé que nous avons derrière nous, et par suite notre âge même, peut à un certain moment nous sembler fabuleux: ce qui résulte principalement de ce que nous voyons toujours devant nous le même présent immobile. En définitive, tous ces phénomènes intérieurs sont fondés sur ce que ce n'est pas notre être par lui-même, mais seulement son image visible, qui existe sous la forme du temps, et sur ce que le présent est le point de contact entre le monde extérieur et nous, entre l'objet et le sujet.

On peut encore se demander pourquoi, dans la jeunesse, la vie paraît s'étendre devant nous à perte de vue. C'est d'abord parce qu'il nous faut la place pour y loger les espérances illimitées dont nous la peuplons et pour la réalisation desquelles Mathusalem serait mort trop jeune; ensuite, parce que nous prenons pour échelle de sa mesure le petit nombre d'années que nous avons déjà derrière nous; mais leur souvenir est riche en matériaux et long, par conséquent, car la nouveauté a donné de l'importance à tous les événements; aussi nous y revenons volontiers par la pensée, nous les évoquons souvent dans notre mémoire et finissons par les y fixer.

Il nous semble parfois que nous désirons ardemment nous retrouver dans tellieuéloigné, tandis que nous ne regrettons, en réalité, que letempsque nous y avons passé quand nous étions plus jeunes et plus frais. Et voilà comment letempsnous abuse sous le masque de l'espace. Allons à l'endroit tant désiré, et nous nous rendrons compte de l'illusion.

Il existe deux voies pour atteindre un âge très avancé, toutefois à la conditionsine qua nonde posséder une constitution intacte; pour l'expliquer, prenons l'exemple de deux lampes qui brûlent: l'une brûlera longtemps, parce que, avec peu d'huile, elle a une mèche très mince; l'autre, parce que, avec une forte mèche, elle a aussi beaucoup d'huile: l'huile, c'est la force vitale, la mèche en est l'emploi appliqué à n'importe quel usage.

Sous le rapport de la force vitale, nous pouvons nous comparer, jusqu'à notre trente-sixième année, à ceux qui vivent des intérêts d'un capital; ce qu'on dépense aujourd'hui se trouve remplacé demain. À partir de là, nous sommes semblables à un rentier qui commence à entamer son capital. Au début, la chose n'est pas sensible: la plus grande partie de la dépense se remplace encore d'elle-même, et le minime déficit qui en résulte passe inaperçu. Peu à peu, il grossit, il devient apparent, et son accroissement lui-même s'accroît chaque jour; il nous envahit toujours davantage; chaque aujourd'hui est plus pauvre que chaque hier; et nul espoir d'arrêt. Comme la chute des corps, la perte s'accélère rapidement, jusqu'à disparition totale. Le cas le plus triste est celui où tous deux, forces vitales et fortune, celle-ci non plus comme terme de comparaison, mais en réalité, sont en voie de fondre simultanément; aussi l'amour de la richesse augmente avec l'âge. En revanche, dans nos premières années, jusqu'à notre majorité et un peu au delà, nous sommes, sous le rapport de la force vitale, semblables à ceux qui, sur les intérêts, ajoutent encore quelque chose au capital: non seulement ce qu'on dépense se renouvelle tout seul, mais le capital lui-même augmente. Ceci arrive aussi parfois pour l'argent, grâce aux soins prévoyants d'un tuteur, honnête homme. O jeunesse fortunée! O triste vieillesse! Il faut, malgré tout cela, ménager les forces de la jeunesse. Aristote observe (Politique, liv. der., ch. 5)[43] que, parmi les vainqueurs aux jeux Olympiques, il ne s'en est trouvé que deux ou trois qui, vainqueurs une première fois comme jeunes gens, aient triomphé encore comme hommes faits, parce que les efforts prématurés qu'exigent les exercices préparatoires épuisent tellement les forces, qu'elles font défaut plus tard, dans l'âge viril. Ce qui est vrai de la force musculaire l'est encore davantage de la force nerveuse dont les productions intellectuelles ne sont toutes que les manifestations: voilà pourquoi lesingenia præcocia, les enfants prodiges, ces fruits d'une éducation en serre chaude, qui étonnent dans leur bas âge, deviennent plus tard des têtes parfaitement ordinaires. Il est même fort possible qu'un excès d'application précoce et forcée à l'étude des langues anciennes soit la cause qui a fait tomber plus tard tant de savants dans un état de paralysie et d'enfance intellectuelle.

J'ai remarqué que le caractère chez la plupart des hommes semble être plus particulièrement adapté à un des âges de la vie, de manière que c'est à cet âge-là qu'ils se présentent sous leur jour le plus favorable. Les uns sont d'aimables jeunes gens, et puis c'est fini; d'autres, dans leur maturité, sont des hommes énergiques et actifs auxquels l'âge, en avançant, enlève toute valeur; d'autres enfin se présentent le plus avantageusement dans la vieillesse, pendant laquelle ils sont plus doux, parce qu'ils ont plus d'expérience et plus de calme: c'est le cas le plus fréquent chez les Français. Cela doit provenir de ce que le caractère lui-même a quelque chose de juvénile, de viril ou de sénile, en harmonie avec l'âge correspondant, ou amendé par cet âge.

De même, que sur un navire nous ne nous rendons compte de sa marche que parce que nous voyons les objets situés sur la rive s'éloigner à l'arrière et par suite devenir plus petits, de même nous ne nous apercevons que nous devenons vieux, et toujours plus vieux, qu'à ce que des gens d'un âge toujours plus avancé nous semblent jeunes.

Nous avons déjà examiné plus haut comment et pourquoi, à mesure qu'on vieillit, tout ce qu'on a vu, toutes les actions et tous les événements de la vie laissent dans l'esprit des traces de moins en moins nombreuses. Ainsi considérée, la jeunesse est le seul âge où nous vivions avec entière conscience; la vieillesse n'a qu'une demi-conscience de la vie. Avec les progrès de l'âge, cette conscience diminue graduellement; les objets passent rapidement devant nous sans l'aire d'impression, semblables à ces produits de l'art qui ne nous frappent plus quand nous les avons souvent vus; on fait la besogne que l'on a à faire, et l'on ne sait même plus ensuite si on l'a faite. Pendant que la vie devient de plus en plus inconsciente, pendant qu'elle marche à grands pas vers l'inconscience complète, par là même la fuite du temps s'accélère. Durant l'enfance, la nouveauté des choses et des événements fait que tout s'imprime dans notre conscience; aussi les jours sont-ils d'une longueur à perte de vue. Il nous en arrive de même, et pour la même cause, en voyage, où un mois nous paraît plus long que quatre à la maison. Malgré cette nouveauté, le temps, qui noussembleplus long, nousdevient, dans l'enfance comme en voyage, en réalité souvent plus long que dans la vieillesse ou à la maison. Mais insensiblement l'intellect s'émousse tellement par la longue habitude des mêmes perceptions, que de plus en plus tout finit par glisser sur lui sans l'impressionner, ce qui fait que les jours deviennent toujours plus insignifiants et conséquemment toujours plus courts; les heures de l'enfant sont plus longues que les journées du vieillard. Nous voyons donc que le temps de la vie a un mouvement accéléré comme celui d'une sphère roulant sur un plan incliné; et, de même que sur un disque tournant chaque point court d'autant plus vite qu'il est plus éloigné du centre, de même, pour chacun et proportionnellement à sa distance du commencement de sa vie, le temps s'écoule plus vite et toujours plus vite. On peut donc admettre que la longueur de l'année, telle que l'évalue notre disposition du moment, est en rapport inverse du quotient de l'année divisé par l'âge; quand, par exemple, l'année est le cinquième de l'âge, elle paraît dix fois plus longue que lorsqu'elle n'en est que le cinquantième. Cette différence dans la rapidité du temps a l'influence la plus décisive sur toute notre manière d'être à chaque âge de la vie. Elle fait d'abord que l'enfance, quoique n'embrassant que quinze ans à peine, est pourtant la période la plus longue de l'existence, et par conséquent aussi la plus riche en souvenirs; ensuite elle fait que, dans tout le cours de la vie, nous sommes soumis à l'ennui dans le rapport inverse de notre âge. Les enfants ont constamment besoin de passer le temps, que ce soit par les jeux ou par le travail; si le passe-temps s'arrête, ils sont aussitôt pris d'un formidable ennui. Les adolescents y sont encore fortement exposés et redoutent beaucoup les heures inoccupées. Dans l'âge viril, l'ennui disparaît de plus en plus: et pour les vieillards le temps est toujours trop court et les jours volent avec la rapidité de la flèche. Bien entendu, je parle d'hommes et non de brutes vieillies. L'accélération dans la marche du temps supprime donc le plus souvent l'ennui dans un âge plus avancé; d'autre part, les passions, avec leurs tourments, commencent à se taire; il en résulte qu'en somme, et pourvu que la santé soit en bon état, le fardeau de la vie est, en réalité, plus léger que pendant la jeunesse: aussi appelle-t-on l'intervalle qui précède l'apparition de la débilité et des infirmités de la vieillesse: lesmeilleures années. Peut être le sont-elles en effet au point de vue de notre agrément; mais en revanche les années de jeunesse, où tout fait impression, où chaque chose entre dans la conscience, conservent l'avantage d'être la saison fertilisante de l'esprit, le printemps qui détermine les bourgeons. Les vérités profondes, en effet, ne s'acquièrent que par l'intuition et non par la spéculation, c'est-à-dire que leur première perception est immédiate et provoquée par l'impression momentanée: elle ne peut donc se produire que tant que l'impression est forte, vive et profonde. Tout dépend donc, sous ce rapport, de l'emploi des jeunes années. Plus tard, nous pouvons agir davantage sur les autres, même sur le monde entier, car nous sommes nous-mêmes achevés et complets, et nous n'appartenons plus à l'impression; mais le monde agit moins sur nous. Ces années-ci sont donc l'époque de l'action et de la production; les premières sont celles de la compréhension et de la connaissance intuitives.

Dans la jeunesse, c'est la contemplation; dans l'âge mûr, la réflexion qui domine; l'une est le temps de la poésie, l'autre plutôt celui de la philosophie. Dans la pratique également, c'est par la perception et son impression que l'on se détermine pendant la jeunesse; plus tard, c'est par la réflexion. Cela tient en partie à ce que dans l'âge mûr les images se sont présentées et groupées autour des notions en nombre suffisant pour leur donner de l'importance, du poids et de la valeur, ainsi que pour modérer en même temps, par l'habitude, l'impression des perceptions. Par contre, l'impression de tout ce qui est visible, donc du côté extérieur des choses, est tellement prépondérante pendant la jeunesse, surtout dans les têtes vives et riches d'imagination, que les jeunes gens considèrent le monde comme un tableau; ils se préoccupent principalement de la figure et de l'effet qu'ils y font, bien plus que de la disposition intérieure qu'il éveille en eux. Cela se voit déjà à la vanité de leur personne et à leur coquetterie.

La plus grande énergie et la plus haute tension des forces intellectuelles se manifestent indubitablement pendant la jeunesse et jusqu'à la trente-cinquième année au plus tard: à partir de là, elles décroissent, quoique insensiblement. Néanmoins l'âge suivant et même la vieillesse ne sont pas sans compensations intellectuelles. C'est à ce moment que l'expérience et l'instruction ont acquis toute leur richesse: on a eu le temps et l'occasion de considérer les choses sous toutes leurs faces et de les méditer; on les a rapprochées les unes des autres, et l'on a découvert les points par où elles se touchent, les parties par où elles se joignent; c'est maintenant, par conséquent, qu'on les saisit bien et dans leur enchaînement complet. Tout s'est éclairci. C'est pourquoi l'on sait plus à fond les choses même que l'on savait déjà dans la jeunesse, car pour chaque notion on a plus de données. Ce que l'on croyait savoir quand on était jeune, on le sait réellement dans l'âge mûr; en outre, on sait effectivement davantage et l'on possède des connaissances raisonnées dans toutes les directions et, par là même, solidement enchaînées, tandis que dans la jeunesse notre savoir est défectueux et fragmentaire. L'homme parvenu à un âge bien avancé aura seul une idée complète et juste de la vie, parce qu'il l'embrasse du regard dans son ensemble et dans son cours naturel, et surtout parce qu'il ne la voit plus, comme les autres, uniquement du côté de rentrée, mais aussi du côté de la sortie; ainsi placé, il on reconnaît pleinement le néant, pendant que les autres sont encore le jouet de cette illusion constante que «c'est maintenant que ce qu'il y a de vraiment bon va arriver». En revanche, pendant la jeunesse, il y a plus de conception; il s'ensuit que l'on est en état de produire davantage avec le peu que l'on connaît; dans l'âge mûr, il y a plus de jugement, de pénétration et de fond. C'est déjà pendant la jeunesse que l'on recueille les matériaux de ses notions propres, de ses vues originales et fondamentales, c'est-à-dire de tout ce qu'un esprit privilégié est destiné à donner en cadeau au monde; mais ce n'est que bien des années plus lard qu'il devient maître de son sujet. On trouvera, la plupart du temps, que les grands écrivains n'ont livré leurs chefs-d'œuvre que vers leur cinquantième année. Mais la jeunesse n'en reste pas moins la racine de l'arbre de la connaissance, bien que ce soit la couronne de l'arbre qui porte les fruits. Mais de même que chaque époque, même la plus pitoyable, se croit plus sage que toutes celles qui l'ont précédée, de même à chaque âge l'homme se croit supérieure ce qu'il était auparavant; tous les deux font souvent erreur. Pendant les années de la croissance physique, où nous grandissons également en forces intellectuelles et en connaissances, l'aujourd'huis'habitue à regarder l'hieravec dédain. Cette habitude s'enracine et persévère même alors que le déclin des forces intellectuelles a commencé et que l'aujourd'hui devrait plutôt regarder l'hier avec considération: on déprécie trop à ce moment les productions et les jugements de ses jeunes années.

Il est à remarquer surtout que, quoique la tête, l'intellect soit tout aussi inné, quant à ses propriétés fondamentales, que le caractère ou le cœur, néanmoins l'intelligence ne demeure pas aussi invariable que le caractère: elle est soumise à bien des modifications qui, en bloc, se produisent même régulièrement, car elles proviennent de ce que d'une part sa base est physique et d'autre part son étoffe empirique. Cela étant, sa force propre a une croissance continue jusqu'à son point culminant, et ensuite sa décroissance continue jusqu'à l'imbécillité. Mais, d'autre part, l'étoffe aussi sur laquelle s'exerce toute cette force et qui l'entretient en activité, c'est-à-dire le contenu des pensées et du savoir, l'expérience, les connaissances, l'exercice du jugement et sa perfection qui en résulte, toute cette matière est une quantité qui croît constamment jusqu'au moment où, la faiblesse définitive survenant, l'intellect laisse tout échapper. Cette condition de l'homme d'être composé d'une partie absolument variable (le caractère) et d'une autre (l'intellect) qui varie régulièrement et dans deux directions opposées, explique la diversité de l'aspect sous lequel il se manifeste et de sa valeur aux différents âges de sa vie.

Dans un sens plus large, on peut dire aussi que les quarante premières années de l'existence fournissent le texte, et les trente suivantes le commentaire, qui seul nous en fait alors bien comprendre le sens vrai et la suite, la morale, et toutes les subtilités.

Mais, particulièrement vers son terme, la vie rappelle la fin d'un bal masqué, quand on retire les masques. On voit à ce moment quels étaient réellement ceux avec lesquels on a été en contact pendant sa vie. En effet, les caractères se sont montrés au jour, les actions ont porté leurs fruits, les œuvres ont trouvé leur juste appréciation, et toutes les fantasmagories se sont évanouies. Car il a fallu le temps pour tout cela. Mais ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'on ne connaît et comprend bien et soi-même, et son but, et ses aspirations, surtout en ce qui concerne les rapports avec le monde et les hommes, que vers la fin de la vie. Souvent, mais pas toujours, on aura à se classer plus bas que ce qu'on supposait naguère; mais parfois aussi on s'accordera une place supérieure: en ce dernier cas, cela provient de ce que l'on n'avait pas une connaissance suffisante de la bassesse du monde, et le but de la vie se trouvait ainsi placé trop haut. On apprend à connaître, à peu de chose près, tout ce que chacun vaut.

On a coutume d'appeler la jeunesse le temps heureux, et la vieillesse le temps triste de la vie. Cela serait vrai si les passions rendaient heureux. Mais ce sont elles qui ballottent la jeunesse de çà et de là, tout en lui donnant peu de joies et beaucoup de préférences. Elles n'agitent plus l'âge froid, qui revêt bientôt une teinte contemplative: car la connaissance devient libre et prend la haute main. Or la connaissance est, par elle-même, exempte de douleur; par conséquent, plus elle prédominera dans la conscience, plus celle-ci sera heureuse. On n'a qu'à réfléchir que toute jouissance est de nature négative et la douleur positive, pour comprendre que les passions ne sauraient rendre heureux et que l'âge n'est pas à plaindre parce que quelques jouissances lui sont interdites; toute jouissance n'est que l'apaisement d'un besoin, et l'on n'est pas plus malheureux de perdre la jouissance en même temps que le besoin, qu'on né l'est de ne pouvoir plus manger après avoir dîné, ou de devoir veiller après une pleine nuit de sommeil. Platon (dans son introduction à laRépublique) a bien autrement raison d'estimer la vieillesse heureuse d'être délivrée de l'instinct sexuel qui jusque-là nous troublait sans relâche. On pourrait presque soutenir que les fantaisies diverses et incessantes qu'engendre l'instinct sexuel, ainsi que les émotions qui en résultent, entretiennent dans l'homme une bénigne et constante démence, aussi longtemps qu'il est sous l'influence de cet instinct ou de ce diable dont il est sans cesse possédé, au point de ne devenir entièrement raisonnable qu'après s'en être délivré. Toutefois il est positif que, en général et abstraction faite de toutes les circonstances et conditions individuelles, un air de mélancolie et de tristesse est propre à la jeunesse, et une certaine sérénité à la vieillesse; et cela seulement parce que le jeune homme est encore le serviteur, non le corvéable de ce démon qui lui accorde difficilement une heure de liberté et qui est aussi l'auteur, direct ou indirect, de presque toutes les calamités qui frappent ou menacent l'homme. L'âge mûr a la sérénité de celui qui, délivré de fers longtemps portés, jouit désormais de la liberté de ses mouvements. D'autre part cependant, on pourrait dire que, le penchant sexuel une fois éteint, le véritable noyau de la vie est consumé, et qu'il ne reste plus que l'enveloppe, ou que la vie ressemble à une comédie dont la représentation, commencée par des hommes vivants, s'achèverait par des automates revêtus des mêmes costumes.

Quoi qu'il en soit, la jeunesse est le moment de l'agitation, l'âge mûr celui du repos: cela suffit pour juger de leurs plaisirs respectifs. L'enfant tend avidement les mains dans l'espace, après tous ces objets, si bariolés et si divers, qu'il voit devant lui; tout cela l'excite, car son sensorium est encore si frais et si jeune. Il en est de même, mais avec plus d'énergie, pour le jeune homme. Lui aussi est excité par le monde aux couleurs voyantes et aux figures multiples: et son imagination lui attache aussitôt plus de valeur que le monde s'en peut offrir. Aussi la jeunesse est-elle pleine d'exigences et d'aspirations dans le vague, qui lui enlèvent ce repos sans lequel il n'est pas de bonheur. Avec l'âge, tout cela se calme, soit parce que le sang s'est refroidi et que l'excitabilité du sensorium a diminué, soit parce que l'expérience, en nous édifiant sur la valeur des choses et sur le contenu des jouissances, nous a affranchis peu à peu des illusions, des chimères et des préjugés qui voilaient et déformaient jusque-là l'aspect libre et net des choses, de façon que nous les connaissons maintenant toutes plus justement et plus clairement; nous les prenons pour ce qu'elles sont, et nous acquérons plus ou moins la conviction du néant de tout sur terre. C'est même ce qui donne à presque tous les vieillards, même à ceux d'une intelligence fort ordinaire, une certaine teinte de sagesse qui les distingue des plus jeunes qu'eux. Mais tout cela produit principalement le calme intellectuel qui est un élément important, je dirais même la condition et l'essence du bonheur. Tandis que le jeune homme croit qu'il pourrait conquérir en ce monde Dieu sait quelles merveilles s'il savait seulement où les trouver, le vieillard est pénétré de la maxime de l'Ecclésiaste: «Tout est vanité,» et il sait bien maintenant que toutes les noix sont creuses, quelque dorées qu'elles puissent être.


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