Un auteur duXVIIesiècle disait :
— «Combien d'hommes ressemblent à ces arbres déjà forts et avancés, que l'on transplante dans les jardins, où ils surprennent les yeux de ceux qui les voient placés dans de beaux endroits où ils ne les ont point vus croître, et qui ne connaissent ni leur commencement ni leurs progrès.»
Un autre, après la Révolution, disait de certains lascars qui se montraient en tous lieux :
— «Ils entendent bien mal l'intérêt de leur vanité : rien ne fait plus ressortir un mauvais tableau qu'un cadre brillant, et toutes les taches paraissent au grand jour.»
L'erreur des Nouveaux-riches, la première en effet, est de croire qu'on peut sortir de son milieu et vivre ailleurs sans préparation. Cependant, un gentilhomme se mêle à la canaille et n'est pas ridicule. C'est qu'il est plus difficile de monter que de descendre, encore que les aviateurs prétendent que non.
MmeAngot fait rire. MmeSans-Gêne fait rire. M. Jourdain aussi fait rire, mais différemment. Il n'est pas sûr que M. Jourdain soit si ridicule. Il l'était quand il parut pour la première fois. Il semble l'être moins aujourd'hui. Ses successeurs nous l'ont rendu sympathique.
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M. Jourdain, marchand de drap, fils de marchand de drap et gendre de marchand de drap, fatigué de vivre parmi des marchands, ses égaux, s'enticha de noblesse et ne rêva plus que de vivre à la façon des personnes de qualité.
Il comprit d'abord que l'argent qu'il possédait ne suffisait pas. Les gentilshommes, en effet, vrais ou prétendus, qu'il approcha, ne brillaient point par l'excès des richesses. Il fallait donc qu'ils eussent d'autres mérites. Le mérite de M. Jourdain est d'avoir eu l'intelligence de le comprendre d'abord. Nos Nouveaux-riches ne l'ont pas, il est à peine besoin de l'indiquer.
Partant de là, M. Jourdain supposa que l'argent lui permettrait peut-être d'acquérir tout ce qui lui manquait. Or tout ce qui lui manquait se réduisait à ceci : des manières, ou de l'éducation, comme on voudra. Il prit donc des maîtres : un maître de musique, un maître à danser, un maître d'armes, un maître de philosophie. Il voulait s'instruire. Il enrageait quand il voyait des femmes ignorantes. Franchement, jugera-t-on que M. Jourdain fut ridicule?
Avez-vous rencontré, en 1920, un marchand de drap qui eût en tête d'apprendre où gît la différence entre la prose et les vers, et comment il sied d'ouvrir ou fermer la bouche pour prononcer telle voyelle ou telle consonne?
Tentez l'épreuve. Demandez à un Nouveau-riche :
— « Qu'est-ce que vous faites quand vous dites un U? »
Neuf fois sur dix, il vous répondra :
— « Moi? Je m'en fous. »
Et, la dixième :
— « Vous n'êtes pas piqué? »
On mesure ainsi la distance qui sépare M. Jourdain de nos mercantis. Et qui osera soutenir que l'épreuve n'est pas toute à la gloire de ce brave M. Jourdain?
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M. Jourdain n'avait pas l'ambition d'étonner ou de surpasser le comte Dorante et la marquise Dorimène. Il désirait obliger l'un et plaire à l'autre ; il n'aspirait qu'à vivre avec eux sur le pied d'égalité. Son souci était que le comte se laissât prêter de l'argent et que Dorimène se laissât faire l'amour. Par quoi le bonhomme travailla sans le savoir, et tout autant que ce malin de Figaro, à rendre nécessaire la Révolution de 1789.
Aujourd'hui, la Révolution de 1789 est déjà si loin de nous que la plupart des gens, comme des historiens, se cachent mal d'en ignorer à peu près tout. Les monuments publics de la France de 1920 attestent, en belles capitales, que l'égalité pour nous a cessé d'être un vain mot. C'est pourquoi, sans doute, tous les citoyens se tournent vers des réformes plus importantes. Et les Nouveaux-riches, avant tous, ne s'inquiètent que de sortir de l'égalité, même en sortant, s'il faut et s'il ne faut pas, comme on dit au Palais-Bourbon, de la légalité.
M. Jourdain, certes, fut un sot. On n'est pas bête au point de se contenter de n'être au-dessus de personne, ou d'être comme tout le monde, stupidement. M'accorderait-on que M. Jourdain n'est pas un Nouveau-riche?