PARVENUS ET NOUVEAUX-RICHES

On se tromperait beaucoup si l'on prenait les Nouveaux-riches pour des parvenus et les parvenus pour des Nouveaux-riches. C'est que la différence est grande entre les uns et les autres.

Les uns font sourire, les autres font rire ; les uns ne sont presque jamais des crétins, les autres le sont presque toujours ; les uns ne manquent pas forcément de scrupules, les autres en sont exempts de propos délibéré ; les uns sont rares, les autres fourmillent ; les uns ne choquent pas, les autres dégoûtent. Et pourquoi?

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La langue française, habile à rendre toutes les nuances, quoi qu'en puisse penser M. Albert du Bois, a cru bon de désigner par des noms différents les parvenus et les Nouveaux-riches. Elle avait ses raisons. Si les Nouveaux-riches étaient des parvenus, on n'aurait pas créé pour eux un nom. Regardons un peu sous le masque des mots.

Le parvenu est un homme qui est parti de rien, ou de pas grand'chose, qui a travaillé, qui a peiné, et qui à force de persévérance à chasser la fortune, finit par arriver au but qu'il s'était assigné. Au départ, il avait des sabots ; à l'arrivée, il a des souliers vernis ; mais nous l'avons vu avec des galoches, puis avec des brodequins, puis avec des bottines de box-calf, et nous l'avons vu avec des escarpins. Son voyage a souvent été long et rude. Les concurrents étaient nombreux sur son chemin. Le parvenu a dû parvenir. Le verbe qui étiquète son action indique bien la qualité de cette action.

Pour le Nouveau-riche, rien de pareil. La langue française refuse de fixer quelle fut l'action du Nouveau-riche. N'y aurait-il donc pas d'action dans la vie du Nouveau-riche? Il n'y en a pas en effet. La fortune est venue à cet homme, non point parce qu'il l'a violentée, mais parce qu'elle l'a choisi, sans qu'on sache pourquoi. Le Nouveau-riche n'a rien fait pour mériter de devenir riche. Il n'était rien, et tout à coup il s'est trouvé riche. D'où ce mépris que nous avons tous pour lui, et que la langue française illustre.

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Le savant Pierre Mac-Orlan, dans sonPetit Manuel du parfait Aventurier, a judicieusement divisé les aventuriers en aventuriersactifset en aventurierspassifs. Le parvenu est de ceux-là, le Nouveau-riche de ceux-ci.

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Les parvenus et les Nouveaux-riches ne florissent pas à la même époque. Les premiers se cultivent en temps de paix. Les autres poussent en temps de guerre, en temps de troubles nationaux, comme les herbes folles dans les champs que le soldat a dû quitter pour se battre.

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Les parvenus ne parviennent presque jamais au détriment de la société. Les Nouveaux-riches ne sont riches que de l'argent pris à tous.

Le parvenu peut être un honnête homme. Pour le Nouveau-riche, le doute pend.

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Le voyou qui détrousse un passant dans la rue, à deux heures du matin, on peut affirmer qu'il est plus respectable que le mercanti : celui-là sait qu'il vole et qu'il court le risque d'être emprisonné ; le mercanti ne sait même plus qu'il vole tout le monde, ni si quelque loi le menace.

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Le parvenu tient compte de l'opinion publique. Le Nouveau-riche s'en rigole.

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Le parvenu est souvent doué d'intelligence. Vous souvient-il d'un mot charmant, qui est déjà vieux de plusieurs années?

C'était avant la guerre. Un parvenu, qui aimait les bagatelles, avait acheté à Rome un titre de comte. On en plaisantait autour de lui. Lui ne bronchait pas. Il avalait toutes les couleuvres.

Pour désarmer enfin ceux qui le taquinaient, sa femme, un jour, déclara tranquillement :

— « Riez, riez. Le ridicule passe ; le nom reste. »

Quand vous découvrirez autant d'esprit chez la femme d'un Nouveau-riche, vous viendrez me le dire.


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