—C'est superflu, mon père: Je ne ressens pas la moindre sympathie pour ce M. Herman Steenvliet, et je n'ai aucune envie de vendre ma naissance pour de l'argent.
—Votre volonté n'est pas plus libre que la nôtre en cette affaire, Clémence. La fatalité le veut ainsi, et au besoin j'userais de mon autorité paternelle pour vous imposer ce mariage.
La jeune fille s'aperçut seulement alors au ton ferme de la voix de son père, que tout cela était sérieux. Elle prit peur, et se jeta en pleurant au cou de la baronne.
—Mère, mère, protégez votre enfant! gémit-elle.
—Vous avez tort, ma chère Clémence, dit la vieille dame en faisant violence à sa propre douleur. Cent autres à ta place béniraient le ciel d'une union si avantageuse.
—Mais vous me repoussez de la famille, vous me jetez dans les bras d'un fils d'ouvrier! s'écria la jeune fille. Je perds ma noblesse et mon mari n'en restera pas moins un roturier…
—Soyons calmes, Clémence, ordonna M. d'Overburg. Asseyez-vous, et comprimez vos larmes, je le veux!
Lorsque sa fille eut obéi, il reprit d'une voix sombre et impérieuse.
—Ah! vous vous montrez rebelle aux conseils et aux désirs de vos parents! Je me vois donc contraint de vous apprendre dans quelle situation le sort nous a placés? Eh bien, écoutez, je vais vous le dire. Pour faire honneur à notre position dans le monde, pour pourvoir aux frais du l'éducation de vos sœurs et des prodigalités de vos frères, à demi ruiné par des pertes antérieures, j'ai été obligé de grever nos biens d'hypothèques. En outre j'ai emprunté une somme considérable à la sociétéLa Prudenceet je l'ai confiée à des amis afin de spéculer à la Bourse pour notre compte commun. Un serviteur infidèle a volé des millions à la banqueLa Prudence, et dans cette catastrophe nous avons perdu toute notre fortune. Nous ne possédons plus rien; il ne nous reste rien au monde qu'une dette que nous ne pouvons pas payer…
La pauvre jeune fille, pâle comme un linge, regardait son père en tremblant et versait d'abondantes larmes, sans dire un mot.
—S'il vous était possible de refuser ce mariage, Clémence, savez-vous ce qu'il arriverait? poursuivit son père. Je dois à la Banque deux cent cinquante mille francs. Pour se rembourser de cette somme, les créanciers feraient vendre aux enchères publiques tous nos biens, même notre château patrimonial, et nous mettraient impitoyablement sur la rue. Que nous resterait-il à faire, alors, poursuivis, déshonorés et réduits à la plus profonde misère? Oui, peut-être pourrions-nous trouver, les uns ici, les autres plus loin, un asile passager chez nos parents; mais néanmoins il nous faudrait recevoir de mains étrangères le pain de l'aumône et le manger dans la douleur et l'humiliation, nous, nous, rejetons de l'illustre maison des Overburg! Acceptez la main d'Herman Steenvliet et vous vous sauvez vous-même, et nous tous avec vous. Le père de votre mari ne m'aide pas seulement à éteindre complètement ma dette, il purge mes propriétés de toutes les hypothèques dont elles sont grevées… Vous ne dites rien, Clémence.
—Sacrifier ma noblesse! Moi, devenir la femme d'un bourgeois! Irrévocablement, pour toujours! murmura la jeune fille frémissante de douleur et presque de dégoût!
—O Clémence, ayez pitié de votre malheureux père, de votre mère, de vos frères et sœurs, dit le baron d'un ton suppliant. Soyez notre ange protecteur à tous, dévouez-vous pour sauver l'honneur de notre race.
La jeune fille parut hésiter.
—Allons, ma chère enfant, soumettez-vous à la fatalité. S'il vous en coûte de faire ce sacrifice pour notre bonheur à tous, consolez-vous à l'idée qu'à l'époque où nous vivons, de pareilles unions, entre nobles et bourgeois, ne sont plus, comme autrefois, chose extraordinaire. Souvenez-vous des demoiselles Van Wiegers et Van Sackel, et même du jeune baron de Dorp, qui a épousé récemment la fille d'un banquier.
—Être pour toujours déchue de noblesse, rejetée hors de notre famille! soupira la jeune fille luttant encore.
—Ah! Clémence, ma chère Clémence, s'écria le baron en tendant les mains vers sa fille, voyez votre père qui vous implore les larmes aux yeux! Soyez généreuse, sauvez-nous de la honte, de la déchéance! consentez!
La jeune fille releva la tête, essuya ses larmes, et répondit avec une résolution surprenante:
—Eh bien, mon père et vous, ma mère, peut-être que la conviction que je me sacrifie pour l'honneur d'un grand nom—que je ne porterai plus, hélas—suffira-t-elle pour me donner la force de subir mon triste sort avec résignation. Je consens! Qu'Herman Steenvliet devienne mon époux!
—Viens sur mon cœur, ma chère, ma noble enfant, dit la vieille dame en embrassant sa fille avec transport. Tu es l'ange gardien de la maison d'Overburg.
Le baron serra aussi sa fille dans ses bras avec une effusion pleine de reconnaissance. Après ces épanchements, il reprit:
—Clémence, une bonne œuvre ne doit pas rester inachevée. Puisque vous acceptez par dévouement filial le mariage qu'on vous propose, vous ne pouvez pas laisser supposer que cette alliance vous afflige ou que vous n'y consentez que sous la pression d'une inéluctable nécessité. Si l'on surprenait des larmes dans vos yeux…
—Je pleurerai dans la solitude, mon père, quand je serai sûre que personne ne peut me voir.
—Et la première fois que M. Steenvliet viendra nous rendre visite, accompagné de son fils? On ne se marie pas sans se rencontrer un certain nombre de fois au préalable. Vous pâlissez, Clémence? Comment accueillerez-vous votre futur?
—L'idée de la première visite m'effraie, en effet, mon père. J'essaierai de cacher ce qui se passe dans mon cœur; je me montrerai envers lui aussi jolie, aussi aimable que possible… Mais, ô ciel, s'il s'enhardissait à me parler de sympathie et d'amour.
—Ne craignez pas cela, dit le baron, il y a une raison qui s'y oppose. Je n'ai accepté moi-même ce projet de mariage que sous la condition bien expresse qu'il ne pourra être, de part ni d'autre, considéré comme décidé qu'après l'approbation de mon oncle, le marquis de la Chesnaie.
—Ah! mon sort dépend de mon parrain le marquis? s'écria la jeune fille dont le regard s'illumina d'un rayon d'espoir. Il refusera.
—Non, Clémence, il ne peut pas refuser. Je vais lui écrire. Il aura, comme nous, à choisir entre cette union et une chute irrémédiable. Pour pouvoir refuser, il devrait me prêter plus d'un quart de million. L'en croyez-vous capable?
—Hélas, non! Je suis condamnée! soupira la jeune fille en baissant la tête avec un profond découragement.
—Ne vous découragez pas ainsi, mon enfant, dit le baron. Vous vous accoutumerez petit à petit à l'idée de cette union. La possession de millions compense bien des choses. Puisez des forces dans la conviction que vous serez la bienfaitrice de toute votre famille. Je me retire dans mon appartement pour écrire au marquis. Votre consentement contribuera pour beaucoup à le…
—Ah! mon père, mon père, allez-vous déjà lui annoncer que je consens?…
—Que vous consentez avec joie, il le faut Clémence!
—Oh! je vous en prie, ne faites pas cela!
—Voudriez-vous déjà retirer votre parole? Choisissez-vous donc la misère et la honte pour nous tous?
—Non, non, écrivez que je consens, c'est la vérité.
—Eh bien! prenez courage; les choses iront mieux que vous ne croyez.En attendant, pas un mot de cette affaire à personne, songez-y bien.Je me charge d'apprendre à vos frères et sœurs ce qu'ils ont besoind'en savoir.
En achevant ces mots, il sortit du salon pour se rendre dans son cabinet. Là, il se dirigea lentement vers son bureau, mais il ne s'y assit pas, et resta debout, la tête baissée et le regard fixé à terre.
Une larme vint mouiller sa paupière; il se parlait à voix basse, et dans son triste monologue, le nom de sa chère fille et le mot de mésalliance revenaient souvent. Cependant, après qu'il fut resté absorbé pendant assez longtemps dans ses pénibles réflexions, il redressa tout à coup la tête en se disant à lui-même:
«Mais à quoi bon toutes ces douloureuses réflexions? Il faut que cela se passe. Hésiter serait une folie; allons, prenons courage!» Il s'assit devant son bureau et se mit à écrire. De temps en temps il s'interrompait pour peser ses mots et pour chercher des tournures de phrase propres à ménager les susceptibilités de son oncle, en même temps que pour réfléchir à ce qu'il devait lui confier et à ce dont il devait lui faire mystère. En effet, un refus du marquis ou une exhérédation prononcée par lui étaient un malheur irréparable qu'il devait éviter a tout prix.
C'est en vue du résultat à obtenir qu'il raconta la catastrophe de la banqueLa Prudenceet la perte immense qui résultait pour lui comme pour beaucoup d'autres, des abominables malversations d'un caissier infidèle. Il ne dit pas un mot, naturellement, de ses spéculations à la Bourse et des spéculations qu'il avait laissé faire en son nom par un syndicat. Il expliqua à son oncle qu'un généreux ami l'avait sauvé de sa situation sans issue, en lui prêtant deux cent cinquante mille francs. Il arriva à la fin à confesser que cette personne,—un entrepreneur de grands travaux publics, riche de plusieurs millions, et généralement entouré de l'estime de la bourgeoisie,—avait demandé pour son fils la main de Clémence. Ce serait, malgré la roture de M. Steenvliet, un brillant mariage, que sa femme et lui, mais surtout Clémence, désiraient ardemment voir se réaliser; mais ni la baronne, ni M. d'Overburg, ni Clémence, ne voulaient rien décider à ce sujet sans avoir obtenu l'approbation de leur cher et respectable oncle et parrain. C'est à l'effet de solliciter cette approbation qu'il lui écrivait, et ils espéraient tous qu'il ne tarderait pas à leur envoyer une réponse favorable.
Il relut attentivement sa lettre, la ferma, la cacheta du sceau à ses armes et tira un cordon de sonnette.
Un domestique parut.
—Tenez, lui dit le baron, remettez cette lettre à Vincent le chasseur. Qu'il coure à la gare du chemin de fer, et qu'il la jette dans la boîte de la poste.
M. d'Overburg, inquiété par les bruits qui couraient en ville sur la chute de la banqueLa Prudence, avait déjà depuis quatre jours disposé des deux cent cinquante mille francs et versé cette somme dans la caisse de la Banque.
A cette occasion, il était venu lui-même chez M. Steenvliet et lui avait dit de quelle façon pressante il avait écrit à son oncle le marquis. La réponse ne lui était pas encore parvenue, mais il ne doutait nullement qu'elle ne fût favorable.
A la demande de l'entrepreneur, il fut convenu entre eux que le baron donnerait, une dizaine de jours plus tard, un grand dîner auquel il inviterait quelques-uns de ses parents les plus considérables, ainsi que M. Steenvliet et son fils. Et à ce dîner on ferait connaître le projet de mariage.
Mais néanmoins, dès que la réponse approbative du marquis arriverait, le baron la ferait connaître à l'entrepreneur, et celui-ci viendrait avec son fils au château, pour que Herman et Clémence, devenus fiancés, pussent faire plus ample connaissance. Les convenances exigeaient que jusque-là on ne ménageât pas aux jeunes gens d'occasions de se rencontrer.
Lorsque M. Steenvliet fit part à son fils de la joie que lui causait la tournure favorable des choses relativement au mariage d'Herman avec mademoiselle d'Overburg, le jeune homme se montra très froid. Il déclara qu'il était prêt à se conformer aux désirs de son père; mais que ce mariage réussît ou non, cela le laissait fort indifférent.
En attendant, le jeune Steenvliet allait tous les jours au club. Il devait, d'après les conseils de son père, faire tous ses efforts pour pénétrer plus avant dans l'amitié de M. Alfred, car celui-ci pouvait contribuer pour beaucoup à disposer favorablement le cœur de sa sœur.
Il en résulta naturellement que Herman, qui, sans cela, n'était déjà que trop enclin à boire, courut le danger de s'oublier dans le vin et dans de bruyantes orgies. En effet, il rentra plus d'une fois au logis très tard dans la nuit et avec un violent mal de tête; mais heureusement, dans ces derniers jours, il ne se présenta pas au club de nouvelles occasions de plaisirs excessifs.
Plusieurs fois Herman avait pensé à la maisonnette du vieux charpentier Jean Wouters. Parfois, lorsqu'un long repos avait éclairci ses esprits, l'image de Lina Wouters se dressait devant ses yeux, et alors il éprouvait un sentiment de regret et de honte, et il chassait l'image avec un triste sourire d'ironie. Lina n'avait-elle pas aidé à le ramasser dans la boue du chemin? Ne devait-elle pas le considérer comme un misérable ivrogne?… Il s'efforcerait d'oublier cette rencontre. S'il était devenu indifférent à l'opinion que le monde pouvait avoir de lui, il ne voulait pas du moins avoir à rougir devant les innocents compagnons des jeux de son enfance…
Sur ces entrefaites, arriva le jour fixé pour le banquet à l'Aigle d'Or.
Pendant toute la matinée, Herman fut comme poursuivi par la question de savoir s'il n'était pas de son devoir de profiter de cette occasion pour aller féliciter le charpentier et sa famille de leur généreuse conduite envers lui. Il lutta longtemps contre cette idée, et la repoussa plus d'une fois; mais elle se représenta si souvent qu'il finit par l'admettre, et résolut de faire une courte visite au charpentier, afin de lui exprimer en quelques mots sa reconnaissance.
S'il prenait le chemin de fer, il risquait de rencontrer ses compagnons du club. Ils voudraient savoir pourquoi il les quittait en route, et le suivraient probablement. Pouvait-il fournir à ces jeunes gens ironiques et railleurs l'occasion de mettre le pied sur le seuil du charpentier? Serait-ce là la récompense qu'il devait apporter en guise de remerciement à ces braves gens si simples? Oh! non, ce serait une lâcheté…
Il y avait un moyen, pensait-il, d'éviter cet inconvénient. Il partirait par le chemin de fer, mais beaucoup plus tôt que ses amis.
Lorsque, mettant à exécution cette résolution, il descendit peu après quatre heures à la station de Loth, il vit le garçon de l'hôtel de l'Aigle d'oret un ouvrier qui emportaient un panier et deux grandes caisses qu'on venait de descendre d'un wagon de bagages. C'étaient probablement des fruits, des tartes et du dessert pour le banquet.
Herman se déroba, autant que possible, à l'attention de ces deux individus, et marcha rapidement sur la chaussée.
Après avoir marché pendant quelques minutes dans cette direction, il prit un chemin de terre à droite, et le suivit d'un pas rapide, jusqu'à ce que, à quelques centaines de pas plus loin, il vît se dresser la maisonnette de Jean Wouters.
L'humble maison d'ouvriers où on l'avait si généreusement soigné et hébergé, était là solitaire en plein champ, à demi cachée sous le feuillage sombre de ses noyers géants, et égayée par la verdure plus claire des cerisiers et des pommiers du verger. Au-dessus de la haie d'épines qui servait de clôture au jardinet précédant la maison, s'élevaient deux buissons de syringa chargés de fleurs, dont le parfum pénétrant se répandait au loin et que le jeune homme respirait avec délices.
Le clair soleil de mai versait sa lumière bienfaisante sur cette tranquille oasis, quelques pigeons roucoulants se promenaient sur le toit de cette pittoresque demeure, et du feuillage touffu d'un cerisier s'élevait la chanson mélodieuse d'un rossignol.
Herman s'arrêta impressionné: une expression étrange parut sur son visage; l'enthousiasme et le bonheur brillaient dans ses yeux, et il se mit à murmurer en lui-même:
—Comme nous sentons tout à coup raviver nos souvenirs en voyant des lieux familiers, en entendant des sons connus, en respirant des parfums aimés!… Je revois ma grand-mère et mon vieux grand-père qui me sourient derrière la haie de leur jardin. Ils demeuraient dans une maisonnette pareille à celle-ci, un peu plus grande… ma mère me tient par la main, guidant mes pas encore chancelants. Nous venons d'entrer dans le joli mois de mai, comme à présent; c'est le jour anniversaire de mon grand-père. Je porte un gros bouquet de fleurs; je balbutie mon compliment de fête; le vieillard me serre en tremblant sur son cœur; je sens une larme tomber sur mon front… Hélas! ils ne sont plus, ces nobles cœurs… et morte aussi est ma bonne mère!
Il secoua la tête avec tristesse, et lutta pendant un instant contre ces pensées affligeantes. Enfin il marcha résolument vers la maison.
Arrivé dans le jardinet qui la précédait, il s'arrêta de nouveau pour contempler avec une satisfaction intime les humbles fleurettes qui bordaient le chemin, et qui semblaient lui sourire comme à une ancienne connaissance. C'étaient en effet des amies de son heureuse enfance, et il se souvint, en ce moment, combien de fois il en avait paré, en jouant, la tête blonde de la petite Caroline Wouters; la violette odorante, la marguerite blanche au cœur rose, l'églantine pourprée, le joli bouton d'or; diamants bruts de la couronne de son innocente compagne de jeux, bien autrement beaux et précieux pour son cœur que les fleurs rares et chères qu'il avait vues depuis lors dans le jardin de son père ou dans les magnifiques serres de ses nobles camarades du Club.
Peut-être fût-il resté longtemps absorbé dans ces souvenirs et dans cette rêverie, si une voix de femme n'avait tout à coup frappé son oreille.
—Eh quoi, c'est vous, M. Steenvliet; ne restez donc pas à la porte; entrez, je vous en prie.
—Bonjour, mère Wouters, N'y a-t-il pas d'empêchement?
—De l'empêchement? Il n'y a jamais d'empêchement, Monsieur. Et dans tous les cas il n'y en aurait jamais pour vous. Entrez donc. Et comment vous portez-vous maintenant? Vous paraissez en parfaite santé et de bonne humeur. Ah! maintenant je vous retrouve; mais l'autre soir, j'aurais eu peine à vous reconnaître; vous aviez un si drôle d'air! Asseyez-vous, monsieur Steenvliet. Non, pas sur cette chaise-là: en voici une meilleure… et à quoi devons-nous l'honneur de votre visite, s'il n'y a pas d'indiscrétion à vous le demander?
—Je venais vous remercier tous de vos bontés envers moi, répondit le jeune homme.
—C'était bien ce que je pensais, Monsieur, mais cela n'était pas nécessaire, car en pareille circonstance nous en eussions fait autant pour tout le monde.
—Je vous crois, mère Wouters; mais cela n'empêche cependant pas que je ne doive de la reconnaissance à votre père et à votre fille pour la pitié généreuse qu'ils m'ont témoignée. C'est surtout au père Wouters que je veux exprimer ma gratitude.
—Mon père est à son travail, au village; notre Lina est allée àHal…
—Alors, je vais vous dire adieu, et je viendrai vous revoir un autre jour.
—A votre place, j'attendrais plutôt un peu, Monsieur, notre Lina est allée porter à la facteuse la dentelle qu'elle venait d'achever; elle devrait déjà être de retour: je l'attends à chaque instant… Vous en aller sans avoir vu mon père ou ma fille? Et vous vous êtes donné la peine de venir de Bruxelles pour cela?
—Pas précisément, la mère; nous avons une petite fête d'amis à l'Aigle d'or.
La bonne femme le regarda avec étonnement.
—Vous allez à l'Aigle d'or? murmura-t-elle. Oh! Monsieur, pour l'amour de Dieu, ne faites pas cela! Vous allez encore vous rendre malade… Voici justement notre Lina qui arrive. Je l'entends qui chante.
Un joyeux sourire éclaira la physionomie du jeune homme, pendant qu'il prêtait l'oreille aux sons encore lointains. Il chantonnait lui-même à demi-voix:
Gais bergers, bergères jolies,Sur l'herbe verte des prairiesMenez vos moutons bondissants;Voici venir le doux printemps.
—Vous connaissez la chanson, Monsieur? demanda la femme.
—Si je la connais, mère Wouters? Je l'ai chantée des centaines de fois. Ma mère m'a bercé avec cette chanson-là.
Il se rapprocha de la porte et se mit sur le seuil. De là il vit de loin Lina qui arrivait par le chemin de terre.
La jeune fille, pour aller à Hal, avait mis ses habits des dimanches. Le costume original des paysannes brabançonnes lui seyait à merveille, surtout le madras aux couleurs tendres épinglé sur sa tête, et qui retombait sur ses épaules en encadrant ses joues fraîches.
Quoique, jusqu'à ce moment, la seule cause des dispositions joyeuses du jeune homme eût été le souvenir de son heureuse enfance que lui rappelaient les lieux où il se trouvait, il ne put pas s'empêcher de reconnaître pourtant que l'innocente compagne de ses jeux d'autrefois était devenue une jolie et charmante jeune fille. Cela lui fit véritablement plaisir pour elle.
—Bonjour, monsieur Steenvliet, dit Lina on entrant dans la maison. Que je suis contente de vous voir! J'étais si curieuse de savoir si vous n'étiez pas devenu sérieusement malade après la triste nuit de la semaine dernière; mais, Dieu soit loué, ma crainte n'était pas fondée.
—Je vous remercie, ma bonne Lina, répondit-il: je ne mérite pas un si vif intérêt.
Tout en parlant, la jeune fille avait ôté le mouchoir qui lui couvrait la tête, et l'avait déposé sur un buffet. Elle s'approcha de la table en disant:
—Je suis un peu fatiguée d'avoir marché vite. Si monsieur Steenvliet daignait prendre une chaise, je pourrais m'asseoir également.
Le jeune homme déféra à son désir tout en déclarant qu'il ne pouvait pas rester longtemps. Il n'était venu que pour les remercier des bontés qu'ils avaient tous eues pour lui. On l'attendait à l'Aigle d'or.
—Juste ciel! s'écria Lina, allez-vous encore à l'Aigle d'or? Ah!Monsieur, vous me faites trembler!
—En effet, vous paraissez tout effrayée, dit-il en souriant.Pourquoi?
—Comment pouvez-vous le demander? Je ne suis qu'une pauvre paysanne, et vous un riche monsieur; Je n'ai pas le droit de vous donner des conseils, mais je n'oublie pas cependant que, tout enfant, j'ai joué avec vous, et que vous m'avez sauvé la vie… Si vous étiez mon frère, je me jetterais à vos genoux et vous supplierais, les larmes aux yeux, de ne pas aller à l'Aigle d'or.
—Vous prenez la chose trop au sérieux, Lina.
—Que ne donnerais-je pas pour vous retenir d'aller à l'Aigle d'or! dit la jeune fille en soupirant. Grand-père me l'a assez fait comprendre. Si vous retournez à l'Aigle d'or, vous deviendrez de nouveau… de nouveau… malade. Sur cette pente on glisse toujours de plus en plus, et l'on est perdu avant qu'on le sache.
—Avec votre permission, Monsieur, ma fille a raison, ajouta la mère. Un si gentil garçon, ah! ce serait vraiment dommage. N'oubliez pas le proverbe qui dit: évitez les endroits où tombent les fléaux.
—Oui, bonnes gens, murmura Herman devenu pensif, je ne dis pas qu'il ne vaudrait point infiniment mieux pour moi de suivre votre conseil; mais à présent cela ne se peut pas. Cet après-midi, à cinq heures, il y aura un banquet d'amis à l'Aigle d'or, et il faut absolument que j'y assiste.
Il y eut un moment de silence; la jeune fille avait laissé retomber sa tête sur sa poitrine, et ses yeux demeuraient baissés.
—Lina, dit-il, je vois avec peine que mes paroles vous affligent. Je vous remercie de l'intérêt et de l'amitié que vous me témoignez… Pour vous prouver que je vous en suis sincèrement reconnaissant, je vous promets que je me conduirai avec retenue à l'Aigle d'oret de ne pas y boire plus de vin qu'il ne convient à quelqu'un qui a résolu de garder son sang-froid. Ne secouez pas la tête, Lina; plus d'une fois on a exigé de moi semblable promesse, sans que j'aie pu la tenir. Mais, faite à vous, cette fois, elle sera sacrée.
Il avait prononcé ces mots avec un tel accent de conviction que Lina, heureuse et fière de son triomphe, releva la tête et regarda le jeune homme avec un gai sourire.
—Merci, merci, monsieur Steenvliet, s'écria-t-elle en battant des mains. Je vous crois; maintenant je suis contente.
Herman se leva comme pour prendre congé.
—Vous allez déjà nous dire adieu? demanda la mère. Il est a peine quatre heures. Vous avez encore trois quarts d'heure de temps.
—En effet, mère Wouters, mais je crains de vous déranger.
—Mais pas du tout, Monsieur: je vous en prie, restez assis.
Après un moment de silence, pendant lequel Herman regarda tout autour de la chambre, il dit à la jeune fille, comme s'il voulait donner un autre tour à la conversation:
—Je le vois bien, Lina, vous n'êtes pas riche; mais néanmoins tout respire ici le bien-être et le bonheur. Vous croyez que les grandes richesses rendent toujours l'homme heureux? Comme vous vous trompez! Mon père possède des millions, je puis dépenser de l'argent, en dissiper même autant que je veux. Ah! je donnerais volontiers toute cette richesse pour pouvoir revivre dans le passé, pour retrouver avec la naïveté de l'enfance, la pureté de l'âme et la paix du cœur… Vous le rappelez-vous encore, Lina, le jour, le beau jour où je remportai à l'école le premier prix de lecture, tandis que vous obteniez, vous, le premier prix d'écriture? Ma grand'mère, dans sa petite ferme, avait préparé une grande marmite de riz au lait avec du sucre et de la cannelle, et invité à la fête une vingtaine de nos condisciples… Comme nous avons couru, dansé et sauté dans le verger, toute cette journée-là!
—Si je m'en souviens! murmura la jeune fille émue. Pendant que vous en parlez, Monsieur, je vois revivre tout cela devant mes yeux.
—Mais ce que vous ne savez probablement plus, Lina, et ce qui vit toujours dans ma mémoire, c'est la figure de ma mère qui, à la fin de la fête, nous prit tous les deux dans ses bras, et prétendit que le roi et la reine,—c'est ainsi qu'on nous nommait ce jour-là,—devaient s'embrasser entre eux.
—Non, je n'ai pas souvenir de cela, dit Lina on riant.
—C'est bien ainsi, j'étais là, s'écria la mère Wouters en battant joyeusement des mains. C'était une joie! Et la mère Steenvliet paraissait si heureuse!
—Ma mère était une femme d'un excellent cœur, n'est-ce pas?
—La bonté même: un cœur d'ange, Monsieur.
—Ah! J'ai gardé un doux souvenir de cette journée-là, ditLina. Vous rappelez-vous, Herman…—pardon, je veux dire monsieurSteenvliet.
—Non, je vous en prie, appelez-moi simplement Herman; sans cela vous m'obligeriez à vous appeler mademoiselle.
—Eh bien, monsieur Herman, vous rappelez-vous encore quel livre vous avez reçu en prix? Non? Il avait pour titre:les Pauvres Orphelins, et l'histoire qu'il contenait était si belle et si touchante que j'en pleurais tous les soirs quand votre mère nous en faisait la lecture.
—Oui, certes, je m'en souviens, répondit le jeune homme.
—Un jour que le grand Nicolas du forgeron m'avait battue dans la prairie, et que je pleurais amèrement, vous m'avez donné ce livre pour me consoler, monsieur Herman, du consentement de votre mère, car vous n'ignoriez pas combien ce cadeau devait me faire plaisir.
Elle se leva, s'approcha de la muraille et revint avec un petit livre en s'écriant joyeusement:
—Tenez, le voici, votre cadeau. Votre nom s'y trouve inscrit par le maître d'école… Si je pense encore quelquefois à ces jours heureux? Presque tous les dimanches je relis le soir ce joli petit livre, et alors je revois en pensée toutes les personnes, grandes et petites, dont il me rappelle la tendre amitié.
—Oh! les souvenirs du cœur, quelle source de douces et pures jouissances! dit Herman en soupirant. Laissez-moi feuilleter ce cher petit livre… Ah! voilà mon nom; et vous, bonne Lina, pour ne pas l'oublier, vous avez écrit dessous, de votre propre main, que je vous en ai fait présent à Ruysbroeck, le 20 septembre 1840.
—Lisez, donc à la page 30, monsieur Herman: ce livre raconte que les pauvres orphelins sont sur le point de mourir de froid et de faim, et comment la dame charitable leur donne a manger et leur distribue de chauds vêtements. C'est surtout à ce passage que je versais des larmes, monsieur Herman.
Le jeune homme avait cherché la page désignée et se mit à lire à voix basse, assez haut cependant pour être entendu de Lina, le récit de l'extrême détresse des enfants abandonnés.
Pendant ce temps la femme Wouters s'occupait de faire le café, et tirait de l'armoire un pain bis et une assiette avec du beurre.
Lorsque Herman arriva à l'endroit où les enfants affamés sont secourus par une dame charitable, sa vue s'obscurcit tout à coup. Il regarda la jeune fille et vit qu'à travers son sourire brillaient deux larmes qui roulèrent sur ses joues comme deux perles.
—Ah ah! c'est étrange! s'écria-t-il en riant également. Nous étions redevenus enfants. Il me semblait voir ma mère qui m'écoutait, et à côté d'elle une petite fille avec deux yeux bleus pleins de larmes…
—Allons, allons, mettez ce livre de côté maintenant, dit la mère qui se préparait à étendre sur la table une nappe rayée. Vous nous feriez oublier notre café du goûter. Si Monsieur Steenvliet voulait nous faire l'honneur…
—Je prendrai volontiers une tasse de café pour vous faire plaisir, répondit-il; mais après cela il faut que je parte; mes amis m'attendent probablement déjà depuis longtemps.
—Comme il vous plaira, Monsieur… Maintenant, Lina, mettez-vous à table: nous prendrons aussi notre part.
Et les deux femmes mordirent avec appétit dans leurs tartines bises.
Herman les regardait silencieusement avec une expression singulière, comme s'il éprouvait un sentiment d'envie.
—Nous avons également du pain blanc dans la maison, dit la veuve. Mon père a l'estomac un peu débile et ne supporte pas bien le pain de seigle. Si Monsieur a envie de goûter notre pain de froment…
—Ah! que l'homme est un être bizarre! Un dîner princier m'attend à l'Aigle d'or; il y a un chef de cuisine de Bruxelles; on nous servira toutes les primeurs, tous les mets rares et chers… et maintenant je vous envie, et j'ai faim d'une bouchée de ce lourd pain de seigle! Allons, la mère, je vous en prie, donnez-moi une tartine.
La mère Wouters, grandement étonnée, s'empressa de déférer à son désir, et il mordit à belles dents dans la tranche de pain dur, pendant que ses yeux brillaient de plaisir.
—Lina, Lina, vous souvient-il encore, demanda-t-il, que ma mère, quand nous revenions ensemble de l'école, nous tendait à tous deux une tartine de pain bis, pareille à celle-ci, et que nous nous jetions dessus comme deux jeunes loups? Des tranches de pain assez grosses et assez lourdes, disait ma mère, pour jeter un paysan à bas de son cheval?… Mais comme cela nous paraissait bon et savoureux! Voilà plus de quinze ans que je n'avais plus goûté de ce pain-là.
—Mais ce dont je me souviens mieux encore, répondit la jeune fille avec animation, c'est que nous allions courir dans la prairie avec les petits vachers, et que nous y allumions un feu de bois sec et de feuilles sèches pour cuire nos pommes de terre dans la cendre.
—Des pommes de terre et des cuisses de grenouilles, Lina.
—Et comme nous jouions à la dînette alors, n'est-ce pas?
—Et moi, comme je savais que vous aimiez beaucoup les navets, j'allais en arracher une pleine brassée dans le champ du fermier Christian.
—Oui, oui, je me rappelle même qu'un jour le garde-champêtre vous attrapa et vous arracha presque les oreilles, tant il vous les secoua; et vous, au lieu de pleurer, vous n'en fîtes que rire.
—Je le crois bien, Lina, j'avais fait cela pour vous; cela faisait mon orgueil et ma force.
—C'est dans une de ces folles journées que vous avez sauté dans le ruisseau le Malbeek pour m'en retirer et me placer sur le bord, moi qui étais déjà à moitié noyée. Voire père était très fâché et vous gronda sévèrement parce que vous rentriez à la maison couvert de boue; mais votre mère vous approuva et dit qu'elle était fière de votre courage et de votre bon cœur.
—Non, je ne me rappelle pas cela.
Herman se leva.
Immédiatement la jeune fille ajouta comme si elle voulait le retenir:
—N'avez-vous pas oublié comment nos mères,—elles sont ensemble au ciel maintenant,—nous avaient travestis une fois le jour des Innocents? Vous portiez la veste de votre père, et on vous avait tracé au-dessus de la lèvre de grosses moustaches noires avec un morceau de tison brûlé; moi, j'étais affublée de la jaquette et du bonnet plissé de ma mère. Nous devions aller manger desCouquebacques[1]chez grand'mère Steenvliet; mais vous me paraissiez si laid, et j'avais tellement peur de vos grosses moustaches noires, que je vous plantai là, et pris la fuite…
[Note 1: Espèce de crêpes.]
—Je dois me dépêcher d'aller à l'Aigle d'or, interrompit le jeune homme. Ah! Lina, que ne peut-on passer sa vie au milieu de ces souvenirs rayonnants de son enfance! Je ne sais pas ce qui m'arrive, mais je suis très heureux; il y a comme une lumière, une consolante lumière qui est descendue dans mon cœur; mais l'illusion ne peut pas durer toujours. Maintenant il faut que, bon gré, mal gré, je me décide à prendre congé de vous.
—Mais il n'est pas encore quatre heures et demie, je vous en prie, monsieur Herman, restez encore quelques minutes, dit la jeune fille avec un regard suppliant.
—Votre coucou retarde. Je commence réellement à croire, Lina, que vous cherchez à m'empêcher d'aller à l'Aigle d'or.
—Eh bien, oui, j'en conviens. Il me semble même que je sacrifierais volontiers deux années de ma vie pour vous en empêcher.
—Allons, allons, votre bon cœur vous fait craindre sans raison. Je tiendrai la promesse que je vous ai faite. Croyez-moi, ce soir du moins je serai très sobre, très modéré… D'ailleurs ma vie orageuse de jeune homme va bientôt prendre fin. Je vais me marier.
—Ah! c'est bien! s'écria joyeusement Lina. Votre future est sans doute très riche.
—C'est la fille d'un baron.
—Et vous vous aimez sincèrement, n'est-il pas vrai? demanda la mèreWouters.
—Cela viendra peut-être, murmura Herman en levant les épaules.
—Se marie-t-on donc sans amour chez les gens riches?
—Quelquefois. J'épouse une très noble demoiselle que je n'ai vue que deux fois et très peu de temps; mais je l'épouse parce que mon père dit que ce mariage le rendra heureux.
—Ah! c'est une autre affaire, Monsieur; comme cela je comprends la chose.
—Maintenant, bonnes gens, dit le jeune homme en se tournant vers la porte, je vous renouvelle l'expression de mes sincères remerciements, et je vous prie d'annoncer au père Wouters que je considère comme un devoir pour moi de venir à la première occasion lui témoigner aussi ma reconnaissance.
—Si vous vouliez de temps en temps nous honorer d'une visite en passant, vous nous feriez beaucoup de plaisir, murmura la jeune fille. Pas vrai, ma mère, M. Herman sera toujours le bienvenu ici?
—Oui, oui, Monsieur, toujours le bienvenu, affirma la vieille femme.
—Portez-vous bien toutes deux: au revoir!
Et Herman Steenvliet, traversant le jardinet devant la maison, enfila le chemin de terre.
Il pressa le pas dans la direction de l'auberge de l'Aigle d'or; mais il secouait la tête en se parlant à lui-même, et souriait en évoquant l'un après l'autre tous les doux souvenirs qui lui avaient fait revoir, comme dans un beau rêve, les jours heureux de son enfance.
Il avait déjà fait un bon bout de chemin lorsque, dans sa préoccupation, il faillit renverser en le heurtant, un vieillard qui venait en sens contraire avec un sac de toile sur le bras.
—Ah! père Wouters, je vous demande pardon, balbutia-t-il. J'étais tellement distrait et absorbé que je ne vous avais pas vu.
—Maintenant je vous reconnais bien aussi, dit le vieillard; vous êtes M. Herman Steenvliet.
—Oui, et je suis allé chez vous pour vous remercier de vos bons soins. Je suis enchanté de vous rencontrer. Croyez que je vous garderai une profonde reconnaissance.
—Vous paraissez tout à fait rétabli et bien portant, tant mieux! répondit le vieux paysan. Malheureusement je n'ai pas besoin de demander à Monsieur où il se rend encore une fois, C'est facile à deviner, car on chante et on fait déjà assez de tapage à l'Aigle d'or.
—En effet, c'est là que je vais.
—Permettez à un vieillard de vous le dire, grommela Jean Wouters avec une expression de profond mécontentement, qui s'expose ainsi volontairement au danger et compromet sa santé dans de folles orgies, ne mérite ni estime ni pitié… Et, puisqu'il en est ainsi, Monsieur, je dois vous avertir que si je vous rencontrais encore une fois dans le même état que la semaine dernière, je ne prendrais plus la peine de vous ramasser.
Sans écouter les excuses du jeune homme ébahi, le père Wouters s'éloigna en grommelant un adieu sec et bref.
Au moment où il allait atteindre sa demeure, il se retourna pour suivre M. Steenvliet du regard.
—Ah çà! pourquoi diable m'arrêté-je ainsi en chemin? se dit le vieillard à lui-même. Hésiterait-il? Ah! si une bonne pensée pouvait le retenir! Il y aura un fameux train ce soir à l'Aigle d'or; on y chante déjà si fort que le vacarme s'entend jusqu'au milieu de la Place… Tiens, le voilà qui tourne à gauche et qui disparaît entre les arbres!
Jean Wouters regarda encore un moment, puis il continua son chemin. Rentré chez lui, il dit aux deux femmes qui commencèrent à lui parler de M. Steenvliet.
—Oui, oui, je sais, je l'ai rencontré. Je n'ai pas le temps d'écouter maintenant. Il n'y avait pas beaucoup d'ouvrage à l'atelier. Je reviens, avec la permission de notre patron, pour pouvoir planter encore avant le noir, dans notre petit jardin, ces féveroles que j'ai été chercher chez Kobe le jardinier. Le temps est favorable, il faut en profiter… Non, j'ai déjà mangé les tartines de mon bissac; je ne veux pas de café.
En achevant ces mots il sortit, alla prendre dans l'étable une bêche et un rateau, et se mit immédiatement à l'œuvre pour planter, comme il l'avait annoncé, les féveroles qu'il venait de rapporter…
Il pouvait avoir fait à peu près la moitié de sa tâche lorsque le pas précipité d'un passant lui fit lever la tête.
—Eh quoi! monsieur Steenvliet, déjà de retour! demanda-t-il. Je pensais précisément à vous. Je vous voyais en pensée buvant du vin mousseux à l'auberge de l'Aigle d'or.
—Je n'y suis pas allé, répondit le jeune homme. Votre sévère mais sage avertissement, les conseils amicaux de la mère Wouters et de Lina m'ont fait réfléchir, et m'ont donné la force de volonté nécessaire pour prendre une bonne résolution. On ne me verra pas à l'Aigle d'oraujourd'hui.
—Entrez donc, monsieur Steenvliet. Les femmes seront bien heureuses d'apprendre cela.
—Je ne peux pas; j'ai à peine le temps d'arriver au chemin de fer avant le départ du train pour Bruxelles.
—Mais il y a encore plusieurs départs, Monsieur.
—Non, non, il ne fait pas bon ici pour moi. Je pourrais encore changer de résolution. Adieu, adieu, jusqu'à la prochaine occasion!
Et sans se retourner vers le vieillard, il suivit en toute hâte le chemin de terre qui passait devant la maison.
Plus de huit jours s'étaient écoulés depuis que le baron d'Overburg avait écrit à son oncle le marquis de la Chesnaie, et aucune réponse ne lui était encore parvenue.
Cela le mit dans un grand embarras. Il commençait à croire que c'était par mécontentement que le marquis le faisait attendre si longtemps, et à craindre que la réponse tant retardée ne fût un refus. D'ailleurs, la baron avait invité quelques-uns de ses plus proches parents à un dîner où il se proposait de leur présenter le file de M. Steenvliet comme le futur époux de sa fille.
Ce dîner devait avoir lieu dans quatre jours. Faute d'une réponse approbative de son oncle, le baron ne pouvait pas prendre sur lui d'annoncer ces fiançailles, car dans sa lettre au marquis il avait promis de la façon la plus formelle de garder secret ce projet d'union jusqu'à ce qu'il eût obtenu son consentement.
L'entrepreneur aussi montrait de l'impatience et de la méfiance à cause du long silence du marquis; mais M. d'Overburg le rassura plus ou moins en lui disant que son oncle était un homme bizarre, qui ne pouvait jamais se décider à prendre un parti avant d'y avoir réfléchi d'abord pendant toute une semaine.
Quant au dîner au château, il était trop tard pour l'ajourner ou le contremander. Si la réponse du marquis n'arrivait pas avant le jour fixé, on ne parlerait pas encore du mariage; dans ce cas, cette réunion ne serait pas autre chose qu'un moyen de faire connaissance—et même ce serait peut-être là une circonstance favorable, attendu que plus tard l'annonce définitive du mariage surprendrait moins les parents de M. d'Overburg et leur paraîtrait moins extraordinaire.
Lorsque l'entrepreneur causait de ces choses avec son fils, Herman continuait à montrer la même bonne volonté, mais aussi la même indifférence. M. Steenvliet se figurait que cette froideur était en grande partie simulée; car sans cela, comment expliquer que, depuis qu'il était question de cette union, la conduite du jeune homme se fût si profondément modifiée? En effet, pendant la dernière semaine écoulée, Herman n'était allé que trois fois au Club; et encore ne s'y était-il rendu que sur l'invitation de son père. Et chaque fois il était rentré au logis avant onze heures, la tête fraîche et l'esprit parfaitement dispos, Les autres soirées il les avait passées dans sa chambre à lire ou à dessiner, chose qui ne lui était plus arrivée depuis bien longtemps.
M. Steenvliet ne pouvait donc pas douter qu'Herman ne songeât continuellement à la charmante et noble fiancée que lui donnait ce projet d'union. Ce n'était qu'un vif et profond sentiment d'amour qui se développait dans le cœur du jeune homme, et qu'il cherchait à cacher aux autres et à lui-même.
Cette espérance, cette conviction, pour parler plus exactement, réjouissait d'autant plus l'entrepreneur, qu'il croyait pouvoir considérer la douceur, la soumission d'Herman à son égard, comme une marque de reconnaissance pour le brillant mariage que M. Steenvliet allait lui permettre de contracter, au prix des plus grands sacrifices. Dans l'intervalle, Herman était retourné une fois dans la maison de Jean Wouters. Il avait eu envie plutôt de revoir les lieux où s'était passée son enfance, et qui lui rappelaient des souvenirs si chers à son cœur. Herman choisit pour sa seconde visite un dimanche après-midi, afin de rencontrer le vieux charpentier au logis.
Il fut reçu par le vieillard, par Lina et par sa mère avec une cordialité et une amabilité qui n'avaient rien de contraint. La joie de ces gens simples fut grande, lorsqu'ils apprirent de sa bouche que, depuis sa dernière visite, il ne s'était pas seulement abstenu d'aller à l'Aigle d'or, mais qu'il n'avait pas une seule fois pris assez de vin pour être plus animé que d'habitude.
C'était à eux, à leurs sages et bienveillants conseils, qu'il devait ce bonheur, oui, ce bonheur inappréciable, car c'était maintenant seulement qu'il vivait en paix avec sa conscience, qu'il avait l'esprit calme, le cœur content, et que l'avenir lui souriait de nouveau…
Quoi qu'il pût lui advenir par la suite, il n'oublierait jamais ce bienfait… Ils étaient pauvres; l'argent avait pour lui peu de valeur. Il pouvait dissiper des milliers de francs pour satisfaire une fantaisie; mais il n'osait pas leur offrir de l'argent, car il pensait là-dessus comme maître Wouters, et il craignait que, si l'argent s'en mêlait, il ne vînt diminuer leur estime réciproque, et flétrir peut-être, ou du moins altérer dans sa pureté, leur amitié désintéressée. Conséquemment, quoi qu'il fût tout dispos à leur donner de l'or, beaucoup d'or même, pour les récompenser, il leur déclara que de son propre mouvement, il ne leur ferait jamais une pareille offre.
Cette manière de voir plut tellement à l'honnête ouvrier, qu'il avait les yeux humides de larmes en serrant la main du jeune homme, et qu'il le remercia avec effusion de ses bons sentiments à leur égard; car vraiment, s'il avait osé leur offrir de l'argent, ne fût-ce qu'une simple pièce d'or, il l'aurait prié, ou plutôt il lui aurait enjoint de passer désormais devant la porte de leur humble maisonnette.
Ils étaient donc enchantés l'un de l'autre, et se remirent à parler du temps passé, lorsqu'ils demeuraient tous à Ruysbroeck, sauf le grand-père, et qu'Herman et Lina étaient d'inséparables compagnons de jeu. En évoquant ces souvenirs tantôt ils riaient et battaient gaiement des mains, tantôt leurs yeux se mouillaient de douces larmes d'émotion. Herman se sentait comme emporté dans un monde enchanté. Il redevenait enfant, courait à la ronde, encore mal affermi sur ses petites jambes, et tenant la petite Caroline par la main, au milieu d'une nature aimable et riante, avec un soleil plus chaud, un air plus doux, des fleurs plus odorantes, et où les sources du bonheur et de la force n'étaient pas l'argent, mais la pureté de l'âme, la bonté du cœur et l'amour du prochain.
Il resta pour prendre le café de l'après-midi avec ses amis pauvres, mais nobles à ses yeux; il mangea encore avec le même plaisir des tartines de pain de seigle, et parla, à cette occasion, de sa bonne mère, avec un si vif regret et une tendresse si touchante et si communicative, que ses auditeurs avaient toutes les peines du monde à se retenir de pleurer.
Puis il parla de son futur mariage, et répondit aux questions de Lina et de sa mère que sa fiancée, quoique fille d'une baronne, était une jeune fille simple, affable et intelligente. A la vérité elle n'avait pas des joues fleuries comme une personne dont le sang est tonifié par le soleil, le grand air et le travail des champs; mais elle était bien faite, distinguée, élégante, pleine de charme dans ses manières, dans sa démarche et dans son langage. Il n'éprouvait pas pour elle une inclination particulière; mais comme son père y tenait si fort et que, d'ailleurs, ce mariage le retiendrait probablement, lui Herman, de retomber dans cette vie de dissipation dont il avait horreur aujourd'hui comme d'une chose vile et méprisable, il accepterait cette union disproportionnée, quoi qu'il n'espérât pas y trouver une vie agréable.
Lina et ses parents s'efforcèrent de le consoler et de l'encourager. D'après leur sentiment, son inquiétude était sans aucun fondement. Comment pouvait-il craindre de n'être pas heureux avec une fiancée noble et riche qu'il dépeignait lui-même comme aimable, douce et distinguée. Et quant à l'amour, il viendrait insensiblement, de lui-même.
Là-dessus, Herman avait secoué la tête et poussé un profond soupir, sans répondre un mot.
Ils se levèrent de table. Jean Wouters voulut montrer à Herman le verger et le potager. On se promena pendant quelque temps dans les sentiers du petit jardin, on cueillit çà et là une fleur, qui rappela naturellement aux deux jeunes gens les doux souvenirs de leur heureuse enfance, on causa, on rit, joyeusement et naïvement, jusqu'à l'heure où les approches du soir firent sentir à Herman que sa visite avait assez duré. Il se leva et annonça qu'il allait retourner à Bruxelles.
—Quand pouvons-nous espérer que monsieur Herman nous honorera d'une nouvelle visite? demanda Lina en lui adressant un regard suppliant.
—Ah! répondit-il, un pareil après-dîner d'intime et amicale causerie a plus de prix pour moi que toutes les fêtes et les plaisirs coûteux du soi-disant grand monde. Vous revoir, bonnes gens, pouvoir passer de temps en temps quelques instants en votre réconfortante compagnie, cela seul, j'en suis convaincu, me donnerait la force de ne pas retomber dans les excès de ma vie désespérée; mais je n'ose vraiment pas vous demander la permission…
—Vous serez toujours le très bien venu chez nous, Monsieur, dit le charpentier.
—Votre visite nous honorera et nous fera plaisir, ajouta la veuve.
—N'oubliez pas, monsieur Steenvliet, que vous m'avez sauvé la vie, et que nous vous devons, pour cela seul, une reconnaissance éternelle, dit la jeune fille d'un ton très sérieux.
—Soit, Lina, répondit le jeune homme avec un doux sourire. Et maintenant, vous voulez, à votre tour, sauver mon âme, n'est-ce pas? Ne secouez pas la tête, je pénètre votre généreuse intention. Si vous atteignez votre but, lequel de nous deux devra le plus à l'autre? Allons, allons, il vaut mieux ne pas discuter là-dessus. Bonjour, au revoir!
Herman reprit, les pas et le cœur légers, le chemin de terre qui conduit à Loth. Il se frottait les mains, murmurait des phrases joyeuses; il avait devant les yeux les images de Jean Wouters et de sa fille, mais surtout l'image de Lina qui le précédait en lui souriant.
Cela l'amena à la fin à faire cette réflexion, qu'il était né bien certainement pour la vie simple et tranquille de la campagne. Et maintenant il allait se marier avec une jeune fille noble qui ne chercherait son bonheur que dans une vie de luxe. Ce n'était pas l'amour qui les avait poussés l'un vers l'autre; elle ne lui apportait rien que ses quartiers de noblesse; lui, pas autre chose que les richesses paternelles… Pour d'autres, une pareille union était peut-être désirable; mais pour lui, il n'y paraissait destiné ni par la volonté de Dieu, ni par sa nature intime. Mais quoi qu'il en fût, il avait promis à son père d'accepter la main de Clémence de bonne volonté, et il voulait tenir sa promesse. D'ailleurs, c'était encore le mieux qu'il eût à faire, car sans cela sa triste vie devenait encore inutile et sans but comme auparavant.
Ces pensées occupèrent son esprit jusqu'au moment où il descendit du train à Bruxelles, et où il se disposait à rentrer en ville.
Mais alors il sentit tout à coup que quelqu'un lui frappait sur l'épaule. Il se retourna et vit un homme d'une forte corpulence, avec des joues rouges et bouffies, portant une blouse bleue et une casquette en peau de loutre. C'était Pierre Mol, l'aubergiste de l'Aigle d'or, qui lui prit familièrement la main en lui disant:
—Ah! ah! c'est vous, monsieur Herman. Bien le bonjour. Que diable, vous avez une mine excellente; êtes-vous tout à fait guéri?
—Guéri? répéta le jeune homme avec étonnement. Dieu soit loué, je n'ai pas été malade, maître Mol. Pourquoi me demandez-vous cela?
—Mais, parce que vous n'avez pas assisté à la fête de mercredi dernier. On vous a attendu si longtemps! Notre Isabelle aurait bien pleuré de ne pas vous voir… Ç'a été vraiment un banquet royal. Mais à cause de votre absence on ne s'est pas trop amusé. Je m'en suis bien aperçu à ma cave: on n'a pas bu seulement une bouteille de champagne par tête, et à dix heures tout le monde était déjà parti. C'est vous, monsieur Herman, qui êtes le grand boute-en-train, et quand vous n'êtes pas là, cela ne va pas du tout… Deux jours après, M. Dalster nous a dit que vous étiez malade, et qu'on ne vous avait pas encore vu au Club. Notre Léocadie ne cesse pas de marcher la tête basse, et notre Isabelle pleure quand elle est seule. Oui, vous comprenez cela, n'est-ce pas? La pauvre fille vous est si attachée, si dévouée, que pendant des journées entières elle ne pense qu'à vous.
—A moi? s'écria le jeune homme stupéfait et quelque peu indigné.Isabelle pense à moi? Je voudrais bien savoir pourquoi.
—Allons, allons, fine mouche, répondit Pierre Mol en riant, ne faites donc pas l'innocent. Vous savez parfaitement que notre Isabelle n'est heureuse que lorsqu'elle vous voit.
—Moi? grommela Herman, je n'en sais rien du tout.
L'aubergiste pencha sa tête sur l'épaule d'Herman et lui souffla à l'oreille:
—Avez-vous donc déjà oublié ce que vous disiez à Isabelle? Vous lui avez avoué que vous ne pouviez pas la regarder sans que votre cœur se mît à battre… Et naturellement la pauvre enfant a fini par raffoler tout à fait de vous.
—Ah çà, maître Mol, interrompit Herman sans chercher à dissimuler sa mauvaise humeur, je vous prie de ne pas m'ennuyer davantage avec vos ridicules bavardages. Je ne sais qu'une chose, c'est que vos deux filles—Léocadie aussi bien qu'Isabelle,—nous flattent et excitent notre amour-propre pour nous engager à boire à l'envi et a dépenser le plus d'argent possible. Tout ce que j'ai consommé ou cassé chez vous, je l'ai payé; par conséquent nous sommes absolument quittes. Passez donc votre chemin et laissez-moi tranquille.
Pierre Mol retint le jeune homme par le bras; Herman, de crainte d'ameuter les curieux, ne voulut pas employer la violence pour se débarrasser de cet importun personnage.
—Mais, monsieur Herman, consolez-moi donc un peu, je vous en prie, dit l'aubergiste d'un ton obséquieux. Avant-hier le chevalier Van Beverhof est venu chez nous. Il nous a fait beaucoup de peine à tous eu nous affirmant que vous ne viendriez plus jamais à l'Aigle d'or! Ce n'était qu'une plaisanterie, il nous a trompés, n'est-ce pas?
—Je n'ai jamais rien dit de pareil, répondit Herman, mais j'entends être entièrement libre de mes actions, et je n'ai de comptes à en rendre à personne.
—Ah! Monsieur, je vous en prie, ayez pitié de moi et de mes enfants! Si vous ne venez plus chez nous, je suis tout à fait perdu. Ces nobles jeunes gens, vos amis, cesseront également de venir, et ainsi tout le vin dont j'ai rempli ma cave me restera pour compte. Soyez généreux, Monsieur, promettez-moi de venir encore dans mon auberge.
—Eh bien, oui, si j'en ai l'occasion. Adieu! grommela Herman, en s'éloignant en toute hâte.
Il sauta dans une voiture de place et ordonna au cocher de le conduire rue de la Loi.
Chemin faisant il réfléchit aux étranges paroles de Pierre Mol. Isabelle éprouverait pour lui une inclination particulière, et même, pour employer le mot propre, un véritable amour? Que pouvait bien signifier ce mot-là dans la bouche de jeunes filles qui adressaient en même temps leurs sourires à vingt jeunes gens différents, comme un appât pour les décider à s'amuser et à dépenser de l'argent? Si jamais il avait dit à Isabelle, même en plaisantant, quelque chose qui fût de nature à lui donner le ridicule espoir d'être distinguée par lui, la sympathie de la jeune fille se comprendrait. Mais il ne lui avait jamais rien dit de pareil. Ce n'était donc encore qu'un prétexte inventé par le rusé père Mol pour flatter la vanité du jeune homme, et le ramener ainsi à l'Aigle d'or. Mais cette ruse ne pouvait pas réussir; si, précédemment, il n'avait ressenti ni sympathie ni estime pour les filles intéressées de l'aubergiste, maintenant que ses yeux s'étaient ouverts, il n'avait plus pour elles que de l'aversion et du mépris.
L'amour, pensait-il, est bien certainement l'effluve qui s'exhale d'une âme encore pure; une attraction inconsciente, une abnégation candide et désintéressée; mais il y a, auprès du cœur de l'homme, un démon jaloux pour ternir la pureté de cette flamme ou pour l'étouffer tout à fait: l'or, l'idole matérielle, qui fausse et corrompt tout.
La voiture, en s'arrêtant rue de la Loi, coupa court à ces rêveries. Les becs de gaz étaient déjà en partie allumés.
Il paya le cocher et entra sous la porte cochère. Le domestique de M. Steenvliet, Jacques, vint à sa rencontre et lui annonça que son père désirait lui parler.
Lorsqu'il fut entré dans le cabinet, M. Steenvliet lui dit:
—Herman, j'ai reçu des nouvelles de Monaco. M. d'Overburg est venu et m'a montré la lettre.
—Et le marquis de la Chesnaie consent-il à mon mariage, mon père?
—Oui; mais comment cette affaire se terminera-t-elle, voilà la question. Le marquis doit être un homme hardi autant qu'orgueilleux pour oser donner une semblable réponse; mais en tout cas ce n'est pas la faute du baron d'Overburg, qui en est encore plus affligé que moi.
—Affligé? Les nouvelles sont-elles donc mauvaises?
—Pas précisément mauvaises, Herman, mais elles ne sont pas comme je les aurais souhaitées, Asseyez-vous là, je vais vous expliquer la chose. Le marquis écrit que le projet d'une pareille mésalliance,—il dit «mésalliance»! l'afflige au plus haut point; mais que comme Clémence pense que ce mariage la rendra heureuse, et que, d'autre part, il en reconnaît lui-même la nécessité, il est prêt à y donner son consentement dès qu'il se sera personnellement convaincu que tout ce que son neveu le baron lui a écrit à ce sujet n'est ni mal fondé ni exagéré. A cet effet il viendra lui-même à Bruxelles… dans trois semaines! Car bien que sa santé soit beaucoup meilleure maintenant, le médecin de Monaco le menace d'une inévitable rechute, si pendant près d'un mois encore il ne continue pas à prendre des bains chauds d'eau de mer. Le marquis défend strictement à son neveu, et sur un ton d'autorité qu'il suppose irrésistible, de faire ou de décider rien concernant ce mariage avant qu'il soit venu en personne donner son consentement. Ainsi, encore un mois de délai assurément. Comment trouvez-vous cela, Herman?
—Eh bien, pour vous dire la vérité, mon père, répondit le jeune homme, je trouve cela une circonstance heureuse.
—Comment, une circonstance heureuse?
—C'est naturel, mon père; on ne passe pas sans hésitation de la vie libre de jeune homme dans la chaîne indissoluble du mariage. Ce mois de répit me permettra de m'habituer à l'idée de mon nouvel état.
—Vous n'espérez ou vous ne désirez pas cependant que votre mariage échoue?
—Oh! non, pas cela, mon père.
—Du reste, cela y ferait peu de chose. Je me suis mis fermement dans la tête que vous deviendrez l'époux de mademoiselle Clémence… Et cela se passera comme ça, malgré le monde entier. J'ai votre parole, et quant aux autres, je les tiens tous dans ma main grâce à mon argent.
—Ne vous fâchez pas, mon père; puisque le marquis écrit qu'il consentira…
—Oui, mais cette méfiance et ces délais m'humilient et m'énervent. M. de la Chesnaie veut probablement prendre d'abord des informations pour s'assurer que ma fortune n'est pas une illusion. Eh bien soit, qu'il vienne!… Ah! oui, j'oublie de vous parler du dîner qui a lieu au château après-demain. Pour obéir au vœu, ou plutôt à l'ordre du marquis, nous sommes convenus qu'à cette fête il ne sera pas encore fait allusion au mariage projeté. Vous y verrez votre fiancée et vous ferez plus ample connaissance en causant avec elle; mais vous devez également éviter tous les deux de parler de mariage. Aurez-vous bien assez d'empire sur vous-mêmes?…
—Oh! rien de plus facile, mon père.
—Eh bien, alors c'est parfait. Mais je veux vous donner encore un autre conseil. Cette entrevue peut avoir des conséquences graves, Vous devez tâcher de produire une impression favorable sur Clémence et sur ses nobles parents. Quoi qu'on on dise, c'est d'après son plumage qu'on juge l'oiseau. Apportez le plus grand soin à votre toilette, et n'épargnez pas l'argent.
—Mais, mon père, répondit Herman, j'ai ma toilette noire de cérémonie toute neuve, je n'ai pas besoin d'autre chose.
—Vous ferez du moins friser vos cheveux?
—Naturellement, mon père.
—Il y a quelques mois, Herman, j'ai remarqué au doigt du baron d'Alterre un diamant qui brillait et jetait des étincelles comme un charbon ardent. J'ai acheté une bague comme celle-là. Elle est un peu grande pour votre doigt, mais vous irez chez le bijoutier, et la ferez rétrécir. Ce diamant attirera tous les regards.
—Vous voulez, mon père, que je mette cette bague?
—Oui, elle attestera notre richesse.
—En cela il faut pourtant que je résiste à votre désir, mon père. Que des personnes âgées portent de pareils joyaux, c'est peut-être une habitude dans la haute noblesse. Mais ce que je sais fort bien, c'est que cela ne sied pas aux jeunes gens. D'ailleurs, si mademoiselle Clémence et les autres attendent après cela pour me témoigner de la sympathie ou de l'estime…
—Cela suffit: assez là-dessus; je porterai moi-même la bague à mon doigt, ça fait qu'on la verra tout de même… Dites donc, Herman, si nous attelions nos quatre chevaux à la voiture, cela ferait joliment de l'effet là-bas!
—Mais, mon père, les nobles convives de M. le baron ne viendront qu'avec deux chevaux tout ou plus. Le luxe de notre train les blesserait profondément.
—Eh bien, quel mal y aurait-il là-dedans?
—Ce n'est pas le moyen de se faire accueillir favorablement, mon père.
—En effet, vous avez peut-être raison. Je renonce à mon idée. Ce n'est pas pour moi que je veux convaincre tout le monde de notre richesse. Au fond, je me moque pas mal de ce que les gens pensent de moi; mais c'est pour vous, mon cher Herman, pour votre bonheur… Pour finir, encore une recommandation. Le baron me fait comprendre chaque fois que son fils Alfred n'est pas très porté pour votre mariage. Pourquoi n'essayez-vous pas de vaincre cette résistance? Voici le soir: allez au Club, vous y trouverez Alfred, car les membres se réunissent aujourd'hui pour délibérer sur les courses de chevaux de cet été.
—Je n'en ai pas grande envie, mon père.
—Pourquoi?
—Parce que M. Alfred, depuis que son père lui a parlé de mon mariage, est visiblement embarrassé en ma présence, et qu'il m'évite.
—Bah! bah! c'est probablement une supposition sans fondement,Faites-moi ce plaisir, allez au Club.
—Eh bien, soit! J'y mangerai quelque chose. A tantôt, mon père, car je n'y resterai pas tard.
Et le jeune homme sortit du cabinet, après avoir reçu une cordiale et vigoureuse poignée de main en récompense de son bon vouloir.