Le jour fixé pour le dîner au château était enfin venu.
Le temps ne paraissait guère favoriser cette fête, car tandis que tout le monde au château était occupé,—les valets et les servantes à la cuisine, les jeunes filles à leur toilette,—la pluie tombait dru au dehors. On était à la fin du mois de mai; après quelques jours des premières chaleurs de l'été, le ciel s'était couvert et chargé d'électricité, et depuis l'aube, de gros nuages d'un noir menaçant passaient, signalant leur passage par des roulements de tonnerre ou par des averses.
Vers cinq heures de l'après-midi, le baron d'Overburg se tenait avec sa femme, son fils Alfred et ses cinq filles,—parmi lesquelles il y en avait deux presque encore enfants,—dans un salon du château, prêts à recevoir leurs invités.
Trois de ceux-ci étaient déjà présents: le chevalier de Saintenoy, le comte de Elsdorp et la douairière Van Langenhove; les deux derniers si vieux, si maigres et si ridés, qu'en additionnant leurs âges ils ne devaient pas compter moins d'un siècle et demi. Cependant, malgré leur taille au-dessus de la moyenne, ils marchaient la tête droite. Il y avait dans leurs paroles et dans leurs gestes quelque chose de solennel, et lors même qu'on les eût revêtus d'une défroque de mendiants, encore leur regard ferme et fier et la dignité hautaine de leur attitude les aurait fait reconnaître pour des gens de haute naissance.
Quant au chevalier de Saintenoy, il était impossible de deviner son âge. Peut-être portait-il le poids de douze lustres; mais sa chevelure était noire, grâce aux inventions de la chimie moderne, et peut-être comprenait-il, comme certaines femmes, l'art de se donner les apparences d'une interminable jeunesse. Cet homme n'avait jamais été marié; il avait laissé échapper toutes les occasions, si avantageuses qu'elles fussent, et toute sa vie s'était passée à papillonner autour des femmes mariées et des jeunes filles. Aussi lui avait-on donné le sobriquet de «voltigeur».
Et il le méritait bien, ce sobriquet, car même ici, où chacun se tenait prêt avec une certaine gravité à recevoir les invités, le chevalier de Saintenoy ne pouvait pas se tenir un moment tranquille. Il allait d'une dame à l'autre, s'inclinant jusqu'à terre, même devant les petites filles, les accablant de fadeurs et de compliments banals, pirouettait comme un danseur sur ses talons, et s'arrêtait devant les glaces pour s'admirer, la main sur la hanche gauche, comme s'il portait une épée.
Un valet en livrée bleu et rouge ouvrit la double porte du salon et annonça:
—Monsieur le marquis de Hooghe!… Monsieur le baron Van Moersbeke!
Les gentilshommes annoncés firent leur entrée, s'inclinèrent devant chacune des personnes présentes en murmurant les saluts d'usage, prirent place dans le cercle, et échangèrent quelques paroles avec leurs voisins. Ils étaient vieux et gris, et même l'un d'eux semblait ployer sous le fardeau des ans tellement il était courbé.
Quelques instants plus tard le valet annonça le nom du chevalier VanDievoort.
Celui-ci entra en riant, donna une poignée de main à chacun des nobles convives—qui visiblement, ne s'y prêtaient qu'à contre-cœur,—leur souhaita le bonjour d'une voix retentissante, frappa familièrement sur l'épaule du vieux marquis van Elsdorp, et félicita le chevalier de Saintenoy de la noirceur de ses cheveux à un âge aussi respectable.
Ce gentilhomme peu poli n'était pas le bienvenu, cela se voyait du reste; mais il était un des plus proches parents, très riche et célibataire. Il fallait donc lui faire bon visage et bon accueil, quoique l'on n'eût pour lui que fort peu d'estime; car dans la vie publique il faisait cause commune avec les ennemis de la noblesse, et se vantait d'appartenir au parti populaire ou à la démocratie.
L'entrée du chevalier avait jeté comme un froid sur la noble assemblée. Personne ne disait plus mot, et tous semblaient plus ou moins embarrassés. Mais comme d'ailleurs, l'heure fixée était déjà passée, on commençait à regarder M. d'Overburg comme pour lui demander s'il n'était pas encore temps de se mettre à table.
—Messieurs, dit le baron, j'attends encore deux invités deBruxelles, M. Steenvliet et son fils.
—M. Steenvliet? Qui est-ce cela? murmurèrent les assistants, qui n'avaient peut-être jamais entendu parler de l'entrepreneur ou qui feignaient de ne pas le connaître.
—C'est un très estimable bourgeois, reprit M. d'Overburg, riche de nombreux millions, et qui m'a rendu de grands services. Veuillez prendre un peu de patience, Messieurs; ce retard m'étonne de sa part. C'est un homme très exact, et je suis sûr que dans quelques instants il sera ici.
Les invités ne répondirent rien; mais ils se mirent a parler entre eux à voix basse de parvenus assez mal élevés pour faire attendre des nobles, et de millions gagnés par des moyens suspects. Le chevalier de Saintenoy, qui connaissait mieux M. Steenvliet qu'il n'avait voulu en convenir d'abord, dit même à l'oreille de la douairière que l'entrepreneur millionnaire avait commencé par être un simple ouvrier, un maçon. Cette révélation, répandue secrètement parmi les nobles convives, provoqua de leur part un murmure d'indignation. Seul le chevalier Van Dievoort ne paraissait ni étonné ni mécontent.
Enfin on entendit le bruit d'une voiture dans la cour, et bientôt après le valet annonça:
—Monsieur Steenvliet père; monsieur Herman Steenvliet.
Le baron d'Overburg, pour épargner à ses nouveaux convives la mortification d'un premier accueil peu favorable, marcha à leur rencontre, leur serra cordialement la main, les introduisit dans le salon, et les présenta à chacun de ses invités comme ses amis particuliers.
M. Steenvliet s'excusa de son arrivée tardive; c'était, dit-il, la faute d'un de ses valets d'écurie qui avait mal serré l'écrou d'une des roues de sa voiture, ce qui leur avait presque causé un accident en route: heureusement un maréchal-ferrant avait pu réparer le mal. C'est ce qui les avait mis en retard.
L'entrepreneur, flatté et encouragé par les démonstrations d'amitié de M. d'Overburg, parlait librement et à voix haute, et racontait sa mésaventure avec beaucoup de paroles auxquelles les autres ne paraissaient prêter que peu d'attention; il y en avait même qui affectaient de regarder d'un autre côté, comme si les explications du bourgeois enrichi leur étaient absolument indifférentes.
Pendant ce temps, Herman regardait Clémence qui paraissait maladive. Lorsqu'il l'avait saluée à son entrée, elle lui avait rendu son salut d'une façon aimable, mais néanmoins très brève. Maintenant elle tenait les yeux baissés et semblait éviter son regard. Elle était visiblement confuse ou embarrassée, la pauvre jeune fille; mais pourquoi? Craignait-elle, en présence de tous ses parents, de laisser deviner le secret qui lui avait été si strictement recommandé? C'était probablement là la cause, car Alfred lui-même se tenait coi et réservé, comme s'il voulait dissimuler qu'il connaissait particulièrement Herman et que depuis longtemps ils étaient camarades de plaisir.
Sur un signe de la baronne la double porte de la salle à manger s'ouvrit, et un maître-d'hôtel cria:
—Monsieur le baron est servi.
Avec une sollicitude qui s'expliquait facilement, madame d'Overburg s'était tenue à côté de l'entrepreneur, et au moment de passer dans la salle à manger, elle lui demanda son bras, avant qu'aucun autre invité eût pu le prévenir.
Le cœur de M. Steenvliet se gonfla de joie et d'orgueil; il poussa son fils en avant en lui disant que c'était à lui à conduire mademoiselle Clémence dans la salle à manger.
Herman s'avança pour suivre le conseil de son père; mais le chevalier de Saintenoy le prévint, et offrit le bras a Clémence au moment même où Herman s'inclinait devant elle pour lui offrir le sien. Pendant ce temps les autres invités avaient déjà ouvert la marche: la douairière conduite par le comte Van Elsdorp, la sœur puînée de Clémence par le baron de Moersbeke, puis le marquis de Hooghe et le chevalier Van Dievoort.
Il ne restait plus personne qu'une fillette de douze ou treize ans qui, lorsque Herman voulut lui offrir le bras, le laissa en plan et courut en riant rejoindre les autres convives dans la salle à manger.
Chacun d'eux s'assit à la place que lui indiquèrent M. et madame d'Overburg, et lorsqu'ils furent tous assis, voici dans quel ordre ils étaient placés:
Au milieu de la table, à la droite de l'amphitryon, la douairière Van Langenhove, entre celle-ci et l'une des jeunes demoiselles d'Overburg, Herman Steenvliet. A la gauche du baron, l'entrepreneur, une autre jeune fille et le chevalier Van Dievoort.
De l'autre côté de la table, en face de son mari, la baronne d'Overburg avait à sa gauche d'abord le marquis de Hooghe, puis Clémence et à côté de celle-ci le chevalier de Saintenoy, surnommé le voltigeur. Les autres convives et les parents du baron avaient pris place à table selon leur fantaisie.
Herman était donc assis en face de celle qui devait être sa fiancée. Vu la distance qui les séparait, il n'était pas obligé, par la bienséance, de causer beaucoup; mais il pouvait cependant, si l'envie lui en prenait, échanger de temps en temps quelques paroles avec elle, en élevant un peu la voix. Il comprenait les raisons et la prudence de cet arrangement et il l'approuvait intérieurement.
Pour ce qui regarde M. Steenvliet, celui-ci se sentait transporté au septième ciel. Assis à la droite du baron, il occupait la place d'honneur avant tous les nobles invités présents à ce banquet. Si le brillant mariage qu'il espérait pour son fils était une des causes principales de la joie et de la fierté qui rayonnaient sur son visage, d'autre part l'amour-propre flatté et la satisfaction personnelle n'y étaient certes pas étrangers. Il était honoré au-dessus de gentilshommes illustres par leur naissance, lui, l'ancien ouvrier, enrichi par le travail. N'y avait-il pas de quoi être fier?
Le service commença. On ne parlait presque pas. Cela n'était pas étonnant, d'ailleurs; la plupart des convives étaient de vieilles gens, sérieux et naturellement réservés… et qui sait si l'intrusion d'un parvenu et l'amitié que lui témoignait le baron, ne les avait pas blessés et rendus muets? En tous cas, on n'a pas l'habitude de causer beaucoup au commencement d'un dîner, si ce n'est à voix basse avec ses voisins. La satisfaction de l'appétit a le pas sur les attraits de la causerie.
Herman tournait souvent ses regards du côté de Clémence et il épiait toutes les occasions de lui adresser la parole. Quand la politesse ne permettait pas à la jeune fille de se taire, elle lui répondait avec affabilité et le remerciait même d'un sourire, mais ce sourire s'effaçait aussitôt, comme s'il n'était qu'une pénible contraction nerveuse.
Pendant qu'Herman se demandait à part lui quelle pouvait être la cause de cette singulière manière d'être, il remarqua, à son grand étonnement, que mademoiselle Clémence, lorsqu'elle causait avec son voisin le chevalier de Saintenoy, parlait beaucoup plus librement et que le sourire ne disparaissait pas sitôt de ses lèvres.
Qu'est-ce que cela pouvait bien signifier? Son cœur ne pouvait cependant éprouver aucune sympathie pour ce vieux hobereau teint et maquillé. C'était donc sa présence à lui, Herman. qui seule la rendait confuse. Il le comprenait bien, et même il le trouvait naturel, car la réserve et la discrétion qu'on leur avait imposées, devaient être pour la jeune fille une pénible contrainte qui lui enlevait, vis-à-vis de lui du moins, toute liberté d'attitude et de langage.
Quant à lui-même, cette réserve obligée l'aurait peu gêné; mais la conduite de Clémence à son égard le rendait également plus ou moins confus, et il commençait à reconnaître que ce dîner de cérémonie n'aurait rien de bien amusant pour lui.
Pour ne point paraître stupide ou mal élevé, il tenta d'adresser une humble demande à sa voisine la fière douairière Van Langenhove. Elle fit d'abord comme si elle ne l'entendait pas; puis elle lui répondit d'un ton si bref et si sec, que le jeune homme, froissé, se détourna d'elle et parut donner toute son attention aux plats que les valets lui présentaient.
Ne sachant à quoi occuper son esprit, il se mit à regarder autour de la salle à manger et à examiner tout ce qui s'y trouvait.
L'appartement était richement décoré, mais tout ce qui le garnissait avait un cachet d'antiquité. Ni les tentures, ni les rideaux, ni les tapis, ni les meubles, ni la garniture de la cheminée, ni même le surtout et le service de table n'avaient la forme du siècle actuel; rien de tout cela n'était moderne. Dans le fond de la salle, entre quelques portraits de généraux, de gouverneurs et de diplomates, brillait un trophée d'armes composé d'épées, de boucliers, de casques, d'armures et de hallebardes, dont l'aspect évoqua dans l'esprit d'Herman les merveilleux romans de chevalerie qu'il avait lus dans sa première jeunesse.
Il reporta ensuite ses regards sur la table et lorsqu'il eut également contemplé l'un après l'autre tous les convives, un sourire aigre plissa le coin de ses lèvres. Il se dit en lui-même qu'il se trouvait là dans un milieu où tous, les hommes et les choses, appartenaient à un monde vieilli… Et c'est dans ce monde, si antipathique à sa nature et à son origine, qu'il devrait passer sa vie! Cette pensée le fit frémir: ce fut avec un sentiment de tristesse qu'il reprit son couteau et sa fourchette pour découper le morceau de faisan qu'on venait de lui servir.
Le dîner approchait insensiblement de sa fin et les nobles convives, réchauffés par quelques verres d'un vin généreux, devenaient plus communicatifs. Il y en avait même deux ou trois parmi eux qui commençaient à parler si haut qu'on pouvait les entendre d'un bout à l'autre de la table.
—Eh quoi! madame la douairière, s'écriait le marquis de Hooghe, vous souriez et vous paraissez douter du sérieux de mes paroles! Je répète et j'affirme encore que le comte du Wargnies, dont le portrait pend à la muraille là, derrière moi, était l'ami intime d'un de mes ancêtres. Ils portaient tous deux, comme pages d'honneur, la traîne de la robe de l'infante Isabelle, à l'occasion de son entrée solennelle à Bruxelles, en 1599. Je trouve cette particularité dans les archives de ma famille.
—Eh bien, soit, marquis, je vous crois, répondit la douairière, mais alors tous les deux auront assurément connu le comte Van Langenhove, qui était attaché en qualité de Grand-Louvetier à la cour de son royal époux, l'archiduc Albert.
L'affaire était en train maintenant. Chacun des nobles invités sut conduire la conversation de telle sorte qu'elle lui fournît, comme par hasard, l'occasion de mettre sur le tapis ses illustres aïeux. Le chevalier prétendit qu'en 1542, à la bataille de Pavie, un Saintenoy aida à faire prisonnier François Ier, roi de France.
Un comte Van Elsdorp avait été présent, en 1419, à l'assassinat deJean-sans-Peur, à Montereau.
Et, remontant plus haut encore dans l'histoire du temps passé, le baron de Moersbeke soutint qu'en 1270, un de ses ancêtres avait été au siège de Tunis avec saint Louis, et qu'il aida même à fermer les yeux du roi, lorsque celui-ci fut emporté par la peste.
On raconta des exploits héroïques; on parla de services éclatants rendus à la patrie, de batailles gagnées, de traités de paix conclus, et de plus personne n'oublia de rappeler les illustres alliances de sa race, pour prouver qu'il était en possession d'un nombre respectable de quartiers de noblesse. Ils mettaient dans le dénombrement de ces particularités tant d'amour-propre et d'animation, qu'ils ne trouvaient ni le temps ni l'occasion de parler d'autre chose, même pour les demoiselles, qui n'écoutaient peut-être pas sans ennui cette leçon d'histoire et de généalogie.
M. Steenvliet, au contraire, semblait s'amuser beaucoup, et ne se privait point, dans son imperturbable attention, de manifester de temps en temps son approbation par de petits cris admiratifs. L'amitié du baron d'Overburg et ses vins vieux l'avaient mis en belle humeur.
Il n'en était pas de même de son fils: celui-ci, assis entre la hautaine douairière,—qui se comportait comme si elle avait complètement oublié qu'il était assis à côté d'elle,—et une fillette, une enfant, qui paraissait avoir peur de lui, était dans un grand embarras pour se donner une contenance. D'ailleurs, quoique les causeurs ne le fissent certainement pas avec intention, tout ce qu'il entendait était une désapprobation implicite, mais sévère, de son futur mariage, et une pénible humiliation pour lui qui, en fait d'ancêtres, ne pouvait en produire d'autres que son grand-père, lequel avait été également un simple maçon.
Il remarqua que Clémence ne ressentait pas moins que lui les piqûres que leur faisaient ces vantardises sur les naissances illustres et les nobles alliances. La jeune fille, depuis le commencement de cet entretien, était devenue beaucoup plus triste, malgré les compliments flatteurs que ne cessait de lui adresser le cérémonieux chevalier de Saintenoy. Herman entendit même Clémence répondre à une question du chevalier, qu'elle ne se sentait pas très bien, et qu'elle avait un peu mal à la tête.
Précisément le marquis de Hooghe venait de prétendre qu'ilpouvait prouver qu'un de ses ancêtres était monté sur les murs deJérusalem en même temps que Godefroid de Bouillon, lorsque le sireVan Dievoort s'écria en riant:
—Bah! tout cela, c'est des sottes histoires! Que m'importe que mes ancêtres aient ou n'aient pas été louvetiers, ambassadeurs ou porte-queue de Charlemagne ou de Jacqueline de Bavière? On est ce qu'on est, et non pas ce que d'autres ont été avant nous. Si l'un de nous était venu au monde à Constantinople, il aurait certainement été Turc. Nous, les Dievoort, nous sommes Bruxellois de père en fils. En 1700, mes parents étaient encore tisserands. Mon grand-père était, en 1740, doyen de sa corporation, et parce que sa grande fortune lui permit de tirer d'embarras le prince de Kaunitz, chancelier de Marie-Thérèse, l'impératrice lui octroya des lettres de noblesse. Oui, oui, je descends d'une famille d'ouvriers, et je m'en vante.
Un vif murmure de désapprobation accueillit cet étrange langage. Ceux qui avaient quelque chose à attendre de la succession de M. Van Dievoort se taisaient et dévoraient leur dépit. Mais ceux qui étaient entièrement indépendants ne lui ripostèrent qu'avec plus d'indignation.
—Dites tout ce que vous voudrez, répondit-il avec chaleur, les mérites personnels sont les plus beaux titres de noblesse. Voici M. Steenvliet, qui possède beaucoup de millions. Il a commencé par être ouvrier… maçon, je crois. Eh bien, personne ne lui a rien laissé; par sa propre intelligence, par son propre travail, il a gagné sa grande fortune. C'est à des hommes tels que lui que j'accorde surtout mon estime… et pour preuve, voici ma main, monsieur Steenvliet, la main d'un véritable ami.
L'entrepreneur, touché jusqu'aux larmes, saisit la main qui lui était tendue, et la serra avec reconnaissance.
Le dépit, l'indignation ou le regret se lisaient sur la figure de tous les autres. Mais le sentiment des convenances les empêchait de donner cours à leur colère à voix haute. La vieille douairière grommelait à voix basse qu'on l'avait entraînée dans un affreux piège; le comte Van Elsdorp murmurait que la place n'était pas tenable pour un gentilhomme qui se respecte; M. d'Overburg était confus et consterné.
Heureusement la baronne avait mieux conservé sa présence d'esprit. Elle jeta un coup d'œil à travers la table, et voyant que l'on était à la fin du dessert, elle se leva et pria les convives de la suivre dans un autre salon pour prendre le café. Elle interrompit ainsi cette conversation pleine de dangers.
Dans le salon, où le café était servi, le sire Van Dievoort fut bloqué dans un coin par ses contradicteurs les plus acharnés et la discussion parut y continuer, quoique sur un ton plus calme.
Madame d'Overburg fit asseoir sa fille près d'elle, et montra à Herman un siège à côté de Clémence, en l'invitant d'un signe à y prendre place.
Bien qu'il en eût peu d'envie, il obéit par politesse, et adressa, avec une grande liberté d'esprit, quelques phrases banales à la jeune fille.
D'abord elle parut frémir, et ce qu'elle répondit n'était pour ainsi dire qu'un inintelligible murmure. Mais lorsqu'elle s'aperçut que le fiancé qu'on lui destinait ne parlait que de choses indifférentes, et qu'elle crut être assurée qu'elle n'avait à redouter de sa part ni avances, ni paroles indiscrètes, son inquiétude se dissipa complètement.
A partir de ce moment la jeune fille se montra fort aimable pour lui, et parut prendre plaisir à sa conversation,—ou peut-être ne le feignait-elle que par pure politesse.
Ce qu'ils se disaient ne signifiait pas grand'chose; ils parlaient du mauvais temps, des prochaines courses de chevaux, du dernier Longchamps et des modes nouvelles qu'on y avait remarquées. Prenaient-ils plaisir à se trouver ensemble! Il eût été difficile de le dire. Quoi qu'il en fût, il y avait près d'une demi-heure qu'ils étaient en conversation suivie, lorsque la baronne jugea probablement qu'il était temps d'interrompre poliment ce long entretien qui pouvait blesser ses parents. Elle se leva et dit à Clémence:
—Venez, ma fille, M. Herman nous excusera, la douairière nous a déjà deux fois fait signe qu'elle a quelque chose à nous dire.
En achevant ces mots elle s'éloigna avec Clémence pour se rendre auprès de la vieille madame Van Langenhove.
Herman comprit parfaitement ce que cela signifiait; on lui avait accordé cette courte conversation avec sa future femme par bienveillance, par condescendance pure; mais maintenant c'était assez, il ne pouvait plus, sans inconvenance, causer avec Clémence de toute la soirée.
Pour se donner une contenance au milieu de la noble compagnie, il se tourna successivement vers Alfred, vers chacune de ses sœurs, et même vers quelques-uns des vieux gentilshommes; mais tous lui répondirent à peine par un oui ou par un non et se détournaient le plus vite possible dès qu'ils le pouvaient sans se montrer grossiers.
Cela le blessa profondément et fit descendre comme un sombre nuage sur son esprit; mais ce qui l'attristait plus encore, c'était de voir que son père s'était laissé entraîner par M. Van Dievoort à prendre part à la discussion sur la noblesse de naissance et les mérites personnels. Il entendait même son père déclarer hautement qu'il était fier d'avoir été un ouvrier; et il remarqua en même temps que le comte Van Elsdorp, le marquis de Hooghe et la douairière Van Langenhove, mécontents et dépités, rapprochaient leurs trois vénérables têtes comme pour comploter quelque chose.
Le comte sortit du salon presque à la dérobée, et rentra de même un instant après.
Quelques minutes plus tard un valet ouvrit la porte et annonça:
—Les voitures de M. le comte, de M. le marquis et de madame la douairière sont avancées.
Le baron d'Overburg pâlit. C'était une conspiration pour lui faire sentir qu'il avait eu tort de réunir ses parents avec des gens de basse extraction et de mauvais esprit. Néanmoins, par politesse, il s'efforça de retenir le comte et le marquis, et eux, par convenance, exprimèrent le sincère regret qu'ils éprouvaient de devoir le quitter si tôt; mais la pluie, l'obscurité, l'orage qui menaçait et le mauvais état des chemins, les forçaient de prendre congé plus vite qu'ils n'auraient voulu.
Et en effet, après avoir serré la main à tout le monde, excepté au sire Van Dievoort, à M. Steenvliet et à son fils, qu'ils se bornèrent à saluer d'un simple mouvement de tête, ils sortirent du salon… Quelques minutes après un bruit de roues roulant sur le pavé annonça que les voitures s'éloignaient du château.
Le baron d'Overburg prit M. Steenvliet à part pour le convaincre que les paroles imprudentes de M. Van Dievoort était la seule cause du brusque départ de ses orgueilleux parents. Il n'eut pas beaucoup de peine à persuader l'entrepreneur, car celui-ci se sentait si heureux et si fier de sa belle soirée, passée au milieu de convives d'une naissance illustre, qu'il eût supporté de bien plus graves offenses sans pouvoir ou sans vouloir les remarquer.
Pendant ce temps Herman, à la clairvoyance duquel rien n'échappait, se tenait dans un coin, réfléchissant à tout ce qui venait de se passer. Il souriait lorsque quelqu'un lui adressait la parole; il causa même un court instant; mais il avait la honte et l'amertume au fond du cœur.
En ce moment le valet cria de nouveau:
—La voiture de M. le baron de Moersbeke est attelée.
Pendant que chacun s'approchait de ce gentilhomme pour lui souhaiter un bon retour et lui manifester le regret de le voir partir de si bonne heure, Herman rejoignit son père et lui dit tout bas:
—Il est temps que nous partions d'ici, mon père; tout le monde s'en va; nous ne pouvons pas rester les derniers, cela ne serait ni poli, ni digne. Je vous en prie, permettez-moi de faire atteler notre voiture.
L'entrepreneur fit d'abord quelques objections, mais il se laissa bientôt persuader, et donna à son fils l'autorisation demandée.
—Vous aussi, mon bon monsieur Steenvliet, vous voulez déjà nous quitter? lui dit le baron d'Overburg. Cela me fait beaucoup de peine, croyez-le bien. Mais vous avez peut-être raison. Des éclairs commencent à briller à l'horizon; il y a un nouvel orage dans l'air. Mais il est encore bien loin, et vous pourrez être chez vous avant qu'il éclate.
M. Steenvliet et son fils prirent congé, Clémence tendit la main à son futur, et lui souhaita le bonsoir d'un air fort aimable. Peut-être était-ce seulement la joie de le voir partir qui illumina pour la première fois son visage d'un sourire qui n'avait rien de contraint.
Lorsque Herman eut pris place à côté de son père dans la voiture, et qu'ils se furent éloignés du château de quelques centaines de mètres, M. Steenvliet se mit à exalter le bonheur qui attendait son fils lorsqu'il serait membre d'une si noble famille. Herman balbutia une timide dénégation.
—Quoi, vous ne serez pas heureux? s'écria l'entrepreneur étonné.
—Je ne le crois pas, mon père, répondit le jeune homme.
—Pas encore content d'une pareille femme? Vous voudriez peut-être épouser une reine!
—Non, je voudrais vivre au milieu de gens qui ne nous regarderaient pas de si haut.
—Allons, allons, tout ça c'est des enfantillages, mon fils. Mademoiselle Clémence n'est-elle pas une fille charmante, aimable et spirituelle?
—Ce n'est pas de Clémence que je veux parler mon père.
—De qui, alors?
—De ses parents, qui ont assez montré qu'ils nous considèrent comme des intrus, comme des ouvriers parvenus, dont le contact les blesse et les humilie.
—Ah çà! Herman, sur quelle épine avez-vous donc marché? Ces nobles seigneurs m'ont témoigné beaucoup d'estime et d'amitié. J'en étais même confus. Pensez donc! j'étais à la place d'honneur au milieu de tous ces comtes et barons! Les millions sont aussi une noblesse, mon fils.
Le jeune homme, sentant bien que le moment était mal choisi pour faire part à son père de ce qu'il avait remarqué et de la façon dont il jugeait la situation, s'étendit au fond de la voiture.
—J'ai la tête un peu lourde et je suis très fatigué, dit-il. D'ailleurs le bruit des roues couvre à moitié le son de vos paroles. Laissez-moi donc reposer un peu, mon père, je vous en prie. Demain je vous dirai quelles réflexions ce dîner a fait naître dans mon esprit.
—Le baron d'Overburg possède une excellente cave. Vous avez peut-être bu un verre de trop, Herman?
—J'ai passablement bu, mon père.
—Et cela vous alourdit? Moi, au contraire, le bon vin me ragaillardit. Il me semble que je n'ai pas trente ans… Mais vous ne m'écoutez pas, je crois… Allons, allons, dormez donc, si vous pouvez.
Herman ne répondit pas, et son père continua à se réjouir à part lui de l'honneur et du plaisir dont il avait joui ce soir-là.
Le lendemain, en causant avec son père de ce dîner de cérémonie, Herman décrivit l'étrange et blessante conduite des nobles convives à leur égard, et s'efforça de le convaincre que s'il épousait mademoiselle d'Overburg, ce mariage l'exposerait pendant toute sa vie aux mêmes humiliations. Quant à Clémence elle-même, il n'avait aucun mal à dire d'elle. Elle paraissait être, en effet, une douce et aimable fille; mais quel que pût être son sentiment actuel relativement à cette union, plus tard elle la regretterait comme une irréparable erreur.
Toutes ses raisons, si fondées qu'elles fussent, restèrent sans effet sur l'esprit de son père, qui, toujours également heureux et fier de la réception qu'on lui avait faite, était devenu aveugle pour tout ce qui pouvait jeter une ombre sur son horizon, et il ne voyait que le brillant avenir réservé à son fils. Herman n'allait-il pas, en qualité de membre de l'antique maison des Overburg, vivre sur un pied d'égalité avec des barons et des comtes? L'orgueilleux père le croyait du moins, et c'était pour lui le seul point intéressant; tout le reste lui importait peu, et il expliquait l'hésitation d'Herman par ce sentiment naturel à tout jeune homme au moment où il va échanger sa liberté contre l'état de mariage. En tous cas, les millions paternels préserveraient Herman de toute humiliation, et avec une charmante et douce fiancée comme Clémence, il lui paraissait impossible que son fils ne fût pas heureux.
Herman reconnut en lui-même que rien ne pourrait détourner son père de son idée préconçue, et que tous les efforts qu'il pourrait faire pour y parvenir n'auraient d'autre résultat que de l'attrister inutilement. Il cessa donc de lui faire des objections, et l'assura que malgré tout il se soumettrait à son désir, et ne refuserait pas la main de Clémence.
Son père le remercia par une énergique et tendre poignée de main.
Quelques jours plus tard, le baron d'Overburg rendit visite à M. Steenvliet pour lui apprendre qu'il avait conduit Clémence au château d'une de ses tantes dans les environs de Liège, et qu'elle y resterait jusqu'à ce que son parrain, le marquis de la Chesnaie, revînt de Monaco.
Cette nouvelle surprit l'entrepreneur et lui inspira de la méfiance; mais le baron lui fit comprendre que le départ de Clémence n'était pas seulement exigé par les convenances, mais qu'il était même nécessaire pour la bonne réussite de leurs projets. En effet, si leurs intentions relativement au mariage de leurs enfants devaient être connues avant le retour du marquis, celui-ci s'en trouverait peut-être blessé, et en tout cas cela lui déplairait fort. Si Herman faisait des visites répétées au château d'Overburg, il serait impossible de cacher le secret aux domestiques. D'ailleurs, les rencontres d'Herman et de Clémence, pendant qu'ils étaient encore obligés de se taire sur l'unique chose qui les préoccupait, ne pouvaient être que contraintes et par conséquent pénibles. Ils se reverraient avec d'autant plus de plaisir quand le consentement du marquis leur donnerait toute liberté de parler de leur futur mariage.
Comme M. Steenvliet avait une confiance sans bornes dans la loyauté du baron, il se laissa facilement convaincre. L'éloignement momentané de Clémence lui apparaissait même comme une circonstance favorable; car de cette façon son fils n'aurait plus de nouveaux griefs qui le feraient hésiter dans ses bonnes résolutions.
Herman ne se montra ni étonné, ni attristé de l'absence de la jeune fille. Le père et le fils résolurent donc unanimement d'attendre patiemment et avec confiance le retour du marquis. Trois ou quatre semaines seraient d'ailleurs bien vite passées.
Herman n'allait au Club que tous les deux jours, n'y consommait presque rien, et rentrait au logis très tôt dans la soirée.
A la fin de la première semaine, le fils du banquier Dalster l'invita à venir, au château de son père, admirer un jeune poulain de grande espérance, invitation qu'Herman accepta avec empressement et même avec joie. Plus d'une fois déjà il s'était senti porté à aller voir encore une fois Jean Wouters et sa famille; mais la crainte d'être indiscret, d'abuser de leur accueil amical,—peut-être la conscience du danger qu'il pouvait faire courir à la bonne réputation de Lina,—l'avait toujours retenu. Mais maintenant, croyait-il, l'invitation de M. Dalster lui offrait une occasion plausible.
Au jour fixé, il descendit à Loth, et se dirigea par des chemins détournés vers le château du banquier, pour éviter de passer devant l'Aigle d'or.
Après avoir admiré le beau poulain et les autres chevaux dans les belles et vastes écuries de M. Dalster, il trouva un prétexte pour quitter le château.
Son intention, telle qu'il se l'avouait à lui-même, était uniquement de dire en passant un petit bonjour à la veuve Wouters et à sa fille… mais lorsqu'il se présenta dans leur demeure, l'accueil amical qu'il y reçut lui fit bientôt oublier sa résolution.
Durant près de deux heures il resta là, toujours prêt à s'en aller, et toujours retenu par la douce et gaie causerie de Lina.
De quoi parlait-elle si joyeusement, ce qui le faisait rire de si bon cœur, quel sentiment était la source de la bonne humeur et du contentement qui brillaient dans leurs yeux serait chose difficile à expliquer. Ils ne le savaient pas eux-mêmes. Pour Lina, c'était sans doute la présence du compagnon des jeux de son enfance, et la conviction flatteuse que lui, qui l'avait sauvée un jour de la mort, serait à son tour sauvé d'un grand danger par ses conseils à elle, la pauvre fille de paysans. Aussi se montrait-elle on ne peut plus aimable envers lui, pour lui donner le courage de persévérer, et pour l'armer contre l'entraînement de plaisirs bruyants.
Pour Herman, ce n'était pas autre chose que le besoin, qu'il éprouvait au fond du cœur, de revivre par le souvenir les beaux jours de son heureuse enfance. Ces gens simples, leur bonté naïve, leur langage sans apprêt, l'humble petite maisonnette, le verger, l'étable; tout ce qu'il voyait, entendait là, lui parlait du temps où son grand-père et sa mère étaient encore de ce monde, et où le monde lui apparaissait, à lui, l'innocent enfant gâté par cette double affection, comme un paradis que des images ne devaient jamais assombrir.
Il n'était donc nullement étonnant qu'Herman eût inventé, trois jours plus tard, un nouveau prétexte pour leur rendre visite; et que ces visites devinssent de plus en plus fréquentes sans que personne, pas même le vieux charpentier, y vît le moindre mal.
Herman Steenvliet, au contraire, avait compris dès sa seconde visite, qu'il pouvait compromettre la bonne réputation de Lina, si quelqu'un remarquait qu'il venait si souvent dans la petite maison de Jean Wouters. Aussi, désireux de préserver la jeune fille de ce danger, il avait calculé avec le plus grand soin les moyens de tenir ses visites aussi cachées que possible.
Tantôt il allait en chemin de fer jusqu'à Ruysbroeck, à Loth ou à Hal, choisissait rarement le même chemin pour se rendre à la demeure de Jean Wouters et épiait, à cet effet, le moment où il n'y avait personne dans les environs. Il lui était très facile d'atteindre ce but, parce que des chemins creux très profonds coupaient la campagne de tous les côtés.
Il croyait en toute sincérité n'être poussé à prendre ces précautions que par la crainte de voir son amie d'enfance compromise par ses visites réitérées, si elles étaient connues, et d'être privé lui-même, par le fait, du calme et doux plaisir qu'il éprouvait à se trouver dans la société de ces gens simples…
Mais dans le courant de la troisième semaine, une lumière inquiétante se fit dans son esprit, non pas tout à coup, mais petit à petit, insensiblement, et pour ainsi dire malgré lui, car bien qu'il essayât de se dissimuler la vérité à lui-même, le bandeau lui tomba des yeux… Non, ce qui l'attirait avec une force irrésistible vers la maisonnette de Jean Wouters, ce n'était pas seulement l'accueil amical des habitants; ce qui faisait battre son cœur sous le pur regard de Lina, ce n'étaient pas seulement ses souvenirs d'enfance; un autre sentiment, plus intime, plus profond, plus puissant, avait envahi son âme. Il ne pouvait le méconnaître, sa conscience le lui criait tout haut: il aimait Lina.
Sous l'influence de cette découverte, il passa plusieurs jours dans un grand trouble d'esprit; il marchait la tête basse, soupirant et tremblant, et luttant contre cette idée pénible que le devoir lui commandait de cesser désormais ses visites chez le vieux charpentier.
En effet, quelles conséquences une pareille inclination pouvait-elle amener? La bonne renommée, l'honneur de l'innocente jeune fille compromis, son angélique bonté récompensée par une tache ineffaçable, et peut-être la paix de son cœur troublée pour jamais.
Il se disait bien parfois en lui-même qu'il renoncerait volontiers à tout, à l'héritage de son père et à la considération du monde, pour pouvoir faire de Lina sa femme, et pour pouvoir passer sa vie avec elle dans la solitude et l'obscurité… Mais ce n'était qu'un vague souhait de son cœur, et il le refoulait chaque fois en lui-même avec un sourire amer.
Car il n'y fallait point penser. Lui, l'héritier de plusieurs millions, qui devait se marier avec une jeune fille de haute naissance, oserait-il jamais exprimer le désir d'épouser la fille d'un pauvre artisan? Le moindre mot sur ce sujet ferait éclater son père d'une légitime colère, et le rendrait probablement malade… Et combien serait-il raillé et plaisanté, ce pauvre père, par ses amis et connaissances, qui savaient tous parfaitement que l'ambition et l'orgueil de sa vie entière était l'élévation de son fils unique.
Non, non, il n'y avait pas d'hésitation possible; le devoir était évident. Si quelqu'un devait souffrir, cruellement souffrir peut-être à cause de l'erreur de ses sens, ce serait lui seul, lui Herman. Heureusement pas un mot, pas un geste de sa part,—il le croyait du moins—ne pouvait avoir trahi le secret de son âme; il était donc libre de tenir ce secret caché pour tout le monde et pour toujours.
Sa résolution était irrévocablement prise: il ne retournerait plus à la maisonnette de Jean Wouters; il attendrait patiemment le retour du marquis de la Chesnaie, accepterait Clémence pour femme, et, dans sa nouvelle situation, il oublierait insensiblement le sentiment qui lui tenait si fort au cœur.
Il persista dans cette bonne résolution bien que d'autres idées vinssent continuellement l'assaillir et que l'image de Lina, qu'il s'efforçait vainement de chasser, fût toujours devant ses yeux.
Ah! combien la victoire est difficile à remporter dans ces luttes contre notre propre cœur! Le pauvre jeune homme résista courageusement pendant quatre jours, au bout desquels son énergie et sa volonté succombèrent sous l'attraction irrésistible.
Ne plus revoir Lina, jamais, jamais, plus une seule fois, cela était au-dessus de ses forces: mais il se dissimula à lui-même sa défaite et essaya de rassurer sa conscience par la certitude que, s'il voulait retourner encore une fois à la maisonnette de Jean Wouters, c'était uniquement pour colorer son éloignement de l'un ou de l'autre prétexte aux yeux de ces braves gens, et en même temps pour prendre définitivement congé d'eux. Il ne pouvait pas décemment, après avoir été accueilli avec tant d'amitié et de cordialité, s'éloigner tout à coup sans adieu et sans un seul mot d'explication.
A la suite de cette résolution nouvelle, il monta en chemin de fer et descendit à la station de Loth.
A peine avait-il marché pendant quelques minutes dans le chemin creux, qu'il s'arrêta en secouant la tête d'un air pensif. Qu'est-ce qui le faisait hésiter ainsi tout à coup? Pourquoi son cœur battait-il si violemment? Pourquoi frissonnait-il comme un coupable?
Ah! il le sentait bien: Lina n'était plus la même pour lui; elle n'était pas seulement la compagne des jeux de son enfance, dont la présence était pour lui la source des plus doux souvenirs de son passé; non, c'était une femme pour laquelle il nourrissait une secrète mais puissante affection; ses yeux, sa réserve, sa timidité même ne trahiraient-ils pas ce qui se passait dans son cœur? Et comment supporterait-il maintenant le clair regard de la jeune fille?
Retourner sur ses pas?… Il ne pouvait pas s'y décider. Il y avait déjà six jours que les braves gens ne l'avaient plus vu. Sans doute ils étaient inquiets et se demandaient les motifs de sa longue absence; il ne pouvait pas se dispenser d'aller les rassurer. D'ailleurs il y avait un moyen de prévenir toute impression désavantageuse; c'était de prétexter qu'il était très pressé, d'abréger sa visite autant que possible, et de ne pas même consentir à prendre un siège.
Il poursuivit rapidement son chemin sous l'influence de ces idées, et il approcha bientôt de la demeure du père Wouters.
Lina était dans le jardinet devant la maison, près du puits; elle était occupée à puiser de l'eau. A peine eut-elle aperçu le jeune homme, qu'elle leva les bras et se mit à battre des mains si joyeusement que sa mère accourut au bruit. Elle aussi accueillit Herman avec les plus vives démonstrations de joie.
—Entrez, entrez donc, monsieur Herman Steenvliet, dit la veuve en le prenant familièrement par le bras. Ah! que vous nous avez inquiétés en restant si longtemps sans venir nous voir et sans nous donner de vos nouvelles! Lina était bien triste depuis deux ou trois jours.
—Triste? De mon absence? murmura Herman.
—Oui, certes, fort triste, répondit la jeune fille, Nous craignions que vous ne fussiez tombé malade. Pensez donc, monsieur Herman, nous avons prié pour vous tous ensemble; mais Dieu soit loué! notre inquiétude n'était pas fondée. Vous n'avez pas l'air malade du tout; cela me rend si joyeuse que j'ai des envies de chanter.
—Ce n'est pas seulement l'incertitude au sujet de votre santé qui nous rendait inquiètes, ajouta la veuve. Une autre idée nous effrayait; grand-père supposait que vous vous étiez encore une fois laissé… comment dirai-je… entraîner à l'Aigle d'orpar ces jeunes messieurs qui… Vous me comprenez bien, n'est-ce pas, monsieur Steenvliet?
—En effet, mes bons amis, je vous comprends, dit le jeune homme avec un sourire de reconnaissance. Heureusement vos craintes étaient également mal fondées sous ce rapport-là. Je ne sais comment expliquer cela, mais vos bons conseils, vos paroles d'encouragement, votre douce compagnie m'ont inspiré un profond dégoût pour ces dissipations et ces plaisirs bruyants. Quoi qu'il advienne de moi par la suite, je n'oublierai jamais que c'est vous qui, par votre amitié désintéressée, m'avez détourné du chemin du vice où sans cela je me serais perdu définitivement…
—Aussi, monsieur Herman, vous ne pouvez plus rester si longtemps sans venir nous voir, interrompit la jeune fille. Quand nous restons tant de jours sans vous voir, il nous vient tout de suite des idées noires, des inquiétudes. Si vous vous laissiez entraîner de nouveau à l'Aigle d'orpar vos riches amis, quel malheur!
—Si ce n'est que cette crainte qui vous fait désirer ma présence, soyez pleinement rassurée, Lina. Mais aujourd'hui je suis venu pour…
—Ce n'est pas cette crainte seule, répliqua la mère Wouters. Avouez-le franchement, Lina: dès que deux ou trois jours se sont passés depuis la dernière visite de M. Steenvliet, nous ne savons plus ce qui nous manque. Nous allons constamment sur la porte pour voir s'il ne vient pas, et nous ne parlons que de vous, Monsieur. Vous êtes si bon, vous avez tant d'esprit, et l'on a tant de plaisir à vous entendre parler! Dans notre solitaire et tranquille existence, votre présence n'est pas seulement un grand honneur, c'est aussi un grand bonheur pour nous. Ah! si vous deviez tout à coup cesser de venir ici, il me semble que nous le regretterions longtemps.
Herman avait eu sur les lèvres l'annonce d'une séparation définitive, et il avait déjà commencé à prononcer les premiers mots d'adieu, mais la force lui manqua pour affliger si cruellement ces braves gens. Vaincu, il se laissa tomber sur la chaise qu'on lui offrait vainement depuis qu'il était entré, et écouta, avec une délicieuse émotion, les témoignages d'amitié et de dévouement dont les deux femmes l'accablaient à l'envi.
D'abord il répondit aux questions pleines de sollicitude de la jeune fille, qu'en effet il se sentait un peu indisposé, et qu'il avait un gros mal de tête, il ne pourrait donc pas rester longtemps; d'ailleurs, des affaires urgentes le rappelaient à la maison.
Mais sa volonté et son courage ne résistèrent pas au charme magique de l'aimable conversation de Lina. L'innocente fille, pensait-il, ne pouvait pas soupçonner ce qui le troublait si profondément en sa présence. Il n'y avait donc pas de danger immédiat. S'il ne trouvait pas la force de lui dire de vive voix adieu pour toujours, il chercherait un autre moyen, dût-il le lendemain écrire une lettre à ce sujet à Jean Wouters.
Bientôt il eut oublié complètement ses bonnes résolutions, et se livra sans arrière-pensée au bonheur de regarder et d'écouter encore une fois Lina aussi longtemps que possible. C'était la dernière, pensait-il.
C'est ainsi qu'il se fit que deux grandes heures s'étaient déjà passées avant que Herman songeât à quitter ces braves gens.
Il se leva et hésita un instant: l'idée lui venait encore une lois de leur déclarer qu'à son grand chagrin il se voyait contraint de leur dire adieu pour longtemps; mais Lina et sa mère l'empêchèrent d'exprimer son intention, en le suppliant toutes deux de ne plus rester plusieurs jours sans venir les voir. Elles lui demandèrent avec de si vives instances de leur épargner ce chagrin, que Herman, retombant dans sa précédente irrésolution, s'en alla en balbutiant une promesse vague de donner satisfaction à leur ardent désir.
Lorsqu'il eut dépassé la haie qui servait de clôture au petit jardinet devant la maison, il remarqua avec une certaine surprise un homme qui se tenait caché derrière un des arbres du chemin, et qui paraissait l'espionner.
Cette supposition le blessa et l'effraya en même temps; il marcha droit à l'homme qui se cachait ainsi, pour lui demander compte de sa hardiesse. Mais l'homme en le voyant venir, poussa un grand éclat de rire, et s'enfuit à toutes jambes dans la direction du village. Herman avait reconnu dans cet espion Pauw le tortu, le domestique de l'Aigle d'or. Il en fut très contrarié, car il devinait ce qui s'était passé, et il prévoyait ce qui allait se passer encore. Quelqu'un devait avoir remarqué ses visites dans la maison de Jean Wouters, et cela était probablement venu aux oreilles du père Mol, l'aubergiste. Celui-ci, aigri contre Herman Steenvliet parce qu'il ne voulait plus venir à l'Aigle d'or, avait envoyé son garçon pour s'assurer de la vérité de la nouvelle.
Quelle en serait maintenant la conséquence? Mol et ses filles ne pouvaient pas se venger sur lui; il était au-dessus de leurs atteintes. Mais Lina, la pauvre Lina? Combien il leur serait facile de ternir la réputation de la noble et pure jeune fille par de méchantes insinuations et des faux bruits.
Et que pouvait-il, lui, l'unique cause du tout le mal, que pouvait-il pour défendre son innocente amie contre la calomnie? Rien, hélas?
Ces pénibles pensées lui gonflaient le cœur. Ce fut en soupirant tout bas et en se plaignant de son sort, qu'il s'éloigna et disparut entre les hauts escarpements du chemin creux.
Ce que Herman Steenvliet avait prévu ne tarda pas a se réaliser. Dès le lendemain déjà les gens du village se réunissaient par petits groupes et se parlaient mystérieusement à l'oreille avec une expression de doute et d'indignation. On levait les bras a ciel, on déplorait la corruption du siècle, on poussait des hélas! hypocrites au sujet de la honte et du scandale qui rejaillissaient sur la commune, mais tout cela si bas, si bas, qu'à un pas de distance il eût été impossible d'entendre ce qui se disait.
Et il en était de même partout: dans les maisons, dans les rues, dans les champs. Tout le monde savait que Lina Wouters recevait presque tous les jours la visite d'un jeune monsieur de la ville, d'un de ces riches dissipateurs qui précédemment avaient mené une vie de polichinelle à l'Aigle d'or.
Sans doute l'aubergiste Mol et ses filles n'étaient pas étrangers à la diffusion de ce bruit; mais comment, en moins d'un jour, pouvait-il avoir pénétré jusqu'au fond des maisons les plus isolées du village, puisque personne ne l'exprimait à haute voix, et qu'on se le disait seulement à l'oreille.
Telle est la nature de la médisance: en apparence une parole de pitié, murmurée à voix basse, sur les défauts du prochain; mais en réalité un monstre invisible, un serpent ailé qui s'avance avec la rapidité de l'éclair, et verse dans tous les cœurs, même dans les plus nobles, le venin qui doit souiller l'honneur ou empoisonner la vie d'une victime souvent innocente.
La médisance se transforme rapidement en calomnie: On ne peut pas toujours rester dans le vague. Il faut que les choses aient un nom. Aussi, c'était chose étonnante, ce que l'on racontait déjà, dès le troisième jour, sur le compte de Lina Wouters et du jeune monsieur de la ville: et comme chacun y ajoutait de son propre chef quelque détail inédit, il était à craindre qu'avant la fin de la semaine la jeune fille ne fût, aux yeux de tous, assez coupable pour mériter d'être chassée du village à coups de pierre.
Comme d'ordinaire, les victimes de la calomnie étaient les seules personnes qui, jusque-là, n'avaient rien appris des bruits qui couraient. S'amuser à dire du mal d'autrui, c'était un plaisir que les villageois voulaient bien se donner; mais assumer vis-à-vis de ceux qu'ils calomniaient la responsabilité de cette mauvaise action, ils ne l'osaient pas.
Ce matin-là, Jean Wouters était dans l'atelier de son maître, occupé à travailler à son établi de menuisier, et maniant la varlope avec ardeur. Deux autres charpentiers étaient derrière lui dans un coin, en train d'ajuster les ais d'une porte. Ils regardaient du coin de l'œil leur camarade aux cheveux gris, puis échangèrent un regard d'intelligence et haussèrent les épaules en ricanant à demi, mais sans rien dire.
Jean Wouters souriait en travaillant, et paraissait de la meilleure humeur du monde. Il pensait à Lina, à la joie, à l'orgueil de ses vieux jours. Quelle tendre affection elle lui portait. Pauvre enfant, cœur aimant et généreux, n'avait-elle point, pendant des mois, abîmé ses yeux à faire de la dentelle, pour pouvoir acheter un chapeau neuf à son grand-père, un chapeau si fin et d'une forme si nouvelle, que dimanche, à l'église, bien des gens l'avaient remarqué. Et ce n'était pas encore assez: comme elle savait qu'il aimait à fumer une bonne pipe, elle lui avait fait cadeau, pour son anniversaire, d'un gros paquet d'excellent tabac.
Son lot avait été dur sur cette terre. Depuis son enfance, il avait rudement peiné pour gagner son pain quotidien. Il avait perdu de bonne heure sa femme et son fils bien-aimé, et depuis lors il avait lutté plus d'une fois contre le besoin et la maladie; mais cependant, il bénissait Dieu avec une sincère gratitude, d'avoir fait rayonner sur ses cheveux blancs l'amour de Lina, comme le soleil sur la neige.
Un joyeux sourire éclairait son visage. Il murmurait précisément le doux nom de sa chère petite-fille, lorsqu'un des apprentis vint lui annoncer que le maître avait quelque chose à lui dire, et le pria de passer dans l'arrière-boutique.
Jean Wouters déposa sa varlope et quitta l'atelier. Dans le corridor il rencontra son patron.
—Vous m'avez fait demander, patron? lui dit-il.
—Oui, suivez-moi, j'ai à vous parler d'une chose importante, répondit le maître charpentier d'un ton dont le sérieux étonna le vieillard.
Lorsqu'ils furent dans l'arrière-boutique, le maître ferma la porte et dit:
—Wouters, vous devinez probablement ce dont je veux vous parler?
—Non, maître, je ne m'en doute pas.
—Quoi! vous n'avez rien appris des bruits qui courent sur votre compte? Tout le village en est plein.
—Quels bruits, maître? Je n'en connais rien.
—Ce sont des bruits terribles; mais je ne crois pas un mot de ces perfides calomnies. Ne vous ai-je pas, depuis de longues années, connu et estimé comme un honnête homme? Ne sais-je pas que vous êtes incapable de faire ou de tolérer des choses qui pourraient attirer la honte sur vous ou sur la commune?
—J'espère, maître, répondit le vieillard sans s'émouvoir, que je n'ai rien perdu de votre estime. Je resterai honnête homme jusqu'à mon dernier jour.
—Je n'en doute nullement, Wouters, malgré tout le mal que les méchantes langues racontent de vous.
—Mais dites-moi donc ce qu'on raconte de si terrible contre moi?
—Je n'ose presque pas le répéter; tellement cela paraît méchant et ridicule. Mais c'est mon devoir de vous avertir. Vous savez bien, Wouters, que des jeunes gens de la ville venaient de temps en temps à l'Aigle d'or, des dissipateurs, des ivrognes, qui, pour le scandale des habitants, se comportaient là comme une bande de sauvages, sans vergogne et sans foi?
Jean Wouters fit un signe affirmatif.
—Eh bien, savez-vous ce qu'on ose raconter? On prétend qu'un de ces jeunes libertins, un certain M. Steenvliet, vient presque tous les jours dans votre maison, aussi bien pendant que vous y êtes que pendant que vous travaillez ici. Quoique beaucoup de gens soutiennent avoir vu ce M. Steenvliet sortir de chez vous, je ne crois pas que ce soit possible.
—C'est pourtant vrai, dit le vieux charpentier.
—Qu'est-ce qui est vrai?
—Que M. Herman Steenvliet nous honore de temps en temps de sa visite.
—Ciel! ce ne serait donc pas une calomnie! Ce citadin fréquente réellement votre maison, et vous le permettez?
—Mais, cher patron, quel mal y a-t-il à cela?
—Comment, quel mal il y a? C'est vous, Jean Wouters, un homme de soixante-cinq ans, qui me faites pareille question?… Pourquoi, pensez-vous, ce jeune monsieur vient-il si souvent chez vous?
—Nous lui avons rendu un service; il vient nous voir par reconnaissance.
—Par reconnaissance? Pour vous témoigner sa gratitude, à vous ou à la mère Anna? répéta le maître charpentier avec un accent d'amère raillerie. Peut-être êtes-vous sincère dans votre croyance; mais homme simple et naïf que vous êtes, ne comprenez-vous pas ce que veut ce jeune étourneau et ce qu'il vient faire chez vous? C'est un loup; vous avez un tendre agneau dans la maison; il veut le dévorer.
Le vieillard commençait seulement à deviner à qui faisaient allusion les malignes insinuations de son maître. Une expression de mépris plissa ses lèvres, et il répondit d'un ton très calme:
—Ce que d'autres personnes disent de moi ou de notre Lina m'importe fort peu, tant que ma conscience ne me reproche rien; mais que vous, maître, qui avez toujours été bon pour moi, vous paraissiez douter de notre honnêteté, cela me fait de la peine. Le jeune monsieur dont vous parlez se montre chez nous si réservé et si poli, que les gens les plus sévères et les plus scrupuleux ne pourraient rien trouver à redire à sa conduite. Dans tous les cas il n'est pas un étranger pour nous: lorsqu'il était encore enfant, ses parents demeuraient à Ruysbroeck à côté de la maison de mon fils, et alors il jouait tous les jours avec notre Lina.
Le martre charpentier secoua la tête.
—Oui, voilà ce que c'est, murmura-t-il. Le jeune monsieur, le loup vorace, a trouvé là-dedans une occasion de se rapprocher de l'agneau sans défiance… Et vous, Jean Wouters, vous êtes assez innocent pour vous laisser abuser par de pareils prétextes? Hélas! mon ami, je vous plains du fond du cœur. Vous êtes aveugle; vous seul ne savez peut-être pas ce qui se passe: vos yeux s'ouvriront quand il sera trop tard. Ah! si vous saviez ce qu'on raconte dans le village! Ce que beaucoup de gens prétendent avoir vu de leurs propres yeux!
—Eh bien, que raconte-t-on? Je vous en prie, maître, cessez de me parler par énigmes ou par insinuations. Expliquez-vous clairement, dites-moi franchement ce que l'on met à notre charge; je ne crains pas la vérité.
—Tout cela est-il bien vrai, c'est ce que je n'oserais pas affirmer; mais je ne doute pas plus longtemps du terrible danger que vous fait courir votre fatal aveuglement… Voyons, répondez-moi avec sincérité, Wouters. Pendant bien des mois vous êtes allé le dimanche à l'église avec un chapeau usé et bossué, et vous déclariez à qui voulait l'entendre que vous ne pouviez pas en acheter un autre parce que la longue maladie de votre fille vous imposait la plus sévère économie. Il n'y a rien de changé dans votre situation, et cependant vous avez maintenant un beau chapeau à la dernière mode. Comment cela se fait-il?
—Comment cela se fait, maître? dit Jean Wouters en riant. C'est on ne peut plus simple. Notre Lina a travaillé le soir, même la nuit, en dehors des heures ordinaires, à faire de la dentelle, pour gagner un peu d'argent, et quand est venu le jour de mon anniversaire, la brave enfant m'a fait cadeau de ce chapeau.
—Ah! cet argent provient de la dentelle?
—Et d'où proviendrait-il sans cela, maître?
—Et les nouvelles boucles d'oreilles que porte votre petite-fille?
—Quelles boucles d'oreilles? Notre Lina n'en a pas d'autres que celles dont sa grand'mère lui a fait présent à l'occasion de sa première communion.
—Non, non, de nouvelles, de grandes, enrichies de brillants; on les a vues à ses oreilles pas plus tard que dimanche dernier.
Le vieux charpentier, profondément blessé et indigné, releva la tête et dit:
—Ça, maître, cela va trop loin. Je commence seulement à bien comprendre de quoi l'on nous accuse. Ou veut dire que nous recevons de l'argent de M. Steenvliet, n'est-ce pas? Et c'est avec cet argent que notre Lina aurait acheté non seulement mon chapeau, mais aussi de nouveaux pendants d'oreille? Lina n'a point de nouveaux pendants d'oreilles, je l'affirme. Qui donc ose raconter ces méchancetés bêtes?
—Certainement ces choses-là doivent vous être pénibles, répliqua le maître charpentier. Probablement qu'on vous trompe, et que vous êtes en effet très ignorant de ce qui se passe; mais c'est un devoir pour moi, comme maître et comme ami, de vous arracher le bandeau des yeux… Attendez, j'ai un moyen de vous convaincre. Lucas, l'apprenti, a vu les boucles d'oreilles. Je vais l'appeler.
Il sortit en achevant ces mots.
Jean Wouters, lorsqu'il fut seul, posa sa main sur son front brûlant et se mit à réfléchir. Il frémissait d'indignation et s'efforçait de prendre assez d'empire sur lui-même pour mépriser cette vile calomnie; mais un sentiment d'angoisse et de tristesse descendit dans mon cœur à l'idée que sa bonne Lina était l'objet des suppositions malveillantes des villageois. Il déplorait comme un malheur qu'Herman Steenvliet eût mis le pied sur le seuil de sa porte.
Le maître charpentier rentra suivi de l'apprenti. Celui-ci ne paraissait pas à son aise et regardait le vieillard avec frayeur.
—Lucas, dit le maître, vous avez vu les nouvelles boucles d'oreilles de Lina Wouters. Attestez-le à son grand-père… N'ayez pas peur, je vous ordonne de dire franchement ce que vous savez et Jean Wouters vous y invite aussi.
—Je n'ai pas vu les boucles d'oreilles, maître, répondit l'apprenti. C'est Mathieu Romyn qui m'en a parlé.
—Et Romyn les a-t-il vues?
—Il ne les as pas vues non plus.
—Alors qui?
—Puis-je le dire, maître?
—Certes, vous devez le dire.
—Eh bien, il y a un marchand de bestiaux de Ruysbroeck qui connaît bien Lina. Celui-ci a dit à Mathieu Romyn qu'il a rencontré, il y a huit jours, à Bruxelles, Lina Wouters au bras d'un jeune monsieur. Elle portait une robe de soie comme une demoiselle de la ville, et de grandes boucles d'oreilles qui brillaient comme des diamants. Je n'en sais pas davantage.
Le vieillard était devenu tout pâle et ses lèvres tremblaient; mais il ne disait pas un mot, et paraissait muet de colère et de chagrin.
Sur un signe du maître l'apprenti sortit.
—Pauvre Wouters, si pareilles choses n'étaient pas des calomnies, comme ce serait terrible. Le soupçon seul est déjà un malheur, n'est-il pas vrai?
Pour toute réponse le vieux charpentier poussa un cri de désespoir, se laissa tomber sur un siège, cacha sa figure dans ses mains, et sa mit a pleurer amèrement.
Après un moment de silence, son maître lui dit:
—Allons, Wouters, consolez-vous. Il n'est probablement pas trop tard pour ramener Lina dans le bon chemin.
—Mais tout est faux, tout! s'écria le vieillard. Ceux qui répandent ces bruits sont des serpents venimeux qui crachent leur venin sur un ange. Lina est innocente et pure comme l'enfant qui vient de naître.
—Oui, je le crois; vous avez peut-être raison mais vous ne pouvez pas en être tout à fait certain. Qu'allez-vous faire maintenant?
—Je n'en sais rien, maître. Puis-je fermer la bouche aux méchantes gens?
—Oui, vous pouvez le faire et vous le ferez sans retard. Si vous ne montrez pas en cette circonstance que vous êtes resté réellement un honnête homme, je serais contraint de vous donner congé. Qui aime la honte doit la porter lui-même sans faire peser sur les épaules d'autrui une partie de ce lourd fardeau. Écoutez donc mon conseil avec calme et avec bon vouloir. Il importe peu que Lina soit coupable ou ne le soit pas; mais qu'un jeune homme de la ville, un de ces riches désœuvrés et libertin, fréquente habituellement votre maison, c'est là que gît le scandale de l'affaire, et, quoi que vous fassiez, le nom de votre petite-fille en restera, hélas! à jamais terni. Et s'il y avait quelque chose de vrai dans les bruits qui courent?
—Il ne peut y avoir rien de vrai là-dedans.
—Naturellement, telle est votre idée; mais dans de pareilles affaires il arrive que le plus vigilant soit trompé. En tout cas, votre devoir, comme grand-père et comme homme d'honneur, est de défendre votre porte à ce jeune effronté, sans hésitation et sans faiblesse, et si sévèrement qu'il perde toute velléité de revenir. Quel est votre sentiment à cet égard?
—Vous avez raison, maître. Oui, c'est là mon devoir et je l'accomplirai: mais soupçonner notre Lina? Jamais, jamais; elle est l'innocence et la pureté mêmes!
—Soit, Wouters, vous pouvez penser là-dessus ce que vous voulez. Faites seulement en sorte que ce M, Steenvliet n'ait plus l'occasion de voir ou de rencontrer Lina, alors le temps fera le reste, petit à petit les bruits cesseront et vous oublierez de votre côté… Mais il y a un autre côté de l'affaire qui m'échappe. Auriez-vous par hasard conçu l'espérance insensée qu'un mariage pourrait devenir possible entre votre Lina et ce jeune monsieur?
Un rire d'ironie fut la seule réponse du vieillard.
En ce moment l'apprenti rouvrit la porte et fit signe à son maître qu'il avait quelque chose a lui annoncer. En effet, il lui souffla quelques paroles à l'oreille, puis il repartit immédiatement.
Jean Wouters, dit le maître charpentier, voulez-vous savoir quelle nouvelle Lucas vient de m'apporter là? Pauw le tortu, le domestique de l'Aigle d'Or, vient de Bruxelles. Il affirme qu'il a vu M. Herman Steenvliet descendre du train à la station de Loth. Sans doute le jeune monsieur est déjà chez vous. Voilà une bonne occasion pour vous de mettre fin à cette déplorable affaire. Retournez chez vous, restez-y aussi longtemps qu'il sera nécessaire, prenez courage, pas de faiblesse, faites votre devoir.
—Oui, je ferai mon devoir, répondit le vieux charpentier du ton le plus douloureux, mais avec l'accent d'une ferme résolution. Je vous remercie de votre bonté, maître; mais, je vous en prie, croyez-moi, tout ce que l'on raconte est un tissu de faussetés. Après aujourd'hui, Herman Steenvliet ne mettra plus les pieds dans notre maison. Ce qui m'effraie, c'est de devoir dire à la pauvre Lina des choses dont elle est tellement innocente qu'elle n'en a même pas la moindre idée… Mais au nom du ciel, je le sens bien, il n'y pas moyen de s'y soustraire.
En achevant ces mots il traversa l'atelier à la hâte et quitta la maison de son maître.
Toujours soutenu par la conviction de l'innocence de Lina, il passa par la rue du village la tête droite et en regardant les gens bien en face, mais lorsqu'il eut atteint le chemin de terra et qu'il se trouva tout seul dans la campagne, il pencha lentement sa tête sur sa poitrine et poussa un profond soupir. A quoi cela pouvait-il leur servir, qu'il se révoltât au dedans de lui-même contre la calomnie? Si injustes, si fausses que fussent au fond les accusations contre Lina, n'avait-on pas fait à sa bonne renommée une brèche irréparable? Comme elle allait souffrir! Ne succomberait-elle pas sous le coup de cette honte imméritée?
Le courage du vieillard faiblit à cette idée et des larmes jaillirent de ses yeux.
Il réfléchit, chemin faisant, à tout ce que son maître lui avait dit; sans doute il croyait fermement à l'innocence de Lina… mais pourquoi un frisson glacial lui parcourait-il parfois les membres? D'où venait cette sueur froide qui perlait sur son front?
Pauvre homme, il luttait contre le doute qui, pareil à un serpent venimeux, voulait, malgré sa résistance, se glisser dans son esprit. Non, non, Lina était incapable de le tromper… Mais, ô ciel, si le jeune monsieur Steenvliet était un trompeur, un séducteur, un loup, comme avait dit le maître charpentier? S'il avait noué un bandeau sur les yeux de la pauvre enfant et s'il lui avait ôté ainsi la conscience du bien et du mal? On avait déjà vu ces choses-là… Cela était-il possible? Herman se comportait envers Lina avec réserve, avec respect, jamais il n'avait laissé échapper une parole douteuse. Un homme ne peut pourtant pas feindre à ce point… Calomnie, rien que calomnie.
Alors il redressait la tête et souriait… mais presque aussitôt son visage redevenait sombre, sous l'influence de réflexions plus inquiétantes.
—Un marchand de bestiaux de Ruysbroeck, murmurait-il, affirme avoir vu Lina à Bruxelles au bras de M. Herman? Et vêtue de soie comme une demoiselle? Ah! quelle sottise! Depuis plusieurs mois elle n'est plus allée à… Ciel! s'interrompit-il tout à coup en cessant de marcher; elle a été à Bruxelles, il y a huit jours… pour m'acheter un chapeau! Aurait-elle rencontré M. Herman? s'est-elle promenée avec lui, à son bras? Me l'aurait-elle caché par crainte, par remords, par honte?