X

Il tremblait et essuyait machinalement les larmes qui lui troublaient la vue.

L'inquiétude me rend fou, reprit-il, en secouant douloureusement la tête. Que l'homme est faible contre la calomnie! Moi, son grand-père, moi qui l'aime et qui l'admire pour la pureté de son âme, je la soupçonnerais d'hypocrisie et de fausseté! Loin de moi ces sottes et odieuses pensées! Lina est restée ce qu'elle était: innocente et pure.

C'est ainsi que le malheureux vieillard luttait contre les tourments du doute et de l'incertitude, tantôt rejetant toutes les suppositions contraires, tantôt succombant à l'angoisse qui lui étreignait le cœur.

Au moment où il approchait de sa maison, son esprit avait repris un peu de calme et de clarté.

—Ces craintes, ces alternatives d'inquiétude et de sécurité, de doute et de certitude, ne suivent à rien, se disait-il en lui-même. Je vais savoir ce qu'il y a à craindre. Quoi qu'il en soit, le plus coupable, c'est moi. C'est moi qui ai charge d'âmes; je suis vieux, je suis le père, c'était à moi à veiller sur un enfant sans expérience. Ah! fasse Dieu qu'il ne soit point trop tard! Maintenant du moins mes yeux se sont ouverts et je veillerai avec sollicitude, sans me laisser retenir par quoi que ce soit. J'accomplirai mon devoir, pas de respect, pas de pitié! M. Herman doit sortir de ma maison sur-le-champ, pour ne plus jamais y remettre les pieds… De la prudence pourtant, car s'il n'y avait rien, absolument rien de fondé dans tous ces bruits? J'accuserais donc injustement Lina, je la ferais rougir inutilement?

Il traversa le petit jardin devant la maison et entra dans sa demeure.La mère Anne était seule dans la pièce.

—Où est Lina? demanda-t-il.

—Lina est dans le potager, qui travaille.

—M. Herman n'est pas ici?

—M. Herman? Non. Pourquoi me demandez-vous cela d'un ton si singulier, mon père?

—Appelez Lina, j'ai à lui parler.

—Vous êtes si pâle! On dirait presque que vous avez pleuré! murmura la veuve avec un accent de frayeur. Ciel! est-il arrivé un malheur?

—Non; faites ce que je vous dis: appelez Lina, vous allez le savoir.

La veuve obéit. Il la suivit du regard à travers la porte vitrée du jardin.

Il vit de loin Lina venir à lui, par l'allée du milieu, avec un doux et aimable sourire sur les lèvres. Son regard était si clair, l'expression de son visage si sereine, si pure et si gaie, qu'il eut l'envie de serrer l'innocente enfant dans ses bras et de lui demander pardon; mais sa conscience le cuirassa contre cette faiblesse.

—Bonjour, grand-père, s'écria Lina. Déjà de retour? Vous avez quelque chose à me dire? est-ce une bonne nouvelle?… Mais qu'avez-vous, grand-père? Êtes-vous malade?

—Non, mon enfant, je ne suis pas malade; j'ai beaucoup de chagrin.

—Du chagrin? Pauvre grand-père, venez, asseyez-vous, et racontez-moi ce que c'est, je vous consolerai bien, moi!

Elle lui passa le bras autour du cou et voulut le conduire à un siège; mais il se dégagea et lui dit:

—Lina, ma chère Lina, ce que j'ai à vous demander vous fera aussi beaucoup de peine. Pardonnez-le moi, ce n'est pas ma faute. Soyez-en bien sûre, mon enfant, de tout ce que l'on dit dans le village, je ne crois rien; mais il faut que je soulage mon cœur du poids qui m'étouffe.

—Ah! grand-père, allez-vous écouter maintenant les vains propos des gens?

Mais le vieillard lui prit la main et lui demanda d'un ton presque suppliant:

—Lina, promettez-moi de me dire la vérité, toute la vérité?

—Qu'est-ce que c'est que cette demande-là? grommela la mère Anne stupéfaite. Avez-vous jamais pris Lina en délit de mensonge?

—Non, mais cette fois, si elle me cachait quelque chose, elle me rendrait profondément malheureux.

—Mon cher grand-père, dit la jeune fille, je ne vous comprends vraiment pas. Qu'est-ce que je pourrais vous cacher?

—Eh bien, soyez sincère. Vous êtes allée à Bruxelles, il y a huit jours?

—Oui, pour vous acheter un nouveau chapeau, vous le savez bien.

—Et n'y avez-vous rencontré personne?

—Naturellement; toute sorte de gens; à Bruxelles il y a toujours beaucoup de monde dans les rues. Mais pourquoi me demandez-vous cela, grand-père?

—N'avez-vous pas rencontré M. Herman Steenvliet, à Bruxelles?

—Non.

—Et si vous l'aviez réellement rencontré? Si vous vous étiez promenée avec lui, me l'avoueriez-vous?

—Ah! pauvre grand-père, s'écria-t-elle, si cela était, pourquoi vous en aurais-je fait mystère? M. Herman lui-même vous l'aurait dit. Est-ce là les sottes histoires que l'on raconte dans le village? Et vous vous attristez pour de semblables cancans?

—Mais, mon père, qu'est-ce que vous avez donc dans l'esprit? murmura la veuve d'un ton de reproche. Croyez-vous donc que notre Lina ne sache pas comment une honnête fille doit se conduire? Je suis bien sûre que si M. Steenvliet l'avait rencontrée, elle se serait contentée de lui dire simplement bonjour, et empressée de passer son chemin.

—M. Herman, d'ailleurs, ne m'aborderait pas au milieu de la rue, ajouta Lina, il a beaucoup trop d'esprit pour cela. Laissez donc jaser les ignorants, grand-père, ils ne savent pas ce qu'ils disent.

Jean Wouters demeura un instant silencieux. Il était pleinement convaincu de l'innocence de la jeune fille et il allait renoncer à toute question ultérieure; cependant, obéissant à ce qu'il croyait être de son devoir, il demanda encore:

—Lina, vous n'avez jamais, n'est-ce pas, porté d'autres vêtements que ceux que nous connaissons, votre mère et moi? Jamais un autre bijou que les boucles d'oreilles, de votre grand'mère défunte, n'a brillé à vos oreilles?

Les deux femmes, muettes et comme ahuries, le regardèrent comme si elles ne le comprenaient pas.

—Répondez-moi, je vous en supplie, soupira le grand-père.

—Mais, pour l'amour du ciel, mon père, qu'est-ce qui vous arrive? s'écria la veuve. Des habits, des joyaux, notre Lina? Où sont donc vos esprits?

Le vieillard s'absorba dans ses réflexions; un sourire de satisfaction entr'ouvrait ses lèvres. Mais sa physionomie redevint tout de suite sérieuse, car il se souvint du conseil, de la menace de son patron, et en même temps de la promesse formelle, à lui Jean Wouters. Il secoua tristement la tête et dit:

—Ah! mes enfants, qu'il y a de méchantes gens au monde! Tout ce que l'on raconte n'est que fausseté, calomnie et venin. Mais nous n'avons pas d'autre richesse que notre honneur, et lorsque le soin de notre bonne renommée et la défense de notre réputation exigent de nous certains sacrifices, nous ne pouvons pas hésiter… Asseyez-vous toutes deux, je vous expliquerai ce qui m'a rendu triste et malade. Je ne vous dirai pas tout,—cela n'est pas nécessaire,—mais assez du moins pour vous faire comprendre ce que le devoir nous commande.

Dès qu'ils furent tous assis, il dit avec un embarras visible, et en cherchant ses mots:

—M. Herman Steenvliet vient ici deux ou trois fois par semaine. Nous savons qu'il n'est amené chez nous que par reconnaissance, par amitié peut-être, et cela nous suffit pour l'accueillir sans arrière-pensée. Oui, vous, Lina, et votre mère, vous avez engagé M. Herman à renouveler ses visites le plus souvent possible. Nous croyions que nous pouvions contribuer par là à le tenir éloigné de ses liaisons dangereuses. Notre but, du moins, était louable… Hélas! mes enfants nous sommes des cœurs simples et nous ne connaissons pas le monde. Tandis que nous vivions ici en pleine sécurité, la calomnie courait dans le village pour dire toute sorte de mal de nous. Par exemple, on a l'impudence d'affirmer que nous attirons ici M. Herman par cupidité, par calcul. On ose même prétendre, Lina, que vous portez des robes de soie et des boucles d'oreilles enrichies de brillants, que vous auriez acceptées de M. Herman.

—Moi? des robes de soie, des boucles d'oreilles de M. Herman? répéta la jeune fille en riant. Quelle folie est-ce là? Et qui répand ces bruits absurdes, grand-père?

—Ce sont de méchantes gens, de mauvaises langues, mon enfant. Ne vous en inquiétez pas! s'écria la mère.

—Des langues envenimées, c'est certain, reprit le vieillard; mais elles n'ont pas tout à fait tort; nous sommes coupables du moins d'une grave imprudence. Ce que nous avons perdu de vue, c'est que les visites d'un jeune monsieur si riche dans notre humble petite maison devaient naturellement amener beaucoup de commentaires. En effet, les villageois ne peuvent pas comprendre quel plaisir un monsieur de la ville, riche et instruit, peut trouver dans la société de gens simples, de pauvres ouvriers tels que nous. Dans leur ignorance, ils se forgent toute sorte de mauvaises pensées sur notre compte; ils bavardent entre eux sur nous, et disent des choses dont la seule idée… En un mot ils nous volent notre honneur et ternissent notre bonne renommée.

Jean Wouters, qui avait d'abord l'intention de faire connaître en peu de mots les raisons de son retour inopiné au logis, tombait maintenant d'une hésitation dans l'autre. Il n'osait pas déclarer quelles raisons on attribuait dans le village aux visites d'Herman Steenvliet. L'innocente Lina n'avait pas mérité une si cruelle injure; lui, son grand-père, ne pouvait pas trouver le courage de lui plonger ce poignard dans le cœur.

—Allons, grand-père, ne vous tourmentez pas pour cela, dit la jeune fille. C'est affreux, c'est agir méchamment avec nous qui n'avons jamais fait de mal à personne; mais nous ne pouvons pas empêcher les méchantes langues d'aller leur train. Que nous fait leur bavardage, aussi longtemps que nous n'avons rien à nous reprocher?

—Oui, mon père, pourquoi nous laisser troubler par ces vains cancans tant que notre conscience ne nous reproche rien?

—Nous avons quelque chose à nous reprocher, enfants. Non, nous n'avons pas fait notre devoir comme il convenait de le faire, dit le vieillard d'une voix plus ferme. Il ne suffit pas de ne point faire le mal, il faut également écarter toute apparence de mal, et ne point donner aux gens de prétexte à commentaires malveillants… Ah! je ne sais vraiment pas comment vous faire comprendre ce que je veux dire… Mon maître m'a appelé dans son arrière-boutique et m'a expliqué comment tout le village fait scandale autour de notre nom parce que M. Herman vient chez nous. Un si riche monsieur de la ville dans la maison d'un pauvre ouvrier, cela ne peut pas durer, prétend-il; cela nous ravirait pour toujours notre réputation d'honnêtes gens; tous les habitants du village nous considéreraient comme des gens sans honneur… J'ai promis à mon patron que nous défendrons à M. Steenvliet l'entrée de notre maison, et qu'il ne remettrait plus jamais les pieds chez nous.

—Quoi? que dites-vous là, grand-père? s'écria impétueusement la jeune fille avec incrédulité! Vous chasseriez M. Herman de notre maison? Cela ne se peut pas. Quel mal nous a-t-il fait?

—Oui, oui, mon père, répondez, quel mal ce bon jeune homme nous a-t-il fait? Le chasser pour faire plaisir à quelques langues envenimées du village? Vous n'en aurez certainement pas le courage.

—Dites ce que vous voudrez, mes enfants, il m'est défendu de rien entendre. Herman Steenvliet ne peut plus nous rendre visite. S'il vient encore une fois chez nous après aujourd'hui, mon patron me renverra de l'atelier. Quelle honte! Et d'ailleurs, où trouverai-je alors du travail et du pain?

Ces mots, qui résonnaient à ses oreilles comme une condamnation, arrachèrent à Lina un cri d'angoisse. Elle se cacha la figure dans les mains et se mit à pleurer en silence. Bientôt les larmes ruisselèrent à travers ses doigts.

Jean Wouters la regardait le cœur serré. Cette extrême tristesse à la seule annonce de l'éloignement de Herman, qu'est-ce que cela signifiait? Ciel, allait-il apprendre un déplorable secret? Avait-il en effet été aveugle, aveugle pour un terrible danger? Se verrait-il forcé de bénir les calomniateurs qui l'avaient rappelé à temps à la conscience de ses devoirs paternels?

Pendant qu'il était assailli de ses pénibles pensées, la mère Anne continuait ses efforts pour lui faire comprendre qu'il n'avait pas le droit d'interdire ainsi brusquement et grossièrement à M. Herman l'entrée de leur maison. Certes, elle pensait aussi maintenant qu'il valait mieux que le jeune homme cessât ses visites, mais on pouvait le lui faire sentir petit à petit. Il était, après tout, un jeune homme bien élevé, auquel ils n'avaient rien à reprocher, et on ne chasse pas ainsi des honnêtes gens comme un voleur ou un mendiant.

La vue de la profonde émotion de Lina semblait avoir irrité le vieillard. Un feu sombre brillait dans ses yeux fixes; ses lèvres étaient contractées, et ce fut d'un ton bref et tranchant qu'il répondit enfin:

—Je n'écoute rien, Anna. C'est mon maître qui m'a envoyé ici. Pauw le tortu a vu M. Herman descendre du train à Loth. Il n'est pas ici; je le regrette. S'il vient en mon absence, envoyez immédiatement Lina à l'atelier pour m'appeler. Je ferai connaître à M. Herman ma résolution irrévocable.

—Ah! mon père, réfléchissez encore quelques jours.

—Plus un mot, Anna; le sentiment du devoir me rend inexorable. Je veux être obéi.

Il se dirigea vers la porte, prêt à partir. Mais malgré ses suppositions douloureuses, son cœur s'ouvrit à la pitié; il alla à Lina, lui prit la main, et lui dit tristement:

—Allons, Lina, séchez vos larmes et prenez courage. La pensée que M. Herman ne reviendra plus jamais ici vous afflige profondément; malheureuse enfant, mettez-vous donc le plaisir de sa société au-dessus du soin de votre propre réputation? Reconnaissez votre devoir: soumettez-vous avec résignation à la nécessité, et votre chagrin sera bien vite passé.

—Mon chagrin, grand-père! répéta la jeune fille; mon chagrin n'est rien… Mais lui, le pauvre jeune homme, vous allez donc le chasser comme un mauvais homme?

—Le chasser, Lina? C'est-à-dire que je lui ferai comprendre qu'il ne peut plus venir nous rendre visite, et qu'il doit se comporter dorénavant comme s'il ne nous avait jamais connus. L'intégrité de notre honneur, le repos de notre vie sont à ce prix.

—Oh! grand-père, comment pouvez-vous être devenu tout à coup si cruel et si impitoyable? Vous allez rendre M. Herman malheureux, peut-être pour toujours. N'affirme-t-il pas lui-même que c'est notre amitié seule qui lui prête la force de ne pas retomber dans les écarts de sa conduite passée? Vous voulez l'abandonner maintenant sans aide, sans soutien, à la séduction des plaisirs bruyants. Prenez encore un peu de patience, quelques semaines seulement, jusqu'à ce qu'il se marie.

—Pas de patience, Lina, cela n'est pas possible. Si M. Herman vient encore nous rendre visite aujourd'hui, comme cela est probable, il faut qu'il entende un adieu définitif.

—Mais, grand-père, ce jeune homme m'a sauvée de la mort.

—Oui, je le sais, mon enfant, mais cela ne fait rien, toutes ces paroles sont superflues. Je ne veux pas être chassé de mon atelier avec la crainte douloureuse de l'avoir peut-être mérité. Maintenant que je sais quel est mon devoir de père et d'honnête homme, rien ne peut me faire reculer. Écoutez-moi bien, Lina. Si M. Herman vient encore ici aujourd'hui, courez au village sans perdre une minute pour m'annoncer son arrivée. Je veux, j'ordonne que vous m'obéissiez en cela. Si vous restiez auprès de M. Herman, si vous lui parliez de toutes ces choses, songez-y, je ne vous le pardonnerais jamais. Vous m'avez bien compris, n'est-ce pas?

Les deux femmes tremblaient en écoutant le son de sa voix qui avait pris un accent impérieux. Jamais elles ne l'avaient vu si sévère, si résolu, si implacable. Il était déjà sorti qu'elles tendaient encore les mains vers lui.

Mais tout à coup il rentra en disant précipitamment:

—La-bas, au bas du chemin creux, arrive M. Herman. Montez toutes les deux à l'étage. Dépêchez-vous. Ne m'entendez-vous pas? Montez, vous dis-je.

La jeune fille poussa un cri de désespoir; elle sa laissa tomber à genoux devant son grand-père et lui dit en pleurant:

—Ah! grand-père, ayez pitié de lui! Il est si bon! Ne lui dites point de paroles dures; ne le rejetez pas dans le désespoir.

—Cela dépendra de lui-même, Lina. Je n'aimerais pas de lui dire des paroles dures, mais s'il veut s'insurger contre la raison et le devoir, alors… Anne, obéissez-moi, montez avec Lina, et ne redescendez pas avant que je ne vous appelle. Je veux être tout à fait seul avec M. Steenvliet.

Lina se leva, et quoiqu'elle tremblât de tous ses membres, elle prit le bras de sa mère et monta l'escalier d'un pas ferme.

Le vieillard agité passa sa main sur son front et essaya de reprendre son calme. La profonde tristesse de Lina, la chaleur de ses supplications en faveur de Herman l'avaient rendu inquiet et défiant. Il commençait seulement à comprendre clairement qu'il devait rester impitoyable… Mais d'un autre côté sa raison lui disait qu'il n'avait pas le droit de parler durement ni impoliment au jeune homme, attendu qu'il ne savait pas si, au fond, il avait à lui reprocher autre chose que l'imprudence dont ils s'étaient tous rendus coupables. Il devait donc rester calme et faire connaître à M. Herman sa volonté sans colère. Mais s'il advenait qu'il opposât de la résistance, s'il refusait de cesser définitivement ses visites, alors lui, Jean Wouters, lui prouverait que les sentiments d'honneur peuvent donner même à un vieillard usé par le travail, la force et la volonté d'accomplir son devoir sans crainte.

A peine ses réflexions l'avaient-elles amené à cette résolution, que Herman Steenvliet parut sur la porte, regarda tout autour de la pièce, et demanda son chapeau à la main.

—Bonjour, père Wouters. Quelle chance et quel plaisir de vous rencontrer ici à cette heure? Je ne m'y attendais pas. Vous n'êtes pas seul à la maison, n'est-ce pas?

—Voici une chaise, Monsieur, grogna le vieux charpentier. J'ai à causer avec vous sérieusement, très sérieusement.

Herman, frappé du ton inaccoutumé du vieillard, le regarda avec étonnement.

—Vous me faites trembler, maître. Est-il arrivé ici un accident?

—Un malheur, un grand malheur! répondit l'autre.

—Ciel! Lina est-elle tombée malade?

—Non, personne n'est malade. Allons, je vous en prie, Monsieur, asseyez-vous, et écoutez avec attention ce que j'ai à vous dire. Je n'ai pas beaucoup de temps; notre entretien doit être court… Le hasard vous a conduit dans notre maison; vous avez trouvé bon, après cela, de venir nous voir différentes fois,—trop souvent pour notre bonheur, hélas!—et nous, dans notre simplicité, nous vous avons reçu sans arrière-pensée, avec plaisir même. Nous sommes de pauvres ouvriers; vous, vous êtes le fils d'un homme riche à millions. Il paraît que, à cause de cette grande différence de conditions, vos assiduités dans cette maison sont considérées par le monde comme compromettantes pour nous. Si vous saviez, Monsieur, quelles choses odieuses on raconte de nous dans le village!

—Je le craignais: l'aubergiste de l'Aigle d'ors'est vengé! soupira Herman.

—L'aubergiste de l'Aigle d'orou d'autres, cela n'y fait rien. La vérité, la triste vérité est que notre pauvre Lina a perdu sa bonne réputation peut-être pour toujours. A peine si j'ose vous déclarer ce que l'on dit et ce que l'on croit d'elle. On assure qu'elle vous attire ici pour avoir de l'argent de vous; que vous lui donnez des robes de soie et des bijoux. Qu'on l'a rencontrée à Bruxelles se promenant a votre bras…

—Ah! les vipères! s'écria le jeune homme qui se leva en serrant les poings. Les serpents, qui crachent leur bave sur Lina, sur cet ange si pur, si noble de cœur!… Ah! cela ne durera pas longtemps: je cours au village, et je saurai bien fermer la bouche à ces lâches calomniateurs.

—Non, Monsieur, vous ne ferez pas cela, je vous le défends, dit le vieillard en lui faisant signe de se rasseoir. Voulez-vous donc par votre intervention publique, donner raison à la malignité des gens et rendre tout le village hostile à notre pauvre Lina? Ce n'est pas par la violence que l'on peut combattre la calomnie: au contraire, ce serait jeter de l'huile sur le feu. Il n'y avait qu'un moyen de prévenir le mal; il n'y a qu'un moyen pour en diminuer l'effet autant que possible, maintenant que le mal s'est produit. Vous avez plus d'esprit, plus d'expérience du monde que nous, vous, Monsieur Steenvliet. Votre conscience, votre cœur devraient vous avoir depuis longtemps indiqué ce moyen.

—Ah! ils me l'ont indiqué, murmura le jeune homme.

—Est-il possible? Et vous n'avez pas écouté leur voix?

—Ce qui est arrivé, je le craignais depuis longtemps. Il y a plus de quinze jours que je voulais vous annoncer ma ferme résolution de ne plus venir vous voir désormais.

—Hélas! pourquoi ne l'avez-vous pas fait?

—Vingt fois j'ai eu l'adieu sur les lèvres, père Wouters; mais chaque fois le courage de le prononcer m'a manqué. Je n'ai pas bien agi, je le reconnais trop tard. Pardonnez-le moi.

—Vous reculiez devant le chagrin que vous pensiez devoir résulter pour Lina de votre départ?

—Non, ce n'était pas là la cause de ma faiblesse. Je ne veux pas vous tromper, c'est l'égoïsme qui m'a retenu. Et qu'il y a-t-il d'étonnant? Réfléchissez un peu, père Wouters: feu ma mère m'a mis au cœur le désir des plaisirs tranquilles, simples, modestes, l'aspiration vers une amitié douce et désintéressée… et malgré cela, j'étais en voie de perdre complètement ma santé, mon intelligence et mon honneur dans les débordements d'un libertinage stupide. Je me méprisais moi-même; j'étais dégoûté de la vie. Ici, dans votre humble maisonnette, mon âme a retrouvé la paix; j'ai été réconcilié avec ma conscience, et la vie m'a souri de nouveau… Renoncer à ce bonheur, à cette délivrance,… me retrouver seul, sans appui, sans consolation, dans un monde que je hais! Ah! c'était trop pénible. Dire pour toujours adieu à vous, à la bonne mère Anne, à Lina, cela m'effrayait; et si bien convaincu que je sois que cet adieu définitif devra tout de même être prononcé une fois, je différais cette triste échéance pour prolonger mon bonheur d'un jour, d'un seul jour.

—Mais maintenant, Monsieur?

—A présent, père Wouters, c'est décidé. Après aujourd'hui, je ne ferai plus aucun effort pour vous revoir, ni votre femme, ni Lina… Ah! si vous saviez, père Wouters, comme cette séparation irrévocable me déchire le cœur!

Jean Wouters était ému.

—Allons, mon jeune ami, dit-il d'un ton consolant, ne perdez pas courage. Nous avons été tous également imprudents. Peut-être, lorsque vous ne viendrez plus chez nous, les gens reconnaîtront-ils leur erreur. Mais si même notre bonne réputation devait en rester atteinte, comme cela est à craindre, eh bien, nous le supporterons sans vous accuser pour cela.

—Oui, vous êtes assez généreux pour me pardonner ma faiblesse, dit Herman d'un ton amer, mais je ne me la pardonne pas moi-même; je ne me pardonne pas d'avoir, par lâche égoïsme, exposé votre bonne Lina à la calomnie des mauvaises langues. Je le regretterai toute ma vie. Hélas, l'innocente compagne de jeux de mon enfance, elle dont la douce amitié m'a tiré de l'abîme de l'abjection et du désespoir, je l'ai jetée en pâture à la malignité publique; je suis cause que son nom est souillé du venin de la calomnie, et restera peut-être souillé. Dieu, qui lit dans mon cœur, sait bien que je donnerais tout au monde pour racheter le mal que je lui ai fait… mais je ne le puis pas!… Pourquoi ne suis-je pas un pauvre ouvrier comme vous? Pourquoi cet argent maudit se trouve-t-il entre nous, si ce n'est pour m'empêcher de vous faire triompher de la calomnie en vous élevant au-dessus d'elle? Ah! ciel, je suis fou de colère et de chagrin. Ma tête tourne… Je ne sais plus ce que je dis!

Herman s'était levé et avait pris la main du vieillard.

—Maintenant, père Wouters, adieu! murmura-t-il les larmes aux yeux.Je m'en vais: vous ne me reverrez plus.

—Monsieur Herman, nous nous comprenons bien, n'est-ce pas, plus jamais?

—Non, plus jamais… Je vais me marier avec une demoiselle de la haute noblesse. Priez Dieu pour moi, père Wouters, afin que, dans ce brillant mariage, il me fasse retrouver quelques miettes du bonheur, de la paix de l'âme que me fait perdre cette douloureuse séparation.

Il se dirigea vers la porte d'un pas ferme et résolu; mais là il s'arrêta et regarda le charpentier d'un air suppliant, comme pour lui demander quelque chose.

—Soyez généreux, répondit le vieillard à cette prière muette; épargnez-leur cette triste émotion.

—Un mot, un seul mot!

—Les larmes de deux pauvres femmes changeraient-elles quelque chose à la fatalité qui pèse sur nous?

—Non, vous avez raison, maître. Adieu! Adieu! Et, étouffant un cri de désespoir, Herman Steenvliet sortit de la maison en courant et reprit le chemin creux, sans remarquer deux ou trois paysans qui l'épiaient et qui le suivirent des yeux en échangeant de grossières plaisanteries.

Herman Steenvliet, le cœur plein d'angoisse et de chagrin, marchait dans le chemin creux qui devait le conduire à Loth, près de la station de chemin de fer; mais, arrivé là, il se sentit un tel dégoût pour la société des hommes, et un tel besoin de solitude, qu'il résolut d'aller à pied jusqu'à Bruxelles, en suivant les bords du canal de Charleroy.

En chemin il s'arrêtait souvent, secouant la tête, se parlait tout haut à lui-même et se faisait violence pour retenir les larmes qui voulaient à chaque instant jaillir de ses yeux.

Sa conscience l'accusait; il comprenait fort bien que l'honneur et la bonne réputation de Lina resteraient compromis, car au village surtout, les souillures que la calomnie répand sur ses victimes sont, de leur nature, ineffaçables. Lui, Herman, avait prévu le mal et l'avait redouté; par égoïsme ou par faiblesse il avait continué ses visites, et conséquemment c'était par sa faute que son amie d'enfance allait rester méprisée et blâmée. C'est ainsi qu'il avait récompensé ces braves gens de l'amitié désintéressée qu'ils lui avaient témoignée.

Cette conviction lui était extrêmement pénible. Il se creusait le cerveau à chercher un moyen de défendre Lina contre les soupçons injurieux des gens du village; mais son esprit restait stérile. Considérant que tout ce qu'il pouvait tenter aurait pour unique résultat de provoquer des calomnies nouvelles et plus odieuses encore contre l'innocente jeune fille, il devait se soumettre avec résignation à la fatalité qui pesait sur lui.

Il ne reverrait plus jamais Lina Wouters; tout était rompu entre elle et lui; leurs relations ne devaient jamais se renouer.

Ah! il mesurait maintenant toute l'étendue, toute la puissance de son amour pour la naïve compagne de son enfance, et il s'en effrayait. Et quoique le serment de fidélité qu'il allait jurer au pied des autels à une autre femme lui fît un devoir devant Dieu d'oublier Lina, il sentait bien, hélas! qu'il ne le pourrait pas. Ah! si les millions de son père ne s'élevaient pas entre lui et la victime de son égoïste imprudence, s'il était pauvre, avec quelle joie triomphante il élèverait Lina au-dessus des atteintes de la calomnie! Mais il ne pouvait pas y penser: il ne pouvait pas se soustraire à son triste sort; il fallait qu'il devînt l'époux de Clémence d'Overburg.

Ces douloureuses pensées tourbillonnaient dans son esprit et lui faisaient saigner le cœur.

Lorsqu'il arriva enfin chez lui, il était tout à fait abattu et découragé. Il monta à sa chambre, se laissa tomber dans un fauteuil et resta là, le regard fixe, perdu dans le vide, luttant contre l'obsession de l'image de Lina qu'il voyait constamment devant lui, tantôt les yeux pleins de larmes, tantôt souriant du plus doux sourire.

Pour échapper à cette vision, il sortit de nouveau et alla se promener très loin sur la route de Tervueren; mais rien n'adoucit sa douleur, et plus cette lutte contre les arrêts du sort se prolongeait, plus profondément s'enracinait en lui la conviction que rien au monde n'était assez puissant pour affaiblir dans son cœur la sentiment qui l'enchaînait à Lina Wouters.

Durant trois jours, il resta en proie aux luttes intérieures les plus pénibles sans parvenir à déterminer clairement ce qui lui restait à faire. Mais le quatrième jour, après de longues heures passées dans sa chambre à réfléchir et à méditer, il se leva tout à coup, l'œil brillant d'une ferme résolution:

—C'est décidé: attendre plus longtemps ne servirait de rien, Que mon sort s'accomplisse! Mon pauvre père croira que je l'attriste sans hésitation et sans pitié. Ah! s'il pouvait lire dans mon cœur! Ce qu'il désire voir se réaliser lui est inspiré par son affection pour moi, je le sais bien. Mais il se trompe. Je ne peux pas consentir à être pendant toute ma vie la victime d'une erreur de sa tendresse… et, lors même que je le voudrais, je demeurerais impuissant contre une chose qui est plus forte que ma volonté… L'argent est le tyran qui me condamne à l'avenir le plus amer; eh bien, je veux, en ce qui me concerne, briser ce sceptre infernal; je serai pauvre, peut-être, et obligé de gagner mon pain en travaillant; mais libre, du moins, et maître de mon cœur et de mes actions.

En prononçant ces paroles à voix haute, il descendit rapidement et entra sans frapper dans le cabinet de son père.

—Ah! ah! on vous voit donc à la fin! lui dit joyeusement M. Steenvliet. Que diable, mon fils, où donc êtes-vous toute la journée? Je vous ai à peine entrevu deux ou trois fois depuis le commencement de la semaine.

—Mon père, j'ai à vous parler d'une affaire importante, répondit le jeune homme. Je vous en prie, ayez la bonté de m'écouter avec calme.

—Quelle mine sérieuse vous avez, Herman! Vous piquez ma curiosité.Il ne s'agit pas de votre prochain mariage?

—Si, mon père.

—Mais sur ce point, il n'y a plus rien à dire. Parlez, cependant.Quelque nouvel enfantillage?

—Jugez-en, mon père. Depuis quatre jours j'ai la tête en feu; depuis quatre jours j'ai la fièvre, mes nerfs sont tendus à se rompre, parce que je m'effraye à l'idée de vous déplaire et de vous faire du chagrin; car, je le reconnais, vous êtes bon pour moi, vous m'aimez, et dans tout ce que vous faites vous n'avez en vue que mon bien-être, tel que vous le comprenez, du moins.

—Ah çà! qu'est-ce que tout cela signifie? Vous n'allez pas pleurer, n'est-ce pas?

—Non, mon père, mais je m'efforce de vous faire comprendre que je vous suis reconnaissant et que je vous respecte…

—Je le sais bien, mon garçon. Laissez là ces détours, et allez droit au but. Que désirez-vous? De l'argent?

—Non; je veux vous faire part d'une résolution, d'une immuable résolution que j'ai prise.

—Immuable! Nous verrons bien. J'écoute.

Le jeune homme hésita et parut rassembler ses forces. Il dit enfin d'un ton décidé:

—Mon père, je n'épouse pas mademoiselle d'Overburg.

—Ne l'avais-je pas deviné? s'écria l'entrepreneur. Vous voilà encore une fois! De pareilles hésitations sont peut-être naturelles; mais elles ne sont certainement pas sérieuses. Quand il en sera temps, vous vous estimerez heureux de pouvoir donner le nom d'épouse à la noble demoiselle Clémence.

—Croyez là-dessus ce qu'il vous plaira, mon père, mais je vous déclare que jamais, non jamais, je n'accepterai la main de Clémence d'Overburg.

M. Steenvliet éclata de rire.

—Ah! ah! vous tournez comme une girouette! dit-il en ricanant; aujourd'hui par-ci, demain par-là. Allez encore vous promener un peu, Herman, et venez me dire ce soir quelles sont vos intentions. Vous aurez encore une fois changé d'avis.

Le jeune homme frémissait d'impatience, mais il se contint, et répondit avec un calme apparent:

—Vous êtes un homme énergique, mon père; tout le monde vante la fermeté de votre volonté. Moi, au contraire, j'ai été jusqu'à présent un être faible et hésitant, parce que l'on a contrarié tous les penchants de ma nature primitive. Mais votre sang coule dans mes veines. Ne vous étonnez donc pas, mon père, qu'après quatre jours de réflexions et de souffrances, je sois arrivé à prendre une résolution si ferme et si irrévocable que rien au monde ne pourrait la changer…

—Pas même la volonté de votre père?

—Non.

—Ni mes prières?

—Je vous demande bien humblement pardon, mon père, mais mon parti est pris. Je n'épouserai pas Clémence d'Overburg.

Cependant M. Steenvliet se refusait à croire que son fils parlait sérieusement, quoique le ton grave du jeune homme, son air décidé, et la résolution de son regard ne fussent point sans inquiéter l'entrepreneur.

—Mais, Herman, dit-il, je ne vous comprends pas. Expliquez-moi donc quelles raisons vous poussent à rompre ainsi vos engagements. Avez-vous appris, sur Clémence ou sur ses parents, quelque chose qui vous blesse?

—Non, mon père. A quoi bon vous répéter encore une fois les raisons qui, dès le premier moment, me firent considérer cette union disproportionnée comme devant faire le malheur de toute ma vie? Avec votre argent vous achetez une bru, rameau d'une antique et illustre souche. Elle ne peut pas m'aimer jamais, moi, le fils d'un ouvrier enrichi, le bourgeois égoïste dont l'orgueil veut anéantir et absorber sa noblesse. Je lirais sans cesse cette accusation dans ses yeux… Ses parents se vengeraient sur moi par une haine irréconciliable, et me mépriseraient… Et moi, moi, je devrais baisser humblement et sans résistance la tête devant cette humiliation! car ma conscience me dirait que je l'ai méritée.

—Bah! bah! folies que tout cela. Cela n'a pas le sens commun. C'est peut-être la quatrième fois que vous me répétez ces réflexions défavorables, et chaque fois vous avez reconnu qu'elles n'étaient pas fondées.

—En effet, mon père, chaque fois je me suis soumis par respect, par affection pour vous. Et s'il n'avait pas surgi d'autres raisons pour me faire reculer, j'aurais probablement accepté mon sort, si triste qu'il me parût.

—Ah! bon, il y a une nouvelle raison?

—Clémence d'Overburg n'a pas la moindre inclination pour moi; au contraire!

—Vous vous trompez, Herman, soyez-en sûr, son père me disait encore dernièrement qu'elle parle de vous dans chacune de ses lettres, et qu'elle s'informe avec intérêt de votre santé.

—Cela se peut; mais son frère Alfred, sans me le déclarer positivement, m'a fait suffisamment comprendre que mademoiselle Clémence redoute le mariage projeté comme une mésalliance déshonorante.

—Vous avez mal compris ses paroles.

—Ah! n'est-ce pas naturel? Clémence courbe la tête sous la volonté de son père, sous la pression de la fatalité. Elle se sacrifie à l'honneur et au bien être de sa race; elle se vend pour sauver ses parents d'une décadence scandaleuse. Certes, cette abnégation de soi-même est un acte digne d'éloges; mais plus noble Clémence se montre, plus lâche et plus cruel serais-je en consentant à conduire à l'abattoir cet innocent agneau. Non, je ne le ferai pas, jamais, jamais! Ce rôle de bourreau me répugne. L'idée que je devrais vivre jusqu'à la fin de mes jours côte à côte avec ma victime, me fait trembler d'horreur… Et je vous le répète, mon père, rien au monde ne peut me faire consentir à épouser mademoiselle d'Overburg.

L'entrepreneur secoua la tête avec impatience.

—Vous êtes de bien mauvaise humeur aujourd'hui, dit-il. Les paroles sans portée d'Alfred d'Overburg vous ont indisposé: mais je veux croire que cet accès de dépit se passera bientôt, comme précédemment; sans cela votre hardiesse, la légèreté avec laquelle vous essayez de reprendre vos promesses, me mettraient dans une juste colère. Ah! mon sang coule dans vos veines? Ah! vous avez une volonté ferme? Mais moi, je suis votre père, et j'ai une volonté qui n'a jamais plié. Si cela devenait nécessaire, je saurais vous montrer que quand une fois j'ai mûrement et fermement décidé quelque chose, tout doit se courber devant moi: vous surtout, qui êtes mon fils… Allons, poussez votre audace jusqu'au bout: osez me répéter que vous refuseriez d'obéir à mes ordres, à mes prières! Est-ce ainsi que vous voulez me récompenser de toute ma vie de dévouement et de sacrifices?

Le jeune homme, qui ne voulait pas répondre à cette question, avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine, et regardait obstinément le parquet, sans rien dire. Son attitude humble fut prise par M. Steenvliet pour un signe d'hésitation ou de regret.

—Voyons, mon bon Herman, dit-il, ne vous laissez pas aller à toutes ces sottes idées. Elles vous attristent inutilement; car, à supposer qu'elles soient fondées en partie, à quoi cela vous avancerait-il? L'affaire est poussée trop loin pour que l'on puisse revenir sur ses pas. Puis-je aller dire maintenant au baron d'Overburg que nous refusons la main de sa fille? Je n'oserais jamais lui faire un si sanglant affront. Cela est complètement impossible, et d'ailleurs je ne le voudrais pas. Oubliez-vous donc, Herman, que l'unique but de mes efforts, de mes labeurs, de mes épargnes, de ma vie, a été de préparer et de réaliser votre élévation dans le monde. Et maintenant que mon vœu le plus ardent va s'accomplir, maintenant que vous allez devenir l'époux d'une jeune fille de haute noblesse, maintenant que le vieux maçon,—devenu riche grâce à son habileté et à son travail,—va voir son sang plébéien se mêler au sang illustre des Overburg, vous renonceriez à cette brillante alliance? Ah! ah! quelle folie! Soyez plus avisé; dites-moi que vous acceptez avec gratitude la main de Clémence.

—Je ne l'accepte pas, mon père!

—Ah çà! êtes-vous ensorcelé? s'écria l'entrepreneur irrité. Ne comprenez-vous donc pas que si je prenais au sérieux votre proposition insensée, vous me rendriez profondément malheureux?

—Je le sais, mon père, et pourtant…

—Pourtant quoi?

—Pourtant je dois refuser. Si je n'épouse pas Clémence, vous en aurez du chagrin pendant quelque temps; mais si je l'épouse, je me condamne moi-même à une existence sans amour, sans espoir, sans dignité. Je ne veux pas m'acheminer vers le tombeau, courbé sous l'humiliation et la haine… C'est une loi: de deux maux il faut choisir le moindre. Mademoiselle d'Overburg ne sera jamais ma femme.

—Par le diable, c'est ce que nous verrons!

Herman fit quelques pas en arrière, comme pour s'en aller.

—Restez! commanda M. Steenvliet. Je devrais me fâcher, mais je suis trop fermement convaincu que votre nouvelle lubie ne tiendra pas. Ah! si ce que vous venez de dire était bien mûrement réfléchi et délibéré, si, par hasard, vous persistiez dans votre refus, je me vengerais impitoyablement de votre désobéissance et de votre opiniâtreté. Je puis vivre assez longtemps encore pour dissiper toute ma fortune, et pour m'en aller de ce monde aussi pauvre que j'y suis venu. Alors vous n'auriez rien.

—Agissez en cela comme vous le trouverez bon, mon père, répondit le jeune homme avec le plus grand calme. Je suis assez grand pour gagner ma vie en travaillant.

—Vous allez peut-être devenir peintre? ricana le père.

—Peintre ou autre chose. Votre exemple m'a appris ce que l'on peut avec de la volonté et de la persévérance.

—Allons, Herman, vous perdez la tête. Les millions que j'ai gagnés pour vous ne serviraient donc à rien?

—Ils serviront du moins, mon père, à me faire apprécier l'humilité et à me rendre malheureux pour toute ma vie.

—Ah! c'est ainsi: Monsieur va demander son gagne-pain au travail de ses mains, et dès qu'il gagnera un peu d'argent, il épousera l'une ou l'autre petite paysanne; qui sait? peut-être même la fille de quelque artisan.

—Une femme de cette condition ne reprochera pas, du moins, à mon père d'avoir été maçon, grommela le jeune homme d'un ton acerbe. Ce serait un mariage avec un amour partagé et un respect réciproque.

—Vous radotez. Voyez-vous le fils unique du millionnaire Steenvliet demeurer dans une hutte et souffrir de la faim? Allez vous mettre au lit, Herman, reposez-vous un peu et laissez vos esprits se calmer; car, vraiment, vous êtes à moitié fou. Demain ce sera passé. En tout cas, n'espérez pas que dans cette affaire importante je prête les mains à vos caprices et à vos lubies. Clémence d'Overburg sera votre femme; c'est décidé, et cela reste décidé.

—Est-ce bien votre dernier mot, mon père?

—Mon tout dernier mot.

—Soit donc! Je sais ce qu'il me reste à faire.

En achevant ces paroles, Herman sortit du cabinet.

L'entrepreneur le suivit un instant des yeux d'un air pensif, puis il secoua la tête et se dit à lui-même en souriant:

—Pauvre garçon! La crainte de ne pas être aimé de mademoiselle Clémence le jette maintenant dans un doute pénible. Son cœur est trop sensible, trop tendre. Il tient cela de sa mère. Sans amour sa vie serait triste, en effet; mais il se trompe complètement. Dès le premier abord Clémence a montré une sympathie particulière pour lui. Je lui fournirai les moyens de satisfaire les moindres désirs de sa femme. Et si réellement elle n'éprouvait pas encore un véritable amour pour lui, cela viendra tout seul plus tard. L'argent est une baguette magique toute-puissante sur le cœur des hommes… Si l'on devait décider définitivement aujourd'hui de ce mariage, peut-être Herman n'y consentirait-il pas. Il est singulièrement mal disposé à cet égard; mais l'effet des paroles d'Alfred ne tardera pas à se dissiper. Nous avons tout le temps d'attendre. Ce qui m'inquiète plus que les lubies de mon fils, c'est l'hésitation et les atermoiements du marquis de la Chesnaie. Il ne consentira qu'après avoir ici même en personne examiné la situation de mes affaires. L'idée qu'une demoiselle d'Overburg épouserait le fils d'un ouvrier enrichi le blesse et l'humilie. S'il allait refuser? Je manquerais donc le but de tous mes efforts?… Mais je crois vraiment que la folie de mon fils me rend à mon tour hésitant! Est-ce que je ne les domine pas tous par l'argent? Seraient-ils capables de préférer le déshonneur et la déchéance? Non, non, j'ai tort de m'inquiéter, l'affaire suivra son cours comme je l'ai résolu…

Un valet ouvrit la porte et annonça à son maître que M. le baron d'Overburg était venu pour lui parler, et qu'il l'attendait au salon.

—Ah! le père de Clémence maintenant, grommela l'entrepreneur en ôtant sa robe de chambre. Pourvu que celui-ci ne vienne pas à son tour avec des hésitations et des faux-fuyants. Je finirais par perdre patience. Bah! peut-être m'apporte-t-il, au contraire, de bonnes nouvelles; car lui, du moins, est un homme sensé et il sait ce qu'il fait, ou du moins ce qu'il peut faire. Voyons, nous allons bien savoir.

En entrant dans le salon, il alla à la rencontre de son noble visiteur avec un sourire aimable, lui serra la main et lui dit:

—Bonjour, monsieur le baron. Voilà une agréable surprise, à laquelle je ne m'attendais pas aujourd'hui. Vous deviez être en ville pour vos affaires; et vous n'avez pas voulu retourner à votre château sans m'honorer d'une visite. Je vous remercie du fond du cœur pour cette bonne idée. Veuillez vous asseoir, monsieur le baron… Mais je ne sais pas ce que je vois à l'air de votre visage. Auriez-vous du chagrin? Tout ne marche-t-il pas au gré de vos désirs?

—Non, pas tout, monsieur Steenvliet, répondit le baron. Il y a certaines choses qui m'inquiètent depuis une couple de jours. Je suis venu pour causer de cela très sérieusement avec vous.

Mais d'abord, je dois vous annoncer que mon oncle, le marquis de la Chesnaie, m'a écrit qu'il part aujourd'hui de Monaco, et arrangera son voyage de manière à arriver jeudi prochain à Bruxelles. Vous pouvez donc vous attendre à notre visite pour la fin de la semaine prochaine.

—Peut-être le marquis préférerait-il que je vinsse lui parler à votre château?

—En ce cas, monsieur Steenvliet, je vous le ferais savoir.

—Et peut-on supposer, d'après les termes de sa lettre, qu'il est toujours favorablement disposé?

—Toujours favorablement. Ce n'est que pour la forme qu'il diffère son approbation définitive, jusqu'à ce qu'il ait obtenu par lui-même les renseignements nécessaires. Mais ces renseignements seront-ils bien de nature à le satisfaire complètement? Voilà la question que je me pose, et qui m'inquiète depuis deux jours.

—Et qu'est-ce qui pourrait bien y manquer, monsieur le baron? Vous lui avez fait connaître avec une entière sincérité la véritable situation des choses. N'est-il pas vrai que vous lui avez écrit tout ce qui pouvait exercer quelque influence sur sa décision?… Quoi? Vous secouez la tête?

—Ce que j'ignorais alors, je ne pouvais naturellement pas le lui mander. S'il l'apprend—et je crains fort qu'il ne l'apprenne—alors il est probable qu'il s'opposera au mariage de Clémence. Vous avez ma parole, monsieur Steenvliet, la mauvaise tournure de mes affaires, le généreux secours que vous m'avez prêté, me rendent votre obligé et m'engagent envers vous. Je n'hésiterais pas à conclure ce mariage, même sans le consentement de mon oncle; mais le marquis nous déshériterait et mes enfants y perdraient plus de deux millions. Je vous en prie, mon bon monsieur Steenvliet, ayez pour la seconde fois pitié d'un malheureux gentilhomme! Employez toute votre autorité paternelle pour faire cesser un scandale qui, du moins en présence des projets d'union qui existent entre nous, est déshonorant pour votre fils, pour ma pauvre Clémence, pour vous même et pour toute ma famille.

—Mais parlez donc clairement, monsieur le baron, murmura M.Steenvliet épouvanté. Un scandale? Que voulez-vous dire?

—C'est difficile à dire, répondit le baron. Ce sont des choses que nous voyons, hélas, se passer trop souvent. Mais nous, qui sommes d'une autre époque, nous reculons devant une pareille publicité.

—Pour l'amour de Dieu, ne mettez pas ma patience à une si rude épreuve! s'écria l'entrepreneur. Un scandale? Et mon fils en serait l'auteur? Vous faites signe que oui? J'espère bien, du moins, qu'il n'a ni volé, ni tué?

—Non, non, calmez-vous, je vais vous dire ce que c'est… D'après des bruits dont la vérité n'est pas douteuse, M. Herman ne va presque plus au Club et il n'y reste que quelques instants quand il y va. Ses camarades d'autrefois ne le rencontrent nulle part. Savez-vous, monsieur Steenvliet, où votre fils passe tout son temps depuis un mois?

—Sans doute que je le sais, répondit l'entrepreneur avec un rire triomphant. Le mariage projeté l'a rendu tout à coup sérieux, beaucoup trop sérieux même à mon avis, le jeune homme se promène, dessine, lit et rêve.

—Ainsi, vous ignorez qu'on peut le trouver du matin au soir dans certaine maison d'ouvriers située au bord d'un chemin isolé, pas bien loin du village où le banquier Dalster a son château?

—Bah! bah! Quelle folie! Que diable mon fils irait-il faire là?

—L'ouvrier a une fille qui, à ce qu'il paraît, n'est pas seulement très jolie, mais aussi très madrée et très artificieuse.

—Et vous voulez dire, monsieur d'Overburg, que c'est là que mon fils s'amuse? Voilà ce que je ne crois pas et, en tous cas, ce que je n'approuverais pas. Mais en serait-il bien ainsi?

—Le mal est déjà assez grave lors même qu'il resterait caché; mais, ce qui ne se peut supporter surtout par nous, gentilshommes, c'est que ce mal soit publié. Votre fils, au vu et au su de tout le monde, passe des journées entières dans cette pauvre maison d'ouvriers, il y mange à la table commune comme s'il faisait partie de la famille, il achète à la fille des robes de soie et des bijoux, il se promène dans les rues de Bruxelles avec cette jeune effrontée à son bras.

Péniblement atteint par cette révélation, l'entrepreneur secoua la tête et répondit après un moment d'hésitation:

—Mais, mon cher monsieur d'Overburg, tout cela ne serait-il pas une simple médisance? Pour des choses de cette nature mon fils était, jusqu'à présent, beaucoup plus réservé que d'autres jeunes gens de son âge.

—Le vieux monsieur Dalster est mon témoin. Informez-vous de la vérité dans le village, vous apprendrez que les habitants sont indignés de la conduite de M. Herman et de celle qui le tient captif dans ses filets. Et si de simples paysans, qui ne sont en rien responsables des actes de la fille de l'ouvrier, se sentent déshonorés par ces relations blâmables, que dois-je dire, moi, gentilhomme, moi, père de la future femme de votre fils?

—Je lui parlerai de cela aujourd'hui même, monsieur le baron, et si vos renseignements sont fondés…

—Ils sont fondés, n'en doutez pas.

—Et bien, je lui ferai comprendre qu'il doit rompre avec cette fille.

Le baron frémissait d'impatience et de dépit.

—Hélas! monsieur Steenvliet, dit-il, je m'effraye de vous voir si calme, et de ne pas vous trouver pénétré de l'impérieuse nécessité d'une rupture immédiate et complète de ces déshonorantes relations. Si ces bruits parvenaient aux oreilles de ma fille Clémence, n'aurait-elle pas le droit de refuser sa main, contre ma volonté, à un homme qui, d'avance et publiquement, manque au respect qu'il doit à sa future femme? Et si mon oncle, le marquis, devait apprendre quelque chose de cette triste affaire, lui si fier et si susceptible sur le point d'honneur, il m'accablerait de reproches et soulèverait toute ma famille contre moi. Vous-même, monsieur Steenvliet, vous regretteriez profondément, n'est-ce pas, que des circonstances imprévues vinssent rendre impossible le mariage de votre fils.

—Mais, jusqu'à présent, ce mariage ne court pas de danger, j'espère?

—Si, un grand danger. Je vous en conjure, prenez des mesures énergiques pour nous préserver de ce malheur; car pour moi, vous le savez, la non-réussite de ce mariage serait une catastrophe. Je n'ai pas d'autre moyen de reconnaître votre bienfait et de mériter la continuation de votre généreux secours.

—Mais, mon digne monsieur d'Overburg, que puis-je faire, sinon de montrer à mon fils son imprudence, son étourderie?

—Lui défendre sévèrement, absolument, de remettre les pieds dans cette maison; lui faire promettre fermement et irrévocablement de rompre désormais toutes relations avec cette méprisable fille.

—N'est-ce que cela que vous désirez, monsieur le baron? Soyez donc bien tranquille: Herman n'ira plus dans ce village. Je vous le promets en son nom.

—Et s'il refusait de vous obéir?

—Non, pas cela. Herman peut avoir une faiblesse et faire une folie; mais c'est un garçon raisonnable et il a un cœur excellent. En tout cas, je n'ai pas l'habitude de voir ma volonté méconnue… Doutez-vous encore? Souhaitez-vous qu'Herman vienne lui-même s'excuser auprès de vous et vous promettre d'éviter désormais tout prétexte de soupçon ou de médisance?

—Oh! non, je n'exige pas cela, s'écria joyeusement M. d'Overburg. Je vous remercie, mon bon monsieur Steenvliet: j'ai foi en votre parole. Il me suffit de pouvoir au besoin déclarer et affirmer que ces bruits n'ont plus de fondement… Allons, écartons toutes ces douloureuses inquiétudes et espérons que rien n'empêchera ni ne retardera le mariage souhaité. A la fin de la semaine prochaine, je viendrai vous rendre visite avec mon oncle le marquis. Nous réglerons tout alors en sa présence… Permettez-moi de vous dire adieu pour aujourd'hui. Je dois partir pour Liège où je vais chercher Clémence. Je vous serre la main, rassuré et consolé.

Près de la porte cochère, et prêt à remonter en voiture, le baron murmura a l'oreille de l'entrepreneur:

—N'oubliez pas vos promesses. Je vous en supplie, soyez énergique.Notre bonheur à tous en dépend.

—Je n'ai jamais laissé protester une promesse, répondit M.Steenvliet. Soyez sans aucune crainte.

La voiture s'éloigna, et l'entrepreneur retourna à pas lents à son cabinet, où il se laissa tomber sur une chaise. Il y resta longtemps pensif et immobile.

En présence du baron, il avait caché ses impressions pour amoindrir autant que possible la faute d'Herman; mais, maintenant qu'il se trouvait seul, l'expression de son visage changea et devint amère.

—L'imbécile! grommela-t-il. A quels ridicules enfantillages va-t-il se livrer au moment même où l'on prépare son mariage avec la fille d'un baron! Lui, si indifférent pour toutes les jeunes filles, si riches et si jolies qu'elles soient, se laisserait charmer par une fille d'ouvrier? Il lui achèterait des robes de soie et des bijoux! Il se promènerait avec elle dans les rues de Bruxelles? Tout ce qu'il me disait de son aversion pour une union disproportionnée n'était donc que fausseté? Oui, car la distance entre lui et une simple ouvrière est infiniment plus grande que la distance entre moi et M. d'Overburg. Il repousserait et dédaignerait mes ordres et mes prières, par amour pour une fine mouche de village, qui n'a pas d'autre but que de lui soutirer de l'argent, beaucoup d'argent? Et moi, son père, je devrais céder à une aussi méprisable adversaire? Ah! ah! cela ne sera pas! Il ne jouera pas un jour de plus avec mon honneur, et ne me rendra pas plus longtemps ridicule aux yeux de quiconque nous connaît. Que dis-je, un jour? Non, pas une heure; je vais sur-le-champ lui signifier ma volonté, et malheur à lui s'il ne m'obéit pas immédiatement.

En achevant ces mots, il sortit de son cabinet, monta l'escalier en courant, ouvrit la porte d'Herman, et fit irruption dans la chambre le poing en avant.

Mais il s'arrêta surpris et désappointé, car son fils n'y était pas.

—Il n'est pas là! grommela-t-il. L'entêté coquin serait-il déjà sorti?… Oui, voilà son bonnet grec qui pend là; son chapeau n'y est pas, et je ne vois pas non plus son pardessus. Il veut donc rester dehors jusqu'à la nuit? Où peut-il être?… Ah! je comprends; mais il n'y restera pas, dussé-je aller l'en arracher.

Il alla dans un des angles de la pièce et tira un cordon de sonnette.Un valet ne tarda pas à paraître.

—Jacques, avez-vous vu sortir mon fils? demanda-t-il.

—Hélas! oui, Monsieur, répondit l'autre, j'en suis encore profondément troublé.

—Troublé? Pourquoi?

—Notre jeune maître avait les larmes aux yeux; il m'a serré la main et m'a dit adieu d'un ton singulier, comme s'il voulait dire que je ne le reverrais jamais.

M. Steenvliet pâlit visiblement; mais il maîtrisa son émotion, et demanda avec un calme simulé:

—Avait-il des bagages?

—Rien que sa petite sacoche de cuir.

—Et où est-il allé?

—Je ne sais pas, Monsieur. Il m'a fait chercher un fiacre, et lorsqu'il y est monté après m'avoir serré encore une fois la main, je l'ai entendu qui disait au cocher: gare du Nord, ventre à terre.

—Êtes-vous bien sûr de ne pas vous tromper, Jacques? Herman n'a-t-il pas dit: gare du Midi?

—Non, Monsieur, j'ai très bien entendu. Il a positivement dit Nord.

—Eh bien, allez aussi me chercher ma voiture; mais pas un mot de tout cela. Entendez-vous. C'est une lubie d'Herman qui sera oubliée demain. Personne n'a à se mêler de cela.

—Je comprends, Monsieur.

—Allez, courez et ramenez-moi une voiture.

L'entrepreneur rentra chez lui, endossa fiévreusement une redingote et courut à la porte cochère avant que le valet, qui n'avait qu'à aller jusqu'au coin de la rue, pût être de retour.

Cette courte attente parut encore trop longue à M. Steenvliet; il marronnait en lui-même, frappait du pied, serrait les poings et paraissait en proie à un profond chagrin et à une vive inquiétude.

Enfin, sans dire un mot de plus à son domestique, il monta en voiture en criant au cocher:

—Au Nord. Double prix si nous allons vite.

Le cocher enleva ses chevaux d'un coup de fouet et les stimula tellement que la voiture faillit verser en tournant l'angle de la rue de la Loi.

M. Steenvliet ne savait que penser. Pourquoi Herman s'était-il fait conduire à la gare du Nord?

Il n'était donc pas allé au village où demeurait la fille de l'ouvrier? Car il ne pouvait y aller que par la ligne du Midi. Où était-il donc allé? Quoique le pauvre père essayât de se persuader que ses craintes n'étaient pas fondées, de temps en temps un frisson glacial parcourait ses membres.

Sous sa froideur et sa dureté apparentes se cachait une tendresse excessive pour son fils; on pouvait même dire que celui-ci était l'unique objet de son amour et de sa sollicitude. Herman avait dit adieu au domestique les larmes aux yeux, un adieu solennel! Qu'est-ce donc que le pauvre jeune homme pouvait bien avoir en tête? Herman paraissait faible et irrésolu, mais l'entrepreneur savait bien qu'une volonté ferme et énergique se cachait au fond du caractère de son fils. C'était dans le sang. Cette résolution ne pouvait-elle pas le rendre capable de prendre le parti le plus insensé? Ah! Dieu, combien son cœur paternel était tourmenté par les plus effrayantes prévisions!… Mais son fils n'était probablement pas encore parti; il le trouverait encore au chemin de fer, il le retiendrait, le menacerait de sa colère, au besoin il le supplierait de renoncer à son projet; et, s'il fallait absolument lui permettre de refuser la main de Clémence, eh bien, M. Steenvliet sacrifierait l'espoir de toute sa vie pour sauver son enfant égaré!

M. Steenvliet n'eut pas beaucoup le temps de réfléchir. La voiture s'arrêta devant la gare. Il sauta à terre, jeta une pièce de cinq francs au cocher et courut dans la station à droite et à gauche, regardant de tous côtés pour voir s'il n'apercevait pas Herman.

Mais toutes ses recherches furent infructueuses. Il se retourna vers les distributeurs de coupons; il s'adressa aux employés, aux hommes d'équipe, aux hommes de peine, leur décrivit la personne et le costume de son fils et leur demanda s'ils ne l'avaient pas remarqué, ou s'ils ne savaient pas dans quelle direction il était parti.

Quelques-uns répondirent qu'ils avaient bien vu un jeune homme répondant au signalement donné; mais l'un affirmait qu'il avait pris un coupon pour Liège; un second disait qu'il l'avait vu monter dans le train d'Anvers, tandis qu'un troisième prétendait qu'il était parti pour Ostende.

Après avoir perdu là plus d'une heure, l'entrepreneur comprit l'inutilité de ses efforts, et monta dans un fiacre pour se faire ramener chez lui.

Alors seulement, et loin des yeux du monde, il se livra au chagrin et à l'inquiétude qui lui serraient le cœur. Il resta longtemps immobile, la tête basse, les yeux fixes, perdu dans la contemplation de visions effrayantes. Peut-être craignait-il de perdre son fils pour toujours.

Sans qu'il s'en aperçût, des larmes coulaient lentement sur ses joues.

Quand la voiture s'arrêta devant sa porte et qu'il vit qu'il était chez lui, alors seulement il s'éveilla de son pénible rêve, et essuya d'un mouvement nerveux ses yeux noyés de pleurs.

Il ouvrit la portière, sauta à terre, paya le cocher sans prononcer une syllabe, rentra chez lui, et hâta le pas pour aller s'enfermer dans son cabinet. Mais Jacques, le vieux domestique, vint à sa rencontre tenant à la main un papier plié.

—Monsieur, lui dit-il, voici un télégramme pour vous.

—Un télégramme? Donnez, donnez vite, s'écria l'entrepreneur. C'est peut-être de lui.

Il ouvrit la dépêche et lut:

«Mon père, je pars pour un pays étranger. Ne soyez pas inquiet de moi. Dès que j'aurai trouvé un séjour fixe, je vous écrirai. Quoi qu'il m'arrive, je vous aimerai toujours, et je vous serai éternellement reconnaissant.

—Hypocrite! grommela le père blessé, en froissant le télégramme avec colère.

—Monsieur, s'il vous plaît, m'est-il permis de vous demander si ce télégramme vient de M. Herman? demanda le vieux domestique.

—Oui, Jacques, il vient de l'étourneau. Mais soyez tranquille, c'est encore une folle lubie sans gravité.

—Ah! Dieu soit loué!

M. Steenvliet entra dans son cabinet et se laissa tomber sur une chaise, épuisé. Mais il se releva aussitôt, serra les poings d'un air menaçant, et murmura avec une expression de colère et d'amertume:

—Le sans cœur! le bourreau! Moi, son père, me faire souffrir ainsi, me faire mourir d'angoisse, d'inquiétude et de peur! Ah! c'est affreux. L'hypocrite! Il m'aime, il me respecte? Il me déchire le cœur sans pitié! Ah! il me le paiera cher, très cher. Pense-t-il donc rendre impossible son mariage avec Clémence d'Overburg? Eh bien, il se trompe. J'ai confiance dans le temps; j'ai une patience que rien ne lasse, et une volonté de fer. Herman n'a pas d'argent; il faudra bien qu'il revienne au bout de quelques mois ou de quelques semaines, cela m'est égal. Il épousera tout de même mademoiselle d'Overburg, ne fût-ce que pour le punir de son affreuse cruauté envers moi. Oui, il se mariera, aussi vrai que j'existe.

Et l'entrepreneur appuya cet arrêt d'un violent coup de poing sur son bureau.


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