XI

Ce matin-là, Lina était assise près du poêle, la tête penchée sur sa poitrine et aussi immobile que si elle était endormie.

A ses pieds il y avait un chaudron plein d'eau; sur ses genoux une pelure de pomme de terre en spirale, et elle tenait encore à la main le couteau dont elle venait de se servir pour les besoins du ménage.

Sa mère sortit de l'étable et la surprit dans cette attitude. Elle haussa les épaules avec compassion et lui dit:

—Lina, mon enfant, vous avez tort de rêvasser toujours ainsi en vous-même. A quoi réfléchissez-vous si profondément?

—Comment pouvez-vous le demander, ma mère? répondit la jeune fille. A quoi, à qui pensez-vous vous-même du matin au soir? Je voudrais savoir comment il va maintenant, mère. Ah! s'il allait retomber dans ses erreurs passées! La crainte qu'il pourrait devenir malheureux et se perdre peut-être m'afflige profondément. Cela est-il si étonnant!

—Non, mon enfant, je suis aussi inquiète que vous à cet égard, j'en conviens; mais il faut garder une juste mesure en tout. Vous êtes tellement absorbée dans vos idées, que vous laissez là votre ouvrage pour vous abandonner à vos rêveries.

—Mon ouvrage est fini, ma mère, dit la jeune fille en se levant. Je vais allumer le poêle et mettre les pommes de terre sur le feu.

—Innocente, où sont vos esprits? Il est encore une grosse heure trop tôt.

—Alors, je continuerai au jardin à piquer des tuteurs auprès des jeunes pois.

—Cela ne presse pas, Lina. Je vous ferai une autre proposition. J'ai remarqué tout à l'heure qu'il ne nous reste plus assez de pain; demain le café nous manquera également. Il fait un temps superbe; allez au village, cela vous distraira un peu.

—Au village, ma mère? Et dimanche, suivant votre conseil, je suis allée à la messe à Hal pour ne pas rencontrer une de ces méchantes langues.

—Bah! Lina, depuis lors les commérages ont bien diminué; d'ailleurs, vous ne pouvez pas rester éternellement sans vous montrer au village; cela paraîtrait encore plus étrange. Il vaut encore mieux que l'on vous voie, mon enfant. De cette façon vous pourrez du moins convaincre nos amis qu'ils se sont trompés sur notre compte… Allez, Lina, cette promenade vous fera du bien; allez au village chercher du pain et du café.

—Eh bien, j'irai, ma mère, si vous le désirez. Au fond, je n'ai pas d'objection à y faire. On peut penser de moi ce qu'on veut; ma conscience est pure, et l'on ne me mangera pas là-bas.

La jeune fille ôta son tablier, se coiffa d'un autre bonnet, et se dirigea vers le village par le chemin de terre.

Le ciel n'avait pas un nuage; un doux vent d'ouest susurrait dans le feuillage vert des arbres et tempérait l'ardeur du soleil. Des milliers de fleurs étoilaient les champs et les prairies, et les oiseaux célébraient par leurs chansons amoureuses le retour du gai printemps.

Sous l'influence heureuse de ce beau temps, Lina redressait la tête et respirait à pleins poumons l'air chargé de senteurs printanières. Des idées consolantes surgissaient dans son esprit; un doux sourire entr'ouvrait ses lèvres, et elle marchait d'un pas allègre sous les arbres du chemin.

Insensiblement, cependant, elle ralentit le pas, et l'expression de son visage redevint sérieuse. Elle s'arrêta même tout à fait et demeura immobile, les yeux fixés au sol comme si elle interrogeait la terre sur des choses douteuses dont la solution lui tenait au cœur. La réponse qui se présentait à son esprit ne devait pas être favorable, car elle secoua la tête avec un certain découragement.

Tout à coup un sourire éclaira de nouveau ses traits rassérénés, et elle dirigea joyeusement son regard sur les champs longeant le chemin, où elle voyait s'agiter au-dessus des fleurs jaunes des pissenlits une foule de boules floconneuses.

C'est la coutume, parmi les jeunes villageoises de certaines contrées, lorsqu'elles désirent ardemment quoique chose, de consulter, en soufflant dessus, les têtes floconneuses des pissenlits montés en graine. C'est ce que Lina voulait faire également.

Elle entra dans la prairie, choisit une de ces touffes de graines, l'approcha de sa bouche, et demanda à haute voix:

—Est-il malade? Est-il bien portant?

Elle répéta plusieurs fois ces questions, et chaque fois elle souffla avec force sur la touffe, jusqu'à ce que le dernier flocon de graine se fût envolé et eût ainsi répondu affirmativement à la dernière question posée.

Le résultat final de cette consultation fut sans doute favorable, car le visage de Lina respirait le contentement, et elle jeta vers le ciel un coup d'œil furtif, comme si elle éprouvait le besoin de remercier Dieu.

Elle s'était déjà retournée et se disposait à sortir de la prairie, lorsqu'une idée lui vint; Elle s'arrêta, regarda les pissenlits en hésitant, et, obéissant à une attraction mystérieuse, elle cueillit une nouvelle tête floconneuse de pissenlit, et demanda d'une voix à peine perceptible:

—Le reverrai-je encore?… Ne le reverrai-je plus jamais?

Sa main tremblait; elle osait à peine souffler, et à mesure que les graines se détachaient de la tige, son anxiété grandissait. Elle craignait évidemment une réponse défavorable.

Sans attendre le résultat final de l'épreuve, elle jeta la tête du pissenlit, éclata de rire et s'écria:

—Ah! folle que je suis! Qu'est-ce que cette innocente fleur sait de ces choses-là?

Elle ajouta d'une voix plus contenue:

—Je ne peux plus le revoir, et je ne désire pas le voir encore… Que c'est cruel, cependant! C'est comme si une autre Lina vivait en moi, une Lina qui pense, qui souhaite et qui espère, sans ma participation, et même contre mon gré… Mais tout cela, ce sont des folies. Que dirait ma mère si elle me voyait dans la prairie, interrogeant les pissenlits comme une enfant? Allons, allons, acquittons-nous de notre commission.

Elle rentra dans le chemin de terre, pressa le pas, et atteignit peu de temps après les premières maisons du village.

Elle ne remarqua point que çà et là, lorsqu'elle passait, certaines gens venaient sur le seuil de leur porte pour la suivre des yeux, et que même un vieux paysan tendit vers elle son poing menaçant.

Dans la première rue, elle vit venir la petite Catherine, la fille du forgeron, qui avait toujours été une de ses bonnes amies. Elle voulait aller au-devant d'elle et prononçait déjà son nom; mais à peine la petite Catherine eut-elle reconnu celle qui l'appelait, qu'une expression de mépris et d'aversion se montra sur sa figure, et qu'elle s'enfuit en toute hâte dans le village.

Lina soupçonnait les raisons de cette étrange conduite. La bonne petite Catherine s'était laissé tromper par les commérages. Lina en fut profondément affligée, mais Catherine était une fille naïve et crédule. Lina, après avoir fini ses commissions, se proposait d'aller chez elle, et quelques paroles suffiraient pour convaincre le forgeron, qui était un homme raisonnable, et sa fille, qu'ils s'étaient laissé conter des fables ridicules par de méchantes langues.

C'est dans ces consolantes dispositions d'esprit que Lina arriva sur la grand'place du village. L'auberge de l'Aigle d'orétait droit devant elle. Elle vit les deux filles, Léocadie et Isabelle, qui se tenaient derrière la fenêtre, et la regardaient avec une expression de haine et de mépris, en lui faisant des gestes de menace.

Loin d'être embarrassée ou confuse, Lina regarda de son côté les deux filles bien en face, d'un air de bravade. Les gens de l'Aigle d'orn'étaient-ils pas les ennemis d'Herman? Léocadie et Isabelle, par dépit de ce qu'il ne voulait plus venir à l'Aigle d'or, n'avaient-elles pas été les premières à répandre sur son compte la médisance et la calomnie?

Cela suffisait pour rendre à Lina tout le courage, tonte la fierté de l'innocence. Elle passa devant l'Aigle d'oravec un sourire moqueur, et l'expression de son visage signifiait qu'elle ne faisait aucun cas de l'estime de personnes telles qu'Isabelle et Léocadie.

Préoccupée de cette circonstance, elle ne remarqua pas, bien loin, à côté de l'église, un groupe nombreux de gens qui la regardaient. On y procédait à la vente à la criée du mobilier et du bétail de la veuve Struyf, récemment décédée, et à cette occasion la maison mortuaire était pleine de monde.

Lina entra dans la boutique de l'épicier. Deux autres chalands se tenaient devant le comptoir, attendant leur tour d'être servis. C'étaient une jeune fille et un garçon bien connus de Lina. Au village, tout le monde se connaît.

—Bonjour, Fifine Bals. Beau temps aujourd'hui, n'est-ce pas? Bonjour, Martin Palinck. On nous a dit que vous aviez la fièvre; mais, Dieu soit loué! vous paraissez frais comme une rose. Votre vache tachetée est-elle vendue?

La seule réponse qu'elle obtint fut un grognement inintelligible, et elle remarqua avec un certain effroi que la jeune fille et le jeune garçon reculaient insensiblement pour s'éloigner d'elle le plus possible.

—Mais, braves gens, dit-elle d'un ton plaintif, pensez-vous que j'aie le choléra et que je vous le communiquerai?

—C'est tout comme, grommela Fifine Bals. Qui traîne sa réputation dans la boue doit rester éloigné des honnêtes gens.

—Ah! vous aussi, vous avez ajouté foi à la calomnie? répliquaLina. Mais de tout ce qu'on dit il n'y a rien de vrai.

—Vous nous prenez donc pour des enfants innocents? ricana Martin Palinck. Beaucoup de gens,—et moi-même,—ont vu de leurs propres yeux, vu, depuis bien des semaines, qu'un riche monsieur de la ville vient presque tous les jours dans votre maison. Cela n'est pas vrai non plus, dites?

Lina parut déconcertée.

—Oui, cela est vrai, balbutia-t-elle, mais il venait par pure amitié.

—Naturellement; ce n'est pas la haine qui l'amenait, c'est certain.

—Dès qu'il a appris qu'on interprétait mal ses visites, il est parti pour ne plus jamais revenir.

—Faites croire cela aux oies.

—Mais, mon ami, soyez donc raisonnable, et laissez-moi vous expliquer…

—Mon ami, osez-vous dire! Fi, je vous le défends. Appelez votre ami celui qui vous donne des boucles d'oreilles de diamant.

Attristée jusqu'aux larmes, Lina essaya encore de se justifier; mais le jeune homme, aigri et irrité, l'interrompit aussitôt et dit à la boutiquière:

—Je ne sais pas comment cette impudente linotte ose encore mettre les pieds dans votre boutique. Dépêchez-vous de la servir, patronne, pour qu'elle s'en aille bien vite.

—Oui, alors nous serons délivrés de sa déshonorable présence, ajouta Finie.

Lina avait le cœur brisé. Elle s'approcha du comptoir d'un air craintif et demanda timidement ce dont elle avait besoin, en regardant l'épicière dans les yeux tristement et avec une supplication muette, comme pour implorer sa pitié.

La boutiquière haussa les épaules et se mit à peser sans rien dire le café demandé.

Pendant ce temps, on entendait dans la rue un bruit de voix qui se rapprochait insensiblement, et qui, redoublant de force, semblait s'arrêter devant la boutique.

Lina n'avait plus le cœur de regarder vers la porte. Au frémissement de ses membres, aux grosses larmes qui brillaient dans ses yeux, on voyait qu'elle comprenait ce que signifiait ce rassemblement des villageois devant la boutique de l'épicière.

En effet, dès qu'Isabelle et Léocadie eurent annoncé à leur père la présence de Lina Wouters dans le village, celui-ci s'était rendu auprès de son valet d'écurie, un lourd et méchant imbécile, et l'avait envoyé sur la Grand'Place pour exciter les gens contre la jeune fille. Pauw le tortu s'était immédiatement acquitté de cette commission, et il se tenait maintenant au milieu d'une trentaine de jeunes garçons, de femmes, et d'hommes âgés, devant la porte de la boutique.

D'abord on n'entendait pas distinctement ce qui se disait dans les rangs de cette foule malveillante; la plupart des assistants n'étaient venus là que par curiosité, et les autres n'étaient pas encore assez montés pour se répandre en injures et en paroles grossières.

Mais le valet d'écurie de l'Aigle d'oréleva la voix, et cria tout haut de manière à être entendu jusqu'au fond de la boutique:

—Jetez cette sale coureuse à la porte! Ahou! Ahou!

Et il ajouta un chapelet de paroles si grossières, qu'en tout autres circonstances elles eussent fait rougir de honte les auditeurs.

—Tenez, malheureuse fille, voilà le café demandé, dit la boutiquière. Les gens sont bien montés contre vous. Vous voyez maintenant ce qu'il en coûte de ne pas conserver sa bonne renommée. Retournez bien vite chez vous, c'est le mieux que vous pouvez faire.

Lina aurait bien voulu suivre ce conseil, mais elle avait encore à chercher du pain chez le boulanger. De plus, elle était blessée et indignée d'entendre le valet de l'Aigle d'orélever la voix et exciter la foule contre elle. Elle n'ignorait pas quel rôle actif et méchant Pauw le tortu avait joué dans les calomnies répandues contre Herman Steenvliet et contre elle-même.

Avec une sorte de résolution virile elle redressa la tête et sortit hardiment de la boutique. Son attitude décidée fit reculer les jeunes garçons groupés dans la rue, qui lui livrèrent passage pour se rendre à la boulangerie. Mais elle fut immédiatement suivie à deux ou trois pas de distance, et accablée des injures les plus grossières.

Malgré les excitations de Pauw, Lina atteignit pourtant la maison du boulanger, où elle entra pendant que l'on criait furieusement derrière elle:

—Pas de pain pour la coureuse, ne lui donnez pas de pain!

—Sortez de ma maison, et n'y rentrez plus jamais, dit la boulangère à la pauvre fille terrifiée.

Comment osez-vous encore vous montrer au village après une conduite aussi déshonorante? N'êtes-vous pas honteuse? Allez, allez, hors d'ici, et dites à votre mère qu'il n'y a plus de pain ici pour elle.

Combien Lina se sentait malheureuse en ce moment! Elle était donc pour tous un objet de haine et de mépris, comme une criminelle! Évitée, repoussée, redoutée comme une pestiférée! On lui refusait du pain, et si on l'avait pu, on aurait, à cause d'elle, condamné son grand-père et sa mère à mourir de faim!

L'injustice des gens lui semblait si grande qu'elle se révoltait au fond de sa conscience, et qu'elle reparut au milieu des villageois résolue et la tête haute.

De même que la première fois on la laissa faire quelques pas en avant, sans autre obstacle que des injures: mais Pauw le tortu, s'apercevant qu'elle voulait quitter le village et retourner chez elle, courut en avant avec trois ou quatre polissons, et lui barra le chemin.

—Que voulez-vous de moi, méchante langue que vous êtes? dit Lina au valet d'écurie de l'Aigle d'or. Ne vous suffit-il pas d'avoir dit toute sorte de mal de moi comme un calomniateur que vous êtes, et faut-il encore que vous excitiez ces jeunes gens simples et crédules à me maltraiter? Mais je vous préviens que le premier qui ose me toucher apprendra à ses dépens qu'il n'a pas affaire à un enfant.

Comme pour répondre à cette bravade, Pauw saisit le ruban qui pendait sur son épaule et lui arracha son bonnet de la tête. Mais mal lui en prit, car il reçut de la jeune fille un soufflet si bien appliqué qu'il tomba à la renverse dans la poussière.

Tandis que Lina ramassait son bonnet et tâchait de le rajuster sur ses cheveux qui s'étaient dénoués, le valet d'écurie se releva et, écumant de rage, il cria à ses compagnons de jeter de la boue et des pierres après cette fille sans vergogne, pour la chasser du village. Joignant l'action aux paroles, il se baissa, et, ne trouvant pas de pierres sous la main, il ramassa de la boue dans l'ornière et la lui jeta à la figure.

Excités par ces paroles haineuses, beaucoup de jeunes garçons et même quelques femmes suivirent son exemple. Les mottes de terre et la boue volaient comme un nuage autour de la tête de la malheureuse Lina, qui, voyant bien qu'elle était impuissante à résister plus longtemps, essaya d'atteindre la sortie du village.

Mais, hélas! elle en fut également empêchée. Le nombre de ses ennemis s'était tellement accru, qu'elle se vit bientôt entourée de tous côtés et que, perdant courage, elle se résigna à supporter l'orage la tête basse et les yeux fermés, jusqu'à ce que ses agresseurs fassent fatigués de leur jeu cruel, ou qu'elle-même y succombât.

Mais alors parut tout à coup au milieu du groupe hostile un vieillard de haute taille qui frappait sur eux avec un mètre en bois de chêne, et les dispersa.

Un cri de délivrance s'échappa de la poitrine oppressée de Lina; elle s'élança vers son sauveur, se jeta à son cou, et s'écria:

—Ah! grand-père, c'est Dieu qui vous envoie. Si vous n'étiez pas arrivé, ces méchantes gens m'auraient peut-être tuée à coups de pierre.

—Ah! ma pauvre Lina, vous voir traitée ainsi; soupira Jean Wouters. Me fallait-il encore, dans mes vieux jours, voir chose pareille? J'ai beaucoup souffert, mais aujourd'hui……

Il ne put en dire davantage et se mit à pleurer: ses larmes se mêlaient aux larmes de l'enfant qu'il aimait plus que la prunelle de ses yeux, et qu'il voyait maintenant injustement condamnée à une honte et à une douleur éternelles…

Pauw et sa bande s'étaient mis prudemment hors des atteintes du vieux charpentier, mais ils continuaient à crier de loin de scandaleuses injures qui perçaient le cœur de Jean Wouters comme autant de coups de couteau. Quoi! l'on osait articuler de pareilles infamies contre son innocente petite-fille. C'était à mourir de douleur; c'était à rentrer sous terre, de honte.

—Venez, mon enfant, retournons à la maison, dit-il. Mon sang bout: je pourrais faire un malheur et cela serait encore bien pis. Vous tremblez, et vous êtes effrayée? Ne craignez plus rien; j'ai encore assez de courage et de force pour vous défendre.

Il la prit par la main et se dirigea avec elle, à pas lents, vers la rue latérale qui devait le conduire dans la campagne. Mais Pauw et ses compagnons, devinant son intention, parurent enflammés d'une rage nouvelle. Ils se rapprochèrent jusqu'à une certaine distance, redoublèrent d'injures et de gros mots contre la malheureuse Lina, et se remirent à lui lancer de la boue et des mottes de terre.

En ce moment un gros morceau de terre durcie l'atteignit si violemment à l'épaule qu'elle poussa un cri de douleur.

—Bourreaux stupides, brutes sans âme! cria Jean Wouters en tournant ses yeux qui lançaient des éclairs vers cette foule tumultueuse, pour voir qui avait jeté; mais le groupe était si nombreux et les agresseurs étaient entourés de tant de gens simplement indifférents ou curieux, qu'il dut reconnaître son impuissance et renoncer à toute idée de résistance.

—Lina, Lina, venez vite, dépêchons-nous, dit-il, il n'y a pas d'autre moyen…

A ces mots il doubla le pas et enfila la rue latérale, suivi par la foule qui ne le quitta qu'aux dernières maisons du village, et remplissait l'air de ses cris furieux et de ses vociférations injurieuses.

Lorsque Jean Wouters, rentrant dans sa maison, raconta à la mère de Lina le traitement barbare que l'on avait infligé à la pauvre enfant dans le village, la maisonnette fut remplie pendant quelque temps de cris de désespoir et de pleurs de colère.

Malgré sa propre douleur, Lina s'efforça de consoler sa mère et son grand-père en se mettant, en apparence du moins, au-dessus de la calomnie, et indifférente à la lâche agression des villageois égarés.

Elle réussit à calmer quelque peu les vieilles gens et à les décider à prendre leur repas: l'heure habituelle était passée depuis longtemps, et le grand-père ne pouvait pas arriver trop tard à son travail. Tous sentaient qu'en ce moment plus qu'en tout autre une pareille négligence pourrait être fatale.

Aussi, à peine Jean Wouters eut-il mangé, bien à contre-cœur, quelques pommes de terre, qu'il se leva de table, et sortit pour se rendre au village, où il travaillait.

Lina continua ses efforts pour dépeindre à sa mère, sous des couleurs moins sombres, les scènes qui s'étaient passées le matin. Que leur importait, au fond, que les gens du village, excités par les filles de l'Aigle d'oret leur valet d'écurie, fussent montés contre eux? Leur conscience leur reprochait-elle quelque chose, et tout ce qui se racontait là-bas était-il autre chose que fausseté et calomnie? D'ailleurs, cela changerait bientôt, dès que l'on saurait que M. Herman ne mettait plus le pied chez eux. En attendant, ils n'avaient pas besoin de conserver des relations avec le village; ils pouvaient aller aux offices à Loth, et s'y approvisionner de tout ce dont ils avaient besoin, comme Lina avait d'ailleurs l'intention de le faire cet après-midi même, dès que la table serait desservie et la vaisselle lavée.

En causant ainsi de leur triste situation, Lina avait encore assez d'empire sur elle-même pour esquisser de temps en temps un sourire, et pour parler en plaisantant de la méchanceté des villageois. Sous l'influence de ces paroles consolantes, la tristesse de la veuve se changea petit à petit en une vive rancune contre l'aubergiste de l'Aigle d'oret son stupide valet. L'épanchement de sa colère soulagea son cœur, et ramena un repos relatif dans son âme endolorie.

D'abord elle avait approuvé le projet de sa fille d'aller chercher à Loth le pain qu'on lui avait refusé au village. Elle se mit à réfléchir pourtant, non sans effroi, que Lina pouvait rencontrer encore sur son chemin de méchantes gens qui l'insulteraient et l'injurieraient.

Aussi manifesta-t-elle l'intention d'aller elle-même à Loth, prétendant qu'elle éprouvait le besoin de prendre un peu l'air. Elle avait la tête lourde, et cette promenade la remettrait tout à fait.

La jeune fille ne fit pas d'objections et elle sourit même sans contrainte en souhaitant à sa mère une bonne promenade.

Mais lorsque la veuve fut partie et eut disparu dans le chemin creux, Lina rentra dans sa chambre, s'affaissa sur une chaise, mit ses mains sur ses yeux, et commença à pleurer à chaudes larmes.

Elle resta longtemps ainsi, soulageant à force de pleurer son cœur meurtri du poids qui l'oppressait.

Enfin, le courage lui revint; elle se leva, secoua la tête et essuya ses larmes. Elle prit une houe, alla au jardin tout contre la haie, s'agenouilla sur le bord d'un parterre de verdure, et se mit à sarcler les jeunes carottes.

Parfois elle restait immobile tout à coup, et s'absorbait dans ses pensées, puis après une courte interruption elle reprenait de nouveau son travail avec activité. Sans doute, lorsque son visage exprimait la tristesse et l'indignation, elle pensait aux grossières injures auxquelles elle avait été en butte; mais souvent un doux sourire entr'ouvrait ses lèvres, et une sorte d'orgueil brillait dans ses yeux. A quoi, à qui pensait-elle alors?

Tandis que la jeune fille travaillait ainsi tout absorbée, un monsieur déjà avancé en âge s'avançait par le chemin de terre qui vient du village. Il cherchait évidemment à reconnaître le pays, car il regardait de tous côtés et paraissait fort impatienté.

Heureusement, un paysan sorti d'un sentier latéral déboucha en ce moment sur le chemin.

Le monsieur lui demanda quelque chose. L'homme, continuant sa route, lui désigna du doigt la maisonnette de Jean Wouters et murmura:

—C'est là, derrière cette haie d'épine.

Un sourire amer plissa les lèvres du vieux monsieur, tandis qu'il dirigeait ses regards vers l'humble demeure.

—Ah! c'est là, derrière la haie d'épine, répéta-t-il en ricanant. C'est dans cette misérable hutte qu'elle demeure, la sorcière villageoise, la grossière sirène qui tient le fils de Steenvliet le millionnaire captif dans ses filets! Je sens mon front rougir de honte et d'humiliation. C'est donc là le pays étranger pour lequel mon imbécile de fils est parti? Me tromper ainsi! Ah! ah! nous allons mettre définitivement fin à cette indigne comédie.

Cependant, lorsqu'il eut pénétré dans le jardinet à l'intérieur de la haie, il s'arrêta tout à coup en regardant les belles fleurs si bien entretenues qui parfumaient l'air aux deux côtés du sentier conduisant à la maison. Un sourire d'une douceur singulière éclaira son visage.

Ces fleurs communes étaient pour lui aussi des amies d'enfance, et elles lui rappelaient les beaux jours de son premier amour, lorsque son âme n'avait pas encore perdu sa candeur printanière dans la bataille de la vie et la poursuite de la fortune.

Ces idées l'amenèrent à considérer la maisonnette avec moins de prévention. Elle ressemblait réellement à la demeure des parents de sa défunte femme. Elle était plus petite, à la vérité; mais ce noyer, cette vigne, ces fenêtres vertes avec leurs petits rideaux plissés! Combien de fois n'avait-il pas, avec des battements de cœur, fait pour elle un petit bouquet de ces mêmes fleurs! Et comme le bon grand-père lui souriait amicalement derrière de petits rideaux blancs pareils à ceux-ci! Ah! il se le rappelait encore: le puits avait entendu le premier, le pudique aveu de son amour pour elle. Elle était venue puiser de l'eau, et il avait profité de l'occasion pour lui balbutier à l'oreille ce qu'il avait sur le cœur. Cette larme de bonheur sur sa joue, quel diamant pouvait avoir pour lui plus de prix que cette perle humide?

Il secoua la tête comme pour chasser des idées importunes et grommela d'un ton mécontent:

—Ah çà! est-ce que je deviens aussi bête que mon fils? Vais-je me laisser attendrir follement par des choses qu'on trouve dans toutes les maisons de paysan? Il ne manquerait plus que cela! Allons, allons, pas de folie; arrachons un fils dénaturé aux griffes de cette enchanteresse!

La porte était grande ouverte; il entra, mais ne rencontra personne.

Au lieu d'appeler, il fit l'inspection de la chambre, probablement dans l'espoir d'y découvrir quelque chose qui trahît la présence de son fils.

—Rien, absolument rien! grommela-t-il. S'il est vrai, ainsi que l'affirment les gens du village, qu'il lui donne beaucoup d'argent, elle ne l'a certainement pas employé à acheter de beaux meubles. Tout ici indique la gêne et la pauvreté… Mais comme tout est propre, pourtant, et reluisant! Ce sable blanc sur les carreaux, cette draperie de cheminée finement plissée, ce crucifix avec sa branche de buis bénit entre ces deux perroquets de plâtre peints en vert… C'est comme dans la maison de ma mère. Je la vois encore; j'étais un petit garçon alors; elle me joint les mains et m'apprend à bégayer «Notre père qui êtes aux cieux…» Mais est-ce que je perds la tête? Qu'est-ce qui m'arrive donc? Me voilà tout prêt à pleurer. J'oublie que j'ai une tâche sérieuse à remplir ici… Personne? Mon fils doit être ici cependant. Il est peut-être au jardin avec elle.

Poussé par cette idée, il marcha vers la porte de derrière qui était également ouverte. Il se disposait à appeler, lorsqu'il aperçut au bout du jardin une jeune fille agenouillée et profondément courbée vers la terre, en train d'arracher les mauvaises herbes d'une couche de jeunes carottes.

C'était donc là l'ennemie de son bonheur, l'obstacle à l'élévation de son fils dans le monde. Il ne pouvait pas se tromper, car on lui avait dit dans le village qu'il n'y avait qu'une seule fille dans la maison.

Pendant un instant ses yeux restèrent fixés avec amertume sur la jeune fille occupée à sarcler; un sourire de mépris plissa même ses lèvres lorsqu'il contempla ses vêtements; son corsage brun, sa jupe verte et son mouchoir de cou en coton à fleurs, pauvres et usés, quoique portés avec une certaine élégance?

Un mouvement qu'elle fit permit en cet instant à M. Steenvliet de voir les traits de son visage. Il frémit de crainte pour son fils. Ah! il comprenait maintenant comment un jeune homme inexpérimenté avait pu se laisser charmer et séduire par une fille qui, sous le masque d'un frais et ravissant visage, cachait sa fausseté et sa cupidité. Maintenant elle paraissait travailler d'arrache-pied sans penser à rien; mais probablement ils l'avaient vu venir; Herman s'était caché quelque part, et la jeune fille rusée faisait semblant de ne rien savoir.

—Holà! Y a-t-il quelqu'un au logis? cria-t-il!

La jeune fille se leva, le regarda un instant avec étonnement, puis accourut vers lui avec un cri de joie et lui dit:

—Bonjour, monsieur Steenvliet! Quel bonheur de vous voir ici! Et comment se porte M. Herman?

—Quoi, M. Steenvliet? grommela l'entrepreneur, à la fois surpris et blessé. D'où savez-vous mon nom?

—Je vous reconnais, Monsieur; votre fils vous ressemble étonnamment.

—Voilà la première fois qu'on me dit cela. Vous croyez me flatter… Herman m'a vu venir, n'est-il pas vrai?

—Ah! je vous en supplie, monsieur Steenvliet, tranquillisez-moi. Lorsque M. Herman nous a quittés pour la dernière fois, il était si triste, si désespéré! N'est-il pas malade?

—Ne faites donc pas l'ignorante, dit l'entrepreneur d'un ton acerbe. Vous cherchez à me faire sortir du jardin; mais ces grosses malices ne peuvent pas réussir avec moi. Herman est ici, et je veux le voir, tout de suite, sans retard.

—Mais pourquoi avez-vous l'air si fâché contre moi, Monsieur? murmura Lina de plus en plus étonnée. M. Herman serait ici? Je n'en sais rien. Il y a cinq jours qu'il nous a honorés la dernière fois de sa visite.

—Vous me trompez.

—Ah! Monsieur, moi vous tromper? Pourquoi?

—Mon fils vient ici tous les jours.

—Oui, précédemment nous le voyions deux ou trois fois par semaine; mais à présent il ne viendra plus jamais ici.

—Alors, vous voulez me faire croire qu'il a rompu tout à fait avec vous?

—Je ne comprends pas bien. Mon grand-père a interdit à M. Herman l'accès de notre maison, et M. Herman a promis d'obéir, si pénible que lui fût cet adieu définitif.

—Serait-il possible? On a chassé mon fils d'ici?

—On l'a prié, supplié, d'oublier désormais le chemin de notre humble maisonnette.

—S'était-il donc mal conduit, même envers vous?

—Non, il est la bonté et l'honnêteté même. Mais les gens du village disaient de nous toute sorte de mal à cause des visites que M. Herman nous rendait. Ils croyaient que nous l'attirions chez nous pour nous faire donner de l'argent, ils osaient même répandre le bruit que j'avais accepté de lui des robes de soie et des pendants d'oreilles en brillants.

—Je viens du village; un honnête habitant m'a affirmé avoir vu de ses propres yeux vos robes de soie et vos boucles d'oreille en brillants… Et cela ne serait pas vrai?

—Oh! Monsieur, les gens du village ne savent pas ce qu'ils disent. Votre fils respectait trop notre pauvreté pour nous offrir quelque chose, et nous attachions un trop haut prix à son estime et à son amitié pour accepter quelque chose de lui.

L'entrepreneur ne savait que penser. Il luttait vainement contre l'influence enchanteresse de la naïve jeune fille, dont les doux yeux, la voix musicale et le langage calme et réservé étaient l'indice certain d'une âme pure et d'un cœur sincère.

—Mais c'est incompréhensible, murmura-t-il. Vous ne me ferez pourtant pas croire que mon fils passait ici des journées entières à boire du lait battu. Que venait-il donc y faire, suivant vous?

—La calomnie est une bête venimeuse, dit-elle en poussant un profond soupir. Ce que les villageois égarés pensent de moi peut m'affliger, mais non pas me décourager. Mais que vous, monsieur Steenvliet, vous, son père, pour qui il a tant d'affection et de respect, ayez pu croire aux méchants bruits répandus contre lui et contre moi, cela me fait saigner le cœur. Ah! permettez-moi de vous faire connaître la vérité. Je vous en supplie, entrez dans la maison, asseyez-vous, et veuillez m'écouter pendant quelques instants. Je vous dirai ce que M. Herman venait faire ici. Nous ne demandons rien de lui ni de vous que votre estime, et je suis bien sûre qu'après mes explications vous reconnaîtrez que vous n'avez pas le droit de nous la refuser.

Dominé par sa résolution, l'entrepreneur la suivit dans la maison et accepta la chaise qu'elle lui offrait.

—Eh bien, parlez maintenant, dit-il.

—Je ne sais pas, commença la jeune fille en hésitant, comment vous raconter quel singulier hasard amena M. Herman chez nous pour la première fois. Il y avait eu une fête entre amis à l'Aigle d'or, et l'on y avait, paraît-il, bu beaucoup de vin. Très tard dans la soirée nous trouvâmes, sous le plus grand noyer qui est là devant la porte, un jeune monsieur étendu tout de son long par terre. Il était malade. Nous le portâmes dans la maison et nous le soignâmes. C'était M. Herman, votre fils. Je le reconnus du premier coup d'œil, et dès qu'il se fut un peu reposé et qu'il eut repris ses sens, il me reconnut également. Nous nous mîmes à parler des belles années de notre enfance, lorsque nous allions tous les jours ensemble à l'école, la main dans la main, et que nous jouions gaiement tous les deux.

—Qu'est-ce que vous me racontez là? interrompit l'entrepreneur—Qui êtes-vous donc?

—Ah! innocente que je suis, s'écria la jeune fille, ne le savez-vous pas, Monsieur? Mon père était autrefois votre ami, et moi j'étais l'inséparable compagne de jeux de votre fils.

—En effet, Wouters, Victor Wouters…

—C'est le nom de mon père, Monsieur.

—Avez-vous donc demeuré précédemment à Ruysbroeck?

—Oui, Monsieur, juste en face de votre maison.

—Victor Wouters vit-il encore?

—Non, Dieu l'a rappelé à lui. Ma mère est veuve depuis longtemps, mais son vieux père demeure avec nous.

—Et vous êtes fille de Victor Wouters? Il me semble qu'il me souvient d'une petite fille…

—Mais, Monsieur, j'ai été si souvent assise sur un de vos genoux, tandis que Herman enfourchait l'autre. Vous nous faisiez aller à dada ensemble. Ne vous en souvenez-vous plus? La petite Caroline Wouters avec sa tête blonde bouclée? L'enfant gâtée de la mère et de la grand'mère Steenvliet.

—Quoi! comment! Vous êtes la petite Caroline Wouters? s'écria l'entrepreneur, la jolie et aimable enfant qui charmait tout le monde par sa douceur?

Et, s'oubliant pendant un instant, il saisit les deux mains de la jeune fille et les serra dans les siennes, en la regardant avec une sorte de joyeux enthousiasme.

—Vous, Caroline, murmura-t-il, vous seriez une mauvaise femme, vous seriez devenue une créature sans cœur et sans honneur? Impossible! Je ne puis, je ne veux pas le croire. Venez, mon enfant, asseyez-vous aussi et continuez; donnez-moi la conviction que les gens du village vous ont calomniée, je vous en serai reconnaissant.

—Eh bien, reprit Lina, quelques jours plus tard M. Herman est revenu. Il nous avait dit lui-même qu'il craignait d'être conduit à sa perte par cette funeste habitude de boire tant de vin avec ses amis. Cela m'attristait profondément. Lorsque nous étions encore enfants, Herman m'a sauvé un jour la vie en me tirant du ruisseau le Malbeck où j'étais tombée, vous devez vous le rappeler, Monsieur, car vous n'aviez pas voulu le croire et vous l'aviez puni parce qu'il était rentré au logis tout couvert de boue.

—En effet, je me le rappelle, pauvre garçon, il a reçu une volée de giffles, tandis qu'il méritait plutôt une médaille d'honneur. Ah! Caroline, quel joli couple d'enfants vous formiez à vous deux! Lui, hardi et déjà généreux, vous, aimable et douce. Je vois encore ma bonne et défunte femme vous serrer tous les deux dans ses bras, avec autant d'amour et d'orgueil que si vous aviez été aussi son enfant. Quelle douce et noble femme c'était, n'est-ce pas?

—Elle me sourit encore souvent dans mes rêves, Monsieur.

—Ne parlons plus de cela, Caroline, il n'est pas bon de penser à ces choses qui sont passées depuis si longtemps, il y a, hélas, dans ces souvenirs, tant de places devenues vides!

—Comme je vous le disais, Monsieur, poursuivit la jeune fille, la reconnaissance me fit former le projet de sauver M. Herman à mon tour. Je conviens que pour atteindre ce but j'ai fait tout ce qui était possible pour l'attirer ici. Nuit et jour j'ai calculé les moyens d'y parvenir et ma mère m'y a aidée. Le bon Dieu ne devait pas désapprouver mon intention, puisqu'il a secondé mes efforts. Oui, Monsieur, mon unique désir était de tenir M. Herman éloigné des plaisirs malsains et des orgies où l'entraînaient ses amis. Ce but, je l'ai atteint. M. Herman, depuis qu'il est venu chez nous, évite les occasions qui pouvaient l'entraîner à boire. Il est guéri et sauvé. Il est vrai que j'ai à souffrir cruellement à cause de cela. Ce matin même on m'a chassée du village en me jetant de la boue et des pierres; mais je ne regrette pas ce que j'ai fait, au contraire, je bénis le ciel qui m'a permis de m'acquitter envers M. Herman du bienfait que j'ai reçu de lui dans mon enfance.

L'entrepreneur la regardait avec des yeux qui ne brillaient pas seulement d'admiration, mais qui se mouillaient aussi d'attendrissement. Il comprenait parfaitement maintenant comment il se faisait que son fils se fût laissé charmer par l'aimable fille qui avait été son amie d'enfance. Lui-même, son père, malgré ses cheveux gris, se sentait tellement sous le charme, qu'il oubliait sa propre situation. Il se leva, posa son bras sur l'épaule de la jeune fille et effleura son front pur d'un baiser paternel.

—C'est donc vous, ma bonne Caroline, dit-il doucement, qui avez tiré Herman du chemin dangereux de la dissipation et du vice? Oh! soyez-en bénie, mon enfant! Et moi qui croyais que vous étiez la seule cause de mon chagrin.

—Moi, la cause de votre chagrin, Monsieur?

—Herman devait se marier avec une jeune fille de haute noblesse. Il refuse… Ce rayon de bonheur dans vos yeux! Ce refus vous réjouit donc?

—Oh! non, il me surprend et m'étonne. Il nous avait pourtant si fermement assuré qu'il était positivement décidé à se conformer à vos désirs!

—A moi aussi il a promis la même chose plusieurs fois. C'était le vœu, le rêve de toute ma vie; j'allais toucher au but de tous mes efforts et maintenant, maintenant il refuse obstinément. Oui, pour se soustraire à mes ordres, à mes prières, peut-être pour me tromper, il ose m'écrire qu'il est parti pour un pays étranger.

—Pour un pays étranger? Herman? O mon Dieu! s'écria la jeune fille dont les yeux se mouillèrent de larmes. Lui, s'en aller courir loin de sa patrie, loin de son père? Maintenant je comprends votre chagrin, Monsieur, il est votre unique enfant. Pour moi il n'est qu'un ancien compagnon de jeux, un ami, et cependant mon cœur se brise d'angoisse et de pitié.

—Oui, oui, je le vois bien, dit l'entrepreneur avec inquiétude, un ami et probablement aussi quelque chose de plus. Il est nécessaire que je voie clair là-dedans. Je vais savoir, Caroline, si vous êtes réellement sincère et si vous ne reculez pas devant un aveu bien franc… Mon fils vous aime. Vous le savez, n'est-il pas vrai?

Pendant un instant la jeune fille le regarda avec stupeur, comme si elle ne l'avait pas bien compris; mais sans doute un rayon de lumière descendit tout à coup dans son esprit, car une vive rougeur s'épanouit sur son visage.

—Eh bien, vous ne répondez rien? C'est donc vrai? Ce n'est probablement pas votre faute, Caroline; mais du moins vous étiez maîtresse de votre propre cœur. L'aimez-vous?

—Ah! Monsieur, que pensez-vous de moi, répondit la jeune fille en balbutiant et sans lever les yeux. M. Herman ne m'a jamais parlé de pareilles choses.

—Soit, mais je répète ma réponse, l'aimez-vous?

—L'aimer? Qu'est-ce que c'est qu'aimer, Monsieur? dit-elle en soupirant. Être capable de se dévouer pour quelqu'un, sacrifier pour lui sa bonne réputation et le repos de sa vie, et n'espérer rien, ne souhaiter aucune autre récompense que le plaisir de le rendre heureux, est-ce là aimer?

—Cela y ressemble fort, du moins: c'est peut-être plus noble et plus beau.

—Eh bien, oui, Monsieur, c'est ainsi que j'aime celui qui m'a sauvée d'une mort certaine… mais non pas comme le racontent méchamment les gens du village, non pas comme vous, son père, semblez le croire également. Non, pas ainsi.

En achevant ces mots, elle avait relevé la tête et regardait M.Steenvliet sans aucune crainte.

Il y eut un moment de silence.

—Je vous remercie, ma bonne Caroline, dit l'entrepreneur. Vous êtes une fille intelligente. Beaucoup de dames du grand monde n'ont pas le cœur si haut placé que vous. Je suis millionnaire; Herman est mon unique héritier, il doit se marier avec une personne de sa condition. Vous n'avez d'ailleurs jamais eu l'idée, n'est-ce pas, que vous pourriez devenir sa femme?

—Ah! Monsieur, ne me traitez pas si durement! s'écria Lina d'un ton suppliant. Nous sommes des ouvriers, de pauvres gens qui doivent gagner leur quotidien à la sueur de leur front. Croyez-vous que nous soyons capables de l'oublier? Les idées dont vous parlez seraient insensées et ridicules.

—Par conséquent, vous ne souhaitez pas que le mariage d'Herman avecClémence d'Overburg soit rompu?

—Pas le moins du monde.

—Et si Herman revenait ici, vous sentiriez-vous assez forte pour lui conseiller ce mariage?

—Certes, Monsieur.

—Et même pour user de toute votre influence sur lui afin de l'y décider, et même, au besoin, de l'y contraindre?

—Ce mariage le rendra heureux ainsi que vous, je n'en doute pas, et cela me suffit. Oui, Monsieur, je le sens, j'ai assez d'empire sur son esprit pour le convaincre qu'il ne peut pas résister à votre vœu paternel; mais il ne reviendra plus jamais ici.

—J'ai les plus sérieuses raisons de croire le contraire. Eh bien, promettez-moi que vous le ramènerez à des idées meilleures, et, une fois mon fils marié, je ne vous oublierai pas, et je vous récompenserai largement, vous et vos parents, de votre généreux sacrifice.

—Ne nous méprisez pas, Monsieur, telle est la seule récompense à laquelle nous tenons.

—Vous mépriser, Caroline! exclama l'entrepreneur. Oh! pourquoi Dieu ne vous a-t-il pas donné un grand nom, ou seulement une belle position dans le monde… Mais ayez bon espoir, Caroline: Dieu est juste, vous serez heureuse, car vous le méritez… Je dois vous quitter, mon enfant. Donnez-moi la main; je la serre avec estime et avec une sympathie véritable. Saluez vos parents de ma part… Vous me promettez donc, si mon fils revient ici, de lui persuader qu'il doit accepter la main de mademoiselle d'Overburg?

—Oui, Monsieur.

—Et que vous ne cesserez pas, jusqu'à ce que sa résistance soit entièrement vaincue?

—Jusqu'à ce que je sois certaine de son consentement sincère.

—C'est parfait comme cela, Caroline. Je ne suis pas un ingrat; nous nous reverrons encore; portez-vous bien.

La jeune fille le salua et le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière la haie. Alors elle revint à pas lents dans la maison, et demeura un instant immobile, les yeux cloués au sol.

Tout à coup, un étrange sourire illumina son visage, et elle s'écria:

—Il m'aimerait, lui?

Mais cette parole lui paraissait un péché; sa joie s'évanouit comme par enchantement. Elle s'agenouilla, et soupira en levant les yeux vers le ciel:

—O Dieu, ne le punissez pas pour cette erreur de son bon cœur. Ne lui retirez pas votre protection.

Elle baissa la tête sur sa poitrine, et continua à prier en silence.

Pendant ce temps, M. Steenvliet, la tête pleine de pensers contradictoires, se dirigeait vers le village. Il admirait la générosité de cette naïve jeune fille qui, par reconnaissance, par simple esprit de sacrifice, s'était exposée volontairement à la calomnie, et avait accepté un martyre moral pour retirer son fils à lui du chemin du vice. Avec l'aide d'une si puissante alliée, il était impossible qu'il n'eût pas raison de la résistance de son fils, Herman deviendrait le mari de mademoiselle d'Overburg, et ainsi le but de sa vie serait atteint.

Ces idées consolantes caressaient encore son esprit lorsqu'il rencontra, à l'entrée du village, l'aubergiste de l'Aigle d'orqui lui demanda:

—Eh bien, Monsieur, ne vous ai-je pas dit la vérité? La perfide sorcière n'a-t-elle pas scandaleusement séduit votre fils?

—Au diable! laissez-moi tranquille, grogna M. Steenvliet d'un ton menaçant. Vous êtes un vil et infâme calomniateur; vous n'êtes pas même digne d'essuyer les souliers de Caroline Wouters. Si je ne méprisais pas les cancans de la foule, je vous citerais devant le tribunal et vous ferais expier par quelques mois de prison vos lâches calomnies.

Le baron d'Overburg était allé en voiture ouverte à la station du chemin de fer pour aller au-devant de son oncle le marquis qui l'avait averti de son arrivée par télégramme.

Pendant ce temps la baronne se tenait, avec tous ses enfants, dans un des salons du château, prête à recevoir le marquis.

Quoiqu'elle fût intérieurement inquiète et triste, elle feignait une grande liberté d'esprit, et essayait de faire comprendre à ses filles qu'il était de leur devoir de se montrer gaies, afin que M. de la Chesnaie ne doutât pas de leur vif désir de voir s'accomplir le mariage de Clémence avec Herman Steenvliet.

Alfred seul répondit à ces conseils par un murmure de protestation. Malgré sa conduite légère, le jeune homme avait un caractère fier, et parmi toutes ses sœurs, il avait toujours aimé Clémence d'une amitié particulière, à cause de son bon cœur et de sa complaisance. Il savait combien elle était tourmentée et même malade par la seule idée que cette mésalliance allait la faire déchoir de sa noblesse. Il reconnaissait bien, à la vérité, que ce mariage, imposé par la fatalité, ne pouvait pas être évité; mais feindre la joie en ce moment où sa sœur allait être définitivement condamnée, il n'en avait pas la force.

Clémence, au contraire, assurait à sa mère qu'elle exécuterait ses promesses résolument et sans hésiter, et qu'elle ne laisserait pas supposer au marquis, ni par un mot, ni par un geste, qu'elle ne consentait que malgré elle à une alliance dont elle n'espérait aucun bonheur.

Mais ce que la pauvre jeune fille ne pouvait cependant pas cacher, c'était la pâleur de son visage et la fatigue de ses yeux battus. Il ne pouvait pas non plus échapper à l'attention de M. de la Chesnaie que, depuis son départ pour Monaco, Clémence avait sensiblement maigri. Mais en disant qu'elle avait eu la fièvre, et qu'elle n'en était débarrassée que depuis quelques jours, on éviterait toute explication ultérieure à ce sujet.

Quant aux jeunes sœurs de Clémence, celles-là étaient réellement joyeuses. Le mariage de leur aînée les sauvait d'un sort malheureux, et ouvrait devant elles un avenir sans nuages. Sans doute, elles eussent, pour elles-mêmes, repoussé un semblable mariage avec mépris; mais puisque Clémence se déclarait prête à l'accepter, et qu'il n'y avait pas d'autre moyen d'échapper à la déchéance, elles étaient disposées à faire tout ce qu'il fallait pour que le marquis envisageât ce mariage sous le jour le plus favorable.

Tandis que la baronne les confirmait dans ces bonnes résolutions, un domestique vint annoncer que M. le baron et M. le marquis arrivaient au bout de l'avenue.

Madame d'Overburg et ses enfants sortirent pour se rendre dans la cour d'honneur, au sommet du grand escalier du château.

Dès que la voiture eut franchi la grille de fer aux lances dorées, et qu'ils purent apercevoir le marquis, ils se mirent à agiter leurs mouchoirs et à le saluer de loin de leurs compliments de bienvenue.

—Que Clémence aille en avant, dit la baronne, elle est sa filleule, et elle doit l'embrasser la première.

Le marquis de la Chesnaie était un vieillard de plus de soixante-dix ans, très maigre, avec un front profondément ridé et des yeux très enfoncés sous l'orbite. Ses cheveux, blancs comme neige, et quelque chose de sévère dans son regard, lui donnaient un air imposant. Sa physionomie inspirait le respect.

En ce moment-là il ne devait pas être de bonne humeur, car il répondit par un sourire à peine perceptible aux bruyants souhaits de bienvenue de ses nièces.

A peine avait-il mis pied à terre avec l'aide d'Alfred, que Clémence se jeta à son cou et l'embrassa avec une tendresse sincère. Elle avait d'ailleurs pour son parrain un profond respect et une véritable affection.

—Ma pauvre Clémence, dit le marquis, l'amour est aveugle, je le sais; mais cependant je ne me serais pas attendu à pareille chose de votre part; une mésalliance! Vous, ma chère filleule, la femme d'un bourgeois!

La jeune fille fit un effort sur elle-même et répondit d'une voix qui s'étranglait dans sa gorge:

—Mon cher parrain il est si bon; son cœur est si noble!

—Si vous l'aimez, si votre amour est assez profond pour que vous lui fassiez le sacrifice de votre noblesse…

En ce moment les sœurs de Clémence accoururent avec une joyeuse impatience, se jetèrent au cou du vieillard et lui souhaitèrent la bienvenue en le comblant de marques de tendresse et en le félicitant chaleureusement de son heureux rétablissement.

L'entretien de Clémence avec le marquis fut donc momentanément interrompu, et le vieux gentilhomme, traîné par beaucoup de mains amies, se laissa emmener dans le château et introduire au salon où on le fit asseoir dans le fauteuil le plus confortable.

Il eut toutes les peines du monde à répondre aux nombreuses questions qu'on lui adressait de tous côtés sur son séjour à Monaco, sur sa maladie et son heureuse guérison. L'épanchement de la joie générale, la chaleur de ces témoignages de sympathie, paraissaient au marquis quelque chose d'extraordinaire. Même les efforts que faisaient le baron et la baronne pour le flatter et lui plaire, ne lui semblaient pas exempts de contrainte. Quelle raison pouvait-on avoir d'exagérer visiblement les manifestations de l'affection qu'on lui portait? Et pourquoi Clémence, la seule peut-être qui l'aimât sincèrement, était-elle la seule qui restât tranquille et réservée?

Cette pensée lui fit considérer sa filleule avec plus d'attention. Comme elle était pâle! Non, il ne se trompait pas, elle avait beaucoup maigri. Qu'est-ce que cela signifiait?

—Venez donc un peu près de moi, Clémence, lui dit-il, j'ai, quelque chose à vous demander. Votre visage, qui a d'assez fraîches couleurs habituellement, est à présent fort pâle. Avez-vous du chagrin?

—Oui, marquis, vous l'avez deviné, se hâta de répondre le baron. Vous comprenez? L'inquiétude, la crainte de vous voir peut-être vous déclarer contre son mariage; et sans votre consentement elle n'oserait jamais…

—Est-ce vrai, Clémence?

—Oui, mon bon parrain, c'est ainsi. La crainte que…

—Et cette crainte vous aurait fait maigrir?

—Elle a eu la fièvre, interrompit une des sœurs, mais depuis huit jours elle est tout à fait guérie.

Le marquis prit la main de la jeune fille.

—Clémence, dit-il, je ne dois pas vous cacher que votre projet de mariage avec un roturier a été pour moi une source de chagrin. Cela me fait vraiment de la peine de penser que vous, ma chère filleule, vous viviez dorénavant dans un monde inférieur… Mais, si vous croyez que votre bonheur dépend de cette union inégale, si vous courez le danger de devenir gravement malade, si l'on résiste au vœu de votre cœur, je ne serai pas assez cruel pour sacrifier votre santé et votre bonheur pour des motifs de convenances sociales. Venez, affirmez-moi que vous souhaitez ce mariage de toutes les forces de votre âme.

La jeune fille jeta sur lui un regard plaintif et languissant; elle hésitait; le mot fatal se refusait à sortir de ses lèvres.

—Répondez donc, Clémence, dit sa mère d'un ton pressant.

—Eh bien, mon enfant, dites-moi que vous désirez ardemment ce mariage, répéta le vieillard.

—Oui, oui, je le désire ardemment, balbutia-t-elle.

—Votre consentement la rendra si heureuse: ajouta le baron.

—Eh bien, soit, Clémence, reprit le marquis. Puisque vous le voulez, devenez donc la femme de… Mais, ô ciel! vous frémissez? vous devenez encore plus pâle? Qu'est-ce que cela signifie?

La jeune fille poussa un soupir étrange et se mit à trembler si visiblement sur ses jambes que sa mère accourut pour la soutenir, mais elle en profita pour murmurer à son oreille quelques paroles sévères, afin de lui faire comprendre que l'heure était solennelle et qu'elle devait tenir sa promesse.

La pauvre fille rassembla tout son courage, retourna auprès du marquis et lui dit:

—Ah! merci, mon bon parrain, c'est la joie qui m'émeut si profondément.

Mais le marquis ne se laissa pas tromper cette fois. La méfiance s'était glissée dans son esprit, et il commençait à douter si Clémence ne lui cachait pas le véritable état de son cœur sous la pression d'une violence secrète.

Cette pensée le blessa et l'effraya. Il se leva, regarda sévèrement le baron, et dit d'un ton qui n'admettait aucune réplique:

—Ce consentement que l'on attend de moi est, dans tous les cas, une chose de la plus haute importance; il pourrait devenir, à mon insu, une décision fatale. Puisque j'ai à remplir ici le rôle de juge, je veux être bien et complètement éclairé avant de rendre mon arrêt. Laissez-moi causer pendant quelques instants seul avec Clémence. Si dans cet entretien je trouve de quoi dissiper mes doutes, je donnerai mon consentement sans hésiter… Venez, Clémence, ne tremblez pas: votre bonheur est mon unique but. Suivez-moi, mon enfant.

Le baron et sa femme s'efforçaient de cacher l'inquiétude et la crainte que leur inspirait l'intention du marquis. Ils n'osaient pas faire d'objections et se bornaient à engager Clémence à la fermeté par leurs regards suppliants et par leurs gestes significatifs.

—Entrez dans le grand salon, mon oncle, personne ne vous y dérangera, dit M. d'Overburg, très rassuré en apparence sur le résultat de cet entretien.

Mais le marquis, qui connaissait parfaitement les êtres du château, traversa un long corridor, et ouvrit la porte d'une pièce qui avait vue sur le parc.

—Asseyez-vous, Clémence, dit-il en lui avançant un siège. On dirait que vous avez peur. En ce cas, vous avez tort, car je n'ai pas d'autre intention que de bien savoir ce que vous désirez réellement. Je veux me conformer à vos souhaits, et, pour que vous ne craigniez pas de me dire la vérité, je fermerai la porte à clé en dedans.

La jeune fille le suivait de l'œil en tremblant. Sa situation était véritablement cruelle, son sang se glaçait à l'idée de tromper son bon parrain en ce moment solennel. Si la force lui manquait pour le faire, elle rendait son consentement impossible, et condamnait ses parents et ses sœurs à la pauvreté. Par un suprême effort sur elle-même elle rassembla tout son courage et résolut de se résigner encore à ce dernier sacrifice, le plus pénible de tous. Mais, ô Dieu, ne succomberait-elle pas dans la lutte contre la vérité?

Lorsque le marquis se fut assis en face d'elle, il lui dit:

—Clémence, vous avez toujours montré, plus que vos frères et sœurs, que vous sentez et que vous savez quels devoirs impose à l'homme le privilège d'être sorti d'une race illustre. J'ai toujours trouvé en vous la conviction que nous devons reculer devant tous les actes qui peuvent ternir l'éclat du nom de nos aïeux ou souiller l'honneur de notre race. Aussi lorsque votre père m'écrivit que vous, vous-même, Clémence, vous imploriez mon consentement pour pouvoir contracter mariage avec le fils d'un bourgeois, je fus comme frappé d'un coup de foudre, et je restai pendant plusieurs heures absorbé par mes tristes réflexions sur ce revirement inattendu dans vos idées. Cela me paraissait absolument impossible; mais les affirmations répétées de votre père ne me permirent point de persister dans mes doutes. Je n'en disconviens pas, ce mariage,—une mésalliance au premier chef,—me rendit pendant quelques semaines triste et malheureux. Certainement j'aurais refusé mon consentement, si, d'un autre côté, je n'avais pas été forcé de reconnaître que ce mariage était un moyen de tirer vos parents d'une situation critique et très difficile. Connaissez-vous cette situation telle qu'elle est?

—Je la connais tout à fait, répondit la jeune fille.

—Eh bien, Clémence, si je m'apercevais cependant que vous n'acceptez la main du jeune M. Steenvliet que d'après les conseils de vos parents, et non sans contrainte, alors, certainement je ne me sentirais pas la force de concourir à votre malheur en vous donnant mon consentement.

—J'espère que je serai heureuse, mon bon parrain. Personne n'exerce la moindre pression sur moi.

—Alors, c'est probablement qu'une sympathie, secrète et réciproque vous attire l'un vers l'autre. En pareil cas, vous ne seriez peut-être pas malheureuse, quoique j'en doute fort. Vous l'aimez donc bien sincèrement? Répondez-moi sans crainte: je suis un vieillard et je suis votre parrain.

—Je l'aimerai.

—Quoi! l'amour doit encore venir?

—Non, non, je l'aime maintenant, depuis longtemps, balbutia la jeune fille.

—C'est donc un bien beau garçon?

—Beau et bon. Il a un million de dot. Son père possède des richesses immenses; il est fils unique, et il héritera de tout.

La jeune fille avait prononcé ces derniers mots avec une sorte d'animation fébrile; le marquis la regarda avec étonnement et secoua la tête d'un air de doute.

—Pauvre Clémence, dit-il, seraient-ce peut-être ses millions qui vous séduisent? Je ne puis le croire. Pour nous surtout, l'argent n'est pas une source d'honneur ni de mérite. Notre richesse consiste dans les services que nos aïeux, de père en fils, ont rendus au roi et au pays, dans notre sang versé, dans les faits héroïques accomplis, dans tous les sacrifices pour conserver pur et sans tache le nom de notre race a travers tous les événements de l'histoire et toutes les séductions du monde.

—Je le sais, mon cher parrain, soupira la jeune fille, et cependant…

—Et cependant vous désirez vous marier avec Herman Steenvliet?

—Oui, je le désire!

—Bien sincèrement?

—De tout mon cœur!

—Vous dites tout cela d'un singulier ton, mon enfant. Enfin soit. Je me permettrai encore une seule réflexion: Je voudrais être convaincu que vous avez aussi envisagé cette affaire importante sous son aspect défavorable… Vous ne pouvez pas avoir oublié, Clémence, que, dans la bourgeoisie où vous voulez entrer, votre noblesse de race ne vous suivra pas. Vous-même et vos enfants vous serez désormais des bourgeois, et bourgeois vous resterez. Avez-vous songé combien il est triste pour une femme de descendre les degrés de l'échelle sociale? Vos frères, vos sœurs, vos parents, moi-même, nous devrons vous regarder d'en haut, et là où nous devions chercher une noble dame, avec un beau nom, une baronne, une comtesse, notre égale enfin, nous ne trouverons plus qu'une certaine madame Steen… Steenvliet, perdue dans la bourgeoisie travailleuse et esclave des affaires. Ah! ma pauvre filleule, j'avais rêvé pour vous un sort brillant, mais, puisque vous le voulez, puisque vous me suppliez de consentir à cette mésalliance, eh bien…

Clémence, succombant aux souffrances de son cœur brisé, avait posé sa tête sur la poitrine du vieillard et pleurait sans rien dire; ses larmes coulaient en silence.

Ce que venait de dire son parrain, ce n'était que la traduction des réflexions amères qu'elle faisait depuis longtemps dans l'insomnie de ses nuits solitaires, et qui la rendaient malade en faisant bouillir son cerveau. La douleur l'avait vaincue, et cependant elle luttait encore pour s'armer d'un nouveau courage et pour reprendre le rôle qu'on l'avait chargée de jouer.

—Ah! Clémence, je le soupçonnais bien, vous me cachez quelque chose, murmura le marquis.

—Non, non, vos paroles sévères m'émeuvent, mon cher parrain, murmura-t-elle en tendant vers lui ses mains suppliantes. Ah! je vous en prie, ne me refusez pas votre consentement, vous me rendriez bien malheureuse!

Mais le marquis se leva et grommela avec amertume:

—On me trompe ici. N'essayez pas de feindre plus longtemps, Clémence, je vois bien que ce mariage vous fait peur. Je ne m'étonne plus de vous voir si pâle et si maigre… Je ne donne pas mon consentement!

—Mon parrain, mon bon parrain, ayez pitié de moi, ayez pitié de mon pauvre père.

—De votre père? C'est donc lui qui vous impose sa volonté? Je comprends maintenant le ton étrange de ses lettres. Il voulait m'arracher mon consentement par la ruse; mais ce jeu indigne doit cesser. Je vais lui parler. S'il ne me dit pas la vérité, qu'il craigne les suites de ma colère.

En achevant cette menace, il se dirigea vers la porte. Mais la jeune fille, avec de nouvelles larmes, courut se jeter à son cou et s'efforça de le retenir. Le vieillard, profondément blessé, demeura sourd à ses prières; il se dégagea de ses bras en grommelant d'un air sombre:

—Non, non, je n'écoute plus rien. Je veux savoir la vérité. Et malheur à votre père si mes soupçons sont fondés!

—Eh bien! restez, mon cher parrain, je vous confesserai toute la vérité, dit tout à coup la jeune fille, encore toute frémissante d'angoisse, mais avec un regard plein de résolution.

Le marquis la regarda avec étonnement:

—Est-ce bien sincère, cette fois, ce que vous me dites-là, Clémence, dit-il. Ne vous abusez pas vous-même, mon enfant, vous n'auriez pas le courage d'accuser votre père.

—En effet, répliqua-t-elle, mais le courage ne me manquera pas pour remplir mon inexorable devoir, pour justifier mon pauvre père à vos yeux et pour vous convaincre que vous ne pouvez pas refuser votre consentement à mon mariage. Puisque nos confidences craintives et notre prudence calculée n'ont pas su vous donner cette conviction, la vérité, la simple et rude vérité le pourra peut-être. Écoutez-moi, mon bon parrain, je ne vous cacherai rien, rien absolument.

—Quel incompréhensible secret pèse donc sur vous, mon enfant? dit le marquis. Vous avez peur du mariage projeté, et vous vous faites violence à vous-même pour m'arracher mon consentement à ce mariage! Parlez donc, parlez, je vous écoute.

—J'ai vu à peine trois fois ce monsieur Herman Steenvliet, dit-elle en hésitant d'abord, mais sa voix reprit insensiblement de l'assurance. C'est un gentil garçon, bon, intelligent, discret et bien élevé. Mais je suis un rameau de l'antique souche des Overburg; mon cœur ne pouvait, sans y être contraint, s'ouvrir pour un homme qui n'a pas de sang noble dans les veines.

—Vous ne l'aimez donc pas, Clémence?

—Lorsque la fatalité m'imposa comme un devoir impérieux et implacable la nécessité d'accepter cette mésalliance, je frémis de tous mes membres d'aversion et de douleur. J'ai pleuré en secret, pendant des semaines entières, dans la solitude de mes nuits sans sommeil; la fleur de la santé a disparu de mes joues, et j'ai maigri affreusement. Ah! je vais faire abstraction de ma naissance, de ma noblesse; c'est comme si j'avais à faire le sacrifice de ma vie même. Et néanmoins, il faut que cela s'accomplisse!

—Est-ce votre père qui vous contraint à ce mariage?

—C'est la fatalité, l'inexorable fatalité.

—Je ne vous comprends pas, mon enfant.

—Mon père, par l'escroquerie du caissier de la banqueLa Prudence, a perdu énormément d'argent. Nous étions menacés de la ruine, de la pauvreté, de la honte. Tous nos biens, même notre château, le berceau de notre famille, allaient être vendus. Ce malheur ne pouvait être conjuré que par le sacrifice d'une victime expiatoire, et cette victime expiatoire, c'est moi!


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