MNÈSILOKHOS.
Je suis devenu louche, à force d'écarquiller les yeux. Personne. D'où peut venir l'obstacle? Il est impossible qu'il n'ait pas honte de la froideur duPalamèdès. Par quel drame pourrais-je bien l'attirer? Ah! je sais. Je vais contrefaire sa nouvelle Hélénè. Justement j'ai un habillement de femme.
SEPTIÈME FEMME.
Quel tour brasses-tu encore? Qu'est-ce que tu as à inventer? Tu trouveras Hélénè amère, si tu ne te tiens pas convenablement jusqu'à ce qu'un des Prytanes soit venu.
MNÈSILOKHOS,en Hélénè.
«Voici le Nilos aux rives animées par des vierges charmantes; ses eaux sont une rosée divine qui mouille la terre blanche d'Ægyptos, et son peuple qui aime le syrmæa noir.»
SEPTIÈME FEMME.
Tu es un fin matois, j'en atteste la lumineuse Hécatè.
MNÈSILOKHOS.
«Ma patrie, à moi, n'est pas sans gloire; c'est Spartè, et mon père Tyndaros.»
SEPTIÈME FEMME.
Lui ton père, à toi, misérable! Dis plutôt Phrynondas.
MNÈSILOKHOS.
«Hélénè est mon nom.»
SEPTIÈME FEMME.
Tu te déguises encore en femme, avant d'avoir été puni de ton premier travestissement féminin.
MNÈSILOKHOS.
«Une foule de guerriers sont morts pour moi sur les rives du Skamandros.»
SEPTIÈME FEMME.
Que n'as-tu fait comme eux!
MNÈSILOKHOS.
«Et moi, je suis ici, tandis que mon époux infortuné, Ménélaos, n'arrive pas! Pourquoi donc suis-je encore en vie?»
SEPTIÈME FEMME.
C'est la faute des corbeaux.
MNÈSILOKHOS.
«Mais je sens comme chatouiller mon coeur. Ne fais pas mentir, ô Zeus! la venue de l'espérance.»
EURIPIDÈS,en Ménélaos.
«A quel maître appartient ce superbe palais? Donnera-t-il l'hospitalité à des étrangers sortis de l'onde salée, battus par l'orage et naufragés?»
MNÈSILOKHOS.
«Ce palais est celui de Proteus.»
EURIPIDÈS.
«De quel Proteus?»
SEPTIÈME FEMME.
O trois fois misérable! Il ment, j'en atteste les deux Déesses! Proteus est mort depuis dix ans.
EURIPIDÈS.
«Quelle terre a touché notre esquif?»
MNÈSILOKHOS.
«L'Ægyptos.»
EURIPIDÈS.
«Infortuné! Où la tempête nous a-t-elle jetés!»
SEPTIÈME FEMME.
Est-ce que tu crois à cet homme, digne de mille morts, débitant des sornettes? C'est ici le Thesmophorion.
EURIPIDÈS.
«Proteus est-il à l'intérieur, ou sorti?»
SEPTIÈME FEMME.
Il est impossible que tu n'aies pas encore le mal de mer, étranger; tu viens d'entendre dire que Proteus est mort, et tu demandes s'il est à l'intérieur ou sorti!
EURIPIDÈS.
«Hélas! Il est mort! Où est la tombe où il repose!»
MNÈSILOKHOS.
«C'est le monument même où nous sommes assises.»
SEPTIÈME FEMME.
Puisses-tu périr misérablement, et périr encore, toi qui as l'audace d'appeler monument funèbre un autel!
EURIPIDÈS.
«Pourquoi es-tu assise sur ce monument sépulcral, ô étrangère, enveloppée d'un vêtement lugubre?»
MNÈSILOKHOS.
«Je suis contrainte de partager la couche nuptiale du fils de Proteus.»
SEPTIÈME FEMME.
Pourquoi, misérable, tromper encore cet étranger?
Étranger, ce fourbe est venu ici, parmi nous autres femmes, pour voler de l'or.
MNÈSILOKHOS.
«Aboie, en lançant sur mon corps tes invectives.»
EURIPIDÈS.
«Étrangère, quelle est cette vieille qui t'insulte?»
MNÈSILOKHOS.
«C'est Théonoè, la fille de Proteus.»
SEPTIÈME FEMME.
Non, par les deux Déesses, je suis Kritylla, fille d'Antithéos, du dême de Gargettos. Toi, tu es un scélérat.
MNÈSILOKHOS.
«Tout ce que tu voudras, dis-le. Car je n'épouserai jamais ton frère. Je ne trahirai jamais Ménélaos mon époux, qui combat devant Troia.»
EURIPIDÈS.
«Femme, qu'as-tu dit? Tourne vers moi tes brillantes prunelles!»
MNÈSILOKHOS.
«Je ne l'ose, ayant eu le visage outragé!»
EURIPIDÈS.
«Qu'est-ce ceci? Je me sens privé de la parole. O dieux! Quel visage aperçois-je? Qui es-tu, femme?»
MNÈSILOKHOS.
«Toi-même, qui es-tu? Car nous avons, toi et moi, la même préoccupation.»
EURIPIDÈS.
«Es-tu Hellène, ou une femme étrangère?»
MNÈSILOKHOS.
«Hellène. Dis-moi aussi quelle est ta patrie.»
EURIPIDÈS.
«Je trouve, femme, que tu ressembles tout à fait à Hélénè.»
MNÈSILOKHOS.
«Et moi que tu ressembles à Ménélaos, au moins d'après ces lavandes.»
EURIPIDÈS.
«Tu vois en personne ce mortel si infortuné!»
MNÈSILOKHOS.
«Oh! que tu as tardé à te rendre dans les bras de ton épouse! Prends-moi, prends-moi, cher époux. Entoure-moi de tes bras. Laisse-moi te donner un baiser. Emmène-moi, emmène-moi, emmène-moi, emmène-moi, saisis-moi vite, vite.»
SEPTIÈME FEMME.
Il gémira, j'en atteste les deux Déesses, celui qui t'emmènera; je le frappe de cette torche.
EURIPIDÈS.
«Ma femme, la fille de Tyndaros, tu veux m'empêcher de la conduire à Spartè?»
SEPTIÈME FEMME.
Tu m'as l'air d'être aussi un profond scélérat, et tu sembles d'intelligence avec lui: ce n'est pas pour rien que, depuis longtemps, vous jasez de l'Ægyptos. Mais celui-ci au moins subira sa peine. Le Prytane s'avance, ainsi que l'archer.
EURIPIDÈS.
Cela va mal. Il faut s'esquiver en tapinois.
MNÈSILOKHOS.
Et moi, malheureux! que vais-je faire?
EURIPIDÈS.
Sois tranquille, je ne te trahirai jamais, tant que j'aurai le souffle et que mes dix mille ruses ne me feront pas défaut.
SEPTIÈME FEMME.
L'hameçon n'a rien pris.
LE PRYTANE.
Est-ce là le scélérat dont nous a parlé Klisthénès? Hé! l'homme! Pourquoi te caches-tu? Archer, emmène-le, attache-le au carcan; puis reste là de planton, et veille à ce que personne ne puisse s'en approcher. Le fouet en main, frappe quiconque s'avancerait.
SEPTIÈME FEMME.
De par Zeus! tout à l'heure un faiseur de voiles a failli me l'enlever.
MNÈSILOKHOS.
Prytane, au nom de cette main droite, que tu aimes à tendre creuse lorsqu'on te donne de l'argent, accorde-moi une légère faveur, quoique je sois près de mourir.
LE PRYTANE.
Quelle faveur?
MNÈSILOKHOS.
Quand on m'aura mis tout nu, ordonne à l'archer de me lier au carcan, pour que, vieux comme je suis, en robe jaune et en mitre, je ne prête pas à rire aux corbeaux qui vont me manger.
LE PRYTANE.
Le Conseil a décidé qu'on te lierait, ayant tout cela, afin que les passants voient à plein que tu es un gredin.
MNÈSILOKHOS.
Iappapæax! Ah! robe jaune, que de maux tu m'as faits, et il n'est plus un seul espoir de salut!
LE CHOEUR.
Allons, maintenant, livrons-nous à nos jeux, comme c'est ici la coutume des femmes, quand nous célébrons les saintes orgies des deux Déesses, aux jours sacrés, que Pausôn observe aussi en jeûnant et en suppliant souvent les Déesses que les fêtes renaissent des fêtes; car tel est son souci.
Élance-toi, pars d'un pied léger, en rond; mets la main dans la main; que chacune marque le rhythme de la danse et s'avance d'un pied rapide. Que le cercle des danseuses ait l'oeil de tous les côtés.
Chantez aussi la race des dieux Olympiens et célébrez-les d'une voix unanime, dans vos mouvements passionnés.
Si on se figure que dans ce temple je vais, moi femme, dire du mal des hommes, on n'est pas dans le droit sens. Mais il faut, comme il convient, essayer un nouveau pas et dessiner une danse gracieuse.
Avance-toi, chantant le Dieu à la lyre sonore, et la Déesse armée d'un carquois, Artémis, la chaste souveraine. Salut, ô toi qui lances les traits au loin; donne-nous la victoire.
Chantons comme il le faut Hèra, qui préside aux mariages, prend part à toutes les danses et garde les clefs de l'hymen.
Je prie Hermès, Dieu des pasteurs, Pan et les Nymphes chéries, de sourire de bon coeur à nos danses qui leur agréent. Mets-toi de tout coeur à la danse en battant des mains.
Femmes, livrons-nous à nos jeux, comme c'est la coutume, et jeûnons rigoureusement. Retourne-toi d'un autre côté, marque du pied la cadence et fais retentir tous les chants.
Guide-nous toi-même, Bakkhos, couronné de lierre; dans nos orgies dansantes, je te chanterai, Evios, ô Dionysos, Bromios, fils de Sémélè, qui te plais à danser avec les Nymphes sur les montagnes, redisant l'hymne aimable: «Evios, Evios, Evoé.»
Autour de toi se fait entendre Ekho, nymphe du Kithærôn; les montagnes ombragées par de noirs feuillages et les vallons rocheux frémissent; et les spirales du lierre l'entourent de leurs pétales fleurissants.
L'ARCHER,attachant Mnèsilokhos au pilori.
Tu vas geindre ici en plein air.
MNÈSILOKHOS.
Archer, je t'en supplie.
L'ARCHER.
Ne me supplie point, toi.
MNÈSILOKHOS.
Lâche la cheville.
L'ARCHER.
Oui, je vais le faire.
MNÈSILOKHOS.
Ah! malheur! malheur! Tu me serres davantage.
L'ARCHER.
Encore plus, veux-tu?
MNÈSILOKHOS.
Attatæ! Iattatatæ! Va-t'en à la malemort!
L'ARCHER.
Tais-toi, misérable vieux! Moi, j'apporte une natte, pour garder toi.
MNÈSILOKHOS.
Voilà les belles jouissances que me procure Euripidès! Mais, ô dieux! ô Zeus Sauveur! il y a encore de l'espoir. Il ne paraît pas vouloir m'abandonner. Perseus, en se sauvant, m'a fait signe de me métamorphoser en Andromédè. Et de fait me voilà attaché. Il est clair qu'il viendra me délivrer. Autrement, il ne se serait pas envolé dans les airs.
EURIPIDÈS,en Perseus.
Vierges chéries, aimées, comment approcherai-je et me déroberai-je au Skythe? (A Ekho.) M'entends-tu, toi qui habites au fond des grottes. Au nom de la Pudeur, je t'en supplie, laisse-moi m'approcher d'une épouse.
MNÈSILOKHOS,en Andromédè.
Il est sans pitié, celui qui m'a enchaîné ainsi, moi le plus infortuné des mortels. Échappé avec peine à une vieille dégoûtante, je n'en suis pas moins perdu. Ce Skythe continue à rester de planton, et il me tient là misérable, sans amis, suspendu, en proie aux corbeaux. Vois-tu? Je ne suis point ici parmi les choeurs des jeunes filles de mon âge, avec la corbeille aux suffrages, mais enlacée dans des liens serrés, je suis exposée en pâture à un monstrueux Glaukétès. Pour moi pas de pæan nuptial, mais un chant d'esclavage: redites, femmes, d'une voix gémissante, les maux que j'ai soufferts, malheureuse! Infortunée que je suis, infortunée par la volonté de mes parents! Souffrances injustes, où j'implore, en arrachant à Hadès des soupirs et des larmes, hélas! hélas! l'homme qui m'a rasé d'abord, qui m'a fait ensuite endosser cette robe jaune, et qui a fini par m'envoyer dans ce temple, au milieu des femmes, hélas! Inflexible dæmôn de la Fatalité! Je suis maudit! Qui verrait ma souffrance sans être touché de l'excès de mes maux? Que l'astre embrasé de l'æther détruise le barbare! Je n'ai plus la douceur de voir la lumière immortelle, depuis que je suis attaché, affolé par la douleur qui m'étrangle et qui m'entraîne vers le rapide chemin des morts.
EURIPIDÈS,en Ekho.
Salut, fille chérie! Que Képheus, ton père, qui t'a exposée, soit anéanti par les dieux!
MNÈSILOKHOS,en Andromédè.
Qui es-tu, toi qui prends en pitié ma souffrance?
EURIPIDÈS.
Ekho, fidèle interprète des sons, moi qui, l'an dernier, dans ce même lieu, vins en aide à Euripidès. Mais, mon enfant, il te faut faire en sorte de gémir lamentablement.
MNÈSILOKHOS.
Et toi, de répéter mes lamentations.
EURIPIDÈS.
Je n'y manquerai pas. Commence.
MNÈSILOKHOS.
O Nuit sainte, que ton attelage est lent à faire rouler ton char sur le dos de l'æther sacré, au travers de l'auguste Olympos!
EURIPIDÈS.
Olympos!
MNÈSILOKHOS.
Pourquoi, moi Andromédè, de préférence aux autres, ai-je des maux en partage?
EURIPIDÈS.
En partage?
MNÈSILOKHOS.
Triste mort!
EURIPIDÈS.
Triste mort!
MNÈSILOKHOS.
Tu m'assommes, vieille, de ton babil.
EURIPIDÈS.
De ton babil.
MNÈSILOKHOS.
Par Zeus! tu te montres ici insupportable à l'excès!
EURIPIDÈS.
A l'excès!
MNÈSILOKHOS.
Mon bon, laisse-moi monodier seul; fais-moi plaisir: finis.
EURIPIDÈS.
Finis.
MNÈSILOKHOS.
Va aux corbeaux!
EURIPIDÈS.
Va aux corbeaux!
MNÈSILOKHOS.
La peste!
EURIPIDÈS.
La peste!
MNÈSILOKHOS.
Chansons!
EURIPIDÈS.
Chansons!
MNÈSILOKHOS.
Tu plaisantes!
EURIPIDÈS.
Tu plaisantes!
MNÈSILOKHOS.
Gémis.
EURIPIDÈS.
Gémis.
MNÈSILOKHOS.
Pleure.
EURIPIDÈS.
Pleure.
L'ARCHER SKYTHE.
Hé! l'homme! Tu bavardes.
EURIPIDÈS.
Hé! l'homme! Tu bavardes.
L'ARCHER SKYTHE.
J'appellerai les Prytanes.
EURIPIDÈS.
J'appellerai les Prytanes.
L'ARCHER SKYTHE.
Chose étrange!
EURIPIDÈS.
Chose étrange!
L'ARCHER SKYTHE.
D'où cette voix?
EURIPIDÈS.
D'où cette voix?
L'ARCHER SKYTHE.
Toi parler?
EURIPIDÈS.
Toi parler?
L'ARCHER SKYTHE.
Il t'en cuira!
EURIPIDÈS.
Il t'en cuira!
L'ARCHER SKYTHE.
Tu te moques de moi?
EURIPIDÈS.
Tu te moques de moi?
MNÈSILOKHOS.
De par Zeus! c'est la femme qui est près de toi.
EURIPIDÈS.
Près de toi.
L'ARCHER SKYTHE.
Où est la gredine? Elle s'enfuit. Où donc, où t'enfuis-tu?
EURIPIDÈS.
Où donc, où t'enfuis-tu?
L'ARCHER SKYTHE.
Tu ne m'échapperas pas!
EURIPIDÈS.
Tu ne m'échapperas pas!
L'ARCHER SKYTHE.
Tu ronronnes encore!
EURIPIDÈS.
Tu ronronnes encore!
L'ARCHER SKYTHE.
Empoigne la coquine!
EURIPIDÈS.
Empoigne la coquine!
L'ARCHER SKYTHE.
Bavarde et maudite femme!
EURIPIDÈS,en Perseus.
Grands dieux! En quelle terre de barbares sommes-nous venus d'un vol rapide? A travers l'æther fendant ma route, j'y place mes pieds ailés, moi Perseus, me dirigeant vers Argos, où je porte la tête de la Gorgôn.
L'ARCHER SKYTHE.
Que dit-il? Tu parles de la tête de Gorgo, un scribe?
EURIPIDÈS.
Je dis, moi, la tête de la Gorgôn.
L'ARCHER SKYTHE.
Et moi aussi je dis Gorgo.
EURIPIDÈS.
Soit! Quel est ce rocher que j'aperçois, et cette jeune fille semblable aux déesses, enchaînée comme un navire au mouillage?
MNÈSILOKHOS.
Étranger, aie pitié d'une femme au comble de l'infortune! Délivre-moi de ces liens!
L'ARCHER SKYTHE.
Ne parle pas, toi, maudite femme! Tu vas mourir, et tu oses parler!
EURIPIDÈS.
O vierge! j'ai pitié de te voir enchaînée!
L'ARCHER SKYTHE.
Elle pas vierge, mais vieillard fautive, voleuse, coquine.
EURIPIDÈS.
Tu bredouilles, Skythe. Cette vierge est Andromédè, fille de Képheus.
L'ARCHER SKYTHE.
Regarde le bas du ventre. Est-ce que cela te paraît mince?
EURIPIDÈS.
Donne-moi la main, que j'approche de cette jeune fille; donne, Skythe. Tous les hommes ont leur faible; moi, je suis pris d'amour pour elle.
L'ARCHER SKYTHE.
Je ne suis pas jaloux de toi. Si son derrière est tourné de ce côté, je ne t'envie pas d'en travailler les fesses.
EURIPIDÈS.
Pourquoi ne me laisses-tu pas la délier, Skythe, pour me jeter dans les embrassements et dans la couche d'une épouse?
L'ARCHER SKYTHE.
Si tu es si convoiteur de ces vieilles fesses, tu n'as qu'à percer la planche pour faire brèche par derrière.
EURIPIDÈS.
De par Zeus! je vais rompre ses liens.
L'ARCHER SKYTHE.
Gare le fouet!
EURIPIDÈS.
N'importe, je vais le faire.
L'ARCHER SKYTHE.
Ta tête, avec ce coutelas, je te la coupe.
EURIPIDÈS.
Aïe! aïe! Que faire? A quelles raisons recourir? Elles ne seraient pas comprises de cette nature barbare. Offre aux sots des pensées neuves, tu perdras ta peine. Cherchons donc un autre artifice bon pour lui.
L'ARCHER SKYTHE.
Le malin renard, il machine quelque chose contre moi!
MNÈSILOKHOS.
Souviens-toi, Perseus, comme tu me laisses malheureuse.
L'ARCHER SKYTHE.
Tu veux encore recevoir des coups de fouet.
LE CHOEUR.
Pallas, amie des danses, doit être invoquée par moi dans nos choeurs: vierge, jeune fille intacte, protectrice de notre cité, qui fait seule sa force respectée, et qui mérite d'être appelée porte-clefs. Parais, ennemie naturelle des tyrans: le peuple des femmes t'invoque; viens vers moi avec la Paix, amie des fêtes.
Venez enfin bienveillantes, propices, Déesses vénérables, vers votre bois sacré. Il n'est point permis aux hommes de voir les orgies sacrées des deux Déesses, où vous montrez à la lueur des lampes votre visage immortel. Venez, approchez, nous vous en conjurons, ô Thesmophores vénérées. Si jamais vous êtes venues, touchées par nos prières, venez aujourd'hui, nous vous en supplions, venez vers nous.
EURIPIDÈS.
Femmes, si vous voulez dorénavant faire la paix avec moi, vous le pouvez tout de suite. Désormais, vous n'entendrez plus de moi aucune mauvaise parole; voilà mes propositions.
LE CHOEUR.
Quel besoin te contraint de nous tenir ce langage?
EURIPIDÈS.
L'homme attaché à ce poteau est mon beau-père. Si je le remmène, jamais vous ne m'entendrez dire du mal de vous; mais si vous ne me l'accordez pas, les tours que vous jouez maintenant, je les révélerai à vos maris, revenus de l'armée.
LE CHOEUR.
Pour ce qui est de nous, sache que nous nous laissons persuader. Mais ce barbare, le persuader, c'est affaire à toi.
EURIPIDÈS,en vieille femme.
Oui, c'est mon affaire. Pour toi, Élaphion, ce que je t'ai recommandé en route, n'oublie pas de le faire. Et d'abord, passe devant et retrousse ta robe. Et toi, Térédôn, joue-nous une persique.
L'ARCHER SKYTHE.
Quelle est cette musique? quelle bombance me met en train?
EURIPIDÈS.
Archer, cette jeune fille va préluder à ses exercices: elle est venue pour danser devant quelques conviés.
L'ARCHER SKYTHE.
Qu'elle danse, qu'elle s'exerce, je ne l'en empêche pas. Légère comme une biche, une puce sur une toison!
EURIPIDÈS.
Défais cette robe du haut, mon enfant; assieds-toi sur les genoux du Skythe, et allonge les pieds pour que je les déchausse.
L'ARCHER SKYTHE.
Ah! oui, oui, assieds-toi, assieds-toi. Ah! oui, oui, petite fille. Oh! que cette gorge est ferme: c'est une rave.
EURIPIDÈS,à Térédôn.
Toi, vite un air de flûte. (A Élaphion.) As-tu encore peur du Skythe?
L'ARCHER SKYTHE.
Les belles fesses! Il t'en cuira, si tu ne restes pas ici. Hein! quelle belle attitude a l'instrument!
EURIPIDÈS.
Cela va bien. Remets ta robe: c'est le moment de nous enfuir.
L'ARCHER SKYTHE.
Ne va-t-elle pas d'abord me donner un baiser?
EURIPIDÈS.
Certainement, baise-le.
L'ARCHER SKYTHE.
Oh! oh! oh! Papapapæ! quelle langue douce! C'est du miel attique. Pourquoi ne couche-t-elle pas avec moi?
EURIPIDÈS.
Adieu, archer, c'est impossible.
L'ARCHER SKYTHE.
Si, si, bonne vieille, fais-moi ce plaisir.
EURIPIDÈS.
Tu donneras donc une drakhme.
L'ARCHER SKYTHE.
Oui, oui, je donnerai à toi.
EURIPIDÈS.
L'argent, alors. Donne!
L'ARCHER SKYTHE.
Mais je n'en ai pas. Tiens, prends ce carquois.
EURIPIDÈS.
Et puis tu la ramènes?
L'ARCHER SKYTHE.
Suis-moi, mon enfant! Et toi, bonne vieille, garde le vieux. Ton nom, quel est-il?
EURIPIDÈS.
Artémisia, rappelle-toi ce nom.
L'ARCHER SKYTHE.
Artamouxia. (Il sort avec Élaphion.)
EURIPIDÈS.
Hermès, Dieu de la ruse, tu conduis tout à merveille. Skythe naïf, cours avec celle que tu emmènes. Moi, je délivre le prisonnier. (A Mnèsilokhos.) Toi, en véritable homme, une fois délivré, fuis au plus vite, et rends-toi auprès de ta femme et de tes enfants, chez toi.
MNÈSILOKHOS.
Je n'y manquerai pas, dès que je serai délivré.
EURIPIDÈS.
Te voilà délivré. A l'oeuvre, fuis avant que l'archer te surprenne.
MNÈSILOKHOS.
C'est ce que je fais.
L'ARCHER SKYTHE.
O bonne vieille, que tu as une jolie petite fille, pas grognon, mais douce.--Eh bien, où est donc la vieille? Je suis un homme perdu! Où est allé le vieux? Ah! petite vieille, vieille! Je ne suis pas content, vieille femme! Artamouxia! La vieille s'est jouée de moi! Et toi, loin d'ici au plus vite! On a raison de t'appeler carquois: tu as servi à me mettre dedans. Ah! que faire! Où est la vieille? Artamouxia!
LE CHOEUR.
Tu appelles une vieille qui portait un instrument de musique?
L'ARCHER SKYTHE.
Oui, oui! Tu l'as vue?
LE CHOEUR.
Elle est partie par là, et un vieux la suivait.
L'ARCHER SKYTHE.
Le vieux avait une robe jaune.
LE CHOEUR.
Oui; tu pourrais les atteindre en les poursuivant par là.
L'ARCHER SKYTHE.
Maudite vieille, par quelle route s'est-elle enfuie? Artamouxia!
LE CHOEUR.
Tout droit, en montant. Où cours-tu? Reviens donc par ici, tu cours du côté opposé.
L'ARCHER SKYTHE.
Malheureux! Elle court toujours. Artamouxia!
LE CHOEUR.
Cours, cours! Va-t'en chez les corbeaux! Pour moi, c'est assez jouer. Il est temps que chacune rentre chez elle. Que la faveur des deux Thesmophores soit notre bonne récompense!
FIN DES THESMOPHORIAZOUSES
(L'AN 406 AVANT J.-C.)
Cette pièce, dirigée comme la précédente contre Euripide, le prend surtout par le côté littéraire. La mort d'Eschyle et de Sophocle ayant laissé un grand vide sur la scène, Aristophane suppose que Dionysos, le dieu du théâtre, descend aux Enfers pour en ramener un tragique. Euripide y dispute le prix de la tragédie à Eschyle. Chacun des deux rivaux vante ses qualités et attaque les défauts de son adversaire. Enfin on apporte une balance où Dionysos pèse les vers des deux poètes. Eschyle l'emporte. C'est lui que Dionysos ramènera sur la terre, et pendant son absence le sceptre tragique restera aux mains de Sophocle. Le titre de la pièce vient des grenouilles qui peuplent les marais des Enfers.
PERSONNAGES DU DRAME
XANTHIAS.DIONYSOS.HÈRAKLÈS.UN MORT.KHARÔN.CHOEUR ACCESSOIRE DE GRENOUILLES.CHOEUR DE MYSTES.ÆAKOS.SERVANTE DE PERSÉPHONÈ.UNE CABARETIÈRE.PLATHANÈ.EURIPIDÈS.ÆSKHYLOS.PLOUTÔN.DITYLAS. {Personnages muet.SKEBLYAS. {PARDOKAS. {
Le lieu de la scène est d'abord sur le chemin des Enfers, et ensuite dans les Enfers mêmes.
Dionysos est vêtu d'une peau de lion, armé d'une massue comme Hèraklès, et chaussé de kothurnes. Xanthias, monté sur un âne, porte sur son dos le bagage de son maître.
XANTHIAS.
Dirai-je, mon maître, quelqu'un de ces bons mots qui ont le privilège de faire toujours rire les spectateurs?
DIONYSOS.
De par Zeus! tout ce que tu voudras, sauf le mot: «Je suis éreinté.» Garde-toi de le dire; il m'échauffe la bile.
XANTHIAS.
Pas non plus quelque autre facétie?
DIONYSOS.
Si, excepté: «Je suis exténué.»
XANTHIAS.
Pourquoi? Ne puis-je dire quelque chose de bien risible?
DIONYSOS.
De par Zeus! dis-le sans crainte. J'en excepte seulement une chose.
XANTHIAS.
Laquelle?
DIONYSOS.
De dire, en changeant ton paquet d'épaule, que tu as envie de chier.
XANTHIAS.
Et que, portant moi-même un si lourd fardeau, si personne ne me soulage, je vais péter.
DIONYSOS.
Rien de tout cela, je t'en supplie, sinon quand je devrai vomir.
XANTHIAS.
A quoi bon alors porter tout ce bagage, si je ne fais rien de ce qu'a l'habitude de faire Phrynikhos? Lykis également et Amipsias introduisent toujours des porteurs de fardeaux dans leur comédie.
DIONYSOS.
N'en fais rien. Quand je vois au théâtre ces sortes d'inventions, j'en sors plus vieux d'un an.
XANTHIAS.
O trois fois malheureuse cette épaule! Elle est rompue, et ne dit pas un mot pour rire.
DIONYSOS.
N'est-ce pas une honte et le comble de la mollesse, que moi Dionysos, fils de Stamnios, j'aille à pied et me fatigue, tandis que je donne à celui-ci une monture, pour qu'il ne souffre pas et qu'il n'ait pas de fardeau à porter?
XANTHIAS.
Moi, je ne porte rien?
DIONYSOS.
Comment porterais-tu, puisqu'on te porte?
XANTHIAS.
Oui, mais j'ai ceci à porter.
DIONYSOS.
Comment?
XANTHIAS.
Et c'est très lourd.
DIONYSOS.
Mais ce fardeau que tu portes, n'est-ce pas l'âne qui le porte?
XANTHIAS.
Non pas certes ce que j'ai et que je porte, de par Zeus! non.
DIONYSOS.
Comment portes-tu, toi qui es porté par un autre?
XANTHIAS.
Je ne sais, mais cette épaule est brisée.
DIONYSOS.
Si tu prétends que l'âne ne te sert de rien, à ton tour, prends l'âne et porte-le.
XANTHIAS.
Malheureux que je suis! Pourquoi n'étais-je pas au dernier combat naval? Je te ferais longuement gémir.
DIONYSOS.
Descends, maraud; je vais m'approcher de cette porte, où je dois aller d'abord. Enfant, enfant, holà! enfant!
HÈRAKLÈS.
Qui a frappé à la porte? Qui que ce soit, il frappe en vrai centaure. Dis-moi, qu'y a-t-il?
DIONYSOS.
Xanthias!
XANTHIAS.
Qu'est-ce?
DIONYSOS.
As-tu remarqué?
XANTHIAS.
Quoi?
DIONYSOS.
Comme il a eu peur de moi.
XANTHIAS.
De par Zeus! tu deviens fou.
HÈRAKLÈS.
Par Dèmètèr! je ne puis m'empêcher de rire. J'ai beau me mordre les lèvres, il faut que je rie.
DIONYSOS.
Mon garçon, avance: j'ai besoin de toi.
HÈRAKLÈS.
Oh! je ne suis pas capable d'étouffer mon rire, quand je vois cette peau de lion par-dessus une robe jaune. Quelle idée! Un kothurne, une massue! Quel amalgame! En quel pays as-tu voyagé?
DIONYSOS.
J'ai monté Klisthénès.
HÈRAKLÈS.
Et tu as combattu sur mer?
DIONYSOS.
Et nous avons coulé bas douze ou treize vaisseaux ennemis.
HÈRAKLÈS.
Vous?
DIONYSOS.
Oui, par Apollôn!
XANTHIAS.
Et ensuite je m'éveillai.
DIONYSOS.
J'étais sur le vaisseau à lire l'Andromédè, quand un désir soudain vient frapper mon coeur, tout ce qu'il a de plus violent.
HÈRAKLÈS.
Un désir? De quelle espèce?
DIONYSOS.
Petit comme Molôn.
HÈRAKLÈS.
D'une femme?
DIONYSOS.
Non.
HÈRAKLÈS.
D'un garçon?
DIONYSOS.
Nullement.
HÈRAKLÈS.
D'un homme?
DIONYSOS.
Taratata!
HÈRAKLÈS.
Tu étais avec Klisthénès!
DIONYSOS.
Ne me raille pas, frère. Je ne suis pas du tout à mon aise et ce violent désir me met au supplice.
HÈRAKLÈS.
Mais lequel, frère chéri?
DIONYSOS.
Je ne puis le dire. Toutefois je te l'expliquerai par allusion. As-tu quelquefois eu une envie soudaine de purée?
HÈRAKLÈS.
De la purée? Babæax! Dix mille fois dans ma vie.
DIONYSOS.
Mon explication est-elle claire ou en faut-il une autre?
HÈRAKLÈS.
Inutile pour la purée: je comprends parfaitement.
DIONYSOS.
Hé bien, c'est le désir qui me consume pour Euripidès.
HÈRAKLÈS.
Quoi! pour un homme mort?
DIONYSOS.
Et pas un mortel ne me détournerait d'aller le trouver.
HÈRAKLÈS.
Chez Hadès, en bas?
DIONYSOS.
Oui, de par Zeus! et plus bas encore.
HÈRAKLÈS.
Que veux-tu?
DIONYSOS.
J'ai besoin d'un bon poète. Il n'y en a plus: ceux qui vivent sont mauvais.
HÈRAKLÈS.
Quoi donc? Iophôn ne vit-il plus?
DIONYSOS.
Il ne reste que lui de bon, si toutefois il l'est; car je ne sais pas au juste ce qu'il en est réellement.
HÈRAKLÈS.
Et Sophoklès, supérieur à Euripidès, ne peux-tu pas le faire remonter, s'il faut que tu retires quelqu'un d'ici?
DIONYSOS.
Non, pas avant d'avoir pris Iophôn à part et de m'être assuré de ce qu'il fait sans Sophoklès. D'ailleurs, Euripidès, en fin matois, fera tous ses efforts pour s'échapper et revenir avec moi, tandis que l'autre, bonhomme ici, est bonhomme là-bas.
HÈRAKLÈS.
Agathôn, où est-il?
DIONYSOS.
Il m'a quitté; il est parti: bon poète et regretté de ses amis.
HÈRAKLÈS.
Où est-il, l'infortuné?
DIONYSOS.
Au banquet des Bienheureux.
HÈRAKLÈS.
Et Xénoklès?
DIONYSOS.
Qu'il crève, de par Zeus!
HÈRAKLÈS.
Et Pythangélos!
XANTHIAS.
Et de moi pas un mot; et mon épaule est brisée épouvantablement!
HÈRAKLÈS.
N'y a-t-il donc pas ici d'autres jouvenceaux, faiseurs de tragédies, plus que par dix mille, et plus bavards qu'Euripidès de plus de la longueur d'un stade?
DIONYSOS.
Ce sont de frêles rejetons, babillards, orchestres d'hirondelles, gâte-métier, promptement épuisés, dès qu'ils ont obtenu un choeur et pissé contre la Muse tragique. Mais un poète de génie, tu n'en trouveras pas un, en cherchant bien, qui produise de généreux accents.
HÈRAKLÈS.
Que veut dire ce génie?
DIONYSOS.
Le poète de génie est celui qui fait entendre des expressions hardies, telles que «l'Æther, palais de Zeus», «le pied du Temps», «un coeur qui ne veut pas jurer par un serment sacré», «une langue qui jure sans la participation du coeur».
HÈRAKLÈS.
Cela te plaît?
DIONYSOS.
Peu s'en faut que je n'en raffole.
HÈRAKLÈS.
Ce sont de pures sottises, tu le sens toi-même.
DIONYSOS.
«N'habite pas mon esprit, tu as une maison.»
HÈRAKLÈS.
En vérité je trouve cela tout à fait détestable.
DIONYSOS.
Enseigne-moi l'art des bons repas.
XANTHIAS.
Et de moi pas un mot!
DIONYSOS.
Quant au motif pour lequel, sous cet accoutrement imité du tien, j'ai entrepris ce voyage, c'est pour apprendre de toi, au besoin, les hôtes dont tu as fait usage, quand tu es descendu chez Kerbéros; dis-moi les ports, les boulangeries, les maisons de débauche, les stations, les auberges, les fontaines, les routes, les villes, les restaurants, les cabarets où il y a le moins de punaises.
XANTHIAS.
Et de moi pas un mot!
HÈRAKLÈS.
Malheureux! tu oseras faire ce voyage?
DIONYSOS.
Ne me dis rien là contre, mais indique la route la plus prompte pour descendre chez Hadès, en bas. Qu'elle ne soit ni trop chaude, ni trop froide.
HÈRAKLÈS.
Voyons, laquelle t'indiquerai-je d'abord? Laquelle? Il y en a une: qui serait de prendre une corde et un escabeau, et de te pendre.
DIONYSOS.
Assez! c'est une route étouffante, que tu me proposes...
HÈRAKLÈS.
Il y a encore un chemin raccourci et bien battu: celui du mortier.
DIONYSOS.
Tu veux dire la ciguë?
HÈRAKLÈS.
Oui.
DIONYSOS.
Il est froid, glacial, et il engourdit tout de suite les deux jambes.
HÈRAKLÈS.
Veux-tu que je t'en indique un en pente et rapide?
DIONYSOS.
Oui, de par Zeus! d'autant que je ne suis pas marcheur.
HÈRAKLÈS.
Rends-toi de ce pas au Kéramique.
DIONYSOS.
Et puis?
HÈRAKLÈS.
Monte au haut de la tour.
DIONYSOS.
Qu'y faire?
HÈRAKLÈS.
Aie de là les yeux sur la torche allumée, et puis, lorsque les spectateurs crieront: «Lancez!...» lance-toi toi-même.
DIONYSOS.
Où?
HÈRAKLÈS.
En bas!
DIONYSOS.
Mais je me briserais les deux membranes du cerveau: je ne veux pas prendre cette route.
HÈRAKLÈS.
Laquelle, alors?
DIONYSOS.
Celle que tu as jadis suivie.
HÈRAKLÈS.
Mais le trajet est long. Tu arriveras d'abord à un marais immense et très profond.
DIONYSOS.
Comment le traverserai-je?
HÈRAKLÈS.
Un vieux nocher te passera dans une toute petite barque moyennant un péage de deux oboles.
DIONYSOS.
Oh! quel pouvoir ont partout les deux oboles! Comment sont-elles descendues là?
HÈRAKLÈS.
C'est Thèseus qui les a portées. Après cela tu verras des milliers de serpents et des monstres effroyables.
DIONYSOS.
N'essaie pas de me frapper de terreur: tu ne me feras pas changer de résolution.
HÈRAKLÈS.
Puis un bourbier épais et des excréments éternels, où plonge quiconque a jadis fait injustice à son hôte, privé de son salaire l'enfant dont il abusa, outragé sa mère, brisé la mâchoire à son père, fait un faux serment, ou transcrit des vers de Morsimos.
DIONYSOS.
Au nom des dieux, on devrait y ajouter quiconque a appris la pyrrhique de Kinésias.
HÈRAKLÈS.
Plus loin, tu seras enveloppé par le son des flûtes; tu verras une brillante lumière, comme ici; des buissons, des myrtes, d'heureux thiases d'hommes et de femmes, avec de bruyants applaudissements.
DIONYSOS.
Et qui sont ceux-là?
HÈRAKLÈS.
Les initiés.
XANTHIAS.
Et moi, de par Zeus! je suis l'âne qui porte les mystères. Non, je ne supporterai pas cela pendant plus longtemps.
HÈRAKLÈS.
Ils te diront tout au long ce qu'il te faudra, car ils demeurent tout auprès de la route voisine des portes de Ploutôn. Mille prospérités, frère.
DIONYSOS.
Et à toi, de par Zeus! bonne santé. Toi, esclave, reprends ton bagage.
XANTHIAS.
Avant de l'avoir déposé?
DIONYSOS.
Et au plus vite!
XANTHIAS.
Non, vraiment, je t'en conjure, loue plutôt un des morts qu'on transporte, et qui se rend ici.
DIONYSOS.
Et si je n'en trouve pas?
XANTHIAS.
Alors emmène-moi.
DIONYSOS.
Bien dit. Or, voilà justement un mort qu'on emporte. Hé! le mort! c'est à toi que je parle, à toi, le mort! Dis, l'homme, veux-tu porter un petit paquet chez Hadès?
LE MORT.
Comment est-il?
DIONYSOS.
Le voici.
LE MORT.
Tu paieras deux drakhmes de commission.
DIONYSOS.
De par Zeus! pas tant que cela.
LE MORT.
Continuez votre route, vous autres.
DIONYSOS.
Attends un peu, l'ami, que je m'arrange avec toi.
LE MORT.
Si tu n'allonges pas deux drakhmes, pas un mot.
DIONYSOS.
Voici neuf oboles.
LE MORT.
J'aimerais mieux revivre là-haut.
XANTHIAS.
Fait-il le fier, ce coquin-là! Ne lui en cuira-t-il pas? J'irai moi-même.
DIONYSOS.
Tu es un bon et brave garçon. Courons à la barque!
KHARÔN.
Oh! op! aborde!
XANTHIAS.
Qu'est-ce que cela?
DIONYSOS.
Cela? De par Zeus! c'est le marais qu'on nous a dit, et je vois la barque.
XANTHIAS.
Par Poséidôn! et celui-ci, c'est Kharôn lui-même.
DIONYSOS.
Salut, Kharôn! Salut, Kharôn! Salut, Kharôn!
KHARÔN.
Qui vient ici, du séjour des maux et des tribulations, dans l'asile du Lèthè, ou vers la toison de l'âme, ou chez les Kerbériens, ou chez les corbeaux, ou vers le Ténaros?
DIONYSOS.
Moi.
KHARÔN.
Embarque vite!
DIONYSOS.
Où te proposes-tu d'aborder? Est-ce réellement chez les corbeaux?
KHARÔN.
Oui, de par Zeus! pour t'obliger. Embarque.
DIONYSOS.
Esclave, ici!
KHARÔN.
Je ne passe pas d'esclave, à moins qu'il n'ait combattu sur mer pour sa peau.
XANTHIAS.
De par Zeus! impossible: j'avais mal aux yeux.
KHARÔN.
Eh bien, tu feras, en courant, le tour du marais.
XANTHIAS.
Où m'arrêterai-je?
KHARÔN.
Auprès de la pierre d'Avænos, près des hôtelleries.
DIONYSOS.
Comprends-tu?
XANTHIAS.
Je comprends bien. Malheureux que je suis! Quelle rencontre ai-je faite en sortant?
KHARÔN.
Assieds-toi à la rame.--S'il y en a encore à embarquer, qu'on se hâte!--Eh bien, que fais-tu là?
DIONYSOS.
Ce que je fais? Pas autre chose que d'être assis à la rame, comme tu m'en as donné l'ordre, toi.
KHARÔN.
Assieds-toi donc ici, gros ventru.
DIONYSOS.
Voici.
KHARÔN.
Avance les bras, étends-les.
DIONYSOS.
Voici.
KHARÔN.
Pas de plaisanterie! Rame ferme et du coeur à l'ouvrage!
DIONYSOS.
Mais comment pourrai-je, n'étant ni exercé, ni marin, ni Salaminien, me mettre à ramer?
KHARÔN.
Très simplement: tu entendras, en effet, de très beaux chants, une fois que tu t'y seras mis!
DIONYSOS.
Lesquels?
KHARÔN.
Des grenouilles à la voix de cygne: c'est ravissant.
DIONYSOS.
Commande, alors?
KHARÔN.
Oh! op, op! Oh! op, op!
LES GRENOUILLES.
Brekekekex coax coax, brekekekex coax coax! Filles marécageuses des eaux, unissons les accents de nos hymnes aux sons de la flûte, le chant harmonieux coax coax, que nous entonnons dans le marais, en l'honneur de Dionysos Nysèïen, fils de Zeus, lorsque la foule enivrée, le jour de la fête des Marmites, se porte vers notre temple. Brekekekex coax coax!
DIONYSOS.
Moi, je commence à avoir mal aux fesses. Oh! coax coax! Mais vous n'en avez sans doute nul souci.
LES GRENOUILLES.
Brekekekex coax coax!
DIONYSOS.
Foin de vous avec votre coax! Vous n'avez pas autre chose que coax?
LES GRENOUILLES.
Et c'est tout naturel, faiseur d'embarras! car je suis aimée des Muses à la lyre mélodieuse, de Pan aux pieds de corne, qui se plaît aux sons du chalumeau. Je suis chérie du Dieu de la kithare, Apollôn, à cause des roseaux que je nourris dans les marais, pour être les chevalets de la lyre. Brekekekex coax coax!
DIONYSOS.
Et moi, j'ai des ampoules, et depuis longtemps le derrière en sueur, et bientôt, à force de remuer, il va dire: «Brekekekex coax coax!» Aussi, race musicienne, cessez.
LES GRENOUILLES.
Nous allons donc crier plus fort. Si jamais, par des journées ensoleillées, nous avons sauté parmi le souchet et le phléos, joyeuses des airs nombreux qu'on chante en nageant; ou si, fuyant la pluie de Zeus, retirées au fond des eaux, nous avons mêlé nos choeurs variés au bruissement des bulles, répétons: Brekekekex coax coax!
DIONYSOS.
Je vous l'interdis.
LES GRENOUILLES.
Nous en souffrirons cruellement.
DIONYSOS.
Et moi, plus cruellement encore, de crever en ramant.
LES GRENOUILLES.
Brekekekex coax coax!
DIONYSOS.
La peste soit de vous!
LES GRENOUILLES.
Peu m'importe! Tant que notre gosier y suffira, tout le long du jour nous crierons: Brekekekex coax coax!
DIONYSOS.
Vous ne l'emporterez pas sur moi.
LES GRENOUILLES.
Ni toi sur nous.
DIONYSOS.
Ni vous sur moi, jamais. Car je chanterai toute la journée: «Brekekekex coax coax,» jusqu'à ce que je domine votre coax.
LES GRENOUILLESetDIONYSOS.
Brekekekex coax coax!
DIONYSOS.
Je devais finir par faire cesser votre coax.
KHARÔN.
Assez, assez! Un dernier coup de rame. Débarque, et paie ton passage.
DIONYSOS.
Prends ces deux oboles.--Xanthias! Où est Xanthias? Hé! Xanthias!
XANTHIAS.
Iau!
DIONYSOS.
Viens ici.
XANTHIAS.
Salut, maître.
DIONYSOS.
Qu'y a-t-il par là-bas?
XANTHIAS.
Ténèbres et fange.
DIONYSOS.
As-tu vu quelque part les parricides et les parjures, dont il nous parlait?
XANTHIAS.
Et toi?
DIONYSOS.
Par Poséidôn! j'en vois à présent. Allons, que ferons-nous?
XANTHIAS.
Le meilleur est d'aller plus loin; car c'est ici le lieu, disait-il, où sont les monstres horribles.
DIONYSOS.
Comme il gémira! Il faisait le fendant, pour m'effrayer, me sachant brave. Pure jalousie. Je ne connais rien de plus hâbleur que Hèraklès. Oui, je souhaiterais quelque rencontre, quelque lutte qui signalât mon voyage.
XANTHIAS.
De par Zeus! j'entends je ne sais quel bruit.
DIONYSOS.
Par où, par où est-ce?
XANTHIAS.
Par derrière.
DIONYSOS.
Marche derrière.
XANTHIAS.
Non, c'est par devant.
DIONYSOS.
Marche devant.
XANTHIAS.
Hé! de par Zeus! je vois un monstre énorme.
DIONYSOS.
Comment est-il?
XANTHIAS.
Effrayant. Il prend toutes les formes, tantôt boeuf, tantôt mulet, puis femme charmante.
DIONYSOS.
Où est-elle? Que j'aille de son côté.
XANTHIAS.
Mais ce n'est plus une femme; c'est un chien.
DIONYSOS.
C'est donc Empousa!
XANTHIAS.
Tout son visage alors est en feu.
DIONYSOS.
A-t-elle une jambe d'airain?