IV

Pendant qu'elle attend ainsi, nous retournerons de quelques heures sur nos pas, à la rencontre de Paul qui s'en revenait chez lui. Il allait rapidement, cahoté en tous sens, sans se soucier ni de la boue des chemins ni de la pluie qui l'inondait si généreusement mais tout entier à l'heureuse perspective de se trouver bientôt avec sa chère Geneviève, au souvenir des excellentes affaires qu'il avait faites à Montréal et dont il rapportait des preuves par de jolis présents destinés à sa femme.

Tout-à-coup, il rencontra le bonhomme Olivier Dupuis qui cheminant à pied, de son côté, le long de la route, sans paraître plus soucieux de la pluie qu'il ne l'était lui-même. Il va sans dire que Paul arrêta son cheval, et offrit au voyageur une place à ses côtés, proposition qui fut acceptée par ce dernier avec d'autant plus d'empressement qu'il avait plus d'une raison pour le faire.

Une fois repartis, après quelques paroles échangées entr'eux à propos du temps, Paul dit assez vivement:

--Ah! père Dupuis, ça fait du bien et ça raccourcit merveilleusement la longueur de la route, que de savoir qu'au bout il y a une femme bonne et fidèle pour nous recevoir!

Olivier poussa un gros soupir, et secoua la tête en signe de doute. Supposant que cette boutade pleine de tristesse était de la part de Dupuis une allusion secrète à son propre état de veuvage, Paul, bien que ce fût la première fois qu'il le vit se chagriner à ce sujet, lui dit avec bonté:

--Courage Olivier, tous ont leurs épreuves en ce monde, dans un temps ou dans un autre; et vous avez une assez bonne santé, assez de joyeuse humeur pour suppléer à la solitude de votre foyer.

--Quant à cela, Paul Durand, répondit aigrement Olivier, je me trouve bien moins à plaindre sans femme que beaucoup d'autres qui en ont une.

Le ton, plus encore que les paroles, était particulier, et Paul attacha un regard scrutateur sur son compagnon.

--Oui, regardez moi bien; je voudrais seulement que vous puissiez lire sur mon visage tout ce que j'ai sur le coeur. Ça m'éviterait de dire des choses qui ne me rapporteront pas grands remerciements, je suppose, si je les fais connaître. Oh! Paul, Paul, pourquoi n'avez-vous pas fait comme vos voisins et vos ancêtres ont fait avant vous: choisi une femme parmi les habiles et honnêtes filles de votre paroisse, au lieu d'aller plus loin pour réussir si mal?

--Décidément, voisin Dupuis, interrompit Paul qui commençait à se fâcher, vous avez pris ce matin, outre votre part de rhum, celle d'un autre.

Cette dernière insinuation le toucha au vif, car le vieux Dupuis excédait souvent les bornes de la tempérance, bien que cela ne lui fût pas arrivé cette fois: aussi avec un malin clignement de ses petits yeux rusés, il répliqua:

--Merci du compliment, mon bon ami; mais je n'ai pas rencontré aujourd'hui de chrétien assez généreux pour m'offrir sa part. Ce n'est ni ci ni ça, et nous n'avons pas besoin de nous battre parce que je crois de mon devoir d'avertir un vieil ami et un voisin, par pure bonté, quant je vois sa femme s'amuser pendant son absence avec un des jeunes messieurs bien habillés et tout parfumés qui sont en visite chez le seigneur. Ah! vous pouvez bien devenir pâle, car c'est vrai. Ils ont passé trois heures entières dans le jardin tout seuls, hier. Manon les a vus aussi, ce qui fait qu'elle peut vous dire la même chose; et le jour auparavant, la veuve Lapointe les a vus parler ensemble sous le pommier dans le jardin. Elle dit qu'elle est restée à les examiner pendant près d'une heure; et le beau monsieur était tout sourire et tout amabilité pour madame.

Et il appuyait encore avec emphase sur ce titre.

Dupuis était petit de taille, faible et avait les cheveux gris; aussi Paul qui possédait une force herculéenne, était trop bon pour satisfaire sa vengeance en usant d'une violence personnelle à son égard. Il fut donc obligé de se contenter de l'empoigner par le haut de con collet d'habit et le lâcher, comme il eût fait d'un petit chien importun, au milieu de la boue du chemin; puis, laissant échapper sur le bonhomme une vigoureuse épithète decoquin, il fouetta son cheval avec fureur, et partit avec une vitesse à se rompre le cou le long de la route inégale.

Au bout de quelques minutes cependant, il permit au coursier de ralentir le pas en lui abandonnant les guides sur le cou, et, laissant tomber sa tête entre ses mains, il se prit à soupirer en murmurant:

--Oui, oui, il faut que cela soit vrai!

Cette pensée seule était une agonie indicible, mais n'enlevait rien à l'apparence de vérité qu'il y prêtait. Il se rappela alors l'admiration et l'étonnement avec lesquels l'élégant militaire avait obstinément suivi tous les mouvements de sa femme pendant la courte visite qu'il avait faite chez lui avec M. de Courval. Il se souvint aussi avec un sentiment mêlé de rage et de désespoir qu'elle avait, sans aucun prétexte à ses yeux du moins, refusé de l'accompagner è la ville.

Durand état de sa nature d'un tempérament très-jaloux; mais ce défaut avait sommeillé jusque-là, faute de circonstances propres à le développer. En ce moment, il surgit tout d'un coup avec autant de violence et d'énergie que s'il s'y fût toujours laissé emporter toute sa vie.

Sa colère contre sa femme était adoucie néanmoins de temps en temps par le déchirement qu'il éprouvait de la blessure faite à sa tendresse pour elle; mais sa rage contre de Chevandier était mortelle, et l'eût-il rencontré sur la route qu'il parcourait, on eût eu à déplorer quelque événement fatal.

Comme il entrait dans sa cour dont la porte était restée ouverte pour son arrivée, il sentit tout son être se contracter à la pensée qu'il allait se trouver en présence de sa femme. Il savait d'avance que tous les reproches et toutes les accusations dont il pourrait l'accabler ne lui apporteraient aucune satisfaction, et il se demandait s'il ne valait pas mieux pour lui poursuivre son chemin jusqu'au Manoir, et là faire venir de Chevandier, et, sans un mot de commentaire ou d'explication, tomber sur lui et prendre une vengeance complète des torts qu'il lui attribuait, tout en servant à M. de Courval s'il se mêlait d'intervenir, un petite dose du même traitement; car après tout, il était l'auteur indirect de toutes ces misères, puisqu'il amenait avec lui dans des maisons humbles et vertueuses des amis élégants et sans principes.

Pendant qu'il hésitait ainsi sur ce qu'il devait faire, la porte de la maison s'ouvrit et Geneviève accourut dans sa fraîche et pure beauté; posant légèrement son pied mignon sur le marche-pied de la voiture, elle approcha son visage rougissant pour lui donner un baiser. Naturellement distante et peu expansive, rien que l'amour profond qu'elle portait à son mari pouvait l'engager à sortir jusqu'à ce point de sa réserve habituelle; mais lui, détournant la tête comme s'il n'eût pas compris son intention, il dit avec rudesse:

--Rentres à la maison à cause de la pluie.

Quelle angoisse déchirant avait traversé son coeur pendant qu'il articulait ces paroles!

Il avait tant d'amour pour sa femme, tant de confiance en elle, et elle était en apparence si engageante, si aimable, si gentille, qu'elle pût être en réalité! Sautant de son siège, il enleva l'attelage de dessus son cheval, le conduisit à l'écurie, et sans vouloir être aidé par un de ses domestiques qui s'empressait autour de lui, il soigna l'animal et le frotta lui-même.

Sentant bien alors que l'explication si redoutée entre lui et sa femme ne pouvait tarder plus longtemps, il entra à la maison. La nappe était mise, le souper sur la table, et Geneviève l'attendait debout. Mais qu'il y avait loin de cette femme pâle et tremblante à la joyeuse créature qui avait bondi tout à l'heure si légèrement au-devant de lui pour lui souhaiter la bienvenue! Rejetant impitoyablement les pantoufles brodées qu'on lui avait apportées (au milieu de l'angoisse que la pauvre Geneviève éprouvait sans pouvoir se rendre compte de ce qui se passait, ce léger acte de son mari lui causa un déchirement de coeur que le travail de son imagination lui rendait encore plus cruel) il s'assit à table, mais ne voulut ni manger ni boire, excepté un grand verre d'eau qu'il avala d'un trait. Puis il repoussa sa chaise.

--Qu'est-ce que tout cela signifie? se demandait pour la vingtième fois la tremblante jeune femme.

Et ses joues devenaient plus pâles et ses lèvres plus blanches, jusqu'à ce qu'enfin elle craignit de se trouver mal.

--C'est la pâleur de la culpabilité! pensait Paul. Ah! l'indigne hypocrite!

--Paul, qu'as-tu? Pourquoi me traiter ainsi?

--D'abord, réponds-moi à une question, femme! Quels visiteurs as-tu eus ici pendant mon absence?

--Pas d'autres que le capitaine de Chevandier, répondit-elle tout interdite.

--Ah! c'est donc vrai? Et tu as l'audace de l'avouer!

Cette véhémence de la part de Paul n'avait certainement pas de raison d'être; car si elle lui avait caché la vérité, il eût été encore plus courroucé contre elle si cela eût pu être possible; mais la colère a-t-elle jamais été logique ou conséquente?

--Combien de fois est-il venu?

--Trois fois.

--C'est-à-dire tous les jours pendant mon absence, excepté aujourd'hui: probablement que la crainte de me rencontrer à mon retour ou celle d'exposer son élégante personne à la pluie l'aura retenu à la maison. O femme indigne et infidèle! Que puis-je penser, que pensai-je en effet d'une épouse qui profite de l'absence de son mari pour passer chaque jour des heures entières en compagnie d'un parfait étranger qui n'a de titres à ses attentions que parce qu'il est jeune, beau et sans principes?

--Oh! sur ma parole la plus sacrée, Paul, je le jurerai sur l'Évangile si tu veux, je ne t'ai jamais offensé, mon mari, ni en pensées ni en paroles. Sans aucune invitation de ma part, le capitaine de Chevandier est venu ici, poussé seulement par un motif de politesse et de courtoisie...

--Silence, tu entends! Penses-tu me donner le change sur tes méfaits aussi aisément que cela? Ah! tu as prouvé que tu n'étais qu'une femme ingrate et infidèle. Bien que tu nous aies rendus, nous et notre maison, un sujet de raillerie dans le village, par ta misérable ignorance de tout ce qu'une femme devrait connaître, je ne t'ai jamais dit un mot de colère, ni ne t'ai regardée froidement pour tout cela. Mais tu as passé le temps que d'autres femme emploient à des travaux utiles et honnêtes, à écouter les paroles mielleuses d'une canaille, à jouer avec l'honneur de ton mari!

--Paul, tu es injuste et cruel.

--Silence! te dis-je. Ne sais-tu pas que demain toutes les misérables commères à la merci desquelles tu t'es exposée si faiblement, si criminellement, nous auront livrés tous les deux au mépris du public. Otes-toi de devant mes yeux!

Elle se leva, et, oppressée par le sentiment d'un mal mortel, elle se traîna hors de la chambre.

L'ennemi le plus acharné qu'aurait jamais en Paul Durand, eût senti tous ses désirs de vengeance pleinement satisfaits s'il eût pu jeter un coup d'oeil dans cette chambre silencieuse et au fond du coeur de celui qui l'occupait, alors qu'il était assis, noyé dans la solitude de son anéantissement. Sa tête brûlante s'inclinait jusque sur ses bras croisés, sans qu'il prit garde à l'ombre du crépuscule qui se faisait plus épaisse, et sans se soucier de son jeûne de toute la journée qu'il n'avait légèrement rompu qu'une fois dans l'heureuse anticipation de partager avecelle, chez lui, le doux repas du soir.

Peu à peu sa première violence fit place à des pensées moins amères et à des sentiments plus humains. Eh! quoi si Geneviève avait erré seulement par inexpérience et faute de réflexion! elle n'était coupable, après tout, que d'avoir simplement permis les visites de de Chevandier, sans les rechercher ni les encourager.

Oui, mais le mal n'en était pas moindre, car il avait, dans sa colère, prononcé des paroles que peu de femmes pourraient aisément oublier ou pardonner; il sentait s'élever au dedans de lui un certain esprit d'opiniâtreté bourrue qui l'empêcherait de faire rien qui ressemblât à des avances, quand même il serait convaincu qu'il l'avait accusée injustement.

Il prévoyait tout: l'éloignement qui allait surgir comme une muraille entr'eux, éloignement que le temps ne ferait que rendre plus profond. Et ils avaient été si heureux ensemble! Il avait connu tant de bonheur parfait dans sa maison depuis qu'elle y était entrée! elle s'était enlacée si étroitement autour de tout son être! Alors, dans la violence de son désespoir, il se mit à pousser des soupirs comme des sanglots.

Le bruit que fait un pas léger traversa sur le plancher; et levant les yeux, il aperçut Geneviève auprès de lui. Elle déposa sur la table la lumière qu'elle portait; même dans le trouble de ce moment, il remarque sa pâleur mortelle, et les cercles livides que les larmes et la souffrance morale avaient déjà laissées autour de ses yeux si doux. Tout-à-coup la conviction lui vint qu'elle était innocente de toute faute volontaire, et avec cette pensée une crainte terrible traversa son esprit, la crainte qu'elle fût venue lui dire qu'elle le laissait, qu'il l'avait insultée, outragée au-delà des limites laissées au pardon. C'étaient justement des femmes douces et paisibles comme elle qui en agissaient ainsi. Et il savait, il sentait que le démon de l'orgueil opiniâtre qui était au-dedans de lui, le tiendrait muet; et que même, dût son coeur se briser, il ne ferait aucun signe et la laisserait partir.

D'une voix douce, elle lui adressa ces paroles:

--Paul, je suis peinée, vraiment peinée, de t'avoir fâché de la sorte. Si j'avais su que tu eusses désapprouvé les visites du capitaine de Chevandier, j'aurais refusé de les recevoir, au risque d'insulter sans provocation un ami de M. de Courval. Écoutes-moi, maintenant, jurer devant Dieu, aussi solennellement que si j'étais sur mon lit de mort,--et elle s'agenouilla à côté de lui, levant avec respect ses yeux purs et pleins d'affection, brillants de tout l'éclat de la vérité,--je jure que je suis innocente d'une seule pensée ou d'une seule parole qui ait pu t'offenser en quelque façon. Bien sûr, tu me pardonneras de t'avoir déplu sans le vouloir?

Transporté à ces mots, Paul l'enleva dans ses bras et la pressa contre son coeur avec passion, ou plutôt avec une énergie convulsive; et la tenant ainsi, il jura dans la profondeur de son âme que jamais de nouveau il ne l'affligerait, ne la contredirait, ni ne douterait de sa fidélité. Cet amour de femme, plus puissant que la colère, le raisonnement ou l'orgueil, avait détruit en un instant l'abîme que la passion et le soupçon avaient creusé entr'eux.

--Ma femme! ma bien chère femme! murmurait-il en même temps que des larmes que sa droite nature d'honnête homme ne rougissait plus de laisser couler, tombaient rapides et abondantes sur la tête soyeuse appuyée contre sa poitrine. Dieu soit béni, de ce que la paix soit revenue! puisse cette première querelle entre nous être la dernière!

Ce fut la dernière en effet; et dans la suite, nul regard de doute ou de colère, ni d'un côté ni de l'autre, ne vint assombrir le cours de leur vie commune.

Le jour suivant, quand le capitaine de Chevandier vint, on lui répondit que madame Durand était trop occupée pour le recevoir. Quand il renouvela ses visites, qu'il eut toujours grand soin d'entreprendre au moment où il savait Durand absent de chez lui, alors qu'il l'avait vu s'éloigner en arrière de sa ferme, il se flattait sans doute d'obtenir une réponse plus favorable; mais elle était toujours la même, jointe à la mortification d'apercevoir Geneviève à l'une de se fenêtres, engagée dans l'importante fonction de soigner ses plantes et ses fleurs.

Il retournait alors sur ses pas en grommelant un juron.

Le lendemain il disait adieu à Alonville pour n'y plus jamais revenir.

Après cela, tout alla tranquillement dans le ménage de Durand. Mais bien qu'une paix parfaite et une inaltérable affection mutuelle y régnassent, il n'y avait pas de changement perceptible dans l'économie domestique de la maison. Toutefois, l'honnête Paul était profondément satisfait et heureux; après tout, c'était bien là le point principal. Le commérage calomnieux répandu par le vieux Dupuis s'éteignit bientôt, faute d'un nouvel aliment. Et Geneviève continua de jouir, avec le même entrain, de l'éclat des jours de soleil, des oiseaux et des fleurs, faisant taire de temps en temps ses goûts par un effort désespéré pour se mettre au soins du ménage.

Bientôt après arriva un gage de la sollicitude pleine d'attentions de madame Chartrand, sous la forme d'un immense paquet, accompagné d'un billet dans lequel cette dame écrivait que, prévoyant le cas où Paul aurait besoin bientôt de nouvelles chemises, elle prenait la liberté de lui en envoyer une douzaine toutes taillées sur un patron de celles qu'elle avait en sa possession: ajoutant que leur confection ne serait qu'un amusement pour sa belle-soeur.

Sans doute, la jeune femme entreprit volontiers la tâche; et quand Paul laissa la maison le matin pour se rendre aux champs, il emporta avec lui l'aimable idée de sa gentille Geneviève, assise à sa petite table, armée d'un dé délicat et d'une paire de ciseaux, ayant devant elle une pile de toile et de coton blanc comme la neige. Mais, hélas! le manque d'habileté plutôt que de bon vouloir, vint frustrer les bonnes intentions de Geneviève. Elle se trouble et se perdit au milieu des goussets, des bandes et des morceaux; et enfin, perdant coeur et courage, elle déposa sa couture sans espoir de réussir jamais. Elle la laissa ainsi et la reprit deux fois, trois fois, durant le cours de cette journée, pour arriver toujours au même résultat.

Pendant qu'elle était assise, ses deux mains reposant négligemment sur ses genoux, tout entière à cette pensée qu'elle échangerait bien volontiers le peu de talents qu'elle avait en broderie pour l'art de mettre en ordre le chaos de bandes blanches qu'elle voyait devant elle, Paul rentra, accablé par la chaleur et la fatigue de son travail sous un soleil brûlant.

Elle saisit vivement, comme par instinct, cette couture qui avait fait si peu de progrès depuis le matin, et jeta la vue sur son mari. Il venait de s'asseoir, et essuyait les larges gouttes de sueur qui perlaient sur son front en feu. Il y avait contraste entre sa fatigue jointe à la chaleur qui l'écrasait et le repos dans lequel elle était au milieu de cette chambre sombre et respirant le frais; et cependant, ainsi entourée de ses aises combien elle se sentait abattue, nonchalante, malheureuse!

--Eh! bien, petite femme, comment va la couture? demanda-t-il avec bonté.

Elle la rejeta de nouveau, et fondant en larmes, elle se mit à sangloter.

--A quoi sert, dit-elle, de feindre plus longtemps? Je n'y entends rien. Paul, Paul, tu as une femme inutile, indigne!

Repoussant l'ouvrage, Paul attira sa femme à lui avec tendresse, en murmurant:

--Le ciel m'est témoin, Geneviève, que tu me rends le séjour de ma maison agréable et heureux. Que peut faire de plus une femme? Ne vas pas te tracasser l'esprit à propos de semblables bagatelles. Ta douceur et ta patience te rendent plus chère à ton mari que si tu étais la meilleure cuisinière et la couturière la plus entendue de la paroisse! Attaches tout cela dans un paquet, et ce soir, nous irons en voiture chez la veuve Lapointe, et nous le lui laisserons. Ce sera une charité que de lui faire gagner quelques sous, et la promenade va te rendre aussi gaie qu'une linotte.

Ils partirent bientôt; et malgré que les commères s'émerveillassent de l'infatuation de Paul à l'égard de sa femme et du profond aveuglement qui l'empêchait de s'apercevoir du peu de services qu'elle lui rendait et de sa parfaite inutilité dans la gouverne de sa maison, elle alla son chemin, plus chérie et plus choyée que jamais.

Un an ne s'était pas écoulé depuis cette époque que la coupe du bonheur de Paul fut remplie jusqu'aux bords par la naissance d'un fils.

Aucun noble portant des titres glorieux et soupirant après un héritier qui portera son nom honoré depuis des siècles, aucun millionnaire désireux d'avoir un fils pour lui transmettre ses immenses richesses, ne se réjouissent plus de la naissance d'un garçon que l'humble paysan Canadien, soit que lui aussi aime à voir son nom obscur mais honnête conservé dans l'avenir, soit qu'il sache que le bras vigoureux d'un fils lui portera assistance dans les travaux des champs, alors que le grand âge rendra ce secours presque indispensable.

Mais, hélas! la joie de Paul, comme tous les rayons du soleil sur cette terre, fut de courte durée; car la santé de Geneviève, toujours frêle et délicate, ne se remit jamais après la naissance de son enfant. Elle devint plus faible de jour en jour; en dépit de l'affection et de la tendresse pleine de sollicitude dont l'entourait Paul, en dépit même des liens de son amour sans bornes pour son mari et son enfant qui la tenaient étroitement attachée à l'un et à l'autre, l'heure du départ arriva; et patiente, résignée, elle exhala doucement la vie entre les bras puissants de son mari qui lui avaient ouvert un asile si sûr et si doux depuis qu'elle avait connu leur protection.

Ah! Paul Durand, alors que vous étiez assis seul et le coeur brisé dans votre chambre, sans que nul autre bruit que le tic-tac monotone de l'horloge du coin ne vint en rompre le silence mystérieux, et que, regardant en arrière, vous vous rappeliez la fatigue et la langueur qu'elle apportait de temps à autre dans ses démarches, et ces teintes rosées qui montaient à ses joues et s'en effaçaient tour à tour sitôt qu'elle entreprenait un effort léger; vous deviniez le secret de ce manque d'énergie dont l'avaient blâmée si souvent les langues des fainéants; et vous remerciez Dieu du fond du coeur de ce que jamais vous ne lui aviez adressé aucun reproche ni aucun mot de raillerie à ce sujet, de ce que jamais vous ne l'aviez poussée à des exercices et à des efforts qui eussent dépassé ses forces.

Peut-être cette pensée était-elle la plus grande consolation de Durand, aussi bien que les caresses dont il entourait son enfant, doué de toute la délicatesse des traits de sa mère, et partageant peut-être, cela était à craindre sa faiblesse de constitution.

Maintenant, dans son isolement, Paul eût désiré volontiers la compagnie de sa soeur; mais cette dame très-digne, fatiguées de ses habits de deuil, avait déjà consenti à les échanger contre des vêtements de noces, et elle devait épouser dans quelques mois un respectable notaire quelque peu avancé en âge, mais ayant une bonne clientèle et un caractère pacifique: deux points sur lesquels madame Chartrand avait pris grand soin de se rassurer avant de donner aucune réponse affirmative.

Ce n'était pas tant parce qu'il craignait le gaspillage et le désordre dans l'administration de sa maison que Paul désirait la présence de sa soeur: il était parfaitement accoutumé à ces deux choses là; mais c'était pour son enfant. Ce tendre petit nourrisson avait besoin de soins plus judicieux que ceux dont pouvaient l'entourer la tendresse capricieuse et la société ignorante de domestiques.

Une fois convaincu qu'il n'y avait plus lieu d'espérer que madame Chartrand viendrait vivre avec lui, il résolut de se remarier.

Ah! quelle honte! s'écriera peut-être quelque lecteur. Comment pouvait-il oublier si vite la jolie jeune femme qui s'était reposée, comme dans un nid, à son foyer et sur son coeur?

Il ne l'oublia pas; et de longues années après, à l'heure solennelle où les dernières scènes de la vie se retiraient de devant ses yeux obscurcis par l'âge, l'espérance de la retrouver dans un monde meilleur absorbait encore tous ses regrets terrestres.

Ce ne fut que par amour pour Geneviève que Paul chercha une mère pour son enfant, et cette pensée seule à l'exclusion de toute autre, le guida dans son second choix.

Sans se soucier de la jeunesse, de la beauté et de la richesse, il passa en revue plusieurs filles aux yeux clairs, aux lèvres roses, qui auraient volontiers accepté sa demande, et en choisit une qui n'avait pas une grande beauté, mais qui était aimable, vertueuse, et déjà considérée dans la paroisse comme une vieille fille; en cela il avait la ferme conviction qu'en autant que la chose serait possible, elle remplacerait auprès de son fils qu'il idolâtrait, la jeune mère que celui-ci avait prématurément perdue.

Le jour qu'il demanda Eulalie Messier en mariage, il lui expliqua franchement les raisons pour lesquelles il se décidait à changer son état, ajoutant qu'il l'estimait et la respectait, et qu'il ferait tous ses efforts pour faire un bon mari; mail il ne lui dit pas un suel mot d'amour. Eulalie fut parfaitement satisfaite, et très reconnaissante envers la Providence et envers Paul; car sans dot et sans attraits personnels elle semblait irrémédiablement condamnée à rester seule, ce qui équivalait, selon elle, à une vie d'isolement et d'un labeur sans fin.

Le second mariage de Paul eut lieu par une brûlante journée de juillet, mois aussi incommode par l'ardeur de la chaleur aux habitants de cette terrede neiges et de glacesque si nous demeurions sous les tropiques.

Plusieurs de nos lecteurs peuvent se rappeler l'inimitable description que nous donne Dickens, dans sonLittle Dorrit, d'une journée de chaleur passée à Marseilles; il représente les pavés comme brûlants, les murs si chauds qu'ils font lever des ampoules, pendant que les piétons se morfondent pour trouver une toute petite lisière d'ombre afin de sauver leur vie en échappant aux rayons étouffants et enflammés du soleil.

C'était exactement une température de ce genre qui régnait à Alonville le jour en question: pas la plus petite ride sur la surface unie et claire de notre magnifique Saint-Laurent qui roulait majestueusement tout près de là, et sur laquelle se reflétaient comme dans un miroir les charmants villages qui sont coquettement assis sur ses bords; pas la plus petite brise agitait les feuilles, l'herbe et les fleurs sauvages qui bordaient la route et dont l'immobilité leur donnait l'air d'être peintes sur la toile. Les prairies nouvellement fauchées ressemblaient au Sahara, les chaumes jaunis renvoyaient les rayons ardents du soleil qui les surplombaient, et les champs étaient tristes et désolés; les plantes, penchées moins par le poids de leurs épis que par l'impitoyable chaleur, paraissaient demander pitié, ainsi que les bêtes-à-cornes et les moutons qui haletaient sous le maigre ombrage des clôtures et des bâtiments ou des quelques arbres éparpillés ça et là sur la ferme. De leur côté, les insectes jubilaient, les mouches et les abeilles bourdonnaient, les cigales et les sauterelles gazouillaient à leur façon, et leur chant monotone remplaçait celui des oiseaux qui restaient muets dans le feuillage flétri.

Bon nombre de voitures dont les chevaux étaient attachés aux nombreux poteaux comme il y en a ordinairement sur la place publique de chaque paroisse, se trouvaient devant l'église du petit et modeste village.

Bientôt les propriétaires de ces voitures sortirent du lieu saint, et après un vif échange de plaisanteries et de folies qui les rendit indifférent, sinon insensibles, à l'étouffante atmosphère, on se dirigea vers la maison du marié, car il ne fallait pas penser à se divertir chez l'épouse puisqu'elle était pauvre.

Paul aurait de beaucoup préféré célébrer son second mariage sans éclat, comme le premier; mais ses amis s'élevèrent si énergiquement et avec tant d'indignation contre un procédé si contraire aux usages de la société, qu'il fut obligé de sacrifier ses goûts aux leurs et de céder aux exigences de la coutume.

Pas n'est besoin de dire que le matin du jour en question, la résidence de Durand avait été mise, de la cave à l'attique, dans un état tout-à-fait brillant et hospitalier. De gros bouquets, disposés dans des verres ou des pots, avaient été placés dans tous les endroits disponibles, et une longue table recouverte d'une nappe de toile du pays était remplie de vaisselle et de verres.

Dès que la joyeuse compagnie fût entrée dans la maison, les femmes se rendirent dans la chambre à coucher pour ôter leurs grands chapeaux de paille et défriper leurs robes d'indienne,1et chacune, à tour de rôle, alla se lisser les cheveux et se regarder dans l'unique miroir, lequel, pour les remercier, leur renvoyait leur ressemblance d'une manière si difforme et si décourageante, que non-seulement cela suffisait pour guérir la vanité cachée qu'aurait pu posséder celle qui s'y regardait, mais encore pour en faire reculer quelques-unes d'épouvante.

Note 1:(retour)Nos lecteurs sont priés de se rappeler que ceci se passait dans l'enfance de notre héros. Depuis lors, il faut convenir que les modes ont fait dans nos campagnes de rapide progrès.

On se passa généreusement les pots de cidre et de bière, ainsi que du sirop de vinaigre,--breuvage rafraîchissant que chaque ménagère canadienne sait faire à la perfection,--et peu d'instants après, au milieu des observations sur la chaleur et les récoltes, on se plaça à l'entour de la table. Après que le curé du village à qui on avait donné la place d'honneur eût récite lebenedicite, on attaqua résolument les plats friands qui se trouvaient devant soi. La table en était vraiment surchargée; c'étaient des volailles, des saucisses, des porcs-frais, des crêpes toutes fumantes, des tartes, du miel, des confitures et des assiettes surchargées de ces fameuses beignes que l'on trouve toujours sur les tables canadiennes. A des distances raisonnables étaient placées des bouteilles de rhum et de vinSherry, ce dernier pour les dames.

Au bout de la table se trouvaient les mariés. Paul paraissait calme et tout-à-fait à son aise, mais rien ne pouvait égaler le superbe aplomb de la mariée qui était assise è sa nouvelle place, aussi tranquille que si elle y eut été depuis les dix dernières années. Ses cheveux, vraiment luisants et abondants, étaient simplement relevés en arrière de ses tempes: on voyait que sa toilette, quoique sans reproches sous le rapport de la propreté, de la décence et du bon goût, avait nécessairement été choisie plutôt pour la durée, et avec le même dédain pour la parure qui distinguait son digne mari. On lisait sur sa figure une expression de franchise, d'honnêteté et de bonne humeur. Elle écoutait avec une impassible tranquillité, et sans rougir ou paraître embarrassée, les plaisanteries et les quolibets que l'on disait sur son compte. Enfin le bel-esprit de la bande, après avoir épuisé, à son intention et sans succès, toutes les flèches de son carquois, déclara à son voisin qu'il aurait plus de plaisir à faire endêver sa grand'mère. L'hilarité et la gaieté générales ne furent aucunement interrompues par sa déconfiture, et les conversations et les chansons continuèrent leur train: l'appétit de chacun était aussi aiguisé que dans les jours les plus froids de l'hiver. A la fin on se leva de table et pendant la confusion occasionnée par le changement de sièges, et tandis que les hommes chargeaient leurs pipes à même leursblagues, Durand fit à sa nouvelle femme un signe qu'elle comprit, car elle se leva aussitôt et le suivit tranquillement à travers un étroit passage qui aboutissait à un escalier conduisant à la partie supérieure de la maison. Quoique le plafond en fût bas, il y régnait comme en bas une air de bien-être. Un bel enfant de deux ans dormait dans un berceau garni d'un drap de grosse toile d'une éclatante blancheur. Penchant légèrement sa grosse main brunie par le soleil sur le front de son enfant, il dit avec un léger tremblement dans la voix:

--Eulalie, mon enfant est sans mère, voulez-vous lui en tenir lieu, voulez-vous?

La femme regarda le petit dormeur sans rien dire: sa figure était très-agréable, et quoique très-jeune, la parfaite régularité de ses traits promettait pour plus tard de la beauté. Réveillé par le toucher de son père, l'enfant ouvrit ses grands yeux qui, ombragés par de longs cils, devinrent plus foncés, et les jeta avec étonnement sur cette figure de femme étrangère penchée sur lui. Durand, un peu surpris et peut-être peiné du silence qu'avait observé sa femme reprit:

--Vous ne m'avez pas répondu, Eulalie! Est-ce que vous ne serez pas une mère pour mon petit garçon?

Une légère rougeur passa sur les joues de la mariée, la première rougeur qu'on eût aperçue de la journée sur sa figure, quoique ce fût le jour de ses noces. Elle s'agenouilla è côté du berceau, et embrassant tendrement l'enfant:

--Oui, dit-elle, que Dieu me fasse la grâce de bien remplir mon devoir envers lui!

Puis ses lèvres furent agitées pendant un instant, soit par une prière ou une promesse silencieuse, et lorsqu'elle se releva ses regards disaient éloquemment à Paul qu'elle était résolue de remplir sa promesse, regards qui, selon lui, la rendaient plus belle que si des roses et des fossettes eussent remplacé sur sa figure les marques des soucis et de la fatigue.

Les nouveaux mariés allèrent rejoindre leurs invités, le père portant son garçon qui, comme de raison, avait été pour l'occasion revêtu de ses plus beaux habits, et madame Durand soutenant avec sérénité ordinaire le nouvel orage de compliments et de railleries qui accueillit son retour. Après que le petit Armand eut été admiré et caressé,--quelques dignes dames étouffaient leurs soupirs pendant qu'elles se murmuraient à voix basse le mot debelle-mèrequi est généralement regardé comme un mauvais présage--il fut remis à la fille qui en avait soin depuis la mort de sa mère, et qui était à la porte, se renfrognant chaque fois que quelqu'un touchait à son nourrisson: car ce jour-là jour de joie pour tout le monde, son humeur était plus aigri qu'à l'ordinaire, non pas tant par les divertissements que par la circonstance particulière qui leur avait donné naissance.

Ainsi se passait le temps. Le soleil brûlait de plus en plus, et un des invités disait en forme de reproche que la grande rivière ne leur enverrait seulement pas une bouffée d'air pour dissiper les flocons de fumée qui sortaient de leurs pipes. Malgré cela, on continua à manger, boire, fumer, chanter et danser. Danser par une pareille chaleur était une espèce de suicide presqu'incroyable. Tout le monde était enchanté cependant, et la gaieté générale ne se ralentit pas un seul instant. Malgré que le Médecin du village, jeune homme non marié, fût, avec son frère, Notaire de Montréal, encore garçon, tous deux amusants et agréables, au nombre des invités, plus d'une poitrine féminine se souleva en soupirs par le regret que la nouvelle mariée, bien que ses traits n'eussent rien que de très-simple et malgré le titre de «vieille fille» dont on la qualifiait en arrière, eût pu s'assurer le meilleur parti d'Alonville.

Les noces durèrent une semaine, un jour chez un des parents des nouveaux mariés le lendemain chez un autre. Enfin, quand tout le monde fut bien rassasié de plaisirs, les choses reprirent leur routine ordinaire, et il s'établit dans le ménage de Durand une tranquillité parfaite.

Eulalie était si singulièrement taciturne et tellement à ses affaires, qu'il n'y avait aucun risque qu'elle fit oublier à Paul sa première femme: elle pouvait passer des heures entières avec son mari sans dire un seul mot, ou sans l'encourager à parler. Mais en revanche, elle était une ménagère bien rare, et sous ses soins la laiterie, la basse-cour et le jardin prospéraient aussi bien que sous ceux de la digne mère de Paul elle-même.

Mais le coeur de l'homme est difficile à contenter. Que de fois Paul, au milieu de la satisfaction, de la propreté et de la prospérité qui l'entouraient, se reporta avec envie et le coeur brisé par la douleur au temps de bouleversement que l'amour et la société de la femme bien-aimée qu'il avait perdue si jeune avait converti en un temps de bonheur!

Il reconnaissait cependant le vrai mérite, les rares et excellentes qualités de la seconde madame Durand, et elle, ne lisant jamais dans les replis de son coeur, s'assura qu'il était un des meilleurs et des plus dévoués maris. Elle aima de suite le petit Armand de toute la force de son âme, et quoique, naturellement, elle ne fît jamais voir ses sentiments intimes, elle le caressa et le choya avec tout le dévouement dont une bonne mère est capable.

Le temps arriva où elle eut un second enfant à dorloter; mais lorsqu'elle eut rendu Durand père d'un gros et robuste garçon, elle ne fit pas de distinction entre les enfants, et le petit Paul, n'eut pas de plus que son frère Armand une parcelle de son affection et de ses soins vigilants.

Tout naturellement cette naissance fut un puissant trait-d'union entre le mar et la femme, et il commençait à ressentir pour elle plus d'intérêt, un désir plus inquiet pour sa santé et pour son bonheur qu'il n'en avait éprouvé jusque-là, lorsque l'inexorable mort vint de nouveau et lui enleva sa seconde femme, juste au moment où il commençait à se sentir sincèrement attaché à elle. Une fièvre maligne qu'elle contracta dans la froide et pluvieuse saison d'automne suffit pour briser cette active et forte constitution pleine de santé et d'énergie, et le corps de la deuxième femme fut déposé auprès de celui de la première, deux courtes années après qu'elle l'eût remplacée comme épouse.

Le jour de l'enterrement, pendant que Paul était assis avec ses habits de deuil et qu'il pensait qu'il était à présent chargé du fardeau de deux enfants sans appui au lieu d'un, tandis que lui, il était plus seul que jamais, il prit en lui-même la résolution de ne plus se hasarder dans le mariage, mais quelque chose qu'il arrivât, d'essayer à combattre seul et sans compagne les combats de la vie.

Cependant, la destinée lui tenait une compensation en réserve.

Quelques mois plus tard Henri Ratelle, le mari de sa soeur, paya la dette de la nature, tendrement soigné jusqu'au dernier jour par sa femme. La nouvelle veuve écrivit laconiquement à son frère «Paul, me veux-tu?» à quoi il répliqua brièvement «Oui, sans délai,» et elle vint.

--Vois-tu, frère, lui dit-elle en arrivant, il était écrit que nous vivrions ensemble. Tous deux, nous nous sommes mariés deux fois, presque, parait-il, pour éluder cette destinée, mais cela devait être. Si tu es satisfait, je le suis!

Paul l'était amplement, et il lui donna pleine autorité de conduire son ménage. Elle se montra digne de la confiance qu'il reposait en elle, surtout dans les soins judicieux qu'elle portait aux petits garçons de son frère. Son union n'avait jamais été consacrée par la maternité, et sa bonne nature s'émouvait de compassion sur les deux enfants confiés à ses soins, comme s'ils avaient été les siens propres.

Ceux-ci différaient autant par leurs manières et leurs penchants que par leurs caractères physiques, et pendant qu'Armand avait la fragile et sensitive beauté de sa mère te qu'il était paisible et tranquille, Paul possédait la mâle vigueur de son père et il était en outre turbulent et étourdi.

Durand et sa soeur les traitaient avec une parfaite égalité, et si parfois Paul se sentait ému à la forte ressemblance qui existait entre son fils aîné et sa jeune et jolie mère, comme son coeur s'était autrefois épris pour sa première femme adorée, il ne laissa jamais percer aucun sentiment de préférence.

Paul Durand, toujours industrieux et prospère, était devenu un homme riche. Il possédait des fermes et des terres dans plus d'une localité, et il lui paraissait nécessaire pour l'éducation de ses garçons de les envoyer au collège. Il n'était pas avare, et pouvait-il faire mieux que de dépenser pour eux les sommes considérables qui s'étaient accumulées dans son coffre-fort malgré ses nombreuses dépenses?

Il mit donc les deux garçons au collège; ils y entrèrent remarquablement bien vêtus, eu égard aux goûts simples du temps, mais aujourd'hui il est probable que la jeunesse actuelle se révolterait de dédain à la vue d'habillements semblables.

Pour son âge, Armand était grand et fluet; pour le sien, Paul était très-développé en grandeur et en force. Pendant quelques années les deux garçons avaient été confiés aux soins efficaces du maître d'école du village, du moins il les avait de bonne foie et de son mieux fait partir dans le chemin épineux de l'instruction.

Ce fut dans le mois de septembre, après les vacances d'été, et le jour même de l'ouverture des classes, qu'ils passèrent le portail du vieux Collège de Montréal2. Durand Les accompagna, et après une courte conversation avec le Directeur de l'institution, le père et les fils se trouvèrent seuls dans le parloir.

Note 2:(retour)Cet établissement a été depuis loué au Gouvernement Impérial, comme casernes, par les Messieurs du Séminaire.

Paul promena ses regards tout autour de lui, depuis le plafond bas tout noirci par le temps jusqu'aux fenêtres à petits carreaux, veuves de rideaux. Armand avait les yeux attentivement fixés sur son père qui, au moment de se séparer, leur donnait des conseils et des encouragements. Enfin, on se distribua les dernières poignées de main, et au moment où Durand sortait du parloir le portier entrait: c'était un individu tout-à-fait insociable, sans avoir cependant un mauvais naturel. Au regard renfrogné et curieux de cet homme, Paul répondit par un regard de défi, et murmura à son frère:

--Je hais déjà ce portier-là, autant que du poison!

Comme les classe n'étaient pas formées, il n'y eut point de leçons ce jour-là ce qui permit aux nouveaux arrivants de faire connaissance avec leur future demeure et leurs nouveaux camarades.

Paul employa bien son temps, car à la fin de cette première journée il avait déjà battu trois de ses camarades, juré une éternelle amitié à un autre, et invité un cinquième à aller passer les vacances chez son père à Alonville; de plus il avait vendu, à un prix exorbitant, deux couteaux et un portefeuille de poche à de jeunes garçons qui, grâce à la générosité avec laquelle leurs parents avaient rempli leur bourse, étaient en mesure de se passer le luxe de payer bien cher des articles dont ils n'avaient nul besoin.

Armand, de son côté, n'avait encore fait aucune avance d'amitié, et à cause de cela quelques-uns de ses compagnons l'avaient, avant la fin de vingt-quatre heures, décoré du titre deDemoiselleArmand. Il est impossible de dire ce qui leur avait suggéré de lui donner ce nom appliqué avec l'intention d'en faire un grand mépris, ou de ses manières seules, tranquilles et réservées, ou de la délicate beauté de ses traits et de son teint; dans tous les cas, cette qualification fut promptement et universellement adoptée, au grand déplaisir de Paul.

Quelques semaines plus tard, un jour de congé que les deux frères étaient assis ensemble dans une salle donnant sur la cour de récréation, tout entourée d'une belle rangée de peupliers, leur attention fut attirée par la voix de deux écoliers qui étaient venus s'arrêter un instant près de la fenêtre où ils se trouvaient sans se douter qu'il y eût quelqu'un.

--Oui, c'est un bon couteau, dit l'un, mais je l'ai payé un bon prix! je l'ai acheté d'un des Durand.

--Je suppose que tu l'as eu du bruyant tapageur aux gros os? dit l'autre.

--Le plus jeune ne paraît pas avoir en effet l'esprit du commerce.

--Je crois que le plus jeune est un vrai Jocrisse, un lâche, capable de se sauver devant une souris!

--Viens-t-en, nous ne connaissons pas encore son courage, nous ne l'avons pas encore vu mis à l'épreuve: mais il y a chez lui un air de noblesse qu'on ne rencontre pas chez son gros rustaud de frère. As-tu remarqué ses petites mains et ses petits pieds, ses traits réguliers, sa belle taille mince et gracieuse?

En entendant ces paroles, Paul fronça les sourcils, mais ne fit aucune observation; seulement, il se pencha en avant pour voir ceux qui parlaient ainsi: Armand en fit autant. C'étaient, le premier un grand et élégant garçon de dix-sept ans du nom de Victor de Montenay, l'autre appelé Rodolphe Belfond, le propriétaire du couteau, jeune homme à figure basanée, à stature compacte et carrée, un peu plus jeune.

--Ne parles pas aussi légèrement, de Montenay! dit avec colère Belfond. Que peut faire un garçon avec une figure aussi jolie te des mains aussi petites que celles d'une fille?

--Il vaut autant demander à quoi sert au beau cheval de course d'avoir des jambes fines et gracieuses et des formes élégantes, plutôt que la lourde taille et les mouvements du cheval de trait?

--Je ne vois pas à quoi tu en veux venir, répondit Belfond. Je suppose qu'à tes yeux un camarade ne peut pas avoir une taille décente et être d'une certaine grosseur sans que tu le compares à un cheval de trait, simplement parce que tu te trouves toi-même dans la catégorie des fluets!

--Bien, mon cher Rodolphe, je suis à la fois fier et heureux de posséder cette délicatesse de formes sur laquelle tu reposes si peu d'importance. Si l'on mettait dans le plateau d'une balance une fortune et les bons points de ma personne dans l'autre je n'hésiterais aucunement à choisir ce dernier, car tu le sais, la fortune peut nous arriver un jour ou l'autre comme incident et se fondre aussi vite, mais l'argent ne peut changer de grosses mains calleuses et rouges et de gros pieds carrés en des mains et des pieds, par exemple.. pourquoi ne le dirais-je pas?... comme les miens!

--Vraiment, de Montenay, si tu n'es pas fou, tu es un freluquet et un faquin, ce qui ne vaut guère mieux. De quelle utilité te serait la petitesse aristocratique de tes extrémités, comme les médecins appellent cela, pour te battre à coups de poings, pour ramer ou faire quelque chose d'utile?

--Ça servirait du moins mon cher Rodolphe, à faire distinguer le capitaine de l'équipage, l'officier du soldat!

--Je vais te dire, Victor de Montenay, ce qui en est: je t'étendrais raide à terre en une seconde si je ne savais pas que ma famille est aussi bonne et aussi ancienne que la tienne, et que tu ne fais qu'un innocent de toi-même en voulant rire à mes dépens.

--Mon cher ami, si tu veux croire que mes remarques te sont personnelles, je te trouverai la tête éventée à proportion de la grosseur de tes mains. Viens, pour te mettre de bonne humeur avec tes amis et avec toi-même, nous allons faire une partie defoot ball.

--Ils nous ont tapés tous les deux assez rudement! murmura Paul entre ses dents en s'adressant à son frère. Toi un lâche, moi un gros rustaud! J'espère que je serai encore capable d'en payer au moins un des deux.

Il était évident, par le ton avec lequel il prononça le mot «un», qu'il pensait à ne redresser que les torts qui lui étaient personnels; mais son frère, sans paraître remarquer cette mesquine réserve, lui dit tranquillement:

--Nous ne devions pas nous attendre à autre chose. Ceux qui écoutent entendent rarement parler d'eux en bien.

--Tu es un fou plein de scrupules! répondit brusquement l'autre. Je crois que tu n'as pas plus de bon sens que ce stupide idiot qui a si bonne opinion de sa personne. Je voudrais bien avoir une chance de le frotter un peu!

La discussion entre les deux frères fut arrêtée par la bruyante arrivée d'une demi-douzaine de leurs camarades, et Armand s'apercevant que son frère continuait à être d'une humeur bourrue, s'amusa à examiner une pile de livres de classe neufs que se trouvaient devant lui. L'incident en resta là.

Les classe régulières commencèrent enfin. Armand n'eut pas à se plaindre de ses devoirs et de ses leçons, car il s'acquitta de ses tâches avec une facilité et une exactitude telles que ses maîtres lui en firent les plus grands éloges. Malheureusement, quelques-uns de ses compagnons conçurent de l'envie sur ses succès, et son naturel froid et réservé ne lui attira guère d'amis. Son impopularité augmenta tous les jours, et sans la moindre provocation de sa part, les épithètes deDemoiselleArmand, de lâche, pleuvaient sur lui. Le pauvre garçon était d'une telle sensibilité que sa position était devenue intolérable, et il prit plusieurs fois la résolution d'écrire à son père pour lui demander et même le prier de le retirer du collège.

Une après-midi qu'il était tranquillement à regarder jouer les autres, plusieurs de ses bourreaux se rassemblèrent autour de lui et se mirent à le persécuter. L, un pira, d'un air moqueur,DemoiselleArmand d'aller prendre part à leurs jeux. Un autre s'y opposa, de peur que cela gâtât la beauté de ses mains blanches et douces, qui n'étaient tout au plus capables que de tenir les cordons des tabliers de sa maman.

Ce trait d'esprit fut accueilli par les éclats de rires et les applaudissements de la troupe, et l'hilarité augmenta lorsqu'un troisième ajouta qu'il était tout étonné de ce quemademoiselleDurand sortit sans se munir d'un grand chapeau de paille pour ne pas se griller et serousselerle teint. La respiration d'Armand devenait plus vive. Il était écrasé sous les impitoyables sarcasmes de ses persécuteurs, tant étaient grandes les souffrances qu'endurait cette âme sensible et élevée qui craignait par-dessus tout le ridicule. Ses joues devinrent pâles comme la mort, et d'un air qui paraissait autant implorer que se désespérer, il regarda tout autour de lui. Hélas! il ne put voir sur leur contenance qui ne respirait que la joie et les tours, aucun ralentissement aux tourments qu'ils lui faisaient souffrir, aucune compensation à ses douleurs. Sentent toute l'injustice d'une persécution si peu méritée de sa part, l'enfant éclata en sanglots. A la vue d'une pareille émotion si inattendue, quelques-uns s'arrêtèrent tandis que les autres ne firent que redoubler leurs persécutions.

--Ah!elleva se trouver faible! vite, des sels! dit l'un.

--Un mouchoir de poche pour essuyer ses larmes! dit un autre.

A ce moment l'élégant du Montenay qui rôdait par là avec Rodolphe Belfond, son intime ami, se joignit au groupe.

--Allons donc! qu'a doncMademoiselleArmand! demanda-t-il.

Armand releva tout-à-coup la vue comme un cerf aux abois, et son regard tomba sur le dernier interlocuteur qui se trouvait devant lui. Croyant, dans la confusion du moment, que Rodolphe était depuis le commencement parmi ses persécuteurs, et cédant à l'insatiable désir de vengeance qui depuis quelques instants bouillonnait dans sa poitrine, il s'élança avec la force et la rage d'un tigre sur son ennemi et le terrassa: ils tombèrent tous les deux. Il roula dessus et dessous son antagoniste, et sans s'occuper des coups qui tombaient sur lui dru comme grêle, il ne lâcha pas prise un seul instant.

Lorsqu'on l'arracha de force de sur son adversaire, un épais brouillard obscurcissait la vue de celui-ci, ses oreilles tintaient et n'entendaient plus, et dans le délire de la colère il n'avait de conscience que pour la vengeance.

--Vraiment, Durand, tu es un véritable démon! tu l'as presqu'étranglé, dit un de la bande pendant qu'il aidait Belfond à se relever.

Celui-ci offrait en effet un spectacle alarmant! il avait la face et les lèvres tachées de sang livides de cette strangulation partielle.

Confus en quelque sorte de cette fureur désespérée, Armand porta machinalement la main à sa figure et la retira tachée de sang. Il se dirigea sans dire un mot vers une cuve d'eau qui se trouvait sous la gouttière d'une dalle et commença à faire disparaître de sa personne les traces du combat.

--Eh! bien, mes amis, je crois qu'après ce qui vient d'arriver vous ne serez plus tenté de l'appelerMademoiselleArmand! dit de Montenay en s'adressant au cercle des élèves qui étaient là tranquilles, tout stupéfaits de la rapidité électrique et de la fureur avec lesquelles le garçon mince et délicat qu'ils avaient si impitoyablement tourmenté s'était jeté sur un gaillard qui le surpassait de beaucoup en grandeur et en force.

Personne ne répondit à son interpellation, puis s'adressant à Belfond:

--La meilleure chose que tu puisses faire maintenant, lui dit-il, c'est de suivre l'exemple de ton ci-devant ennemi qui, en vérité, a prouvé qu'il est digne de toi; vas te donner un bon lavage, ça te rafraîchira en même temps que ça te donnera meilleure mine.

Belfond se disposa avec bonne grâce à suivre ce conseil et partit en chancelant, mais en évitant la direction qu'Armand avait prise. Celui-ci était encore à ses ablutions, lorsqu'apercevant un ombrage dans les rayons du soleil, il leva la vue et vit près de lui de Montenay qui lui dit:

--Sais-tu, Armand, que tu es héroïque?

--Brutal, veux-tu dire?

--Par su tout: peut-être que si c'eût été ton grand frère qui eût été à ta place, j'aurais trouvé quelque chose de brutal dans cette ténacité debull-dogavec laquelle tu étouffais ton ennemi; mais chez un garçon de ta charpente et de ta force, c'est du courage et dupluckau suprême degré. Donne-moi ta main!

Cependant, Armand avait toujours entretenu un profond sentiment d'admiration enfantine pour le be et jeune aristocrate qui, toujours habillé avec un soin scrupuleux et élégant, quoique souvent insolent dans ses manières, spirituel et piquant dans ses remarques, appartenait à une classe de personnes avec laquelle, lui enfant de la campagne, n'était jamais venu en contact. Il l'avait toujours regardé comme devant être, sous n'importe quelle circonstance, quelque chose d'au-dessus de son intimité. Aussi, en l'apercevant à ses côtés lui faisant des louanges et lui offrant la main de l'amitié, il sentit son coeur battre de palisir et d'orgueil. Il tendit toutefois sa main avec réserve, et sans trahir le sentiment qu'il éprouvait en disant:

--Mais je croyais que Rodolphe Belfond était un de tes amis!

--Et il l'est en effet, dit de Montenay en s'asseyant sur le bord de la cuve pendant qu'Armand s'essuyait la figure et les mains avec son mouchoir. Oui c'est vrai, il est un de mes amis, il est même de mes petits parents, mais cela n'est pas une raison pour que je me batte pour lui. Malgré qu'il passe la moitié de ses vacances chez moi, et moi l'autre moitié chez lui, cela ne m'a pas empêché d'être content de le voir rosser par un jeune homme comme toi. Il se vante tant de ses os et de ses muscles, de sa force et de ses nerfs, qu'une leçon comme celle que tu viens de lui donner lui sera, je pense, salutaire.

Si Armand avait été plus vieux, avait eu plus d'expérience des intrigues de la vie, il aurait peut-être conçu des soupçons sur la sincérité de l'amitié que Victor paraissait étendre à ses amis; mais ébloui par une excusable vanité, il écouta son camarade en toute confiance, comme un oracle.

--Ah! ça, quel est ton nom? Armand! un nom qui s'accorde certainement avec ton extérieur. Si tu avais eu la force, la taille, les bons points d'unboxeur, je n'aurais éprouvé aucun intérêt de te voir sortir de la bataille d'une aussi belle manière; mais je dois le dire, j'étais content de te voir avec ton visage efféminé, donner une volée à ce lourdaud que j'appelle mon ami, qui m'a battu moi-même plus d'une fois. Ne rougis pas et ne prends pas cet air de mécontentement lorsque je parle de ta jolie figure, tu en seras bien fier lorsque tu connaîtras un peu plus la vie: oui, aussi fier que je le suis de la mienne!

Et il se pencha pour se mirer dans l'eau de la cuve.

--Tous ces imbéciles, continua-t-il, mon bon ami y compris, savent-ils de quel poids est dans le monde la beauté, soit chez la femme, soit chez l'homme, tant qu'elle dure?

Armand, qui trouvait que son jeune et philosophe ami devenait un peu trop profond pour lui, s'empressa de répliquer qu'il aimerait mieux être privé de cette beauté incertaine qui lui attirait les moqueries et la persécution de ses camarades.

--Il n'est pas éloigné, maître Armand, le jour où tu penseras autrement, où tu estimera le prestige qu'elle te gagnera bien plus que le respect étonnant que tu as acquis aujourd'hui de tes condisciples de collège par ton courage.

Tout en parlant de la sorte, notre jeune et précoce orateur se pencha encore plus sur l'eau et il regarda d'un air plus pensif la belle figure classique que le miroir lui renvoyait. Sous le rapport des connaissances Armand Durand était bien en arrière de lui, car celui-ci avait lu des romans et y avait puisé des connaissances dont il pouvait fort bien se passer.

Sortant tout-à-coup de sa préoccupation, il lui demanda:

--Quel tour t'avait donc fait mon gros lourdaud d'ami pour que tu l'aies Si subitement choisi, tandis que plusieurs de ces oursons te tourmentaient depuis si longtemps? Comme tu parias étonné!

Lorsqu'Armand apprit que le furieux assaut qu'il avait commis sur Belfond avait été comparativement sans provocation, il en conçut un extrême chagrin, et il se raffermit dans la conviction que la partie qu'il avait jouée était tout autre chose que de l'héroïsme. Cependant, la pensée que l'objet de sa secrète et enfantine admiration avait daigné l'honorer de son amitié, fit bientôt disparaître cette peine.

Plus tard sans la journée, comme les écoliers se mettaient en rangs pour se rendre au réfectoire, il se trouva en contact avec son adversaire du matin.

--Dis donc, Durand, lui souffla celui-ci avec fureur en lui montrant son oeil poché et noirci, je pense que tu es bien fier de ton exploit, mais il me faut ma revanche. Ça te plairait-il d'avoir une autre prise demain matin dans la cour de récréation?

--Franchement, non! répondit honnêtement Armand.

--Et pourquoi pas?

--Parce que tu es beaucoup plus gros et plus fort que moi, et que je me ferais battre.

--Mais, dis-donc, Durand, tu l'as culbuté ce matin comme une quille, tu pourrais bien lui en faire encore autant, dit un autre qui avait le goût des gifles.

Armand secoua la tête.

--J'ai pu le faire une fois, dit-il, mais je ne serais plus capable de le faire une seconde fois! D'ailleurs, Belfond, je suis fâché d'avoir sauté sut toi comme je l'ai fait ce matin, sans provocation suffisante. Je voulais attaquer un de ceux qui me maltraitaient depuis si longtemps.

--Durand, tu es aussi honnête que courageux. Donnons-nous la main!

Et pour la seconde fois ce jour-là, on offrit à Armand la main de l'amitié.

Depuis ce moment une intimité aussi agréable pour Armand qu'utile pour Victor s'établit entre les deux camarades. Armand, dans la simple et honnête admiration qu'il éprouvait pour l'aristocratique héritier des de Montenay et la gratitude qu'il ressentait de ce qu'il avait été élevé au rang de ses amis, croyait qu'il n'y avait pas de sacrifice trop grand à offrir sur l'autel de l'amitié. Il se trouvait donc heureux lorsqu'il pouvait pendant les récréation lui copier ses thèmes et ses versions latines, ou bien encore lui offrir la plus grande partie de sa part du panier toujours bien rempli que son frère te lui recevait souvent de la maison paternelle. De Montenay, non-seulement acceptait volontiers cet hommage, mais il laissait voir une préférence visible pour la compagnie de celui qui le lui offrait, car, outre que sa vanité éprouvait une grande satisfaction de l'encens qui lui était si naïvement offert, il trouvait un certain charme à la conversation pleine de délicatesse et aux sentiments élevés que possédait son jeune ami: raffinement dû en grande partie à l'innocence enfantine de son caractère, innocence si marquée qu'heureusement pour eux deux, de Montenay ne s'était pas encore soucié de troubler.

Depuis lors, l'intimité entre Victor et Rodolphe avait presqu'entièrement cessé; mais comme elle était due autant à de fréquentes relations entre leurs familles qu'à une préférence mutuelle, ils ne s'aperçurent pas de son interruption.

Les jours se succédèrent et se passèrent ainsi d'une manière assez agréable et sans offrir d'autres incidents que ceux des devoirs et des amusements particuliers à la vie d'écolier, jusqu'à l'heureux temps des vacances toujours si vivement attendu par les maîtres et les élèves.

Par une belle matinée du mois de juillet, les deux jeunes Durand sautèrent avec ravissement dans la charrette qui les avaient transportés à leur demeure. Avec quelle joie ils sortirent boîtes, sacs et paquets, sans s'occuper des accidents et avaries avec quelle surabondante affection ils embrassèrent la tante Françoise et donnèrent encore et encore des poignées de main à leur père qui, droit devant eux, les regardait faire avec un légitime sentiment d'orgueil qu'il essayait inutilement de cacher! Et puis, quel déluge de questions sur les favoris de la basse-cour, certains arbres fruitiers ou les carrés du jardin pour lesquels ils avaient plus d'attrait parce qu'ils leur appartenaient, tout cela entremêlé d'anecdotes sur leurs camarades, la vie d'écolier et leurs maîtres. Bref, il y avait bien des mois que les murs de la maison n'avaient entendu un pareil caquetage, un semblable carillon d'éclats de rires et de couplets de chanson.

Comme de raison, leur retour à la maison fut célébré par une série de fêtes: les fruits, la crème, les oeufs et le beurre frais, les gâteaux et les confitures étaient pour eux un charmant contraste avec la nourriture plus simple du collège. Jamais on ne vit d'enfants plus choyés et fêtés, de parent plus empressés à les choyer et fêter que ne le furent Paul Durand et sa soeur.

Par une après-midi d'étouffante chaleur que les jouvenceaux étaient sous le berceau à se préparer des lignes pour une excursion de pêche qui avait été projetée, et que madame Ratelle était à raccommoder leurs nombreux vêtements, Durand vint les trouver. A la question «quelles nouvelles» qu'on lui fit en souriant, il répondit:

--Je viens de voir M. de Courval. Il partait pour Montréal, dans l'intention de revenir bientôt avec sa famille.

La famille en question ne se composait pas d'une épouse et d'enfants,--car M. de Courval, comme nous l'avons dit était garçon,--mais d'une soeur qui était veuve et de sa fille. A la mort de son beau-frère, Jules de Beauvoir, survenue quelques années auparavant, et qui les avaient laissées dans des circonstances pleines d'embarras, M. de Courval les avaient emmenées de Québec pour conduire son ménage de garçon.

--Comment se porte M. de Courval? avait demandé la tante Ratelle.

--Très-bien, et il s'est informé avec bonté de nos garçons. Il dit qu'il a l'intention de les faire mander bientôt au Manoir, montrer quelques-uns de leurs exploits, et qu'il faut qu'il les voie de temps en temps pendant leurs vacances.

Paul et Armand ne se montrèrent pas très-fiers de cette nouvelle. Ils avaient déjà assez de ressources pour s'amuser à leur goût, et ils n'en désiraient pas d'autres. Madame Ratelle fut celle des intéressés qui apprit la chose avec le plus de plaisir, car son désir intime était de voir ses neveux se mêler à une société plus aristocratique que celle où son sort l'avait jetée elle-même.

Quelque temps après arriva une lettre qui invitait les deux frères à aller au Manoir, les informant en même temps qu'ils y rencontreraient quelques-uns de leurs camarades de collège.

Si Paul y pensa seulement, ce fut plutôt de plaisir qu'autrement. Mais Armand eut la chair de poule à la seule idée de se trouver au milieu d'étrangers, et il fallut que par quelques paroles un peu vives la tante Ratelle le forçât d'accompagner son frère. Comme il mit un peu de mauvaise volonté à faire sa toilette et qu'il prit un pas nonchalant pour se rendre à la maison, ils arrivèrent chez M. de Courval après l'heure fixée, et lorsqu'ils furent introduits dans le salon, le domestique leur apprit que le seigneur et ses jeunes invités étaient à se promener dans le jardin, mais qu'il serait bientôt de retour. Profitant de ces quelques instants de répit, Armand alla s'asseoir dans un coin, tandis que Paul se mit à rôder à loisir dans la chambre pour en examiner l'ameublement. Quel contraste entre cet appartement avec ses rideaux de damas et de dentelles, ses miroirs, ses innombrables colifichets dont les noms et l'usage étaient des énigmes pour eux et «le plus bel appartement» de leur demeure, simple mais propre, avec son plancher sans tapis, recouvert seulement par quelques catalognes, (fruit de l'industrie de la tante Ratelle), avec ses petits rideaux de bazin blanc, ses chaises empaillées et ses fauteuils de bois n'ayant pour tout ornement que quelques images de saints aux couleurs vives, et quelques petites statues de plâtre aussi invraisemblables les unes que les autres! Plus Armand regardait la richesse et l'élégance étalées devant lui, plus il sentait la grande distance qui devait le séparer de ceux à qui elles appartenaient, et plus il redoutait de se Trouver avec eux.

Une porte, située au bout de la chambre, s'ouvrit tout-à-coup et si soudainement qu'Armand en fit un soubresaut: une jeune fille de quatorze ou quinze ans à la taille délicate et vêtu avec élégance, entra. En apercevant ces jeunes étrangers elle ni fit paraître aucune surprise, mais après les avoir examinés à loisir, elle leur demanda s'ils désiraient voir M. de Courval?

Armand ne répondit pas, mais Paul répliqua brusquement:

--Je pense que oui, puisqu'il nous a invités è venir ici! Je m'appelle Paul Durand, et je vous présente mon frère Armand.

Les grands yeux de la jeune fille lancèrent sur eux un regard sous lequel Armand devint écarlate, et cette fois, elle leur parla plus doucement:

--Mon oncle va venir dans quelques instants, dit-elle, et il sera enchanté de vous voir.

Au moment où elle sortait, Paul grommela:

--Elle est assez jolie, mais je haïs les filles! elles ont si peu de sens commue et sont si remplies d'affectation!

Armand soutint de son côté que du moins il n'y avait rien de déplaisant dans l'échantillon du sexe que son frère venait de condamner d'une manière si sommaire.

--Les voilà! ajouta-t-il en entendant par la fenêtre ouverte le bruit des rires et des voix qui se rapprochaient.

Ils entrèrent. M. de Courval qui venait le premier leur présenta la main avec bienveillance.

--Vous allez, leur dit-il, rencontrer ici quelques-uns de vos amis; il y en deux ou trois du même collège que vous.

Lorsqu'Armand, en jetant un regard autour de lui, vit que tout le groupe de jeunes gens qui entourait M. de Courval avait les yeux fixés sur lui et son frère, il devint presque nerveux; mais ses esprits troublés se rassurèrent presqu'aussitôt en apercevant Victor de Montenay au milieu d'eux. Il s'avança vers lui d'un pas timide mais empressé, et tendit la main à son affectionné et tendre ami de collège; mais celui-ci, feignant ne pas s'apercevoir de son mouvement, fit un petit salut et lui dit:

--Comment vas-tu Durand?

Puis il lui tourna le dos.

Il est impossible de décrire ce qu'Armand éprouva en ce moment. La honte et la mortification l'assaillirent et ses sentiments blessés le torturèrent tout à la fois: il sentit son embarras augmenter lorsqu'il les regards de curiosité de tous ces étrangers fixés sur lui. Tout-à-coup une voix agréable et familière fit entendre ces mots:

--Comment vas-tu Armand? Je suis enchanté de te voir.

Et Rodolphe Belfond saisit et secoua énergiquement cette main que de Montenay avait dédaignée.

Cette franche amitié de la part de Rodolphe fut un baume adoucissant sur la première leçon de la vie du monde qu'il venait de recevoir.

Quelques instants après que de Montenay eût dédaigneusement tourné le dos à son ami de collège, il s'approcha de la jeune demoiselle qui avait abordé les deux frères quelques minutes auparavant: c'était Gertrude de Beauvoir, la nièce de M. de Courval. Armand la voyait pour la première fois. Victor se pencha pour lui glisser dans l'oreille quelques mots d'amitié ou de flatterie, à quoi elle, aussi fantasque et capricieuse que belle, pour toute réponse se détourna de lui avec pétulance et jeta par la fenêtre une branche d'héliotrope qu'il lui avait donnée quelques instants auparavant.

La musique, les danses-rondes, les promenades furent mises en réquisition pour divertir nos invités qui tous passèrent agréablement la veillée, à l'exception peut-être de notre héros. Paul lui-même, ayant rencontré un couple de gaillards de sa trempe qui haïssaient la conversation, les filles, la musique et toute sorte de vilaines choses semblables, et qui ne se souciaient de rien autre chose que defoot-ball, de promenades en chaloupe, de la pêche, Paul, disons-nous, s'était passablement amusé. Seul Armand, qui était trop gêné, trop réservé et trop mal à son aise pour faire des avances, et souffrant encore de la vive blessure que de Montenay avait infligée aux sentiments délicats de son coeur, comptait les heures et soupirait pour la fin.

Quoiqu'obligeant, M. de Courval n'était pas un hôte bien attentif, et sa soeur, madame de Beauvoir, qui, couverte de soie et de dentelles, était restée languissamment étendue sur le canapé la plus grande partie de la soirée, se montrait encore plus indifférente que lui. Armand, se voyant seul et négligé, s'esquiva du salon où il ne paraissait pas être à as place, et se rendit sur le balcon. La lune éclairait dans tout l'éclat de sa force. Si l'on en juge par l'expression de son visage, le jeune homme roulait dans sa tête des idées plus pénibles qu'agréables, quand il fut détourné de ses pensées par un léger bruit de pas qui s'avançaient; s'étant retourné, il aperçut Gertrude de Beauvoir qui était à ses côtés.

--Pourquoi, lui demanda-t-elle, ne rentrez-vous pas pour prendre le souper? Toutes les glaces et les fraises seront mangées car vous avez bon appétit, vous autres écoliers.

--Je vous remercie, je n'ai pas faim! répondit-il simplement.


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