XIII

--Ne dites pas cela, M. Durand; vous êtes, au contraire, très riche en possédant un coeur comme celui de Délima. Écoutez-moi: vous allez vous marier avec la petite, et vous resterez avec nous. Nous n'avons pas d'enfants, et nous aurons assez pout nous tous.

Impatienté, Armand se leva en sursaut, mais il se calma presqu'aussitôt en se rappelant les tendres yeux en leurs qui l'avaient regardé si tristement le même matin, lorsque Délima lui avait appris qu'elle avait l'intention de s'en retourner à Saint-Laurent, vu que sa santé, au lieu de s'améliorer, ne faisait qu'empirer. Madame Martel continua par intervalles sur le même ton, et pendant ce temps-là Armand poursuivait sa promenade de long en large dans la petite chambre; puis il entra brusquement dans le salon où Délima était assise à regarder tristement par la fenêtre. Comme de raison l'hôtesse ne le suivit pas là; au bot d'une heure il était encore à côté de Délima. Lorsqu'ils séparèrent ils étaient fiancés.

Il est vrai de dire qu'il lui avait avoué avec hésitation qu'il craignait de ne pas l'aimer comme elle méritait d'être aimée et comme il était capable d'aimer, mais elle lui répondit avec une touchante douceur que ce serait son aspiration et que tous ses efforts tendraient à se faire aimer de lui. Oui, elle était réellement ce que le coeur d'un homme pouvait désirer; cependant en prenant sur sa joue le baiser des fiançailles, au lieu du ravissement qui aurait du remplir cette heure, il se sentit atteint d'une sourde douleur en pensant tout-è-coup à Gertrude avec ses nobles grâces, ses manières engageantes, malgré sa froide et hautaine réserve.

Madame Martel précipita les affaires avec une énergie qui effraya franchement le pauvre Armand, lequel protesta inutilement contre cet empressement.

Quelque temps après, par un sombre et triste matin, à six heures, Armand Durand et Délima Laurin furent mariés. Il n'y eut pas de déjeuner de cérémonie, ni de beaux cadeaux de noces, ni de réunions d'amis et de connaissances pour leur souhaiter bonheur et prospérité. Madame Martel, qui craignait l'intervention de sa famille, avait extorqué d'Armand la promesse de n'écrire chez lui que lorsque l'événement serait accompli; il y avait consenti, d'autant plus volontiers qu'il savait bien quel mécontentement occasionnerait la nouvelle de son mariage.

Lorsqu'ils revinrent de l'église ils furent accueillis par un succulent déjeuner: madame Martel était, comme de raison, toute souriante et remplie de félicitations, et l'aimable mariée elle-même paraissait tout à fait heureuse. Cependant, de temps en temps il passait sur la figure du marié une ombre légère qu'il s'efforçait en vain de cacher, mais c'était peut-être l'effet de l'obscure lueur d'un jour sombre. La question de savoir si la jeune femme qui était à ses côtés lui aiderait à dissiper cette ombre ou à l'augmenter, était du domaine des impénétrables et mystérieux secrets de l'avenir.

On avait allumé les bougies et tiré les rideaux de bonne heure, ce soir-là, dans l'élégant salon de Manoir d'Alonville, car la soirée était humide et le vent soufflait avec une certaine violence. Gertrude de Beauvoir était assise, rêveuse et pensive, dans le plus grand et le plus moelleux des fauteuils de l'appartement. Elle avait un ouvrage de broderie sur ses genoux; sur la table, à côté d'elle, se trouvaient des laines et du canevas; à ses pieds des livres et des journaux: ce désordre démontrait clairement qu'elle avait souvent changé d'occupations ne trouvant d'intérêt ou d'amusement à aucun. Elle fut tirée de sa rêverie par l'entrée de de Montenay qui, sans s'occuper de la froideur avec laquelle elle le recevait,--car il avait fini par s'habituer à ses manières capricieuses,--avait traîné un autre fauteuil près du sien et s'y était assis.

--Avez-vous entendu parler du dernier mariage? lui demanda-t-il après avoir échangé quelques phrases banales.

--Non.

--Hé! ce charmant, adroit et bon à rien d'Armand Durand s'est enfin marié avec la jolie petite couturière qu'il amusait depuis si longtemps.

Victor jeta un regard inquisiteur et pénétrant sur sa compagne, mais même pendant qu'il parlait elle s'était penchée pour relever un patron de modes tombé à ses pieds, et lorsqu'il la regarda de nouveau sa figure était aussi impassible que celle d'une statue.

--La nouvelle ne parait pas vous intéresser beaucoup, Gertrude?

--Pourquoi m'intéresserait-elle? Je le connais bien peu, et elle je ne la connais pas du tout.

--Alors prenons un sujet qui nous intéresse plus. Chère amie, quand notre mariage aura-t-il lieu?

--Je suis sûre que je n'en ai pas d'idée, si ce n'est que ça ne sera pas de sitôt!

Et elle ferma à demi les yeux, comme si cet entretien l'ennuyait.

--Mais ce n'est pas donner à ma demande une réponse juste ni généreuse.

--C'est réellement la meilleure que j'aie à donner.

Il recula sa chaise avec impatience.

--Gertrude, reprit-il, le temps est venu d'en finir avec cet enfantillage, le temps est venu de ratifier à l'autel l'engagement que nous avons contracté. Songez à la longueur du temps que je vous ai fidèlement attendu; j'ai souffert tout ce temps-là votre indifférence et vos caprices. Soyez juste enfin et répondez-moi.

--Je crains, Victor, que cette réponse ne soit pas très-agréable: n'insistez donc pas à ce que je vous la donne.

--Mais il me la faut: je ne puis, je ne me laisserai pas remettre plus longtemps de mois en mois, d'année en année. Je suis entré ce soir dans cette chambre avec la détermination de n'en point sortir sans avoir une réponse explicite et définitive.

--Eh! bien, puisque vous le voulez absolument, je vais parler. Je crains franchement que la différence qu'il y a dans nos goûts et nos caractères soit si grande qu'elle ne nous permette jamais d'être heureux ensemble.

--Vous n'êtes pas sérieuse, Gertrude! Vous dites cela seulement pour éprouver ma patience comme vous le faites si souvent.

--Une fois pour toutes je dis non, ce n'est pas pour cela. J'étais justement è réfléchir sérieusement sur le sujet lorsque vous êtes entré, et je cherchais le meilleur moyen de vous faire connaître ma résolution.

De Montenay se leva en sursaut.

--Quelles promesses? Vous savez fort bien que dans la dernière grande explication que nous avons eue ensemble, il a été formellement décidé que nous resterions libres, entièrement dégagés de nos engagements antérieurs.

--Il en a été peut-être ainsi en paroles, mais non en réalité. Pensez-vous que je veuille être partout raillé et tourné en ridicule, parce que j'aurai été rejeté par vous?

--Si vous le préférez, vous pouvez dire que vous m'avez dupée, et je ne vous contredirai pas: ce n'est pas ma faute, à moi, si vous avez suivi mes pas avec tant de persistance, sans avoir reçu de moi depuis bien des mois aucune espèce d'encouragement Ah! je préférerais de beaucoup faire rire de ma à présent que d'être prise plus tard en pitié comme une femme malheureuse.

--Vous devenez sentimentale, dit Montenay en plissant les lèvres; ce n'est pas dans votre genre, mademoiselle de Beauvoir, et ça ne vous va pas du tout.

--Certainement non, répliqua-t-elle avec un éclair de colère dans ses yeux noirs, et ce n'est pas non plus dans mon genre de rester paisiblement assise à écouter quelqu'un me parler comme vous osez le faire dans ce moment. Ah! quel heureux couple nous ferions, ajout-t-elle avec sarcasme: notre vie serait une guerre sans fin.

--Du moins, interrompit-il nous avons l'avantage de connaître mutuellement nos défauts à présent, plutôt que de les découvrir après notre mariage: nous ne pourrons pas nous accuser de nous être réciproquement trompés.

--C'est parce que, répliqua-t-elle, nous n'avons pas plus l'un que l'autre le pouvoir de cacher nos fautes: nos caractères sont trop peu disciplinés pour cela.

--Ceci est un enfantillage, Gertrude. Je vous en prie, parlons comme des personnes raisonnables, et non comme des enfants querelleurs.

--Je vous ai donné ma dernière réponse. J'en suis fâchée pour vous, mais aucune supplication et récrimination ne m'en feront donner d'autres.

--Si telle est réellement votre détermination, vous êtes une coquette sans coeur et sans principe.

--Personne ne sait mieux que vous, Victor, toute l'injustice de cette accusation. Ai-je jamais prétendu ressentir de l'amour pour vous? N'ai-je pas plutôt, par ma persistante froideur prouvé que je n'avais pas un tel sentiment, et n'ai-je pas maintes et maintes fois essayé, quoique toujours dominée, de finir cet embrouillement qui m'a été imposé lorsque j'étais trop jeune pour prendre une décision sur une question aussi importante?

--C'est une absurdité, mademoiselle de Beauvoir, répliqua de Montenay piqué presque jusqu'à la folie par ce franc aveu. Probablement que vous êtes éprise d'amour pour un autre plus favorisé que moi. Vraiment, je vous avais soupçonné un préférence pur ce preux chevalier Armand Durand, quoique, apparemment, il n'ait pas partagé le sentiment.

--Comment osez-vous vous oublier à ce point? demanda Gertrude les yeux étincelants.

--Voyons, qu'est-ce qu'il y a donc, mes jeunes gens? demanda la voix claire et douce de madame de Beauvoir en entrant tout-à-coup dans la chambre. Vous vous querellez avec autant d'aigreur que si vous étiez déjà mari et femme.

--Je crains bien que nous ne le soyons jamais, dit alors de Montenay sur le visage duquel on voyait une expression de sombre chagrin, du moins si j'en dois croire les explications dont vient de me favoriser mademoiselle de Beauvoir.

--Ah! je le vois, c'est encore une querelle d'amoureux! Je crois que vous en avez eu assez; la galanterie deviendrait véritablement insipide si elle n'était assaisonnée par quelque petite chicane.

Et en disant cela elle ajustait les coussins du sopha sur lequel elle s'était assise en lançant un vif regard inquisiteur dans la direction des belligérants.

--C'est plus qu'une querelle d'amoureux, madame de Beauvoir, reprit Victor; c'est un avis formel de la part de votre fille qu'elle ne remplira pas notre engagement, qu'elle rejette définitivement ma main.

Les doigts blancs de la dame jouaient involontairement avec les coussins, mais elle répliqua avec un grand calme extérieur:

--Et vous la croyez réellement, Victor? Ah! c'est son tour aujourd'hui, demain ce sera le vôtre. Ce soir elle s'endormira probablement dans les pleurs, se chagrinant de sa folie et désirant voir arriver le matin pour se réconcilier.

Gertrude releva fièrement la lèvre en entendant ces mots, mais elle ne répondit pas, tandis que de Montenay, s'emparant de sa casquette, reprit avec humeur:

--Je vous dirai bonsoir, mesdames, car j'ai souffert ce soir plus qu'il m'était possible de souffrir: peu d'hommes en auraient enduré autant.

Et il sortit brusquement de la chambre.

Madame de Beauvoir attendit qu'il fût descendu et eût refermé sur lui la porte du dehors; puis, après avoir fermé la porte du salon, elle s'approcha de sa fille.

--Est-il bien vrai, lui dit-elle, que tu viens de refuser de Montenay?

--Oui, maman, c'est vrai.

--Et me sera-t-il permis de te demander pourquoi? Est-ce qu'iln'est pas un très-bon parti pur une jeune demoiselle qui mange le pain de la charité, qui est nourrie et habillée par son oncle?

En entendant ces mots, les joues délicates de Gertrude rougirent, car il y avait une bonne dose d'orgueil dans ce jeune coeur.

--Oui, reprit-elle vivement, oui je l'ai refusé et je le refuserais quand bien même je serais une mendiante.

--Dans quel roman as-tu pris cela! ou bien, est-ce un effort de ton imagination?

--Ayez la bonté de m'écouter, maman: je confirme maintenant, et d'une manière formelle, ce que je viens de dire à de Montenay: jamais, non jamais, je ne serai sa femme!

--Mais tu n'as pas d'autres alternative, mon enfant. Tu sais aussi bien que moi de quelle pauvreté nous a retiré la générosité de ton oncle. Tu ne dois pas avoir oublié non plus la petite et chétive maison où nous logions à Québec après la mort de ton père, lorsque nous reçûmes la lettre si opportune de de Courval. Eh! bien, as-tu trouvé cette vie de privations si agréable que tu veuilles la reprendre?

--Il n'est pas question de cela, maman. Mon oncle nous aime bien et il a de grands moyens.

--Je conviens de cela, mais il peut mourir et il a d'autres parents qui pourraient raisonnablement s'attendre à leur part de ses richesses. Autre chose: il peut se marier, et dans ce cas que deviendrions-nous? Il ne te restera plus que la ressource de t'engager comme institutrice, et pour moi celle peut-être de faire de jolies coiffes au lieu de les porter. Gertrude, il faut que tu oublies cette soudaine attaque de folie et te marier de suite, car je vois que pour toi, dans ce cas, le proverbe «les délais sont dangereux» est doublement vrai.

--Mais, maman, je ne puis pas y consentir, je n'y consentirai pas! dit-elle en frappant assez vivement le plancher de son petit pied. Oh! si vous saviez comme le sentiment d'admiration de petite pensionnaire que j'avais conçu pour Victor de Montenay en entrant dans le monde, a été remplacé par une indifférence qui s'est bientôt changée en une opiniâtre aversion!

--Gertrude, jusqu'à présent j'ai essayé de te faire entendre raison et de te persuader; maintenant je vais commander. Écoutes, enfant, je t'enjoins de remplir ton premier engagement avec de Montenay, et cela sous peine d'encourir ma disgrâce la plus sévère. Je suis certaine que n'oseras pas me défier!

--Maman, vous m'avez trop longtemps laissé faire ma volonté pour me brider si serrée tout d'un coup. Je vous le dis, je ne me marierai jamais avec Victor. Ainsi cessez donc de me tracasser, et que la paix se rétablisse entre nous.

--Que Dieu me soit en aide! dit madame de Beauvoir avec un inexprimable accent d'amertume qu'elle n'avait encore jamais eu dans ses manières de convention. J'ai élevé une fille qui, oublieuse de ce qu'elle me doit et se doit à elle-même, se moque de mes conseils et se rit de mon autorité jusqu'à la mépriser.

Un sentiment de remords s'éleva tout-à-coup dans le coeur de Gertrude, car elle vit que l'émotion de sa mère était sincère, et lui jetant les bras autour du cou:

--Pardonnez-moi, ô ma mère, lui dit-elle, je suis bien peinée de vous avoir ainsi chagrinée!

--Alors, prouve-le-moi en m'obéissant, répondit froidement madame de Beauvoir en détachant les bras de sa fille enlacés autour de son cou et en laissant la chambre.

--Que Dieu me soit en aide à moi aussi! sanglota l'impétueuse jeune fille en se rejetant dans son fauteuil. Etre tracassée, tourmentée comme cela de tous cotés, et mon coeur indocile qui me tourmente plus que les autres!

Gertrude de Beauvoir était d'un noble et généreux naturel, mais sous la mauvaise direction et les conseils de sa mère mondaine, l'ivraie avait germé et poussé en abondance dans son caractère impétueux, de sorte qu'on était aujourd'hui au temps de la récolte qui ne pouvait donner aucune satisfaction.

Le coeur malade, malheureuse, la pauvre Gertrude s'enfuit dans sa chambre, et après de longues heures, elle finit par s'endormir en soupirant, pur se reveiller le lendemain matin aussi opiniâtre et impérieuse que jamais.

La partie agréable de l'automne canadien était venue et disparue; l'abondant feuillage aux couleurs variées était tombé des arbres feuille par feuille, ne laissant ça et là, solitaire, qu'une tache brune attachée à quelques branches dépouillées de leur parure. Les tendres rayons du soleil avaient fait place à la lumière grise et froide, et aux vents pénétrants du triste novembre, et beaucoup de piétons, inconsolables à la vue des mers de boue liquide qui inondaient les rues de la ville, soupiraient avec impatience de voir arriver un froid vif et tomber une bonnebordéede neige, la seule compensation que pouvait offrir la saison en retour des nombreux désavantages dont elle était si prodigue.

Armand Durand était, un jour de ce triste soleil de novembre, assis dans sa petite chambre chez madame Martel. Il paraissait bien grave et bien préoccupé notre jeune marié de quelques mois. Un long soupir s'échappa de sa poitrine pendant qu'il déposa sa plume et appuya sa tête sur sa main. Un instant après, il ouvrit le pupitre de bois auprès duquel il était assis, et en retira une lettre. Malgré qu'elle portât une date bien antérieure et qu'elle parût avoir été souvent palpée, il la lut lentement.

Cette lettre venait de tante Ratelle, et avait été écrite lorsque cette bonne tante avait appris d'une source indirecte la nouvelle de son mariage. Courte et froide, elle commençait par exprimer du chagrin de ce que son neveu avait montré si peu de respect pour la mémoire de son père en se mariant presque immédiatement après sa mort, et cela, sans même dire un mot de son intention à aucun membre de sa famille; puis elle déplorait le singulier et malencontreux choix qu'il avait fait. Ah! c'était le côté faible par lequel il avait blessé sa tante Ratelle: lui qui avait reçu une éducation qui lui permît de chercher pour femme une demoiselle, une fille d'intelligence et de haute naissance s'être au contraire, marié avec une couturière! c'était affreux. Elle terminait en intimant brièvement que malgré qu'elle consentirait peut-être à l'avenir à le voir lui-même, elle n'avait pas le moindre désir de faire la connaissance de sa femme.

Comme on doit le présumer, la lecture de cet épître n'était pas de nature à égayer les esprits du jeune homme ou à chasser une ligne de souci qui commençait déjà à se faire remarquer sur son jeune front. Après avoir replacé dans son pupitre la lettre qui avait été moins qu'une agréable diversion aux sombres pensées qui l'assaillaient, il retomba dans sa rêverie. Il en fut réveillé par l'horloge qui sonnait dans l'appartement voisin et qu'on entendait parfaitement à travers la mince cloison; il reprit vivement sa plume afin de réparer le temps perdu.

Au bout d'une demi-heure à peu près, la porte s'ouvrit et sa jeune femme entra. Elle était vraiment belle, vêtue avec un luxe inconnu dans cet humble logis: une somptueuse robe de soie richement garnie, une montre et une chaîne d'or, avec une couple de bagues éclatantes dans ses doigts effilés, offraient un singulier contraste avec les toilettes plus unies mais gracieuses qu nous lui avons vu porter lorsque nous avons fait sa connaissance.

--Mon mari, lui dit-elle, je voudrais bien que tu sortirais avec moi pour nous promener?

--Je crains de ne le pouvoir, ma chère. Il faut que toute cette écriture soit terminée pour demain matin, car, quoique indulgent, M. Lahaise aime qu'on soit ponctuel.

--C'est seulement une excuse que tu donnes là; la vraie raison c'est que tu ne veux pas m'accompagner.

--Et pourquoi ne voudrais-je pas sortir avec une si jolie petite femme que toi? demanda-t-il en souriant.

--Je suppose que c'est parce que tu as honte de moi, que tu as peur de rencontrer quelques-uns de ces beaux messieurs et de ces belles damens que tu avais coutume de visiter avant ton mariage.

Il prit sa main dans la sienne.

--Voyons, Délima, lui dit-il, tu m'as déjà parlé deux ou trois fois de cette façon, et tout en t'assurant de l'injustice et du peu de raison d'une telle accusation, je t'ai dit qu'elle me faisait de la peine.

--Mais c'est la vérité, reprit-elle. Aucun d'eux ne fait le plus petit cas de moi, quoique vraiment j'aie l'air, avec ma nouvelle robe de soie, aussi dame qu'aucune d'elles: et aucun de nous depuis notre mariage ne reçoit d'invitation, quoique l'année dernière tu étais invité de tous côtés.

Trop généreux pour lui dire qu'elle était effectivement la seule cause de cette négligence universelle, Armand ne répondit pas et elle continua sur le même ton:

--Je croyais qu'en me mariant à un monsieur, je puis dire un homme de profession, je serais considérée et traitée comme une dame!

--Mais, Délima, tu oublies qu je suis pauvre, et que, dans la société, on a une petite opinion d'un jeune homme pauvre.

--Tu pourrais être riche si tu voulais, car tu as des amis riches.

Notre héros recula vivement sa chaise; sa femme comprenant probablement la signification de son brusque mouvement, reprit:

--Comme de raison, tu te fâches tout de suite si ta pauvre femme ose ouvrir la bouche sur d'autre sujets que ceux qui te plaisent.

Armand se mordit les lèvres et reprit sa plume qu'il avait déposée un instant.

--Ah! je vois que tu es fatigué de moi à présent et que tu voudrais me voir sortir de suite!

--Je crois vraiment que ce serait le plus prudent parti à prendre. T'aperçois-tu, ma chère que nous cheminons vers une querelle?

--C'est tout de ta faute, répondit-elle, tu te fâches aussitôt que je parle.

Pendant un instant les sourcils d'Armand se contractèrent, mais en s'apercevant de l'absurdité de l'accusation, il ne put s'empêcher de sourire.

--C'est bien, dit-il, si tu le veux absolument; mais puisque je suis un ours, sors vivement de ma tanière en cas de danger. Je serai à ta disposition aussitôt que j'aurai terminé mon ouvrage.

--Mais je veux que tu viennes tout de suite avec moi, persista-t-elle.

--Je te répète que je ne le puis. Nous aurons à nous l'après-dînée de demain.

Et elle s'élança hors de la chambre en faisant la moue.

Armand resta quelques instants immobile.

--Avant notre mariage, se dit-il, elle était si gentille, si douce, si charmante!

Pauvre Armand! est-il le seul mari qui se soit ainsi étonné dans de pareilles circonstances?

Cependant il reprit bientôt ses papiers et continua son ouvrage jusqu'à ce qu'on l'appela pour souper. La table était moins abondamment fournie que du temps qu'il était garçon; la contenance de madame Martel n'était pas non plus aussi sereine et souriante, l'hôte seul, n'avait pas changé, et comme le jeune homme prenait son siège, il lui dit avec sa même politesse qu'autrefois:

--M. Armand, désirez-vous un peu de cette fricassée. Elle est peut-être meilleure qu'elle n'en a l'air; dans tous les cas c'est tout ce que j'ai à vous offrir.

--Et elle est aussi bonne que nous pouvons la faire pour nos moyens, André, ajouta sévèrement sa femme. Par les temps qui courent nous ne trouvons pas l'argent dans les rues.

--On ne le trouvait pas plus, femme, il y a quelques mois, lorsque nous avions coutume d'avoir presque tous les soirs un poulet rôti ou quelque chose d'aussi bon. Mais, grâce à la Providence, j'ai un bon appétit et une bonne digestion, en sorte que je puis manger ce qu'il y a.

--C'est bien dommage que tu ne puisses ajouter que tu as aussi un peu plus de bon sens? reprit avec sarcasme sa chère moitié.

--J'ai ce qui est aussi utile, une part raisonnable de bonne humeur, répliqua imperturbablement le digne M. Martel. Armand mon fils, passez-moi le pain. Tu ne manges donc pas, petite: qu'est-ce qu'il y a! Peut-être que toi aussi tu ne trouves pas la fricassée de dont goût.

--Ce n'est point cela, interrompit la mère Martel avec indignation. Non, la pauvre enfant a été désappointée.

--Ce n'est toujours pas en amour, observa-t-il en souriant, car elle s'est assuré, hardiment et fermement, notre ami Armand!

--Je désirerais, cousin Martel, dit la jeune mariée avec un éclair dans ses yeux, je désirerais réellement que vous ne traîneriez pas mon nom dans de vulgaire plaisanteries.

--Tu es plus susceptible, jeune femme, ce soir que tu n'avais l'habitude de l'être au temps passé.

--Parce que sa patience a été rudement éprouvée ce soir, André. Etre tout habillée, et attendre deux ou trois heures pour faire une promenade avec son mari, et ne pas être capable de l'avoir!

--Est-ce tout? Eh! bien, elle trouvera sa promenade plus agréable lorsqu'elle sera capable de la faire.

--Les jeunes mariées n'ont pas l'habitude d'être refusées pour de si simples demandes mais c'est peut-être la façon chez les messieurs.

Et elle pesa avec emphase sur ce dernier mot.

--Délima a choisi un jeune homme pauvre, et il faut qu'elle en subisse les conséquences, dit Armand avec le plus grand calme. Au lieu de sortir avec elle, j'avais à écrire.

Pour l'argent que l'écriture rapporte, elle aurait pu être remise pour quelques temps. Mais Armand, vous avez des amis qui sont riches et qui pourraient et auraient la volonté de vous aider, si seulement votre orgueil vous permettait de vous adresser à eux.

Dans cette dernière phrase madame Martel avait touché l'impardonnable tort qui se trouvait au fond de presque toute la persécution dont Armand était l'objet.

--Je vous ai déjà dit, madame Martel, que je ne souffrirais aucune intervention sur ce sujet.

--Les gens pauvres ne devraient pas être aussi précieux!

Et madame Martel regarda l'horloge comme si elle lui adressait cette observation.

--Vous devriez vous rappeler, ajouta-t-elle, que vous avez à présent une jeune femme qui dépend de vous.

Ici Délima fondit en larmes. Armand se leva précipitamment de table et sortit de la chambre.

--Je crois que si vous continuez sur ce ton, vous forcerez bientôt Le nouveau marié à se promener à son compte. Il trouvera c'est le seul moyen de s'assurer un peu de paix.

--André Martel, tu es un imbécile!

--Peut-être, puisque je t'ai mariée; mais cessons, ma femme, cette escarmouche, et donne-moi une autre tasse de thé.

Aussitôt qu'il l'eût avalé, il se leva sans cérémonie et s'esquiva dans la cuisine pour fumer une pipe.

Pendant ce temps-là Armand était sorti pour aller faire une promenade qu'il n'avait pas préméditée. La mauvaise fortune ne pouvait le favoriser d'un temps plus triste: l'agréable clarté du soleil de l'après-midi s'était bientôt assombrie, et la neige tombait à gros flocons accompagnée d'un vent perçant. Les rues étaient désertes; on n'y voyait que ceux q'une absolue nécessité forçait d'être dehors. Il marchait sans dessein arrêté, n'ayant d'autre but que celui de passer une heure à flâner, afin de calmer l'irritation inaccoutumée qui régnait dans sa poitrine. Il passa devant plus d'une maison brillamment éclairée, dont les portes jusqu'à dernièrement lui avaient été ouvertes, et il pensa amèrement aux nombreux changements que son mariage lui avait amenés. Depuis cette époque pleine d'événements, il n'avait en effet reçu aucune invitation de la part de ses anciens amis; sa jeune femme n'avait été de son côté favorisée d'aucune visite; il n'avait reçu aucune de ces visites sans cérémonie faites le soir, excepté de Lespérance et de quelques-uns de ses camarades dont il ne désirait en aucune manière la compagnie pour lui et encore moins pour Délima.

Cet isolement qui se faisait autour de lui était dû en grande partie à l'obscure position sociale de celle qu'il avait choisie pour femme, et en partie à des insinuations malicieuses et calomniatrices mises en circulation par de Montenay, puis par madame de Beauvoir et subséquemment répandues librement dans le public. Heureusement qu'il ignorait ce dernier fait, car il avait assez de sujets d'amères pensées.

Laissant la grande rue, il prit une des sombres ruelles qui conduisent au pont et qui présentait dans le moment un aspect solitaire et désolé. La noire étendue des eaux, les quais sombres tout couverts de neige, deux ou trois goélettes chargées d'huîtres ou de bois, derniers visiteurs du port, se dessinaient obscurément dans la faible lumière; ça et là un réverbère éclairait faiblement à travers la neige qui tombait en abondance. Il s'arrêta et s'appuya longtemps sur un des poteaux de ces lampes, absorbé par des pensées aussi tristes que la scène qui se déroulait autour de lui. Cédant, enfin, à un sentiment de malaise physique, il dirigea ses pas vers sa demeure.

Quoique la veillée ne fût pas encore bien avancée quant il y arriva, il trouva les lumières et le feu éteints et la contre-porte fermée. Pour exercer cette petite vengeance, madame Martel et Délima s'étaient retirées de bonne heure. Pendant qu'il frappait doucement à la porte, il pensait en lui-même combien il lui serait agréable si sa jeune femme venait lui ouvrir avec un mot ou un sourire de douceur sur les lèvres. Comme alors il oublierait volontiers les désagréments et les ennuis de ce soir-là! Une lumière brilla tout à coup à l'intérieur, et l'on fit partir le crochet de la porte; mais c'était le digne M. Martel lui-même.

--Pauvre Armand! vous devez avoir bien froid? Quoi? vous êtes mouillé jusqu'aux os. Asseyez-vous et je vais faire du feu pour vous chauffer. Vous n'avez pas besoin de dire non, parce que si je n'en fais pas vous serez malade demain matin. Vous avez déjà le frisson.

Le bonhomme eut d'abord la précaution de fermer doucement la porte de l'escalier conduisant à la partie supérieure de la maison; il ralluma le feu dans le poële et mit le l'eau dans le canard. Après cela, il plaça sur la table du pain et de la viande froide ains que des verres et une bouteille.

--Armand, dit-il au jeune homme, vous n'avez pas soupé ce soir; aussi vous devez avoir une grande faim: un verre de quelque chose de chaud vous empêchera de prendre le rhume après votre ennuyeuse promenade. Ah! mon cher ami, il ne faut pas vous laisser abattre par ces disputes conjugales. Comme de raison elles sont très-désagréables dans le commencement, mais une fois qu'on y est habitué on trouve qu'elles ne signifient absolument rien. D'ailleurs, il y a toujours une compensation: si une femme est frondeuse, elle est, selon toute probabilité une habile ménagère; si elle est chiche, avare et mesquine, il est certain qu'elle est ménagère et économe.

Le jeune Durand secoua la tête en signe de doute.

--Dans l'un comme dans l'autre cas, observa-t-il, je ne trouve pas que la compensation soit suffisante.

--Peut-être que je ne le trouve pas non plus, mais à quoi sert de se plaindre contre la destinée? Il est vrai que quelques hommes renversent cette règle et s'arrangent de façon à se donner tous les torts, mais il faut qu'ils aient une volonté de fer eu un robuste tempérament qui leur soit propre.

--Je déteste de me quereller avec les femmes! répliqua brusquement Armand.

--Moi aussi, et la conséquence c'est que madame Martel règne ici en souveraine. Il est vrai que, de temps en temps, je lui dis ma façon de penser, mais ça ne lui fait ni chaud ni froid. A tout prendre c'est une épouse active, soigneuse, qui tient la maison et le linge en bon ordre. Quant à sa langue, je n'en fais pas plus de cas que du chant du serin qui est au-dessus de votre tête. Essayez, mon ami Armand, à suivre mon exemple, et vous n'en serez que plus heureux.

La perspective qu'on exposait ainsi aux yeux de notre héros était moins que réjouissante, et il s'étonnait en lui-même de ce que les maris déserteurs ne fussent pas plus nombreux. Cependant il était jeune, favorisé d'une assez bonne constitution et d'un heureux appétit; il se mit donc à faire honneur aux bonnes choses que Martel lui avait si cordialement procurées, et il s'aperçut que du moins elles chassaient ses sensations de malaise physique intense, quoiqu'elles ne pussent alléger la sourde douleur qu'il portait dans son coeur.

Pendant quelque temps, le calme se répandit sur la demeure. Mais un jour que madame Martel et Délima étaient sorties pour aller dans les magasins, André vit de suite, à leur retour, sur le front menaçant de sa chère épouse, que la trêve tirait à sa fin. Armand, qui avait été retenu au bureau, n'arriva que tard. En voyant que sa jeune femme recevait froidement son salut souriant, il s'assit et attendit la tempête qui approchait, mais pas avec le même calme philosophique que Martel.

--J'aimerais à avoir une nouvelle toilette, Armand, dit tout-à-coup la jeune femme d'un ton pétulant.

--Mais tu en portes actuellement une qu te va à la perfection et te rend charmante.

--Je ne te demande pas de compliments; c'est de l'argent que je veux.

--Hélas! je n'en ai pas à donner. Tu vois un des désavantages d'être mariée à un homme pauvre; mais en cas que je trouve une bourse ou que je reçoive un héritage quelconque, quelle espèce de robe veux-tu?

--Une robe de soie violette avec une barre de satin. J'ai vu aujourd'hui une dame qui en portait une.

--Oui, et une qui avait l'air raide, interrompit madame Martel. Si vous l'aviez vue marcher avec son air hautain, comme si elle avait été une reine, et jeter sur Délima et, moi un regard comme si nous avions été des quêteuses, mais Délima est bien plus jolie qu'elle.

--Quelle était donc cette dame à l'air raide et portant une robe de soie pourpre avec une barre de satin? demanda Armand en riant et en se servant un morceau de pain rôti.

--Une qui avait coutume de bien te connaître quoiqu'elle soit trop fière pour connaître ta femme, mademoiselle de Beauvoir, dit Délima en faisant un petit mouvement de tête.

En entendant prononcer le nom qui avait été un charme pour lui dans son enfance et même au-delà, il devient rouge, ce que remarquèrent bien les deux femmes.

--Ah! si vous étiez marié à la jeune demoiselle dont le nom vous fait monter d'une manière si charmante le rouge au visage, vous ne lui refuseriez pas une pauvre robe de soie, dit ironiquement madame Martel.

Si je n'avais pu lui en donner elle s'en serait passé, car elle n'a pas besoin de ces secours extérieurs pour paraître grande dame.

En disant cela, Armand avait creusé sous ses pieds une mine dont il était destiné à expier l'effet par de nombreuses discordes domestiques subséquentes. La conséquence du moment fut d'amener de la part de Délima un grand sanglot, et de celle de madame Martel une énergique dénonciation. Au milieu de cette confusion il se leva précipitamment et s'en alla dans sa chambre, son port de refuge ordinaire.

--Ce commerce-là va durer, en maladie comme en santé, jusqu'à ce que la mort nous sépare, soupira-t-il avec un accent abattu; et elle n'a que dix-sept ans et moi vingt-deux.

Longtemps il resta absorbé dans le sombre labyrinthe des idées où il était plongé, sans s'apercevoir qu'il était dans l'obscurité et que malgré la rigueur de cette nuit d'hiver il n'y avait pas de feu dans le poële de sa chambre.

La porte s'ouvrit tout-à-coup et l'hôtesse, après n'avoir prononcé que ces deux mots: «M. Belfond», déposa un chandelier sur la table et se retira à la hâte, fermant la porte avec une violence extraordinaire.

Pendant un moment, les deux amis, en proie à un mutuel embarras, se regardèrent l'un l'autre; puis Belfond, prenant sur lui, étendit sa mais saisit celle d'Armand et la pressa vivement.

--Eh! bien mon vieux, s'écria-t-il, il est bien temps que je vienne te souhaiter de la joie et du bonheur; depuis que tu es marié j'ai été constamment absent de la ville, je suis seulement arrivé d'hier. Mon pauvre oncle Toussaint est, je l'espère dans un meilleur monde que celui-ci, (ici Durand remarqua pour la première fois que son ami était en grand deuil) et sa générosité pour moi méritait toutes les attentions et l'affection dont j'étais capable. Je n'ai pas besoin de te demander si tu es bien et heureux; les nouveaux mariés devraient toujours l'être.

Comme de raison, Armand répondit dans l'affirmative, et il essaya de paraître aussi heureux que l'on pouvait raisonnablement; mais sa figure hagarde et pleine de soucis ne put échapper aux regards sagaces de son ami, auquel une lueur de la vérité était parvenue dans la courte entrevue qu'il venait d'avoir avec la nouvelle mariée. Il avait remarqué que la gentille et modeste réserve qui la distinguait naguère et qu'il avait tant admirée lui-même, avait fait place à une vulgaire ostentation pour la toilette et à de ridicules manières empruntées qui le surprirent et le dégoûtèrent à la fois: il comprit dès lors la gravité de l'erreur que son malheureux ami avait commise dans le choix d'une femme.

Au bout de quelque temps, s'apercevant que le nouveau marié paraissait ne pas vouloir parler, il l'entretint gaiement de ses propres affaires.

--Tu dois savoir, lui dit-il, qu'à l'exception des quelques semaines de la maladie de mon pauvre oncle Toussaint, pendant lesquelles j'ai un peu de repos, ma mère, mes soeurs et mes cousins ont été continuellement et sont encore à m'importuner pour me faire faire ce que tu as fait si spontanément, me marier. Mais ma destinée s'y oppose: je vois une jeune fille, h'y prends goût, je me félicite sur la perspective qu'il y a d'être capable de rencontrer les désirs de mes amis, car, bien entendu je ne veux jamais me marier sans amour, et tiens! avant que l'objet de mon adoration et moi soyons vus cinq ou six fois, ma flamme commence à se refroidir, et au bout d'une douzaine d'entrevues elle est complètement éteinte. Je suis certain qu'il y a peu de jolies filles dont je n'aie été passionnément amoureux pour quelque temps, et cependant je crois que je préférerais être pendu demain matin que de me marier avec l'une d'elles. Voyons, avise-moi sur ce que j'ai à faire.

Il s'établit un silence de quelques instants pendant lequel Durand cherchait évidemment une réponse, lorsqu'on entendit distinctement à travers la mince cloison la voix de madame Martel qui disait, probablement en réponse à quelque suggestion de son mari:

--Du feu! en vérité non! nous ne pouvons pas nous permettre de telles prodigalités. S'ils ont froid, qu'ils sortent et qu'ils viennent s'asseoir ici. Je suppose que nous sommes pour eux une assez bonne compagnie!

Cette tirade fut lancée à voix trop haute pour que Belfond ne l'entendit pas; aussi, regarda-t-il fixement Armand dont la figure exprimait assez clairement la mortification et la peine qu'il en ressentait.

--Pauvre ami! murmura-t-il.

Cependant Rodolphe Belfond n'était pas de ceux qui se laissent aller longtemps à la tristesse: il prit la casquette d'Armand et la lui mettant sur la tête:

--Allons, dit-il, faire un tour, et après cela nous irons chez Orr manger une soupe aux huîtres, ce qui nous permettra de nous raconter nos mutuels chagrins.

Armand ne fit aucune opposition et se laissa entraîner.

Comme les deux amis sortaient bras-dessus bras-dessous, madame Martel s'en vint au devant d'eux et lur dit d'une voix aigre:

--M. Belfond, c'est donner de mauvais exemples à un mari que de l'enlever ainsi à sa jeune femme.

--Alors, madame Martel, le moyen d'empêcher cela c'est que la jeune femme rende sa demeure si heureuse qu'il soit impossible de cajoler son mari et de lui enlever.

Et après cette réplique à la vieille dame et un salut profond à la jeune femme qui boudait près de la fenêtre, il tira la porte sur eux.

--Je donnerais beaucoup, Armand, pour être à ta place pendant un mois, afin d'apprivoiser et dompter cette vieille mégère. Je crois que mes haines seraient plus fortes et plus constantes que mes amours.

--Je ne puis souffrir de me quereller avec des femmes! répondit Armand d'un air ennuyé.

--Je ne suis pas si délicat que cela, moi, et je frotterais ce vieux gendarmes avec autant de plaisir que 'en éprouvais à faire une bataille rangée au collège. Je t'assure que je ne ferais quartier ni à son âge ni à son sexe.

Lorsque les deux amis furent confortablement assis en présence des huîtres dans une chambre agréablement chauffée, Armand commença à ouvrir un peu son coeur à son compagnon. Il repassa à la hâte les incidents de la mort de son père, ayant soin de supprimer en grande partie la trahison de Paul; et alors, qu'avec une grande répugnance, il mentionna les circonstances liées à son mariage.

Belfond vit de suite jusqu'à quel point son ami avait été dupé, mais il ne fit aucun commentaire tandis qu'Armand lui contait qu'il continuait, pour se conformer aux ardents désirs de sa tante, à toucher l'intérêt du legs que son père lui avait laissé à elle. Malheureusement, il avait une fois mentionné à sa femme la proposition que lui avait faite madame Ratelle de le mettre de suite en possession de tout le capital, et cette circonstance était une cause constante du renouvellement périodique des querelles qui répandaient l'amertume sur sa vie domestique. Madame Martel et Délima étaient toutes deux continuellement à le presser, afin qu'il fit des efforts pour induire madame Ratelle à renouveler son offre. Mais Armand s'y était toujours formellement opposé, car il savait que dans les circonstances actuelles sa demande serait mal accueillie, parce que, tout naturellement, la tante Françoise se refuserait à placer la somme qu'elle avait destinée pour l'aider à poursuivre ses études légales et le lancer dans le monde, à placer, disons-nous, cette somme à la discrétion d'une jeune femme étourdie qui pourrait la dépenser en rubans et en beaux meubles. Puis, quelque temps après son mariage, Paul lui avait écrit quelques lignes amicales le priant d'accepter comme cadeau de noces une couple de cents louis. Armand avait renvoyé cette épître à son auteur; mais par malheur, Délima l'avait préalablement vue sur son pupitre: autre motif de reproches irritants et de noirs chagrins. Depuis cette découverte madame Martel et sa nièce ne lui avaient laissé aucun repos. Son sort aurait été bien plus heureux et ses amies se seraient contentées de l'état actuel des choses si l'argent eût été hors de son atteinte; mais elles ne pouvaient supporter l'idée qu'il se refusât obstinément à employer la prérogative si précieuse de posséder huit cents piastres, sinon plus, seulement par un griffonnage de plume comme elles disaient. Cette somme, fabuleuse pour elles, représentait d'élégantes et superbes toilettes, de jolies parties de plaisir, des meubles neufs pour leur petit salon et beaucoup d'autres choses aussi attrayantes.

Lorsque Durand eut terminé ses confidences, il s'en suivit une pause que Belfond rompit enfin.

--Les femmes, dit-il sont incompréhensibles et intraitables. Vois cette Gertrude de Beauvoir: après avoir retenu de Montenay à sa suite depuis qu'il est sorti du collège, elle lui a donné l'autre jour un congé inqualifiable.

--Pourquoi? demanda à voix basse Armand.

--Pour la plus importante de toutes les raisons d'une femme, c'est-à-dire celle de n'en pas avoir du tout. Madame de Beauvoir se lamentait l'autre jour à ma mère, dans les termes les plus pathétiques de l'entêtement et de l'obstination de sa fille, et déplorait la perte de ce qu'elle appelle un si bon parti. Mais revenons à nos propres affaires: laisse-moi, mon cher Armand, jouir aujourd'hui ou jamais du privilège d'un ami, et dis-moi comment je puis t'être utile. Tu sais que mon pauvre oncle Toussaint m'a laissé d'amples moyens dont j'ai seul l'entier contrôle, et c'est avec joie que je mets à ta disposition ce dont tu pourrais avoir besoin.

Armand secoua la tête.

--Je ne t'aurais pas, dit-il si ouvertement raconté tous mes troubles si mon orgueil m'avait permis d'accepter l'aide que tu m'offres si généreusement. Non, Rodolphe, mon sincère et bon ami; n'ais donc pas l'air si chagrin, je te promets que si jamais je suis forcé de recourir à quelqu'un, c'est toi qui recevras ma supplique.

Il était bien tard lorsqu'ils se levèrent pour se séparer, et en frappant légèrement à la porte de chez lui Armand se souvint avec inquiétude qu'il n'était jamais rentré à une heure aussi avancée. Comme d'habitude, ce fut M. Martel qui lui ouvrit et le fit entrer; il Lui demanda en hésitant s'il avait besoin de quelque chose pour remplacer le souper que les langues de ses compagnes l'avaient forcé d'abandonner.

Armand lui répondit dans la négative, ce qui parut le soulager considérablement. Le bonhomme murmura quelque chose sur ce que les femmes étaient plus boudeuses encore que de coutume, et que madame Martel s'était permis la mesquine vengeance de mettre la bouteille sous clef.

--Mais, ajouta-t-il, je vais en acheter une autre demain matin et je la mettrai dans une bonne cachette, de sorte que nous la déjouerons d'une drôle de façon.

Au moment où le jeune homme allait se retirer dans sa chambre en lui souhaitant un amical bonsoir, le père Martel lui mit la main sur l'épaule et lui dit d'un ton sérieux:

--Un petit conseil que je ne cesserai de vous donner, mon cher Armand, tant que vous ne l'aurez pas mis en pratique, est celui-ci: ne laissez pas vos repas parce qu'on vous y gronde; mangez bien et de bon appétit, puis battez la retraite aussi vite que vous le voudrez.

Ce conseil donné à point, car au déjeuner, le lendemain matin, madame Martel et Délima étaient très-pointilleuses, et elles lancèrent plusieurs allusions provocantes sur la négligence et l'indifférence de certains hommes sans coeur qui préfèrent aller prendre un coup avec des amis que d'être dans la compagnie de leurs respectables femmes.

Au lieu de suivre le judicieux avis de son hôte et de prendre un repas complet, Armand n'absorba qu'une demie ration de thé et detoastset se sauva dans ce qu'il avait autrefois appelé en riant, un sombre cachot de bureau, mais qui était à présent pour lui un port de salut, un asile de repos.


Back to IndexNext