CHAPITRE IILES ANNÉES DE COLLÈGE(1823-1829)Le voyage d’Avignon à Paris en 1823. Au 37 de la rue de Vaugirard. Le collège Saint-Louis. Le catéchisme de Saint-Thomas-d’Aquin et l’abbé de La Bourdonnaye.—MM. Roberge, Étienne Gros et Vendel-Heyl.Vox faucibus hæsit.—M. Valette et M. Michelle. Le Concours général. Sainte-Beuve et les vers latins.—Le jardin du Luxembourg, le salon du marquis de Cambis et le salon du docteur Double.Le comte Ory.Les camarades de Saint-Louis. Emmanuel d’Alzon et Henri de Cambis.IOn loua une voiture de poste, on coucha cinq fois en route et on arriva à Paris dans la matinée du sixième jour, le 13 octobre. M. de Pontmartin avait arrêté un appartement, rue de Vaugirard, au second étage de la maison portant alors le numéro 37, plus tard 31, aujourd’hui 21. Cette maison faisait le coin du jardin du Luxembourg, presque en face de la rue du Pot-de-Fer[17]; trois de ses fenêtres avaient vue sur le jardin.En même temps que les Pontmartin, deux autres familles méridionales,—les Cambis et les d’Alzon, que des liens de parenté et d’amitié unissaient aux châtelains des Angles,—venaient également se fixer à Paris et prendre gîte, comme eux, dans la rue de Vaugirard, les d’Alzon au numéro 9, hôtel Crapelet; les Cambis, au numéro 18, hôtel Boulay de la Meurthe. Le but des trois familles était le même: l’éducation de leurs fils. Ces fils étaient au nombre de quatre: Henri et Alfred de Cambis, Emmanuel d’Alzon, Armand de Pontmartin. On décida qu’ils suivraient comme externes les classes de Saint-Louis. Ce collège avait une petite porte à l’usage des externes, qui ouvrait sur la rue Monsieur-le-Prince, presque en face de la rue de Vaugirard. Il n’y aurait donc qu’un pas à faire pour conduire les enfants et les aller chercher. Pas un seul instant les parents n’avaient songé à les mettre internes. Ils se défiaient, non sans raison, de l’esprit qui régnait alors dans les collèges de Paris.Ce sera l’honneur de la Restauration d’avoir, au sortir de la Révolution et de l’Empire, donné le signal de la renaissance religieuse en même temps que de la renaissance littéraire. Aucune époque n’a été plus féconde en œuvres catholiques; si la plupart n’ont acquis tout leur développement et n’ont donné tous leurs fruits que plus tard, la justice n’en commande pas moins de lui en reporter le principal mérite. Sur un point seulement ses efforts restèrent complètement infructueux, ses intentions et ses actes demeurèrent frappés de stérilité.Dans son désir de réformer l’enseignement universitaire, le gouvernement royal confia la direction de l’Instruction publique à un évêque. Un prêtre, dont le zèle égalait le talent, l’abbé de Scorbiac, fut investi des fonctions d’aumônier général de l’Université, avec mission de visiter tour à tour tous les collèges de France et d’y donner des retraites. Le soin le plus attentif fut apporté au choix des recteurs et des proviseurs. Les aumôniers furent pris parmi les jeunes hommes les plus distingués du clergé, et c’est ainsi, par exemple, que, de 1822 à 1830, le collège Henri IV eut pour aumôniers l’abbé de Salinis, l’abbé Gerbet et l’abbé Lacordaire. Mais c’est vainement que l’on sème, si «les graines tombent sur un terrain pierreux et parmi les épines qui croissent et les étouffent». Les professeurs, hommes d’ailleurs instruits et d’une conduite privée irréprochable, étaient presque tous imbus des doctrines philosophiques duXVIIIesiècle: leurs élèves étaient, pour la plupart,libérauxet voltairiens. «Un jour, dit M. Armand de Melun dans sesMémoires, pendant que nous faisions notre philosophie[18]il nous prit fantaisie de discuter entre nous l’existence de Dieu. C’était pendant l’étude. Nous eûmes la délicatesse d’engager le surveillant à se retirer, pour nous laisser une plus entièreliberté et n’avoir pas à se compromettre lui-même. La discussion fut vive et approfondie; et lorsqu’on passa au vote, l’existence de Dieu obtint la majoritéd’une voix! Je votai pour le bon Dieu. Telle était la religion des collèges de l’État[19]...»Deux collèges, cependant, Stanislas et Saint-Louis, avaient, dans une certaine mesure, échappé à la contagion régnante. Le proviseur de Saint-Louis était un ecclésiastique, l’abbé Thibault[20], qui avait établi au collège une discipline tout à la fois ferme sans rigueur et paternelle sans faiblesse. Il y avait deux aumôniers, l’abbé Léon Sibour, qui allait être remplacé par l’abbé Dumarsais[21], et l’abbé Salacroux.Armand de Pontmartin fut placé en quatrième sous la férule clémente du bon M. Roberge. Cette même année, il fit sa première communion, non à Saint-Sulpice, dont les locataires du no37 de la rue de Vaugirard étaient pourtant paroissiens,—mais à Saint-Thomas-d’Aquin. Les âmes les plus droites et les meilleures, celles qui se désintéressent le plus d’elles-mêmes, ont pourtant, elles aussi,leurs secrètes faiblesses. Si M. et Mmede Pontmartin et leurs amis s’étaient arrachés aux douceurs du vieux logis familial, au soleil de l’Hérault et de la Provence, aux prairies de Lavagnac, aux riantes îles du Rhône; s’ils s’étaient aventurés dans ce dangereux et terrible Paris, ce n’était pas pour préparer leurs enfants à être journalistes, maires de leur village, conseillers municipaux ou même grands vicaires. Ils rêvaient pour eux les plus brillantes destinées, ils les voyaient déjà montés aux plus hauts postes. En attendant, ne convenait-il pas de les rapprocher le plus vite possible des futurs ducs et marquis du pur faubourg, des futurs propriétaires des beaux hôtels de la rue de l’Université et de la rue de Varenne? Ces marquis et ces ducs ne manqueraient pas, un jour venant, d’ouvrir à leurs anciens compagnons de catéchisme les portes des Tuileries et de les transformer en ambassadeurs, en pairs de France ou en gentilshommes de la Chambre. Et voilà pourquoi, au trop modeste Saint-Sulpice, on avait préféré l’aristocratique Saint-Thomas-d’Aquin. C’est surtout de l’oncle Joseph que l’idée était venue. L’excellent homme, six ans plus tard, dut s’écrier, non plus avec son cher Virgile, mais avec Lucrèce qu’il connaissait presque aussi bien:O vanas hominum mentes!A Saint-Sulpice, Pontmartin aurait eu pour catéchistes son cousin germain, le saint abbé Adalbert de Cambis, et un jeune prêtre, déjà presque célèbre, qui s’appelaitl’abbé Dupanloup. A Saint-Thomas-d’Aquin, il fut presque aussi bien partagé. Le catéchiste en titre était l’abbé de La Bourdonnaye,prêtrefénelonien, d’une piété fervente, d’une éloquence pathétique, mais d’une santé délicate, qui dépensait pour ses élèves les restes de ses forces et de sa vie. Lorsqu’on lui apportait une tasse de bouillon, il leur disait avec un sourire qui leur serrait le cœur: «Mes enfants! ne me regardez pas! Ne m’imitez pas! Je vis comme un païen!» Il était secondé par l’abbé Hamelin, qui devint plus tard curé de Sainte-Clotilde. Les dimanches, Pontmartin et ses camarades de catéchisme avaient souvent Mgrde Quélen et l’abbé Borderies, qui mourut évêque de Versailles; quelquefois, l’abbé duc de Rohan, dont ils admiraient la suprême élégance, les pieuses coquetteries de geste et de parole, la tenue exquise, le rochet brodé de dentelles, le calice incrusté de saphirs et d’opales.Au même printemps de 1824 se rattache un épisode raconté au tome IV desSouvenirs d’un vieux critique. Armand de Pontmartin et ses parents allaient à la messe à la chapelle du couvent des Carmes, situé à deux pas de leur demeure et occupé par des religieuses carmélites[22]. Le dimanche 23 mai, en se rendant à l’église, il longea le mur du jardin de l’hôtel d’Hinnisdal, qui formait l’angle de la rue de Vaugirard et de la rue Cassette. Sur le trottoir, il vit un jeune homme qui paraissait en proie à une agitation extraordinaire; non loinde lui stationnait un fiacre. Un peu ému, Pontmartin alla prendre dans la chapelle sa place accoutumée. Dans le chœur, à côté du grillage où se plaçaient les religieuses, il y avait une porte. Au moment où la messe allait finir, cette porte s’ouvrit et les assistants virent sortir une Carmélite qui, après avoir regardé à droite et à gauche, traversa rapidement l’église, comme si elle eût craint d’être poursuivie. On ne la poursuivit pas. Lorsque la fugitive avait passé près de lui en le frôlant de sa guimpe et de son voile, Pontmartin avait eu peine à retenir un cri de stupeur. Il aperçut ses compagnes pressées, comme des ombres, contre le grillage qu’il leur était interdit de franchir. Il entendit un chuchotement vague, un susurrement insaisissable, pareil à un souffle de brise expirant sur les bords d’un lac. Puis plus rien, que ce qui reste d’une apparition ou d’une hallucination! De cette vision de son enfance, il restera seulement à l’élève de Saint-Louis un souvenir qui, après de longues années, lui inspirera une Nouvelle[23]dont le prologue seul est exact.IILes vacances de 1824 se passèrent à Paris, les Angles étant trop loin pour que l’on pût y revenir chaque année. En octobre 1824, Armand de Pontmartincommença sa troisième sous un professeur, M. Étienne Gros, qui était un helléniste remarquable. Sa santé toujours délicate fut éprouvée à ce moment par une croissance excessive, et au printemps de 1825, ses parents le ramenèrent aux Angles. Quand vint l’été, on alla passer six semaines aux bains de mer, à Marseille; mais l’oncle Joseph n’y accompagna pas son frère et son neveu; aussi ce fut la grande année de la correspondance en vers latins.A la rentrée de 1825, complètement rétabli, il recommença sa troisième, qu’il fit avec le plus grand succès. Aux vacances du jour de l’an 1826, son père, pour ses étrennes, lui offrit le choix entre une tragédie jouée par Talma et un spectacle du Cirque Olympique, l’Incendie de Salins[24], qui attirait alors tout Paris. Hélas! il choisit le Cirque. Talma mourut peu de temps après[25], si bien que, par sa faute, Pontmartin, qui devait être un fanatique de théâtre, n’a jamais vu le grand tragédien.Il prit, du reste, sa revanche aux mois d’août et de septembre 1827, après son année de seconde, où, sous la direction d’un excellent maître, M. Vendel-Heyl, il avait fait une ample moisson de couronnes. Pour l’indemniser de ses vacances manquées (comme celles de 1826, celles de 1827 se passèrent encore à Paris), ses parents lui accordèrentcinq soirées théâtrales: à l’Opéra,Moïse; au Théâtre-Français, MlleMars dansles Femmes savanteset dansla Jeunesse de Henri V; à l’Opéra-Comique,la Dame Blanche; au théâtre de Madame,le Mariage de raison, joué par Léontine Fay, Jenny Vertpré, Gontier, Ferville, Paul et Numa; et enfin, à la Porte-Saint-Martin, le drame deTrente ans ou la vie d’un joueur, où Frédérick Lemaître et MmeDorval, par leur merveilleux talent, faisaient illusion aux spectateurs sur la valeur réelle de la pièce de Victor Ducange et Dinaux[26].Dans la seconde série de sesMémoires[27], Pontmartin a longuement parlé d’unaccident, dont il fut victime à cette date, et qui, d’après lui, «a dominé toute sa vie, a décidé de sa carrière, a mêlé une souffrance secrète, intime, à la fois chronique et aiguë, à tous les épisodes, à tous les chagrins, à toutes les joies de son existence».C’était le 12 septembre 1827, il était allé herboriser, avec deux ou trois camarades de Saint-Louis, sur les coteaux de Bellevue et de la Celle-Saint-Cloud; soudain il tomba en arrêt—comme Jean-Jacques devant la pervenche—devant une jolie petite fleur bleue, dont il ignorait le nom. Ce nom, il voulut le demander au plus savant de sescamarades; mais ces derniers, pendant ses extases et ses rêveries contemplatives, avaient pris les devants et étaient déjà loin. Alors il voulut crier...Vox faucibus hæsit!En quelques minutes, le timbre de sa voix avait subi une altération inexplicable; ou plutôt cette voix sans timbre passait incessamment d’une sorte d’extinction à des notes aiguës et fausses, d’autant plus pénibles pour lui qu’il avait et qu’il eut toujours l’oreille juste. «Ce n’est rien, c’est lamue!» lui dirent ses camarades après l’avoir entendu.—«C’est lamue!» dirent le soir ses parents. Cettemuedevait durer toujours.Devons-nous croire que vraiment cette défectuosité vocale «a dominé toute sa vie», que cette voix fluette, si peu en rapport avec sa haute taille, a été pour lui un martyre continu, la cause de tristesses et de déceptions sans nombre; qu’elle l’a empêché de se présenter à l’Académie, où plus d’une fois, en effet, il n’a dépendu que de lui d’être élu[28]? Il lui a plu de le dire, un jour qu’il avait ses nerfs, mais nous ne sommes pas obligés de le croire. Et d’abord, cette prétendue aphonie était bien relative. Que de gens ont causé avec lui sans jamais s’en apercevoir! Mais, réelle ou non, peut-être avait-elle pu impressionner son imagination assez vivement pour produire ce demi-désespoir dont il nous parle? Sans doute, mais c’est ce désespoir que je nie. On le comprendrait à peine, si Pontmartin avait jamais eu le désir d’aborder le barreauou la tribune. A aucun moment de sa vie, il n’y a songé. Sa seule ambition fut d’être un écrivain, et pour réussir dans les lettres, point n’est besoin d’avoir une grosse voix,os magna sonaturum. Le discours de réception à l’Académie? Mais, franchement, se préoccupe-t-on trente ans d’avance d’une mauvaise heure à passer, quand cette heure doit être unique? Et d’ailleurs, là même, n’a-t-on pas la ressource de prétexter au dernier moment une indisposition et de prier un Legouvé ou un Camille Doucet de lire à votre place? Autre considération: quand un jeune homme est ou se croit atteint d’une infirmité qui l’humilie, la première chose qu’il fait d’instinct, c’est de fuir le monde, où il redoute la raillerie des autres jeunes gens et plus encore celle des femmes. Or, nous savons, par le témoignage de ses amis et par le sien propre, que personne plus que lui n’y brilla, que nul n’y déploya plus de verve et de gaieté, et cela précisément dans les années où il voudrait nous faire croire qu’il vivait à l’écart, en proie à ses sombres pensées. Autre chose encore: Pontmartin a siégé huit ans au Conseil général du Gard, et à coup sûr il ne s’y est pas senti humilié et inférieur à ses collègues, qui avaient peut-être plus d’accentque lui, mais qui, toutes les fois qu’il prenait la parole, l’écoutaient avec un plaisir sans mélange. Une seule fois, je l’ai entendu parler de sa voix grêle, et c’était en manière de plaisanterie, pour faire passer un de ces calembours dont il était coutumier.IIIAu mois d’octobre 1827, il entra en rhétorique où il retrouva, comme professeur de rhétorique latine, son professeur de seconde, M. Vendel-Heyl. Le professeur de rhétorique française était M. Charles Alexandre[29], plus tard membre de l’Institut, helléniste de premier ordre et bon latiniste. Les deux professeurs d’histoire étaient également deux hommes d’un réel talent, M. Dumont et M. Charles Durozoir: le premier, auteur d’une bonneHistoire romaine, et le second, collaborateur très actif de laBiographie universellede Michaud.Les vacances de 1828 procurèrent à Pontmartin une grande joie, le retour aux Angles après trois ans d’absence.En 1828-1829, il fit sa philosophie avec M. Valette pour professeur. Afin de compléter et de rectifier au besoin les leçons du collège, ses parents lui avaient donné pour répétiteur M. Michelle, lui-même professeur de philosophie à Stanislas, fervent chrétien et membre de la Congrégation.Jusqu’à la fin, il avait été sans conteste l’élève le plus brillant de Saint-Louis. Dans les années1826, 1827, 1828 et 1829, le collège Saint-Louis a remporté vingt prix au concours général. Armand de Pontmartin en a eu, à lui seul, plus du tiers: deux en 1826, deux en 1827, deux en 1828, un en 1829. Il obtint, en troisième (1826), le premier prix de vers latins et le second prix de version grecque:—en seconde (1827), le premier prix de narration latine et le second prix de version latine;—en rhétorique (1828), le premier prix de discours français et le second prix de version latine; en philosophie (1829), le second prix de dissertation latine. A ces sept prix se venaient ajouter une douzaine d’accessits. Dix-neuf nominations au concours général, le cas assurément était rare. Dans la bibliothèque de sa maison des Angles, Pontmartin avait conservé ses volumes de prix; il y en a cent soixante-quatre; cent un obtenus au collège, soixante-trois au concours général. Au nombre de ces derniers, et parmi ceux qu’il a le plus souvent feuilletés, je remarque les volumes de critique de l’abbé de Féletz[30], de l’Académie française. Les maîtres de Pontmartin prévoyaient-ils qu’un jour, avec plus d’esprit encore et avec un bien autre éclat que le très spirituel abbé, il ferait à son tour des Causeries littéraires, qui resteront les chefs-d’œuvre du genre?Ses succès étaient d’autant plus remarquables que lesurmenagen’y était pour rien. L’élève Pontmartin n’était pas ce que, dans le langage desécoles, on appelle unebête à concours; il étaitexterne libre, et nous verrons tout à l’heure que déjà il allait dans le monde et fréquentait quelques salons où les lettres étaient en honneur. Il soignait sa toilette,—ce qu’il sera loin de faire plus tard, et le mardi, jour de composition, il éblouissait les internes par l’élégance et l’éclat de ses bottes. En rien il ne ressemblait à cespiocheursque les chefs d’institutionchauffenten vue du concours général et qui sont voués à une ou deux spécialités. Il n’était pas seulement unfort en thème, il était fort en tout, en discours français et en version latine, en thème latin et en version grecque, en vers latins, en discours latin et en dissertation française; soit au collège, soit au concours général, il a remporté des prix dans toutes les facultés latines, grecques et françaises. Sainte-Beuve, si exact d’ordinaire, s’est donc trompé lorsque, dans sesNouveaux Lundis, il a écrit que Pontmartin péchait par le manque d’études premières; que, chez lui, le fonds classique était faible et insuffisant. «Il cite sobrement du latin, dit-il, quelquefois de l’Horace; mais aux moindres citations, pour peu qu’on en fasse, le bout de l’oreille s’aperçoit; quand il cite le vers:Urit enim fulgore suo..., il oublie l’enim: par où je soupçonne qu’il ne scande pas très couramment les vers latins. Un jour, à une fin de chronique littéraire[31], parlant de laDame aux Caméliaset lui opposant la vertu desbourgeoises et des chastes Lucrèce, il a dit:DOMUM mansit, lanam fecit; d’où je conclus qu’au collège il était plus fort en discours qu’en thème[32].» La vérité, au contraire, est que Pontmartin, écolier, avait réussi de façon peu commune dans les facultés latines. Le hasard fait que j’ai ici, sous la main, à la campagne, lesAnnales des concours générauxpour la classe de troisième. L’invasion de la Grèce par les armées de Xerxès, Athènes menacée par les Perses et sauvée par Minerve,Pallas Athenarum servatrix, telle était en 1826 la matière à mettre en vers latins. Pontmartin eut le premier prix. Hélas! quarante-quatre ans plus tard, lorsque les armées allemandes se sont, à flots pressés, précipitées sur la moderne Athènes,—où Minerve était représentée par Jules Favre,—le vieux critique aurait pu murmurer les vers de l’élève de Saint-Louis:Adsit, et insultet patriis jam mœnibus hostisBarbarus; ingenuâ se jactet servus in urbe.Vos tamen, o cives, nunquam cognata relinquetLibertas, inter bellique fugæque labores,Vobis libertas vultu arridebit amico...Tuque, novo splendore nitens rediviva resurge.O dilecta Diis! ô patria[33]!...IVRien n’égalait pour Pontmartin la douceur de ces souvenirs d’enfance et de jeunesse. Le collège n’avait point été pour lui un exil et une prison. Les conseils affectueux et le sourire de son père, les encouragements de l’oncle Joseph, les baisers de sa mère, ne lui avaient pas manqué un seul jour. De sa fenêtre, quand il interrompait un moment son travail, au lieu d’un noir et lugubre préau, il voyait le jardin du Luxembourg; il apercevait les palombes perchées sur les hautes branches des platanes, des hêtres et des tilleuls, le grand carré où des étudiants et des rapins jouaient à la paume, se servant de leurs mains en guise de raquettes. Pour se rendre au collège, il lui fallait suivre dans toute sa longueur l’allée qui passe devant la façade du palais et conduit à la grille, voisine de l’Odéon; il s’y croisait parfois avec des hommes célèbres qui auraient bien troqué leur renommée contre ses quinze ans s’il eût voulu les leur céder: Cambacérès, le docteur Portal, François Arago, M. de Sémonville, le grand référendaire, et le chancelier, M. Dambray. Dans la belle saison, il avait presque tous les jours la bonne fortune de pouvoir s’incliner discrètement devant un petit homme à la chevelure grise, mais à la tournure encore jeune, invariablement vêtu du même costume: chapeau gris, gilet blanc, redingote bleu de roi, pantalonde nankin, guêtres blanches, et, à la main, une petite badine en ébène. Il ne se lassait pas d’admirer sa figure longue, un peu osseuse et pâle, son front d’une ampleur olympienne, ses yeux de génie. C’était Chateaubriand, qui s’acheminait d’un pas leste de la rue d’Enfer à l’Abbaye-au-Bois. Plus régulièrement encore, il rencontrait, le matin, un autre jeune vieillard, d’une tenue fort correcte, d’une physionomie spirituelle, appuyé sur une canne à pomme d’or et un livre sous le bras, qui ne manquait jamais de lui faire un petit signe d’amitié. C’était son voisin, le comte Joseph Boulay de la Meurthe[34], propriétaire d’un très bel hôtel entre cour et jardin, situé au coin de la rue du Pot-de-Fer et de la rue de Vaugirard, en face du no37. Notre collégien cependant continuait sa route; mais avant d’entrer en classe, il s’arrêtait chez le pâtissier de la rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel, qui se nommait Bussonier, et qu’il appelait Buissonière, parce qu’on y faisait l’école de ce nom, Pontmartin a fait depuis de meilleurs calembours, il en a fait de pires.Il lui arrivait souvent, les jours de congé, de passer la soirée chez son oncle, le marquis de Cambis[35], qui occupait le premier étage de l’hôtel Boulay de la Meurthe. M. de Cambis donnaitd’excellents dîners et avait un salon politique, dont les principaux habitués étaient M. Lainé, l’éloquent orateur; le vicomte de Bonald; le comte Armand de Saint-Priest, père du spirituel académicien qui remplaça du même coup, en 1849, Ballanche et Jean Vatout; M. Renouvier[36], député de l’Hérault; M. Delalot, député de la Marne, un fin lettré, longtemps rédacteur duJournal des Débats. Les lettrés, du reste, n’étaient pas rares, en ce temps-là, sur les bancs de la Chambre. M. de Cambis, qui allait être bientôt député de Vaucluse, puis pair de France, était lui-même un helléniste distingué. Dans sa jeunesse, en collaboration avec son ami M. Renouvier, il avait publié une traduction de l’Iliade, très neuve et en avance sur son temps de plus d’un demi-siècle. Mise au jour en 1810, elle n’avait pas réussi, parce qu’elle était trop littérale, trop homérique, et que les contemporains de Luce de Lancival, de Bitaubé et d’Esménard ne pouvaient pas décemment supporter que l’on appelât Minervela déesse aux yeux de génisse. Cet oncle de Pontmartin était du reste une encyclopédie vivante. Il connaissait bien les littératures italienne et anglaise, s’intéressait aux sciences, avait même étudié la théologie. Mais ce qu’il possédait le mieux, c’était la littérature française duXVIIesiècle. Il savait par cœur plusieurs tragédies entières de Corneille et de Racine,lesOraisons funèbresde Bossuet, lesCaractèresde La Bruyère. Malgré sa tendance au scepticisme, il mettait au-dessus de tout l’Histoire des variations des Églises protestantes, de Bossuet, et y trouvait encore plus d’esprit que dans Voltaire, qui ne laissait pas pourtant de lui être cher.M. de Pontmartin conduisait aussi quelquefois son fils chez son ami le docteur Double. Le salon de M. Double, 19, rue des Petits-Augustins, ressemblait à une succursale ou à un vestibule de l’Institut. André-Marie Ampère, Arago, Poisson, Gay-Lussac, Mathieu, Biot, Thénard, Alibert, Récamier s’y rencontraient avec Paul Delaroche, Pradier, Ary Scheffer, Guizot et Villemain. La conversation, la vue seule de ces savants, de ces artistes, de ces écrivains, n’était-elle pas pour le jeune collégien la plus éloquente des leçons, la mieux faite pour lui inspirer le goût du travail, la passion de l’étude?Quand il avait été premier trois fois de suite, son père le menait voirIphigénie en Aulide, jouée par MlleDuchesnois, ou entendre laDame Blanchechantée par Ponchard et par MmeRigaut-Palar. A la fin de février 1829, il était en philosophie, et, déjà, malgré les explications de son professeur, il commençait à trouver, comme M. Jourdain, qu’il y avait làbeaucoup de tintamarre et de brouillamini. Cela ne l’empêchait pas d’être encore premier à l’occasion. Un jour, à la suite d’uncoup doubleen dissertation latine et française, on lui promit pour récompense unedemi-soiréeà l’Opéra. Il sortiraitdu théâtre avant le ballet, de peur que les pirouettes et les ronds de jambes de MmesLegallois, Noblet et Montessu ne fissent une trop dangereuse concurrence à Descartes et à Condillac; mais il entendrait d’un bout à l’autre leComte Ory, qui était alors dans toute la fraîcheur de son succès et qui ne durait que deux heures. Ces deux heures furent pour lui un véritable enchantement. Le chef-d’œuvre de Rossini était chanté par Adolphe Nourrit, Levasseur, Dabadie, Alexis Dupont, MmeDamoreau, MlleIawureck. Nourrit surtout y était la perfection même. Le jeune philosophe était sous le charme. Le lendemain, quand le digne M. Valette lui demanda son opinion sur l’Ontologie, il fut sur le point de répondre:Une dame de haut parage. Quand M. Valette voulut savoir ce qu’il pensait de l’association des idées, peu s’en fallut qu’il ne répliquât:A la faveur de cette nuit obscure...LeComte Orys’était décidément emparé de ses souvenirs, de ses songes, de sa mémoire... Il le savait par cœur; il en fredonnait les principaux airs en traversant la grande allée du Luxembourg, et lorsqu’il franchissait la petite porte de la rue Monsieur-le-Prince, il répétaitmezza vocele chœur du second acte:En ce séjour chaste et tranquille!Qu’il dût devenir un critique célèbre, il ne s’en doutait guère, à coup sûr; mais ce qu’il savait bien déjà, c’est qu’il serait certainement unmélomane!Malgré le charme qui ramenait si souvent levieux critiqueet le vieuxmélomaneà ces heureuses et lointaines années, le plus vivant de ses souvenirsde jeunesse était celui qui lui était resté de ses camarades de collège.Saint-Louis, en ce moment, passait pour un aristocrate, plus distingué, mieux surveillé, mieux élevé, mieux vêtu, mieux chaussé que Louis-le-Grand et Henri IV, Charlemagne et Bourbon. Dans la cour et dans les classes retentissaient les noms d’Ugolin du Cayla, de Louis d’Eckmühl, de Guy de la Tour du Pin, de Pierre de Brézé (le futur évêque de Moulins), de Raymond de Monteynard, d’Henri de Cambis, de Charles de la Bouillerie, d’Emmanuel d’Alzon, d’Adrien Delahante, d’Hector de La Ferrière, de Léon de Bernis, de Féodor de Torcy, etc., etc. Entre ces fils de grands seigneurs et les élèves de condition plus modeste, Armand de Pontmartin était volontiers le trait d’union. Il était aussi lié avec Casimir Gaillardin[37], dont le père était portier chez le marquis de Dreux-Brézé, qu’avec Pierre de Brézé lui-même. Un de ses meilleurs amis était le fils d’un petit bourgeois de Limoges, Léonard Retouret, très brillant élève et le porte-drapeau deslibéraux. Parmi ceux qui, comme Retouret, lui disputaient les premières places, il aimait à se rappeler deux autres de ses condisciples, Emmanuel Richomme et Armand de Crochard. Richomme était son rival le plus dangereux au point de vue desfins d’année scolaire. Gai, amusant, spirituellement fantaisiste,Armand de Crochard était le sourire de la classe. D’une intelligence extraordinaire, doué d’un vrai talent poétique, il aurait certainement fait parler de lui, s’il n’eût préféré se retirer en province, dès qu’il eut fini son droit. Il mourut en 1833 à Nogent-le-Rotrou, dans le pays Chartrain, où il avait accepté les modestes fonctions de juge suppléant près le tribunal de première instance. Mais de tous les camarades de Pontmartin, celui qui lui inspira la plus vive affection,—une affection qui se mélangeait déjà de respect,—ce fut Emmanuel d’Alzon.Emmanuel d’Alzon[38], qui devait être plus tard un si rude travailleur, l’infatigable ouvrier de tant de belles œuvres, le fondateur du collège de l’Assomption, à Nimes, était à Saint-Louis un élève, non pas médiocre, mais inégal, un peu fantasque, traité souvent de paresseux par ses professeurs. Un samedi, on venait de donner les places: Pontmartin était premier; d’Alzon n’avait pas fini sa composition, il fut classé parmi les derniers et ne parut pas d’ailleurs s’en émouvoir autrement. Les deux amis sortirent du collège en se donnant le bras: «Sais-tu, dit Pontmartin, à quoi je songeais pendant qu’on donnait les places? A ces paroles de l’Évangile: Les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers.»Quelques années plus tard, Armand de Pontmartinet Henri de Cambis[39]se préparaient à passer leur soirée au Théâtre-Italien: on donnaitOtelloavec Rubini et MmeMalibran! Au moment où ils terminaient leur toilette, ils virent entrer leur cousin, l’abbé Adalbert de Cambis: «Je vous annonce, leur dit-il, une grande nouvelle, Emmanuel d’Alzon est depuis trois jours au séminaire de Montpellier.»Et sans respect pour la cravate blanche d’Henri de Cambis et le bel habit de Pontmartin (un habit de Blain!), l’abbé ajouta: «Il a choisi la meilleure part.»
CHAPITRE IILES ANNÉES DE COLLÈGE(1823-1829)Le voyage d’Avignon à Paris en 1823. Au 37 de la rue de Vaugirard. Le collège Saint-Louis. Le catéchisme de Saint-Thomas-d’Aquin et l’abbé de La Bourdonnaye.—MM. Roberge, Étienne Gros et Vendel-Heyl.Vox faucibus hæsit.—M. Valette et M. Michelle. Le Concours général. Sainte-Beuve et les vers latins.—Le jardin du Luxembourg, le salon du marquis de Cambis et le salon du docteur Double.Le comte Ory.Les camarades de Saint-Louis. Emmanuel d’Alzon et Henri de Cambis.IOn loua une voiture de poste, on coucha cinq fois en route et on arriva à Paris dans la matinée du sixième jour, le 13 octobre. M. de Pontmartin avait arrêté un appartement, rue de Vaugirard, au second étage de la maison portant alors le numéro 37, plus tard 31, aujourd’hui 21. Cette maison faisait le coin du jardin du Luxembourg, presque en face de la rue du Pot-de-Fer[17]; trois de ses fenêtres avaient vue sur le jardin.En même temps que les Pontmartin, deux autres familles méridionales,—les Cambis et les d’Alzon, que des liens de parenté et d’amitié unissaient aux châtelains des Angles,—venaient également se fixer à Paris et prendre gîte, comme eux, dans la rue de Vaugirard, les d’Alzon au numéro 9, hôtel Crapelet; les Cambis, au numéro 18, hôtel Boulay de la Meurthe. Le but des trois familles était le même: l’éducation de leurs fils. Ces fils étaient au nombre de quatre: Henri et Alfred de Cambis, Emmanuel d’Alzon, Armand de Pontmartin. On décida qu’ils suivraient comme externes les classes de Saint-Louis. Ce collège avait une petite porte à l’usage des externes, qui ouvrait sur la rue Monsieur-le-Prince, presque en face de la rue de Vaugirard. Il n’y aurait donc qu’un pas à faire pour conduire les enfants et les aller chercher. Pas un seul instant les parents n’avaient songé à les mettre internes. Ils se défiaient, non sans raison, de l’esprit qui régnait alors dans les collèges de Paris.Ce sera l’honneur de la Restauration d’avoir, au sortir de la Révolution et de l’Empire, donné le signal de la renaissance religieuse en même temps que de la renaissance littéraire. Aucune époque n’a été plus féconde en œuvres catholiques; si la plupart n’ont acquis tout leur développement et n’ont donné tous leurs fruits que plus tard, la justice n’en commande pas moins de lui en reporter le principal mérite. Sur un point seulement ses efforts restèrent complètement infructueux, ses intentions et ses actes demeurèrent frappés de stérilité.Dans son désir de réformer l’enseignement universitaire, le gouvernement royal confia la direction de l’Instruction publique à un évêque. Un prêtre, dont le zèle égalait le talent, l’abbé de Scorbiac, fut investi des fonctions d’aumônier général de l’Université, avec mission de visiter tour à tour tous les collèges de France et d’y donner des retraites. Le soin le plus attentif fut apporté au choix des recteurs et des proviseurs. Les aumôniers furent pris parmi les jeunes hommes les plus distingués du clergé, et c’est ainsi, par exemple, que, de 1822 à 1830, le collège Henri IV eut pour aumôniers l’abbé de Salinis, l’abbé Gerbet et l’abbé Lacordaire. Mais c’est vainement que l’on sème, si «les graines tombent sur un terrain pierreux et parmi les épines qui croissent et les étouffent». Les professeurs, hommes d’ailleurs instruits et d’une conduite privée irréprochable, étaient presque tous imbus des doctrines philosophiques duXVIIIesiècle: leurs élèves étaient, pour la plupart,libérauxet voltairiens. «Un jour, dit M. Armand de Melun dans sesMémoires, pendant que nous faisions notre philosophie[18]il nous prit fantaisie de discuter entre nous l’existence de Dieu. C’était pendant l’étude. Nous eûmes la délicatesse d’engager le surveillant à se retirer, pour nous laisser une plus entièreliberté et n’avoir pas à se compromettre lui-même. La discussion fut vive et approfondie; et lorsqu’on passa au vote, l’existence de Dieu obtint la majoritéd’une voix! Je votai pour le bon Dieu. Telle était la religion des collèges de l’État[19]...»Deux collèges, cependant, Stanislas et Saint-Louis, avaient, dans une certaine mesure, échappé à la contagion régnante. Le proviseur de Saint-Louis était un ecclésiastique, l’abbé Thibault[20], qui avait établi au collège une discipline tout à la fois ferme sans rigueur et paternelle sans faiblesse. Il y avait deux aumôniers, l’abbé Léon Sibour, qui allait être remplacé par l’abbé Dumarsais[21], et l’abbé Salacroux.Armand de Pontmartin fut placé en quatrième sous la férule clémente du bon M. Roberge. Cette même année, il fit sa première communion, non à Saint-Sulpice, dont les locataires du no37 de la rue de Vaugirard étaient pourtant paroissiens,—mais à Saint-Thomas-d’Aquin. Les âmes les plus droites et les meilleures, celles qui se désintéressent le plus d’elles-mêmes, ont pourtant, elles aussi,leurs secrètes faiblesses. Si M. et Mmede Pontmartin et leurs amis s’étaient arrachés aux douceurs du vieux logis familial, au soleil de l’Hérault et de la Provence, aux prairies de Lavagnac, aux riantes îles du Rhône; s’ils s’étaient aventurés dans ce dangereux et terrible Paris, ce n’était pas pour préparer leurs enfants à être journalistes, maires de leur village, conseillers municipaux ou même grands vicaires. Ils rêvaient pour eux les plus brillantes destinées, ils les voyaient déjà montés aux plus hauts postes. En attendant, ne convenait-il pas de les rapprocher le plus vite possible des futurs ducs et marquis du pur faubourg, des futurs propriétaires des beaux hôtels de la rue de l’Université et de la rue de Varenne? Ces marquis et ces ducs ne manqueraient pas, un jour venant, d’ouvrir à leurs anciens compagnons de catéchisme les portes des Tuileries et de les transformer en ambassadeurs, en pairs de France ou en gentilshommes de la Chambre. Et voilà pourquoi, au trop modeste Saint-Sulpice, on avait préféré l’aristocratique Saint-Thomas-d’Aquin. C’est surtout de l’oncle Joseph que l’idée était venue. L’excellent homme, six ans plus tard, dut s’écrier, non plus avec son cher Virgile, mais avec Lucrèce qu’il connaissait presque aussi bien:O vanas hominum mentes!A Saint-Sulpice, Pontmartin aurait eu pour catéchistes son cousin germain, le saint abbé Adalbert de Cambis, et un jeune prêtre, déjà presque célèbre, qui s’appelaitl’abbé Dupanloup. A Saint-Thomas-d’Aquin, il fut presque aussi bien partagé. Le catéchiste en titre était l’abbé de La Bourdonnaye,prêtrefénelonien, d’une piété fervente, d’une éloquence pathétique, mais d’une santé délicate, qui dépensait pour ses élèves les restes de ses forces et de sa vie. Lorsqu’on lui apportait une tasse de bouillon, il leur disait avec un sourire qui leur serrait le cœur: «Mes enfants! ne me regardez pas! Ne m’imitez pas! Je vis comme un païen!» Il était secondé par l’abbé Hamelin, qui devint plus tard curé de Sainte-Clotilde. Les dimanches, Pontmartin et ses camarades de catéchisme avaient souvent Mgrde Quélen et l’abbé Borderies, qui mourut évêque de Versailles; quelquefois, l’abbé duc de Rohan, dont ils admiraient la suprême élégance, les pieuses coquetteries de geste et de parole, la tenue exquise, le rochet brodé de dentelles, le calice incrusté de saphirs et d’opales.Au même printemps de 1824 se rattache un épisode raconté au tome IV desSouvenirs d’un vieux critique. Armand de Pontmartin et ses parents allaient à la messe à la chapelle du couvent des Carmes, situé à deux pas de leur demeure et occupé par des religieuses carmélites[22]. Le dimanche 23 mai, en se rendant à l’église, il longea le mur du jardin de l’hôtel d’Hinnisdal, qui formait l’angle de la rue de Vaugirard et de la rue Cassette. Sur le trottoir, il vit un jeune homme qui paraissait en proie à une agitation extraordinaire; non loinde lui stationnait un fiacre. Un peu ému, Pontmartin alla prendre dans la chapelle sa place accoutumée. Dans le chœur, à côté du grillage où se plaçaient les religieuses, il y avait une porte. Au moment où la messe allait finir, cette porte s’ouvrit et les assistants virent sortir une Carmélite qui, après avoir regardé à droite et à gauche, traversa rapidement l’église, comme si elle eût craint d’être poursuivie. On ne la poursuivit pas. Lorsque la fugitive avait passé près de lui en le frôlant de sa guimpe et de son voile, Pontmartin avait eu peine à retenir un cri de stupeur. Il aperçut ses compagnes pressées, comme des ombres, contre le grillage qu’il leur était interdit de franchir. Il entendit un chuchotement vague, un susurrement insaisissable, pareil à un souffle de brise expirant sur les bords d’un lac. Puis plus rien, que ce qui reste d’une apparition ou d’une hallucination! De cette vision de son enfance, il restera seulement à l’élève de Saint-Louis un souvenir qui, après de longues années, lui inspirera une Nouvelle[23]dont le prologue seul est exact.IILes vacances de 1824 se passèrent à Paris, les Angles étant trop loin pour que l’on pût y revenir chaque année. En octobre 1824, Armand de Pontmartincommença sa troisième sous un professeur, M. Étienne Gros, qui était un helléniste remarquable. Sa santé toujours délicate fut éprouvée à ce moment par une croissance excessive, et au printemps de 1825, ses parents le ramenèrent aux Angles. Quand vint l’été, on alla passer six semaines aux bains de mer, à Marseille; mais l’oncle Joseph n’y accompagna pas son frère et son neveu; aussi ce fut la grande année de la correspondance en vers latins.A la rentrée de 1825, complètement rétabli, il recommença sa troisième, qu’il fit avec le plus grand succès. Aux vacances du jour de l’an 1826, son père, pour ses étrennes, lui offrit le choix entre une tragédie jouée par Talma et un spectacle du Cirque Olympique, l’Incendie de Salins[24], qui attirait alors tout Paris. Hélas! il choisit le Cirque. Talma mourut peu de temps après[25], si bien que, par sa faute, Pontmartin, qui devait être un fanatique de théâtre, n’a jamais vu le grand tragédien.Il prit, du reste, sa revanche aux mois d’août et de septembre 1827, après son année de seconde, où, sous la direction d’un excellent maître, M. Vendel-Heyl, il avait fait une ample moisson de couronnes. Pour l’indemniser de ses vacances manquées (comme celles de 1826, celles de 1827 se passèrent encore à Paris), ses parents lui accordèrentcinq soirées théâtrales: à l’Opéra,Moïse; au Théâtre-Français, MlleMars dansles Femmes savanteset dansla Jeunesse de Henri V; à l’Opéra-Comique,la Dame Blanche; au théâtre de Madame,le Mariage de raison, joué par Léontine Fay, Jenny Vertpré, Gontier, Ferville, Paul et Numa; et enfin, à la Porte-Saint-Martin, le drame deTrente ans ou la vie d’un joueur, où Frédérick Lemaître et MmeDorval, par leur merveilleux talent, faisaient illusion aux spectateurs sur la valeur réelle de la pièce de Victor Ducange et Dinaux[26].Dans la seconde série de sesMémoires[27], Pontmartin a longuement parlé d’unaccident, dont il fut victime à cette date, et qui, d’après lui, «a dominé toute sa vie, a décidé de sa carrière, a mêlé une souffrance secrète, intime, à la fois chronique et aiguë, à tous les épisodes, à tous les chagrins, à toutes les joies de son existence».C’était le 12 septembre 1827, il était allé herboriser, avec deux ou trois camarades de Saint-Louis, sur les coteaux de Bellevue et de la Celle-Saint-Cloud; soudain il tomba en arrêt—comme Jean-Jacques devant la pervenche—devant une jolie petite fleur bleue, dont il ignorait le nom. Ce nom, il voulut le demander au plus savant de sescamarades; mais ces derniers, pendant ses extases et ses rêveries contemplatives, avaient pris les devants et étaient déjà loin. Alors il voulut crier...Vox faucibus hæsit!En quelques minutes, le timbre de sa voix avait subi une altération inexplicable; ou plutôt cette voix sans timbre passait incessamment d’une sorte d’extinction à des notes aiguës et fausses, d’autant plus pénibles pour lui qu’il avait et qu’il eut toujours l’oreille juste. «Ce n’est rien, c’est lamue!» lui dirent ses camarades après l’avoir entendu.—«C’est lamue!» dirent le soir ses parents. Cettemuedevait durer toujours.Devons-nous croire que vraiment cette défectuosité vocale «a dominé toute sa vie», que cette voix fluette, si peu en rapport avec sa haute taille, a été pour lui un martyre continu, la cause de tristesses et de déceptions sans nombre; qu’elle l’a empêché de se présenter à l’Académie, où plus d’une fois, en effet, il n’a dépendu que de lui d’être élu[28]? Il lui a plu de le dire, un jour qu’il avait ses nerfs, mais nous ne sommes pas obligés de le croire. Et d’abord, cette prétendue aphonie était bien relative. Que de gens ont causé avec lui sans jamais s’en apercevoir! Mais, réelle ou non, peut-être avait-elle pu impressionner son imagination assez vivement pour produire ce demi-désespoir dont il nous parle? Sans doute, mais c’est ce désespoir que je nie. On le comprendrait à peine, si Pontmartin avait jamais eu le désir d’aborder le barreauou la tribune. A aucun moment de sa vie, il n’y a songé. Sa seule ambition fut d’être un écrivain, et pour réussir dans les lettres, point n’est besoin d’avoir une grosse voix,os magna sonaturum. Le discours de réception à l’Académie? Mais, franchement, se préoccupe-t-on trente ans d’avance d’une mauvaise heure à passer, quand cette heure doit être unique? Et d’ailleurs, là même, n’a-t-on pas la ressource de prétexter au dernier moment une indisposition et de prier un Legouvé ou un Camille Doucet de lire à votre place? Autre considération: quand un jeune homme est ou se croit atteint d’une infirmité qui l’humilie, la première chose qu’il fait d’instinct, c’est de fuir le monde, où il redoute la raillerie des autres jeunes gens et plus encore celle des femmes. Or, nous savons, par le témoignage de ses amis et par le sien propre, que personne plus que lui n’y brilla, que nul n’y déploya plus de verve et de gaieté, et cela précisément dans les années où il voudrait nous faire croire qu’il vivait à l’écart, en proie à ses sombres pensées. Autre chose encore: Pontmartin a siégé huit ans au Conseil général du Gard, et à coup sûr il ne s’y est pas senti humilié et inférieur à ses collègues, qui avaient peut-être plus d’accentque lui, mais qui, toutes les fois qu’il prenait la parole, l’écoutaient avec un plaisir sans mélange. Une seule fois, je l’ai entendu parler de sa voix grêle, et c’était en manière de plaisanterie, pour faire passer un de ces calembours dont il était coutumier.IIIAu mois d’octobre 1827, il entra en rhétorique où il retrouva, comme professeur de rhétorique latine, son professeur de seconde, M. Vendel-Heyl. Le professeur de rhétorique française était M. Charles Alexandre[29], plus tard membre de l’Institut, helléniste de premier ordre et bon latiniste. Les deux professeurs d’histoire étaient également deux hommes d’un réel talent, M. Dumont et M. Charles Durozoir: le premier, auteur d’une bonneHistoire romaine, et le second, collaborateur très actif de laBiographie universellede Michaud.Les vacances de 1828 procurèrent à Pontmartin une grande joie, le retour aux Angles après trois ans d’absence.En 1828-1829, il fit sa philosophie avec M. Valette pour professeur. Afin de compléter et de rectifier au besoin les leçons du collège, ses parents lui avaient donné pour répétiteur M. Michelle, lui-même professeur de philosophie à Stanislas, fervent chrétien et membre de la Congrégation.Jusqu’à la fin, il avait été sans conteste l’élève le plus brillant de Saint-Louis. Dans les années1826, 1827, 1828 et 1829, le collège Saint-Louis a remporté vingt prix au concours général. Armand de Pontmartin en a eu, à lui seul, plus du tiers: deux en 1826, deux en 1827, deux en 1828, un en 1829. Il obtint, en troisième (1826), le premier prix de vers latins et le second prix de version grecque:—en seconde (1827), le premier prix de narration latine et le second prix de version latine;—en rhétorique (1828), le premier prix de discours français et le second prix de version latine; en philosophie (1829), le second prix de dissertation latine. A ces sept prix se venaient ajouter une douzaine d’accessits. Dix-neuf nominations au concours général, le cas assurément était rare. Dans la bibliothèque de sa maison des Angles, Pontmartin avait conservé ses volumes de prix; il y en a cent soixante-quatre; cent un obtenus au collège, soixante-trois au concours général. Au nombre de ces derniers, et parmi ceux qu’il a le plus souvent feuilletés, je remarque les volumes de critique de l’abbé de Féletz[30], de l’Académie française. Les maîtres de Pontmartin prévoyaient-ils qu’un jour, avec plus d’esprit encore et avec un bien autre éclat que le très spirituel abbé, il ferait à son tour des Causeries littéraires, qui resteront les chefs-d’œuvre du genre?Ses succès étaient d’autant plus remarquables que lesurmenagen’y était pour rien. L’élève Pontmartin n’était pas ce que, dans le langage desécoles, on appelle unebête à concours; il étaitexterne libre, et nous verrons tout à l’heure que déjà il allait dans le monde et fréquentait quelques salons où les lettres étaient en honneur. Il soignait sa toilette,—ce qu’il sera loin de faire plus tard, et le mardi, jour de composition, il éblouissait les internes par l’élégance et l’éclat de ses bottes. En rien il ne ressemblait à cespiocheursque les chefs d’institutionchauffenten vue du concours général et qui sont voués à une ou deux spécialités. Il n’était pas seulement unfort en thème, il était fort en tout, en discours français et en version latine, en thème latin et en version grecque, en vers latins, en discours latin et en dissertation française; soit au collège, soit au concours général, il a remporté des prix dans toutes les facultés latines, grecques et françaises. Sainte-Beuve, si exact d’ordinaire, s’est donc trompé lorsque, dans sesNouveaux Lundis, il a écrit que Pontmartin péchait par le manque d’études premières; que, chez lui, le fonds classique était faible et insuffisant. «Il cite sobrement du latin, dit-il, quelquefois de l’Horace; mais aux moindres citations, pour peu qu’on en fasse, le bout de l’oreille s’aperçoit; quand il cite le vers:Urit enim fulgore suo..., il oublie l’enim: par où je soupçonne qu’il ne scande pas très couramment les vers latins. Un jour, à une fin de chronique littéraire[31], parlant de laDame aux Caméliaset lui opposant la vertu desbourgeoises et des chastes Lucrèce, il a dit:DOMUM mansit, lanam fecit; d’où je conclus qu’au collège il était plus fort en discours qu’en thème[32].» La vérité, au contraire, est que Pontmartin, écolier, avait réussi de façon peu commune dans les facultés latines. Le hasard fait que j’ai ici, sous la main, à la campagne, lesAnnales des concours générauxpour la classe de troisième. L’invasion de la Grèce par les armées de Xerxès, Athènes menacée par les Perses et sauvée par Minerve,Pallas Athenarum servatrix, telle était en 1826 la matière à mettre en vers latins. Pontmartin eut le premier prix. Hélas! quarante-quatre ans plus tard, lorsque les armées allemandes se sont, à flots pressés, précipitées sur la moderne Athènes,—où Minerve était représentée par Jules Favre,—le vieux critique aurait pu murmurer les vers de l’élève de Saint-Louis:Adsit, et insultet patriis jam mœnibus hostisBarbarus; ingenuâ se jactet servus in urbe.Vos tamen, o cives, nunquam cognata relinquetLibertas, inter bellique fugæque labores,Vobis libertas vultu arridebit amico...Tuque, novo splendore nitens rediviva resurge.O dilecta Diis! ô patria[33]!...IVRien n’égalait pour Pontmartin la douceur de ces souvenirs d’enfance et de jeunesse. Le collège n’avait point été pour lui un exil et une prison. Les conseils affectueux et le sourire de son père, les encouragements de l’oncle Joseph, les baisers de sa mère, ne lui avaient pas manqué un seul jour. De sa fenêtre, quand il interrompait un moment son travail, au lieu d’un noir et lugubre préau, il voyait le jardin du Luxembourg; il apercevait les palombes perchées sur les hautes branches des platanes, des hêtres et des tilleuls, le grand carré où des étudiants et des rapins jouaient à la paume, se servant de leurs mains en guise de raquettes. Pour se rendre au collège, il lui fallait suivre dans toute sa longueur l’allée qui passe devant la façade du palais et conduit à la grille, voisine de l’Odéon; il s’y croisait parfois avec des hommes célèbres qui auraient bien troqué leur renommée contre ses quinze ans s’il eût voulu les leur céder: Cambacérès, le docteur Portal, François Arago, M. de Sémonville, le grand référendaire, et le chancelier, M. Dambray. Dans la belle saison, il avait presque tous les jours la bonne fortune de pouvoir s’incliner discrètement devant un petit homme à la chevelure grise, mais à la tournure encore jeune, invariablement vêtu du même costume: chapeau gris, gilet blanc, redingote bleu de roi, pantalonde nankin, guêtres blanches, et, à la main, une petite badine en ébène. Il ne se lassait pas d’admirer sa figure longue, un peu osseuse et pâle, son front d’une ampleur olympienne, ses yeux de génie. C’était Chateaubriand, qui s’acheminait d’un pas leste de la rue d’Enfer à l’Abbaye-au-Bois. Plus régulièrement encore, il rencontrait, le matin, un autre jeune vieillard, d’une tenue fort correcte, d’une physionomie spirituelle, appuyé sur une canne à pomme d’or et un livre sous le bras, qui ne manquait jamais de lui faire un petit signe d’amitié. C’était son voisin, le comte Joseph Boulay de la Meurthe[34], propriétaire d’un très bel hôtel entre cour et jardin, situé au coin de la rue du Pot-de-Fer et de la rue de Vaugirard, en face du no37. Notre collégien cependant continuait sa route; mais avant d’entrer en classe, il s’arrêtait chez le pâtissier de la rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel, qui se nommait Bussonier, et qu’il appelait Buissonière, parce qu’on y faisait l’école de ce nom, Pontmartin a fait depuis de meilleurs calembours, il en a fait de pires.Il lui arrivait souvent, les jours de congé, de passer la soirée chez son oncle, le marquis de Cambis[35], qui occupait le premier étage de l’hôtel Boulay de la Meurthe. M. de Cambis donnaitd’excellents dîners et avait un salon politique, dont les principaux habitués étaient M. Lainé, l’éloquent orateur; le vicomte de Bonald; le comte Armand de Saint-Priest, père du spirituel académicien qui remplaça du même coup, en 1849, Ballanche et Jean Vatout; M. Renouvier[36], député de l’Hérault; M. Delalot, député de la Marne, un fin lettré, longtemps rédacteur duJournal des Débats. Les lettrés, du reste, n’étaient pas rares, en ce temps-là, sur les bancs de la Chambre. M. de Cambis, qui allait être bientôt député de Vaucluse, puis pair de France, était lui-même un helléniste distingué. Dans sa jeunesse, en collaboration avec son ami M. Renouvier, il avait publié une traduction de l’Iliade, très neuve et en avance sur son temps de plus d’un demi-siècle. Mise au jour en 1810, elle n’avait pas réussi, parce qu’elle était trop littérale, trop homérique, et que les contemporains de Luce de Lancival, de Bitaubé et d’Esménard ne pouvaient pas décemment supporter que l’on appelât Minervela déesse aux yeux de génisse. Cet oncle de Pontmartin était du reste une encyclopédie vivante. Il connaissait bien les littératures italienne et anglaise, s’intéressait aux sciences, avait même étudié la théologie. Mais ce qu’il possédait le mieux, c’était la littérature française duXVIIesiècle. Il savait par cœur plusieurs tragédies entières de Corneille et de Racine,lesOraisons funèbresde Bossuet, lesCaractèresde La Bruyère. Malgré sa tendance au scepticisme, il mettait au-dessus de tout l’Histoire des variations des Églises protestantes, de Bossuet, et y trouvait encore plus d’esprit que dans Voltaire, qui ne laissait pas pourtant de lui être cher.M. de Pontmartin conduisait aussi quelquefois son fils chez son ami le docteur Double. Le salon de M. Double, 19, rue des Petits-Augustins, ressemblait à une succursale ou à un vestibule de l’Institut. André-Marie Ampère, Arago, Poisson, Gay-Lussac, Mathieu, Biot, Thénard, Alibert, Récamier s’y rencontraient avec Paul Delaroche, Pradier, Ary Scheffer, Guizot et Villemain. La conversation, la vue seule de ces savants, de ces artistes, de ces écrivains, n’était-elle pas pour le jeune collégien la plus éloquente des leçons, la mieux faite pour lui inspirer le goût du travail, la passion de l’étude?Quand il avait été premier trois fois de suite, son père le menait voirIphigénie en Aulide, jouée par MlleDuchesnois, ou entendre laDame Blanchechantée par Ponchard et par MmeRigaut-Palar. A la fin de février 1829, il était en philosophie, et, déjà, malgré les explications de son professeur, il commençait à trouver, comme M. Jourdain, qu’il y avait làbeaucoup de tintamarre et de brouillamini. Cela ne l’empêchait pas d’être encore premier à l’occasion. Un jour, à la suite d’uncoup doubleen dissertation latine et française, on lui promit pour récompense unedemi-soiréeà l’Opéra. Il sortiraitdu théâtre avant le ballet, de peur que les pirouettes et les ronds de jambes de MmesLegallois, Noblet et Montessu ne fissent une trop dangereuse concurrence à Descartes et à Condillac; mais il entendrait d’un bout à l’autre leComte Ory, qui était alors dans toute la fraîcheur de son succès et qui ne durait que deux heures. Ces deux heures furent pour lui un véritable enchantement. Le chef-d’œuvre de Rossini était chanté par Adolphe Nourrit, Levasseur, Dabadie, Alexis Dupont, MmeDamoreau, MlleIawureck. Nourrit surtout y était la perfection même. Le jeune philosophe était sous le charme. Le lendemain, quand le digne M. Valette lui demanda son opinion sur l’Ontologie, il fut sur le point de répondre:Une dame de haut parage. Quand M. Valette voulut savoir ce qu’il pensait de l’association des idées, peu s’en fallut qu’il ne répliquât:A la faveur de cette nuit obscure...LeComte Orys’était décidément emparé de ses souvenirs, de ses songes, de sa mémoire... Il le savait par cœur; il en fredonnait les principaux airs en traversant la grande allée du Luxembourg, et lorsqu’il franchissait la petite porte de la rue Monsieur-le-Prince, il répétaitmezza vocele chœur du second acte:En ce séjour chaste et tranquille!Qu’il dût devenir un critique célèbre, il ne s’en doutait guère, à coup sûr; mais ce qu’il savait bien déjà, c’est qu’il serait certainement unmélomane!Malgré le charme qui ramenait si souvent levieux critiqueet le vieuxmélomaneà ces heureuses et lointaines années, le plus vivant de ses souvenirsde jeunesse était celui qui lui était resté de ses camarades de collège.Saint-Louis, en ce moment, passait pour un aristocrate, plus distingué, mieux surveillé, mieux élevé, mieux vêtu, mieux chaussé que Louis-le-Grand et Henri IV, Charlemagne et Bourbon. Dans la cour et dans les classes retentissaient les noms d’Ugolin du Cayla, de Louis d’Eckmühl, de Guy de la Tour du Pin, de Pierre de Brézé (le futur évêque de Moulins), de Raymond de Monteynard, d’Henri de Cambis, de Charles de la Bouillerie, d’Emmanuel d’Alzon, d’Adrien Delahante, d’Hector de La Ferrière, de Léon de Bernis, de Féodor de Torcy, etc., etc. Entre ces fils de grands seigneurs et les élèves de condition plus modeste, Armand de Pontmartin était volontiers le trait d’union. Il était aussi lié avec Casimir Gaillardin[37], dont le père était portier chez le marquis de Dreux-Brézé, qu’avec Pierre de Brézé lui-même. Un de ses meilleurs amis était le fils d’un petit bourgeois de Limoges, Léonard Retouret, très brillant élève et le porte-drapeau deslibéraux. Parmi ceux qui, comme Retouret, lui disputaient les premières places, il aimait à se rappeler deux autres de ses condisciples, Emmanuel Richomme et Armand de Crochard. Richomme était son rival le plus dangereux au point de vue desfins d’année scolaire. Gai, amusant, spirituellement fantaisiste,Armand de Crochard était le sourire de la classe. D’une intelligence extraordinaire, doué d’un vrai talent poétique, il aurait certainement fait parler de lui, s’il n’eût préféré se retirer en province, dès qu’il eut fini son droit. Il mourut en 1833 à Nogent-le-Rotrou, dans le pays Chartrain, où il avait accepté les modestes fonctions de juge suppléant près le tribunal de première instance. Mais de tous les camarades de Pontmartin, celui qui lui inspira la plus vive affection,—une affection qui se mélangeait déjà de respect,—ce fut Emmanuel d’Alzon.Emmanuel d’Alzon[38], qui devait être plus tard un si rude travailleur, l’infatigable ouvrier de tant de belles œuvres, le fondateur du collège de l’Assomption, à Nimes, était à Saint-Louis un élève, non pas médiocre, mais inégal, un peu fantasque, traité souvent de paresseux par ses professeurs. Un samedi, on venait de donner les places: Pontmartin était premier; d’Alzon n’avait pas fini sa composition, il fut classé parmi les derniers et ne parut pas d’ailleurs s’en émouvoir autrement. Les deux amis sortirent du collège en se donnant le bras: «Sais-tu, dit Pontmartin, à quoi je songeais pendant qu’on donnait les places? A ces paroles de l’Évangile: Les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers.»Quelques années plus tard, Armand de Pontmartinet Henri de Cambis[39]se préparaient à passer leur soirée au Théâtre-Italien: on donnaitOtelloavec Rubini et MmeMalibran! Au moment où ils terminaient leur toilette, ils virent entrer leur cousin, l’abbé Adalbert de Cambis: «Je vous annonce, leur dit-il, une grande nouvelle, Emmanuel d’Alzon est depuis trois jours au séminaire de Montpellier.»Et sans respect pour la cravate blanche d’Henri de Cambis et le bel habit de Pontmartin (un habit de Blain!), l’abbé ajouta: «Il a choisi la meilleure part.»
LES ANNÉES DE COLLÈGE(1823-1829)
Le voyage d’Avignon à Paris en 1823. Au 37 de la rue de Vaugirard. Le collège Saint-Louis. Le catéchisme de Saint-Thomas-d’Aquin et l’abbé de La Bourdonnaye.—MM. Roberge, Étienne Gros et Vendel-Heyl.Vox faucibus hæsit.—M. Valette et M. Michelle. Le Concours général. Sainte-Beuve et les vers latins.—Le jardin du Luxembourg, le salon du marquis de Cambis et le salon du docteur Double.Le comte Ory.Les camarades de Saint-Louis. Emmanuel d’Alzon et Henri de Cambis.
On loua une voiture de poste, on coucha cinq fois en route et on arriva à Paris dans la matinée du sixième jour, le 13 octobre. M. de Pontmartin avait arrêté un appartement, rue de Vaugirard, au second étage de la maison portant alors le numéro 37, plus tard 31, aujourd’hui 21. Cette maison faisait le coin du jardin du Luxembourg, presque en face de la rue du Pot-de-Fer[17]; trois de ses fenêtres avaient vue sur le jardin.
En même temps que les Pontmartin, deux autres familles méridionales,—les Cambis et les d’Alzon, que des liens de parenté et d’amitié unissaient aux châtelains des Angles,—venaient également se fixer à Paris et prendre gîte, comme eux, dans la rue de Vaugirard, les d’Alzon au numéro 9, hôtel Crapelet; les Cambis, au numéro 18, hôtel Boulay de la Meurthe. Le but des trois familles était le même: l’éducation de leurs fils. Ces fils étaient au nombre de quatre: Henri et Alfred de Cambis, Emmanuel d’Alzon, Armand de Pontmartin. On décida qu’ils suivraient comme externes les classes de Saint-Louis. Ce collège avait une petite porte à l’usage des externes, qui ouvrait sur la rue Monsieur-le-Prince, presque en face de la rue de Vaugirard. Il n’y aurait donc qu’un pas à faire pour conduire les enfants et les aller chercher. Pas un seul instant les parents n’avaient songé à les mettre internes. Ils se défiaient, non sans raison, de l’esprit qui régnait alors dans les collèges de Paris.
Ce sera l’honneur de la Restauration d’avoir, au sortir de la Révolution et de l’Empire, donné le signal de la renaissance religieuse en même temps que de la renaissance littéraire. Aucune époque n’a été plus féconde en œuvres catholiques; si la plupart n’ont acquis tout leur développement et n’ont donné tous leurs fruits que plus tard, la justice n’en commande pas moins de lui en reporter le principal mérite. Sur un point seulement ses efforts restèrent complètement infructueux, ses intentions et ses actes demeurèrent frappés de stérilité.Dans son désir de réformer l’enseignement universitaire, le gouvernement royal confia la direction de l’Instruction publique à un évêque. Un prêtre, dont le zèle égalait le talent, l’abbé de Scorbiac, fut investi des fonctions d’aumônier général de l’Université, avec mission de visiter tour à tour tous les collèges de France et d’y donner des retraites. Le soin le plus attentif fut apporté au choix des recteurs et des proviseurs. Les aumôniers furent pris parmi les jeunes hommes les plus distingués du clergé, et c’est ainsi, par exemple, que, de 1822 à 1830, le collège Henri IV eut pour aumôniers l’abbé de Salinis, l’abbé Gerbet et l’abbé Lacordaire. Mais c’est vainement que l’on sème, si «les graines tombent sur un terrain pierreux et parmi les épines qui croissent et les étouffent». Les professeurs, hommes d’ailleurs instruits et d’une conduite privée irréprochable, étaient presque tous imbus des doctrines philosophiques duXVIIIesiècle: leurs élèves étaient, pour la plupart,libérauxet voltairiens. «Un jour, dit M. Armand de Melun dans sesMémoires, pendant que nous faisions notre philosophie[18]il nous prit fantaisie de discuter entre nous l’existence de Dieu. C’était pendant l’étude. Nous eûmes la délicatesse d’engager le surveillant à se retirer, pour nous laisser une plus entièreliberté et n’avoir pas à se compromettre lui-même. La discussion fut vive et approfondie; et lorsqu’on passa au vote, l’existence de Dieu obtint la majoritéd’une voix! Je votai pour le bon Dieu. Telle était la religion des collèges de l’État[19]...»
Deux collèges, cependant, Stanislas et Saint-Louis, avaient, dans une certaine mesure, échappé à la contagion régnante. Le proviseur de Saint-Louis était un ecclésiastique, l’abbé Thibault[20], qui avait établi au collège une discipline tout à la fois ferme sans rigueur et paternelle sans faiblesse. Il y avait deux aumôniers, l’abbé Léon Sibour, qui allait être remplacé par l’abbé Dumarsais[21], et l’abbé Salacroux.
Armand de Pontmartin fut placé en quatrième sous la férule clémente du bon M. Roberge. Cette même année, il fit sa première communion, non à Saint-Sulpice, dont les locataires du no37 de la rue de Vaugirard étaient pourtant paroissiens,—mais à Saint-Thomas-d’Aquin. Les âmes les plus droites et les meilleures, celles qui se désintéressent le plus d’elles-mêmes, ont pourtant, elles aussi,leurs secrètes faiblesses. Si M. et Mmede Pontmartin et leurs amis s’étaient arrachés aux douceurs du vieux logis familial, au soleil de l’Hérault et de la Provence, aux prairies de Lavagnac, aux riantes îles du Rhône; s’ils s’étaient aventurés dans ce dangereux et terrible Paris, ce n’était pas pour préparer leurs enfants à être journalistes, maires de leur village, conseillers municipaux ou même grands vicaires. Ils rêvaient pour eux les plus brillantes destinées, ils les voyaient déjà montés aux plus hauts postes. En attendant, ne convenait-il pas de les rapprocher le plus vite possible des futurs ducs et marquis du pur faubourg, des futurs propriétaires des beaux hôtels de la rue de l’Université et de la rue de Varenne? Ces marquis et ces ducs ne manqueraient pas, un jour venant, d’ouvrir à leurs anciens compagnons de catéchisme les portes des Tuileries et de les transformer en ambassadeurs, en pairs de France ou en gentilshommes de la Chambre. Et voilà pourquoi, au trop modeste Saint-Sulpice, on avait préféré l’aristocratique Saint-Thomas-d’Aquin. C’est surtout de l’oncle Joseph que l’idée était venue. L’excellent homme, six ans plus tard, dut s’écrier, non plus avec son cher Virgile, mais avec Lucrèce qu’il connaissait presque aussi bien:O vanas hominum mentes!
A Saint-Sulpice, Pontmartin aurait eu pour catéchistes son cousin germain, le saint abbé Adalbert de Cambis, et un jeune prêtre, déjà presque célèbre, qui s’appelaitl’abbé Dupanloup. A Saint-Thomas-d’Aquin, il fut presque aussi bien partagé. Le catéchiste en titre était l’abbé de La Bourdonnaye,prêtrefénelonien, d’une piété fervente, d’une éloquence pathétique, mais d’une santé délicate, qui dépensait pour ses élèves les restes de ses forces et de sa vie. Lorsqu’on lui apportait une tasse de bouillon, il leur disait avec un sourire qui leur serrait le cœur: «Mes enfants! ne me regardez pas! Ne m’imitez pas! Je vis comme un païen!» Il était secondé par l’abbé Hamelin, qui devint plus tard curé de Sainte-Clotilde. Les dimanches, Pontmartin et ses camarades de catéchisme avaient souvent Mgrde Quélen et l’abbé Borderies, qui mourut évêque de Versailles; quelquefois, l’abbé duc de Rohan, dont ils admiraient la suprême élégance, les pieuses coquetteries de geste et de parole, la tenue exquise, le rochet brodé de dentelles, le calice incrusté de saphirs et d’opales.
Au même printemps de 1824 se rattache un épisode raconté au tome IV desSouvenirs d’un vieux critique. Armand de Pontmartin et ses parents allaient à la messe à la chapelle du couvent des Carmes, situé à deux pas de leur demeure et occupé par des religieuses carmélites[22]. Le dimanche 23 mai, en se rendant à l’église, il longea le mur du jardin de l’hôtel d’Hinnisdal, qui formait l’angle de la rue de Vaugirard et de la rue Cassette. Sur le trottoir, il vit un jeune homme qui paraissait en proie à une agitation extraordinaire; non loinde lui stationnait un fiacre. Un peu ému, Pontmartin alla prendre dans la chapelle sa place accoutumée. Dans le chœur, à côté du grillage où se plaçaient les religieuses, il y avait une porte. Au moment où la messe allait finir, cette porte s’ouvrit et les assistants virent sortir une Carmélite qui, après avoir regardé à droite et à gauche, traversa rapidement l’église, comme si elle eût craint d’être poursuivie. On ne la poursuivit pas. Lorsque la fugitive avait passé près de lui en le frôlant de sa guimpe et de son voile, Pontmartin avait eu peine à retenir un cri de stupeur. Il aperçut ses compagnes pressées, comme des ombres, contre le grillage qu’il leur était interdit de franchir. Il entendit un chuchotement vague, un susurrement insaisissable, pareil à un souffle de brise expirant sur les bords d’un lac. Puis plus rien, que ce qui reste d’une apparition ou d’une hallucination! De cette vision de son enfance, il restera seulement à l’élève de Saint-Louis un souvenir qui, après de longues années, lui inspirera une Nouvelle[23]dont le prologue seul est exact.
Les vacances de 1824 se passèrent à Paris, les Angles étant trop loin pour que l’on pût y revenir chaque année. En octobre 1824, Armand de Pontmartincommença sa troisième sous un professeur, M. Étienne Gros, qui était un helléniste remarquable. Sa santé toujours délicate fut éprouvée à ce moment par une croissance excessive, et au printemps de 1825, ses parents le ramenèrent aux Angles. Quand vint l’été, on alla passer six semaines aux bains de mer, à Marseille; mais l’oncle Joseph n’y accompagna pas son frère et son neveu; aussi ce fut la grande année de la correspondance en vers latins.
A la rentrée de 1825, complètement rétabli, il recommença sa troisième, qu’il fit avec le plus grand succès. Aux vacances du jour de l’an 1826, son père, pour ses étrennes, lui offrit le choix entre une tragédie jouée par Talma et un spectacle du Cirque Olympique, l’Incendie de Salins[24], qui attirait alors tout Paris. Hélas! il choisit le Cirque. Talma mourut peu de temps après[25], si bien que, par sa faute, Pontmartin, qui devait être un fanatique de théâtre, n’a jamais vu le grand tragédien.
Il prit, du reste, sa revanche aux mois d’août et de septembre 1827, après son année de seconde, où, sous la direction d’un excellent maître, M. Vendel-Heyl, il avait fait une ample moisson de couronnes. Pour l’indemniser de ses vacances manquées (comme celles de 1826, celles de 1827 se passèrent encore à Paris), ses parents lui accordèrentcinq soirées théâtrales: à l’Opéra,Moïse; au Théâtre-Français, MlleMars dansles Femmes savanteset dansla Jeunesse de Henri V; à l’Opéra-Comique,la Dame Blanche; au théâtre de Madame,le Mariage de raison, joué par Léontine Fay, Jenny Vertpré, Gontier, Ferville, Paul et Numa; et enfin, à la Porte-Saint-Martin, le drame deTrente ans ou la vie d’un joueur, où Frédérick Lemaître et MmeDorval, par leur merveilleux talent, faisaient illusion aux spectateurs sur la valeur réelle de la pièce de Victor Ducange et Dinaux[26].
Dans la seconde série de sesMémoires[27], Pontmartin a longuement parlé d’unaccident, dont il fut victime à cette date, et qui, d’après lui, «a dominé toute sa vie, a décidé de sa carrière, a mêlé une souffrance secrète, intime, à la fois chronique et aiguë, à tous les épisodes, à tous les chagrins, à toutes les joies de son existence».
C’était le 12 septembre 1827, il était allé herboriser, avec deux ou trois camarades de Saint-Louis, sur les coteaux de Bellevue et de la Celle-Saint-Cloud; soudain il tomba en arrêt—comme Jean-Jacques devant la pervenche—devant une jolie petite fleur bleue, dont il ignorait le nom. Ce nom, il voulut le demander au plus savant de sescamarades; mais ces derniers, pendant ses extases et ses rêveries contemplatives, avaient pris les devants et étaient déjà loin. Alors il voulut crier...Vox faucibus hæsit!En quelques minutes, le timbre de sa voix avait subi une altération inexplicable; ou plutôt cette voix sans timbre passait incessamment d’une sorte d’extinction à des notes aiguës et fausses, d’autant plus pénibles pour lui qu’il avait et qu’il eut toujours l’oreille juste. «Ce n’est rien, c’est lamue!» lui dirent ses camarades après l’avoir entendu.—«C’est lamue!» dirent le soir ses parents. Cettemuedevait durer toujours.
Devons-nous croire que vraiment cette défectuosité vocale «a dominé toute sa vie», que cette voix fluette, si peu en rapport avec sa haute taille, a été pour lui un martyre continu, la cause de tristesses et de déceptions sans nombre; qu’elle l’a empêché de se présenter à l’Académie, où plus d’une fois, en effet, il n’a dépendu que de lui d’être élu[28]? Il lui a plu de le dire, un jour qu’il avait ses nerfs, mais nous ne sommes pas obligés de le croire. Et d’abord, cette prétendue aphonie était bien relative. Que de gens ont causé avec lui sans jamais s’en apercevoir! Mais, réelle ou non, peut-être avait-elle pu impressionner son imagination assez vivement pour produire ce demi-désespoir dont il nous parle? Sans doute, mais c’est ce désespoir que je nie. On le comprendrait à peine, si Pontmartin avait jamais eu le désir d’aborder le barreauou la tribune. A aucun moment de sa vie, il n’y a songé. Sa seule ambition fut d’être un écrivain, et pour réussir dans les lettres, point n’est besoin d’avoir une grosse voix,os magna sonaturum. Le discours de réception à l’Académie? Mais, franchement, se préoccupe-t-on trente ans d’avance d’une mauvaise heure à passer, quand cette heure doit être unique? Et d’ailleurs, là même, n’a-t-on pas la ressource de prétexter au dernier moment une indisposition et de prier un Legouvé ou un Camille Doucet de lire à votre place? Autre considération: quand un jeune homme est ou se croit atteint d’une infirmité qui l’humilie, la première chose qu’il fait d’instinct, c’est de fuir le monde, où il redoute la raillerie des autres jeunes gens et plus encore celle des femmes. Or, nous savons, par le témoignage de ses amis et par le sien propre, que personne plus que lui n’y brilla, que nul n’y déploya plus de verve et de gaieté, et cela précisément dans les années où il voudrait nous faire croire qu’il vivait à l’écart, en proie à ses sombres pensées. Autre chose encore: Pontmartin a siégé huit ans au Conseil général du Gard, et à coup sûr il ne s’y est pas senti humilié et inférieur à ses collègues, qui avaient peut-être plus d’accentque lui, mais qui, toutes les fois qu’il prenait la parole, l’écoutaient avec un plaisir sans mélange. Une seule fois, je l’ai entendu parler de sa voix grêle, et c’était en manière de plaisanterie, pour faire passer un de ces calembours dont il était coutumier.
Au mois d’octobre 1827, il entra en rhétorique où il retrouva, comme professeur de rhétorique latine, son professeur de seconde, M. Vendel-Heyl. Le professeur de rhétorique française était M. Charles Alexandre[29], plus tard membre de l’Institut, helléniste de premier ordre et bon latiniste. Les deux professeurs d’histoire étaient également deux hommes d’un réel talent, M. Dumont et M. Charles Durozoir: le premier, auteur d’une bonneHistoire romaine, et le second, collaborateur très actif de laBiographie universellede Michaud.
Les vacances de 1828 procurèrent à Pontmartin une grande joie, le retour aux Angles après trois ans d’absence.
En 1828-1829, il fit sa philosophie avec M. Valette pour professeur. Afin de compléter et de rectifier au besoin les leçons du collège, ses parents lui avaient donné pour répétiteur M. Michelle, lui-même professeur de philosophie à Stanislas, fervent chrétien et membre de la Congrégation.
Jusqu’à la fin, il avait été sans conteste l’élève le plus brillant de Saint-Louis. Dans les années1826, 1827, 1828 et 1829, le collège Saint-Louis a remporté vingt prix au concours général. Armand de Pontmartin en a eu, à lui seul, plus du tiers: deux en 1826, deux en 1827, deux en 1828, un en 1829. Il obtint, en troisième (1826), le premier prix de vers latins et le second prix de version grecque:—en seconde (1827), le premier prix de narration latine et le second prix de version latine;—en rhétorique (1828), le premier prix de discours français et le second prix de version latine; en philosophie (1829), le second prix de dissertation latine. A ces sept prix se venaient ajouter une douzaine d’accessits. Dix-neuf nominations au concours général, le cas assurément était rare. Dans la bibliothèque de sa maison des Angles, Pontmartin avait conservé ses volumes de prix; il y en a cent soixante-quatre; cent un obtenus au collège, soixante-trois au concours général. Au nombre de ces derniers, et parmi ceux qu’il a le plus souvent feuilletés, je remarque les volumes de critique de l’abbé de Féletz[30], de l’Académie française. Les maîtres de Pontmartin prévoyaient-ils qu’un jour, avec plus d’esprit encore et avec un bien autre éclat que le très spirituel abbé, il ferait à son tour des Causeries littéraires, qui resteront les chefs-d’œuvre du genre?
Ses succès étaient d’autant plus remarquables que lesurmenagen’y était pour rien. L’élève Pontmartin n’était pas ce que, dans le langage desécoles, on appelle unebête à concours; il étaitexterne libre, et nous verrons tout à l’heure que déjà il allait dans le monde et fréquentait quelques salons où les lettres étaient en honneur. Il soignait sa toilette,—ce qu’il sera loin de faire plus tard, et le mardi, jour de composition, il éblouissait les internes par l’élégance et l’éclat de ses bottes. En rien il ne ressemblait à cespiocheursque les chefs d’institutionchauffenten vue du concours général et qui sont voués à une ou deux spécialités. Il n’était pas seulement unfort en thème, il était fort en tout, en discours français et en version latine, en thème latin et en version grecque, en vers latins, en discours latin et en dissertation française; soit au collège, soit au concours général, il a remporté des prix dans toutes les facultés latines, grecques et françaises. Sainte-Beuve, si exact d’ordinaire, s’est donc trompé lorsque, dans sesNouveaux Lundis, il a écrit que Pontmartin péchait par le manque d’études premières; que, chez lui, le fonds classique était faible et insuffisant. «Il cite sobrement du latin, dit-il, quelquefois de l’Horace; mais aux moindres citations, pour peu qu’on en fasse, le bout de l’oreille s’aperçoit; quand il cite le vers:Urit enim fulgore suo..., il oublie l’enim: par où je soupçonne qu’il ne scande pas très couramment les vers latins. Un jour, à une fin de chronique littéraire[31], parlant de laDame aux Caméliaset lui opposant la vertu desbourgeoises et des chastes Lucrèce, il a dit:DOMUM mansit, lanam fecit; d’où je conclus qu’au collège il était plus fort en discours qu’en thème[32].» La vérité, au contraire, est que Pontmartin, écolier, avait réussi de façon peu commune dans les facultés latines. Le hasard fait que j’ai ici, sous la main, à la campagne, lesAnnales des concours générauxpour la classe de troisième. L’invasion de la Grèce par les armées de Xerxès, Athènes menacée par les Perses et sauvée par Minerve,Pallas Athenarum servatrix, telle était en 1826 la matière à mettre en vers latins. Pontmartin eut le premier prix. Hélas! quarante-quatre ans plus tard, lorsque les armées allemandes se sont, à flots pressés, précipitées sur la moderne Athènes,—où Minerve était représentée par Jules Favre,—le vieux critique aurait pu murmurer les vers de l’élève de Saint-Louis:
Adsit, et insultet patriis jam mœnibus hostisBarbarus; ingenuâ se jactet servus in urbe.Vos tamen, o cives, nunquam cognata relinquetLibertas, inter bellique fugæque labores,Vobis libertas vultu arridebit amico...Tuque, novo splendore nitens rediviva resurge.O dilecta Diis! ô patria[33]!...
Rien n’égalait pour Pontmartin la douceur de ces souvenirs d’enfance et de jeunesse. Le collège n’avait point été pour lui un exil et une prison. Les conseils affectueux et le sourire de son père, les encouragements de l’oncle Joseph, les baisers de sa mère, ne lui avaient pas manqué un seul jour. De sa fenêtre, quand il interrompait un moment son travail, au lieu d’un noir et lugubre préau, il voyait le jardin du Luxembourg; il apercevait les palombes perchées sur les hautes branches des platanes, des hêtres et des tilleuls, le grand carré où des étudiants et des rapins jouaient à la paume, se servant de leurs mains en guise de raquettes. Pour se rendre au collège, il lui fallait suivre dans toute sa longueur l’allée qui passe devant la façade du palais et conduit à la grille, voisine de l’Odéon; il s’y croisait parfois avec des hommes célèbres qui auraient bien troqué leur renommée contre ses quinze ans s’il eût voulu les leur céder: Cambacérès, le docteur Portal, François Arago, M. de Sémonville, le grand référendaire, et le chancelier, M. Dambray. Dans la belle saison, il avait presque tous les jours la bonne fortune de pouvoir s’incliner discrètement devant un petit homme à la chevelure grise, mais à la tournure encore jeune, invariablement vêtu du même costume: chapeau gris, gilet blanc, redingote bleu de roi, pantalonde nankin, guêtres blanches, et, à la main, une petite badine en ébène. Il ne se lassait pas d’admirer sa figure longue, un peu osseuse et pâle, son front d’une ampleur olympienne, ses yeux de génie. C’était Chateaubriand, qui s’acheminait d’un pas leste de la rue d’Enfer à l’Abbaye-au-Bois. Plus régulièrement encore, il rencontrait, le matin, un autre jeune vieillard, d’une tenue fort correcte, d’une physionomie spirituelle, appuyé sur une canne à pomme d’or et un livre sous le bras, qui ne manquait jamais de lui faire un petit signe d’amitié. C’était son voisin, le comte Joseph Boulay de la Meurthe[34], propriétaire d’un très bel hôtel entre cour et jardin, situé au coin de la rue du Pot-de-Fer et de la rue de Vaugirard, en face du no37. Notre collégien cependant continuait sa route; mais avant d’entrer en classe, il s’arrêtait chez le pâtissier de la rue des Francs-Bourgeois-Saint-Michel, qui se nommait Bussonier, et qu’il appelait Buissonière, parce qu’on y faisait l’école de ce nom, Pontmartin a fait depuis de meilleurs calembours, il en a fait de pires.
Il lui arrivait souvent, les jours de congé, de passer la soirée chez son oncle, le marquis de Cambis[35], qui occupait le premier étage de l’hôtel Boulay de la Meurthe. M. de Cambis donnaitd’excellents dîners et avait un salon politique, dont les principaux habitués étaient M. Lainé, l’éloquent orateur; le vicomte de Bonald; le comte Armand de Saint-Priest, père du spirituel académicien qui remplaça du même coup, en 1849, Ballanche et Jean Vatout; M. Renouvier[36], député de l’Hérault; M. Delalot, député de la Marne, un fin lettré, longtemps rédacteur duJournal des Débats. Les lettrés, du reste, n’étaient pas rares, en ce temps-là, sur les bancs de la Chambre. M. de Cambis, qui allait être bientôt député de Vaucluse, puis pair de France, était lui-même un helléniste distingué. Dans sa jeunesse, en collaboration avec son ami M. Renouvier, il avait publié une traduction de l’Iliade, très neuve et en avance sur son temps de plus d’un demi-siècle. Mise au jour en 1810, elle n’avait pas réussi, parce qu’elle était trop littérale, trop homérique, et que les contemporains de Luce de Lancival, de Bitaubé et d’Esménard ne pouvaient pas décemment supporter que l’on appelât Minervela déesse aux yeux de génisse. Cet oncle de Pontmartin était du reste une encyclopédie vivante. Il connaissait bien les littératures italienne et anglaise, s’intéressait aux sciences, avait même étudié la théologie. Mais ce qu’il possédait le mieux, c’était la littérature française duXVIIesiècle. Il savait par cœur plusieurs tragédies entières de Corneille et de Racine,lesOraisons funèbresde Bossuet, lesCaractèresde La Bruyère. Malgré sa tendance au scepticisme, il mettait au-dessus de tout l’Histoire des variations des Églises protestantes, de Bossuet, et y trouvait encore plus d’esprit que dans Voltaire, qui ne laissait pas pourtant de lui être cher.
M. de Pontmartin conduisait aussi quelquefois son fils chez son ami le docteur Double. Le salon de M. Double, 19, rue des Petits-Augustins, ressemblait à une succursale ou à un vestibule de l’Institut. André-Marie Ampère, Arago, Poisson, Gay-Lussac, Mathieu, Biot, Thénard, Alibert, Récamier s’y rencontraient avec Paul Delaroche, Pradier, Ary Scheffer, Guizot et Villemain. La conversation, la vue seule de ces savants, de ces artistes, de ces écrivains, n’était-elle pas pour le jeune collégien la plus éloquente des leçons, la mieux faite pour lui inspirer le goût du travail, la passion de l’étude?
Quand il avait été premier trois fois de suite, son père le menait voirIphigénie en Aulide, jouée par MlleDuchesnois, ou entendre laDame Blanchechantée par Ponchard et par MmeRigaut-Palar. A la fin de février 1829, il était en philosophie, et, déjà, malgré les explications de son professeur, il commençait à trouver, comme M. Jourdain, qu’il y avait làbeaucoup de tintamarre et de brouillamini. Cela ne l’empêchait pas d’être encore premier à l’occasion. Un jour, à la suite d’uncoup doubleen dissertation latine et française, on lui promit pour récompense unedemi-soiréeà l’Opéra. Il sortiraitdu théâtre avant le ballet, de peur que les pirouettes et les ronds de jambes de MmesLegallois, Noblet et Montessu ne fissent une trop dangereuse concurrence à Descartes et à Condillac; mais il entendrait d’un bout à l’autre leComte Ory, qui était alors dans toute la fraîcheur de son succès et qui ne durait que deux heures. Ces deux heures furent pour lui un véritable enchantement. Le chef-d’œuvre de Rossini était chanté par Adolphe Nourrit, Levasseur, Dabadie, Alexis Dupont, MmeDamoreau, MlleIawureck. Nourrit surtout y était la perfection même. Le jeune philosophe était sous le charme. Le lendemain, quand le digne M. Valette lui demanda son opinion sur l’Ontologie, il fut sur le point de répondre:Une dame de haut parage. Quand M. Valette voulut savoir ce qu’il pensait de l’association des idées, peu s’en fallut qu’il ne répliquât:A la faveur de cette nuit obscure...
LeComte Orys’était décidément emparé de ses souvenirs, de ses songes, de sa mémoire... Il le savait par cœur; il en fredonnait les principaux airs en traversant la grande allée du Luxembourg, et lorsqu’il franchissait la petite porte de la rue Monsieur-le-Prince, il répétaitmezza vocele chœur du second acte:En ce séjour chaste et tranquille!Qu’il dût devenir un critique célèbre, il ne s’en doutait guère, à coup sûr; mais ce qu’il savait bien déjà, c’est qu’il serait certainement unmélomane!
Malgré le charme qui ramenait si souvent levieux critiqueet le vieuxmélomaneà ces heureuses et lointaines années, le plus vivant de ses souvenirsde jeunesse était celui qui lui était resté de ses camarades de collège.
Saint-Louis, en ce moment, passait pour un aristocrate, plus distingué, mieux surveillé, mieux élevé, mieux vêtu, mieux chaussé que Louis-le-Grand et Henri IV, Charlemagne et Bourbon. Dans la cour et dans les classes retentissaient les noms d’Ugolin du Cayla, de Louis d’Eckmühl, de Guy de la Tour du Pin, de Pierre de Brézé (le futur évêque de Moulins), de Raymond de Monteynard, d’Henri de Cambis, de Charles de la Bouillerie, d’Emmanuel d’Alzon, d’Adrien Delahante, d’Hector de La Ferrière, de Léon de Bernis, de Féodor de Torcy, etc., etc. Entre ces fils de grands seigneurs et les élèves de condition plus modeste, Armand de Pontmartin était volontiers le trait d’union. Il était aussi lié avec Casimir Gaillardin[37], dont le père était portier chez le marquis de Dreux-Brézé, qu’avec Pierre de Brézé lui-même. Un de ses meilleurs amis était le fils d’un petit bourgeois de Limoges, Léonard Retouret, très brillant élève et le porte-drapeau deslibéraux. Parmi ceux qui, comme Retouret, lui disputaient les premières places, il aimait à se rappeler deux autres de ses condisciples, Emmanuel Richomme et Armand de Crochard. Richomme était son rival le plus dangereux au point de vue desfins d’année scolaire. Gai, amusant, spirituellement fantaisiste,Armand de Crochard était le sourire de la classe. D’une intelligence extraordinaire, doué d’un vrai talent poétique, il aurait certainement fait parler de lui, s’il n’eût préféré se retirer en province, dès qu’il eut fini son droit. Il mourut en 1833 à Nogent-le-Rotrou, dans le pays Chartrain, où il avait accepté les modestes fonctions de juge suppléant près le tribunal de première instance. Mais de tous les camarades de Pontmartin, celui qui lui inspira la plus vive affection,—une affection qui se mélangeait déjà de respect,—ce fut Emmanuel d’Alzon.
Emmanuel d’Alzon[38], qui devait être plus tard un si rude travailleur, l’infatigable ouvrier de tant de belles œuvres, le fondateur du collège de l’Assomption, à Nimes, était à Saint-Louis un élève, non pas médiocre, mais inégal, un peu fantasque, traité souvent de paresseux par ses professeurs. Un samedi, on venait de donner les places: Pontmartin était premier; d’Alzon n’avait pas fini sa composition, il fut classé parmi les derniers et ne parut pas d’ailleurs s’en émouvoir autrement. Les deux amis sortirent du collège en se donnant le bras: «Sais-tu, dit Pontmartin, à quoi je songeais pendant qu’on donnait les places? A ces paroles de l’Évangile: Les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers.»
Quelques années plus tard, Armand de Pontmartinet Henri de Cambis[39]se préparaient à passer leur soirée au Théâtre-Italien: on donnaitOtelloavec Rubini et MmeMalibran! Au moment où ils terminaient leur toilette, ils virent entrer leur cousin, l’abbé Adalbert de Cambis: «Je vous annonce, leur dit-il, une grande nouvelle, Emmanuel d’Alzon est depuis trois jours au séminaire de Montpellier.»
Et sans respect pour la cravate blanche d’Henri de Cambis et le bel habit de Pontmartin (un habit de Blain!), l’abbé ajouta: «Il a choisi la meilleure part.»