CHAPITRE IXLE CORRESPONDANT, L’UNION ET LE JOURNAL DE BRUXELLES.—LES DEUX ÉROSTRATES.—LA MAIRIE DES ANGLES(1855-1862)Le second volume desCauseries littéraires. L’article sur Béranger. Lettre de Louis Veuillot à Pontmartin. Le 40 et le 44 de la rue du Bac. Le salon de Montalembert et les soirées de Veuillot.—L’entrée auCorrespondant. Pontmartin et le théâtre.—Les deux Érostrates.LeSpectateuret la suppression de l’Assemblée nationale. L’entrée à l’Union.—La Mûre et le château de Gourdan. La mairie des Angles. Un préfet homme d’esprit. Lettre de Louis Veuillot.—LesVariétésduJournal de Bruxelles.—Biographie du Père Félix.—Rentrée à laRevue des Deux Mondes. Pontmartin en 1862.IAu mois d’avril 1855, en ayant fini avec l’Envers de la ComédieetRéconciliation, Pontmartin fit paraître le second volume desCauseries littéraires. Le premier, l’année précédente, avait obtenu un complet succès; aucune critique n’était venue se mêler aux éloges. Pontmartin croyait naïvement que la deuxième série aurait même fortune.Il avait eu l’idée, pour corser le volume, d’y ajouter son étude sur Béranger, parue quatre ans auparavant, nous l’avons vu, dans l’Opinion publique, et qui n’avait pas soulevé le moindre orage. M. Mallac, sans le prévenir, inséra cette étude dans l’Assemblée nationale. C’était une démolition complète de l’Idole (car Béranger en était une à ce moment). Sans nier le mérite de ses «jolies chansons[229]», Pontmartin se refusait à voir dans le chantre deLisetteun poète lyrique, et à reconnaître dans le rival de Désaugiers un successeur et un rival d’Horace. Il ne cachait pas son mépris pour l’homme qui avait insulté l’Ange Gardien et la sœur de Charité, profané l’image sacrée de l’aïeule, bafoué le Jour des Morts, remplacé le Dieu des Chrétiens par leDieu des Bonnes Gens, discrédité les Bourbons, glorifié le Bonapartisme, travaillé enfin—coup double dont la France mourra peut-être—à nous donner à la fois la République et l’Empire.Louis Veuillot s’empressa de signaler ces pages vengeresses:Les nouvellesCauseries littérairesde M. de Pontmartin, écrivait-il, contiennent une étude sur M. Béranger que nous signalons comme une bonne action et comme un chef-d’œuvre. Critique pleine, solide, lumineuse, entraînante, qui ne néglige rien, qui ne dit rien de trop, faite de main d’ouvrier. Le fameux auteur deFrétillonest jugé, pour le fond et pour la forme, comme la postérité le jugera. Ceuxqui ont senti l’odieux poids de cette gloire injurieuse, et ils sont nombreux, n’ont plus rien à désirer. Voilà M. Béranger mis à sa place... Fausse poésie, fausse gaîté, fausse bonhomie, patriotisme faux, immoralité sordide, impiété bête, tel est le bilan des «chansons nationales». C’était justice qu’il vînt une main ferme pour peser tout cela dans les balances d’or du talent; qu’un souffle puissant dissipât cette longue apothéose de la gaudriole, et que tant de choses saintes vilipendées pendant quarante ans par ces impurs fredons fussent enfin vengées. Le morceau suivant, détaché du travail de M. Pontmartin, permettra d’apprécier la saine beauté de l’ensemble...Et après une longue citation, Louis Veuillot ajoutait:Le critique va jusqu’au bout avec cette franchise, avec cette vigueur, avec ce fouet qui n’a pas un claquement inutile, et qui laisse partout où il tombe sa marque et son sillon. Et le public applaudit, parce qu’enfin c’est une belle et agréable chose que l’esprit au service du bon sens et de la justice[230].Les journaux et les écrivains préposés à la garde de «nos gloires nationales» gardèrent d’abord le silence. Leur stupeur était plus grande encore que leur colère. «Parmi tant de fidèles dont les chansons de M. Béranger ont été le Coran, disait encore Louis Veuillot, personne ne se lève pour le prophète; le goum duSièclelui-même et toute la tribu des Ben-Havin restent immobiles.» Force leur fut bien cependant de se mettre en campagne. Taxile Delord (celui qui plus tard, dans lesJeudis deMadame Charbonneau, seraPorus Duclinquant), Émile de La Bédollière, Louis Jourdan, dirigèrent de furieuses attaques contre l’auteur desCauseries littéraires, transformé par eux, pour les besoins de la cause, en iconoclaste, en démolisseur et en Jésuite! Pontmartin ne répondit pas. Louis Veuillot d’ailleurs s’était chargé de ce soin. Le grand polémiste publia sur Béranger et ses défenseurs toute une série d’articles qui eurent vite fait de mettre en déroute les Ben-Havinites[231].Presque au lendemain de cette brillante campagne, Louis Veuillot fut cruellement frappé: il perdit coup sur coup deux de ses filles[232]. Aux condoléances de Pontmartin, il répondit par une lettre admirable, l’une des plus belles qu’il ait écrites:Paris, le 19 juillet 1855.Cher monsieur,Je savais combien vous avez pris part à mon chagrin; je vous sais gré de me fournir l’occasion de vous en remercier. Je suis de bronze à toutes les haines et à toutes les formes de la haine; mais toute sympathie m’émeut délicieusement, et c’est un bonheur dont j’ai beaucoup joui dans ma vie militante, parce que la sympathie n’est toujours venue du bon côté. Là où il y a de l’honneur, de l’amour pour le bien, du zèle pour la justice, du mépris et du dégoût pour le reste, là sont mes amis. Je n’ai pas traversé une circonstancepénible sans qu’on m’ait tendu la main du sein de cette élite courageuse. C’est plus qu’il ne faut pour supporter les choses extérieures.Quant à ces grandes douleurs du cœur et de l’âme, où nulle puissance humaine ne peut rien, Dieu qui les envoie a soin d’y pourvoir. Saint Bernard a une grande parole à ce propos.Il dit: «Le monde voit la croix et ne voit pas l’onction.» Ce que Dieu met dans les cœurs qu’il déchire est inénarrable. J’en suis à m’étonner de mes pleurs. Je vois ces chers enfants dans le ciel, à côté de leur mère, comme elles étaient ici, mais à l’abri, mais immortelles. C’est un groupe d’étoiles qui luisent toujours et qui éclairent mon vrai chemin. De là tombe sur mon cœur une sérénité divine. Je me sens sous l’aile des Anges, et je remercie Dieu de m’avoir donné cette égide contre les traits et les attraits du monde.Que de miracles Dieu fait pour nous, et que nous sommes ingrats! Que de miséricorde de nous faire trouver la plus grande paix dans la plus grande douleur! Ce sillon terrible, creusé au milieu du cœur, se remplit d’une semence de foi, d’espérance et d’amour.Quand je venais à penser autrefois que je pourrais perdre un de mes enfants, c’était une angoisse inexprimable et il me semblait que j’entrerais du même coup dans des ténèbres aussi épaisses que celles du tombeau. Mais ces deux tombes, creusées presque au même instant, n’ont été que des jours ouverts sur l’Éternité. Je ne me lasse pas de le redire, comme je ne me lasserais pas de raconter un miracle dont j’aurais été le témoin et l’objet. Il n’y a pas de mort, il n’y a pas de séparation, il n’y a qu’une absence qui peut finir demain. Cette absence ne peut devenir éternelle que par notre faute, et Dieu prend un soin tendre d’allumer dans nos cœurs, par cette absence elle-même, toutes les lumières qui nous rendent quasi impossible de nous perdre et de nous égarer.Songez à ce que je vous dis là, cher monsieur, si parfois les louanges que votre esprit vous attire vous paraissentassez douces pour mériter quelque sacrifice, et vous engager à relâcher quelque chose dans le commerce du monde, sur les droits de Dieu. Il y a des moments où l’on voit avec la clarté de l’évidence qu’il faut tout faire pour Dieu et ne rien faire que pour Dieu. On sent que cela seul estfait, que tout le reste a été inutile ou criminel.Si j’avais en ce moment tout ce que le monde peut donner de fortune et de gloire, je l’abandonnerais avec joie, non pas pour ravoir mes enfants, mais seulement pour les revoir. Aucune satisfaction ici-bas, aucune espérance de mémoire et d’honneur parmi les hommes ne pourrait m’être plus précieuse. Or, je ne les reverrai et elles ne me seront rendues que si j’aime Dieu et que si je le sers uniquement, et nous ne l’aimons ni ne le servons ainsi quand nous avons dans nos œuvres un regard et un désir pour ces misères humaines.Voilà ce qu’il faut nous dire quand nous prenons la plume, quand nous ouvrons la bouche. Si nous songeons à nous-mêmes, si nous mettons Dieu de côté pour ne plus soulever le bruit des injures, pour exciter celui des louanges, alors c’est la séparation, c’est le commencement de la mort. Nous creusons entre Dieu et nous un abîme où notre âme languira longtemps et que peut-être elle ne franchira jamais.Je me suis laissé aller bien loin; cependant je ne recommencerai pas ma lettre et je ne la supprimerai pas. Je vous l’adresse dans votre solitude comme le meilleur et le plus sincère témoignage que je puisse donner de toute mon amitié et de toute mon estime[233].Pontmartin n’admirait pas seulement dans Louis Veuillot le puissant écrivain, l’incomparablepolémiste, l’homme aussi l’attirait; sa conversation le charmait plus encore que ses merveilleux articles. Ce lui était une fête de gravir, le soir, les trois étages du rédacteur de l’Univers, au 44 de la rue du Bac. En ces mêmes temps, il lui arrivait parfois d’entrer, le mercredi, au numéro 40, de monter au premier étage et d’assister aux réceptions de Montalembert; mais ce n’était plus la même chose. Au 40, il lui fallait se souvenir qu’il étaitMonsieur le comteet cela ne faisait pas du tout le sien. Sa verve se glaçait, ses meilleurs calembours se figeaient sur ses lèvres. Il a tracé quelque part une peinture, peut-être un peu trop poussée au gris, de ce salon où, malgré tant d’éléments de curiosité respectueuse, de sympathie, d’admiration, régnait un majestueux ennui. «Pris isolément, dit-il, chaque personnage était excessivement intéressant, l’ensemble était, comme disent les vulgairesloustics, à porter le Diable en terre; et, en effet, le Diable, dans cette société édifiante où il eût perdu son temps, n’avait rien de mieux à faire qu’à se faire enterrer. On eût dit des ombres chuchotant avec des fantômes, des revenants du parlementarisme, accourus pour donner des nouvelles du discours qui allait être prononcé, du projet de loi qui allait être voté, del’amendement qui allait être discuté, de la sous-commission qui allait s’organiser au moment où quatre hommes et un caporal avaient dispersé nos législateurs. Quelquefois,—les grands soirs,—apparaissait une célébrité britannique ou irlandaise, anglicane ou méthodiste, qui, pour éviter de choisir entre sa langue naturelle et le français, prenait le sage parti de rester muette, et contribuait à l’effet imposant plutôt qu’à la gaîté de la soirée[234].»Au 44, quelle différence! Quelle simplicité! quelle bonhomie! Dans ces réunions charmantes, Pontmartin se sentait vraiment chez lui. Il s’y montrait tout simplement ce qu’il était en réalité, c’est-à-dire unbon garçon. Rien ne lui faisait plus de plaisir que de croire (comme cela lui arrivait en ces heureuses soirées) qu’il était, comme le maître de la maison, un parvenu de la plume, unenfant de la balle. Il s’abandonnait alors sans contrainte à toute sa verve; il prodiguait sans compter les traits les plus piquants et les aperçus les plus fins, lesà-peu-prèsles plus impossibles et les calembours les plus détestables.IISi lié qu’il fût avec le directeur de l’Univers, Pontmartin se séparait cependant de lui sur le terrainpolitique. Il n’allait pas tarder à devenir l’un des rédacteurs du nouveauCorrespondant, dont Louis Veuillot était le plus ardent adversaire.En 1855, Montalembert, privé de la tribune et ne pouvant songer à créer un journal, prit la direction de la Revue fondée par Edmond de Cazalès et Louis de Carné, et dans laquelle, vingt-cinq ans plus tôt, il avait publié son premier article. Depuis longtemps déjà, elle n’avait plus qu’une existence languissante et précaire; à peine lui restait-il quelques centaines d’abonnés. Le grand orateur crut qu’il était possible, dans les circonstances où l’on se trouvait alors, de la relever, d’en faire un organe d’opposition politique, en même temps qu’une arme de défense religieuse[235]. Il sollicita la collaboration d’Armand de Pontmartin. Celui-ci débuta dans la Revue renaissante[236], par un article surle Correspondant et la littérature, qui parut le 25 février 1856. Jusqu’à sa mort, il ne cessa d’y écrire. Dans l’un de ses derniers articles[237], celui du 10 décembre 1889, revenant sur ces vieux et chers souvenirs, il dira:...En février 1856, le comte de Montalembert me fit le très grand honneur de m’engager à collaborer auCorrespondantrégénéré, renouvelé, rajeuni et agrandi. Il y a, de cela, trente-trois ans,—un tiers de siècle,—et voilà que, au bout de trente-trois ans, je me retrouve à cette même place, cherchant vainement du regard ceux dont la piété, l’éloquence, les écrits et les exemples devaient nécessairement m’inspirer l’émulation du bien. J’étais heureux et fier de redevenir soldat pour servir sous les ordres de pareils chefs. Aujourd’hui tous ont disparu. La France, profondément pervertie, révolutionnaire, athée, corrompue par la double complicité de l’impiété et du vice, d’une politique ignoble et d’une littérature infecte, s’efforce sans doute de les oublier. Les peuples déchus, par un juste châtiment, sont condamnés à avoir honte de ce qui fait leur gloire et à ne pouvoir songer qu’avec un remords à leurs sujets d’orgueil. Pour moi, ces hommes incomparables apparaissent d’autant plus haut que la société moderne est tombée plus bas, d’autant plus purs que nos politiciens sont plus vils. Montalembert! Augustin Cochin! Théophile Foisset! Armand de Melun! Falloux! Louis de Carné! Perreyve! Charles Lenormant! Lacordaire! Dupanloup! Ravignan! Gerbet! Vos noms bénis, vos noms illustres, doivent-ils éveiller les images funèbres que la mort offre à notre faiblesse? Je refuse de le croire. Pour des hommes tels que vous, la mort, c’est encore la vie; le deuil s’adoucit par la foi; le regret s’éclaire d’espérance. Aujourd’hui, en écrivant ces dernières lignes, je ne vous demande pas de me protéger en ce monde,—je ne suis plus de ce monde,—je vous demande de prier pour moi le Dieu de miséricorde et de bonté, afin qu’il m’accorde la faveur de bien mourir[238].L’article surle Correspondant et la littératuren’est pas, tant s’en faut, parmi les meilleurs de Pontmartin. Il vise à être un manifeste, une profession de foi, un programme. L’écrivain sansdoute était toujours élégant et spirituel; mais il traduisait sa critique en maximes et la condensait en formules. Il mêlait à sa grâce aimable et légère quelque chose de solennel et d’un peu apprêté. Même il lui arrivait, à lui si simple d’ordinaire, si éloigné de toute prétention et de tout pédantisme, il lui arrivait de prendre un ton dogmatique, d’employer de grands mots, des termes ambitieux,sesquipedalia verba. C’était toujours du Pontmartin, mais du Pontmartin endimanché. Ses amis, qui l’aimaient mieux en son habit de tous les jours, eurent d’abord un peu d’inquiétude. Allait-il donc changer son salon en une salle de conférences, monter à la tribune pour faire, lui aussi, saDéclaration des droits de l’homme... et du critique? Est-ce que, par hasard, les lauriers de Gustave Planche l’empêchaient de dormir? Ces inquiétudes durèrent peu. Dès le 25 mai 1856, il publiait un article sur lesContemplationsde Victor Hugo, bientôt suivi d’une étude surBalzac[239]et d’une autre surle Roman bourgeois et le roman démocratique[240]; et dans ces divers morceaux se retrouvaient ses anciennes qualités, auxquelles se venait ajouter parfois une sorte de divination. Telles, par exemple, dans son étude sur lesContemplations, les pages où il pressent, où il voit, où il décrit, dès 1856, les dernières œuvres, les dernières années du grand poète; où il nous montre Hugodevenu Dieu, se contemplant, se souriant dans sa création, comme dans le miroir de sa grandeur et de sa divinité; se grisant d’infini, s’endormant dans cet enivrement olympien, au murmure des océans et des mondes... et se réveillant à Charenton[241]!—Pardon! c’est au Panthéon que je voulais dire.Pontmartin était passionné pour le théâtre, et ce goût chez lui devait persister jusqu’à la fin. De 1873 à 1878, j’allais tous les ans passer avec lui, à Paris, une ou deux semaines. Nous dînions tous les soirs ensemble, et presque tous les soirs il me fallait l’accompagner à l’Opéra ou à l’Opéra-Comique, aux Français ou au Gymnase, où nous arrivions toujours avant le lever du rideau et où il s’amusait comme un enfant. Lorsqu’il était rédacteur en chef de l’Opinion publique, ce lui était un vif plaisir, nous l’avons vu, de prendre quelquefois la place de sonlundiste,—Théodore Muret ou Alphonse de Calonne,—pour rendre compte lui-même de la pièce nouvelle. A l’Assemblée nationale, il lui avait fallu se cantonner dans son domaine propre, les livres, et laisser les théâtres à Édouard Thierry[242]ou à M. Robillard d’Avrigny. AuCorrespondant, il allait trouver la place libre.C’était l’époque où Dumas fils, Émile Augier, Octave Feuillet, Ponsard, Victorien Sardou triomphaient à la scène. LeCorrespondantjusque-là n’avait guère eu de fenêtre ouverte sur le théâtre; mais force lui était bien maintenant de regarder aussi de ce côté. Il ne lui était plus loisible de tenir pour quantités négligeables des pièces dont le succès était éclatant, dont l’influence, salutaire ou funeste, était, de toute façon, considérable. Pontmartin fut chargé d’en entretenir les lecteurs de la Revue, de les apprécier au point de vue littéraire et surtout au point de vue social, de rechercher, non si elles étaient bien ou mal jouées, si elles faisaient ou non de grosses recettes, mais si elles élevaient ou abaissaient les intelligences et les cœurs. Ainsi se trouvait réalisée une de ses ambitions. Je lis dans une de ses lettres de cette époque: «Mon rêve a toujours été de généraliser et d’élever autant que possible les questions théâtrales et celles qui s’y rattachent, en dehors des commérages de foyer et des détails de coulisses. Que de choses par exemple à dire cet hiver sur leFils naturel[243]: sur laJeunesse[244]et sur les tendances que suppose dans la société le succès de pareilles pièces[245]!»Les articles publiés par Pontmartin sur le théâtre feraient à eux seuls un volume, et il a eu bien tortde ne pas en faire l’objet d’une publication spéciale. A la différence des courriéristes dramatiques,—ils s’appelaient alors Théophile Gautier, Jules Janin, Paul de Saint-Victor, Édouard Thierry, Francisque Sarcey,—il ne se borne pas à juger les pièces, abstraction faite de la société qui les produit, les accepte ou les explique. Il montre, au contraire, les rapports intimes et toujours croissants de cette société avec le genre de littérature le plus bruyant, le plus lucratif et le plus populaire. Ses articles ne sont pas de simples feuilletons, improvisés le lendemain d’unepremière; ce sont des études faites à loisir, qui embrassent parfois, à propos de la pièce nouvelle, l’ensemble même des œuvres d’un auteur. Cette suite de chapitres, s’ils étaient réunis, formerait une histoire de l’art dramatique en France de 1857 à 1866, c’est-à-dire pendant la période la plus brillante que le théâtre ait traversée auXIXesiècle. Voici la table des matières de ce volume, qui serait parfait... si on le pouvait trouver chez Calmann Lévy:La Question d’argent, M. Dumas fils[246].—La Société et le Théâtre, M. Dumas fils.—Un Père prodigue[247].—Octave Feuillet, auteur dramatique[248].—Eugène Scribe[249].—M. Victorien Sardou et le Théâtre en 1861[250].—Le Théâtre en 1863. JeanBaudry, Montjoye, les Diables noirs, la Maison de Penarvan[251].—Le Lion amoureux et le Théâtre de M. Ponsard[252].—La Contagion et le Théâtre de M. Émile Augier[253].IIIPontmartin collaborait toujours à l’Assemblée nationale. SesCauseries littérairesparaissaient régulièrement chaque semaine. Sans les interrompre, il donna au journal de la rue Bergère un roman dont la publication dura du 21 mai au 9 août 1856. Il portait dans le journal ce titre:les Deux Érostrates, en attendant de s’appeler, dans les éditions postérieures,Pourquoi je reste à la campagne, puisles Brûleurs de Temples[254].Le roman commence mal. Il s’ouvre par un long prologue qui ne se rattache en rien à l’action. Félix Daruel, ancien lauréat du Concours général et de l’École de droit, qui aurait pu être, s’il l’avait voulu, un éminent avocat ou un écrivain distingué, et dont laRevue des Deux Mondesa déjà publié un ingénieux récit:Eveline,—j’allais direOctave,—habite depuis huit ans la province, où ils’est marié, où il vit sur ses terres, et où rien ne manque à sa gloire et à son bonheur, puisqu’il est conseiller municipal de sa commune et marguillier de sa paroisse. Parfois pourtant il se demande s’il a eu raison de renoncer à la littérature. Un jour,—c’est au moment de l’Exposition universelle de 1855,—il se décide à louer un hôtel à Paris, à revoir ses anciens camarades, à reprendre pendant quelques mois, et qui sait? peut-être pour toujours cette vie brillante qui aurait pu être la sienne et à laquelle il n’a pas renoncé sans regret. Parmi les amis qu’il retrouve, il en est deux, Anselme Maynard et Julien Féraud, qu’il a perdus de vue depuis qu’ils sont entrés dans le journalisme. Partis de deux points extrêmes, et ayant employé des moyens contraires, ils se sont rencontrés, au bout, dans le même mécompte et dans le même malheur, Félix Daruel se fait raconter leur histoire,—et ce sera précisément là le roman. Il apprend d’eux comment la société peut repousser à la fois ceux qui l’attaquent et ceux qui la défendent. Leurs confidences l’éclairent sur l’imprudence qu’il commettrait, s’il cédait à l’envie d’entrer à son tour dans la lice et d’échanger contre une chance de succès et d’éclat le calme de son existence; elles lui apprennent à redouter l’épreuve, à retourner dans ses montagnes et à se contenter d’être heureux.Ce prologue n’est pas seulement inutile; par son caractère factice et conventionnel, il met le lecteur en défiance. Le roman, qui est excellent et qui peut, certes, se suffire à lui-même, gagnerait beaucoupà être débarrassé de ce cadre un peu vieillot.La Révolution de 1848, survenant à l’heure où Pontmartin, après des débuts remarqués à laModeet à laRevue des Deux Mondes, pouvait se croire assuré d’un succès brillant et d’une vie heureuse,—cette Révolution avait produit sur lui une impression qui ne devait plus s’effacer. Jeté soudain au fort de la mêlée, lui qui était fait pour le rêve plus que pour l’action, il avait vécu, pendant quatre ans, d’une vie ardente, fiévreuse, passionnée. Les spectacles et les émotions de ces quatre années, il les a retracés dans ce roman desDeux Érostrates, qui commence à la veille du 24 février 1848 et qui se termine au lendemain du 2 décembre 1851. Aussi bien son livre est-il moins un roman qu’une page deMémoires. On éprouve en le lisant (pour peu qu’on oublie le fâcheux prologue) la sensation que donnent leschoses vueset leschoses vécues.Sans renoncer à ces analyses du sentiment et de la passion dans lesquelles il excellait, l’auteur, cette fois, avait accordé à l’action et au mouvement du drame une part plus large; sans verser dans le réalisme, il avait donné à ses personnages uneindividualitéplus forte et plus accentuée. M. Servais, le député, Julien Féraud, le journaliste, Nathalie Duvivier, la directrice des postes, sont des types saisis sur le vif, si réels et si vrais qu’après plus d’un demi-siècle nous les retrouvons, sous la troisième République, tels que l’auteur les avait représentés sous la seconde. Dans cette peinture de quelques-unes de nos plaies sociales, Pontmartin avait déployédes qualités de vigueur et d’énergie qu’on ne lui soupçonnait pas et qui le plaçaient, au moins pour une fois, très au-dessus de son ami Jules Sandeau. Son ennemi Balzac, s’il eût vécu, aurait applaudi à ces scènes de la vie politique, à ce roman royaliste et catholique.L’Assemblée nationalecependant n’avait plus longtemps à vivre.Un bien averti en vaut deux.De ce proverbe, Pontmartin avait tiré une de ses nouvelles[255]; mais, sous l’Empire, au moins en matière de presse, le vieux proverbe avait cessé d’être une vérité. Un journal bienaverti, loin d’en valoir deux, n’en valait plus même la moitié d’un. Il était comme un condamné mis en chapelle, et il n’avait plus qu’à attendre la venue de l’exécuteur. Ainsi en fut-il pour l’Assemblée nationale. Déjà frappée d’un double avertissement, elle fut, en juillet 1857, suspendue pour trois mois, avec défense, si elle reparaissait, de garder son titre qui avait trop l’air d’un défi lancé aux vainqueurs du 2 décembre. Lorsqu’elle reparut en octobre, elle s’intitulale Spectateur. Pontmartin y reprit ses Causeries littéraires, mais ce sera seulement pour quelques semaines. Le 14 janvier 1858, avait lieu l’attentat d’Orsini. Le lendemain, leSpectateurpublia un article où il laissait entendre, en termes très légèrement voilés, que l’Empire, n’ayant pas de racines dans le payset ne tenant qu’à un homme, aurait cessé d’exister si les bombes d’Orsini avaient atteint Napoléon III. Vingt-quatre heures après, leSpectateuravait vécu.Il ne se pouvait pas que les Causeries littéraires de Pontmartin cessassent de paraître, précisément à l’heure où il était devenu, sans conteste, le maître du genre. Plusieurs journaux sollicitèrent aussitôt sa collaboration. Celui qui était le moins riche et qui lui faisait les offres les plus modestes fut précisément celui dont il accueillit les propositions. L’Unionne peut lui donner que 75 francs par article; n’importe, il écrira dans l’Union. N’est-elle pas la feuille royaliste entre toutes, le journal de Laurentie et d’Henry de Riancey, l’ancienneQuotidienne, qui publia jadis sesCauseries provinciales?Son premier article parut le 23 mars 1858. De même qu’il avait autrefois consacré sa première causerie de l’Assemblée nationaleà MmeÉmile de Girardin, de même il consacra sa première causerie de l’Unionà M. Émile de Girardin, qui venait de perpétrer une comédie ridicule, intituléela Fille du Millionnaire. L’article avait pour titre:le Fils du Millionnaireoules Délassements d’un homme fort. C’est une des pages les plus spirituelles de Pontmartin[256].IVSi vifs qu’il fussent, ses succès parisiens ne faisaient point oublier à Pontmartin sa province natale, son petit village et la maison paternelle, sa maison des Angles. Il continuait d’y habiter la plus grande partie de l’année. Chaque année aussi, en août et septembre, il venait à la Mûre[257], avec son fils, passer les vacances chez l’aïeule maternelle. A vingt minutes de la Mûre se trouvait le beau château de Gourdan, appartenant au comte de Vogüé. L’intimité régnait entre la modeste villa et la demeure seigneuriale, où grandissait Eugène-Melchior de Vogüé, de trois ans plus jeune qu’Henri de Pontmartin. L’auteur desCauseries littérairesassistait avec bonheur aux jeux de son fils et du futur académicien, dont il pressentit de bonne heure le brillant avenir et dont il eut la grande joie d’être le premier à saluer les éclatants débuts[258].Ainsi commencées dans l’Ardèche, les vacances se terminaient toujours dans le Vaucluse et dans le Gard, où de nouveaux devoirs allaient retenir de plus en plus Pontmartin. En cette année 1858, où nous a conduits notre récit, il devenait maire desAngles. Comment la chose arriva, lui-même le raconte en ces termes dans une lettre à son ami Autran:Les Angles, le 18 octobre 1858.Voilà, cher et excellent ami, une bien longue lacune dans notre correspondance. Si je vous dis comment je l’ai remplie, il faudra ou que vous cessiez d’être poète, ce qui vous est impossible, ou que vous cessiez de m’aimer, ce qui, je l’espère, vous est presque aussi difficile. Depuis un mois, j’ai été absorbé par une crise municipale et rustique d’où je crois que je vais sortir... maire des Angles! Oui, mon ami, voilà comment finissent les ambitions humaines. On part, le bâton à la main, pour le pays de l’idéal. On rêve littérature, critique et roman; on détourne superbement sa pensée des vils intérêts de la terre. Mais les années passent; la lassitude arrive; on revient chez soi, l’aile blessée; et alors on s’aperçoit que, pendant que l’on courait le monde des idées et des songes, deux ou trois intrigants de village se sont complètement emparés du pays où l’on avait eu jadis de l’influence, et que, si on les laissait faire, ils mèneraient tout doucettement à sa ruine une fortune territoriale et riveraine sans cesse exposée et menacée. C’est ce qui m’est arrivé cette année, et il s’y est joint la conviction que, si cet état de choses se prolongeait, toute religion, toute morale, toute honnêteté étaient perdues dans cette pauvre commune que j’aime, et où j’avais toujours tâché de faire un peu de bien. Alors je suis allé me plaindre, j’ai eu affaire à un préfet[259], homme d’esprit, qui m’a dit en souriant qu’il y avait moyen d’arranger les choses, mais que quand on avait boudé pendant six ans, et que l’on demandait au gouvernement une marque de confiance, il fallait payer une petite rançon... Bref, mon cher ami, on m’a fait entendre poliment, et même avec quelques compliments fort bien tournés, qu’en acceptant la mairie des Angles, je lèveraistoutes les difficultés. Je me suis récrié d’abord, puis j’ai réfléchi, et j’ai fini par direoui; si bien que j’attends ma nomination d’un moment à l’autre. Eh bien! cher ami, vous connaissez ma manie d’analyse. Je me suis convaincu,de visu, pendant toute la durée de cette tempête dans un verre d’eau du Rhône, que la chose à laquelle le cœur et l’esprit s’accoutumaient le plus aisément, c’était l’amoindrissement du cadre. Le fait est que j’ai fini par me passionner contre le sieur P..., mon féroce prédécesseur, comme je me passionnais autrefois contre feu Gustave Planche, ou contre Taxile Delord. Les marches et les contremarches de la troupe ennemie, leurs courses à Uzès et à Nimes, les péripéties de la lutte, les espérances des uns, les angoisses des autres, tout cela, mon cher ami, avait pris, à la longue, pour moi, les proportions d’un drame de la Porte-Saint-Martin ou du Gymnase, dont j’aurais été auteur et acteur. Enfin, pour passer du plaisant au grotesque, je vous dirai que tout mon sang, presque quinquagénaire, en a été tellement fouetté, agité, chauffé, que j’y ai gagné une série decloushorriblement mal placés, qui ont achevé d’accrocher ma littérature et ma correspondance. Je ne puis pas m’asseoir et, dans ce moment-ci, je vous écris sur une espèce de pupitre improvisé. Mais, grand Dieu! c’est assez vous parler de moi. Votre changement d’adresse me prouve que vous vous êtes établi à Paris, et que vous ne retournerez pas, cet automne, en Provence... Quant à moi, je suis retenu au rivage, non pas par ma grandeur, mais par mon écharpe. Je vais vous envoyer, comme précurseurs, ma femme et mon Bonapartiste[260], et j’irai vous retrouver dans le courant de décembre. Quand je songe que je perds une grande partie de votre séjour à Paris, que j’allais publier, le 1ernovembre, mon cinquième volume deCauseries littéraires, que Lévy s’apprête sans doute à laisser tomber silencieusement dans son gouffre hebdomadaire; que j’aurais pu profiter à la fois de votre charmante et précieuse amitié, etde cette espèce de trêve littéraire que votre salon m’a toujours offerte; quand je songe que je sacrifie tout cela au plaisir d’administrer un village de 400 âmes..., je me demande si on m’a tout à coup fait changer de nature, de goûts, d’idées, d’habitudes, en vertu de quelque avatar rustique oublié par Théophile Gautier[261]. Faut de la raison, mais pas trop n’en faut, et il me semble cette fois que les extrêmes se touchent, que jamais je n’ai été plus fou que depuis que je me crois plus sage... Adieu, je vous quitte pour mon adjoint, qui m’apporte à signer un devis des réparations de l’église; le malheureux! il a écrit réparation avec deux s, et comme je veux rester populaire, je respecte sa faute d’orthographe. Que les ambitieux sont lâches!Omnia serviliter faciunt pro dominatione.Tout à vous; gardez-moi le secret de mes faiblesses grammaticales auprès des illustres gardiens de la langue française, et croyez-moiBien à vous de cœur,Armand de Pontmartin.P. S.—Ma nomination m’arrive à l’instant. Mon émotion m’empêche d’ajouter un seul mot[262].L’installation deMôsieule maire eut lieu le dimanche 24 octobre, avec accompagnement de salves, farandoles, bals rustiques, tonneaux en perce et feux d’artifice, telle à peu près qu’elle est décrite dans lesJeudis de Madame Charbonneau[263].Ses amis de Paris raillèrent bien le triomphe rural et les lauriers villageois duCritique devenuberger: quelques-uns cependant ne lui ménagèrent pas les félicitations, et Louis Veuillot joignit aux siennes de très nobles conseils. Il écrivait à Pontmartin, le 29 novembre 1858:Mon cher ami,J’ai reçu votre lettre par la poste d’Avignon, mais votre livre[264]n’est venu par aucune voie. Je le relirai, mais je ne veux pas l’attendre davantage pour vous remercier. Votre lettre est pleine de l’amitié que je désire de vous, j’en ai le cœur trop heureux.Je vous loue sincèrement d’avoir permis qu’on vous fît maire. Votre curé et votre village y gagneront beaucoup, et j’ai la conviction que nous n’y perdrons point. Ce petit maniement des hommes et ce plus long séjour aux champs accroîtront votre force sans rien ôter à votre charmante et merveilleuse agilité. J’ai toujours cru et j’ai toujours un peu dit que vous étiez trop dans le monde. Vous avez été diseur de grâces, il faut devenir diseur de vérités. Tournez par là vos pensées, comme votre cœur y était dès longtemps. Vous voyez que les vérités adoucies ne convertissent guère ceux qui haïssent la vérité; elles énervent ceux qui l’aiment. A ce métier on se diminue, et l’on ne fait pas le bien que l’on pourrait faire. Il faut être ce que l’on est. Nous sommes des épées. Taillons, coupons, abattons, non pour le plaisir du carnage, mais pour protéger tant de belles et saintes choses que Dieu a voulu qui fussent derrière la beauté et la sainteté de l’épée. Opposons la noble épée au stylet. Ne rendons pas au monde l’arme que Dieu nous a donnée, mais à Dieu lui-même. Pour n’être pas accrochée dans les musées académiques, elle n’en aura pas moins son lustre, si nous aimons la gloire; et il y a une gloire qu’il faut aimer. C’est la gloire d’avoir défendu la vérité, non suivant nos intérêts ni suivant nos goûts, mais telle qu’elle est et contreles amis tièdes autant que contre les ennemis. Si ce que je vous dis là, très cher ami, vous paraît encore un peu fanatique, attendez un peu, et songez-y la prochaine fois que vous irez à la messe. Voyez le temps, voyez les hommes, voyez s’il leur faut des vérités nouvelles, ou s’il y a quelque chose de trop dans la sève de la vieille vérité. Ensuite, pensez que Dieu vous a donné une voix, et qu’il ne donne rien qui ne doive servir à quelque chose. Or, il n’y a qu’une chose qui soit quelque chose, c’est la vérité. Dieu nous a confié à tous un travail à faire pour la vérité. Il nous interrogera et nous jugera là-dessus. On me reproche souvent de manifester cette pensée: vous ne me saurez pas mauvais gré de vous aimer assez pour vous la dire. Franchement, si nous ne pensons point à cela, nous ne nous distinguons guère des gens d’esprit qui font leFigaro.Adieu, très cher ami, je désire bien que vous ne veniez à Paris que très tard ou très tôt. Je serai absent du 5 janvier au 15 ou 20 février, et je voudrais vous voir avant de partir, ou vous trouver au retour. Je ne vous dis pas où je vais. Où puis-je aller?Votre bien dévoué en Notre-Seigneur,Louis Veuillot.29 novembre 1858.Pardonnez-moi le retard de cette lettre que je viens de retrouver sur mon bureau lorsque je la croyais dans votre poche. J’ai vu votre jeune ami qui m’a paru fort bien. Il y a dans votre livre plusieurs chapitres que je ne connaissais pas. Je l’emporte à Rome[265].L’auteur desCauseries littérairesn’eut point à regretter d’avoir accepté l’écharpe municipale. Elle lui permit de faire un peu de bien, et puis, outrela belle lettre de Louis Veuillot, elle lui valut de recevoir, un peu plus tard, une épître en vers, de Joseph Autran, qui figure en bonne place sous ce titre:Mairie de village, dans lesÉpîtres rustiquesdu poète[266].La mairie de Pontmartin devait durer six ans. Le 7 août 1864, après une longue maladie, suivie d’une interminable convalescence, il donna sa démission.VPontmartin n’avait dans l’Unionque deux causeries par mois[267]. Ce n’était là pour lui qu’une trop faible et trop courte besogne. Depuis longtemps il a pris l’habitude d’écrire au moins un article par semaine. Et c’est pourquoi, en même temps qu’à l’Union, il collabore auCorrespondant, à l’Univers illustré, à laSemaine des Familleset auJournal de Bruxelles, la plus importante des feuilles catholiques de Belgique.Les causeries duJournal de Bruxelles—la premièreparut le 24 mars 1859—avaient pour titre général:Symptômes du temps. Elles étaient signéesZ. Z. Z., comme l’avaient été, vingt-trois ans plus tôt, les premiers articles de Pontmartin dans leMessager de Vaucluse.Pendant les années 1843, 1844 et 1845, Sainte-Beuve s’était fait, lui aussi, chroniqueurextra muros, hors frontières. Il envoyait régulièrement à Lausanne, à son ami M. Juste Olivier, directeur de laRevue Suisse, des articles qu’il ne signait pas[268]. Cela lui permettait de prononcer sur les hommes et sur les choses des jugements tout à fait libres et indépendants, dégagés de ces ménagements, de ces atténuations, dont souffrent la vérité et la justice. Il ne faisait ainsi qu’user de son droit. Malheureusement, il excédait toutes bornes quand, à la même heure, il couvrait le même écrivain, le même livre, à Paris de louanges publiques, et à Lausanne d’injures anonymes[269].Avec Pontmartin, rien de pareil n’était à craindre. Il use largement, dans leJournal de Bruxelles, de son droit de dire sur les auteurs et leurs ouvrages la vérité tout entière, sans voiles et sans réticences; mais il ne se dédit pas d’un côté de la frontière à l’autre; ceux qu’il loue à Paris, il ne les dénigre pas à Bruxelles: ceux qu’il critique à Bruxelles,il les critique aussi à Paris. Seulement, là-bas, les critiques sont plus vives, plus accentuées; dans ces libres causeries, l’auteur met tout son aiguillon.Il s’attache moins, du reste, à l’examen et à l’analyse des livres, qu’à l’étude des mœurs littéraires. Les livres et le théâtre lui sont surtout une occasion de peindre la société de son temps. Ces pages où le critique cède le pas au moraliste formeraient, si elles étaient réunies, un bien curieux volume, d’une ingéniosité piquante, d’une information sûre et d’une observation malicieuse.Dans cette chaire de Notre-Dame, illustrée par Lacordaire et le Père de Ravignan, le Père Félix[270], avec une éloquence simple et forte, avec une puissance de logique admirable, traitait, depuis plusieurs années déjà, la question duProgrès. Le progrès de l’industrie, de la science, de la machine, du bien-être, le progrès réaliseur des merveilles accomplies par l’homme seul, assez fort pour se passer de Dieu, est devenu le mot d’ordre, le symbole, leCredod’une époque qui ne veut plus subir l’humiliation de croire, ni le chagrin de douter! A cette idole, dont le culte ne prétendait à rien moins qu’à remplacer les religions tombées, le P. Félix opposaitle Progrès par le Christianisme. Il parut à Pontmartinque ces belles conférences avaient plus d’importance et présentaient plus d’intérêt, même pour un simple critique littéraire, que les comédies de M. Dumas fils ou de M. Augier, que les romans de M. Feuillet ou de M. Mürger. Il leur consacra, non pas une ou deux causeries, mais tout un petit volume, qui parut en 1861 sous ce titre:Le Père Félix, Étude et Biographie[271]. C’est un de ses meilleurs écrits, celui peut-être, dont, en ses derniers jours, le souvenir lui était le plus précieux[272].Depuis le 1erfévrier 1855, Pontmartin avait cessé de collaborer à laRevuede M. Buloz. Celui-ci ne pouvait s’en consoler, et, toutes les fois que l’occasion s’en présentait, il essayait de ramener au foyer de la rue Saint-Benoît le chroniqueur prodigue. Il eût tenu pour une particulière victoire de le détacher duCorrespondant; mais à cela il ne fallait pas songer. Il obtint seulement, dans l’été de 1861, que Pontmartin, tout en restant le critique en titre de la Revue de la rue de Tournon[273], donnerait de temps à autre des articles à laRevuedes Deux Mondes. Sa signature y reparut le 1eraoût 1861. Il m’écrivait le 14 janvier 1862:Il est très vrai que j’ai été rappelé à laRevue des Deux Mondesavec quelque insistance par les maîtres du logis[274]; j’étais à la campagne à cent quatre-vingts lieues de la rue Saint-Benoît, et ils m’écrivirent à cette époque trois ou quatre lettres de rappel. Mais je ne m’y sens plus à mon aise; j’y perds, ce me semble, le peu d’originalité et de physionomie que je puis avoir. En outre, ma femme et mesamis, sans me blâmer absolument, s’inquiètent pour moi de ces voisinages, de ces influences peu orthodoxes; aussi, sous ce rapport comme sous tous les autres, l’approbation d’hommes tels que vous m’est infiniment précieuse.En 1861, Pontmartin publia successivement dans laRevue:les Poètes et la Poésie française en 1861[275];—Henry Mürger et ses œuvres[276];—Le Roman et les romanciers en 1861[277]; puis, le 1ermai 1862,le Théâtre contemporain.A cette date de 1862, Pontmartin a conquis unelégitime et brillante renommée. Ses nouvelles et ses romans, d’une part, et sesCauseries, de l’autre, auraient suffi à faire la réputation de deux écrivains. Comme conteur et romancier, il n’est qu’au second rang; mais, comme critique, il est bien près d’être au premier. Sainte-Beuve sans doute est le maître incontesté de la critique; mais s’il n’occupe pas le trône, Pontmartin—selon le mot d’un spirituel écrivain de ce temps-là[278]—«Pontmartin est assis sur les marches, et c’est le premier de nos princes du sang». Il s’est d’ailleurs créé un apanage qui lui appartient. La Causerie littéraire est sa province, son domaine propre, que nul de ses confrères n’est en état de lui disputer. Il a l’honneur d’avoir des ennemis, mais il a l’amitié de Louis Veuillot, et aussi celle de Montalembert. Les grandes Revues lui sont ouvertes, laRevue des Deux Mondesaussi bien que leCorrespondant. Les Guizot, les Cousin, les Falloux, les Villemain, les Noailles et les de Broglie, sont ses justiciables... et ses obligés. Il est sur le seuil de l’Académie; encore deux ou trois ans, encore deux ou trois volumes, et il sera l’un des Quarante.Sainte-Beuve, qui ne l’aime pas et qui voudrait bien pouvoir faire le silence autour de lui, est obligé, précisément à cette date où nous sommes arrivés, de lui consacrer un de sesLundis[279]. «J’ai eu, dit-il, il y a quelque temps, maille à partir avec M. de Pontmartin; je ne viens pas réveillerla querelle; maisil m’est difficile d’éviter de parler d’un écrivain qui se fait lire du public et que nous rencontrons à chaque moment.»Tout lui sourit donc; le succès lui vient de tous les côtés: mais la Fortune est traîtresse, et c’est à l’heure où il semble que Pontmartin va entrer au port, que la tempête s’élève, et va l’en éloigner. Au mois d’avril 1862, éclate lacrise Charbonneau.
CHAPITRE IXLE CORRESPONDANT, L’UNION ET LE JOURNAL DE BRUXELLES.—LES DEUX ÉROSTRATES.—LA MAIRIE DES ANGLES(1855-1862)Le second volume desCauseries littéraires. L’article sur Béranger. Lettre de Louis Veuillot à Pontmartin. Le 40 et le 44 de la rue du Bac. Le salon de Montalembert et les soirées de Veuillot.—L’entrée auCorrespondant. Pontmartin et le théâtre.—Les deux Érostrates.LeSpectateuret la suppression de l’Assemblée nationale. L’entrée à l’Union.—La Mûre et le château de Gourdan. La mairie des Angles. Un préfet homme d’esprit. Lettre de Louis Veuillot.—LesVariétésduJournal de Bruxelles.—Biographie du Père Félix.—Rentrée à laRevue des Deux Mondes. Pontmartin en 1862.IAu mois d’avril 1855, en ayant fini avec l’Envers de la ComédieetRéconciliation, Pontmartin fit paraître le second volume desCauseries littéraires. Le premier, l’année précédente, avait obtenu un complet succès; aucune critique n’était venue se mêler aux éloges. Pontmartin croyait naïvement que la deuxième série aurait même fortune.Il avait eu l’idée, pour corser le volume, d’y ajouter son étude sur Béranger, parue quatre ans auparavant, nous l’avons vu, dans l’Opinion publique, et qui n’avait pas soulevé le moindre orage. M. Mallac, sans le prévenir, inséra cette étude dans l’Assemblée nationale. C’était une démolition complète de l’Idole (car Béranger en était une à ce moment). Sans nier le mérite de ses «jolies chansons[229]», Pontmartin se refusait à voir dans le chantre deLisetteun poète lyrique, et à reconnaître dans le rival de Désaugiers un successeur et un rival d’Horace. Il ne cachait pas son mépris pour l’homme qui avait insulté l’Ange Gardien et la sœur de Charité, profané l’image sacrée de l’aïeule, bafoué le Jour des Morts, remplacé le Dieu des Chrétiens par leDieu des Bonnes Gens, discrédité les Bourbons, glorifié le Bonapartisme, travaillé enfin—coup double dont la France mourra peut-être—à nous donner à la fois la République et l’Empire.Louis Veuillot s’empressa de signaler ces pages vengeresses:Les nouvellesCauseries littérairesde M. de Pontmartin, écrivait-il, contiennent une étude sur M. Béranger que nous signalons comme une bonne action et comme un chef-d’œuvre. Critique pleine, solide, lumineuse, entraînante, qui ne néglige rien, qui ne dit rien de trop, faite de main d’ouvrier. Le fameux auteur deFrétillonest jugé, pour le fond et pour la forme, comme la postérité le jugera. Ceuxqui ont senti l’odieux poids de cette gloire injurieuse, et ils sont nombreux, n’ont plus rien à désirer. Voilà M. Béranger mis à sa place... Fausse poésie, fausse gaîté, fausse bonhomie, patriotisme faux, immoralité sordide, impiété bête, tel est le bilan des «chansons nationales». C’était justice qu’il vînt une main ferme pour peser tout cela dans les balances d’or du talent; qu’un souffle puissant dissipât cette longue apothéose de la gaudriole, et que tant de choses saintes vilipendées pendant quarante ans par ces impurs fredons fussent enfin vengées. Le morceau suivant, détaché du travail de M. Pontmartin, permettra d’apprécier la saine beauté de l’ensemble...Et après une longue citation, Louis Veuillot ajoutait:Le critique va jusqu’au bout avec cette franchise, avec cette vigueur, avec ce fouet qui n’a pas un claquement inutile, et qui laisse partout où il tombe sa marque et son sillon. Et le public applaudit, parce qu’enfin c’est une belle et agréable chose que l’esprit au service du bon sens et de la justice[230].Les journaux et les écrivains préposés à la garde de «nos gloires nationales» gardèrent d’abord le silence. Leur stupeur était plus grande encore que leur colère. «Parmi tant de fidèles dont les chansons de M. Béranger ont été le Coran, disait encore Louis Veuillot, personne ne se lève pour le prophète; le goum duSièclelui-même et toute la tribu des Ben-Havin restent immobiles.» Force leur fut bien cependant de se mettre en campagne. Taxile Delord (celui qui plus tard, dans lesJeudis deMadame Charbonneau, seraPorus Duclinquant), Émile de La Bédollière, Louis Jourdan, dirigèrent de furieuses attaques contre l’auteur desCauseries littéraires, transformé par eux, pour les besoins de la cause, en iconoclaste, en démolisseur et en Jésuite! Pontmartin ne répondit pas. Louis Veuillot d’ailleurs s’était chargé de ce soin. Le grand polémiste publia sur Béranger et ses défenseurs toute une série d’articles qui eurent vite fait de mettre en déroute les Ben-Havinites[231].Presque au lendemain de cette brillante campagne, Louis Veuillot fut cruellement frappé: il perdit coup sur coup deux de ses filles[232]. Aux condoléances de Pontmartin, il répondit par une lettre admirable, l’une des plus belles qu’il ait écrites:Paris, le 19 juillet 1855.Cher monsieur,Je savais combien vous avez pris part à mon chagrin; je vous sais gré de me fournir l’occasion de vous en remercier. Je suis de bronze à toutes les haines et à toutes les formes de la haine; mais toute sympathie m’émeut délicieusement, et c’est un bonheur dont j’ai beaucoup joui dans ma vie militante, parce que la sympathie n’est toujours venue du bon côté. Là où il y a de l’honneur, de l’amour pour le bien, du zèle pour la justice, du mépris et du dégoût pour le reste, là sont mes amis. Je n’ai pas traversé une circonstancepénible sans qu’on m’ait tendu la main du sein de cette élite courageuse. C’est plus qu’il ne faut pour supporter les choses extérieures.Quant à ces grandes douleurs du cœur et de l’âme, où nulle puissance humaine ne peut rien, Dieu qui les envoie a soin d’y pourvoir. Saint Bernard a une grande parole à ce propos.Il dit: «Le monde voit la croix et ne voit pas l’onction.» Ce que Dieu met dans les cœurs qu’il déchire est inénarrable. J’en suis à m’étonner de mes pleurs. Je vois ces chers enfants dans le ciel, à côté de leur mère, comme elles étaient ici, mais à l’abri, mais immortelles. C’est un groupe d’étoiles qui luisent toujours et qui éclairent mon vrai chemin. De là tombe sur mon cœur une sérénité divine. Je me sens sous l’aile des Anges, et je remercie Dieu de m’avoir donné cette égide contre les traits et les attraits du monde.Que de miracles Dieu fait pour nous, et que nous sommes ingrats! Que de miséricorde de nous faire trouver la plus grande paix dans la plus grande douleur! Ce sillon terrible, creusé au milieu du cœur, se remplit d’une semence de foi, d’espérance et d’amour.Quand je venais à penser autrefois que je pourrais perdre un de mes enfants, c’était une angoisse inexprimable et il me semblait que j’entrerais du même coup dans des ténèbres aussi épaisses que celles du tombeau. Mais ces deux tombes, creusées presque au même instant, n’ont été que des jours ouverts sur l’Éternité. Je ne me lasse pas de le redire, comme je ne me lasserais pas de raconter un miracle dont j’aurais été le témoin et l’objet. Il n’y a pas de mort, il n’y a pas de séparation, il n’y a qu’une absence qui peut finir demain. Cette absence ne peut devenir éternelle que par notre faute, et Dieu prend un soin tendre d’allumer dans nos cœurs, par cette absence elle-même, toutes les lumières qui nous rendent quasi impossible de nous perdre et de nous égarer.Songez à ce que je vous dis là, cher monsieur, si parfois les louanges que votre esprit vous attire vous paraissentassez douces pour mériter quelque sacrifice, et vous engager à relâcher quelque chose dans le commerce du monde, sur les droits de Dieu. Il y a des moments où l’on voit avec la clarté de l’évidence qu’il faut tout faire pour Dieu et ne rien faire que pour Dieu. On sent que cela seul estfait, que tout le reste a été inutile ou criminel.Si j’avais en ce moment tout ce que le monde peut donner de fortune et de gloire, je l’abandonnerais avec joie, non pas pour ravoir mes enfants, mais seulement pour les revoir. Aucune satisfaction ici-bas, aucune espérance de mémoire et d’honneur parmi les hommes ne pourrait m’être plus précieuse. Or, je ne les reverrai et elles ne me seront rendues que si j’aime Dieu et que si je le sers uniquement, et nous ne l’aimons ni ne le servons ainsi quand nous avons dans nos œuvres un regard et un désir pour ces misères humaines.Voilà ce qu’il faut nous dire quand nous prenons la plume, quand nous ouvrons la bouche. Si nous songeons à nous-mêmes, si nous mettons Dieu de côté pour ne plus soulever le bruit des injures, pour exciter celui des louanges, alors c’est la séparation, c’est le commencement de la mort. Nous creusons entre Dieu et nous un abîme où notre âme languira longtemps et que peut-être elle ne franchira jamais.Je me suis laissé aller bien loin; cependant je ne recommencerai pas ma lettre et je ne la supprimerai pas. Je vous l’adresse dans votre solitude comme le meilleur et le plus sincère témoignage que je puisse donner de toute mon amitié et de toute mon estime[233].Pontmartin n’admirait pas seulement dans Louis Veuillot le puissant écrivain, l’incomparablepolémiste, l’homme aussi l’attirait; sa conversation le charmait plus encore que ses merveilleux articles. Ce lui était une fête de gravir, le soir, les trois étages du rédacteur de l’Univers, au 44 de la rue du Bac. En ces mêmes temps, il lui arrivait parfois d’entrer, le mercredi, au numéro 40, de monter au premier étage et d’assister aux réceptions de Montalembert; mais ce n’était plus la même chose. Au 40, il lui fallait se souvenir qu’il étaitMonsieur le comteet cela ne faisait pas du tout le sien. Sa verve se glaçait, ses meilleurs calembours se figeaient sur ses lèvres. Il a tracé quelque part une peinture, peut-être un peu trop poussée au gris, de ce salon où, malgré tant d’éléments de curiosité respectueuse, de sympathie, d’admiration, régnait un majestueux ennui. «Pris isolément, dit-il, chaque personnage était excessivement intéressant, l’ensemble était, comme disent les vulgairesloustics, à porter le Diable en terre; et, en effet, le Diable, dans cette société édifiante où il eût perdu son temps, n’avait rien de mieux à faire qu’à se faire enterrer. On eût dit des ombres chuchotant avec des fantômes, des revenants du parlementarisme, accourus pour donner des nouvelles du discours qui allait être prononcé, du projet de loi qui allait être voté, del’amendement qui allait être discuté, de la sous-commission qui allait s’organiser au moment où quatre hommes et un caporal avaient dispersé nos législateurs. Quelquefois,—les grands soirs,—apparaissait une célébrité britannique ou irlandaise, anglicane ou méthodiste, qui, pour éviter de choisir entre sa langue naturelle et le français, prenait le sage parti de rester muette, et contribuait à l’effet imposant plutôt qu’à la gaîté de la soirée[234].»Au 44, quelle différence! Quelle simplicité! quelle bonhomie! Dans ces réunions charmantes, Pontmartin se sentait vraiment chez lui. Il s’y montrait tout simplement ce qu’il était en réalité, c’est-à-dire unbon garçon. Rien ne lui faisait plus de plaisir que de croire (comme cela lui arrivait en ces heureuses soirées) qu’il était, comme le maître de la maison, un parvenu de la plume, unenfant de la balle. Il s’abandonnait alors sans contrainte à toute sa verve; il prodiguait sans compter les traits les plus piquants et les aperçus les plus fins, lesà-peu-prèsles plus impossibles et les calembours les plus détestables.IISi lié qu’il fût avec le directeur de l’Univers, Pontmartin se séparait cependant de lui sur le terrainpolitique. Il n’allait pas tarder à devenir l’un des rédacteurs du nouveauCorrespondant, dont Louis Veuillot était le plus ardent adversaire.En 1855, Montalembert, privé de la tribune et ne pouvant songer à créer un journal, prit la direction de la Revue fondée par Edmond de Cazalès et Louis de Carné, et dans laquelle, vingt-cinq ans plus tôt, il avait publié son premier article. Depuis longtemps déjà, elle n’avait plus qu’une existence languissante et précaire; à peine lui restait-il quelques centaines d’abonnés. Le grand orateur crut qu’il était possible, dans les circonstances où l’on se trouvait alors, de la relever, d’en faire un organe d’opposition politique, en même temps qu’une arme de défense religieuse[235]. Il sollicita la collaboration d’Armand de Pontmartin. Celui-ci débuta dans la Revue renaissante[236], par un article surle Correspondant et la littérature, qui parut le 25 février 1856. Jusqu’à sa mort, il ne cessa d’y écrire. Dans l’un de ses derniers articles[237], celui du 10 décembre 1889, revenant sur ces vieux et chers souvenirs, il dira:...En février 1856, le comte de Montalembert me fit le très grand honneur de m’engager à collaborer auCorrespondantrégénéré, renouvelé, rajeuni et agrandi. Il y a, de cela, trente-trois ans,—un tiers de siècle,—et voilà que, au bout de trente-trois ans, je me retrouve à cette même place, cherchant vainement du regard ceux dont la piété, l’éloquence, les écrits et les exemples devaient nécessairement m’inspirer l’émulation du bien. J’étais heureux et fier de redevenir soldat pour servir sous les ordres de pareils chefs. Aujourd’hui tous ont disparu. La France, profondément pervertie, révolutionnaire, athée, corrompue par la double complicité de l’impiété et du vice, d’une politique ignoble et d’une littérature infecte, s’efforce sans doute de les oublier. Les peuples déchus, par un juste châtiment, sont condamnés à avoir honte de ce qui fait leur gloire et à ne pouvoir songer qu’avec un remords à leurs sujets d’orgueil. Pour moi, ces hommes incomparables apparaissent d’autant plus haut que la société moderne est tombée plus bas, d’autant plus purs que nos politiciens sont plus vils. Montalembert! Augustin Cochin! Théophile Foisset! Armand de Melun! Falloux! Louis de Carné! Perreyve! Charles Lenormant! Lacordaire! Dupanloup! Ravignan! Gerbet! Vos noms bénis, vos noms illustres, doivent-ils éveiller les images funèbres que la mort offre à notre faiblesse? Je refuse de le croire. Pour des hommes tels que vous, la mort, c’est encore la vie; le deuil s’adoucit par la foi; le regret s’éclaire d’espérance. Aujourd’hui, en écrivant ces dernières lignes, je ne vous demande pas de me protéger en ce monde,—je ne suis plus de ce monde,—je vous demande de prier pour moi le Dieu de miséricorde et de bonté, afin qu’il m’accorde la faveur de bien mourir[238].L’article surle Correspondant et la littératuren’est pas, tant s’en faut, parmi les meilleurs de Pontmartin. Il vise à être un manifeste, une profession de foi, un programme. L’écrivain sansdoute était toujours élégant et spirituel; mais il traduisait sa critique en maximes et la condensait en formules. Il mêlait à sa grâce aimable et légère quelque chose de solennel et d’un peu apprêté. Même il lui arrivait, à lui si simple d’ordinaire, si éloigné de toute prétention et de tout pédantisme, il lui arrivait de prendre un ton dogmatique, d’employer de grands mots, des termes ambitieux,sesquipedalia verba. C’était toujours du Pontmartin, mais du Pontmartin endimanché. Ses amis, qui l’aimaient mieux en son habit de tous les jours, eurent d’abord un peu d’inquiétude. Allait-il donc changer son salon en une salle de conférences, monter à la tribune pour faire, lui aussi, saDéclaration des droits de l’homme... et du critique? Est-ce que, par hasard, les lauriers de Gustave Planche l’empêchaient de dormir? Ces inquiétudes durèrent peu. Dès le 25 mai 1856, il publiait un article sur lesContemplationsde Victor Hugo, bientôt suivi d’une étude surBalzac[239]et d’une autre surle Roman bourgeois et le roman démocratique[240]; et dans ces divers morceaux se retrouvaient ses anciennes qualités, auxquelles se venait ajouter parfois une sorte de divination. Telles, par exemple, dans son étude sur lesContemplations, les pages où il pressent, où il voit, où il décrit, dès 1856, les dernières œuvres, les dernières années du grand poète; où il nous montre Hugodevenu Dieu, se contemplant, se souriant dans sa création, comme dans le miroir de sa grandeur et de sa divinité; se grisant d’infini, s’endormant dans cet enivrement olympien, au murmure des océans et des mondes... et se réveillant à Charenton[241]!—Pardon! c’est au Panthéon que je voulais dire.Pontmartin était passionné pour le théâtre, et ce goût chez lui devait persister jusqu’à la fin. De 1873 à 1878, j’allais tous les ans passer avec lui, à Paris, une ou deux semaines. Nous dînions tous les soirs ensemble, et presque tous les soirs il me fallait l’accompagner à l’Opéra ou à l’Opéra-Comique, aux Français ou au Gymnase, où nous arrivions toujours avant le lever du rideau et où il s’amusait comme un enfant. Lorsqu’il était rédacteur en chef de l’Opinion publique, ce lui était un vif plaisir, nous l’avons vu, de prendre quelquefois la place de sonlundiste,—Théodore Muret ou Alphonse de Calonne,—pour rendre compte lui-même de la pièce nouvelle. A l’Assemblée nationale, il lui avait fallu se cantonner dans son domaine propre, les livres, et laisser les théâtres à Édouard Thierry[242]ou à M. Robillard d’Avrigny. AuCorrespondant, il allait trouver la place libre.C’était l’époque où Dumas fils, Émile Augier, Octave Feuillet, Ponsard, Victorien Sardou triomphaient à la scène. LeCorrespondantjusque-là n’avait guère eu de fenêtre ouverte sur le théâtre; mais force lui était bien maintenant de regarder aussi de ce côté. Il ne lui était plus loisible de tenir pour quantités négligeables des pièces dont le succès était éclatant, dont l’influence, salutaire ou funeste, était, de toute façon, considérable. Pontmartin fut chargé d’en entretenir les lecteurs de la Revue, de les apprécier au point de vue littéraire et surtout au point de vue social, de rechercher, non si elles étaient bien ou mal jouées, si elles faisaient ou non de grosses recettes, mais si elles élevaient ou abaissaient les intelligences et les cœurs. Ainsi se trouvait réalisée une de ses ambitions. Je lis dans une de ses lettres de cette époque: «Mon rêve a toujours été de généraliser et d’élever autant que possible les questions théâtrales et celles qui s’y rattachent, en dehors des commérages de foyer et des détails de coulisses. Que de choses par exemple à dire cet hiver sur leFils naturel[243]: sur laJeunesse[244]et sur les tendances que suppose dans la société le succès de pareilles pièces[245]!»Les articles publiés par Pontmartin sur le théâtre feraient à eux seuls un volume, et il a eu bien tortde ne pas en faire l’objet d’une publication spéciale. A la différence des courriéristes dramatiques,—ils s’appelaient alors Théophile Gautier, Jules Janin, Paul de Saint-Victor, Édouard Thierry, Francisque Sarcey,—il ne se borne pas à juger les pièces, abstraction faite de la société qui les produit, les accepte ou les explique. Il montre, au contraire, les rapports intimes et toujours croissants de cette société avec le genre de littérature le plus bruyant, le plus lucratif et le plus populaire. Ses articles ne sont pas de simples feuilletons, improvisés le lendemain d’unepremière; ce sont des études faites à loisir, qui embrassent parfois, à propos de la pièce nouvelle, l’ensemble même des œuvres d’un auteur. Cette suite de chapitres, s’ils étaient réunis, formerait une histoire de l’art dramatique en France de 1857 à 1866, c’est-à-dire pendant la période la plus brillante que le théâtre ait traversée auXIXesiècle. Voici la table des matières de ce volume, qui serait parfait... si on le pouvait trouver chez Calmann Lévy:La Question d’argent, M. Dumas fils[246].—La Société et le Théâtre, M. Dumas fils.—Un Père prodigue[247].—Octave Feuillet, auteur dramatique[248].—Eugène Scribe[249].—M. Victorien Sardou et le Théâtre en 1861[250].—Le Théâtre en 1863. JeanBaudry, Montjoye, les Diables noirs, la Maison de Penarvan[251].—Le Lion amoureux et le Théâtre de M. Ponsard[252].—La Contagion et le Théâtre de M. Émile Augier[253].IIIPontmartin collaborait toujours à l’Assemblée nationale. SesCauseries littérairesparaissaient régulièrement chaque semaine. Sans les interrompre, il donna au journal de la rue Bergère un roman dont la publication dura du 21 mai au 9 août 1856. Il portait dans le journal ce titre:les Deux Érostrates, en attendant de s’appeler, dans les éditions postérieures,Pourquoi je reste à la campagne, puisles Brûleurs de Temples[254].Le roman commence mal. Il s’ouvre par un long prologue qui ne se rattache en rien à l’action. Félix Daruel, ancien lauréat du Concours général et de l’École de droit, qui aurait pu être, s’il l’avait voulu, un éminent avocat ou un écrivain distingué, et dont laRevue des Deux Mondesa déjà publié un ingénieux récit:Eveline,—j’allais direOctave,—habite depuis huit ans la province, où ils’est marié, où il vit sur ses terres, et où rien ne manque à sa gloire et à son bonheur, puisqu’il est conseiller municipal de sa commune et marguillier de sa paroisse. Parfois pourtant il se demande s’il a eu raison de renoncer à la littérature. Un jour,—c’est au moment de l’Exposition universelle de 1855,—il se décide à louer un hôtel à Paris, à revoir ses anciens camarades, à reprendre pendant quelques mois, et qui sait? peut-être pour toujours cette vie brillante qui aurait pu être la sienne et à laquelle il n’a pas renoncé sans regret. Parmi les amis qu’il retrouve, il en est deux, Anselme Maynard et Julien Féraud, qu’il a perdus de vue depuis qu’ils sont entrés dans le journalisme. Partis de deux points extrêmes, et ayant employé des moyens contraires, ils se sont rencontrés, au bout, dans le même mécompte et dans le même malheur, Félix Daruel se fait raconter leur histoire,—et ce sera précisément là le roman. Il apprend d’eux comment la société peut repousser à la fois ceux qui l’attaquent et ceux qui la défendent. Leurs confidences l’éclairent sur l’imprudence qu’il commettrait, s’il cédait à l’envie d’entrer à son tour dans la lice et d’échanger contre une chance de succès et d’éclat le calme de son existence; elles lui apprennent à redouter l’épreuve, à retourner dans ses montagnes et à se contenter d’être heureux.Ce prologue n’est pas seulement inutile; par son caractère factice et conventionnel, il met le lecteur en défiance. Le roman, qui est excellent et qui peut, certes, se suffire à lui-même, gagnerait beaucoupà être débarrassé de ce cadre un peu vieillot.La Révolution de 1848, survenant à l’heure où Pontmartin, après des débuts remarqués à laModeet à laRevue des Deux Mondes, pouvait se croire assuré d’un succès brillant et d’une vie heureuse,—cette Révolution avait produit sur lui une impression qui ne devait plus s’effacer. Jeté soudain au fort de la mêlée, lui qui était fait pour le rêve plus que pour l’action, il avait vécu, pendant quatre ans, d’une vie ardente, fiévreuse, passionnée. Les spectacles et les émotions de ces quatre années, il les a retracés dans ce roman desDeux Érostrates, qui commence à la veille du 24 février 1848 et qui se termine au lendemain du 2 décembre 1851. Aussi bien son livre est-il moins un roman qu’une page deMémoires. On éprouve en le lisant (pour peu qu’on oublie le fâcheux prologue) la sensation que donnent leschoses vueset leschoses vécues.Sans renoncer à ces analyses du sentiment et de la passion dans lesquelles il excellait, l’auteur, cette fois, avait accordé à l’action et au mouvement du drame une part plus large; sans verser dans le réalisme, il avait donné à ses personnages uneindividualitéplus forte et plus accentuée. M. Servais, le député, Julien Féraud, le journaliste, Nathalie Duvivier, la directrice des postes, sont des types saisis sur le vif, si réels et si vrais qu’après plus d’un demi-siècle nous les retrouvons, sous la troisième République, tels que l’auteur les avait représentés sous la seconde. Dans cette peinture de quelques-unes de nos plaies sociales, Pontmartin avait déployédes qualités de vigueur et d’énergie qu’on ne lui soupçonnait pas et qui le plaçaient, au moins pour une fois, très au-dessus de son ami Jules Sandeau. Son ennemi Balzac, s’il eût vécu, aurait applaudi à ces scènes de la vie politique, à ce roman royaliste et catholique.L’Assemblée nationalecependant n’avait plus longtemps à vivre.Un bien averti en vaut deux.De ce proverbe, Pontmartin avait tiré une de ses nouvelles[255]; mais, sous l’Empire, au moins en matière de presse, le vieux proverbe avait cessé d’être une vérité. Un journal bienaverti, loin d’en valoir deux, n’en valait plus même la moitié d’un. Il était comme un condamné mis en chapelle, et il n’avait plus qu’à attendre la venue de l’exécuteur. Ainsi en fut-il pour l’Assemblée nationale. Déjà frappée d’un double avertissement, elle fut, en juillet 1857, suspendue pour trois mois, avec défense, si elle reparaissait, de garder son titre qui avait trop l’air d’un défi lancé aux vainqueurs du 2 décembre. Lorsqu’elle reparut en octobre, elle s’intitulale Spectateur. Pontmartin y reprit ses Causeries littéraires, mais ce sera seulement pour quelques semaines. Le 14 janvier 1858, avait lieu l’attentat d’Orsini. Le lendemain, leSpectateurpublia un article où il laissait entendre, en termes très légèrement voilés, que l’Empire, n’ayant pas de racines dans le payset ne tenant qu’à un homme, aurait cessé d’exister si les bombes d’Orsini avaient atteint Napoléon III. Vingt-quatre heures après, leSpectateuravait vécu.Il ne se pouvait pas que les Causeries littéraires de Pontmartin cessassent de paraître, précisément à l’heure où il était devenu, sans conteste, le maître du genre. Plusieurs journaux sollicitèrent aussitôt sa collaboration. Celui qui était le moins riche et qui lui faisait les offres les plus modestes fut précisément celui dont il accueillit les propositions. L’Unionne peut lui donner que 75 francs par article; n’importe, il écrira dans l’Union. N’est-elle pas la feuille royaliste entre toutes, le journal de Laurentie et d’Henry de Riancey, l’ancienneQuotidienne, qui publia jadis sesCauseries provinciales?Son premier article parut le 23 mars 1858. De même qu’il avait autrefois consacré sa première causerie de l’Assemblée nationaleà MmeÉmile de Girardin, de même il consacra sa première causerie de l’Unionà M. Émile de Girardin, qui venait de perpétrer une comédie ridicule, intituléela Fille du Millionnaire. L’article avait pour titre:le Fils du Millionnaireoules Délassements d’un homme fort. C’est une des pages les plus spirituelles de Pontmartin[256].IVSi vifs qu’il fussent, ses succès parisiens ne faisaient point oublier à Pontmartin sa province natale, son petit village et la maison paternelle, sa maison des Angles. Il continuait d’y habiter la plus grande partie de l’année. Chaque année aussi, en août et septembre, il venait à la Mûre[257], avec son fils, passer les vacances chez l’aïeule maternelle. A vingt minutes de la Mûre se trouvait le beau château de Gourdan, appartenant au comte de Vogüé. L’intimité régnait entre la modeste villa et la demeure seigneuriale, où grandissait Eugène-Melchior de Vogüé, de trois ans plus jeune qu’Henri de Pontmartin. L’auteur desCauseries littérairesassistait avec bonheur aux jeux de son fils et du futur académicien, dont il pressentit de bonne heure le brillant avenir et dont il eut la grande joie d’être le premier à saluer les éclatants débuts[258].Ainsi commencées dans l’Ardèche, les vacances se terminaient toujours dans le Vaucluse et dans le Gard, où de nouveaux devoirs allaient retenir de plus en plus Pontmartin. En cette année 1858, où nous a conduits notre récit, il devenait maire desAngles. Comment la chose arriva, lui-même le raconte en ces termes dans une lettre à son ami Autran:Les Angles, le 18 octobre 1858.Voilà, cher et excellent ami, une bien longue lacune dans notre correspondance. Si je vous dis comment je l’ai remplie, il faudra ou que vous cessiez d’être poète, ce qui vous est impossible, ou que vous cessiez de m’aimer, ce qui, je l’espère, vous est presque aussi difficile. Depuis un mois, j’ai été absorbé par une crise municipale et rustique d’où je crois que je vais sortir... maire des Angles! Oui, mon ami, voilà comment finissent les ambitions humaines. On part, le bâton à la main, pour le pays de l’idéal. On rêve littérature, critique et roman; on détourne superbement sa pensée des vils intérêts de la terre. Mais les années passent; la lassitude arrive; on revient chez soi, l’aile blessée; et alors on s’aperçoit que, pendant que l’on courait le monde des idées et des songes, deux ou trois intrigants de village se sont complètement emparés du pays où l’on avait eu jadis de l’influence, et que, si on les laissait faire, ils mèneraient tout doucettement à sa ruine une fortune territoriale et riveraine sans cesse exposée et menacée. C’est ce qui m’est arrivé cette année, et il s’y est joint la conviction que, si cet état de choses se prolongeait, toute religion, toute morale, toute honnêteté étaient perdues dans cette pauvre commune que j’aime, et où j’avais toujours tâché de faire un peu de bien. Alors je suis allé me plaindre, j’ai eu affaire à un préfet[259], homme d’esprit, qui m’a dit en souriant qu’il y avait moyen d’arranger les choses, mais que quand on avait boudé pendant six ans, et que l’on demandait au gouvernement une marque de confiance, il fallait payer une petite rançon... Bref, mon cher ami, on m’a fait entendre poliment, et même avec quelques compliments fort bien tournés, qu’en acceptant la mairie des Angles, je lèveraistoutes les difficultés. Je me suis récrié d’abord, puis j’ai réfléchi, et j’ai fini par direoui; si bien que j’attends ma nomination d’un moment à l’autre. Eh bien! cher ami, vous connaissez ma manie d’analyse. Je me suis convaincu,de visu, pendant toute la durée de cette tempête dans un verre d’eau du Rhône, que la chose à laquelle le cœur et l’esprit s’accoutumaient le plus aisément, c’était l’amoindrissement du cadre. Le fait est que j’ai fini par me passionner contre le sieur P..., mon féroce prédécesseur, comme je me passionnais autrefois contre feu Gustave Planche, ou contre Taxile Delord. Les marches et les contremarches de la troupe ennemie, leurs courses à Uzès et à Nimes, les péripéties de la lutte, les espérances des uns, les angoisses des autres, tout cela, mon cher ami, avait pris, à la longue, pour moi, les proportions d’un drame de la Porte-Saint-Martin ou du Gymnase, dont j’aurais été auteur et acteur. Enfin, pour passer du plaisant au grotesque, je vous dirai que tout mon sang, presque quinquagénaire, en a été tellement fouetté, agité, chauffé, que j’y ai gagné une série decloushorriblement mal placés, qui ont achevé d’accrocher ma littérature et ma correspondance. Je ne puis pas m’asseoir et, dans ce moment-ci, je vous écris sur une espèce de pupitre improvisé. Mais, grand Dieu! c’est assez vous parler de moi. Votre changement d’adresse me prouve que vous vous êtes établi à Paris, et que vous ne retournerez pas, cet automne, en Provence... Quant à moi, je suis retenu au rivage, non pas par ma grandeur, mais par mon écharpe. Je vais vous envoyer, comme précurseurs, ma femme et mon Bonapartiste[260], et j’irai vous retrouver dans le courant de décembre. Quand je songe que je perds une grande partie de votre séjour à Paris, que j’allais publier, le 1ernovembre, mon cinquième volume deCauseries littéraires, que Lévy s’apprête sans doute à laisser tomber silencieusement dans son gouffre hebdomadaire; que j’aurais pu profiter à la fois de votre charmante et précieuse amitié, etde cette espèce de trêve littéraire que votre salon m’a toujours offerte; quand je songe que je sacrifie tout cela au plaisir d’administrer un village de 400 âmes..., je me demande si on m’a tout à coup fait changer de nature, de goûts, d’idées, d’habitudes, en vertu de quelque avatar rustique oublié par Théophile Gautier[261]. Faut de la raison, mais pas trop n’en faut, et il me semble cette fois que les extrêmes se touchent, que jamais je n’ai été plus fou que depuis que je me crois plus sage... Adieu, je vous quitte pour mon adjoint, qui m’apporte à signer un devis des réparations de l’église; le malheureux! il a écrit réparation avec deux s, et comme je veux rester populaire, je respecte sa faute d’orthographe. Que les ambitieux sont lâches!Omnia serviliter faciunt pro dominatione.Tout à vous; gardez-moi le secret de mes faiblesses grammaticales auprès des illustres gardiens de la langue française, et croyez-moiBien à vous de cœur,Armand de Pontmartin.P. S.—Ma nomination m’arrive à l’instant. Mon émotion m’empêche d’ajouter un seul mot[262].L’installation deMôsieule maire eut lieu le dimanche 24 octobre, avec accompagnement de salves, farandoles, bals rustiques, tonneaux en perce et feux d’artifice, telle à peu près qu’elle est décrite dans lesJeudis de Madame Charbonneau[263].Ses amis de Paris raillèrent bien le triomphe rural et les lauriers villageois duCritique devenuberger: quelques-uns cependant ne lui ménagèrent pas les félicitations, et Louis Veuillot joignit aux siennes de très nobles conseils. Il écrivait à Pontmartin, le 29 novembre 1858:Mon cher ami,J’ai reçu votre lettre par la poste d’Avignon, mais votre livre[264]n’est venu par aucune voie. Je le relirai, mais je ne veux pas l’attendre davantage pour vous remercier. Votre lettre est pleine de l’amitié que je désire de vous, j’en ai le cœur trop heureux.Je vous loue sincèrement d’avoir permis qu’on vous fît maire. Votre curé et votre village y gagneront beaucoup, et j’ai la conviction que nous n’y perdrons point. Ce petit maniement des hommes et ce plus long séjour aux champs accroîtront votre force sans rien ôter à votre charmante et merveilleuse agilité. J’ai toujours cru et j’ai toujours un peu dit que vous étiez trop dans le monde. Vous avez été diseur de grâces, il faut devenir diseur de vérités. Tournez par là vos pensées, comme votre cœur y était dès longtemps. Vous voyez que les vérités adoucies ne convertissent guère ceux qui haïssent la vérité; elles énervent ceux qui l’aiment. A ce métier on se diminue, et l’on ne fait pas le bien que l’on pourrait faire. Il faut être ce que l’on est. Nous sommes des épées. Taillons, coupons, abattons, non pour le plaisir du carnage, mais pour protéger tant de belles et saintes choses que Dieu a voulu qui fussent derrière la beauté et la sainteté de l’épée. Opposons la noble épée au stylet. Ne rendons pas au monde l’arme que Dieu nous a donnée, mais à Dieu lui-même. Pour n’être pas accrochée dans les musées académiques, elle n’en aura pas moins son lustre, si nous aimons la gloire; et il y a une gloire qu’il faut aimer. C’est la gloire d’avoir défendu la vérité, non suivant nos intérêts ni suivant nos goûts, mais telle qu’elle est et contreles amis tièdes autant que contre les ennemis. Si ce que je vous dis là, très cher ami, vous paraît encore un peu fanatique, attendez un peu, et songez-y la prochaine fois que vous irez à la messe. Voyez le temps, voyez les hommes, voyez s’il leur faut des vérités nouvelles, ou s’il y a quelque chose de trop dans la sève de la vieille vérité. Ensuite, pensez que Dieu vous a donné une voix, et qu’il ne donne rien qui ne doive servir à quelque chose. Or, il n’y a qu’une chose qui soit quelque chose, c’est la vérité. Dieu nous a confié à tous un travail à faire pour la vérité. Il nous interrogera et nous jugera là-dessus. On me reproche souvent de manifester cette pensée: vous ne me saurez pas mauvais gré de vous aimer assez pour vous la dire. Franchement, si nous ne pensons point à cela, nous ne nous distinguons guère des gens d’esprit qui font leFigaro.Adieu, très cher ami, je désire bien que vous ne veniez à Paris que très tard ou très tôt. Je serai absent du 5 janvier au 15 ou 20 février, et je voudrais vous voir avant de partir, ou vous trouver au retour. Je ne vous dis pas où je vais. Où puis-je aller?Votre bien dévoué en Notre-Seigneur,Louis Veuillot.29 novembre 1858.Pardonnez-moi le retard de cette lettre que je viens de retrouver sur mon bureau lorsque je la croyais dans votre poche. J’ai vu votre jeune ami qui m’a paru fort bien. Il y a dans votre livre plusieurs chapitres que je ne connaissais pas. Je l’emporte à Rome[265].L’auteur desCauseries littérairesn’eut point à regretter d’avoir accepté l’écharpe municipale. Elle lui permit de faire un peu de bien, et puis, outrela belle lettre de Louis Veuillot, elle lui valut de recevoir, un peu plus tard, une épître en vers, de Joseph Autran, qui figure en bonne place sous ce titre:Mairie de village, dans lesÉpîtres rustiquesdu poète[266].La mairie de Pontmartin devait durer six ans. Le 7 août 1864, après une longue maladie, suivie d’une interminable convalescence, il donna sa démission.VPontmartin n’avait dans l’Unionque deux causeries par mois[267]. Ce n’était là pour lui qu’une trop faible et trop courte besogne. Depuis longtemps il a pris l’habitude d’écrire au moins un article par semaine. Et c’est pourquoi, en même temps qu’à l’Union, il collabore auCorrespondant, à l’Univers illustré, à laSemaine des Familleset auJournal de Bruxelles, la plus importante des feuilles catholiques de Belgique.Les causeries duJournal de Bruxelles—la premièreparut le 24 mars 1859—avaient pour titre général:Symptômes du temps. Elles étaient signéesZ. Z. Z., comme l’avaient été, vingt-trois ans plus tôt, les premiers articles de Pontmartin dans leMessager de Vaucluse.Pendant les années 1843, 1844 et 1845, Sainte-Beuve s’était fait, lui aussi, chroniqueurextra muros, hors frontières. Il envoyait régulièrement à Lausanne, à son ami M. Juste Olivier, directeur de laRevue Suisse, des articles qu’il ne signait pas[268]. Cela lui permettait de prononcer sur les hommes et sur les choses des jugements tout à fait libres et indépendants, dégagés de ces ménagements, de ces atténuations, dont souffrent la vérité et la justice. Il ne faisait ainsi qu’user de son droit. Malheureusement, il excédait toutes bornes quand, à la même heure, il couvrait le même écrivain, le même livre, à Paris de louanges publiques, et à Lausanne d’injures anonymes[269].Avec Pontmartin, rien de pareil n’était à craindre. Il use largement, dans leJournal de Bruxelles, de son droit de dire sur les auteurs et leurs ouvrages la vérité tout entière, sans voiles et sans réticences; mais il ne se dédit pas d’un côté de la frontière à l’autre; ceux qu’il loue à Paris, il ne les dénigre pas à Bruxelles: ceux qu’il critique à Bruxelles,il les critique aussi à Paris. Seulement, là-bas, les critiques sont plus vives, plus accentuées; dans ces libres causeries, l’auteur met tout son aiguillon.Il s’attache moins, du reste, à l’examen et à l’analyse des livres, qu’à l’étude des mœurs littéraires. Les livres et le théâtre lui sont surtout une occasion de peindre la société de son temps. Ces pages où le critique cède le pas au moraliste formeraient, si elles étaient réunies, un bien curieux volume, d’une ingéniosité piquante, d’une information sûre et d’une observation malicieuse.Dans cette chaire de Notre-Dame, illustrée par Lacordaire et le Père de Ravignan, le Père Félix[270], avec une éloquence simple et forte, avec une puissance de logique admirable, traitait, depuis plusieurs années déjà, la question duProgrès. Le progrès de l’industrie, de la science, de la machine, du bien-être, le progrès réaliseur des merveilles accomplies par l’homme seul, assez fort pour se passer de Dieu, est devenu le mot d’ordre, le symbole, leCredod’une époque qui ne veut plus subir l’humiliation de croire, ni le chagrin de douter! A cette idole, dont le culte ne prétendait à rien moins qu’à remplacer les religions tombées, le P. Félix opposaitle Progrès par le Christianisme. Il parut à Pontmartinque ces belles conférences avaient plus d’importance et présentaient plus d’intérêt, même pour un simple critique littéraire, que les comédies de M. Dumas fils ou de M. Augier, que les romans de M. Feuillet ou de M. Mürger. Il leur consacra, non pas une ou deux causeries, mais tout un petit volume, qui parut en 1861 sous ce titre:Le Père Félix, Étude et Biographie[271]. C’est un de ses meilleurs écrits, celui peut-être, dont, en ses derniers jours, le souvenir lui était le plus précieux[272].Depuis le 1erfévrier 1855, Pontmartin avait cessé de collaborer à laRevuede M. Buloz. Celui-ci ne pouvait s’en consoler, et, toutes les fois que l’occasion s’en présentait, il essayait de ramener au foyer de la rue Saint-Benoît le chroniqueur prodigue. Il eût tenu pour une particulière victoire de le détacher duCorrespondant; mais à cela il ne fallait pas songer. Il obtint seulement, dans l’été de 1861, que Pontmartin, tout en restant le critique en titre de la Revue de la rue de Tournon[273], donnerait de temps à autre des articles à laRevuedes Deux Mondes. Sa signature y reparut le 1eraoût 1861. Il m’écrivait le 14 janvier 1862:Il est très vrai que j’ai été rappelé à laRevue des Deux Mondesavec quelque insistance par les maîtres du logis[274]; j’étais à la campagne à cent quatre-vingts lieues de la rue Saint-Benoît, et ils m’écrivirent à cette époque trois ou quatre lettres de rappel. Mais je ne m’y sens plus à mon aise; j’y perds, ce me semble, le peu d’originalité et de physionomie que je puis avoir. En outre, ma femme et mesamis, sans me blâmer absolument, s’inquiètent pour moi de ces voisinages, de ces influences peu orthodoxes; aussi, sous ce rapport comme sous tous les autres, l’approbation d’hommes tels que vous m’est infiniment précieuse.En 1861, Pontmartin publia successivement dans laRevue:les Poètes et la Poésie française en 1861[275];—Henry Mürger et ses œuvres[276];—Le Roman et les romanciers en 1861[277]; puis, le 1ermai 1862,le Théâtre contemporain.A cette date de 1862, Pontmartin a conquis unelégitime et brillante renommée. Ses nouvelles et ses romans, d’une part, et sesCauseries, de l’autre, auraient suffi à faire la réputation de deux écrivains. Comme conteur et romancier, il n’est qu’au second rang; mais, comme critique, il est bien près d’être au premier. Sainte-Beuve sans doute est le maître incontesté de la critique; mais s’il n’occupe pas le trône, Pontmartin—selon le mot d’un spirituel écrivain de ce temps-là[278]—«Pontmartin est assis sur les marches, et c’est le premier de nos princes du sang». Il s’est d’ailleurs créé un apanage qui lui appartient. La Causerie littéraire est sa province, son domaine propre, que nul de ses confrères n’est en état de lui disputer. Il a l’honneur d’avoir des ennemis, mais il a l’amitié de Louis Veuillot, et aussi celle de Montalembert. Les grandes Revues lui sont ouvertes, laRevue des Deux Mondesaussi bien que leCorrespondant. Les Guizot, les Cousin, les Falloux, les Villemain, les Noailles et les de Broglie, sont ses justiciables... et ses obligés. Il est sur le seuil de l’Académie; encore deux ou trois ans, encore deux ou trois volumes, et il sera l’un des Quarante.Sainte-Beuve, qui ne l’aime pas et qui voudrait bien pouvoir faire le silence autour de lui, est obligé, précisément à cette date où nous sommes arrivés, de lui consacrer un de sesLundis[279]. «J’ai eu, dit-il, il y a quelque temps, maille à partir avec M. de Pontmartin; je ne viens pas réveillerla querelle; maisil m’est difficile d’éviter de parler d’un écrivain qui se fait lire du public et que nous rencontrons à chaque moment.»Tout lui sourit donc; le succès lui vient de tous les côtés: mais la Fortune est traîtresse, et c’est à l’heure où il semble que Pontmartin va entrer au port, que la tempête s’élève, et va l’en éloigner. Au mois d’avril 1862, éclate lacrise Charbonneau.
LE CORRESPONDANT, L’UNION ET LE JOURNAL DE BRUXELLES.—LES DEUX ÉROSTRATES.—LA MAIRIE DES ANGLES
(1855-1862)
Le second volume desCauseries littéraires. L’article sur Béranger. Lettre de Louis Veuillot à Pontmartin. Le 40 et le 44 de la rue du Bac. Le salon de Montalembert et les soirées de Veuillot.—L’entrée auCorrespondant. Pontmartin et le théâtre.—Les deux Érostrates.LeSpectateuret la suppression de l’Assemblée nationale. L’entrée à l’Union.—La Mûre et le château de Gourdan. La mairie des Angles. Un préfet homme d’esprit. Lettre de Louis Veuillot.—LesVariétésduJournal de Bruxelles.—Biographie du Père Félix.—Rentrée à laRevue des Deux Mondes. Pontmartin en 1862.
Au mois d’avril 1855, en ayant fini avec l’Envers de la ComédieetRéconciliation, Pontmartin fit paraître le second volume desCauseries littéraires. Le premier, l’année précédente, avait obtenu un complet succès; aucune critique n’était venue se mêler aux éloges. Pontmartin croyait naïvement que la deuxième série aurait même fortune.
Il avait eu l’idée, pour corser le volume, d’y ajouter son étude sur Béranger, parue quatre ans auparavant, nous l’avons vu, dans l’Opinion publique, et qui n’avait pas soulevé le moindre orage. M. Mallac, sans le prévenir, inséra cette étude dans l’Assemblée nationale. C’était une démolition complète de l’Idole (car Béranger en était une à ce moment). Sans nier le mérite de ses «jolies chansons[229]», Pontmartin se refusait à voir dans le chantre deLisetteun poète lyrique, et à reconnaître dans le rival de Désaugiers un successeur et un rival d’Horace. Il ne cachait pas son mépris pour l’homme qui avait insulté l’Ange Gardien et la sœur de Charité, profané l’image sacrée de l’aïeule, bafoué le Jour des Morts, remplacé le Dieu des Chrétiens par leDieu des Bonnes Gens, discrédité les Bourbons, glorifié le Bonapartisme, travaillé enfin—coup double dont la France mourra peut-être—à nous donner à la fois la République et l’Empire.
Louis Veuillot s’empressa de signaler ces pages vengeresses:
Les nouvellesCauseries littérairesde M. de Pontmartin, écrivait-il, contiennent une étude sur M. Béranger que nous signalons comme une bonne action et comme un chef-d’œuvre. Critique pleine, solide, lumineuse, entraînante, qui ne néglige rien, qui ne dit rien de trop, faite de main d’ouvrier. Le fameux auteur deFrétillonest jugé, pour le fond et pour la forme, comme la postérité le jugera. Ceuxqui ont senti l’odieux poids de cette gloire injurieuse, et ils sont nombreux, n’ont plus rien à désirer. Voilà M. Béranger mis à sa place... Fausse poésie, fausse gaîté, fausse bonhomie, patriotisme faux, immoralité sordide, impiété bête, tel est le bilan des «chansons nationales». C’était justice qu’il vînt une main ferme pour peser tout cela dans les balances d’or du talent; qu’un souffle puissant dissipât cette longue apothéose de la gaudriole, et que tant de choses saintes vilipendées pendant quarante ans par ces impurs fredons fussent enfin vengées. Le morceau suivant, détaché du travail de M. Pontmartin, permettra d’apprécier la saine beauté de l’ensemble...
Et après une longue citation, Louis Veuillot ajoutait:
Le critique va jusqu’au bout avec cette franchise, avec cette vigueur, avec ce fouet qui n’a pas un claquement inutile, et qui laisse partout où il tombe sa marque et son sillon. Et le public applaudit, parce qu’enfin c’est une belle et agréable chose que l’esprit au service du bon sens et de la justice[230].
Les journaux et les écrivains préposés à la garde de «nos gloires nationales» gardèrent d’abord le silence. Leur stupeur était plus grande encore que leur colère. «Parmi tant de fidèles dont les chansons de M. Béranger ont été le Coran, disait encore Louis Veuillot, personne ne se lève pour le prophète; le goum duSièclelui-même et toute la tribu des Ben-Havin restent immobiles.» Force leur fut bien cependant de se mettre en campagne. Taxile Delord (celui qui plus tard, dans lesJeudis deMadame Charbonneau, seraPorus Duclinquant), Émile de La Bédollière, Louis Jourdan, dirigèrent de furieuses attaques contre l’auteur desCauseries littéraires, transformé par eux, pour les besoins de la cause, en iconoclaste, en démolisseur et en Jésuite! Pontmartin ne répondit pas. Louis Veuillot d’ailleurs s’était chargé de ce soin. Le grand polémiste publia sur Béranger et ses défenseurs toute une série d’articles qui eurent vite fait de mettre en déroute les Ben-Havinites[231].
Presque au lendemain de cette brillante campagne, Louis Veuillot fut cruellement frappé: il perdit coup sur coup deux de ses filles[232]. Aux condoléances de Pontmartin, il répondit par une lettre admirable, l’une des plus belles qu’il ait écrites:
Paris, le 19 juillet 1855.Cher monsieur,Je savais combien vous avez pris part à mon chagrin; je vous sais gré de me fournir l’occasion de vous en remercier. Je suis de bronze à toutes les haines et à toutes les formes de la haine; mais toute sympathie m’émeut délicieusement, et c’est un bonheur dont j’ai beaucoup joui dans ma vie militante, parce que la sympathie n’est toujours venue du bon côté. Là où il y a de l’honneur, de l’amour pour le bien, du zèle pour la justice, du mépris et du dégoût pour le reste, là sont mes amis. Je n’ai pas traversé une circonstancepénible sans qu’on m’ait tendu la main du sein de cette élite courageuse. C’est plus qu’il ne faut pour supporter les choses extérieures.Quant à ces grandes douleurs du cœur et de l’âme, où nulle puissance humaine ne peut rien, Dieu qui les envoie a soin d’y pourvoir. Saint Bernard a une grande parole à ce propos.Il dit: «Le monde voit la croix et ne voit pas l’onction.» Ce que Dieu met dans les cœurs qu’il déchire est inénarrable. J’en suis à m’étonner de mes pleurs. Je vois ces chers enfants dans le ciel, à côté de leur mère, comme elles étaient ici, mais à l’abri, mais immortelles. C’est un groupe d’étoiles qui luisent toujours et qui éclairent mon vrai chemin. De là tombe sur mon cœur une sérénité divine. Je me sens sous l’aile des Anges, et je remercie Dieu de m’avoir donné cette égide contre les traits et les attraits du monde.Que de miracles Dieu fait pour nous, et que nous sommes ingrats! Que de miséricorde de nous faire trouver la plus grande paix dans la plus grande douleur! Ce sillon terrible, creusé au milieu du cœur, se remplit d’une semence de foi, d’espérance et d’amour.Quand je venais à penser autrefois que je pourrais perdre un de mes enfants, c’était une angoisse inexprimable et il me semblait que j’entrerais du même coup dans des ténèbres aussi épaisses que celles du tombeau. Mais ces deux tombes, creusées presque au même instant, n’ont été que des jours ouverts sur l’Éternité. Je ne me lasse pas de le redire, comme je ne me lasserais pas de raconter un miracle dont j’aurais été le témoin et l’objet. Il n’y a pas de mort, il n’y a pas de séparation, il n’y a qu’une absence qui peut finir demain. Cette absence ne peut devenir éternelle que par notre faute, et Dieu prend un soin tendre d’allumer dans nos cœurs, par cette absence elle-même, toutes les lumières qui nous rendent quasi impossible de nous perdre et de nous égarer.Songez à ce que je vous dis là, cher monsieur, si parfois les louanges que votre esprit vous attire vous paraissentassez douces pour mériter quelque sacrifice, et vous engager à relâcher quelque chose dans le commerce du monde, sur les droits de Dieu. Il y a des moments où l’on voit avec la clarté de l’évidence qu’il faut tout faire pour Dieu et ne rien faire que pour Dieu. On sent que cela seul estfait, que tout le reste a été inutile ou criminel.Si j’avais en ce moment tout ce que le monde peut donner de fortune et de gloire, je l’abandonnerais avec joie, non pas pour ravoir mes enfants, mais seulement pour les revoir. Aucune satisfaction ici-bas, aucune espérance de mémoire et d’honneur parmi les hommes ne pourrait m’être plus précieuse. Or, je ne les reverrai et elles ne me seront rendues que si j’aime Dieu et que si je le sers uniquement, et nous ne l’aimons ni ne le servons ainsi quand nous avons dans nos œuvres un regard et un désir pour ces misères humaines.Voilà ce qu’il faut nous dire quand nous prenons la plume, quand nous ouvrons la bouche. Si nous songeons à nous-mêmes, si nous mettons Dieu de côté pour ne plus soulever le bruit des injures, pour exciter celui des louanges, alors c’est la séparation, c’est le commencement de la mort. Nous creusons entre Dieu et nous un abîme où notre âme languira longtemps et que peut-être elle ne franchira jamais.Je me suis laissé aller bien loin; cependant je ne recommencerai pas ma lettre et je ne la supprimerai pas. Je vous l’adresse dans votre solitude comme le meilleur et le plus sincère témoignage que je puisse donner de toute mon amitié et de toute mon estime[233].
Paris, le 19 juillet 1855.
Cher monsieur,
Je savais combien vous avez pris part à mon chagrin; je vous sais gré de me fournir l’occasion de vous en remercier. Je suis de bronze à toutes les haines et à toutes les formes de la haine; mais toute sympathie m’émeut délicieusement, et c’est un bonheur dont j’ai beaucoup joui dans ma vie militante, parce que la sympathie n’est toujours venue du bon côté. Là où il y a de l’honneur, de l’amour pour le bien, du zèle pour la justice, du mépris et du dégoût pour le reste, là sont mes amis. Je n’ai pas traversé une circonstancepénible sans qu’on m’ait tendu la main du sein de cette élite courageuse. C’est plus qu’il ne faut pour supporter les choses extérieures.
Quant à ces grandes douleurs du cœur et de l’âme, où nulle puissance humaine ne peut rien, Dieu qui les envoie a soin d’y pourvoir. Saint Bernard a une grande parole à ce propos.
Il dit: «Le monde voit la croix et ne voit pas l’onction.» Ce que Dieu met dans les cœurs qu’il déchire est inénarrable. J’en suis à m’étonner de mes pleurs. Je vois ces chers enfants dans le ciel, à côté de leur mère, comme elles étaient ici, mais à l’abri, mais immortelles. C’est un groupe d’étoiles qui luisent toujours et qui éclairent mon vrai chemin. De là tombe sur mon cœur une sérénité divine. Je me sens sous l’aile des Anges, et je remercie Dieu de m’avoir donné cette égide contre les traits et les attraits du monde.
Que de miracles Dieu fait pour nous, et que nous sommes ingrats! Que de miséricorde de nous faire trouver la plus grande paix dans la plus grande douleur! Ce sillon terrible, creusé au milieu du cœur, se remplit d’une semence de foi, d’espérance et d’amour.
Quand je venais à penser autrefois que je pourrais perdre un de mes enfants, c’était une angoisse inexprimable et il me semblait que j’entrerais du même coup dans des ténèbres aussi épaisses que celles du tombeau. Mais ces deux tombes, creusées presque au même instant, n’ont été que des jours ouverts sur l’Éternité. Je ne me lasse pas de le redire, comme je ne me lasserais pas de raconter un miracle dont j’aurais été le témoin et l’objet. Il n’y a pas de mort, il n’y a pas de séparation, il n’y a qu’une absence qui peut finir demain. Cette absence ne peut devenir éternelle que par notre faute, et Dieu prend un soin tendre d’allumer dans nos cœurs, par cette absence elle-même, toutes les lumières qui nous rendent quasi impossible de nous perdre et de nous égarer.
Songez à ce que je vous dis là, cher monsieur, si parfois les louanges que votre esprit vous attire vous paraissentassez douces pour mériter quelque sacrifice, et vous engager à relâcher quelque chose dans le commerce du monde, sur les droits de Dieu. Il y a des moments où l’on voit avec la clarté de l’évidence qu’il faut tout faire pour Dieu et ne rien faire que pour Dieu. On sent que cela seul estfait, que tout le reste a été inutile ou criminel.
Si j’avais en ce moment tout ce que le monde peut donner de fortune et de gloire, je l’abandonnerais avec joie, non pas pour ravoir mes enfants, mais seulement pour les revoir. Aucune satisfaction ici-bas, aucune espérance de mémoire et d’honneur parmi les hommes ne pourrait m’être plus précieuse. Or, je ne les reverrai et elles ne me seront rendues que si j’aime Dieu et que si je le sers uniquement, et nous ne l’aimons ni ne le servons ainsi quand nous avons dans nos œuvres un regard et un désir pour ces misères humaines.
Voilà ce qu’il faut nous dire quand nous prenons la plume, quand nous ouvrons la bouche. Si nous songeons à nous-mêmes, si nous mettons Dieu de côté pour ne plus soulever le bruit des injures, pour exciter celui des louanges, alors c’est la séparation, c’est le commencement de la mort. Nous creusons entre Dieu et nous un abîme où notre âme languira longtemps et que peut-être elle ne franchira jamais.
Je me suis laissé aller bien loin; cependant je ne recommencerai pas ma lettre et je ne la supprimerai pas. Je vous l’adresse dans votre solitude comme le meilleur et le plus sincère témoignage que je puisse donner de toute mon amitié et de toute mon estime[233].
Pontmartin n’admirait pas seulement dans Louis Veuillot le puissant écrivain, l’incomparablepolémiste, l’homme aussi l’attirait; sa conversation le charmait plus encore que ses merveilleux articles. Ce lui était une fête de gravir, le soir, les trois étages du rédacteur de l’Univers, au 44 de la rue du Bac. En ces mêmes temps, il lui arrivait parfois d’entrer, le mercredi, au numéro 40, de monter au premier étage et d’assister aux réceptions de Montalembert; mais ce n’était plus la même chose. Au 40, il lui fallait se souvenir qu’il étaitMonsieur le comteet cela ne faisait pas du tout le sien. Sa verve se glaçait, ses meilleurs calembours se figeaient sur ses lèvres. Il a tracé quelque part une peinture, peut-être un peu trop poussée au gris, de ce salon où, malgré tant d’éléments de curiosité respectueuse, de sympathie, d’admiration, régnait un majestueux ennui. «Pris isolément, dit-il, chaque personnage était excessivement intéressant, l’ensemble était, comme disent les vulgairesloustics, à porter le Diable en terre; et, en effet, le Diable, dans cette société édifiante où il eût perdu son temps, n’avait rien de mieux à faire qu’à se faire enterrer. On eût dit des ombres chuchotant avec des fantômes, des revenants du parlementarisme, accourus pour donner des nouvelles du discours qui allait être prononcé, du projet de loi qui allait être voté, del’amendement qui allait être discuté, de la sous-commission qui allait s’organiser au moment où quatre hommes et un caporal avaient dispersé nos législateurs. Quelquefois,—les grands soirs,—apparaissait une célébrité britannique ou irlandaise, anglicane ou méthodiste, qui, pour éviter de choisir entre sa langue naturelle et le français, prenait le sage parti de rester muette, et contribuait à l’effet imposant plutôt qu’à la gaîté de la soirée[234].»
Au 44, quelle différence! Quelle simplicité! quelle bonhomie! Dans ces réunions charmantes, Pontmartin se sentait vraiment chez lui. Il s’y montrait tout simplement ce qu’il était en réalité, c’est-à-dire unbon garçon. Rien ne lui faisait plus de plaisir que de croire (comme cela lui arrivait en ces heureuses soirées) qu’il était, comme le maître de la maison, un parvenu de la plume, unenfant de la balle. Il s’abandonnait alors sans contrainte à toute sa verve; il prodiguait sans compter les traits les plus piquants et les aperçus les plus fins, lesà-peu-prèsles plus impossibles et les calembours les plus détestables.
Si lié qu’il fût avec le directeur de l’Univers, Pontmartin se séparait cependant de lui sur le terrainpolitique. Il n’allait pas tarder à devenir l’un des rédacteurs du nouveauCorrespondant, dont Louis Veuillot était le plus ardent adversaire.
En 1855, Montalembert, privé de la tribune et ne pouvant songer à créer un journal, prit la direction de la Revue fondée par Edmond de Cazalès et Louis de Carné, et dans laquelle, vingt-cinq ans plus tôt, il avait publié son premier article. Depuis longtemps déjà, elle n’avait plus qu’une existence languissante et précaire; à peine lui restait-il quelques centaines d’abonnés. Le grand orateur crut qu’il était possible, dans les circonstances où l’on se trouvait alors, de la relever, d’en faire un organe d’opposition politique, en même temps qu’une arme de défense religieuse[235]. Il sollicita la collaboration d’Armand de Pontmartin. Celui-ci débuta dans la Revue renaissante[236], par un article surle Correspondant et la littérature, qui parut le 25 février 1856. Jusqu’à sa mort, il ne cessa d’y écrire. Dans l’un de ses derniers articles[237], celui du 10 décembre 1889, revenant sur ces vieux et chers souvenirs, il dira:
...En février 1856, le comte de Montalembert me fit le très grand honneur de m’engager à collaborer auCorrespondantrégénéré, renouvelé, rajeuni et agrandi. Il y a, de cela, trente-trois ans,—un tiers de siècle,—et voilà que, au bout de trente-trois ans, je me retrouve à cette même place, cherchant vainement du regard ceux dont la piété, l’éloquence, les écrits et les exemples devaient nécessairement m’inspirer l’émulation du bien. J’étais heureux et fier de redevenir soldat pour servir sous les ordres de pareils chefs. Aujourd’hui tous ont disparu. La France, profondément pervertie, révolutionnaire, athée, corrompue par la double complicité de l’impiété et du vice, d’une politique ignoble et d’une littérature infecte, s’efforce sans doute de les oublier. Les peuples déchus, par un juste châtiment, sont condamnés à avoir honte de ce qui fait leur gloire et à ne pouvoir songer qu’avec un remords à leurs sujets d’orgueil. Pour moi, ces hommes incomparables apparaissent d’autant plus haut que la société moderne est tombée plus bas, d’autant plus purs que nos politiciens sont plus vils. Montalembert! Augustin Cochin! Théophile Foisset! Armand de Melun! Falloux! Louis de Carné! Perreyve! Charles Lenormant! Lacordaire! Dupanloup! Ravignan! Gerbet! Vos noms bénis, vos noms illustres, doivent-ils éveiller les images funèbres que la mort offre à notre faiblesse? Je refuse de le croire. Pour des hommes tels que vous, la mort, c’est encore la vie; le deuil s’adoucit par la foi; le regret s’éclaire d’espérance. Aujourd’hui, en écrivant ces dernières lignes, je ne vous demande pas de me protéger en ce monde,—je ne suis plus de ce monde,—je vous demande de prier pour moi le Dieu de miséricorde et de bonté, afin qu’il m’accorde la faveur de bien mourir[238].
L’article surle Correspondant et la littératuren’est pas, tant s’en faut, parmi les meilleurs de Pontmartin. Il vise à être un manifeste, une profession de foi, un programme. L’écrivain sansdoute était toujours élégant et spirituel; mais il traduisait sa critique en maximes et la condensait en formules. Il mêlait à sa grâce aimable et légère quelque chose de solennel et d’un peu apprêté. Même il lui arrivait, à lui si simple d’ordinaire, si éloigné de toute prétention et de tout pédantisme, il lui arrivait de prendre un ton dogmatique, d’employer de grands mots, des termes ambitieux,sesquipedalia verba. C’était toujours du Pontmartin, mais du Pontmartin endimanché. Ses amis, qui l’aimaient mieux en son habit de tous les jours, eurent d’abord un peu d’inquiétude. Allait-il donc changer son salon en une salle de conférences, monter à la tribune pour faire, lui aussi, saDéclaration des droits de l’homme... et du critique? Est-ce que, par hasard, les lauriers de Gustave Planche l’empêchaient de dormir? Ces inquiétudes durèrent peu. Dès le 25 mai 1856, il publiait un article sur lesContemplationsde Victor Hugo, bientôt suivi d’une étude surBalzac[239]et d’une autre surle Roman bourgeois et le roman démocratique[240]; et dans ces divers morceaux se retrouvaient ses anciennes qualités, auxquelles se venait ajouter parfois une sorte de divination. Telles, par exemple, dans son étude sur lesContemplations, les pages où il pressent, où il voit, où il décrit, dès 1856, les dernières œuvres, les dernières années du grand poète; où il nous montre Hugodevenu Dieu, se contemplant, se souriant dans sa création, comme dans le miroir de sa grandeur et de sa divinité; se grisant d’infini, s’endormant dans cet enivrement olympien, au murmure des océans et des mondes... et se réveillant à Charenton[241]!—Pardon! c’est au Panthéon que je voulais dire.
Pontmartin était passionné pour le théâtre, et ce goût chez lui devait persister jusqu’à la fin. De 1873 à 1878, j’allais tous les ans passer avec lui, à Paris, une ou deux semaines. Nous dînions tous les soirs ensemble, et presque tous les soirs il me fallait l’accompagner à l’Opéra ou à l’Opéra-Comique, aux Français ou au Gymnase, où nous arrivions toujours avant le lever du rideau et où il s’amusait comme un enfant. Lorsqu’il était rédacteur en chef de l’Opinion publique, ce lui était un vif plaisir, nous l’avons vu, de prendre quelquefois la place de sonlundiste,—Théodore Muret ou Alphonse de Calonne,—pour rendre compte lui-même de la pièce nouvelle. A l’Assemblée nationale, il lui avait fallu se cantonner dans son domaine propre, les livres, et laisser les théâtres à Édouard Thierry[242]ou à M. Robillard d’Avrigny. AuCorrespondant, il allait trouver la place libre.
C’était l’époque où Dumas fils, Émile Augier, Octave Feuillet, Ponsard, Victorien Sardou triomphaient à la scène. LeCorrespondantjusque-là n’avait guère eu de fenêtre ouverte sur le théâtre; mais force lui était bien maintenant de regarder aussi de ce côté. Il ne lui était plus loisible de tenir pour quantités négligeables des pièces dont le succès était éclatant, dont l’influence, salutaire ou funeste, était, de toute façon, considérable. Pontmartin fut chargé d’en entretenir les lecteurs de la Revue, de les apprécier au point de vue littéraire et surtout au point de vue social, de rechercher, non si elles étaient bien ou mal jouées, si elles faisaient ou non de grosses recettes, mais si elles élevaient ou abaissaient les intelligences et les cœurs. Ainsi se trouvait réalisée une de ses ambitions. Je lis dans une de ses lettres de cette époque: «Mon rêve a toujours été de généraliser et d’élever autant que possible les questions théâtrales et celles qui s’y rattachent, en dehors des commérages de foyer et des détails de coulisses. Que de choses par exemple à dire cet hiver sur leFils naturel[243]: sur laJeunesse[244]et sur les tendances que suppose dans la société le succès de pareilles pièces[245]!»
Les articles publiés par Pontmartin sur le théâtre feraient à eux seuls un volume, et il a eu bien tortde ne pas en faire l’objet d’une publication spéciale. A la différence des courriéristes dramatiques,—ils s’appelaient alors Théophile Gautier, Jules Janin, Paul de Saint-Victor, Édouard Thierry, Francisque Sarcey,—il ne se borne pas à juger les pièces, abstraction faite de la société qui les produit, les accepte ou les explique. Il montre, au contraire, les rapports intimes et toujours croissants de cette société avec le genre de littérature le plus bruyant, le plus lucratif et le plus populaire. Ses articles ne sont pas de simples feuilletons, improvisés le lendemain d’unepremière; ce sont des études faites à loisir, qui embrassent parfois, à propos de la pièce nouvelle, l’ensemble même des œuvres d’un auteur. Cette suite de chapitres, s’ils étaient réunis, formerait une histoire de l’art dramatique en France de 1857 à 1866, c’est-à-dire pendant la période la plus brillante que le théâtre ait traversée auXIXesiècle. Voici la table des matières de ce volume, qui serait parfait... si on le pouvait trouver chez Calmann Lévy:La Question d’argent, M. Dumas fils[246].—La Société et le Théâtre, M. Dumas fils.—Un Père prodigue[247].—Octave Feuillet, auteur dramatique[248].—Eugène Scribe[249].—M. Victorien Sardou et le Théâtre en 1861[250].—Le Théâtre en 1863. JeanBaudry, Montjoye, les Diables noirs, la Maison de Penarvan[251].—Le Lion amoureux et le Théâtre de M. Ponsard[252].—La Contagion et le Théâtre de M. Émile Augier[253].
Pontmartin collaborait toujours à l’Assemblée nationale. SesCauseries littérairesparaissaient régulièrement chaque semaine. Sans les interrompre, il donna au journal de la rue Bergère un roman dont la publication dura du 21 mai au 9 août 1856. Il portait dans le journal ce titre:les Deux Érostrates, en attendant de s’appeler, dans les éditions postérieures,Pourquoi je reste à la campagne, puisles Brûleurs de Temples[254].
Le roman commence mal. Il s’ouvre par un long prologue qui ne se rattache en rien à l’action. Félix Daruel, ancien lauréat du Concours général et de l’École de droit, qui aurait pu être, s’il l’avait voulu, un éminent avocat ou un écrivain distingué, et dont laRevue des Deux Mondesa déjà publié un ingénieux récit:Eveline,—j’allais direOctave,—habite depuis huit ans la province, où ils’est marié, où il vit sur ses terres, et où rien ne manque à sa gloire et à son bonheur, puisqu’il est conseiller municipal de sa commune et marguillier de sa paroisse. Parfois pourtant il se demande s’il a eu raison de renoncer à la littérature. Un jour,—c’est au moment de l’Exposition universelle de 1855,—il se décide à louer un hôtel à Paris, à revoir ses anciens camarades, à reprendre pendant quelques mois, et qui sait? peut-être pour toujours cette vie brillante qui aurait pu être la sienne et à laquelle il n’a pas renoncé sans regret. Parmi les amis qu’il retrouve, il en est deux, Anselme Maynard et Julien Féraud, qu’il a perdus de vue depuis qu’ils sont entrés dans le journalisme. Partis de deux points extrêmes, et ayant employé des moyens contraires, ils se sont rencontrés, au bout, dans le même mécompte et dans le même malheur, Félix Daruel se fait raconter leur histoire,—et ce sera précisément là le roman. Il apprend d’eux comment la société peut repousser à la fois ceux qui l’attaquent et ceux qui la défendent. Leurs confidences l’éclairent sur l’imprudence qu’il commettrait, s’il cédait à l’envie d’entrer à son tour dans la lice et d’échanger contre une chance de succès et d’éclat le calme de son existence; elles lui apprennent à redouter l’épreuve, à retourner dans ses montagnes et à se contenter d’être heureux.
Ce prologue n’est pas seulement inutile; par son caractère factice et conventionnel, il met le lecteur en défiance. Le roman, qui est excellent et qui peut, certes, se suffire à lui-même, gagnerait beaucoupà être débarrassé de ce cadre un peu vieillot.
La Révolution de 1848, survenant à l’heure où Pontmartin, après des débuts remarqués à laModeet à laRevue des Deux Mondes, pouvait se croire assuré d’un succès brillant et d’une vie heureuse,—cette Révolution avait produit sur lui une impression qui ne devait plus s’effacer. Jeté soudain au fort de la mêlée, lui qui était fait pour le rêve plus que pour l’action, il avait vécu, pendant quatre ans, d’une vie ardente, fiévreuse, passionnée. Les spectacles et les émotions de ces quatre années, il les a retracés dans ce roman desDeux Érostrates, qui commence à la veille du 24 février 1848 et qui se termine au lendemain du 2 décembre 1851. Aussi bien son livre est-il moins un roman qu’une page deMémoires. On éprouve en le lisant (pour peu qu’on oublie le fâcheux prologue) la sensation que donnent leschoses vueset leschoses vécues.
Sans renoncer à ces analyses du sentiment et de la passion dans lesquelles il excellait, l’auteur, cette fois, avait accordé à l’action et au mouvement du drame une part plus large; sans verser dans le réalisme, il avait donné à ses personnages uneindividualitéplus forte et plus accentuée. M. Servais, le député, Julien Féraud, le journaliste, Nathalie Duvivier, la directrice des postes, sont des types saisis sur le vif, si réels et si vrais qu’après plus d’un demi-siècle nous les retrouvons, sous la troisième République, tels que l’auteur les avait représentés sous la seconde. Dans cette peinture de quelques-unes de nos plaies sociales, Pontmartin avait déployédes qualités de vigueur et d’énergie qu’on ne lui soupçonnait pas et qui le plaçaient, au moins pour une fois, très au-dessus de son ami Jules Sandeau. Son ennemi Balzac, s’il eût vécu, aurait applaudi à ces scènes de la vie politique, à ce roman royaliste et catholique.
L’Assemblée nationalecependant n’avait plus longtemps à vivre.
Un bien averti en vaut deux.De ce proverbe, Pontmartin avait tiré une de ses nouvelles[255]; mais, sous l’Empire, au moins en matière de presse, le vieux proverbe avait cessé d’être une vérité. Un journal bienaverti, loin d’en valoir deux, n’en valait plus même la moitié d’un. Il était comme un condamné mis en chapelle, et il n’avait plus qu’à attendre la venue de l’exécuteur. Ainsi en fut-il pour l’Assemblée nationale. Déjà frappée d’un double avertissement, elle fut, en juillet 1857, suspendue pour trois mois, avec défense, si elle reparaissait, de garder son titre qui avait trop l’air d’un défi lancé aux vainqueurs du 2 décembre. Lorsqu’elle reparut en octobre, elle s’intitulale Spectateur. Pontmartin y reprit ses Causeries littéraires, mais ce sera seulement pour quelques semaines. Le 14 janvier 1858, avait lieu l’attentat d’Orsini. Le lendemain, leSpectateurpublia un article où il laissait entendre, en termes très légèrement voilés, que l’Empire, n’ayant pas de racines dans le payset ne tenant qu’à un homme, aurait cessé d’exister si les bombes d’Orsini avaient atteint Napoléon III. Vingt-quatre heures après, leSpectateuravait vécu.
Il ne se pouvait pas que les Causeries littéraires de Pontmartin cessassent de paraître, précisément à l’heure où il était devenu, sans conteste, le maître du genre. Plusieurs journaux sollicitèrent aussitôt sa collaboration. Celui qui était le moins riche et qui lui faisait les offres les plus modestes fut précisément celui dont il accueillit les propositions. L’Unionne peut lui donner que 75 francs par article; n’importe, il écrira dans l’Union. N’est-elle pas la feuille royaliste entre toutes, le journal de Laurentie et d’Henry de Riancey, l’ancienneQuotidienne, qui publia jadis sesCauseries provinciales?
Son premier article parut le 23 mars 1858. De même qu’il avait autrefois consacré sa première causerie de l’Assemblée nationaleà MmeÉmile de Girardin, de même il consacra sa première causerie de l’Unionà M. Émile de Girardin, qui venait de perpétrer une comédie ridicule, intituléela Fille du Millionnaire. L’article avait pour titre:le Fils du Millionnaireoules Délassements d’un homme fort. C’est une des pages les plus spirituelles de Pontmartin[256].
Si vifs qu’il fussent, ses succès parisiens ne faisaient point oublier à Pontmartin sa province natale, son petit village et la maison paternelle, sa maison des Angles. Il continuait d’y habiter la plus grande partie de l’année. Chaque année aussi, en août et septembre, il venait à la Mûre[257], avec son fils, passer les vacances chez l’aïeule maternelle. A vingt minutes de la Mûre se trouvait le beau château de Gourdan, appartenant au comte de Vogüé. L’intimité régnait entre la modeste villa et la demeure seigneuriale, où grandissait Eugène-Melchior de Vogüé, de trois ans plus jeune qu’Henri de Pontmartin. L’auteur desCauseries littérairesassistait avec bonheur aux jeux de son fils et du futur académicien, dont il pressentit de bonne heure le brillant avenir et dont il eut la grande joie d’être le premier à saluer les éclatants débuts[258].
Ainsi commencées dans l’Ardèche, les vacances se terminaient toujours dans le Vaucluse et dans le Gard, où de nouveaux devoirs allaient retenir de plus en plus Pontmartin. En cette année 1858, où nous a conduits notre récit, il devenait maire desAngles. Comment la chose arriva, lui-même le raconte en ces termes dans une lettre à son ami Autran:
Les Angles, le 18 octobre 1858.Voilà, cher et excellent ami, une bien longue lacune dans notre correspondance. Si je vous dis comment je l’ai remplie, il faudra ou que vous cessiez d’être poète, ce qui vous est impossible, ou que vous cessiez de m’aimer, ce qui, je l’espère, vous est presque aussi difficile. Depuis un mois, j’ai été absorbé par une crise municipale et rustique d’où je crois que je vais sortir... maire des Angles! Oui, mon ami, voilà comment finissent les ambitions humaines. On part, le bâton à la main, pour le pays de l’idéal. On rêve littérature, critique et roman; on détourne superbement sa pensée des vils intérêts de la terre. Mais les années passent; la lassitude arrive; on revient chez soi, l’aile blessée; et alors on s’aperçoit que, pendant que l’on courait le monde des idées et des songes, deux ou trois intrigants de village se sont complètement emparés du pays où l’on avait eu jadis de l’influence, et que, si on les laissait faire, ils mèneraient tout doucettement à sa ruine une fortune territoriale et riveraine sans cesse exposée et menacée. C’est ce qui m’est arrivé cette année, et il s’y est joint la conviction que, si cet état de choses se prolongeait, toute religion, toute morale, toute honnêteté étaient perdues dans cette pauvre commune que j’aime, et où j’avais toujours tâché de faire un peu de bien. Alors je suis allé me plaindre, j’ai eu affaire à un préfet[259], homme d’esprit, qui m’a dit en souriant qu’il y avait moyen d’arranger les choses, mais que quand on avait boudé pendant six ans, et que l’on demandait au gouvernement une marque de confiance, il fallait payer une petite rançon... Bref, mon cher ami, on m’a fait entendre poliment, et même avec quelques compliments fort bien tournés, qu’en acceptant la mairie des Angles, je lèveraistoutes les difficultés. Je me suis récrié d’abord, puis j’ai réfléchi, et j’ai fini par direoui; si bien que j’attends ma nomination d’un moment à l’autre. Eh bien! cher ami, vous connaissez ma manie d’analyse. Je me suis convaincu,de visu, pendant toute la durée de cette tempête dans un verre d’eau du Rhône, que la chose à laquelle le cœur et l’esprit s’accoutumaient le plus aisément, c’était l’amoindrissement du cadre. Le fait est que j’ai fini par me passionner contre le sieur P..., mon féroce prédécesseur, comme je me passionnais autrefois contre feu Gustave Planche, ou contre Taxile Delord. Les marches et les contremarches de la troupe ennemie, leurs courses à Uzès et à Nimes, les péripéties de la lutte, les espérances des uns, les angoisses des autres, tout cela, mon cher ami, avait pris, à la longue, pour moi, les proportions d’un drame de la Porte-Saint-Martin ou du Gymnase, dont j’aurais été auteur et acteur. Enfin, pour passer du plaisant au grotesque, je vous dirai que tout mon sang, presque quinquagénaire, en a été tellement fouetté, agité, chauffé, que j’y ai gagné une série decloushorriblement mal placés, qui ont achevé d’accrocher ma littérature et ma correspondance. Je ne puis pas m’asseoir et, dans ce moment-ci, je vous écris sur une espèce de pupitre improvisé. Mais, grand Dieu! c’est assez vous parler de moi. Votre changement d’adresse me prouve que vous vous êtes établi à Paris, et que vous ne retournerez pas, cet automne, en Provence... Quant à moi, je suis retenu au rivage, non pas par ma grandeur, mais par mon écharpe. Je vais vous envoyer, comme précurseurs, ma femme et mon Bonapartiste[260], et j’irai vous retrouver dans le courant de décembre. Quand je songe que je perds une grande partie de votre séjour à Paris, que j’allais publier, le 1ernovembre, mon cinquième volume deCauseries littéraires, que Lévy s’apprête sans doute à laisser tomber silencieusement dans son gouffre hebdomadaire; que j’aurais pu profiter à la fois de votre charmante et précieuse amitié, etde cette espèce de trêve littéraire que votre salon m’a toujours offerte; quand je songe que je sacrifie tout cela au plaisir d’administrer un village de 400 âmes..., je me demande si on m’a tout à coup fait changer de nature, de goûts, d’idées, d’habitudes, en vertu de quelque avatar rustique oublié par Théophile Gautier[261]. Faut de la raison, mais pas trop n’en faut, et il me semble cette fois que les extrêmes se touchent, que jamais je n’ai été plus fou que depuis que je me crois plus sage... Adieu, je vous quitte pour mon adjoint, qui m’apporte à signer un devis des réparations de l’église; le malheureux! il a écrit réparation avec deux s, et comme je veux rester populaire, je respecte sa faute d’orthographe. Que les ambitieux sont lâches!Omnia serviliter faciunt pro dominatione.Tout à vous; gardez-moi le secret de mes faiblesses grammaticales auprès des illustres gardiens de la langue française, et croyez-moiBien à vous de cœur,Armand de Pontmartin.P. S.—Ma nomination m’arrive à l’instant. Mon émotion m’empêche d’ajouter un seul mot[262].
Les Angles, le 18 octobre 1858.
Voilà, cher et excellent ami, une bien longue lacune dans notre correspondance. Si je vous dis comment je l’ai remplie, il faudra ou que vous cessiez d’être poète, ce qui vous est impossible, ou que vous cessiez de m’aimer, ce qui, je l’espère, vous est presque aussi difficile. Depuis un mois, j’ai été absorbé par une crise municipale et rustique d’où je crois que je vais sortir... maire des Angles! Oui, mon ami, voilà comment finissent les ambitions humaines. On part, le bâton à la main, pour le pays de l’idéal. On rêve littérature, critique et roman; on détourne superbement sa pensée des vils intérêts de la terre. Mais les années passent; la lassitude arrive; on revient chez soi, l’aile blessée; et alors on s’aperçoit que, pendant que l’on courait le monde des idées et des songes, deux ou trois intrigants de village se sont complètement emparés du pays où l’on avait eu jadis de l’influence, et que, si on les laissait faire, ils mèneraient tout doucettement à sa ruine une fortune territoriale et riveraine sans cesse exposée et menacée. C’est ce qui m’est arrivé cette année, et il s’y est joint la conviction que, si cet état de choses se prolongeait, toute religion, toute morale, toute honnêteté étaient perdues dans cette pauvre commune que j’aime, et où j’avais toujours tâché de faire un peu de bien. Alors je suis allé me plaindre, j’ai eu affaire à un préfet[259], homme d’esprit, qui m’a dit en souriant qu’il y avait moyen d’arranger les choses, mais que quand on avait boudé pendant six ans, et que l’on demandait au gouvernement une marque de confiance, il fallait payer une petite rançon... Bref, mon cher ami, on m’a fait entendre poliment, et même avec quelques compliments fort bien tournés, qu’en acceptant la mairie des Angles, je lèveraistoutes les difficultés. Je me suis récrié d’abord, puis j’ai réfléchi, et j’ai fini par direoui; si bien que j’attends ma nomination d’un moment à l’autre. Eh bien! cher ami, vous connaissez ma manie d’analyse. Je me suis convaincu,de visu, pendant toute la durée de cette tempête dans un verre d’eau du Rhône, que la chose à laquelle le cœur et l’esprit s’accoutumaient le plus aisément, c’était l’amoindrissement du cadre. Le fait est que j’ai fini par me passionner contre le sieur P..., mon féroce prédécesseur, comme je me passionnais autrefois contre feu Gustave Planche, ou contre Taxile Delord. Les marches et les contremarches de la troupe ennemie, leurs courses à Uzès et à Nimes, les péripéties de la lutte, les espérances des uns, les angoisses des autres, tout cela, mon cher ami, avait pris, à la longue, pour moi, les proportions d’un drame de la Porte-Saint-Martin ou du Gymnase, dont j’aurais été auteur et acteur. Enfin, pour passer du plaisant au grotesque, je vous dirai que tout mon sang, presque quinquagénaire, en a été tellement fouetté, agité, chauffé, que j’y ai gagné une série decloushorriblement mal placés, qui ont achevé d’accrocher ma littérature et ma correspondance. Je ne puis pas m’asseoir et, dans ce moment-ci, je vous écris sur une espèce de pupitre improvisé. Mais, grand Dieu! c’est assez vous parler de moi. Votre changement d’adresse me prouve que vous vous êtes établi à Paris, et que vous ne retournerez pas, cet automne, en Provence... Quant à moi, je suis retenu au rivage, non pas par ma grandeur, mais par mon écharpe. Je vais vous envoyer, comme précurseurs, ma femme et mon Bonapartiste[260], et j’irai vous retrouver dans le courant de décembre. Quand je songe que je perds une grande partie de votre séjour à Paris, que j’allais publier, le 1ernovembre, mon cinquième volume deCauseries littéraires, que Lévy s’apprête sans doute à laisser tomber silencieusement dans son gouffre hebdomadaire; que j’aurais pu profiter à la fois de votre charmante et précieuse amitié, etde cette espèce de trêve littéraire que votre salon m’a toujours offerte; quand je songe que je sacrifie tout cela au plaisir d’administrer un village de 400 âmes..., je me demande si on m’a tout à coup fait changer de nature, de goûts, d’idées, d’habitudes, en vertu de quelque avatar rustique oublié par Théophile Gautier[261]. Faut de la raison, mais pas trop n’en faut, et il me semble cette fois que les extrêmes se touchent, que jamais je n’ai été plus fou que depuis que je me crois plus sage... Adieu, je vous quitte pour mon adjoint, qui m’apporte à signer un devis des réparations de l’église; le malheureux! il a écrit réparation avec deux s, et comme je veux rester populaire, je respecte sa faute d’orthographe. Que les ambitieux sont lâches!Omnia serviliter faciunt pro dominatione.
Tout à vous; gardez-moi le secret de mes faiblesses grammaticales auprès des illustres gardiens de la langue française, et croyez-moi
Bien à vous de cœur,
Armand de Pontmartin.
P. S.—Ma nomination m’arrive à l’instant. Mon émotion m’empêche d’ajouter un seul mot[262].
L’installation deMôsieule maire eut lieu le dimanche 24 octobre, avec accompagnement de salves, farandoles, bals rustiques, tonneaux en perce et feux d’artifice, telle à peu près qu’elle est décrite dans lesJeudis de Madame Charbonneau[263].
Ses amis de Paris raillèrent bien le triomphe rural et les lauriers villageois duCritique devenuberger: quelques-uns cependant ne lui ménagèrent pas les félicitations, et Louis Veuillot joignit aux siennes de très nobles conseils. Il écrivait à Pontmartin, le 29 novembre 1858:
Mon cher ami,J’ai reçu votre lettre par la poste d’Avignon, mais votre livre[264]n’est venu par aucune voie. Je le relirai, mais je ne veux pas l’attendre davantage pour vous remercier. Votre lettre est pleine de l’amitié que je désire de vous, j’en ai le cœur trop heureux.Je vous loue sincèrement d’avoir permis qu’on vous fît maire. Votre curé et votre village y gagneront beaucoup, et j’ai la conviction que nous n’y perdrons point. Ce petit maniement des hommes et ce plus long séjour aux champs accroîtront votre force sans rien ôter à votre charmante et merveilleuse agilité. J’ai toujours cru et j’ai toujours un peu dit que vous étiez trop dans le monde. Vous avez été diseur de grâces, il faut devenir diseur de vérités. Tournez par là vos pensées, comme votre cœur y était dès longtemps. Vous voyez que les vérités adoucies ne convertissent guère ceux qui haïssent la vérité; elles énervent ceux qui l’aiment. A ce métier on se diminue, et l’on ne fait pas le bien que l’on pourrait faire. Il faut être ce que l’on est. Nous sommes des épées. Taillons, coupons, abattons, non pour le plaisir du carnage, mais pour protéger tant de belles et saintes choses que Dieu a voulu qui fussent derrière la beauté et la sainteté de l’épée. Opposons la noble épée au stylet. Ne rendons pas au monde l’arme que Dieu nous a donnée, mais à Dieu lui-même. Pour n’être pas accrochée dans les musées académiques, elle n’en aura pas moins son lustre, si nous aimons la gloire; et il y a une gloire qu’il faut aimer. C’est la gloire d’avoir défendu la vérité, non suivant nos intérêts ni suivant nos goûts, mais telle qu’elle est et contreles amis tièdes autant que contre les ennemis. Si ce que je vous dis là, très cher ami, vous paraît encore un peu fanatique, attendez un peu, et songez-y la prochaine fois que vous irez à la messe. Voyez le temps, voyez les hommes, voyez s’il leur faut des vérités nouvelles, ou s’il y a quelque chose de trop dans la sève de la vieille vérité. Ensuite, pensez que Dieu vous a donné une voix, et qu’il ne donne rien qui ne doive servir à quelque chose. Or, il n’y a qu’une chose qui soit quelque chose, c’est la vérité. Dieu nous a confié à tous un travail à faire pour la vérité. Il nous interrogera et nous jugera là-dessus. On me reproche souvent de manifester cette pensée: vous ne me saurez pas mauvais gré de vous aimer assez pour vous la dire. Franchement, si nous ne pensons point à cela, nous ne nous distinguons guère des gens d’esprit qui font leFigaro.Adieu, très cher ami, je désire bien que vous ne veniez à Paris que très tard ou très tôt. Je serai absent du 5 janvier au 15 ou 20 février, et je voudrais vous voir avant de partir, ou vous trouver au retour. Je ne vous dis pas où je vais. Où puis-je aller?Votre bien dévoué en Notre-Seigneur,Louis Veuillot.29 novembre 1858.Pardonnez-moi le retard de cette lettre que je viens de retrouver sur mon bureau lorsque je la croyais dans votre poche. J’ai vu votre jeune ami qui m’a paru fort bien. Il y a dans votre livre plusieurs chapitres que je ne connaissais pas. Je l’emporte à Rome[265].
Mon cher ami,
J’ai reçu votre lettre par la poste d’Avignon, mais votre livre[264]n’est venu par aucune voie. Je le relirai, mais je ne veux pas l’attendre davantage pour vous remercier. Votre lettre est pleine de l’amitié que je désire de vous, j’en ai le cœur trop heureux.
Je vous loue sincèrement d’avoir permis qu’on vous fît maire. Votre curé et votre village y gagneront beaucoup, et j’ai la conviction que nous n’y perdrons point. Ce petit maniement des hommes et ce plus long séjour aux champs accroîtront votre force sans rien ôter à votre charmante et merveilleuse agilité. J’ai toujours cru et j’ai toujours un peu dit que vous étiez trop dans le monde. Vous avez été diseur de grâces, il faut devenir diseur de vérités. Tournez par là vos pensées, comme votre cœur y était dès longtemps. Vous voyez que les vérités adoucies ne convertissent guère ceux qui haïssent la vérité; elles énervent ceux qui l’aiment. A ce métier on se diminue, et l’on ne fait pas le bien que l’on pourrait faire. Il faut être ce que l’on est. Nous sommes des épées. Taillons, coupons, abattons, non pour le plaisir du carnage, mais pour protéger tant de belles et saintes choses que Dieu a voulu qui fussent derrière la beauté et la sainteté de l’épée. Opposons la noble épée au stylet. Ne rendons pas au monde l’arme que Dieu nous a donnée, mais à Dieu lui-même. Pour n’être pas accrochée dans les musées académiques, elle n’en aura pas moins son lustre, si nous aimons la gloire; et il y a une gloire qu’il faut aimer. C’est la gloire d’avoir défendu la vérité, non suivant nos intérêts ni suivant nos goûts, mais telle qu’elle est et contreles amis tièdes autant que contre les ennemis. Si ce que je vous dis là, très cher ami, vous paraît encore un peu fanatique, attendez un peu, et songez-y la prochaine fois que vous irez à la messe. Voyez le temps, voyez les hommes, voyez s’il leur faut des vérités nouvelles, ou s’il y a quelque chose de trop dans la sève de la vieille vérité. Ensuite, pensez que Dieu vous a donné une voix, et qu’il ne donne rien qui ne doive servir à quelque chose. Or, il n’y a qu’une chose qui soit quelque chose, c’est la vérité. Dieu nous a confié à tous un travail à faire pour la vérité. Il nous interrogera et nous jugera là-dessus. On me reproche souvent de manifester cette pensée: vous ne me saurez pas mauvais gré de vous aimer assez pour vous la dire. Franchement, si nous ne pensons point à cela, nous ne nous distinguons guère des gens d’esprit qui font leFigaro.
Adieu, très cher ami, je désire bien que vous ne veniez à Paris que très tard ou très tôt. Je serai absent du 5 janvier au 15 ou 20 février, et je voudrais vous voir avant de partir, ou vous trouver au retour. Je ne vous dis pas où je vais. Où puis-je aller?
Votre bien dévoué en Notre-Seigneur,
Louis Veuillot.
29 novembre 1858.
Pardonnez-moi le retard de cette lettre que je viens de retrouver sur mon bureau lorsque je la croyais dans votre poche. J’ai vu votre jeune ami qui m’a paru fort bien. Il y a dans votre livre plusieurs chapitres que je ne connaissais pas. Je l’emporte à Rome[265].
L’auteur desCauseries littérairesn’eut point à regretter d’avoir accepté l’écharpe municipale. Elle lui permit de faire un peu de bien, et puis, outrela belle lettre de Louis Veuillot, elle lui valut de recevoir, un peu plus tard, une épître en vers, de Joseph Autran, qui figure en bonne place sous ce titre:Mairie de village, dans lesÉpîtres rustiquesdu poète[266].
La mairie de Pontmartin devait durer six ans. Le 7 août 1864, après une longue maladie, suivie d’une interminable convalescence, il donna sa démission.
Pontmartin n’avait dans l’Unionque deux causeries par mois[267]. Ce n’était là pour lui qu’une trop faible et trop courte besogne. Depuis longtemps il a pris l’habitude d’écrire au moins un article par semaine. Et c’est pourquoi, en même temps qu’à l’Union, il collabore auCorrespondant, à l’Univers illustré, à laSemaine des Familleset auJournal de Bruxelles, la plus importante des feuilles catholiques de Belgique.
Les causeries duJournal de Bruxelles—la premièreparut le 24 mars 1859—avaient pour titre général:Symptômes du temps. Elles étaient signéesZ. Z. Z., comme l’avaient été, vingt-trois ans plus tôt, les premiers articles de Pontmartin dans leMessager de Vaucluse.
Pendant les années 1843, 1844 et 1845, Sainte-Beuve s’était fait, lui aussi, chroniqueurextra muros, hors frontières. Il envoyait régulièrement à Lausanne, à son ami M. Juste Olivier, directeur de laRevue Suisse, des articles qu’il ne signait pas[268]. Cela lui permettait de prononcer sur les hommes et sur les choses des jugements tout à fait libres et indépendants, dégagés de ces ménagements, de ces atténuations, dont souffrent la vérité et la justice. Il ne faisait ainsi qu’user de son droit. Malheureusement, il excédait toutes bornes quand, à la même heure, il couvrait le même écrivain, le même livre, à Paris de louanges publiques, et à Lausanne d’injures anonymes[269].
Avec Pontmartin, rien de pareil n’était à craindre. Il use largement, dans leJournal de Bruxelles, de son droit de dire sur les auteurs et leurs ouvrages la vérité tout entière, sans voiles et sans réticences; mais il ne se dédit pas d’un côté de la frontière à l’autre; ceux qu’il loue à Paris, il ne les dénigre pas à Bruxelles: ceux qu’il critique à Bruxelles,il les critique aussi à Paris. Seulement, là-bas, les critiques sont plus vives, plus accentuées; dans ces libres causeries, l’auteur met tout son aiguillon.
Il s’attache moins, du reste, à l’examen et à l’analyse des livres, qu’à l’étude des mœurs littéraires. Les livres et le théâtre lui sont surtout une occasion de peindre la société de son temps. Ces pages où le critique cède le pas au moraliste formeraient, si elles étaient réunies, un bien curieux volume, d’une ingéniosité piquante, d’une information sûre et d’une observation malicieuse.
Dans cette chaire de Notre-Dame, illustrée par Lacordaire et le Père de Ravignan, le Père Félix[270], avec une éloquence simple et forte, avec une puissance de logique admirable, traitait, depuis plusieurs années déjà, la question duProgrès. Le progrès de l’industrie, de la science, de la machine, du bien-être, le progrès réaliseur des merveilles accomplies par l’homme seul, assez fort pour se passer de Dieu, est devenu le mot d’ordre, le symbole, leCredod’une époque qui ne veut plus subir l’humiliation de croire, ni le chagrin de douter! A cette idole, dont le culte ne prétendait à rien moins qu’à remplacer les religions tombées, le P. Félix opposaitle Progrès par le Christianisme. Il parut à Pontmartinque ces belles conférences avaient plus d’importance et présentaient plus d’intérêt, même pour un simple critique littéraire, que les comédies de M. Dumas fils ou de M. Augier, que les romans de M. Feuillet ou de M. Mürger. Il leur consacra, non pas une ou deux causeries, mais tout un petit volume, qui parut en 1861 sous ce titre:Le Père Félix, Étude et Biographie[271]. C’est un de ses meilleurs écrits, celui peut-être, dont, en ses derniers jours, le souvenir lui était le plus précieux[272].
Depuis le 1erfévrier 1855, Pontmartin avait cessé de collaborer à laRevuede M. Buloz. Celui-ci ne pouvait s’en consoler, et, toutes les fois que l’occasion s’en présentait, il essayait de ramener au foyer de la rue Saint-Benoît le chroniqueur prodigue. Il eût tenu pour une particulière victoire de le détacher duCorrespondant; mais à cela il ne fallait pas songer. Il obtint seulement, dans l’été de 1861, que Pontmartin, tout en restant le critique en titre de la Revue de la rue de Tournon[273], donnerait de temps à autre des articles à laRevuedes Deux Mondes. Sa signature y reparut le 1eraoût 1861. Il m’écrivait le 14 janvier 1862:
Il est très vrai que j’ai été rappelé à laRevue des Deux Mondesavec quelque insistance par les maîtres du logis[274]; j’étais à la campagne à cent quatre-vingts lieues de la rue Saint-Benoît, et ils m’écrivirent à cette époque trois ou quatre lettres de rappel. Mais je ne m’y sens plus à mon aise; j’y perds, ce me semble, le peu d’originalité et de physionomie que je puis avoir. En outre, ma femme et mesamis, sans me blâmer absolument, s’inquiètent pour moi de ces voisinages, de ces influences peu orthodoxes; aussi, sous ce rapport comme sous tous les autres, l’approbation d’hommes tels que vous m’est infiniment précieuse.
Il est très vrai que j’ai été rappelé à laRevue des Deux Mondesavec quelque insistance par les maîtres du logis[274]; j’étais à la campagne à cent quatre-vingts lieues de la rue Saint-Benoît, et ils m’écrivirent à cette époque trois ou quatre lettres de rappel. Mais je ne m’y sens plus à mon aise; j’y perds, ce me semble, le peu d’originalité et de physionomie que je puis avoir. En outre, ma femme et mesamis, sans me blâmer absolument, s’inquiètent pour moi de ces voisinages, de ces influences peu orthodoxes; aussi, sous ce rapport comme sous tous les autres, l’approbation d’hommes tels que vous m’est infiniment précieuse.
En 1861, Pontmartin publia successivement dans laRevue:les Poètes et la Poésie française en 1861[275];—Henry Mürger et ses œuvres[276];—Le Roman et les romanciers en 1861[277]; puis, le 1ermai 1862,le Théâtre contemporain.
A cette date de 1862, Pontmartin a conquis unelégitime et brillante renommée. Ses nouvelles et ses romans, d’une part, et sesCauseries, de l’autre, auraient suffi à faire la réputation de deux écrivains. Comme conteur et romancier, il n’est qu’au second rang; mais, comme critique, il est bien près d’être au premier. Sainte-Beuve sans doute est le maître incontesté de la critique; mais s’il n’occupe pas le trône, Pontmartin—selon le mot d’un spirituel écrivain de ce temps-là[278]—«Pontmartin est assis sur les marches, et c’est le premier de nos princes du sang». Il s’est d’ailleurs créé un apanage qui lui appartient. La Causerie littéraire est sa province, son domaine propre, que nul de ses confrères n’est en état de lui disputer. Il a l’honneur d’avoir des ennemis, mais il a l’amitié de Louis Veuillot, et aussi celle de Montalembert. Les grandes Revues lui sont ouvertes, laRevue des Deux Mondesaussi bien que leCorrespondant. Les Guizot, les Cousin, les Falloux, les Villemain, les Noailles et les de Broglie, sont ses justiciables... et ses obligés. Il est sur le seuil de l’Académie; encore deux ou trois ans, encore deux ou trois volumes, et il sera l’un des Quarante.
Sainte-Beuve, qui ne l’aime pas et qui voudrait bien pouvoir faire le silence autour de lui, est obligé, précisément à cette date où nous sommes arrivés, de lui consacrer un de sesLundis[279]. «J’ai eu, dit-il, il y a quelque temps, maille à partir avec M. de Pontmartin; je ne viens pas réveillerla querelle; maisil m’est difficile d’éviter de parler d’un écrivain qui se fait lire du public et que nous rencontrons à chaque moment.»
Tout lui sourit donc; le succès lui vient de tous les côtés: mais la Fortune est traîtresse, et c’est à l’heure où il semble que Pontmartin va entrer au port, que la tempête s’élève, et va l’en éloigner. Au mois d’avril 1862, éclate lacrise Charbonneau.