CHAPITRE XLES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU(1862)Jacques Lecoffre, Alfred Nettement et laSemaine des Familles.—Le maire de Gigondas.—Journal d’un Parisien en retraite.—Modifications et retranchements.—L’Odyssée électorale deStrabiros.—La mort deRaoul de Maguelonne.—Jules Sandeau et H. de Balzac.—MM. Taxile Delord et Ernest Legouvé.—La lettre auFigaro.—Léopold de Gaillard et Léo de Laborde.—LeDiogèneet M. Jules Claretie.—LesJeudis de Madame Martineau.—Philinte et Alceste.—Caritidèset sesCahiers.—Où Sainte-Beuve adresse une invocation àJupiter hospitalier.—La visite chezMarphise.—M. Ferdinand Brunetière.—Lettre de Jules Janin.—LesVrais jeudis de Madame Charbonneau.IA la suite de la publication, au mois d’avril 1855, du second volume desCauseries littéraires, renfermant l’article sur Béranger, Pontmartin, nous l’avons vu, avait eu à subir un furieux assaut. Républicains et bonapartistes,libérauxet parlementaires plus ou moins victimes, cependant, du Deux-Décembre, tous avaient fait bloc contre le malappris qui, avec une telle irrévérence, parlait duchantre deFrétillonet duDieu des bonnes gens. Ce fut contre lui, dans toute la presse et sur toute la ligne, depuis leCharivarijusqu’auSiècle, un feu roulant d’imprécations et d’injures. Quand l’orage s’apaisait un peu, dans les moments d’accalmie, on se contentait de le traiter de triple jésuite et d’ennemi invétéré de «nos gloires nationales»!L’année d’après, nouvelle bourrasque. En 1856, Balzac était passé à son tour à l’état de fétiche. Ceux mêmes qui l’avaient insulté vivant faisaient maintenant bonne garde autour de sa gloire. On ne l’adorait pas seulement pour lui-même, dans son génie et dans ses œuvres, on le saluait comme le précurseur, l’aïeul de l’école naturaliste, et les tenants de cette école, déjà toute-puissante, voulaient qu’on aimât Balzac, comme Montaigne aimait Paris, jusque dans ses verrues. Pontmartin refusa son encens à la nouvelle idole. Sous ce titre:les Fétiches littéraires, dans leCorrespondantd’abord[280], puis dans le premier volume desCauseries du Samedi, il publia sur laComédie humaineet son auteur une étude très éloquente, très vive, passionnée même, injuste par endroits, mais, par plus d’un côté, pleine de vérité autant que de courage. Et voilà que, après avoir protesté contre le fétichisme-Balzac, Pontmartin, dans le même temps, s’élevait contre le fétichisme-Hugo[281]. Cettefois, la mesure était comble. La tempête de nouveau fit rage contre le malheureux critique. Il y eut, à ses dépens, redoublement d’injures et de quolibets, d’insinuations venimeuses et de gros mots. Pontmartin, très nerveux et très impressionnable, était extrêmement sensible à la critique, trop sensible même. Il ne songea pas pourtant à user de représailles. Ni en 1857, ni en 1858, l’idée ne lui vint de tirer vengeance de ses ennemis. J’ai sous les yeux sa Correspondance de cette époque, ses Lettres à Joseph Autran, à Alfred Nettement, à Victor de Laprade, celles, très nombreuses, qu’il m’écrivait et où il ne me cachait rien de ses sentiments et de ses projets. Nulle part on ne trouve un seul mot qui permette de supposer chez lui l’intention, le dessein de faire expier à ses adversaires les libertés qu’ils ont prises à son endroit, de leur rendre, sinon injure pour injure, du moins malice pour malice, ce qui lui était facile, puisque aussi bien nul n’avait plus d’esprit que lui, et de plus mordant.Comment donc a-t-il été amené, deux ans plus tard, en 1859, à écrire lesJeudis de Madame Charbonneau? La solution de ce petit problème ne sera peut-être pas sans intérêt.IIAu commencement de 1858, le chef d’une des plus importantes maisons de librairie de Paris,M. Jacques Lecoffre, s’ouvrit à Alfred Nettement, dont il était l’éditeur et l’intime ami, de son désir de créer une Revue pour la jeunesse. Alfred Nettement en serait le directeur, et comme à l’Opinion publique, en 1848, il aurait pour principal lieutenant Armand de Pontmartin. Nettement accepta, Pontmartin, au premier instant, fit de même; mais, à la réflexion, estimant que la combinaison projetée n’allait pas sans de sérieuses objections, il en fit part aussitôt à Nettement dans la lettre suivante:Mercredi matin (3 février 1858).Mon cher ami,Vous allez me traiter de girouette, mais la nuit porte conseil et je crois devoir vous soumettre quelques observations supplémentaires à notre causerie d’hier au soir: il me semble que nous nous lançons bien témérairement, en des circonstances bien défavorables, dans une entreprise bien hasardeuse...A l’âge où nous sommes parvenus, au point de notre carrière où nous avons touché, nous ne devons pas nous dissimuler qu’un fiasco serait pour nous deux un désastre irréparable, et il pourrait y avoir un fiasco de bien des manières indépendantes de notre mérite. A quoi tient l’existence et le succès d’un journal qui repose sur deux personnes? Depuis un an, ma santé est chancelante et ma gastralgie me remonte de l’estomac à la tête. Vienne une indisposition, une inquiétude, et voilà le journal entravé et l’excellent M. Lecoffre perdant le fruit de ses sacrifices. Il y a dans ma vie des obstacles positifs et vous en avez ressenti les inconvénients dans l’Opinion publique. Ainsi, pour m’en tenir au plus prochain, je suis obligé d’aller passer huit ou dix jours à Avignon. J’ai mon syndicat des bords du Rhône,dont je suis le président, et qui réclame ma présence tous les ans au mois de mai. Je vais à Vichy en juin, et à partir du 10 août, jour de la distribution des prix au lycée Bonaparte, nous nous enfuyons, ma femme, mon fils et moi, vers la montagne. Voilà quatre mois dont je ne puis disposer pour un travail régulier.Maintenant, mon ami, voici, selon moi, la plus grande des objections. Que ferons-nous dans ce journal? Ici je ne parlerai que pour moi. Mes causeries littéraires, paraissant dans un journal quotidien[282], où il y avait mille autres choses, politique, agriculture, musique, faits divers, pouvaient suffire et même plaire: pourvu que mon lecteur y trouvât un peu de distinction et de grâce, un peu de malice, il se tenait pour satisfait. Mais essayez de transporter une de ces causeries courtoises, tempérées, louangeuses avec réserve, dans un journal paraissant tous les quinze jours et ne vivant que de cela, et ce plat bi-mensuel paraîtra fade. En d’autres termes, nous arriverons àéreinter. Qui éreinterons-nous? Les impérialistes?... Oh! la matière serait belle et riche, mais ceux-là seront protégés et nous serions arrêtés avant notre troisième numéro. Les écrivains desDébats, de laRevue des Deux Mondes? Ils y prêtent, mais, en ce moment-ci, ils sont menacés. Les écrivains de l’école révolutionnaire, démocratique, socialiste? Il y a beaucoup à dire, mais le gouvernement prendra peut-être telle ou telle mesure, d’après laquelle ceux-là aussi seront bâillonnés et proscrits. Nous ne voulons, nous ne pouvons, nous ne devons être ni des..., ni des... Ceux-là s’appuient sur le pouvoir. C’est du haut d’une citadelle qu’ils fusillent leurs adversaires. Nous, nous serions en rase campagne, à découvert, avec notre caractère naturellement poli et bienveillant que nous serions obligés de violenter. Encore une fois, la lutte ne serait pas possible, et cependant nos noms sont trop significatifs...La fin de la lettre manque, mais la conclusionse devine aisément. Pontmartin ne croyait pas devoir accepter. Quelques mois plus tard, sans revenir sur son refus de donner à la Revue projetée une collaboration régulière et suivie, il indiquait à Nettement dans quelles conditions il lui serait cependant possible d’y écrire:Les Angles, 5 juin 1858.Mon cher ami,L’événement n’a que trop justifié les appréhensions qui m’empêchèrent en février dernier d’accepter les honorables offres de notre excellent ami M. Lecoffre. Il s’agissait, vous le savez, d’une publication dont l’avenir eût reposé presque tout entier sur la collaboration de deux personnes. Or, je me sentais dans une mauvaise veine; et, en effet, dès le mois de mars, j’ai été pris, sous le pseudonyme de grippe, d’une irritation du larynx qui m’a forcé de quitter Paris dans un assez triste état, le 20 avril. A présent, je vais mieux, mais mon médecin veut absolument m’envoyer aux Eaux-Bonnes, sous peine, me dit-il, de ne pouvoir, sans imprudence, affronter un nouvel hiver parisien. Je partirai donc pour les Pyrénées le 20 ou le 25 juin; j’y passerai un mois, puis je repasserai par Paris, afin d’assister à la distribution des prix du lycée Bonaparte et de rejoindre, pour les vacances, mon cher petit ménage, dont j’aurai été séparé bien longtemps. Il n’y a guère moyen de fournir, à travers toutes ces allées et venues entremêlées de verres d’eau chaude, un travail régulier et à jour fixe. Je viens d’écrire à M. de Riancey[283]pour le prier de me mettre la bride sur le cou à partir du 29 juin, et de m’autoriser à remplacer mes causeries littéraires par quelques articles de fantaisie, quipourront paraître irrégulièrement. Je vous en dirai autant pour M. Lecoffre. Du 15 juillet au 15 octobre, il me serait difficile de lui promettre des articles de critique. Je n’ai pas ici ma provision de livres, je mènerai une vie un peu nomade... Mais je ferai, dans ce genre, ce que je pourrai, et je suppléerai au reste par des articles qui me paraissent, soit dit entre nous, mieux convenir à un journal oumagazineillustré que des études purement littéraires. Ce seraient des récits de chasse, impressions de voyage, chroniques des eaux, scènes de la vie méridionale, en un mot de la littérature d’été. Si, à la rentrée des classes, M. Lecoffre persiste, je m’engagerai bien volontiers à lui donner, à son choix, une ou deuxCauseriespar mois...Adieu, mon cher ami, que ne puis-je vous posséder ici quelques jours! Vous me consoleriez du mistral qui nous ruine et nous causerionsde omni re scibili. Vous avez la bonté de me parler de mes articles sur M. Guizot[284]; ils m’ont donné plus de peine qu’ils ne valent, et l’illustre impénitent ne doit pas en être satisfait, car il n’a pas écrit, lui si exact en pareilles circonstances; et pendant ce temps beaucoup de royalistes me reprochaient trop de complaisance pour l’écrivain aux dépens de la politique et de l’histoire.Comment faire? Adieu encore; pardonnez-moi tout ce verbiage; mettez-moi aux pieds de MmeNettement et croyez-moi tout à vous de cœur.La petite Revue cependant, leMagazine, comme l’appelait Pontmartin, achevait de s’organiser. Elle ne serait pas bimensuelle, comme il en avait été d’abord question, mais hebdomadaire; elle aurait pour titre:La Semaine des Familles, Revueuniverselle sous la direction deM. Alfred Nettement. Le premier numéro parut le samedi 2 octobre 1858. Le 9 décembre, Nettement recevait la lettre suivante, qu’Armand de Pontmartin lui écrivait de sa maison des Angles:Mon cher ami,Je me bornerai cette fois à vous répondre quelques lignes, parce que je suis en train de faire mon article sur lesSouvenirs de la Restauration[285]et qu’il faut que je sois prêt après-demain au plus tard. En lisant laSemaine des Familles, je me suis persuadé que le genre de travaux auxquels nous avions songé était tout à fait inapplicable à cette publication. Unecauserie littéraireapprofondie et détaillée, consacrée à un seul ouvrage, telle que je les écrivais dans la défunteAssemblée, telle que j’en écris encore dans l’Union, n’aurait pas convenu à votre public, ne se serait pas trouvée d’accord avec la physionomie du journal, et aurait fait, ce me semble, une singulière figure au milieu des articles signésCurtius[286],Félix Henri,Nathaniel[287], etc. J’avais cru primitivement que vous vouliez faire une œuvre analogue auRéveil[288]... Au lieu de cela, vous nous donnez unMusée desFamillesavec une nuance plus monarchique et plus chrétienne, mais dont le but paraîtra surtout d’intéresser les jeunes personnes et les jeunes gens. Dès lors, cher ami, je n’ai plus trop su ce que je pourrais faire pour ce journal. Des articles de théâtre ou de causerie mondaine, il n’y fallait pas songer, puisque je suis à deux cents lieues du centre. J’ai pensé àme rabattre sur la province, et je vous propose une série d’articles qui s’appelleraient lesJeudis de MmeCharbonneau. Ce serait un cadre élastique où je ferais entrer bien des choses ayant rapport à la littérature et à la société, sans trop appuyer, puis quelques courts récits, quelques détails de mœurs provinciales, quelques physionomies qui gardent leur couleur locale. Nous pourrions nous étendre et faire un volume. Sinon, au bout de quelques numéros, nous tournerions court. Qu’en dites-vous? En cas d’affirmative, écrivez-moioui, et je vous enverrai mon premier article pour le jeudi 15 décembre...Est-ce donc qu’enfin, à ce moment, en décembre 1858, l’idée lui est venue de mettre à mal ses ennemis littéraires et de venger ses vieilles querelles? En aucune façon. Seulement, il est arrivé ceci: le 15 octobre 1858, il a été nommé maire de son village, maire des Angles! Il peut bien avec ses amis plaisanter de sa nomination; au fond, il est véritablement et sincèrement ému, parce que ces modestes fonctions vont lui permettre de faire un peu de bien et d’empêcher beaucoup de mal dans ce village qu’il aime et où il est aimé. Et puis, à ce moment-là même, une illumination soudaine s’est faite en son esprit. Depuis un an, il se demande quel genre d’articles il pourrait bien donner à laSemainedes Familles, auMagazinede M. Lecoffre. Plus d’incertitudes maintenant, plus de difficultés! LeCadre, si vainement cherché, le voilà: Un écrivain de province, qui a eu des succès à Paris, mais que n’ont épargné ni les mécomptes ni les orages, quitte un beau jour la capitale et revient chez lui, l’aile blessée. A peine est-il de retour en sa maison, qu’on le bombarde maire du village; mais, au village, il retrouve ce qu’il vient de quitter, les passions, les ambitions, les intérêts, les ridicules, l’homme, enfin, à peu près le même partout. Pour se consoler de ses déceptions parisiennes, il lui suffira de se donner tour à tour le spectacle des scènes d’hier et de celles d’aujourd’hui, de mettre en regard les uns des autres les épisodes de sa vie littéraire et ceux de sa mairie de campagne. Sous des costumes et avec des acteurs différents, c’est au fond la même pièce, la même comédie,—la comédie humaine,—qui se joue sous ses yeux, à la ville et aux champs, à Paris et... à Gigondas!Tel est le sujet que va traiter Pontmartin, et son dessein, à ce moment, est dene pas appuyersur «les choses ayant rapport à la littérature», et de développer surtout ce qui a trait aux «mœurs provinciales». Il a pour cela, d’ailleurs, deux bonnes raisons: d’une part, ses articles s’adresseront à de jeunes lecteurs, peu familiers avec les hommes et les choses littéraires, et, d’autre part, il se fait une fête de peindre avec toutes sortes de détails ces scènes villageoises si nouvelles pourlui; il est encore dans salune de mieladministrative, et il lui plaît d’en savourer les douceurs.Nous connaissons maintenant la genèse desJeudis de Madame Charbonneau. A l’heure où Pontmartin en jette sur le papier les premières pages, il ne se propose nullement de composer un pamphlet et de faire du scandale. Son unique but est d’écrire, en se jouant, quelques articles qui amuseront les jeunes lecteurs de la petite Revue de M. Lecoffre, et un peu aussi leurs parents.IIILe 1erjanvier 1859, laSemaine des Famillescommença lesJeudis de Madame Charbonneau, avec ce sous-titre:Journal d’un Parisien en retraite. La publication dura près de deux ans. Le samedi 4 août 1860, elle n’était pas encore terminée. Ce jour-là, laSemainecontenait le chapitre sur l’installation de George de Vernay (aliàsArmand de Pontmartin) comme maire de Gigondas.La suite prochainement, lisait-on au bas de l’article. Lasuite, les abonnés de la petite Revue ne devaient pas la lire. Elle a pour titre, dans le volume:Comme quoi il n’est pas nécessaire, pour faire un FOUR, d’être auteur dramatique. C’est le récit des amours de Madeleine Tournut et du jeune et bel Hippolyte, lefournierde la commune. L’idylle villageoise se termine par un mariage... forcé. Onétait, à bon droit, très rigoriste à laSemaine des Familles. Alfred Nettement mit sonveto, et le chapitre ne passa pas. La fin desjeudisa paru dans l’Univers illustré.En écrivant ses articles, Pontmartin s’était laissé aller peu à peu à modifier son plan primitif. Il comptait s’attacher surtout à la peinture des mœurs provinciales et glisser rapidement sur les scènes empruntées à la vie littéraire; mais, à peine a-t-il commencé de les esquisser que sa verve l’entraîne, que son esprit le grise, qu’il s’amuse tout le premier de ces scènes si amusantes, et qu’il ne résiste pas au plaisir d’ajouter chaque semaine à sa galerie quelque nouveau portrait. Lui qui d’abord ne voulait pasappuyer, il se trouve maintenant qu’il appuie trop. Il a tort assurément, mais de ce tort personne ne l’avertit; personne, sauf peut-être son jeune ami de Bretagne, qui ne compte guère, à coup sûr, et qui n’est, après tout, dans son coin de province, qu’un petit fabricant d’huiles et de savons. La publication, je l’ai dit, dura près de deux ans, et dans ces deux ans aucune plainte, aucune réclamation ne se fait entendre. Pontmartin en tire naturellement cette conclusion, que l’œuvre est innocente et la satire anodine. Il pourra m’écrire, en toute bonne foi, quelques années plus tard: «... Nettement me demanda quelques articles pour cette vertueuseSemaine. Pour me servir d’un mot dont on abuse, je fus d’abord tout à faitinconscienten écrivant ces chapitres qui me semblaient avoir assez peu de valeur. Ce qui contribua à me tromper,c’est que laSemaine des Familles, s’adressant à un public spécial, faisait très peu parler d’elle dans la République des lettres[289]...»Il avait si peu songé, en composant ses articles, à faire du bruit, à casser les vitres, que, lesJeudisune fois terminés, il les laissa dormir dans le petitMagazinede M. Lecoffre. Ils y restèrent en sommeil pendant près de deux ans. Bien des amis cependant l’engageaient à leur donner la publicité du livre, et lui disaient de temps en temps: «Vous avez là les matériaux d’un bien joli volume; quand le publierez-vous?» Le plus considérable de ces amis était Louis Veuillot; ses conseils finirent par l’emporter. Je lis dans la lettre que je citais tout à l’heure: «Ce fut Louis Veuillot qui me décida à publier lesJeudis...»Ils parurent le 4 avril 1862. Les modifications que leur avait fait subir l’auteur ne laissaient pas d’être considérables; mais ces changements, bien loin d’ajouter aux malices premières, les avaient, au contraire, très notablement atténuées.Il ne sera pas sans intérêt de relever ici les principales différences qui existent entre les articles et le livre.Le chapitre II, dans laSemaine des Familles[290], se termine par l’indication, très sommaire, mais la plus suggestive et la plus piquante du monde, de quelques-uns des dossiers renfermés dans le portefeuille du terrible M. Toupinel: Dossier JulesJanin;—dossier Alphonse Karr;—dossier Sainte-Beuve;—dossier des chroniqueurs: MM. Paul d’Ivoi, Henri d’Audigier, Eugène Guinot, Auguste Villemot, etc. Ces jolies pages ont été supprimées.Au chapitre III, dans la lettre de Clérisseau à l’ami Toupinel, suppressions très nombreuses encore, et dont bénéficient cette fois Jules Janin et Auguste Villemot (déjà nommés), Ernest Feydeau et son roman deFanny, Octave Feuillet et sonRoman d’un jeune homme pauvre[291].Lorsque George de Vernay retrace, au chapitre IX, ses souvenirs des premiers temps du second Empire, il parle assez longuement—dans laSemaine des Familles[292]—de laRevue contemporaine, de son directeur, le généreuxAriste(le marquis de Belleval), et du successeur de ce dernier, le jeuneCléon(Alphonse de Calonne). Tout cela est écrit de verve. Supprimé dans le volume.Jusqu’ici cependant, tout se borne à des suppressions partielles. En voici de plus importantes.Je trouve dans laSemainedu 10 décembre 1859, tout un chapitre sur leFigaro,surGorgias(M. de Villemessant), surMâchefer(B. Jouvin) et sur quelques autres. Figaro, ce jour-là, fut battu sur son propre terrain et avec ses propres armes; le spirituel barbier était rasé... gratis. De ces pages, pas une ligne n’a passé dans le livre.Mais, de tous ces retranchements, les plus fâcheux, à coup sûr, portent sur les chapitresparus les 2 et 16 juin 1860. Dans le premier, George de Vernay raconte avec humour l’odyssée avignonnaise deStrabiros, le directeur d’une Revue célèbre, candidat aux élections de 1849 pour l’Assemblée législative[293]. Tout ce chapitre, l’un des meilleurs du livre, a disparu.Le chapitre suivant,—également supprimé dans le volume,—raconte la mort deRaoul de Maguelonne(Jules de la Madelène), l’auteur de cet admirable roman,le Marquis des Saffras[294]. A l’époque où Armand de Pontmartin était sorti du collège, le père de Jules de la Madelène, colonel du régiment en garnison à Avignon, logeait dans l’hôtel où habitaient ses parents, et les deux fils du colonel, Jules et Henry, tout enfants alors, étaient la joie de la maison. Après vingt-cinq ans, il se souvenait encore de leurs jolies têtes blondes, de leurs grands cheveux bouclés, de leurs frais sourires, et jamais leur nom n’était prononcé devant lui sans éveiller dans sa mémoire tout un cortège d’images riantes et printanières.Un jour, un ami vint lui dire: «Jules de la Madelène se meurt.» Une heure après, il étaitdans la chambre du malade, à un cinquième étage de la rue des Martyrs. Le récit des derniers instants du jeune et malheureux écrivain est d’une émotion d’autant plus poignante, qu’il contraste davantage avec les pages satiriques qui le précèdent. En voici la fin:«Raoul! Raoul! calme-toi! Aie pitié de nous!» s’écriait son frère avec angoisse.Cette voix fraternelle parut apaiser le moribond. Il nous regarda l’un après l’autre. La sœur de charité priait; elle avait allumé un cierge, et cette pâle lueur donnait à cette chambre un aspect plus désolé. Je pris la main de Raoul; il ne me repoussa pas, mais il me dit d’une voix qui s’éteignait de plus en plus: «Épargnez cette page... Je l’aime... d’ailleurs le papier manque... et puis... tout finit!»Ses lèvres s’agitaient encore; mais le murmure qui en sortait n’était plus intelligible: bientôt ce murmure ne fut plus qu’un souffle; une heure après, Raoul expira.Je me joignis à son frère, à ses amis, pour lui rendre les devoirs suprêmes. Un prêtre qui l’avait connu enfant et qui, par un coup de la Providence, avait été amené chez lui au commencement de cette maladie qui tourna si court, prononça les dernières prières. Pendant que nous pleurions notre ami en plaignant ses expériences déçues et son talent flétri dans sa fleur, il priait pour ce pauvre et faible cœur qui n’avait pas su résister à une déception littéraire, et recommandait à Dieu l’âme immortelle qui venait de briser ses liens. Le lendemain, à huit heures du soir, un fiacre nous déposait, ma sœur Ursule et moi, à la gare du chemin de fer, et je disais un adieu, éternel peut-être, à cette ville perfide et abhorrée où la mort de Raoul de Maguelonne venait de donner une consécration sinistre à mes déceptions et à mes souffrances[295].Ce chapitre était le morceau capital desJeudis; il était de plus le lien qui en reliait les deux parties. Il forme le nœud même de l’ouvrage, puisque c’est à la suite de la scène à laquelle il vient d’assister que George de Vernay se décide à quitter Paris et à regagner Gigondas. Pourquoi dès lors l’avoir sacrifié?Les suppressions que je viens de signaler n’étaient pas seulement regrettables en elles-mêmes; elles avaient, en outre, cet inconvénient de créer, dans le livre, assez de vides pour que l’auteur n’eût plus la matière de ce que les anciens appelaient un juste volume,justum volumen. Ces vides, il les fallait combler. Pontmartin se trouva ainsi conduit à intercaler dans son ouvrage de véritables hors-d’œuvre, comme l’Homme bien informéet l’Invalide de lettres, et d’autres pages encore qui n’avaient vraiment rien à y faire.En voulant «rajuster» lesJeudis, Pontmartin les avait gâtés. N’y aurait-il pas lieu aujourd’hui, dans une édition définitive, de les donner tels qu’ils furent primitivement composés, tels que Pontmartin les avait écrits de verve et de premier jet, tels enfin que les avaient publiés, en 1859 et en 1860, laSemaine des Familleset l’Univers illustré?IVLesJeudisfirent un bruit terrible, selon le mot de Sainte-Beuve lui-même[296]. Les amours-propres avaient été blessés, et les amours propres ne pardonnent pas. Ce fut un déchaînement général, une tempête furieuse, auprès de laquelle les orages qui avaient précédemment accueilli l’auteur desCauseries littéraireset desCauseries du Samedin’étaient que des brises légères et de simples bonaces.Seize ans auparavant, Pontmartin avait dédié à Jules Sandeau son premier ouvrage; il avait de même inscrit son nom à la première page desJeudis. L’auteur deMariannan’était pas un méchant homme, mais il était faible, et il y avait déjà longtemps que Balzac avait dit de lui, dans une de ses lettres à MmeHanska: «Jules Sandeau a été une de mes erreurs... Il est sans énergie, sans volonté. Les plus beaux sentiments en paroles, rien en action ni en réalité. Nul dévouement de pensée ni de corps[297]...» Quand il vit Pontmartin attaqué de toutes parts, il écrivit aux journaux qu’il ne le connaissait plus. Ce fut le coup le plus cruel, le seul cruel, à vrai dire, que reçut Pontmartin au cours de cette longue et tumultueuse crise,—lacrise Charbonneau. Il affectionnait sincèrementJules Sandeau; il se réconciliera bientôt avec lui et il lui donnera jusqu’à la fin de nouvelles et éclatantes preuves de sa fidèle amitié.Balzac, en son temps, avait traversé une crise analogue. «Dans la lutte actuelle, écrivait-il en 1836, je suis seul... Je dois même rendre justice à la presse, il y a chez elle une quasi-unanimité contre moi[298].» Cela aussi, Pontmartin l’eût pu dire. Les injures pleuvaient sur lui comme grêle. Ceux qui étaient nommés dans son livre poussaient des cris de paon. Ceux qu’il n’avait pas nommés et qui se voyaient ainsi privés de leur part de célébrité, ne se montraient pas moins animés, et peut-être étaient-ils les plus violents. Ils prenaient des airs de mépris, et allaient répétant partout:Il n’a pas osé s’attaquer à moi! il eût trouvé à qui parler; il le savait bien et il s’est gardé des représailles!Mais si les attaques se multipliaient, les réclamations, en revanche, étaient rares. Il n’y en eut que deux. M. Taxile Delord et M. Ernest Legouvé demandèrent deux rectifications, portant sur deux erreurs de fait, d’ailleurs de médiocre importance. L’auteur leur donna aussitôt satisfaction, comme il convenait à un galant homme. Cela fait, et les attaques continuant, Pontmartin adressa au directeur duFigarola lettre suivante:Paris, le 8 mai 1862.Monsieur,Puisque vous ouvrez généreusement à un homme seulcontre tous la porte duFigaro, j’entre sans façon, et je vous demande une courte audience.Que l’on attaque mon livre et son auteur, je serais très ridicule de m’en plaindre. Je n’ai fait qu’user du droit de représailles: qu’on en use à mes dépens sur une échelle plus grande que celle de Jacob! Liberté, liberté complète, pourvu que les blessures s’arrêtent là où l’amour-propre change de nom.La réclamation de M. Taxile Delord a été accueillie par moi parce qu’elle portait sur un fait que j’ai reconnu vrai et qu’attestaient nos amis communs.J’ai été mou, très mou, vis-à-vis de M. Jules Sandeau, parce qu’il me faut plus de cinq minutes pour m’accoutumer à voir dans un de mes amis les plus chers mon ennemi le plus cruel.J’ai autorisé trois hommes particulièrement honorables à régler mon débat avec M. Legouvé, débat qui ne reposait que sur une erreur de date, étrangère à la sincérité du récit; ils avaient constaté d’ailleurs, sur des preuves irrécusables, que spontanément, sans y être invité, et pour une raison que dira ma nouvelle préface, j’avais fait, dix jours d’avance, trois fois plus que M. Legouvé ne me demandait.Les amis de M. Taxile Delord et ceux de M. Legouvé savent et peuvent dire si je leur ai fait l’effet d’un homme qui recule devant la conséquence la plus extrême de ses actes ou de ses écrits.En somme, pour expier mes excès deméchanceté, trois excès de modération.Maintenant, à ceux qui seront tentés de m’en demander un quatrième, je répondrai ceci:Voulez-vous attendre la seconde édition du livre? C’est l’affaire de quelques jours.Êtes-vous pressé? Je le suis plus que vous; il serait inutile de réclamer d’autres explications que celles qu’on trouvera dans ma préface. Épargnez-vous donc la peine de prendre le plus long, et contentez-vous de me demander le nom et l’adresse des amis chargés de répondre pour moi: ils sont désignés d’avance et ils sont prêts.Encore une fois, Monsieur, veuillez agréer mes remerciements et croyez à mes cordiales sympathies.Armandde Pontmartin.Les deux amis choisis par Pontmartin étaient Léopold de Gaillard et Léo de Laborde, ancien représentant de Vaucluse, l’un des plus énergiques députés de la droite à la Législative. L’honneur de l’auteur desJeudisétait en bonnes mains. Aucune réclamation nouvelle ne lui fut adressée, aucune demande d’explications ne se produisit.Sa lettre du 8 mai lui avait valu parmi lesjeunesde chaudes sympathies. Jules Claretie s’en fit l’interprète dans un petit journal qui ne laissait pas de tenir alors assez brillamment sa place au soleil, leDiogène. Très touché de son article, Pontmartin l’en remercia aussitôt:Dimanche matin, 11 mai.En toute circonstance, Monsieur et jeune confrère, je vous aurais chaleureusement remercié de votre article si bienveillant et si sympathique. Mais j’en suis particulièrement touché dans un moment critique où mes amis les plus dévoués me blâment, où les tièdes s’éloignent de moi comme d’un homme compromettant et où ceux que j’ai offensés se livrent à une irritation trop naturelle. Vous êtes jeune et courageux, mon cher confrère; vous vous êtes généreusement placé en dehors de ces colères pour juger un livre excessif, imprudent, qui peut même, çà et là, me faire passer pour méchant, mais où il y a, je crois, un fond d’honnêteté et de vérité. Si je sors intact de cette crise, j’espère bien, mon cher Confrère, que nos relations n’en resteront pas là, et vous verrez peut-être, à l’user, que je ne suis pas aussinoir que j’en ai l’air. Agréez, en attendant, mon cher défenseur, avec mes remerciements bien sincères, l’expression de mes cordiales sympathies.La petite guerre cependant continuait. Il m’écrit le 25 mai:...Je me reprochais déjà mon silence comme une ingratitude; et voici que je reçois votre lettre, nouveau témoignage de vos attentives et fidèles sympathies. Je vous assure que j’ai bien besoin d’être ainsi soutenu par quelques amis; car ici chaque jour amène quelque alerte, quelque incident désagréable; hier soir, par exemple, on m’a annoncé que le théâtre des Variétés allait jouer, sous le titre desJeudis de Madame Martineau, une parodie aristophanesque de mon livre, où je serai très maltraité. Ceci n’est rien, et me semble de bonne guerre; mais ce sera tout naturellement l’occasion d’un éreintement collectif dans les feuilletons du lundi suivant, et lacrise Charbonneau, que je regardais comme arrivée à son terme, en sera peut-être renouvelée...Je crains qu’il ne me soit maintenant comme impossible de faire de la critique sage et tempérée, de la littérature sérieuse, dans ces tons mixtes, fins, un peu gris, que je cherchais de préférence sur ma palette. Ce diable de petit livre rose (il est bleu à présent) sera toujours là, sur ma conscience, sinon comme un remords, du moins comme un regret, et aussi comme un de ces points lumineux et enflammés qui font paraître tout le reste froid et crépusculaire. Mais, pour le moment, je n’aspire qu’à une chose, à la campagne, au repos. Dès que je pourrai décemment quitter Paris, c’est-à-dire dans quatre ou cinq jours, j’irai, non pas chez moi,—j’y trouverais encore trop de mouvement et d’affaires,—mais chez ma belle-mère, où je tâcherai de vivre, pendant quelques semaines, d’une vie purement végétative et contemplative: car je suis exténué, accablé, brisé, à bout de forces... Quoi qu’il en soit, j’espère, mon cher ami, que cet orageux épisode resserrera encore nosliens de bonne confraternité: ceux qui, dans cette circonstance, me sont demeurés fidèles, peuvent d’autant plus compter sur ma reconnaissance, qu’ils ont été plus rares. Léopold de Gaillard est à mes côtés, et m’a rendu de grands services. Nous dînons ensemble ce soir, et je m’acquitterai de vos commissions, ou plutôt je lui lirai votre lettre...On le voit, Pontmartin, en face du prodigieux succès de son livre, au lieu d’en être enivré, en ressentait du regret, presque du remords. On le peignait comme vindicatif et méchant; il était, en réalité, l’homme le plus doux du monde, le plus bienveillant, le plus prompt à l’éloge. S’il avait mérité un reproche comme critique, c’était d’être trop indulgent, de se montrer trop coulant à dire: «Beau livre, charmant livre, excellent livre!» On l’appelait communément lePhilintede la littérature. Un jour, il est vrai, il avait remplacé ses rubans roses par lesrubans vertsd’Alceste; mais cela, en dépit des apparences, n’avait rien changé au fond, et le fond, chez lui, c’était la bonté.Comme Philinte, du reste, ou, si on le veut, comme Alceste, Pontmartin était un gentilhomme. A la fin de son livre, laissant là tous les pseudonymes, à la La Bruyère ou parà-peu-près, dont il s’était servi au cours du volume, il avait mis sous chacun de ces noms de fantaisie le nom véritable.—Qui entendez-vous parArgyre? M. Edmond About.—EtPorus Duclinquant? M. Taxile Delord.—EtPolycrate? M. Gustave Planche.—EtMolossard? M. Barbey d’Aurevilly.—EtCaritidès? M. Sainte-Beuve.—Et ainsi pour tous lesautres. Après tout, c’était assez crâne, et on me permettra bien de mettre en regard de cette attitude les agissements de...Caritidès.Il n’est pas un homme de son temps, illustre dans les lettres ou la politique, que Sainte-Beuve n’ait encensé, ou au moins ménagé. Il n’en est pas un qu’il n’ait dénigré, ridiculisé, criblé d’épigrammes. Seulement, les dithyrambes étaient publics, les épigrammes, les méchancetés restaient secrètes. Il les confiait prudemment à descahiers, soigneusement renfermés dans ses tiroirs. Ainsi a-t-il fait pour Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Alfred de Vigny, Alfred de Musset, Charles Nodier, Montalembert, Guizot, Cousin, Villemain, Thiers, Saint-Marc Girardin, Tocqueville et vingt autres. Ces notes clandestines devaient sortir de l’ombre, un jour venant, mais seulement quand leur auteur serait à l’abri de toutes représailles. C’est d’autre sorte qu’agissait Pontmartin. S’il a satirisé,—non pas ceux qu’il célébrait en public,—mais ceux qui étaient ses adversaires et qui, pour la plupart, ne lui avaient pas ménagé les attaques; s’il les attaquait à son tour, c’était en plein soleil, en face et visière levée.Je viens de nommer Sainte-Beuve. Le 25 juillet 1862, alors que la querelle semblait enfin épuisée, il publia un grand article, dans lequel il s’efforçait de la raviver. L’article est très habile, très spirituel, très brillant, mais les accusations qu’il renferme ne sont rien moins que justifiées. Le célèbre critique insiste d’abord sur lapréméditation,qui ne lui paraît pas douteuse. «Il y a eu, dit-il, préméditation, s’il en fut jamais, et ruse; vous n’êtes pas un enfant, ni nous non plus; nous savons vos finesses... Vous aviez en portefeuille des portraits méchants, et, selon vous, jolis: comment les produire? C’était une affaire de tactique. Vous les avez fait d’abord filer un à un, presqueincognito, sans le masque et sansclef, dans un journal honnête qui colportait vos brûlots ou pétards sans s’en douter[299]...»Rien n’est moins exact. Pontmartin,—les faits que j’ai rappelés au début de ce chapitre, les lettres que j’ai citées, le démontrent sans réplique,—Pontmartin a entrepris son livre sans savoir quel livre il ferait, sans même savoir s’il ferait un livre. Quand il a commencé, il s’agissait tout simplement pour lui d’envoyer de lacopieà laSemaine des Familles, qui lui en demandait: il ne s’agissait en aucune façon de mettre au jour des portraits qu’ilavait en portefeuille. Il n’avait jamais rien en portefeuille, il ne savait pas ce que c’était que d’avoir unegardoire. Improvisateur merveilleux, il n’attendait jamais au lendemain pourproduirel’œuvre de la veille. Envoyer sans retard à l’imprimeur la page dont l’encre était à peine séchée, c’était là toute satactique. Qu’il eût raison de toujours la suivre, je me garderai bien de le dire, mais enfin c’était la sienne. Il laissait à d’autres,—que Sainte-Beuve connaissait bien,—lesmanœuvres savantes, les temporisations habiles et les longues préparations.Le second reproche, ou plutôt la seconde accusation de l’auteur desNouveaux Lundisn’est pas plus fondée que la première: «Les Anciens, honnêtes gens, écrit-il, avaient un principe, une religion: tout ce qui était dit à table entre convives était sacré et devait rester secret; tout ce qui était dit sous la rose,sub rosâ(par allusion à cette coutume antique de se couronner de roses dans les festins), ne devait point être divulgué et profané. Oh! que cela ne se passe pas ainsi avec M. de Pontmartin et sous ses marronniers[300]!» Et, continuant, il parle d’«abominable procédé», de «vraie traîtrise», de «manquement à tous les devoirs et à toutes les obligations envers Jupiter hospitalier». Et savez-vous pourquoi toute cette belle indignation, toute cette éloquente invocation aux Anciens et àJupiter hospitalier; pourquoi Sainte-Beuveremonte, cette fois encore,sur ses grands chevaux[301]? Eh! mon Dieu, tout bonnement parce que Pontmartin a répété le joli mot de M. Buloz sur les marronniers des Angles, un mot d’homme d’esprit et qui n’était pas pour nuire à la réputation du directeur de laRevue!Mais voilà qu’après avoir invoqué Jupiter, Sainte-Beuve invoque... le comte d’Orsay: «Un jour qu’il était ruiné, un libraire de Londres luioffrit je ne sais combien de guinées pour qu’il écrivît ses Mémoires et qu’il y dît une partie de ce qu’il savait sur la haute société anglaise avec laquelle il avait vécu.»—«Non, dit le comte après y avoir pensé un moment, je ne trahirai jamais les gens avec qui j’ai dîné[302].» Ce que le comte d’Orsay n’avait pas voulu faire, Pontmartin ne l’a pas fait davantage. Le seul des personnages de son livre avec lequel il eût dîné, c’était «le célèbre conteurEutidème»,—Jules Sandeau. Il n’en parle qu’avec la plus vive sympathie. «Dieu merci! dit-il, je suis heureux de commencer par celui-là; car, de toutes mes illusions provinciales à l’endroit de la littérature et des écrivains en renom, il en est peu qui me soient restées plus intactes. C’est une âme honnête et délicate qu’Eutidème[303]...»Dans lesJeudis, Eutidème conduit un soir George de Vernay chezMarphise(MmeÉmile de Girardin), qui est à la veille de faire représenter au Théâtre-Français sa tragédie deCléopâtre, avec Rachel pour interprète. Nous assistons à la lecture de la tragédie, et ce n’est pas la moins jolie scène du volume et la moins malicieuse. Les juges les plus indulgents s’étonnèrent que Pontmartin eût persiflé M. et MmeÉmile de Girardin après leur avoir été présenté et avoir passé quelques heures sous leur toit. La vérité est que l’auteur desJeudisn’avait jamais mis les pieds dans le salon du petithôtel de la rue de Chaillot. «Jamais, dit-il dans sesSouvenirs d’un vieux critique[304], jamais je ne me serais permis ces railleries si j’avais été vraiment reçu par l’illustre Delphine, si j’étais resté cinq minutes dans son salon, si j’avais pris un verre d’eau chez elle! Dans mon récit, où la fantaisie alternait avec la satire, il m’avait semblé que je pouvais déplacer cette scène, qui avait eu réellement lieu le 12 novembre 1847, au foyer du Théâtre-Français, à la répétition générale deCléopâtre. Là, j’étais strictement dans mon droit, puisque M. Buloz[305]m’avait amené pour me mettre en mesure de rendre compte de la tragédie nouvelle dans laRevuedu 15.»Au fond, dans tout cela, il y avait plus d’épigrammes que d’indiscrétions, plus de malices que de méchancetés, du sel à poignées, et souvent du plus fin, mais peu ou point de fiel. C’était une satire, très vive à coup sûr, ce n’était point un pamphlet. Un critique, qui ne pèche point par excès de faiblesse et d’indulgence, mais qui a un sens droit et une ferme raison, M. Ferdinand Brunetière, a pu dire, en toute justice et vérité, au lendemain de la mort d’Armand de Pontmartin: «Il fut de ceux à qui la vie littéraire n’a pas été clémente; et on ne peut s’empêcher de philosopher en songeant de quel prix ce galant homme, cet écrivain de race et ce critique de talent a payéjadis les indiscrétions,qui paraîtraient bien innocentes aujourd’hui, de ses fameuxJeudis de Madame Charbonneau[306].»En finissant, je ne veux retenir de cet orageux épisode desJeudisqu’une très belle lettre de Jules Janin. LelundistedesDébatsavait été quelque peu égratigné dans le volume sous le nom deJulio; il n’en écrit pas moins à un jeune littérateur de province, M. Émile Fages, qui venait de publier un article sur le livre de Pontmartin:Passy, 9 octobre 1862.J’ai déjà lu, Monsieur, ces aimables pages, très ingénieuses, d’une critique indulgente et de la meilleure compagnie. Elles me sont arrivées hier; votre lettre arrive aujourd’hui comme une confirmation de vos déférences pour un bel esprit qui se trompe, et qui bien vite est revenu au respect de la profession.Soyons des premiers, les uns et les autres, à honorer l’art de bien dire et de bien faire; et si, par malheur, quelqu’un des nôtres insulte à l’art même qu’il exerce, ayons soin de jeter sur sa faute un pan de notre manteau, gardant le reste du manteau pour nos jours de défaillance!Et vous avez eu raison, même en lui donnant tort pour cette fois, de bien parler de M. de Pontmartin: son mérite et son talent, tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il doit faire encore, plaident en sa faveur. C’est un grand esprit, mieux encore, un homme d’honneur, grand ennemi des forces injustes, grand partisan des libertés que nous avons perdues, opposé à toutes les usurpations de toute espèce. Les lettres françaises feraient une grande perte en perdant M. de Pontmartin.Encore une fois, vous êtes dans les bons sentiers; vous y marchez d’un pas léger, et votre parole a l’accent vrai.Soyez le bien remercié pour votre sympathie, et comptez sur toutes les déférences de votreancien[307].Toutes ces choses sont bien loin. Quand un combat s’émeut entre deux essaims d’abeilles, il suffit, pour le faire cesser, de leur jeter quelques grains de poussière. Cette bruyante mêlée, provoquée par lesJeudis de Madame Charbonneau, et à laquelle prirent part les abeilles—et les frelons—de la critique, a pris fin, elle aussi, il y a longtemps. Il a suffi, pour la faire tomber, d’un peu de ce sable que nous jettent en passant les années:Hi motus animorum atque hæc certamina tantaPulveris exigui jactu compressa quiescunt.De tout ce bruit, de cette querelle littéraire autrefois si fameuse, il ne reste plus aujourd’hui qu’un souvenir à demi effacé et un «diable de petit livre»,—non le volume rose ou bleu édité par Michel Lévy, mais celui qui parut dans laSemaine des Familles, où il faudra bien qu’on aille le chercher un jour,—un petit livre ingénieux, charmant, spirituel au possible,—et qui vivra.
CHAPITRE XLES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU(1862)Jacques Lecoffre, Alfred Nettement et laSemaine des Familles.—Le maire de Gigondas.—Journal d’un Parisien en retraite.—Modifications et retranchements.—L’Odyssée électorale deStrabiros.—La mort deRaoul de Maguelonne.—Jules Sandeau et H. de Balzac.—MM. Taxile Delord et Ernest Legouvé.—La lettre auFigaro.—Léopold de Gaillard et Léo de Laborde.—LeDiogèneet M. Jules Claretie.—LesJeudis de Madame Martineau.—Philinte et Alceste.—Caritidèset sesCahiers.—Où Sainte-Beuve adresse une invocation àJupiter hospitalier.—La visite chezMarphise.—M. Ferdinand Brunetière.—Lettre de Jules Janin.—LesVrais jeudis de Madame Charbonneau.IA la suite de la publication, au mois d’avril 1855, du second volume desCauseries littéraires, renfermant l’article sur Béranger, Pontmartin, nous l’avons vu, avait eu à subir un furieux assaut. Républicains et bonapartistes,libérauxet parlementaires plus ou moins victimes, cependant, du Deux-Décembre, tous avaient fait bloc contre le malappris qui, avec une telle irrévérence, parlait duchantre deFrétillonet duDieu des bonnes gens. Ce fut contre lui, dans toute la presse et sur toute la ligne, depuis leCharivarijusqu’auSiècle, un feu roulant d’imprécations et d’injures. Quand l’orage s’apaisait un peu, dans les moments d’accalmie, on se contentait de le traiter de triple jésuite et d’ennemi invétéré de «nos gloires nationales»!L’année d’après, nouvelle bourrasque. En 1856, Balzac était passé à son tour à l’état de fétiche. Ceux mêmes qui l’avaient insulté vivant faisaient maintenant bonne garde autour de sa gloire. On ne l’adorait pas seulement pour lui-même, dans son génie et dans ses œuvres, on le saluait comme le précurseur, l’aïeul de l’école naturaliste, et les tenants de cette école, déjà toute-puissante, voulaient qu’on aimât Balzac, comme Montaigne aimait Paris, jusque dans ses verrues. Pontmartin refusa son encens à la nouvelle idole. Sous ce titre:les Fétiches littéraires, dans leCorrespondantd’abord[280], puis dans le premier volume desCauseries du Samedi, il publia sur laComédie humaineet son auteur une étude très éloquente, très vive, passionnée même, injuste par endroits, mais, par plus d’un côté, pleine de vérité autant que de courage. Et voilà que, après avoir protesté contre le fétichisme-Balzac, Pontmartin, dans le même temps, s’élevait contre le fétichisme-Hugo[281]. Cettefois, la mesure était comble. La tempête de nouveau fit rage contre le malheureux critique. Il y eut, à ses dépens, redoublement d’injures et de quolibets, d’insinuations venimeuses et de gros mots. Pontmartin, très nerveux et très impressionnable, était extrêmement sensible à la critique, trop sensible même. Il ne songea pas pourtant à user de représailles. Ni en 1857, ni en 1858, l’idée ne lui vint de tirer vengeance de ses ennemis. J’ai sous les yeux sa Correspondance de cette époque, ses Lettres à Joseph Autran, à Alfred Nettement, à Victor de Laprade, celles, très nombreuses, qu’il m’écrivait et où il ne me cachait rien de ses sentiments et de ses projets. Nulle part on ne trouve un seul mot qui permette de supposer chez lui l’intention, le dessein de faire expier à ses adversaires les libertés qu’ils ont prises à son endroit, de leur rendre, sinon injure pour injure, du moins malice pour malice, ce qui lui était facile, puisque aussi bien nul n’avait plus d’esprit que lui, et de plus mordant.Comment donc a-t-il été amené, deux ans plus tard, en 1859, à écrire lesJeudis de Madame Charbonneau? La solution de ce petit problème ne sera peut-être pas sans intérêt.IIAu commencement de 1858, le chef d’une des plus importantes maisons de librairie de Paris,M. Jacques Lecoffre, s’ouvrit à Alfred Nettement, dont il était l’éditeur et l’intime ami, de son désir de créer une Revue pour la jeunesse. Alfred Nettement en serait le directeur, et comme à l’Opinion publique, en 1848, il aurait pour principal lieutenant Armand de Pontmartin. Nettement accepta, Pontmartin, au premier instant, fit de même; mais, à la réflexion, estimant que la combinaison projetée n’allait pas sans de sérieuses objections, il en fit part aussitôt à Nettement dans la lettre suivante:Mercredi matin (3 février 1858).Mon cher ami,Vous allez me traiter de girouette, mais la nuit porte conseil et je crois devoir vous soumettre quelques observations supplémentaires à notre causerie d’hier au soir: il me semble que nous nous lançons bien témérairement, en des circonstances bien défavorables, dans une entreprise bien hasardeuse...A l’âge où nous sommes parvenus, au point de notre carrière où nous avons touché, nous ne devons pas nous dissimuler qu’un fiasco serait pour nous deux un désastre irréparable, et il pourrait y avoir un fiasco de bien des manières indépendantes de notre mérite. A quoi tient l’existence et le succès d’un journal qui repose sur deux personnes? Depuis un an, ma santé est chancelante et ma gastralgie me remonte de l’estomac à la tête. Vienne une indisposition, une inquiétude, et voilà le journal entravé et l’excellent M. Lecoffre perdant le fruit de ses sacrifices. Il y a dans ma vie des obstacles positifs et vous en avez ressenti les inconvénients dans l’Opinion publique. Ainsi, pour m’en tenir au plus prochain, je suis obligé d’aller passer huit ou dix jours à Avignon. J’ai mon syndicat des bords du Rhône,dont je suis le président, et qui réclame ma présence tous les ans au mois de mai. Je vais à Vichy en juin, et à partir du 10 août, jour de la distribution des prix au lycée Bonaparte, nous nous enfuyons, ma femme, mon fils et moi, vers la montagne. Voilà quatre mois dont je ne puis disposer pour un travail régulier.Maintenant, mon ami, voici, selon moi, la plus grande des objections. Que ferons-nous dans ce journal? Ici je ne parlerai que pour moi. Mes causeries littéraires, paraissant dans un journal quotidien[282], où il y avait mille autres choses, politique, agriculture, musique, faits divers, pouvaient suffire et même plaire: pourvu que mon lecteur y trouvât un peu de distinction et de grâce, un peu de malice, il se tenait pour satisfait. Mais essayez de transporter une de ces causeries courtoises, tempérées, louangeuses avec réserve, dans un journal paraissant tous les quinze jours et ne vivant que de cela, et ce plat bi-mensuel paraîtra fade. En d’autres termes, nous arriverons àéreinter. Qui éreinterons-nous? Les impérialistes?... Oh! la matière serait belle et riche, mais ceux-là seront protégés et nous serions arrêtés avant notre troisième numéro. Les écrivains desDébats, de laRevue des Deux Mondes? Ils y prêtent, mais, en ce moment-ci, ils sont menacés. Les écrivains de l’école révolutionnaire, démocratique, socialiste? Il y a beaucoup à dire, mais le gouvernement prendra peut-être telle ou telle mesure, d’après laquelle ceux-là aussi seront bâillonnés et proscrits. Nous ne voulons, nous ne pouvons, nous ne devons être ni des..., ni des... Ceux-là s’appuient sur le pouvoir. C’est du haut d’une citadelle qu’ils fusillent leurs adversaires. Nous, nous serions en rase campagne, à découvert, avec notre caractère naturellement poli et bienveillant que nous serions obligés de violenter. Encore une fois, la lutte ne serait pas possible, et cependant nos noms sont trop significatifs...La fin de la lettre manque, mais la conclusionse devine aisément. Pontmartin ne croyait pas devoir accepter. Quelques mois plus tard, sans revenir sur son refus de donner à la Revue projetée une collaboration régulière et suivie, il indiquait à Nettement dans quelles conditions il lui serait cependant possible d’y écrire:Les Angles, 5 juin 1858.Mon cher ami,L’événement n’a que trop justifié les appréhensions qui m’empêchèrent en février dernier d’accepter les honorables offres de notre excellent ami M. Lecoffre. Il s’agissait, vous le savez, d’une publication dont l’avenir eût reposé presque tout entier sur la collaboration de deux personnes. Or, je me sentais dans une mauvaise veine; et, en effet, dès le mois de mars, j’ai été pris, sous le pseudonyme de grippe, d’une irritation du larynx qui m’a forcé de quitter Paris dans un assez triste état, le 20 avril. A présent, je vais mieux, mais mon médecin veut absolument m’envoyer aux Eaux-Bonnes, sous peine, me dit-il, de ne pouvoir, sans imprudence, affronter un nouvel hiver parisien. Je partirai donc pour les Pyrénées le 20 ou le 25 juin; j’y passerai un mois, puis je repasserai par Paris, afin d’assister à la distribution des prix du lycée Bonaparte et de rejoindre, pour les vacances, mon cher petit ménage, dont j’aurai été séparé bien longtemps. Il n’y a guère moyen de fournir, à travers toutes ces allées et venues entremêlées de verres d’eau chaude, un travail régulier et à jour fixe. Je viens d’écrire à M. de Riancey[283]pour le prier de me mettre la bride sur le cou à partir du 29 juin, et de m’autoriser à remplacer mes causeries littéraires par quelques articles de fantaisie, quipourront paraître irrégulièrement. Je vous en dirai autant pour M. Lecoffre. Du 15 juillet au 15 octobre, il me serait difficile de lui promettre des articles de critique. Je n’ai pas ici ma provision de livres, je mènerai une vie un peu nomade... Mais je ferai, dans ce genre, ce que je pourrai, et je suppléerai au reste par des articles qui me paraissent, soit dit entre nous, mieux convenir à un journal oumagazineillustré que des études purement littéraires. Ce seraient des récits de chasse, impressions de voyage, chroniques des eaux, scènes de la vie méridionale, en un mot de la littérature d’été. Si, à la rentrée des classes, M. Lecoffre persiste, je m’engagerai bien volontiers à lui donner, à son choix, une ou deuxCauseriespar mois...Adieu, mon cher ami, que ne puis-je vous posséder ici quelques jours! Vous me consoleriez du mistral qui nous ruine et nous causerionsde omni re scibili. Vous avez la bonté de me parler de mes articles sur M. Guizot[284]; ils m’ont donné plus de peine qu’ils ne valent, et l’illustre impénitent ne doit pas en être satisfait, car il n’a pas écrit, lui si exact en pareilles circonstances; et pendant ce temps beaucoup de royalistes me reprochaient trop de complaisance pour l’écrivain aux dépens de la politique et de l’histoire.Comment faire? Adieu encore; pardonnez-moi tout ce verbiage; mettez-moi aux pieds de MmeNettement et croyez-moi tout à vous de cœur.La petite Revue cependant, leMagazine, comme l’appelait Pontmartin, achevait de s’organiser. Elle ne serait pas bimensuelle, comme il en avait été d’abord question, mais hebdomadaire; elle aurait pour titre:La Semaine des Familles, Revueuniverselle sous la direction deM. Alfred Nettement. Le premier numéro parut le samedi 2 octobre 1858. Le 9 décembre, Nettement recevait la lettre suivante, qu’Armand de Pontmartin lui écrivait de sa maison des Angles:Mon cher ami,Je me bornerai cette fois à vous répondre quelques lignes, parce que je suis en train de faire mon article sur lesSouvenirs de la Restauration[285]et qu’il faut que je sois prêt après-demain au plus tard. En lisant laSemaine des Familles, je me suis persuadé que le genre de travaux auxquels nous avions songé était tout à fait inapplicable à cette publication. Unecauserie littéraireapprofondie et détaillée, consacrée à un seul ouvrage, telle que je les écrivais dans la défunteAssemblée, telle que j’en écris encore dans l’Union, n’aurait pas convenu à votre public, ne se serait pas trouvée d’accord avec la physionomie du journal, et aurait fait, ce me semble, une singulière figure au milieu des articles signésCurtius[286],Félix Henri,Nathaniel[287], etc. J’avais cru primitivement que vous vouliez faire une œuvre analogue auRéveil[288]... Au lieu de cela, vous nous donnez unMusée desFamillesavec une nuance plus monarchique et plus chrétienne, mais dont le but paraîtra surtout d’intéresser les jeunes personnes et les jeunes gens. Dès lors, cher ami, je n’ai plus trop su ce que je pourrais faire pour ce journal. Des articles de théâtre ou de causerie mondaine, il n’y fallait pas songer, puisque je suis à deux cents lieues du centre. J’ai pensé àme rabattre sur la province, et je vous propose une série d’articles qui s’appelleraient lesJeudis de MmeCharbonneau. Ce serait un cadre élastique où je ferais entrer bien des choses ayant rapport à la littérature et à la société, sans trop appuyer, puis quelques courts récits, quelques détails de mœurs provinciales, quelques physionomies qui gardent leur couleur locale. Nous pourrions nous étendre et faire un volume. Sinon, au bout de quelques numéros, nous tournerions court. Qu’en dites-vous? En cas d’affirmative, écrivez-moioui, et je vous enverrai mon premier article pour le jeudi 15 décembre...Est-ce donc qu’enfin, à ce moment, en décembre 1858, l’idée lui est venue de mettre à mal ses ennemis littéraires et de venger ses vieilles querelles? En aucune façon. Seulement, il est arrivé ceci: le 15 octobre 1858, il a été nommé maire de son village, maire des Angles! Il peut bien avec ses amis plaisanter de sa nomination; au fond, il est véritablement et sincèrement ému, parce que ces modestes fonctions vont lui permettre de faire un peu de bien et d’empêcher beaucoup de mal dans ce village qu’il aime et où il est aimé. Et puis, à ce moment-là même, une illumination soudaine s’est faite en son esprit. Depuis un an, il se demande quel genre d’articles il pourrait bien donner à laSemainedes Familles, auMagazinede M. Lecoffre. Plus d’incertitudes maintenant, plus de difficultés! LeCadre, si vainement cherché, le voilà: Un écrivain de province, qui a eu des succès à Paris, mais que n’ont épargné ni les mécomptes ni les orages, quitte un beau jour la capitale et revient chez lui, l’aile blessée. A peine est-il de retour en sa maison, qu’on le bombarde maire du village; mais, au village, il retrouve ce qu’il vient de quitter, les passions, les ambitions, les intérêts, les ridicules, l’homme, enfin, à peu près le même partout. Pour se consoler de ses déceptions parisiennes, il lui suffira de se donner tour à tour le spectacle des scènes d’hier et de celles d’aujourd’hui, de mettre en regard les uns des autres les épisodes de sa vie littéraire et ceux de sa mairie de campagne. Sous des costumes et avec des acteurs différents, c’est au fond la même pièce, la même comédie,—la comédie humaine,—qui se joue sous ses yeux, à la ville et aux champs, à Paris et... à Gigondas!Tel est le sujet que va traiter Pontmartin, et son dessein, à ce moment, est dene pas appuyersur «les choses ayant rapport à la littérature», et de développer surtout ce qui a trait aux «mœurs provinciales». Il a pour cela, d’ailleurs, deux bonnes raisons: d’une part, ses articles s’adresseront à de jeunes lecteurs, peu familiers avec les hommes et les choses littéraires, et, d’autre part, il se fait une fête de peindre avec toutes sortes de détails ces scènes villageoises si nouvelles pourlui; il est encore dans salune de mieladministrative, et il lui plaît d’en savourer les douceurs.Nous connaissons maintenant la genèse desJeudis de Madame Charbonneau. A l’heure où Pontmartin en jette sur le papier les premières pages, il ne se propose nullement de composer un pamphlet et de faire du scandale. Son unique but est d’écrire, en se jouant, quelques articles qui amuseront les jeunes lecteurs de la petite Revue de M. Lecoffre, et un peu aussi leurs parents.IIILe 1erjanvier 1859, laSemaine des Famillescommença lesJeudis de Madame Charbonneau, avec ce sous-titre:Journal d’un Parisien en retraite. La publication dura près de deux ans. Le samedi 4 août 1860, elle n’était pas encore terminée. Ce jour-là, laSemainecontenait le chapitre sur l’installation de George de Vernay (aliàsArmand de Pontmartin) comme maire de Gigondas.La suite prochainement, lisait-on au bas de l’article. Lasuite, les abonnés de la petite Revue ne devaient pas la lire. Elle a pour titre, dans le volume:Comme quoi il n’est pas nécessaire, pour faire un FOUR, d’être auteur dramatique. C’est le récit des amours de Madeleine Tournut et du jeune et bel Hippolyte, lefournierde la commune. L’idylle villageoise se termine par un mariage... forcé. Onétait, à bon droit, très rigoriste à laSemaine des Familles. Alfred Nettement mit sonveto, et le chapitre ne passa pas. La fin desjeudisa paru dans l’Univers illustré.En écrivant ses articles, Pontmartin s’était laissé aller peu à peu à modifier son plan primitif. Il comptait s’attacher surtout à la peinture des mœurs provinciales et glisser rapidement sur les scènes empruntées à la vie littéraire; mais, à peine a-t-il commencé de les esquisser que sa verve l’entraîne, que son esprit le grise, qu’il s’amuse tout le premier de ces scènes si amusantes, et qu’il ne résiste pas au plaisir d’ajouter chaque semaine à sa galerie quelque nouveau portrait. Lui qui d’abord ne voulait pasappuyer, il se trouve maintenant qu’il appuie trop. Il a tort assurément, mais de ce tort personne ne l’avertit; personne, sauf peut-être son jeune ami de Bretagne, qui ne compte guère, à coup sûr, et qui n’est, après tout, dans son coin de province, qu’un petit fabricant d’huiles et de savons. La publication, je l’ai dit, dura près de deux ans, et dans ces deux ans aucune plainte, aucune réclamation ne se fait entendre. Pontmartin en tire naturellement cette conclusion, que l’œuvre est innocente et la satire anodine. Il pourra m’écrire, en toute bonne foi, quelques années plus tard: «... Nettement me demanda quelques articles pour cette vertueuseSemaine. Pour me servir d’un mot dont on abuse, je fus d’abord tout à faitinconscienten écrivant ces chapitres qui me semblaient avoir assez peu de valeur. Ce qui contribua à me tromper,c’est que laSemaine des Familles, s’adressant à un public spécial, faisait très peu parler d’elle dans la République des lettres[289]...»Il avait si peu songé, en composant ses articles, à faire du bruit, à casser les vitres, que, lesJeudisune fois terminés, il les laissa dormir dans le petitMagazinede M. Lecoffre. Ils y restèrent en sommeil pendant près de deux ans. Bien des amis cependant l’engageaient à leur donner la publicité du livre, et lui disaient de temps en temps: «Vous avez là les matériaux d’un bien joli volume; quand le publierez-vous?» Le plus considérable de ces amis était Louis Veuillot; ses conseils finirent par l’emporter. Je lis dans la lettre que je citais tout à l’heure: «Ce fut Louis Veuillot qui me décida à publier lesJeudis...»Ils parurent le 4 avril 1862. Les modifications que leur avait fait subir l’auteur ne laissaient pas d’être considérables; mais ces changements, bien loin d’ajouter aux malices premières, les avaient, au contraire, très notablement atténuées.Il ne sera pas sans intérêt de relever ici les principales différences qui existent entre les articles et le livre.Le chapitre II, dans laSemaine des Familles[290], se termine par l’indication, très sommaire, mais la plus suggestive et la plus piquante du monde, de quelques-uns des dossiers renfermés dans le portefeuille du terrible M. Toupinel: Dossier JulesJanin;—dossier Alphonse Karr;—dossier Sainte-Beuve;—dossier des chroniqueurs: MM. Paul d’Ivoi, Henri d’Audigier, Eugène Guinot, Auguste Villemot, etc. Ces jolies pages ont été supprimées.Au chapitre III, dans la lettre de Clérisseau à l’ami Toupinel, suppressions très nombreuses encore, et dont bénéficient cette fois Jules Janin et Auguste Villemot (déjà nommés), Ernest Feydeau et son roman deFanny, Octave Feuillet et sonRoman d’un jeune homme pauvre[291].Lorsque George de Vernay retrace, au chapitre IX, ses souvenirs des premiers temps du second Empire, il parle assez longuement—dans laSemaine des Familles[292]—de laRevue contemporaine, de son directeur, le généreuxAriste(le marquis de Belleval), et du successeur de ce dernier, le jeuneCléon(Alphonse de Calonne). Tout cela est écrit de verve. Supprimé dans le volume.Jusqu’ici cependant, tout se borne à des suppressions partielles. En voici de plus importantes.Je trouve dans laSemainedu 10 décembre 1859, tout un chapitre sur leFigaro,surGorgias(M. de Villemessant), surMâchefer(B. Jouvin) et sur quelques autres. Figaro, ce jour-là, fut battu sur son propre terrain et avec ses propres armes; le spirituel barbier était rasé... gratis. De ces pages, pas une ligne n’a passé dans le livre.Mais, de tous ces retranchements, les plus fâcheux, à coup sûr, portent sur les chapitresparus les 2 et 16 juin 1860. Dans le premier, George de Vernay raconte avec humour l’odyssée avignonnaise deStrabiros, le directeur d’une Revue célèbre, candidat aux élections de 1849 pour l’Assemblée législative[293]. Tout ce chapitre, l’un des meilleurs du livre, a disparu.Le chapitre suivant,—également supprimé dans le volume,—raconte la mort deRaoul de Maguelonne(Jules de la Madelène), l’auteur de cet admirable roman,le Marquis des Saffras[294]. A l’époque où Armand de Pontmartin était sorti du collège, le père de Jules de la Madelène, colonel du régiment en garnison à Avignon, logeait dans l’hôtel où habitaient ses parents, et les deux fils du colonel, Jules et Henry, tout enfants alors, étaient la joie de la maison. Après vingt-cinq ans, il se souvenait encore de leurs jolies têtes blondes, de leurs grands cheveux bouclés, de leurs frais sourires, et jamais leur nom n’était prononcé devant lui sans éveiller dans sa mémoire tout un cortège d’images riantes et printanières.Un jour, un ami vint lui dire: «Jules de la Madelène se meurt.» Une heure après, il étaitdans la chambre du malade, à un cinquième étage de la rue des Martyrs. Le récit des derniers instants du jeune et malheureux écrivain est d’une émotion d’autant plus poignante, qu’il contraste davantage avec les pages satiriques qui le précèdent. En voici la fin:«Raoul! Raoul! calme-toi! Aie pitié de nous!» s’écriait son frère avec angoisse.Cette voix fraternelle parut apaiser le moribond. Il nous regarda l’un après l’autre. La sœur de charité priait; elle avait allumé un cierge, et cette pâle lueur donnait à cette chambre un aspect plus désolé. Je pris la main de Raoul; il ne me repoussa pas, mais il me dit d’une voix qui s’éteignait de plus en plus: «Épargnez cette page... Je l’aime... d’ailleurs le papier manque... et puis... tout finit!»Ses lèvres s’agitaient encore; mais le murmure qui en sortait n’était plus intelligible: bientôt ce murmure ne fut plus qu’un souffle; une heure après, Raoul expira.Je me joignis à son frère, à ses amis, pour lui rendre les devoirs suprêmes. Un prêtre qui l’avait connu enfant et qui, par un coup de la Providence, avait été amené chez lui au commencement de cette maladie qui tourna si court, prononça les dernières prières. Pendant que nous pleurions notre ami en plaignant ses expériences déçues et son talent flétri dans sa fleur, il priait pour ce pauvre et faible cœur qui n’avait pas su résister à une déception littéraire, et recommandait à Dieu l’âme immortelle qui venait de briser ses liens. Le lendemain, à huit heures du soir, un fiacre nous déposait, ma sœur Ursule et moi, à la gare du chemin de fer, et je disais un adieu, éternel peut-être, à cette ville perfide et abhorrée où la mort de Raoul de Maguelonne venait de donner une consécration sinistre à mes déceptions et à mes souffrances[295].Ce chapitre était le morceau capital desJeudis; il était de plus le lien qui en reliait les deux parties. Il forme le nœud même de l’ouvrage, puisque c’est à la suite de la scène à laquelle il vient d’assister que George de Vernay se décide à quitter Paris et à regagner Gigondas. Pourquoi dès lors l’avoir sacrifié?Les suppressions que je viens de signaler n’étaient pas seulement regrettables en elles-mêmes; elles avaient, en outre, cet inconvénient de créer, dans le livre, assez de vides pour que l’auteur n’eût plus la matière de ce que les anciens appelaient un juste volume,justum volumen. Ces vides, il les fallait combler. Pontmartin se trouva ainsi conduit à intercaler dans son ouvrage de véritables hors-d’œuvre, comme l’Homme bien informéet l’Invalide de lettres, et d’autres pages encore qui n’avaient vraiment rien à y faire.En voulant «rajuster» lesJeudis, Pontmartin les avait gâtés. N’y aurait-il pas lieu aujourd’hui, dans une édition définitive, de les donner tels qu’ils furent primitivement composés, tels que Pontmartin les avait écrits de verve et de premier jet, tels enfin que les avaient publiés, en 1859 et en 1860, laSemaine des Familleset l’Univers illustré?IVLesJeudisfirent un bruit terrible, selon le mot de Sainte-Beuve lui-même[296]. Les amours-propres avaient été blessés, et les amours propres ne pardonnent pas. Ce fut un déchaînement général, une tempête furieuse, auprès de laquelle les orages qui avaient précédemment accueilli l’auteur desCauseries littéraireset desCauseries du Samedin’étaient que des brises légères et de simples bonaces.Seize ans auparavant, Pontmartin avait dédié à Jules Sandeau son premier ouvrage; il avait de même inscrit son nom à la première page desJeudis. L’auteur deMariannan’était pas un méchant homme, mais il était faible, et il y avait déjà longtemps que Balzac avait dit de lui, dans une de ses lettres à MmeHanska: «Jules Sandeau a été une de mes erreurs... Il est sans énergie, sans volonté. Les plus beaux sentiments en paroles, rien en action ni en réalité. Nul dévouement de pensée ni de corps[297]...» Quand il vit Pontmartin attaqué de toutes parts, il écrivit aux journaux qu’il ne le connaissait plus. Ce fut le coup le plus cruel, le seul cruel, à vrai dire, que reçut Pontmartin au cours de cette longue et tumultueuse crise,—lacrise Charbonneau. Il affectionnait sincèrementJules Sandeau; il se réconciliera bientôt avec lui et il lui donnera jusqu’à la fin de nouvelles et éclatantes preuves de sa fidèle amitié.Balzac, en son temps, avait traversé une crise analogue. «Dans la lutte actuelle, écrivait-il en 1836, je suis seul... Je dois même rendre justice à la presse, il y a chez elle une quasi-unanimité contre moi[298].» Cela aussi, Pontmartin l’eût pu dire. Les injures pleuvaient sur lui comme grêle. Ceux qui étaient nommés dans son livre poussaient des cris de paon. Ceux qu’il n’avait pas nommés et qui se voyaient ainsi privés de leur part de célébrité, ne se montraient pas moins animés, et peut-être étaient-ils les plus violents. Ils prenaient des airs de mépris, et allaient répétant partout:Il n’a pas osé s’attaquer à moi! il eût trouvé à qui parler; il le savait bien et il s’est gardé des représailles!Mais si les attaques se multipliaient, les réclamations, en revanche, étaient rares. Il n’y en eut que deux. M. Taxile Delord et M. Ernest Legouvé demandèrent deux rectifications, portant sur deux erreurs de fait, d’ailleurs de médiocre importance. L’auteur leur donna aussitôt satisfaction, comme il convenait à un galant homme. Cela fait, et les attaques continuant, Pontmartin adressa au directeur duFigarola lettre suivante:Paris, le 8 mai 1862.Monsieur,Puisque vous ouvrez généreusement à un homme seulcontre tous la porte duFigaro, j’entre sans façon, et je vous demande une courte audience.Que l’on attaque mon livre et son auteur, je serais très ridicule de m’en plaindre. Je n’ai fait qu’user du droit de représailles: qu’on en use à mes dépens sur une échelle plus grande que celle de Jacob! Liberté, liberté complète, pourvu que les blessures s’arrêtent là où l’amour-propre change de nom.La réclamation de M. Taxile Delord a été accueillie par moi parce qu’elle portait sur un fait que j’ai reconnu vrai et qu’attestaient nos amis communs.J’ai été mou, très mou, vis-à-vis de M. Jules Sandeau, parce qu’il me faut plus de cinq minutes pour m’accoutumer à voir dans un de mes amis les plus chers mon ennemi le plus cruel.J’ai autorisé trois hommes particulièrement honorables à régler mon débat avec M. Legouvé, débat qui ne reposait que sur une erreur de date, étrangère à la sincérité du récit; ils avaient constaté d’ailleurs, sur des preuves irrécusables, que spontanément, sans y être invité, et pour une raison que dira ma nouvelle préface, j’avais fait, dix jours d’avance, trois fois plus que M. Legouvé ne me demandait.Les amis de M. Taxile Delord et ceux de M. Legouvé savent et peuvent dire si je leur ai fait l’effet d’un homme qui recule devant la conséquence la plus extrême de ses actes ou de ses écrits.En somme, pour expier mes excès deméchanceté, trois excès de modération.Maintenant, à ceux qui seront tentés de m’en demander un quatrième, je répondrai ceci:Voulez-vous attendre la seconde édition du livre? C’est l’affaire de quelques jours.Êtes-vous pressé? Je le suis plus que vous; il serait inutile de réclamer d’autres explications que celles qu’on trouvera dans ma préface. Épargnez-vous donc la peine de prendre le plus long, et contentez-vous de me demander le nom et l’adresse des amis chargés de répondre pour moi: ils sont désignés d’avance et ils sont prêts.Encore une fois, Monsieur, veuillez agréer mes remerciements et croyez à mes cordiales sympathies.Armandde Pontmartin.Les deux amis choisis par Pontmartin étaient Léopold de Gaillard et Léo de Laborde, ancien représentant de Vaucluse, l’un des plus énergiques députés de la droite à la Législative. L’honneur de l’auteur desJeudisétait en bonnes mains. Aucune réclamation nouvelle ne lui fut adressée, aucune demande d’explications ne se produisit.Sa lettre du 8 mai lui avait valu parmi lesjeunesde chaudes sympathies. Jules Claretie s’en fit l’interprète dans un petit journal qui ne laissait pas de tenir alors assez brillamment sa place au soleil, leDiogène. Très touché de son article, Pontmartin l’en remercia aussitôt:Dimanche matin, 11 mai.En toute circonstance, Monsieur et jeune confrère, je vous aurais chaleureusement remercié de votre article si bienveillant et si sympathique. Mais j’en suis particulièrement touché dans un moment critique où mes amis les plus dévoués me blâment, où les tièdes s’éloignent de moi comme d’un homme compromettant et où ceux que j’ai offensés se livrent à une irritation trop naturelle. Vous êtes jeune et courageux, mon cher confrère; vous vous êtes généreusement placé en dehors de ces colères pour juger un livre excessif, imprudent, qui peut même, çà et là, me faire passer pour méchant, mais où il y a, je crois, un fond d’honnêteté et de vérité. Si je sors intact de cette crise, j’espère bien, mon cher Confrère, que nos relations n’en resteront pas là, et vous verrez peut-être, à l’user, que je ne suis pas aussinoir que j’en ai l’air. Agréez, en attendant, mon cher défenseur, avec mes remerciements bien sincères, l’expression de mes cordiales sympathies.La petite guerre cependant continuait. Il m’écrit le 25 mai:...Je me reprochais déjà mon silence comme une ingratitude; et voici que je reçois votre lettre, nouveau témoignage de vos attentives et fidèles sympathies. Je vous assure que j’ai bien besoin d’être ainsi soutenu par quelques amis; car ici chaque jour amène quelque alerte, quelque incident désagréable; hier soir, par exemple, on m’a annoncé que le théâtre des Variétés allait jouer, sous le titre desJeudis de Madame Martineau, une parodie aristophanesque de mon livre, où je serai très maltraité. Ceci n’est rien, et me semble de bonne guerre; mais ce sera tout naturellement l’occasion d’un éreintement collectif dans les feuilletons du lundi suivant, et lacrise Charbonneau, que je regardais comme arrivée à son terme, en sera peut-être renouvelée...Je crains qu’il ne me soit maintenant comme impossible de faire de la critique sage et tempérée, de la littérature sérieuse, dans ces tons mixtes, fins, un peu gris, que je cherchais de préférence sur ma palette. Ce diable de petit livre rose (il est bleu à présent) sera toujours là, sur ma conscience, sinon comme un remords, du moins comme un regret, et aussi comme un de ces points lumineux et enflammés qui font paraître tout le reste froid et crépusculaire. Mais, pour le moment, je n’aspire qu’à une chose, à la campagne, au repos. Dès que je pourrai décemment quitter Paris, c’est-à-dire dans quatre ou cinq jours, j’irai, non pas chez moi,—j’y trouverais encore trop de mouvement et d’affaires,—mais chez ma belle-mère, où je tâcherai de vivre, pendant quelques semaines, d’une vie purement végétative et contemplative: car je suis exténué, accablé, brisé, à bout de forces... Quoi qu’il en soit, j’espère, mon cher ami, que cet orageux épisode resserrera encore nosliens de bonne confraternité: ceux qui, dans cette circonstance, me sont demeurés fidèles, peuvent d’autant plus compter sur ma reconnaissance, qu’ils ont été plus rares. Léopold de Gaillard est à mes côtés, et m’a rendu de grands services. Nous dînons ensemble ce soir, et je m’acquitterai de vos commissions, ou plutôt je lui lirai votre lettre...On le voit, Pontmartin, en face du prodigieux succès de son livre, au lieu d’en être enivré, en ressentait du regret, presque du remords. On le peignait comme vindicatif et méchant; il était, en réalité, l’homme le plus doux du monde, le plus bienveillant, le plus prompt à l’éloge. S’il avait mérité un reproche comme critique, c’était d’être trop indulgent, de se montrer trop coulant à dire: «Beau livre, charmant livre, excellent livre!» On l’appelait communément lePhilintede la littérature. Un jour, il est vrai, il avait remplacé ses rubans roses par lesrubans vertsd’Alceste; mais cela, en dépit des apparences, n’avait rien changé au fond, et le fond, chez lui, c’était la bonté.Comme Philinte, du reste, ou, si on le veut, comme Alceste, Pontmartin était un gentilhomme. A la fin de son livre, laissant là tous les pseudonymes, à la La Bruyère ou parà-peu-près, dont il s’était servi au cours du volume, il avait mis sous chacun de ces noms de fantaisie le nom véritable.—Qui entendez-vous parArgyre? M. Edmond About.—EtPorus Duclinquant? M. Taxile Delord.—EtPolycrate? M. Gustave Planche.—EtMolossard? M. Barbey d’Aurevilly.—EtCaritidès? M. Sainte-Beuve.—Et ainsi pour tous lesautres. Après tout, c’était assez crâne, et on me permettra bien de mettre en regard de cette attitude les agissements de...Caritidès.Il n’est pas un homme de son temps, illustre dans les lettres ou la politique, que Sainte-Beuve n’ait encensé, ou au moins ménagé. Il n’en est pas un qu’il n’ait dénigré, ridiculisé, criblé d’épigrammes. Seulement, les dithyrambes étaient publics, les épigrammes, les méchancetés restaient secrètes. Il les confiait prudemment à descahiers, soigneusement renfermés dans ses tiroirs. Ainsi a-t-il fait pour Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Alfred de Vigny, Alfred de Musset, Charles Nodier, Montalembert, Guizot, Cousin, Villemain, Thiers, Saint-Marc Girardin, Tocqueville et vingt autres. Ces notes clandestines devaient sortir de l’ombre, un jour venant, mais seulement quand leur auteur serait à l’abri de toutes représailles. C’est d’autre sorte qu’agissait Pontmartin. S’il a satirisé,—non pas ceux qu’il célébrait en public,—mais ceux qui étaient ses adversaires et qui, pour la plupart, ne lui avaient pas ménagé les attaques; s’il les attaquait à son tour, c’était en plein soleil, en face et visière levée.Je viens de nommer Sainte-Beuve. Le 25 juillet 1862, alors que la querelle semblait enfin épuisée, il publia un grand article, dans lequel il s’efforçait de la raviver. L’article est très habile, très spirituel, très brillant, mais les accusations qu’il renferme ne sont rien moins que justifiées. Le célèbre critique insiste d’abord sur lapréméditation,qui ne lui paraît pas douteuse. «Il y a eu, dit-il, préméditation, s’il en fut jamais, et ruse; vous n’êtes pas un enfant, ni nous non plus; nous savons vos finesses... Vous aviez en portefeuille des portraits méchants, et, selon vous, jolis: comment les produire? C’était une affaire de tactique. Vous les avez fait d’abord filer un à un, presqueincognito, sans le masque et sansclef, dans un journal honnête qui colportait vos brûlots ou pétards sans s’en douter[299]...»Rien n’est moins exact. Pontmartin,—les faits que j’ai rappelés au début de ce chapitre, les lettres que j’ai citées, le démontrent sans réplique,—Pontmartin a entrepris son livre sans savoir quel livre il ferait, sans même savoir s’il ferait un livre. Quand il a commencé, il s’agissait tout simplement pour lui d’envoyer de lacopieà laSemaine des Familles, qui lui en demandait: il ne s’agissait en aucune façon de mettre au jour des portraits qu’ilavait en portefeuille. Il n’avait jamais rien en portefeuille, il ne savait pas ce que c’était que d’avoir unegardoire. Improvisateur merveilleux, il n’attendait jamais au lendemain pourproduirel’œuvre de la veille. Envoyer sans retard à l’imprimeur la page dont l’encre était à peine séchée, c’était là toute satactique. Qu’il eût raison de toujours la suivre, je me garderai bien de le dire, mais enfin c’était la sienne. Il laissait à d’autres,—que Sainte-Beuve connaissait bien,—lesmanœuvres savantes, les temporisations habiles et les longues préparations.Le second reproche, ou plutôt la seconde accusation de l’auteur desNouveaux Lundisn’est pas plus fondée que la première: «Les Anciens, honnêtes gens, écrit-il, avaient un principe, une religion: tout ce qui était dit à table entre convives était sacré et devait rester secret; tout ce qui était dit sous la rose,sub rosâ(par allusion à cette coutume antique de se couronner de roses dans les festins), ne devait point être divulgué et profané. Oh! que cela ne se passe pas ainsi avec M. de Pontmartin et sous ses marronniers[300]!» Et, continuant, il parle d’«abominable procédé», de «vraie traîtrise», de «manquement à tous les devoirs et à toutes les obligations envers Jupiter hospitalier». Et savez-vous pourquoi toute cette belle indignation, toute cette éloquente invocation aux Anciens et àJupiter hospitalier; pourquoi Sainte-Beuveremonte, cette fois encore,sur ses grands chevaux[301]? Eh! mon Dieu, tout bonnement parce que Pontmartin a répété le joli mot de M. Buloz sur les marronniers des Angles, un mot d’homme d’esprit et qui n’était pas pour nuire à la réputation du directeur de laRevue!Mais voilà qu’après avoir invoqué Jupiter, Sainte-Beuve invoque... le comte d’Orsay: «Un jour qu’il était ruiné, un libraire de Londres luioffrit je ne sais combien de guinées pour qu’il écrivît ses Mémoires et qu’il y dît une partie de ce qu’il savait sur la haute société anglaise avec laquelle il avait vécu.»—«Non, dit le comte après y avoir pensé un moment, je ne trahirai jamais les gens avec qui j’ai dîné[302].» Ce que le comte d’Orsay n’avait pas voulu faire, Pontmartin ne l’a pas fait davantage. Le seul des personnages de son livre avec lequel il eût dîné, c’était «le célèbre conteurEutidème»,—Jules Sandeau. Il n’en parle qu’avec la plus vive sympathie. «Dieu merci! dit-il, je suis heureux de commencer par celui-là; car, de toutes mes illusions provinciales à l’endroit de la littérature et des écrivains en renom, il en est peu qui me soient restées plus intactes. C’est une âme honnête et délicate qu’Eutidème[303]...»Dans lesJeudis, Eutidème conduit un soir George de Vernay chezMarphise(MmeÉmile de Girardin), qui est à la veille de faire représenter au Théâtre-Français sa tragédie deCléopâtre, avec Rachel pour interprète. Nous assistons à la lecture de la tragédie, et ce n’est pas la moins jolie scène du volume et la moins malicieuse. Les juges les plus indulgents s’étonnèrent que Pontmartin eût persiflé M. et MmeÉmile de Girardin après leur avoir été présenté et avoir passé quelques heures sous leur toit. La vérité est que l’auteur desJeudisn’avait jamais mis les pieds dans le salon du petithôtel de la rue de Chaillot. «Jamais, dit-il dans sesSouvenirs d’un vieux critique[304], jamais je ne me serais permis ces railleries si j’avais été vraiment reçu par l’illustre Delphine, si j’étais resté cinq minutes dans son salon, si j’avais pris un verre d’eau chez elle! Dans mon récit, où la fantaisie alternait avec la satire, il m’avait semblé que je pouvais déplacer cette scène, qui avait eu réellement lieu le 12 novembre 1847, au foyer du Théâtre-Français, à la répétition générale deCléopâtre. Là, j’étais strictement dans mon droit, puisque M. Buloz[305]m’avait amené pour me mettre en mesure de rendre compte de la tragédie nouvelle dans laRevuedu 15.»Au fond, dans tout cela, il y avait plus d’épigrammes que d’indiscrétions, plus de malices que de méchancetés, du sel à poignées, et souvent du plus fin, mais peu ou point de fiel. C’était une satire, très vive à coup sûr, ce n’était point un pamphlet. Un critique, qui ne pèche point par excès de faiblesse et d’indulgence, mais qui a un sens droit et une ferme raison, M. Ferdinand Brunetière, a pu dire, en toute justice et vérité, au lendemain de la mort d’Armand de Pontmartin: «Il fut de ceux à qui la vie littéraire n’a pas été clémente; et on ne peut s’empêcher de philosopher en songeant de quel prix ce galant homme, cet écrivain de race et ce critique de talent a payéjadis les indiscrétions,qui paraîtraient bien innocentes aujourd’hui, de ses fameuxJeudis de Madame Charbonneau[306].»En finissant, je ne veux retenir de cet orageux épisode desJeudisqu’une très belle lettre de Jules Janin. LelundistedesDébatsavait été quelque peu égratigné dans le volume sous le nom deJulio; il n’en écrit pas moins à un jeune littérateur de province, M. Émile Fages, qui venait de publier un article sur le livre de Pontmartin:Passy, 9 octobre 1862.J’ai déjà lu, Monsieur, ces aimables pages, très ingénieuses, d’une critique indulgente et de la meilleure compagnie. Elles me sont arrivées hier; votre lettre arrive aujourd’hui comme une confirmation de vos déférences pour un bel esprit qui se trompe, et qui bien vite est revenu au respect de la profession.Soyons des premiers, les uns et les autres, à honorer l’art de bien dire et de bien faire; et si, par malheur, quelqu’un des nôtres insulte à l’art même qu’il exerce, ayons soin de jeter sur sa faute un pan de notre manteau, gardant le reste du manteau pour nos jours de défaillance!Et vous avez eu raison, même en lui donnant tort pour cette fois, de bien parler de M. de Pontmartin: son mérite et son talent, tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il doit faire encore, plaident en sa faveur. C’est un grand esprit, mieux encore, un homme d’honneur, grand ennemi des forces injustes, grand partisan des libertés que nous avons perdues, opposé à toutes les usurpations de toute espèce. Les lettres françaises feraient une grande perte en perdant M. de Pontmartin.Encore une fois, vous êtes dans les bons sentiers; vous y marchez d’un pas léger, et votre parole a l’accent vrai.Soyez le bien remercié pour votre sympathie, et comptez sur toutes les déférences de votreancien[307].Toutes ces choses sont bien loin. Quand un combat s’émeut entre deux essaims d’abeilles, il suffit, pour le faire cesser, de leur jeter quelques grains de poussière. Cette bruyante mêlée, provoquée par lesJeudis de Madame Charbonneau, et à laquelle prirent part les abeilles—et les frelons—de la critique, a pris fin, elle aussi, il y a longtemps. Il a suffi, pour la faire tomber, d’un peu de ce sable que nous jettent en passant les années:Hi motus animorum atque hæc certamina tantaPulveris exigui jactu compressa quiescunt.De tout ce bruit, de cette querelle littéraire autrefois si fameuse, il ne reste plus aujourd’hui qu’un souvenir à demi effacé et un «diable de petit livre»,—non le volume rose ou bleu édité par Michel Lévy, mais celui qui parut dans laSemaine des Familles, où il faudra bien qu’on aille le chercher un jour,—un petit livre ingénieux, charmant, spirituel au possible,—et qui vivra.
LES JEUDIS DE MADAME CHARBONNEAU(1862)
Jacques Lecoffre, Alfred Nettement et laSemaine des Familles.—Le maire de Gigondas.—Journal d’un Parisien en retraite.—Modifications et retranchements.—L’Odyssée électorale deStrabiros.—La mort deRaoul de Maguelonne.—Jules Sandeau et H. de Balzac.—MM. Taxile Delord et Ernest Legouvé.—La lettre auFigaro.—Léopold de Gaillard et Léo de Laborde.—LeDiogèneet M. Jules Claretie.—LesJeudis de Madame Martineau.—Philinte et Alceste.—Caritidèset sesCahiers.—Où Sainte-Beuve adresse une invocation àJupiter hospitalier.—La visite chezMarphise.—M. Ferdinand Brunetière.—Lettre de Jules Janin.—LesVrais jeudis de Madame Charbonneau.
A la suite de la publication, au mois d’avril 1855, du second volume desCauseries littéraires, renfermant l’article sur Béranger, Pontmartin, nous l’avons vu, avait eu à subir un furieux assaut. Républicains et bonapartistes,libérauxet parlementaires plus ou moins victimes, cependant, du Deux-Décembre, tous avaient fait bloc contre le malappris qui, avec une telle irrévérence, parlait duchantre deFrétillonet duDieu des bonnes gens. Ce fut contre lui, dans toute la presse et sur toute la ligne, depuis leCharivarijusqu’auSiècle, un feu roulant d’imprécations et d’injures. Quand l’orage s’apaisait un peu, dans les moments d’accalmie, on se contentait de le traiter de triple jésuite et d’ennemi invétéré de «nos gloires nationales»!
L’année d’après, nouvelle bourrasque. En 1856, Balzac était passé à son tour à l’état de fétiche. Ceux mêmes qui l’avaient insulté vivant faisaient maintenant bonne garde autour de sa gloire. On ne l’adorait pas seulement pour lui-même, dans son génie et dans ses œuvres, on le saluait comme le précurseur, l’aïeul de l’école naturaliste, et les tenants de cette école, déjà toute-puissante, voulaient qu’on aimât Balzac, comme Montaigne aimait Paris, jusque dans ses verrues. Pontmartin refusa son encens à la nouvelle idole. Sous ce titre:les Fétiches littéraires, dans leCorrespondantd’abord[280], puis dans le premier volume desCauseries du Samedi, il publia sur laComédie humaineet son auteur une étude très éloquente, très vive, passionnée même, injuste par endroits, mais, par plus d’un côté, pleine de vérité autant que de courage. Et voilà que, après avoir protesté contre le fétichisme-Balzac, Pontmartin, dans le même temps, s’élevait contre le fétichisme-Hugo[281]. Cettefois, la mesure était comble. La tempête de nouveau fit rage contre le malheureux critique. Il y eut, à ses dépens, redoublement d’injures et de quolibets, d’insinuations venimeuses et de gros mots. Pontmartin, très nerveux et très impressionnable, était extrêmement sensible à la critique, trop sensible même. Il ne songea pas pourtant à user de représailles. Ni en 1857, ni en 1858, l’idée ne lui vint de tirer vengeance de ses ennemis. J’ai sous les yeux sa Correspondance de cette époque, ses Lettres à Joseph Autran, à Alfred Nettement, à Victor de Laprade, celles, très nombreuses, qu’il m’écrivait et où il ne me cachait rien de ses sentiments et de ses projets. Nulle part on ne trouve un seul mot qui permette de supposer chez lui l’intention, le dessein de faire expier à ses adversaires les libertés qu’ils ont prises à son endroit, de leur rendre, sinon injure pour injure, du moins malice pour malice, ce qui lui était facile, puisque aussi bien nul n’avait plus d’esprit que lui, et de plus mordant.
Comment donc a-t-il été amené, deux ans plus tard, en 1859, à écrire lesJeudis de Madame Charbonneau? La solution de ce petit problème ne sera peut-être pas sans intérêt.
Au commencement de 1858, le chef d’une des plus importantes maisons de librairie de Paris,M. Jacques Lecoffre, s’ouvrit à Alfred Nettement, dont il était l’éditeur et l’intime ami, de son désir de créer une Revue pour la jeunesse. Alfred Nettement en serait le directeur, et comme à l’Opinion publique, en 1848, il aurait pour principal lieutenant Armand de Pontmartin. Nettement accepta, Pontmartin, au premier instant, fit de même; mais, à la réflexion, estimant que la combinaison projetée n’allait pas sans de sérieuses objections, il en fit part aussitôt à Nettement dans la lettre suivante:
Mercredi matin (3 février 1858).Mon cher ami,Vous allez me traiter de girouette, mais la nuit porte conseil et je crois devoir vous soumettre quelques observations supplémentaires à notre causerie d’hier au soir: il me semble que nous nous lançons bien témérairement, en des circonstances bien défavorables, dans une entreprise bien hasardeuse...A l’âge où nous sommes parvenus, au point de notre carrière où nous avons touché, nous ne devons pas nous dissimuler qu’un fiasco serait pour nous deux un désastre irréparable, et il pourrait y avoir un fiasco de bien des manières indépendantes de notre mérite. A quoi tient l’existence et le succès d’un journal qui repose sur deux personnes? Depuis un an, ma santé est chancelante et ma gastralgie me remonte de l’estomac à la tête. Vienne une indisposition, une inquiétude, et voilà le journal entravé et l’excellent M. Lecoffre perdant le fruit de ses sacrifices. Il y a dans ma vie des obstacles positifs et vous en avez ressenti les inconvénients dans l’Opinion publique. Ainsi, pour m’en tenir au plus prochain, je suis obligé d’aller passer huit ou dix jours à Avignon. J’ai mon syndicat des bords du Rhône,dont je suis le président, et qui réclame ma présence tous les ans au mois de mai. Je vais à Vichy en juin, et à partir du 10 août, jour de la distribution des prix au lycée Bonaparte, nous nous enfuyons, ma femme, mon fils et moi, vers la montagne. Voilà quatre mois dont je ne puis disposer pour un travail régulier.Maintenant, mon ami, voici, selon moi, la plus grande des objections. Que ferons-nous dans ce journal? Ici je ne parlerai que pour moi. Mes causeries littéraires, paraissant dans un journal quotidien[282], où il y avait mille autres choses, politique, agriculture, musique, faits divers, pouvaient suffire et même plaire: pourvu que mon lecteur y trouvât un peu de distinction et de grâce, un peu de malice, il se tenait pour satisfait. Mais essayez de transporter une de ces causeries courtoises, tempérées, louangeuses avec réserve, dans un journal paraissant tous les quinze jours et ne vivant que de cela, et ce plat bi-mensuel paraîtra fade. En d’autres termes, nous arriverons àéreinter. Qui éreinterons-nous? Les impérialistes?... Oh! la matière serait belle et riche, mais ceux-là seront protégés et nous serions arrêtés avant notre troisième numéro. Les écrivains desDébats, de laRevue des Deux Mondes? Ils y prêtent, mais, en ce moment-ci, ils sont menacés. Les écrivains de l’école révolutionnaire, démocratique, socialiste? Il y a beaucoup à dire, mais le gouvernement prendra peut-être telle ou telle mesure, d’après laquelle ceux-là aussi seront bâillonnés et proscrits. Nous ne voulons, nous ne pouvons, nous ne devons être ni des..., ni des... Ceux-là s’appuient sur le pouvoir. C’est du haut d’une citadelle qu’ils fusillent leurs adversaires. Nous, nous serions en rase campagne, à découvert, avec notre caractère naturellement poli et bienveillant que nous serions obligés de violenter. Encore une fois, la lutte ne serait pas possible, et cependant nos noms sont trop significatifs...
Mercredi matin (3 février 1858).
Mon cher ami,
Vous allez me traiter de girouette, mais la nuit porte conseil et je crois devoir vous soumettre quelques observations supplémentaires à notre causerie d’hier au soir: il me semble que nous nous lançons bien témérairement, en des circonstances bien défavorables, dans une entreprise bien hasardeuse...
A l’âge où nous sommes parvenus, au point de notre carrière où nous avons touché, nous ne devons pas nous dissimuler qu’un fiasco serait pour nous deux un désastre irréparable, et il pourrait y avoir un fiasco de bien des manières indépendantes de notre mérite. A quoi tient l’existence et le succès d’un journal qui repose sur deux personnes? Depuis un an, ma santé est chancelante et ma gastralgie me remonte de l’estomac à la tête. Vienne une indisposition, une inquiétude, et voilà le journal entravé et l’excellent M. Lecoffre perdant le fruit de ses sacrifices. Il y a dans ma vie des obstacles positifs et vous en avez ressenti les inconvénients dans l’Opinion publique. Ainsi, pour m’en tenir au plus prochain, je suis obligé d’aller passer huit ou dix jours à Avignon. J’ai mon syndicat des bords du Rhône,dont je suis le président, et qui réclame ma présence tous les ans au mois de mai. Je vais à Vichy en juin, et à partir du 10 août, jour de la distribution des prix au lycée Bonaparte, nous nous enfuyons, ma femme, mon fils et moi, vers la montagne. Voilà quatre mois dont je ne puis disposer pour un travail régulier.
Maintenant, mon ami, voici, selon moi, la plus grande des objections. Que ferons-nous dans ce journal? Ici je ne parlerai que pour moi. Mes causeries littéraires, paraissant dans un journal quotidien[282], où il y avait mille autres choses, politique, agriculture, musique, faits divers, pouvaient suffire et même plaire: pourvu que mon lecteur y trouvât un peu de distinction et de grâce, un peu de malice, il se tenait pour satisfait. Mais essayez de transporter une de ces causeries courtoises, tempérées, louangeuses avec réserve, dans un journal paraissant tous les quinze jours et ne vivant que de cela, et ce plat bi-mensuel paraîtra fade. En d’autres termes, nous arriverons àéreinter. Qui éreinterons-nous? Les impérialistes?... Oh! la matière serait belle et riche, mais ceux-là seront protégés et nous serions arrêtés avant notre troisième numéro. Les écrivains desDébats, de laRevue des Deux Mondes? Ils y prêtent, mais, en ce moment-ci, ils sont menacés. Les écrivains de l’école révolutionnaire, démocratique, socialiste? Il y a beaucoup à dire, mais le gouvernement prendra peut-être telle ou telle mesure, d’après laquelle ceux-là aussi seront bâillonnés et proscrits. Nous ne voulons, nous ne pouvons, nous ne devons être ni des..., ni des... Ceux-là s’appuient sur le pouvoir. C’est du haut d’une citadelle qu’ils fusillent leurs adversaires. Nous, nous serions en rase campagne, à découvert, avec notre caractère naturellement poli et bienveillant que nous serions obligés de violenter. Encore une fois, la lutte ne serait pas possible, et cependant nos noms sont trop significatifs...
La fin de la lettre manque, mais la conclusionse devine aisément. Pontmartin ne croyait pas devoir accepter. Quelques mois plus tard, sans revenir sur son refus de donner à la Revue projetée une collaboration régulière et suivie, il indiquait à Nettement dans quelles conditions il lui serait cependant possible d’y écrire:
Les Angles, 5 juin 1858.Mon cher ami,L’événement n’a que trop justifié les appréhensions qui m’empêchèrent en février dernier d’accepter les honorables offres de notre excellent ami M. Lecoffre. Il s’agissait, vous le savez, d’une publication dont l’avenir eût reposé presque tout entier sur la collaboration de deux personnes. Or, je me sentais dans une mauvaise veine; et, en effet, dès le mois de mars, j’ai été pris, sous le pseudonyme de grippe, d’une irritation du larynx qui m’a forcé de quitter Paris dans un assez triste état, le 20 avril. A présent, je vais mieux, mais mon médecin veut absolument m’envoyer aux Eaux-Bonnes, sous peine, me dit-il, de ne pouvoir, sans imprudence, affronter un nouvel hiver parisien. Je partirai donc pour les Pyrénées le 20 ou le 25 juin; j’y passerai un mois, puis je repasserai par Paris, afin d’assister à la distribution des prix du lycée Bonaparte et de rejoindre, pour les vacances, mon cher petit ménage, dont j’aurai été séparé bien longtemps. Il n’y a guère moyen de fournir, à travers toutes ces allées et venues entremêlées de verres d’eau chaude, un travail régulier et à jour fixe. Je viens d’écrire à M. de Riancey[283]pour le prier de me mettre la bride sur le cou à partir du 29 juin, et de m’autoriser à remplacer mes causeries littéraires par quelques articles de fantaisie, quipourront paraître irrégulièrement. Je vous en dirai autant pour M. Lecoffre. Du 15 juillet au 15 octobre, il me serait difficile de lui promettre des articles de critique. Je n’ai pas ici ma provision de livres, je mènerai une vie un peu nomade... Mais je ferai, dans ce genre, ce que je pourrai, et je suppléerai au reste par des articles qui me paraissent, soit dit entre nous, mieux convenir à un journal oumagazineillustré que des études purement littéraires. Ce seraient des récits de chasse, impressions de voyage, chroniques des eaux, scènes de la vie méridionale, en un mot de la littérature d’été. Si, à la rentrée des classes, M. Lecoffre persiste, je m’engagerai bien volontiers à lui donner, à son choix, une ou deuxCauseriespar mois...Adieu, mon cher ami, que ne puis-je vous posséder ici quelques jours! Vous me consoleriez du mistral qui nous ruine et nous causerionsde omni re scibili. Vous avez la bonté de me parler de mes articles sur M. Guizot[284]; ils m’ont donné plus de peine qu’ils ne valent, et l’illustre impénitent ne doit pas en être satisfait, car il n’a pas écrit, lui si exact en pareilles circonstances; et pendant ce temps beaucoup de royalistes me reprochaient trop de complaisance pour l’écrivain aux dépens de la politique et de l’histoire.Comment faire? Adieu encore; pardonnez-moi tout ce verbiage; mettez-moi aux pieds de MmeNettement et croyez-moi tout à vous de cœur.
Les Angles, 5 juin 1858.
Mon cher ami,
L’événement n’a que trop justifié les appréhensions qui m’empêchèrent en février dernier d’accepter les honorables offres de notre excellent ami M. Lecoffre. Il s’agissait, vous le savez, d’une publication dont l’avenir eût reposé presque tout entier sur la collaboration de deux personnes. Or, je me sentais dans une mauvaise veine; et, en effet, dès le mois de mars, j’ai été pris, sous le pseudonyme de grippe, d’une irritation du larynx qui m’a forcé de quitter Paris dans un assez triste état, le 20 avril. A présent, je vais mieux, mais mon médecin veut absolument m’envoyer aux Eaux-Bonnes, sous peine, me dit-il, de ne pouvoir, sans imprudence, affronter un nouvel hiver parisien. Je partirai donc pour les Pyrénées le 20 ou le 25 juin; j’y passerai un mois, puis je repasserai par Paris, afin d’assister à la distribution des prix du lycée Bonaparte et de rejoindre, pour les vacances, mon cher petit ménage, dont j’aurai été séparé bien longtemps. Il n’y a guère moyen de fournir, à travers toutes ces allées et venues entremêlées de verres d’eau chaude, un travail régulier et à jour fixe. Je viens d’écrire à M. de Riancey[283]pour le prier de me mettre la bride sur le cou à partir du 29 juin, et de m’autoriser à remplacer mes causeries littéraires par quelques articles de fantaisie, quipourront paraître irrégulièrement. Je vous en dirai autant pour M. Lecoffre. Du 15 juillet au 15 octobre, il me serait difficile de lui promettre des articles de critique. Je n’ai pas ici ma provision de livres, je mènerai une vie un peu nomade... Mais je ferai, dans ce genre, ce que je pourrai, et je suppléerai au reste par des articles qui me paraissent, soit dit entre nous, mieux convenir à un journal oumagazineillustré que des études purement littéraires. Ce seraient des récits de chasse, impressions de voyage, chroniques des eaux, scènes de la vie méridionale, en un mot de la littérature d’été. Si, à la rentrée des classes, M. Lecoffre persiste, je m’engagerai bien volontiers à lui donner, à son choix, une ou deuxCauseriespar mois...
Adieu, mon cher ami, que ne puis-je vous posséder ici quelques jours! Vous me consoleriez du mistral qui nous ruine et nous causerionsde omni re scibili. Vous avez la bonté de me parler de mes articles sur M. Guizot[284]; ils m’ont donné plus de peine qu’ils ne valent, et l’illustre impénitent ne doit pas en être satisfait, car il n’a pas écrit, lui si exact en pareilles circonstances; et pendant ce temps beaucoup de royalistes me reprochaient trop de complaisance pour l’écrivain aux dépens de la politique et de l’histoire.
Comment faire? Adieu encore; pardonnez-moi tout ce verbiage; mettez-moi aux pieds de MmeNettement et croyez-moi tout à vous de cœur.
La petite Revue cependant, leMagazine, comme l’appelait Pontmartin, achevait de s’organiser. Elle ne serait pas bimensuelle, comme il en avait été d’abord question, mais hebdomadaire; elle aurait pour titre:La Semaine des Familles, Revueuniverselle sous la direction deM. Alfred Nettement. Le premier numéro parut le samedi 2 octobre 1858. Le 9 décembre, Nettement recevait la lettre suivante, qu’Armand de Pontmartin lui écrivait de sa maison des Angles:
Mon cher ami,Je me bornerai cette fois à vous répondre quelques lignes, parce que je suis en train de faire mon article sur lesSouvenirs de la Restauration[285]et qu’il faut que je sois prêt après-demain au plus tard. En lisant laSemaine des Familles, je me suis persuadé que le genre de travaux auxquels nous avions songé était tout à fait inapplicable à cette publication. Unecauserie littéraireapprofondie et détaillée, consacrée à un seul ouvrage, telle que je les écrivais dans la défunteAssemblée, telle que j’en écris encore dans l’Union, n’aurait pas convenu à votre public, ne se serait pas trouvée d’accord avec la physionomie du journal, et aurait fait, ce me semble, une singulière figure au milieu des articles signésCurtius[286],Félix Henri,Nathaniel[287], etc. J’avais cru primitivement que vous vouliez faire une œuvre analogue auRéveil[288]... Au lieu de cela, vous nous donnez unMusée desFamillesavec une nuance plus monarchique et plus chrétienne, mais dont le but paraîtra surtout d’intéresser les jeunes personnes et les jeunes gens. Dès lors, cher ami, je n’ai plus trop su ce que je pourrais faire pour ce journal. Des articles de théâtre ou de causerie mondaine, il n’y fallait pas songer, puisque je suis à deux cents lieues du centre. J’ai pensé àme rabattre sur la province, et je vous propose une série d’articles qui s’appelleraient lesJeudis de MmeCharbonneau. Ce serait un cadre élastique où je ferais entrer bien des choses ayant rapport à la littérature et à la société, sans trop appuyer, puis quelques courts récits, quelques détails de mœurs provinciales, quelques physionomies qui gardent leur couleur locale. Nous pourrions nous étendre et faire un volume. Sinon, au bout de quelques numéros, nous tournerions court. Qu’en dites-vous? En cas d’affirmative, écrivez-moioui, et je vous enverrai mon premier article pour le jeudi 15 décembre...
Mon cher ami,
Je me bornerai cette fois à vous répondre quelques lignes, parce que je suis en train de faire mon article sur lesSouvenirs de la Restauration[285]et qu’il faut que je sois prêt après-demain au plus tard. En lisant laSemaine des Familles, je me suis persuadé que le genre de travaux auxquels nous avions songé était tout à fait inapplicable à cette publication. Unecauserie littéraireapprofondie et détaillée, consacrée à un seul ouvrage, telle que je les écrivais dans la défunteAssemblée, telle que j’en écris encore dans l’Union, n’aurait pas convenu à votre public, ne se serait pas trouvée d’accord avec la physionomie du journal, et aurait fait, ce me semble, une singulière figure au milieu des articles signésCurtius[286],Félix Henri,Nathaniel[287], etc. J’avais cru primitivement que vous vouliez faire une œuvre analogue auRéveil[288]... Au lieu de cela, vous nous donnez unMusée desFamillesavec une nuance plus monarchique et plus chrétienne, mais dont le but paraîtra surtout d’intéresser les jeunes personnes et les jeunes gens. Dès lors, cher ami, je n’ai plus trop su ce que je pourrais faire pour ce journal. Des articles de théâtre ou de causerie mondaine, il n’y fallait pas songer, puisque je suis à deux cents lieues du centre. J’ai pensé àme rabattre sur la province, et je vous propose une série d’articles qui s’appelleraient lesJeudis de MmeCharbonneau. Ce serait un cadre élastique où je ferais entrer bien des choses ayant rapport à la littérature et à la société, sans trop appuyer, puis quelques courts récits, quelques détails de mœurs provinciales, quelques physionomies qui gardent leur couleur locale. Nous pourrions nous étendre et faire un volume. Sinon, au bout de quelques numéros, nous tournerions court. Qu’en dites-vous? En cas d’affirmative, écrivez-moioui, et je vous enverrai mon premier article pour le jeudi 15 décembre...
Est-ce donc qu’enfin, à ce moment, en décembre 1858, l’idée lui est venue de mettre à mal ses ennemis littéraires et de venger ses vieilles querelles? En aucune façon. Seulement, il est arrivé ceci: le 15 octobre 1858, il a été nommé maire de son village, maire des Angles! Il peut bien avec ses amis plaisanter de sa nomination; au fond, il est véritablement et sincèrement ému, parce que ces modestes fonctions vont lui permettre de faire un peu de bien et d’empêcher beaucoup de mal dans ce village qu’il aime et où il est aimé. Et puis, à ce moment-là même, une illumination soudaine s’est faite en son esprit. Depuis un an, il se demande quel genre d’articles il pourrait bien donner à laSemainedes Familles, auMagazinede M. Lecoffre. Plus d’incertitudes maintenant, plus de difficultés! LeCadre, si vainement cherché, le voilà: Un écrivain de province, qui a eu des succès à Paris, mais que n’ont épargné ni les mécomptes ni les orages, quitte un beau jour la capitale et revient chez lui, l’aile blessée. A peine est-il de retour en sa maison, qu’on le bombarde maire du village; mais, au village, il retrouve ce qu’il vient de quitter, les passions, les ambitions, les intérêts, les ridicules, l’homme, enfin, à peu près le même partout. Pour se consoler de ses déceptions parisiennes, il lui suffira de se donner tour à tour le spectacle des scènes d’hier et de celles d’aujourd’hui, de mettre en regard les uns des autres les épisodes de sa vie littéraire et ceux de sa mairie de campagne. Sous des costumes et avec des acteurs différents, c’est au fond la même pièce, la même comédie,—la comédie humaine,—qui se joue sous ses yeux, à la ville et aux champs, à Paris et... à Gigondas!
Tel est le sujet que va traiter Pontmartin, et son dessein, à ce moment, est dene pas appuyersur «les choses ayant rapport à la littérature», et de développer surtout ce qui a trait aux «mœurs provinciales». Il a pour cela, d’ailleurs, deux bonnes raisons: d’une part, ses articles s’adresseront à de jeunes lecteurs, peu familiers avec les hommes et les choses littéraires, et, d’autre part, il se fait une fête de peindre avec toutes sortes de détails ces scènes villageoises si nouvelles pourlui; il est encore dans salune de mieladministrative, et il lui plaît d’en savourer les douceurs.
Nous connaissons maintenant la genèse desJeudis de Madame Charbonneau. A l’heure où Pontmartin en jette sur le papier les premières pages, il ne se propose nullement de composer un pamphlet et de faire du scandale. Son unique but est d’écrire, en se jouant, quelques articles qui amuseront les jeunes lecteurs de la petite Revue de M. Lecoffre, et un peu aussi leurs parents.
Le 1erjanvier 1859, laSemaine des Famillescommença lesJeudis de Madame Charbonneau, avec ce sous-titre:Journal d’un Parisien en retraite. La publication dura près de deux ans. Le samedi 4 août 1860, elle n’était pas encore terminée. Ce jour-là, laSemainecontenait le chapitre sur l’installation de George de Vernay (aliàsArmand de Pontmartin) comme maire de Gigondas.La suite prochainement, lisait-on au bas de l’article. Lasuite, les abonnés de la petite Revue ne devaient pas la lire. Elle a pour titre, dans le volume:Comme quoi il n’est pas nécessaire, pour faire un FOUR, d’être auteur dramatique. C’est le récit des amours de Madeleine Tournut et du jeune et bel Hippolyte, lefournierde la commune. L’idylle villageoise se termine par un mariage... forcé. Onétait, à bon droit, très rigoriste à laSemaine des Familles. Alfred Nettement mit sonveto, et le chapitre ne passa pas. La fin desjeudisa paru dans l’Univers illustré.
En écrivant ses articles, Pontmartin s’était laissé aller peu à peu à modifier son plan primitif. Il comptait s’attacher surtout à la peinture des mœurs provinciales et glisser rapidement sur les scènes empruntées à la vie littéraire; mais, à peine a-t-il commencé de les esquisser que sa verve l’entraîne, que son esprit le grise, qu’il s’amuse tout le premier de ces scènes si amusantes, et qu’il ne résiste pas au plaisir d’ajouter chaque semaine à sa galerie quelque nouveau portrait. Lui qui d’abord ne voulait pasappuyer, il se trouve maintenant qu’il appuie trop. Il a tort assurément, mais de ce tort personne ne l’avertit; personne, sauf peut-être son jeune ami de Bretagne, qui ne compte guère, à coup sûr, et qui n’est, après tout, dans son coin de province, qu’un petit fabricant d’huiles et de savons. La publication, je l’ai dit, dura près de deux ans, et dans ces deux ans aucune plainte, aucune réclamation ne se fait entendre. Pontmartin en tire naturellement cette conclusion, que l’œuvre est innocente et la satire anodine. Il pourra m’écrire, en toute bonne foi, quelques années plus tard: «... Nettement me demanda quelques articles pour cette vertueuseSemaine. Pour me servir d’un mot dont on abuse, je fus d’abord tout à faitinconscienten écrivant ces chapitres qui me semblaient avoir assez peu de valeur. Ce qui contribua à me tromper,c’est que laSemaine des Familles, s’adressant à un public spécial, faisait très peu parler d’elle dans la République des lettres[289]...»
Il avait si peu songé, en composant ses articles, à faire du bruit, à casser les vitres, que, lesJeudisune fois terminés, il les laissa dormir dans le petitMagazinede M. Lecoffre. Ils y restèrent en sommeil pendant près de deux ans. Bien des amis cependant l’engageaient à leur donner la publicité du livre, et lui disaient de temps en temps: «Vous avez là les matériaux d’un bien joli volume; quand le publierez-vous?» Le plus considérable de ces amis était Louis Veuillot; ses conseils finirent par l’emporter. Je lis dans la lettre que je citais tout à l’heure: «Ce fut Louis Veuillot qui me décida à publier lesJeudis...»
Ils parurent le 4 avril 1862. Les modifications que leur avait fait subir l’auteur ne laissaient pas d’être considérables; mais ces changements, bien loin d’ajouter aux malices premières, les avaient, au contraire, très notablement atténuées.
Il ne sera pas sans intérêt de relever ici les principales différences qui existent entre les articles et le livre.
Le chapitre II, dans laSemaine des Familles[290], se termine par l’indication, très sommaire, mais la plus suggestive et la plus piquante du monde, de quelques-uns des dossiers renfermés dans le portefeuille du terrible M. Toupinel: Dossier JulesJanin;—dossier Alphonse Karr;—dossier Sainte-Beuve;—dossier des chroniqueurs: MM. Paul d’Ivoi, Henri d’Audigier, Eugène Guinot, Auguste Villemot, etc. Ces jolies pages ont été supprimées.
Au chapitre III, dans la lettre de Clérisseau à l’ami Toupinel, suppressions très nombreuses encore, et dont bénéficient cette fois Jules Janin et Auguste Villemot (déjà nommés), Ernest Feydeau et son roman deFanny, Octave Feuillet et sonRoman d’un jeune homme pauvre[291].
Lorsque George de Vernay retrace, au chapitre IX, ses souvenirs des premiers temps du second Empire, il parle assez longuement—dans laSemaine des Familles[292]—de laRevue contemporaine, de son directeur, le généreuxAriste(le marquis de Belleval), et du successeur de ce dernier, le jeuneCléon(Alphonse de Calonne). Tout cela est écrit de verve. Supprimé dans le volume.
Jusqu’ici cependant, tout se borne à des suppressions partielles. En voici de plus importantes.
Je trouve dans laSemainedu 10 décembre 1859, tout un chapitre sur leFigaro,surGorgias(M. de Villemessant), surMâchefer(B. Jouvin) et sur quelques autres. Figaro, ce jour-là, fut battu sur son propre terrain et avec ses propres armes; le spirituel barbier était rasé... gratis. De ces pages, pas une ligne n’a passé dans le livre.
Mais, de tous ces retranchements, les plus fâcheux, à coup sûr, portent sur les chapitresparus les 2 et 16 juin 1860. Dans le premier, George de Vernay raconte avec humour l’odyssée avignonnaise deStrabiros, le directeur d’une Revue célèbre, candidat aux élections de 1849 pour l’Assemblée législative[293]. Tout ce chapitre, l’un des meilleurs du livre, a disparu.
Le chapitre suivant,—également supprimé dans le volume,—raconte la mort deRaoul de Maguelonne(Jules de la Madelène), l’auteur de cet admirable roman,le Marquis des Saffras[294]. A l’époque où Armand de Pontmartin était sorti du collège, le père de Jules de la Madelène, colonel du régiment en garnison à Avignon, logeait dans l’hôtel où habitaient ses parents, et les deux fils du colonel, Jules et Henry, tout enfants alors, étaient la joie de la maison. Après vingt-cinq ans, il se souvenait encore de leurs jolies têtes blondes, de leurs grands cheveux bouclés, de leurs frais sourires, et jamais leur nom n’était prononcé devant lui sans éveiller dans sa mémoire tout un cortège d’images riantes et printanières.
Un jour, un ami vint lui dire: «Jules de la Madelène se meurt.» Une heure après, il étaitdans la chambre du malade, à un cinquième étage de la rue des Martyrs. Le récit des derniers instants du jeune et malheureux écrivain est d’une émotion d’autant plus poignante, qu’il contraste davantage avec les pages satiriques qui le précèdent. En voici la fin:
«Raoul! Raoul! calme-toi! Aie pitié de nous!» s’écriait son frère avec angoisse.Cette voix fraternelle parut apaiser le moribond. Il nous regarda l’un après l’autre. La sœur de charité priait; elle avait allumé un cierge, et cette pâle lueur donnait à cette chambre un aspect plus désolé. Je pris la main de Raoul; il ne me repoussa pas, mais il me dit d’une voix qui s’éteignait de plus en plus: «Épargnez cette page... Je l’aime... d’ailleurs le papier manque... et puis... tout finit!»Ses lèvres s’agitaient encore; mais le murmure qui en sortait n’était plus intelligible: bientôt ce murmure ne fut plus qu’un souffle; une heure après, Raoul expira.Je me joignis à son frère, à ses amis, pour lui rendre les devoirs suprêmes. Un prêtre qui l’avait connu enfant et qui, par un coup de la Providence, avait été amené chez lui au commencement de cette maladie qui tourna si court, prononça les dernières prières. Pendant que nous pleurions notre ami en plaignant ses expériences déçues et son talent flétri dans sa fleur, il priait pour ce pauvre et faible cœur qui n’avait pas su résister à une déception littéraire, et recommandait à Dieu l’âme immortelle qui venait de briser ses liens. Le lendemain, à huit heures du soir, un fiacre nous déposait, ma sœur Ursule et moi, à la gare du chemin de fer, et je disais un adieu, éternel peut-être, à cette ville perfide et abhorrée où la mort de Raoul de Maguelonne venait de donner une consécration sinistre à mes déceptions et à mes souffrances[295].
«Raoul! Raoul! calme-toi! Aie pitié de nous!» s’écriait son frère avec angoisse.
Cette voix fraternelle parut apaiser le moribond. Il nous regarda l’un après l’autre. La sœur de charité priait; elle avait allumé un cierge, et cette pâle lueur donnait à cette chambre un aspect plus désolé. Je pris la main de Raoul; il ne me repoussa pas, mais il me dit d’une voix qui s’éteignait de plus en plus: «Épargnez cette page... Je l’aime... d’ailleurs le papier manque... et puis... tout finit!»
Ses lèvres s’agitaient encore; mais le murmure qui en sortait n’était plus intelligible: bientôt ce murmure ne fut plus qu’un souffle; une heure après, Raoul expira.
Je me joignis à son frère, à ses amis, pour lui rendre les devoirs suprêmes. Un prêtre qui l’avait connu enfant et qui, par un coup de la Providence, avait été amené chez lui au commencement de cette maladie qui tourna si court, prononça les dernières prières. Pendant que nous pleurions notre ami en plaignant ses expériences déçues et son talent flétri dans sa fleur, il priait pour ce pauvre et faible cœur qui n’avait pas su résister à une déception littéraire, et recommandait à Dieu l’âme immortelle qui venait de briser ses liens. Le lendemain, à huit heures du soir, un fiacre nous déposait, ma sœur Ursule et moi, à la gare du chemin de fer, et je disais un adieu, éternel peut-être, à cette ville perfide et abhorrée où la mort de Raoul de Maguelonne venait de donner une consécration sinistre à mes déceptions et à mes souffrances[295].
Ce chapitre était le morceau capital desJeudis; il était de plus le lien qui en reliait les deux parties. Il forme le nœud même de l’ouvrage, puisque c’est à la suite de la scène à laquelle il vient d’assister que George de Vernay se décide à quitter Paris et à regagner Gigondas. Pourquoi dès lors l’avoir sacrifié?
Les suppressions que je viens de signaler n’étaient pas seulement regrettables en elles-mêmes; elles avaient, en outre, cet inconvénient de créer, dans le livre, assez de vides pour que l’auteur n’eût plus la matière de ce que les anciens appelaient un juste volume,justum volumen. Ces vides, il les fallait combler. Pontmartin se trouva ainsi conduit à intercaler dans son ouvrage de véritables hors-d’œuvre, comme l’Homme bien informéet l’Invalide de lettres, et d’autres pages encore qui n’avaient vraiment rien à y faire.
En voulant «rajuster» lesJeudis, Pontmartin les avait gâtés. N’y aurait-il pas lieu aujourd’hui, dans une édition définitive, de les donner tels qu’ils furent primitivement composés, tels que Pontmartin les avait écrits de verve et de premier jet, tels enfin que les avaient publiés, en 1859 et en 1860, laSemaine des Familleset l’Univers illustré?
LesJeudisfirent un bruit terrible, selon le mot de Sainte-Beuve lui-même[296]. Les amours-propres avaient été blessés, et les amours propres ne pardonnent pas. Ce fut un déchaînement général, une tempête furieuse, auprès de laquelle les orages qui avaient précédemment accueilli l’auteur desCauseries littéraireset desCauseries du Samedin’étaient que des brises légères et de simples bonaces.
Seize ans auparavant, Pontmartin avait dédié à Jules Sandeau son premier ouvrage; il avait de même inscrit son nom à la première page desJeudis. L’auteur deMariannan’était pas un méchant homme, mais il était faible, et il y avait déjà longtemps que Balzac avait dit de lui, dans une de ses lettres à MmeHanska: «Jules Sandeau a été une de mes erreurs... Il est sans énergie, sans volonté. Les plus beaux sentiments en paroles, rien en action ni en réalité. Nul dévouement de pensée ni de corps[297]...» Quand il vit Pontmartin attaqué de toutes parts, il écrivit aux journaux qu’il ne le connaissait plus. Ce fut le coup le plus cruel, le seul cruel, à vrai dire, que reçut Pontmartin au cours de cette longue et tumultueuse crise,—lacrise Charbonneau. Il affectionnait sincèrementJules Sandeau; il se réconciliera bientôt avec lui et il lui donnera jusqu’à la fin de nouvelles et éclatantes preuves de sa fidèle amitié.
Balzac, en son temps, avait traversé une crise analogue. «Dans la lutte actuelle, écrivait-il en 1836, je suis seul... Je dois même rendre justice à la presse, il y a chez elle une quasi-unanimité contre moi[298].» Cela aussi, Pontmartin l’eût pu dire. Les injures pleuvaient sur lui comme grêle. Ceux qui étaient nommés dans son livre poussaient des cris de paon. Ceux qu’il n’avait pas nommés et qui se voyaient ainsi privés de leur part de célébrité, ne se montraient pas moins animés, et peut-être étaient-ils les plus violents. Ils prenaient des airs de mépris, et allaient répétant partout:Il n’a pas osé s’attaquer à moi! il eût trouvé à qui parler; il le savait bien et il s’est gardé des représailles!Mais si les attaques se multipliaient, les réclamations, en revanche, étaient rares. Il n’y en eut que deux. M. Taxile Delord et M. Ernest Legouvé demandèrent deux rectifications, portant sur deux erreurs de fait, d’ailleurs de médiocre importance. L’auteur leur donna aussitôt satisfaction, comme il convenait à un galant homme. Cela fait, et les attaques continuant, Pontmartin adressa au directeur duFigarola lettre suivante:
Paris, le 8 mai 1862.Monsieur,Puisque vous ouvrez généreusement à un homme seulcontre tous la porte duFigaro, j’entre sans façon, et je vous demande une courte audience.Que l’on attaque mon livre et son auteur, je serais très ridicule de m’en plaindre. Je n’ai fait qu’user du droit de représailles: qu’on en use à mes dépens sur une échelle plus grande que celle de Jacob! Liberté, liberté complète, pourvu que les blessures s’arrêtent là où l’amour-propre change de nom.La réclamation de M. Taxile Delord a été accueillie par moi parce qu’elle portait sur un fait que j’ai reconnu vrai et qu’attestaient nos amis communs.J’ai été mou, très mou, vis-à-vis de M. Jules Sandeau, parce qu’il me faut plus de cinq minutes pour m’accoutumer à voir dans un de mes amis les plus chers mon ennemi le plus cruel.J’ai autorisé trois hommes particulièrement honorables à régler mon débat avec M. Legouvé, débat qui ne reposait que sur une erreur de date, étrangère à la sincérité du récit; ils avaient constaté d’ailleurs, sur des preuves irrécusables, que spontanément, sans y être invité, et pour une raison que dira ma nouvelle préface, j’avais fait, dix jours d’avance, trois fois plus que M. Legouvé ne me demandait.Les amis de M. Taxile Delord et ceux de M. Legouvé savent et peuvent dire si je leur ai fait l’effet d’un homme qui recule devant la conséquence la plus extrême de ses actes ou de ses écrits.En somme, pour expier mes excès deméchanceté, trois excès de modération.Maintenant, à ceux qui seront tentés de m’en demander un quatrième, je répondrai ceci:Voulez-vous attendre la seconde édition du livre? C’est l’affaire de quelques jours.Êtes-vous pressé? Je le suis plus que vous; il serait inutile de réclamer d’autres explications que celles qu’on trouvera dans ma préface. Épargnez-vous donc la peine de prendre le plus long, et contentez-vous de me demander le nom et l’adresse des amis chargés de répondre pour moi: ils sont désignés d’avance et ils sont prêts.Encore une fois, Monsieur, veuillez agréer mes remerciements et croyez à mes cordiales sympathies.Armandde Pontmartin.
Paris, le 8 mai 1862.
Monsieur,
Puisque vous ouvrez généreusement à un homme seulcontre tous la porte duFigaro, j’entre sans façon, et je vous demande une courte audience.
Que l’on attaque mon livre et son auteur, je serais très ridicule de m’en plaindre. Je n’ai fait qu’user du droit de représailles: qu’on en use à mes dépens sur une échelle plus grande que celle de Jacob! Liberté, liberté complète, pourvu que les blessures s’arrêtent là où l’amour-propre change de nom.
La réclamation de M. Taxile Delord a été accueillie par moi parce qu’elle portait sur un fait que j’ai reconnu vrai et qu’attestaient nos amis communs.
J’ai été mou, très mou, vis-à-vis de M. Jules Sandeau, parce qu’il me faut plus de cinq minutes pour m’accoutumer à voir dans un de mes amis les plus chers mon ennemi le plus cruel.
J’ai autorisé trois hommes particulièrement honorables à régler mon débat avec M. Legouvé, débat qui ne reposait que sur une erreur de date, étrangère à la sincérité du récit; ils avaient constaté d’ailleurs, sur des preuves irrécusables, que spontanément, sans y être invité, et pour une raison que dira ma nouvelle préface, j’avais fait, dix jours d’avance, trois fois plus que M. Legouvé ne me demandait.
Les amis de M. Taxile Delord et ceux de M. Legouvé savent et peuvent dire si je leur ai fait l’effet d’un homme qui recule devant la conséquence la plus extrême de ses actes ou de ses écrits.
En somme, pour expier mes excès deméchanceté, trois excès de modération.
Maintenant, à ceux qui seront tentés de m’en demander un quatrième, je répondrai ceci:
Voulez-vous attendre la seconde édition du livre? C’est l’affaire de quelques jours.
Êtes-vous pressé? Je le suis plus que vous; il serait inutile de réclamer d’autres explications que celles qu’on trouvera dans ma préface. Épargnez-vous donc la peine de prendre le plus long, et contentez-vous de me demander le nom et l’adresse des amis chargés de répondre pour moi: ils sont désignés d’avance et ils sont prêts.
Encore une fois, Monsieur, veuillez agréer mes remerciements et croyez à mes cordiales sympathies.
Armandde Pontmartin.
Les deux amis choisis par Pontmartin étaient Léopold de Gaillard et Léo de Laborde, ancien représentant de Vaucluse, l’un des plus énergiques députés de la droite à la Législative. L’honneur de l’auteur desJeudisétait en bonnes mains. Aucune réclamation nouvelle ne lui fut adressée, aucune demande d’explications ne se produisit.
Sa lettre du 8 mai lui avait valu parmi lesjeunesde chaudes sympathies. Jules Claretie s’en fit l’interprète dans un petit journal qui ne laissait pas de tenir alors assez brillamment sa place au soleil, leDiogène. Très touché de son article, Pontmartin l’en remercia aussitôt:
Dimanche matin, 11 mai.En toute circonstance, Monsieur et jeune confrère, je vous aurais chaleureusement remercié de votre article si bienveillant et si sympathique. Mais j’en suis particulièrement touché dans un moment critique où mes amis les plus dévoués me blâment, où les tièdes s’éloignent de moi comme d’un homme compromettant et où ceux que j’ai offensés se livrent à une irritation trop naturelle. Vous êtes jeune et courageux, mon cher confrère; vous vous êtes généreusement placé en dehors de ces colères pour juger un livre excessif, imprudent, qui peut même, çà et là, me faire passer pour méchant, mais où il y a, je crois, un fond d’honnêteté et de vérité. Si je sors intact de cette crise, j’espère bien, mon cher Confrère, que nos relations n’en resteront pas là, et vous verrez peut-être, à l’user, que je ne suis pas aussinoir que j’en ai l’air. Agréez, en attendant, mon cher défenseur, avec mes remerciements bien sincères, l’expression de mes cordiales sympathies.
Dimanche matin, 11 mai.
En toute circonstance, Monsieur et jeune confrère, je vous aurais chaleureusement remercié de votre article si bienveillant et si sympathique. Mais j’en suis particulièrement touché dans un moment critique où mes amis les plus dévoués me blâment, où les tièdes s’éloignent de moi comme d’un homme compromettant et où ceux que j’ai offensés se livrent à une irritation trop naturelle. Vous êtes jeune et courageux, mon cher confrère; vous vous êtes généreusement placé en dehors de ces colères pour juger un livre excessif, imprudent, qui peut même, çà et là, me faire passer pour méchant, mais où il y a, je crois, un fond d’honnêteté et de vérité. Si je sors intact de cette crise, j’espère bien, mon cher Confrère, que nos relations n’en resteront pas là, et vous verrez peut-être, à l’user, que je ne suis pas aussinoir que j’en ai l’air. Agréez, en attendant, mon cher défenseur, avec mes remerciements bien sincères, l’expression de mes cordiales sympathies.
La petite guerre cependant continuait. Il m’écrit le 25 mai:
...Je me reprochais déjà mon silence comme une ingratitude; et voici que je reçois votre lettre, nouveau témoignage de vos attentives et fidèles sympathies. Je vous assure que j’ai bien besoin d’être ainsi soutenu par quelques amis; car ici chaque jour amène quelque alerte, quelque incident désagréable; hier soir, par exemple, on m’a annoncé que le théâtre des Variétés allait jouer, sous le titre desJeudis de Madame Martineau, une parodie aristophanesque de mon livre, où je serai très maltraité. Ceci n’est rien, et me semble de bonne guerre; mais ce sera tout naturellement l’occasion d’un éreintement collectif dans les feuilletons du lundi suivant, et lacrise Charbonneau, que je regardais comme arrivée à son terme, en sera peut-être renouvelée...Je crains qu’il ne me soit maintenant comme impossible de faire de la critique sage et tempérée, de la littérature sérieuse, dans ces tons mixtes, fins, un peu gris, que je cherchais de préférence sur ma palette. Ce diable de petit livre rose (il est bleu à présent) sera toujours là, sur ma conscience, sinon comme un remords, du moins comme un regret, et aussi comme un de ces points lumineux et enflammés qui font paraître tout le reste froid et crépusculaire. Mais, pour le moment, je n’aspire qu’à une chose, à la campagne, au repos. Dès que je pourrai décemment quitter Paris, c’est-à-dire dans quatre ou cinq jours, j’irai, non pas chez moi,—j’y trouverais encore trop de mouvement et d’affaires,—mais chez ma belle-mère, où je tâcherai de vivre, pendant quelques semaines, d’une vie purement végétative et contemplative: car je suis exténué, accablé, brisé, à bout de forces... Quoi qu’il en soit, j’espère, mon cher ami, que cet orageux épisode resserrera encore nosliens de bonne confraternité: ceux qui, dans cette circonstance, me sont demeurés fidèles, peuvent d’autant plus compter sur ma reconnaissance, qu’ils ont été plus rares. Léopold de Gaillard est à mes côtés, et m’a rendu de grands services. Nous dînons ensemble ce soir, et je m’acquitterai de vos commissions, ou plutôt je lui lirai votre lettre...
...Je me reprochais déjà mon silence comme une ingratitude; et voici que je reçois votre lettre, nouveau témoignage de vos attentives et fidèles sympathies. Je vous assure que j’ai bien besoin d’être ainsi soutenu par quelques amis; car ici chaque jour amène quelque alerte, quelque incident désagréable; hier soir, par exemple, on m’a annoncé que le théâtre des Variétés allait jouer, sous le titre desJeudis de Madame Martineau, une parodie aristophanesque de mon livre, où je serai très maltraité. Ceci n’est rien, et me semble de bonne guerre; mais ce sera tout naturellement l’occasion d’un éreintement collectif dans les feuilletons du lundi suivant, et lacrise Charbonneau, que je regardais comme arrivée à son terme, en sera peut-être renouvelée...
Je crains qu’il ne me soit maintenant comme impossible de faire de la critique sage et tempérée, de la littérature sérieuse, dans ces tons mixtes, fins, un peu gris, que je cherchais de préférence sur ma palette. Ce diable de petit livre rose (il est bleu à présent) sera toujours là, sur ma conscience, sinon comme un remords, du moins comme un regret, et aussi comme un de ces points lumineux et enflammés qui font paraître tout le reste froid et crépusculaire. Mais, pour le moment, je n’aspire qu’à une chose, à la campagne, au repos. Dès que je pourrai décemment quitter Paris, c’est-à-dire dans quatre ou cinq jours, j’irai, non pas chez moi,—j’y trouverais encore trop de mouvement et d’affaires,—mais chez ma belle-mère, où je tâcherai de vivre, pendant quelques semaines, d’une vie purement végétative et contemplative: car je suis exténué, accablé, brisé, à bout de forces... Quoi qu’il en soit, j’espère, mon cher ami, que cet orageux épisode resserrera encore nosliens de bonne confraternité: ceux qui, dans cette circonstance, me sont demeurés fidèles, peuvent d’autant plus compter sur ma reconnaissance, qu’ils ont été plus rares. Léopold de Gaillard est à mes côtés, et m’a rendu de grands services. Nous dînons ensemble ce soir, et je m’acquitterai de vos commissions, ou plutôt je lui lirai votre lettre...
On le voit, Pontmartin, en face du prodigieux succès de son livre, au lieu d’en être enivré, en ressentait du regret, presque du remords. On le peignait comme vindicatif et méchant; il était, en réalité, l’homme le plus doux du monde, le plus bienveillant, le plus prompt à l’éloge. S’il avait mérité un reproche comme critique, c’était d’être trop indulgent, de se montrer trop coulant à dire: «Beau livre, charmant livre, excellent livre!» On l’appelait communément lePhilintede la littérature. Un jour, il est vrai, il avait remplacé ses rubans roses par lesrubans vertsd’Alceste; mais cela, en dépit des apparences, n’avait rien changé au fond, et le fond, chez lui, c’était la bonté.
Comme Philinte, du reste, ou, si on le veut, comme Alceste, Pontmartin était un gentilhomme. A la fin de son livre, laissant là tous les pseudonymes, à la La Bruyère ou parà-peu-près, dont il s’était servi au cours du volume, il avait mis sous chacun de ces noms de fantaisie le nom véritable.—Qui entendez-vous parArgyre? M. Edmond About.—EtPorus Duclinquant? M. Taxile Delord.—EtPolycrate? M. Gustave Planche.—EtMolossard? M. Barbey d’Aurevilly.—EtCaritidès? M. Sainte-Beuve.—Et ainsi pour tous lesautres. Après tout, c’était assez crâne, et on me permettra bien de mettre en regard de cette attitude les agissements de...Caritidès.
Il n’est pas un homme de son temps, illustre dans les lettres ou la politique, que Sainte-Beuve n’ait encensé, ou au moins ménagé. Il n’en est pas un qu’il n’ait dénigré, ridiculisé, criblé d’épigrammes. Seulement, les dithyrambes étaient publics, les épigrammes, les méchancetés restaient secrètes. Il les confiait prudemment à descahiers, soigneusement renfermés dans ses tiroirs. Ainsi a-t-il fait pour Chateaubriand, Hugo, Lamartine, Alfred de Vigny, Alfred de Musset, Charles Nodier, Montalembert, Guizot, Cousin, Villemain, Thiers, Saint-Marc Girardin, Tocqueville et vingt autres. Ces notes clandestines devaient sortir de l’ombre, un jour venant, mais seulement quand leur auteur serait à l’abri de toutes représailles. C’est d’autre sorte qu’agissait Pontmartin. S’il a satirisé,—non pas ceux qu’il célébrait en public,—mais ceux qui étaient ses adversaires et qui, pour la plupart, ne lui avaient pas ménagé les attaques; s’il les attaquait à son tour, c’était en plein soleil, en face et visière levée.
Je viens de nommer Sainte-Beuve. Le 25 juillet 1862, alors que la querelle semblait enfin épuisée, il publia un grand article, dans lequel il s’efforçait de la raviver. L’article est très habile, très spirituel, très brillant, mais les accusations qu’il renferme ne sont rien moins que justifiées. Le célèbre critique insiste d’abord sur lapréméditation,qui ne lui paraît pas douteuse. «Il y a eu, dit-il, préméditation, s’il en fut jamais, et ruse; vous n’êtes pas un enfant, ni nous non plus; nous savons vos finesses... Vous aviez en portefeuille des portraits méchants, et, selon vous, jolis: comment les produire? C’était une affaire de tactique. Vous les avez fait d’abord filer un à un, presqueincognito, sans le masque et sansclef, dans un journal honnête qui colportait vos brûlots ou pétards sans s’en douter[299]...»
Rien n’est moins exact. Pontmartin,—les faits que j’ai rappelés au début de ce chapitre, les lettres que j’ai citées, le démontrent sans réplique,—Pontmartin a entrepris son livre sans savoir quel livre il ferait, sans même savoir s’il ferait un livre. Quand il a commencé, il s’agissait tout simplement pour lui d’envoyer de lacopieà laSemaine des Familles, qui lui en demandait: il ne s’agissait en aucune façon de mettre au jour des portraits qu’ilavait en portefeuille. Il n’avait jamais rien en portefeuille, il ne savait pas ce que c’était que d’avoir unegardoire. Improvisateur merveilleux, il n’attendait jamais au lendemain pourproduirel’œuvre de la veille. Envoyer sans retard à l’imprimeur la page dont l’encre était à peine séchée, c’était là toute satactique. Qu’il eût raison de toujours la suivre, je me garderai bien de le dire, mais enfin c’était la sienne. Il laissait à d’autres,—que Sainte-Beuve connaissait bien,—lesmanœuvres savantes, les temporisations habiles et les longues préparations.
Le second reproche, ou plutôt la seconde accusation de l’auteur desNouveaux Lundisn’est pas plus fondée que la première: «Les Anciens, honnêtes gens, écrit-il, avaient un principe, une religion: tout ce qui était dit à table entre convives était sacré et devait rester secret; tout ce qui était dit sous la rose,sub rosâ(par allusion à cette coutume antique de se couronner de roses dans les festins), ne devait point être divulgué et profané. Oh! que cela ne se passe pas ainsi avec M. de Pontmartin et sous ses marronniers[300]!» Et, continuant, il parle d’«abominable procédé», de «vraie traîtrise», de «manquement à tous les devoirs et à toutes les obligations envers Jupiter hospitalier». Et savez-vous pourquoi toute cette belle indignation, toute cette éloquente invocation aux Anciens et àJupiter hospitalier; pourquoi Sainte-Beuveremonte, cette fois encore,sur ses grands chevaux[301]? Eh! mon Dieu, tout bonnement parce que Pontmartin a répété le joli mot de M. Buloz sur les marronniers des Angles, un mot d’homme d’esprit et qui n’était pas pour nuire à la réputation du directeur de laRevue!
Mais voilà qu’après avoir invoqué Jupiter, Sainte-Beuve invoque... le comte d’Orsay: «Un jour qu’il était ruiné, un libraire de Londres luioffrit je ne sais combien de guinées pour qu’il écrivît ses Mémoires et qu’il y dît une partie de ce qu’il savait sur la haute société anglaise avec laquelle il avait vécu.»—«Non, dit le comte après y avoir pensé un moment, je ne trahirai jamais les gens avec qui j’ai dîné[302].» Ce que le comte d’Orsay n’avait pas voulu faire, Pontmartin ne l’a pas fait davantage. Le seul des personnages de son livre avec lequel il eût dîné, c’était «le célèbre conteurEutidème»,—Jules Sandeau. Il n’en parle qu’avec la plus vive sympathie. «Dieu merci! dit-il, je suis heureux de commencer par celui-là; car, de toutes mes illusions provinciales à l’endroit de la littérature et des écrivains en renom, il en est peu qui me soient restées plus intactes. C’est une âme honnête et délicate qu’Eutidème[303]...»
Dans lesJeudis, Eutidème conduit un soir George de Vernay chezMarphise(MmeÉmile de Girardin), qui est à la veille de faire représenter au Théâtre-Français sa tragédie deCléopâtre, avec Rachel pour interprète. Nous assistons à la lecture de la tragédie, et ce n’est pas la moins jolie scène du volume et la moins malicieuse. Les juges les plus indulgents s’étonnèrent que Pontmartin eût persiflé M. et MmeÉmile de Girardin après leur avoir été présenté et avoir passé quelques heures sous leur toit. La vérité est que l’auteur desJeudisn’avait jamais mis les pieds dans le salon du petithôtel de la rue de Chaillot. «Jamais, dit-il dans sesSouvenirs d’un vieux critique[304], jamais je ne me serais permis ces railleries si j’avais été vraiment reçu par l’illustre Delphine, si j’étais resté cinq minutes dans son salon, si j’avais pris un verre d’eau chez elle! Dans mon récit, où la fantaisie alternait avec la satire, il m’avait semblé que je pouvais déplacer cette scène, qui avait eu réellement lieu le 12 novembre 1847, au foyer du Théâtre-Français, à la répétition générale deCléopâtre. Là, j’étais strictement dans mon droit, puisque M. Buloz[305]m’avait amené pour me mettre en mesure de rendre compte de la tragédie nouvelle dans laRevuedu 15.»
Au fond, dans tout cela, il y avait plus d’épigrammes que d’indiscrétions, plus de malices que de méchancetés, du sel à poignées, et souvent du plus fin, mais peu ou point de fiel. C’était une satire, très vive à coup sûr, ce n’était point un pamphlet. Un critique, qui ne pèche point par excès de faiblesse et d’indulgence, mais qui a un sens droit et une ferme raison, M. Ferdinand Brunetière, a pu dire, en toute justice et vérité, au lendemain de la mort d’Armand de Pontmartin: «Il fut de ceux à qui la vie littéraire n’a pas été clémente; et on ne peut s’empêcher de philosopher en songeant de quel prix ce galant homme, cet écrivain de race et ce critique de talent a payéjadis les indiscrétions,qui paraîtraient bien innocentes aujourd’hui, de ses fameuxJeudis de Madame Charbonneau[306].»
En finissant, je ne veux retenir de cet orageux épisode desJeudisqu’une très belle lettre de Jules Janin. LelundistedesDébatsavait été quelque peu égratigné dans le volume sous le nom deJulio; il n’en écrit pas moins à un jeune littérateur de province, M. Émile Fages, qui venait de publier un article sur le livre de Pontmartin:
Passy, 9 octobre 1862.J’ai déjà lu, Monsieur, ces aimables pages, très ingénieuses, d’une critique indulgente et de la meilleure compagnie. Elles me sont arrivées hier; votre lettre arrive aujourd’hui comme une confirmation de vos déférences pour un bel esprit qui se trompe, et qui bien vite est revenu au respect de la profession.Soyons des premiers, les uns et les autres, à honorer l’art de bien dire et de bien faire; et si, par malheur, quelqu’un des nôtres insulte à l’art même qu’il exerce, ayons soin de jeter sur sa faute un pan de notre manteau, gardant le reste du manteau pour nos jours de défaillance!Et vous avez eu raison, même en lui donnant tort pour cette fois, de bien parler de M. de Pontmartin: son mérite et son talent, tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il doit faire encore, plaident en sa faveur. C’est un grand esprit, mieux encore, un homme d’honneur, grand ennemi des forces injustes, grand partisan des libertés que nous avons perdues, opposé à toutes les usurpations de toute espèce. Les lettres françaises feraient une grande perte en perdant M. de Pontmartin.Encore une fois, vous êtes dans les bons sentiers; vous y marchez d’un pas léger, et votre parole a l’accent vrai.Soyez le bien remercié pour votre sympathie, et comptez sur toutes les déférences de votreancien[307].
Passy, 9 octobre 1862.
J’ai déjà lu, Monsieur, ces aimables pages, très ingénieuses, d’une critique indulgente et de la meilleure compagnie. Elles me sont arrivées hier; votre lettre arrive aujourd’hui comme une confirmation de vos déférences pour un bel esprit qui se trompe, et qui bien vite est revenu au respect de la profession.
Soyons des premiers, les uns et les autres, à honorer l’art de bien dire et de bien faire; et si, par malheur, quelqu’un des nôtres insulte à l’art même qu’il exerce, ayons soin de jeter sur sa faute un pan de notre manteau, gardant le reste du manteau pour nos jours de défaillance!
Et vous avez eu raison, même en lui donnant tort pour cette fois, de bien parler de M. de Pontmartin: son mérite et son talent, tout ce qu’il a fait, tout ce qu’il doit faire encore, plaident en sa faveur. C’est un grand esprit, mieux encore, un homme d’honneur, grand ennemi des forces injustes, grand partisan des libertés que nous avons perdues, opposé à toutes les usurpations de toute espèce. Les lettres françaises feraient une grande perte en perdant M. de Pontmartin.
Encore une fois, vous êtes dans les bons sentiers; vous y marchez d’un pas léger, et votre parole a l’accent vrai.
Soyez le bien remercié pour votre sympathie, et comptez sur toutes les déférences de votreancien[307].
Toutes ces choses sont bien loin. Quand un combat s’émeut entre deux essaims d’abeilles, il suffit, pour le faire cesser, de leur jeter quelques grains de poussière. Cette bruyante mêlée, provoquée par lesJeudis de Madame Charbonneau, et à laquelle prirent part les abeilles—et les frelons—de la critique, a pris fin, elle aussi, il y a longtemps. Il a suffi, pour la faire tomber, d’un peu de ce sable que nous jettent en passant les années:
Hi motus animorum atque hæc certamina tantaPulveris exigui jactu compressa quiescunt.
De tout ce bruit, de cette querelle littéraire autrefois si fameuse, il ne reste plus aujourd’hui qu’un souvenir à demi effacé et un «diable de petit livre»,—non le volume rose ou bleu édité par Michel Lévy, mais celui qui parut dans laSemaine des Familles, où il faudra bien qu’on aille le chercher un jour,—un petit livre ingénieux, charmant, spirituel au possible,—et qui vivra.