ARMAND DE PONTMARTINCHAPITRE PREMIERLA FAMILLE ET L’ENFANCE(1811-1823)LesFerrar. Le traducteur du Tasse. Le comte Joseph-Antoine etMonsieur des Angles. L’Émigration. En Ukraine.—Retour aux Angles. L’Oncle Joseph. M. Eugène de Pontmartin et MlleÉmilie de Cambis. La marquise de Guerry etles Trois Veuves.—Naissance d’Armand de Pontmartin. L’hôtel de Calvière et Mademoiselle de Sombreuil. La Mission de 1819 et le voyage de la duchesse d’Angoulême. Virgile et M. Ract-Madoux.IArmand de Pontmartin n’a jamais voulu être autre chose qu’un écrivain, un homme de lettres. Rien ne lui était plus déplaisant que de s’entendre appelerMonsieur le Comte!Démocrate, il ne l’était guère; cela ne l’empêchait pas d’avoir en horreur les généalogies et tout ce qui ressemblait à des préoccupations aristocratiques. Que de fois il s’est égayé à propos d’écrivains-gentilshommes qui, dans leursMémoires, commencent par déclareravec fracas qu’ils n’admettent d’autre distinction que celles de l’intelligence, et qui, ensuite, ne nous font grâce, ni d’un quartier, ni d’un détail héraldique! Le jour où, sur mes instances, il consentit enfin à écrire ses Mémoires, ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, il évita soigneusement de parler de sesancêtres; des origines et de l’ancienneté de sa famille, il ne dit pas un mot. Je n’ai pas le droit d’être aussi discret que lui. Le premier devoir d’un biographe est de replacer dans sonmilieucelui dont il écrit la vie, de faire connaître ses parents, de remonter au moins à deux ou trois générations en arrière.Le nom patronymique des Pontmartin estFerraret se montre d’abord à Avignon sous Henri IV. Les Ferrar étaient sans doute d’origine italienne, comme tant d’autres familles avignonnaises; ce qui le ferait croire, c’est cette orthographe d’un nom enarsans autre consonne finale, qui semble une transcription littérale du nom italienFerrari. Sous Louis XIII, un Ferrar va d’Avignon s’établir à Montpellier, où il acquiert le titre et remplit les fonctions de Conseiller à la Cour des comptes, aides et finances de cette ville. Cet office devint héréditaire dans la famille et se transmit d’aîné en aîné jusqu’à la fin duXVIIIesiècle. La branche aînée possédait aussi le domaine de Pontmartin[2], acquis en 1625.Suivant l’usage des familles parlementaires, les aînés, tout en possédant ce domaine, érigé pour eux en seigneurie en 1644, n’en portaient pas le nom et s’appelaient Messieurs de Ferrar; ils laissaient prendre ce nom à leurs cadets, dépourvus de tout apanage. Un de ces conseillers, Antoine, traduisit, non sans succès, laJérusalem délivrée, du Tasse, ce qui lui a valu de figurer dans laBiographie universellede Michaud[3]. La branche aînée s’éteignit à l’époque de la Révolution et les trois filles du dernier représentant de cette branche vendirent au père de l’écrivain, en 1813, le domaine de Pontmartin.Tandis que les aînés conservaient avec soin leur office de judicature, les cadets se tournaient du côté des armes. Le traducteur du Tasse avait un frère officier. Un autre de ses frères, son successeur dans sa charge (car lui-même mourut sans être marié), eut deux fils officiers, outre l’aîné qui, bien entendu, se réserva pour la magistrature. L’un devint général au service de l’Espagne et mourut, vers 1750, gouverneur de Lérida. L’autre, Antoine, qui porta toujours le double nom de Ferrar de Pontmartin, fit la campagne d’Espagne sous le Régent comme capitaine au régiment de Rouergue: forcé par une blessure de quitter le service actif, il fut nommé directeur général des fortifications du Roussillon. Il mourut à Perpignan, en 1748, laissant un fils âgé de quatre ans, Joseph-Antoine. Saveuve n’eut pour toute ressource qu’une pension de deux cents livres et traversa quelques années de cruelle misère; mais en 1753 elle eut le bonheur de faire admettre son fils à l’École militaire, récemment fondée à Paris. Joseph-Antoine (ce fut le grand-père d’Armand de Pontmartin) eut une carrière militaire extrêmement brillante. C’était un homme superbe, un cavalier incomparable, dont il est fait mention dans plusieurs ouvrages du temps. Sorti de l’école à seize ans, en 1760, il fit les dernières campagnes de la guerre de Sept Ans. Son avancement fut rapide. Il était en 1780 mestre de camp commandant le régiment Commissaire-général-cavalerie, chevalier de Saint-Louis, titré de comte dans ses brevets. Lieutenant des gardes du corps en 1784, il n’avait que quarante-cinq ans en 1789 et pouvait espérer arriver plus haut. La Révolution brisa sa carrière. Il devait devenir plus tard maréchal de camp, mais seulement en 1798, pendant l’émigration, et en vertu d’un brevet daté de Blankenbourg et signé par le roi de France en exil.En 1781, son grade de mestre de camp, et peut-être aussi sa belle prestance lui avaient valu de faire un mariage qui, de la situation d’officier sans fortune, l’avait fait passer à celle de grand propriétaire. Il avait épousé, le 20 mars 1781, dans l’église du village des Angles[4], Jeanne-Thérèse Calvet des Angles, d’une famille de bonne bourgeoisieavignonnaise; son père était capitaine au régiment de Guienne et chevalier de Saint-Louis; sa mère était fille d’un bâtonnier des avocats au Parlement de Paris. Elle était l’héritière du domaine des Angles et même de la seigneurie de ce nom, acquise par son oncle, l’homme important de la famille,Monsieur des Angles, comme on l’appelle, celui qui bâtit la maison où a vécu et où est mort Armand de Pontmartin.Elle eut deux fils, Joseph, né le 12 janvier 1782, et Eugène, né le 6 février 1783. Devenus presque aussitôt orphelins, Mmede Pontmartin étant morte à vingt-sept ans des suites de sa seconde couche; privés de la présence de leur père que sa carrière retenait dans de lointaines garnisons, Valenciennes d’abord, puis Versailles, les deux enfants trouvèrent une seconde mère dans une cousine de celle qu’ils avaient perdue, personne d’une exquise bonté, qui se dévoua à eux et ne les quitta plus.IIA la fin de 1791, M. de Pontmartin émigra en Suisse et s’établit provisoirement à Vevey, où ses fils allèrent le rejoindre. De là, on alla à Soleure, où les enfants passèrent deux ans au collège des Oratoriens de Bellelay. Ils y prirent le goût des lettres, en dépit de dures privations, souffrant du froid et même un peu de la faim. Les maîtresétaient comme eux des émigrés, dénués de toutes ressources. Au printemps de 1793, la famille est à Vienne, d’où elle passe bientôt en Pologne, puis en Ukraine, dans un domaine rural appele Boubenoska. Un peu plus tard, on se fixe à Tulczin, toujours en Ukraine. Dans cette petite ville de la Russie polonaise, nos émigrés retrouvent comme un petit coin de France, où l’ancien lieutenant des gardes du corps essaie par moments d’oublier ses peines en ravivant les douces et mélancoliques images de Versailles et de Trianon. Il y avait là, en effet, presque tous les Polignac, la comtesse Diane, non pas la brillante amie de la reine Marie-Antoinette, mais sa belle-sœur, non mariée, et avec elle ses trois neveux, Jules, Armand et Melchior de Polignac, qui se lièrent étroitement avec Joseph et Eugène de Pontmartin.Faisant contre fortune bon cœur, les pauvres émigrés avaient organisé chez le comte Vincent Potocki, au château de Kovalovka, une troupe de comédie et d’opéra-comique; on jouaitNina ou la Folle par amour,Zémire et Azor,le Déserteur,Richard Cœur de Lion. On jouait aussi les pièces d’un membre de la colonie, l’abbé Chalenton. Lorsque Armand de Pontmartin arriva à Paris, en octobre 1823, pour faire ses classes, l’abbé Chalenton vivait encore. Il venait voir souvent les Pontmartin, et il déclara un jour que notre collégien aurait des prix de mémoire, parce que celui-ci venait de lui réciter toute une tirade de sa comédie deMonsieur de Porcalaiseoule Gourmand,composée tout exprès pour être représentée sur le théâtre de Kovalovka. Il y en avait trois comme celle-là, et l’abbé les avait recueillies dans un volume, sous ce pseudonyme:Par un nouveau Sarmate.Une voisine de Kovalovka, la comtesse Moczinska, très riche, mais d’une noblesse inférieure à celle des Potocki, avait offert la plus généreuse hospitalité à M. de Pontmartin et à ses deux fils. Un jour, le voyant découragé par les lenteurs des années d’exil, elle lui dit: «Vous retournerez en France; vous rentrerez dans votre maison; moi, j’irai vous faire une visite, et vous demander l’hospitalité que je suis si heureuse de vous offrir.» Son âge et l’état de l’Europe et de la France, à la veille du 18 Brumaire, rendaient sa prédiction bien invraisemblable. Pourtant, elle arriva, fidèle à sa promesse, en avril 1803, avec une suite nombreuse où figurait un jeune médecin, qui fut plus tard le célèbre docteur Double[5], membre de l’Académie des sciences, père de Léopold Double, le fameux collectionneur, et beau-père du non moins fameux Libri, qui collectionnait, lui aussi, à sa façon.Chez la comtesse Moczinska, M. de Pontmartin fit connaissance avec Souvarow, qui lui offrit un grade de général dans l’armée russe: il opposa à toutes les instances qui lui furent faites un refus inébranlable.En 1801, il rentra en France, mais il ne voulutpas quitter l’Ukraine avant d’avoir épousé la compagne de son émigration, la seconde mère de ses enfants. Ce mariage fut célébré à Tulczin, le 17 mars 1801, sur une permission accordée en latin et en polonais par l’évêque de Kaminiec.On retrouva la propriété des Angles intacte; c’était un bien de mineurs, et ces mineurs n’avaient pas été considérés comme volontairement émigrés. Même la belle allée de marronniers, qui devait presque jouer un rôle dans la vie littéraire de l’auteur desSamedis, avait été sauvée par le dévouement d’un fermier. M. de Pontmartin envoya alors ses fils à Paris pour y compléter des études que tant de déplacements et de hasards avaient dû singulièrement contrarier. Il mourut aux Angles le 3 août 1806. Sa veuve, qui lui survécut jusqu’en 1824, eut le temps de connaître et de combler de gâteries maternelles cet Armand qu’elle considérait comme son petit-fils et qui, au terme de sa vie, parlait encore avec une tendre reconnaissance de celle que ses parents et lui n’avaient jamais appelée queTatan-Bonne.IIIDes deux fils de l’ancien émigré, l’aîné ne se maria point; il ne devait être, toute sa vie, que l’oncle Joseph. Très bel enfant en naissant, iléprouva pendant les jours de trouble qui suivirent la mort de sa mère un accident qui le rendit contrefait. L’oncle Joseph était donc bossu et d’une santé excessivement délicate. Mais ni cette épreuve ni toutes celles qu’il subit pendant l’émigration n’avaient altéré son humeur. Personne n’eut plus d’entrain, plus de bonne grâce dans les relations mondaines, une plus souriante bonté. Il avait cédé tous les droits du chef de famille à son frère, dont il ne se sépara d’ailleurs jamais. Quand il eut un neveu, on peut deviner de quelle affection il l’entoura et avec quel soin il s’occupa de son éducation: il fut son premier maître, l’initia au latin et au grec, et aussi à la chasse et au dessin, ses deux passions. L’oncle Joseph avait fait ses études à bâtons rompus, mais il avait conservé le goût des humanités; il s’y remit avec ardeur quand vinrent les années de collège d’Armand; bref, quand l’oncle et le neveu se trouvaient, par hasard, éloignés l’un de l’autre durant quelques semaines, ils s’écrivaient presque chaque jour, mais leur correspondance ne s’échangeait qu’en vers latins! Humaniste émérite, botaniste distingué, M. Joseph de Pontmartin était, en outre, un paysagiste de talent, et la peinture était, avec l’éducation de son neveu, la principale occupation de sa vie. Les vues prises par lui d’après nature dans ses promenades et ses voyages forment un album d’aquarelles et de sépias, qui sont, non d’un simple amateur, mais d’un véritable artiste. A l’huile, il pratiqua malheureusement un genre aujourd’hui démodé, lepaysage composé: Corot n’était pas encore venu! Néanmoins, le genre une fois admis, on trouve à ces petits tableaux de sérieuses qualités. Leur auteur savait son métier. S’il lui avait pris fantaisie, aux environs de 1825, d’envoyer ses paysages au Salon de peinture, ils n’auraient pas fait trop mauvaise figure à côté des toiles de Bidault et de Jean-Victor Bertin. L’oncle Joseph eut le chagrin de survivre à son frère; il mourut à Paris, où il avait suivi sa belle-sœur et son neveu, le 13 janvier 1832, le lendemain du jour où il avait eu cinquante ans.Son frère, Castor-Louis-Eugène, qui le suivit d’un an dans la vie et le précéda d’un an dans la mort, avait hérité de la haute taille et de la belle figure de leur père. Il avait tout près de six pieds, et son fils, si grand pourtant, paraissait petit à côté de lui. Eugène avait la plupart des goûts et des aptitudes de l’oncle Joseph, sauf qu’il négligeait l’aquarelle et le paysage composé pour se livrer à l’étude de la philosophie. Comme lui, il s’occupa avec un intérêt passionné des études classiques de son cher Armand; mais il n’avait pas le caractère enjoué de son frère. Malgré une bonté et une douceur sans bornes, il eut toujours quelque chose de mélancolique, comme s’il eût prévu qu’il était destiné à mourir à quarante-huit ans, de celle de toutes les maladies qui porte le plus à la tristesse, un cancer à l’estomac. Sa piété était austère, avec peut-être une nuance de jansénisme inconscient. Il n’allait au théâtre que pour voir de loin en loin jouer une tragédie. Une seule fois, il y alla pourune comédie, l’École des Vieillards[6], de Casimir Delavigne, et encore savait-il qu’il y retrouverait Talma. Si plus tard il lui arriva de se relâcher de cette rigueur, c’était afin d’accompagner, pour le récompenser de ses succès, son fils qui a toujours été un peu réfractaire à la tragédie. De tous ceux que j’ai nommés ou nommerai dans ces pages, celui-là était sans doute le meilleur, et je n’oublierai jamais avec quelle affectueuse vénération son fils parlait de lui.En décembre 1807, à vingt-quatre ans, il épousa à Montpellier Émilie de Cambis, qui avait vingt ans. La famille de Cambis, venue de Florence auXVesiècle, tenait le premier rang à Avignon, soit par les fonctions qu’elle y exerçait au nom du Pape, soit par sa popularité presque égale à celle des Crillon, soit par tous les serviteurs distingués qu’elle avait donnés à la France, en vertu du privilège derégnicolesaccordé par François Ieraux habitants d’Avignon et du Comtat. Ce mariage présentait, au point de vue des idées aristocratiques, une certaine disproportion; mais la belle mine, la vertu et la fortune relative du marié équivalaient à un supplément de parchemins; d’ailleurs, au lendemain de la Révolution et de ses ruines, on devait se montrer moins exigeant qu’on ne l’eût été vingt ans plus tôt. Mllede Cambis était petite, avec de gros traits, un teint bilieux qui luiétait commun avec son frère, le futur pair de France; mais, par ses qualités morales, sa haute intelligence, son instruction, c’était une femme supérieure. Quelles que fussent les charmantes qualités d’esprit de son mari et de son beau-frère, comme on le voit presque toujours quand on étudie les origines des hommes de talent, c’est de sa mère qu’Armand de Pontmartin tenait ses brillantes facultés comme les traits de son visage; de son père il n’avait gardé que la haute taille.Émilie de Cambis avait, comme son mari, passé par bien des épreuves. Née à Avignon, elle avait été emmenée à Chartres par son père, Henri de Cambis d’Orsan, marquis de Lagnes, colonel de dragons, qui fuyait les excès de la Révolution. A Chartres, il fut mis en prison et y mourut le 5 janvier 1793; le procès du Roi et la perspective du sort réservé à l’auguste victime lui avaient porté un coup dont il ne put se relever. Sa veuve, Augustine de Grave, se retira alors à Montpellier, son pays natal, avec ses trois enfants, Henriette, Auguste et Émilie, qui, admirablement doués tous les trois, firent ensemble et presque sans maîtres des études exceptionnellement approfondies. Mmede Cambis avait deux frères: l’aîné, le marquis de Grave, capitaine au régiment d’Hervilly, fut tué à Quiberon le 21 juillet 1795; le second, le chevalier de Grave, plus tard marquis, fut pendant quelques semaines, du 10 mars au 8 mai 1792, ministre de la Guerre du roi Louis XVI. Décrété d’accusation le 27 août 1792, il se réfugia en Angleterre,d’où il ne revint qu’en 1804. Louis XVIII le nomma pair de France le 17 août 1815. Il mourut sans enfants le 16 janvier 1823[7]. Son frère avait laissé une fille, qui épousa sous l’Empire le marquis de Guerry, Vendéen de race et de sentiments, et qui ne tarda pas à devenir veuve, son mari ayant été tué lors de la prise d’armes de 1815. Ce beau-père fusillé à Quiberon, ce gendre tué au combat des Mathes, il me semble bien les avoir déjà rencontrés quelque part. Ajoutez-y par l’imagination une troisième génération qui sera la dernière, un autre Vendéen mourant, lui aussi, pour le Roi, à la Pénissière, en 1832, et vous avez lesTrois Veuves[8], une des premières et l’une des plus remarquables nouvelles d’Armand de Pontmartin. J’ai toujours pensé que ce petit récit était né du souvenir des morts héroïques qui avaient voué Mmede Guerry à un deuil éternel. Cette tragique histoire d’une cousine germaine de sa mère, contée souvent à la veillée, avait dû lui causer une ineffaçable impression[9].Mmede Cambis, revenue à Montpellier, comme je l’ai dit, après avoir perdu son mari, vécut dans cette ville jusqu’à sa mort, en 1821. Armand, dans ses jeunes années, fut souvent conduit en visite chez cette vénérable et très vénérée aïeule. L’aînée de ses filles, Henriette, une sainte, avait épousé, en 1798, un Cambis d’une autre branche, habitant les Cévennes; elle eut cinq enfants, cousins germains et amis d’enfance de Pontmartin. Tous l’ont précédée dans la tombe; le dernier disparu est l’abbé Adalbert de Cambis, longtemps premier vicaire de Saint-Sulpice, mort en 1879.IVJamais ménage ne fut plus uni que celui deM. et de MmeEugène de Pontmartin; ils avaient les mêmes goûts, les mêmes sentiments, les mêmes vertus austères. Mmede Pontmartin n’alla jamais au théâtre. Elle lisait et relisait sans cesse les grands écrivains religieux duXVIIesiècle, Bossuet, Bourdaloue, Massillon. Elle a aimé ardemment son fils, l’a trop gâté peut-être. Entre eux, l’intimité fut toujours grande; toujours il lui fut doux de parler d’elle et d’évoquer son image. Je ne sais pourtant s’il n’y avait point, dans la voix de Pontmartin, plus d’émotion encore, plus d’infinie tendresse, quand il parlait de son père et de l’oncle Joseph; c’est qu’aussi on ne trouve pas facilement d’autresbontéscomme celles-là.M. de Pontmartin et sa jeune femme vinrent s’établir aux Angles et louèrent pour l’hiver un appartement à Avignon, rue Sainte-Praxède, dans la maison d’une famille amie, la famille d’Oléon. C’est là que vint au monde, après une attente de près de quatre ans, leur premier et unique enfant, Armand, né le 16 juillet 1811[10]; il fut baptisé lelendemain dans l’église de Saint-Agricol, alors cathédrale d’Avignon; le parrain fut l’oncle Joseph, et la marraine, Mmede Cambis, la grand’mère maternelle.Les douze premières années de sa vie se passèrent en grande partie aux Angles, avec un séjour de quelques mois chaque hiver à Avignon, dans un appartement qui n’était plus celui de la rue Sainte-Praxède, mais qui se trouvait rue Saint-Marc, dans l’hôtel du marquis de Calvière[11], devenu quelques années plus tard la résidence desPères Jésuites. Armand de Pontmartin avait un vague souvenir des événements de 1815, des efforts énergiques et couronnés de succès que fit son père pour empêcher une bande de pêcheurs du Rhône, d’un royalisme trop exalté, d’aller à la Vernède, à l’extrémité du territoire de la commune des Angles, piller le château d’un général bonapartiste, le général Gilly. Il se rappelait avec plus de précision cette lugubre soirée de février 1820, où son père et un autre locataire de la maison Calvière, ayant entendu circuler de sinistres rumeurs, se rendirent à la préfecture et revinrent un quart d’heure après en disant: «Hélas! c’est trop vrai! le duc de Berry est assassiné!» Quelques jours plus tard, M. de Pontmartin se trouvait seul aux Angles; on lui envoya d’Avignon une pauvre femme, presque une mendiante, qui lui dit ces simples mots: «Cazes[12]n’est plus rien!» Dans son enthousiasme, il lui donna cinq francs pour la récompenser d’avoir apporté une si bonne nouvelle, et pourtant, il était d’un caractère modéré, il ne partageait aucune des passions desultras; mais il lui arrivait parfois, comme à beaucoup d’honnêtes gens de ce temps-là, d’être plus royaliste que le roi. Comment ne se serait-il pas réjoui dela chute de M. Decazes, puisque ce ministre était la bête noire de tous lesblancsde 1820?M. et Mmede Pontmartin allaient peu dans le monde, et presque chaque soir, pendant une heure, on faisait une lecture à la table de famille, le plus souvent dansles Essais de moralede Nicole. A certains jours, on s’humanisait un peu, et on lisait lesOraisons funèbresde Bossuet, Corneille, Racine, voire mêmele Misanthropeetles Femmes savantes. Dans ce vieil hôtel de Calvière, d’une si fière mine avec son escalier monumental, son portique d’ordre toscan, ses moulures en pierre et ses panneaux de boiseries sculptées, avec ses niches veuves de leurs statues, son bassin et sa fontainerocaille, habitait aussi Mmede Villelume, née de Sombreuil, l’héroïne des massacres de Septembre. Son mari avait été envoyé à Avignon comme gouverneur de la succursale des Invalides. Elle venait quelquefois dîner chez M. de Pontmartin, et ces jours-là on ne servait sur la table que du vin blanc[13]!Les douze premières années d’Armand de Pontmartin, avant son départ pour Paris, ne lui avaient laissé, à travers les visions confuses de son enfance, que deux souvenirs bien distincts: la mission desPères de la Foi, ayant à leur tête le P. Guyon, dont la parole rappelait celle du P. Bridaine, et le voyage deMADAME, duchesse d’Angoulême.La mission desPères de la Foiest restée légendaire à Avignon. Commencée le 28 février 1819,elle se termina le dimanche 28 avril par la plantation d’une croix sur le rocher des Doms, au-dessous duquel s’étagent la métropole et le palais des Papes et qui domine un merveilleux panorama. La cérémonie fut belle entre toutes. Plus de quarante mille étrangers étaient accourus de toute la contrée d’alentour, et, sans le débordement de la Durance, le nombre en eût été plus considérable encore[14]. Naturellement, les enfants n’avaient pas été oubliés. Pontmartin, qui n’avait pas encore huit ans, était du cortège. Il le décrira plus tard, avec un enthousiasme que soixante ans écoulés n’avaient pu affaiblir[15].Le récit du passage de la duchesse d’Angoulême a également trouvé place dans lesMémoires[16]. L’auteur seulement a légèrement romancé ce petit épisode; il l’a même, pour m’en tenir à ce seul point, antidaté d’un an. Ce n’est pas en 1822, mais en 1823 queMADAMEvisita nos provinces méridionales. C’était au moment de la guerre d’Espagne. Pendant que le duc d’Angoulême était, de l’autre côté des Pyrénées, à la tête de nos troupes, la princesse parcourait le midi de la France, où le sentiment royaliste n’avait encore rien perdu de son ardeur. Le 12 mai 1823,—et non, comme le dit Pontmartin, le 27 avril 1822,—elle se rendit de Nimes à Avignon. La route royale côtoyait lesAngles. Tous les habitants, villageois et châtelains, étaient à leur poste, au bord de la route: au premier rang, M. de Pontmartin, qui devait haranguer la fille de Louis XVI et qui jetait de temps en temps les yeux sur son papier: à quelques pas en arrière, l’oncle Joseph, tenant par la main son neveu, dont le cœur battait à se rompre.Tout à coup, on aperçoit, au haut de la montée de Saze, un énorme nuage de poussière, qui accourait d’un train effrayant: «C’est elle! s’écrie-t-on; c’est la duchesse! c’est Madame!» Bientôt le nuage s’éclaircit; un rayon de soleil le perce de part en part; on voit briller les casques et les sabres de l’escorte: puis les harnais de l’attelage et les chapeaux enrubannés des postillons. Deux calèches, menées à quatre chevaux, passèrent devant les bonnes gens des Angles sans s’arrêter. Inclinée à la portière, la duchesse salua d’un signe de tête. «Vive le roi!» crièrent les paysans avec un ensemble digne d’un meilleur sort. Au moment où ils allaient crier: «Vive Madame!» ils s’aperçurent que les voitures avaient disparu. «Ce fut, dit Pontmartin, ma première leçon de philosophie politique; depuis lors, j’en ai subi de plus rudes.»Son éducation, cependant, commencée de bonne heure, amoureusement poussée et surveillée par les trois êtres dont il était l’affection principale, s’annonçait comme devant être exceptionnellement brillante. Dès qu’il eut huit ans, on lui donna un Virgile, et dans sa joie, il ne voulut plus s’en séparer, ni jour ni nuit. Un professeur du collègeroyal d’Avignon. M. Ract-Madoux, lui donnait des leçons. Voyant qu’il en profitait si bien, on eut l’idée de lui faire faire les mêmes compositions que les élèves de la classe de troisième. Il fut premier dans toutes, il avait alors douze ans. Ses parents jugèrent bientôt qu’il serait dommage de se contenter pour lui d’une éducation provinciale. Encore bien qu’une telle combinaison fût un peu au-dessus de ce que leur permettait leur fortune, ils se décidèrent à quitter Avignon et les Angles pour aller s’établir à Paris. C’était au mois d’octobre 1823, et Armand de Pontmartin venait d’entrer dans sa treizième année.
ARMAND DE PONTMARTINCHAPITRE PREMIERLA FAMILLE ET L’ENFANCE(1811-1823)LesFerrar. Le traducteur du Tasse. Le comte Joseph-Antoine etMonsieur des Angles. L’Émigration. En Ukraine.—Retour aux Angles. L’Oncle Joseph. M. Eugène de Pontmartin et MlleÉmilie de Cambis. La marquise de Guerry etles Trois Veuves.—Naissance d’Armand de Pontmartin. L’hôtel de Calvière et Mademoiselle de Sombreuil. La Mission de 1819 et le voyage de la duchesse d’Angoulême. Virgile et M. Ract-Madoux.IArmand de Pontmartin n’a jamais voulu être autre chose qu’un écrivain, un homme de lettres. Rien ne lui était plus déplaisant que de s’entendre appelerMonsieur le Comte!Démocrate, il ne l’était guère; cela ne l’empêchait pas d’avoir en horreur les généalogies et tout ce qui ressemblait à des préoccupations aristocratiques. Que de fois il s’est égayé à propos d’écrivains-gentilshommes qui, dans leursMémoires, commencent par déclareravec fracas qu’ils n’admettent d’autre distinction que celles de l’intelligence, et qui, ensuite, ne nous font grâce, ni d’un quartier, ni d’un détail héraldique! Le jour où, sur mes instances, il consentit enfin à écrire ses Mémoires, ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, il évita soigneusement de parler de sesancêtres; des origines et de l’ancienneté de sa famille, il ne dit pas un mot. Je n’ai pas le droit d’être aussi discret que lui. Le premier devoir d’un biographe est de replacer dans sonmilieucelui dont il écrit la vie, de faire connaître ses parents, de remonter au moins à deux ou trois générations en arrière.Le nom patronymique des Pontmartin estFerraret se montre d’abord à Avignon sous Henri IV. Les Ferrar étaient sans doute d’origine italienne, comme tant d’autres familles avignonnaises; ce qui le ferait croire, c’est cette orthographe d’un nom enarsans autre consonne finale, qui semble une transcription littérale du nom italienFerrari. Sous Louis XIII, un Ferrar va d’Avignon s’établir à Montpellier, où il acquiert le titre et remplit les fonctions de Conseiller à la Cour des comptes, aides et finances de cette ville. Cet office devint héréditaire dans la famille et se transmit d’aîné en aîné jusqu’à la fin duXVIIIesiècle. La branche aînée possédait aussi le domaine de Pontmartin[2], acquis en 1625.Suivant l’usage des familles parlementaires, les aînés, tout en possédant ce domaine, érigé pour eux en seigneurie en 1644, n’en portaient pas le nom et s’appelaient Messieurs de Ferrar; ils laissaient prendre ce nom à leurs cadets, dépourvus de tout apanage. Un de ces conseillers, Antoine, traduisit, non sans succès, laJérusalem délivrée, du Tasse, ce qui lui a valu de figurer dans laBiographie universellede Michaud[3]. La branche aînée s’éteignit à l’époque de la Révolution et les trois filles du dernier représentant de cette branche vendirent au père de l’écrivain, en 1813, le domaine de Pontmartin.Tandis que les aînés conservaient avec soin leur office de judicature, les cadets se tournaient du côté des armes. Le traducteur du Tasse avait un frère officier. Un autre de ses frères, son successeur dans sa charge (car lui-même mourut sans être marié), eut deux fils officiers, outre l’aîné qui, bien entendu, se réserva pour la magistrature. L’un devint général au service de l’Espagne et mourut, vers 1750, gouverneur de Lérida. L’autre, Antoine, qui porta toujours le double nom de Ferrar de Pontmartin, fit la campagne d’Espagne sous le Régent comme capitaine au régiment de Rouergue: forcé par une blessure de quitter le service actif, il fut nommé directeur général des fortifications du Roussillon. Il mourut à Perpignan, en 1748, laissant un fils âgé de quatre ans, Joseph-Antoine. Saveuve n’eut pour toute ressource qu’une pension de deux cents livres et traversa quelques années de cruelle misère; mais en 1753 elle eut le bonheur de faire admettre son fils à l’École militaire, récemment fondée à Paris. Joseph-Antoine (ce fut le grand-père d’Armand de Pontmartin) eut une carrière militaire extrêmement brillante. C’était un homme superbe, un cavalier incomparable, dont il est fait mention dans plusieurs ouvrages du temps. Sorti de l’école à seize ans, en 1760, il fit les dernières campagnes de la guerre de Sept Ans. Son avancement fut rapide. Il était en 1780 mestre de camp commandant le régiment Commissaire-général-cavalerie, chevalier de Saint-Louis, titré de comte dans ses brevets. Lieutenant des gardes du corps en 1784, il n’avait que quarante-cinq ans en 1789 et pouvait espérer arriver plus haut. La Révolution brisa sa carrière. Il devait devenir plus tard maréchal de camp, mais seulement en 1798, pendant l’émigration, et en vertu d’un brevet daté de Blankenbourg et signé par le roi de France en exil.En 1781, son grade de mestre de camp, et peut-être aussi sa belle prestance lui avaient valu de faire un mariage qui, de la situation d’officier sans fortune, l’avait fait passer à celle de grand propriétaire. Il avait épousé, le 20 mars 1781, dans l’église du village des Angles[4], Jeanne-Thérèse Calvet des Angles, d’une famille de bonne bourgeoisieavignonnaise; son père était capitaine au régiment de Guienne et chevalier de Saint-Louis; sa mère était fille d’un bâtonnier des avocats au Parlement de Paris. Elle était l’héritière du domaine des Angles et même de la seigneurie de ce nom, acquise par son oncle, l’homme important de la famille,Monsieur des Angles, comme on l’appelle, celui qui bâtit la maison où a vécu et où est mort Armand de Pontmartin.Elle eut deux fils, Joseph, né le 12 janvier 1782, et Eugène, né le 6 février 1783. Devenus presque aussitôt orphelins, Mmede Pontmartin étant morte à vingt-sept ans des suites de sa seconde couche; privés de la présence de leur père que sa carrière retenait dans de lointaines garnisons, Valenciennes d’abord, puis Versailles, les deux enfants trouvèrent une seconde mère dans une cousine de celle qu’ils avaient perdue, personne d’une exquise bonté, qui se dévoua à eux et ne les quitta plus.IIA la fin de 1791, M. de Pontmartin émigra en Suisse et s’établit provisoirement à Vevey, où ses fils allèrent le rejoindre. De là, on alla à Soleure, où les enfants passèrent deux ans au collège des Oratoriens de Bellelay. Ils y prirent le goût des lettres, en dépit de dures privations, souffrant du froid et même un peu de la faim. Les maîtresétaient comme eux des émigrés, dénués de toutes ressources. Au printemps de 1793, la famille est à Vienne, d’où elle passe bientôt en Pologne, puis en Ukraine, dans un domaine rural appele Boubenoska. Un peu plus tard, on se fixe à Tulczin, toujours en Ukraine. Dans cette petite ville de la Russie polonaise, nos émigrés retrouvent comme un petit coin de France, où l’ancien lieutenant des gardes du corps essaie par moments d’oublier ses peines en ravivant les douces et mélancoliques images de Versailles et de Trianon. Il y avait là, en effet, presque tous les Polignac, la comtesse Diane, non pas la brillante amie de la reine Marie-Antoinette, mais sa belle-sœur, non mariée, et avec elle ses trois neveux, Jules, Armand et Melchior de Polignac, qui se lièrent étroitement avec Joseph et Eugène de Pontmartin.Faisant contre fortune bon cœur, les pauvres émigrés avaient organisé chez le comte Vincent Potocki, au château de Kovalovka, une troupe de comédie et d’opéra-comique; on jouaitNina ou la Folle par amour,Zémire et Azor,le Déserteur,Richard Cœur de Lion. On jouait aussi les pièces d’un membre de la colonie, l’abbé Chalenton. Lorsque Armand de Pontmartin arriva à Paris, en octobre 1823, pour faire ses classes, l’abbé Chalenton vivait encore. Il venait voir souvent les Pontmartin, et il déclara un jour que notre collégien aurait des prix de mémoire, parce que celui-ci venait de lui réciter toute une tirade de sa comédie deMonsieur de Porcalaiseoule Gourmand,composée tout exprès pour être représentée sur le théâtre de Kovalovka. Il y en avait trois comme celle-là, et l’abbé les avait recueillies dans un volume, sous ce pseudonyme:Par un nouveau Sarmate.Une voisine de Kovalovka, la comtesse Moczinska, très riche, mais d’une noblesse inférieure à celle des Potocki, avait offert la plus généreuse hospitalité à M. de Pontmartin et à ses deux fils. Un jour, le voyant découragé par les lenteurs des années d’exil, elle lui dit: «Vous retournerez en France; vous rentrerez dans votre maison; moi, j’irai vous faire une visite, et vous demander l’hospitalité que je suis si heureuse de vous offrir.» Son âge et l’état de l’Europe et de la France, à la veille du 18 Brumaire, rendaient sa prédiction bien invraisemblable. Pourtant, elle arriva, fidèle à sa promesse, en avril 1803, avec une suite nombreuse où figurait un jeune médecin, qui fut plus tard le célèbre docteur Double[5], membre de l’Académie des sciences, père de Léopold Double, le fameux collectionneur, et beau-père du non moins fameux Libri, qui collectionnait, lui aussi, à sa façon.Chez la comtesse Moczinska, M. de Pontmartin fit connaissance avec Souvarow, qui lui offrit un grade de général dans l’armée russe: il opposa à toutes les instances qui lui furent faites un refus inébranlable.En 1801, il rentra en France, mais il ne voulutpas quitter l’Ukraine avant d’avoir épousé la compagne de son émigration, la seconde mère de ses enfants. Ce mariage fut célébré à Tulczin, le 17 mars 1801, sur une permission accordée en latin et en polonais par l’évêque de Kaminiec.On retrouva la propriété des Angles intacte; c’était un bien de mineurs, et ces mineurs n’avaient pas été considérés comme volontairement émigrés. Même la belle allée de marronniers, qui devait presque jouer un rôle dans la vie littéraire de l’auteur desSamedis, avait été sauvée par le dévouement d’un fermier. M. de Pontmartin envoya alors ses fils à Paris pour y compléter des études que tant de déplacements et de hasards avaient dû singulièrement contrarier. Il mourut aux Angles le 3 août 1806. Sa veuve, qui lui survécut jusqu’en 1824, eut le temps de connaître et de combler de gâteries maternelles cet Armand qu’elle considérait comme son petit-fils et qui, au terme de sa vie, parlait encore avec une tendre reconnaissance de celle que ses parents et lui n’avaient jamais appelée queTatan-Bonne.IIIDes deux fils de l’ancien émigré, l’aîné ne se maria point; il ne devait être, toute sa vie, que l’oncle Joseph. Très bel enfant en naissant, iléprouva pendant les jours de trouble qui suivirent la mort de sa mère un accident qui le rendit contrefait. L’oncle Joseph était donc bossu et d’une santé excessivement délicate. Mais ni cette épreuve ni toutes celles qu’il subit pendant l’émigration n’avaient altéré son humeur. Personne n’eut plus d’entrain, plus de bonne grâce dans les relations mondaines, une plus souriante bonté. Il avait cédé tous les droits du chef de famille à son frère, dont il ne se sépara d’ailleurs jamais. Quand il eut un neveu, on peut deviner de quelle affection il l’entoura et avec quel soin il s’occupa de son éducation: il fut son premier maître, l’initia au latin et au grec, et aussi à la chasse et au dessin, ses deux passions. L’oncle Joseph avait fait ses études à bâtons rompus, mais il avait conservé le goût des humanités; il s’y remit avec ardeur quand vinrent les années de collège d’Armand; bref, quand l’oncle et le neveu se trouvaient, par hasard, éloignés l’un de l’autre durant quelques semaines, ils s’écrivaient presque chaque jour, mais leur correspondance ne s’échangeait qu’en vers latins! Humaniste émérite, botaniste distingué, M. Joseph de Pontmartin était, en outre, un paysagiste de talent, et la peinture était, avec l’éducation de son neveu, la principale occupation de sa vie. Les vues prises par lui d’après nature dans ses promenades et ses voyages forment un album d’aquarelles et de sépias, qui sont, non d’un simple amateur, mais d’un véritable artiste. A l’huile, il pratiqua malheureusement un genre aujourd’hui démodé, lepaysage composé: Corot n’était pas encore venu! Néanmoins, le genre une fois admis, on trouve à ces petits tableaux de sérieuses qualités. Leur auteur savait son métier. S’il lui avait pris fantaisie, aux environs de 1825, d’envoyer ses paysages au Salon de peinture, ils n’auraient pas fait trop mauvaise figure à côté des toiles de Bidault et de Jean-Victor Bertin. L’oncle Joseph eut le chagrin de survivre à son frère; il mourut à Paris, où il avait suivi sa belle-sœur et son neveu, le 13 janvier 1832, le lendemain du jour où il avait eu cinquante ans.Son frère, Castor-Louis-Eugène, qui le suivit d’un an dans la vie et le précéda d’un an dans la mort, avait hérité de la haute taille et de la belle figure de leur père. Il avait tout près de six pieds, et son fils, si grand pourtant, paraissait petit à côté de lui. Eugène avait la plupart des goûts et des aptitudes de l’oncle Joseph, sauf qu’il négligeait l’aquarelle et le paysage composé pour se livrer à l’étude de la philosophie. Comme lui, il s’occupa avec un intérêt passionné des études classiques de son cher Armand; mais il n’avait pas le caractère enjoué de son frère. Malgré une bonté et une douceur sans bornes, il eut toujours quelque chose de mélancolique, comme s’il eût prévu qu’il était destiné à mourir à quarante-huit ans, de celle de toutes les maladies qui porte le plus à la tristesse, un cancer à l’estomac. Sa piété était austère, avec peut-être une nuance de jansénisme inconscient. Il n’allait au théâtre que pour voir de loin en loin jouer une tragédie. Une seule fois, il y alla pourune comédie, l’École des Vieillards[6], de Casimir Delavigne, et encore savait-il qu’il y retrouverait Talma. Si plus tard il lui arriva de se relâcher de cette rigueur, c’était afin d’accompagner, pour le récompenser de ses succès, son fils qui a toujours été un peu réfractaire à la tragédie. De tous ceux que j’ai nommés ou nommerai dans ces pages, celui-là était sans doute le meilleur, et je n’oublierai jamais avec quelle affectueuse vénération son fils parlait de lui.En décembre 1807, à vingt-quatre ans, il épousa à Montpellier Émilie de Cambis, qui avait vingt ans. La famille de Cambis, venue de Florence auXVesiècle, tenait le premier rang à Avignon, soit par les fonctions qu’elle y exerçait au nom du Pape, soit par sa popularité presque égale à celle des Crillon, soit par tous les serviteurs distingués qu’elle avait donnés à la France, en vertu du privilège derégnicolesaccordé par François Ieraux habitants d’Avignon et du Comtat. Ce mariage présentait, au point de vue des idées aristocratiques, une certaine disproportion; mais la belle mine, la vertu et la fortune relative du marié équivalaient à un supplément de parchemins; d’ailleurs, au lendemain de la Révolution et de ses ruines, on devait se montrer moins exigeant qu’on ne l’eût été vingt ans plus tôt. Mllede Cambis était petite, avec de gros traits, un teint bilieux qui luiétait commun avec son frère, le futur pair de France; mais, par ses qualités morales, sa haute intelligence, son instruction, c’était une femme supérieure. Quelles que fussent les charmantes qualités d’esprit de son mari et de son beau-frère, comme on le voit presque toujours quand on étudie les origines des hommes de talent, c’est de sa mère qu’Armand de Pontmartin tenait ses brillantes facultés comme les traits de son visage; de son père il n’avait gardé que la haute taille.Émilie de Cambis avait, comme son mari, passé par bien des épreuves. Née à Avignon, elle avait été emmenée à Chartres par son père, Henri de Cambis d’Orsan, marquis de Lagnes, colonel de dragons, qui fuyait les excès de la Révolution. A Chartres, il fut mis en prison et y mourut le 5 janvier 1793; le procès du Roi et la perspective du sort réservé à l’auguste victime lui avaient porté un coup dont il ne put se relever. Sa veuve, Augustine de Grave, se retira alors à Montpellier, son pays natal, avec ses trois enfants, Henriette, Auguste et Émilie, qui, admirablement doués tous les trois, firent ensemble et presque sans maîtres des études exceptionnellement approfondies. Mmede Cambis avait deux frères: l’aîné, le marquis de Grave, capitaine au régiment d’Hervilly, fut tué à Quiberon le 21 juillet 1795; le second, le chevalier de Grave, plus tard marquis, fut pendant quelques semaines, du 10 mars au 8 mai 1792, ministre de la Guerre du roi Louis XVI. Décrété d’accusation le 27 août 1792, il se réfugia en Angleterre,d’où il ne revint qu’en 1804. Louis XVIII le nomma pair de France le 17 août 1815. Il mourut sans enfants le 16 janvier 1823[7]. Son frère avait laissé une fille, qui épousa sous l’Empire le marquis de Guerry, Vendéen de race et de sentiments, et qui ne tarda pas à devenir veuve, son mari ayant été tué lors de la prise d’armes de 1815. Ce beau-père fusillé à Quiberon, ce gendre tué au combat des Mathes, il me semble bien les avoir déjà rencontrés quelque part. Ajoutez-y par l’imagination une troisième génération qui sera la dernière, un autre Vendéen mourant, lui aussi, pour le Roi, à la Pénissière, en 1832, et vous avez lesTrois Veuves[8], une des premières et l’une des plus remarquables nouvelles d’Armand de Pontmartin. J’ai toujours pensé que ce petit récit était né du souvenir des morts héroïques qui avaient voué Mmede Guerry à un deuil éternel. Cette tragique histoire d’une cousine germaine de sa mère, contée souvent à la veillée, avait dû lui causer une ineffaçable impression[9].Mmede Cambis, revenue à Montpellier, comme je l’ai dit, après avoir perdu son mari, vécut dans cette ville jusqu’à sa mort, en 1821. Armand, dans ses jeunes années, fut souvent conduit en visite chez cette vénérable et très vénérée aïeule. L’aînée de ses filles, Henriette, une sainte, avait épousé, en 1798, un Cambis d’une autre branche, habitant les Cévennes; elle eut cinq enfants, cousins germains et amis d’enfance de Pontmartin. Tous l’ont précédée dans la tombe; le dernier disparu est l’abbé Adalbert de Cambis, longtemps premier vicaire de Saint-Sulpice, mort en 1879.IVJamais ménage ne fut plus uni que celui deM. et de MmeEugène de Pontmartin; ils avaient les mêmes goûts, les mêmes sentiments, les mêmes vertus austères. Mmede Pontmartin n’alla jamais au théâtre. Elle lisait et relisait sans cesse les grands écrivains religieux duXVIIesiècle, Bossuet, Bourdaloue, Massillon. Elle a aimé ardemment son fils, l’a trop gâté peut-être. Entre eux, l’intimité fut toujours grande; toujours il lui fut doux de parler d’elle et d’évoquer son image. Je ne sais pourtant s’il n’y avait point, dans la voix de Pontmartin, plus d’émotion encore, plus d’infinie tendresse, quand il parlait de son père et de l’oncle Joseph; c’est qu’aussi on ne trouve pas facilement d’autresbontéscomme celles-là.M. de Pontmartin et sa jeune femme vinrent s’établir aux Angles et louèrent pour l’hiver un appartement à Avignon, rue Sainte-Praxède, dans la maison d’une famille amie, la famille d’Oléon. C’est là que vint au monde, après une attente de près de quatre ans, leur premier et unique enfant, Armand, né le 16 juillet 1811[10]; il fut baptisé lelendemain dans l’église de Saint-Agricol, alors cathédrale d’Avignon; le parrain fut l’oncle Joseph, et la marraine, Mmede Cambis, la grand’mère maternelle.Les douze premières années de sa vie se passèrent en grande partie aux Angles, avec un séjour de quelques mois chaque hiver à Avignon, dans un appartement qui n’était plus celui de la rue Sainte-Praxède, mais qui se trouvait rue Saint-Marc, dans l’hôtel du marquis de Calvière[11], devenu quelques années plus tard la résidence desPères Jésuites. Armand de Pontmartin avait un vague souvenir des événements de 1815, des efforts énergiques et couronnés de succès que fit son père pour empêcher une bande de pêcheurs du Rhône, d’un royalisme trop exalté, d’aller à la Vernède, à l’extrémité du territoire de la commune des Angles, piller le château d’un général bonapartiste, le général Gilly. Il se rappelait avec plus de précision cette lugubre soirée de février 1820, où son père et un autre locataire de la maison Calvière, ayant entendu circuler de sinistres rumeurs, se rendirent à la préfecture et revinrent un quart d’heure après en disant: «Hélas! c’est trop vrai! le duc de Berry est assassiné!» Quelques jours plus tard, M. de Pontmartin se trouvait seul aux Angles; on lui envoya d’Avignon une pauvre femme, presque une mendiante, qui lui dit ces simples mots: «Cazes[12]n’est plus rien!» Dans son enthousiasme, il lui donna cinq francs pour la récompenser d’avoir apporté une si bonne nouvelle, et pourtant, il était d’un caractère modéré, il ne partageait aucune des passions desultras; mais il lui arrivait parfois, comme à beaucoup d’honnêtes gens de ce temps-là, d’être plus royaliste que le roi. Comment ne se serait-il pas réjoui dela chute de M. Decazes, puisque ce ministre était la bête noire de tous lesblancsde 1820?M. et Mmede Pontmartin allaient peu dans le monde, et presque chaque soir, pendant une heure, on faisait une lecture à la table de famille, le plus souvent dansles Essais de moralede Nicole. A certains jours, on s’humanisait un peu, et on lisait lesOraisons funèbresde Bossuet, Corneille, Racine, voire mêmele Misanthropeetles Femmes savantes. Dans ce vieil hôtel de Calvière, d’une si fière mine avec son escalier monumental, son portique d’ordre toscan, ses moulures en pierre et ses panneaux de boiseries sculptées, avec ses niches veuves de leurs statues, son bassin et sa fontainerocaille, habitait aussi Mmede Villelume, née de Sombreuil, l’héroïne des massacres de Septembre. Son mari avait été envoyé à Avignon comme gouverneur de la succursale des Invalides. Elle venait quelquefois dîner chez M. de Pontmartin, et ces jours-là on ne servait sur la table que du vin blanc[13]!Les douze premières années d’Armand de Pontmartin, avant son départ pour Paris, ne lui avaient laissé, à travers les visions confuses de son enfance, que deux souvenirs bien distincts: la mission desPères de la Foi, ayant à leur tête le P. Guyon, dont la parole rappelait celle du P. Bridaine, et le voyage deMADAME, duchesse d’Angoulême.La mission desPères de la Foiest restée légendaire à Avignon. Commencée le 28 février 1819,elle se termina le dimanche 28 avril par la plantation d’une croix sur le rocher des Doms, au-dessous duquel s’étagent la métropole et le palais des Papes et qui domine un merveilleux panorama. La cérémonie fut belle entre toutes. Plus de quarante mille étrangers étaient accourus de toute la contrée d’alentour, et, sans le débordement de la Durance, le nombre en eût été plus considérable encore[14]. Naturellement, les enfants n’avaient pas été oubliés. Pontmartin, qui n’avait pas encore huit ans, était du cortège. Il le décrira plus tard, avec un enthousiasme que soixante ans écoulés n’avaient pu affaiblir[15].Le récit du passage de la duchesse d’Angoulême a également trouvé place dans lesMémoires[16]. L’auteur seulement a légèrement romancé ce petit épisode; il l’a même, pour m’en tenir à ce seul point, antidaté d’un an. Ce n’est pas en 1822, mais en 1823 queMADAMEvisita nos provinces méridionales. C’était au moment de la guerre d’Espagne. Pendant que le duc d’Angoulême était, de l’autre côté des Pyrénées, à la tête de nos troupes, la princesse parcourait le midi de la France, où le sentiment royaliste n’avait encore rien perdu de son ardeur. Le 12 mai 1823,—et non, comme le dit Pontmartin, le 27 avril 1822,—elle se rendit de Nimes à Avignon. La route royale côtoyait lesAngles. Tous les habitants, villageois et châtelains, étaient à leur poste, au bord de la route: au premier rang, M. de Pontmartin, qui devait haranguer la fille de Louis XVI et qui jetait de temps en temps les yeux sur son papier: à quelques pas en arrière, l’oncle Joseph, tenant par la main son neveu, dont le cœur battait à se rompre.Tout à coup, on aperçoit, au haut de la montée de Saze, un énorme nuage de poussière, qui accourait d’un train effrayant: «C’est elle! s’écrie-t-on; c’est la duchesse! c’est Madame!» Bientôt le nuage s’éclaircit; un rayon de soleil le perce de part en part; on voit briller les casques et les sabres de l’escorte: puis les harnais de l’attelage et les chapeaux enrubannés des postillons. Deux calèches, menées à quatre chevaux, passèrent devant les bonnes gens des Angles sans s’arrêter. Inclinée à la portière, la duchesse salua d’un signe de tête. «Vive le roi!» crièrent les paysans avec un ensemble digne d’un meilleur sort. Au moment où ils allaient crier: «Vive Madame!» ils s’aperçurent que les voitures avaient disparu. «Ce fut, dit Pontmartin, ma première leçon de philosophie politique; depuis lors, j’en ai subi de plus rudes.»Son éducation, cependant, commencée de bonne heure, amoureusement poussée et surveillée par les trois êtres dont il était l’affection principale, s’annonçait comme devant être exceptionnellement brillante. Dès qu’il eut huit ans, on lui donna un Virgile, et dans sa joie, il ne voulut plus s’en séparer, ni jour ni nuit. Un professeur du collègeroyal d’Avignon. M. Ract-Madoux, lui donnait des leçons. Voyant qu’il en profitait si bien, on eut l’idée de lui faire faire les mêmes compositions que les élèves de la classe de troisième. Il fut premier dans toutes, il avait alors douze ans. Ses parents jugèrent bientôt qu’il serait dommage de se contenter pour lui d’une éducation provinciale. Encore bien qu’une telle combinaison fût un peu au-dessus de ce que leur permettait leur fortune, ils se décidèrent à quitter Avignon et les Angles pour aller s’établir à Paris. C’était au mois d’octobre 1823, et Armand de Pontmartin venait d’entrer dans sa treizième année.
ARMAND DE PONTMARTIN
LA FAMILLE ET L’ENFANCE(1811-1823)
LesFerrar. Le traducteur du Tasse. Le comte Joseph-Antoine etMonsieur des Angles. L’Émigration. En Ukraine.—Retour aux Angles. L’Oncle Joseph. M. Eugène de Pontmartin et MlleÉmilie de Cambis. La marquise de Guerry etles Trois Veuves.—Naissance d’Armand de Pontmartin. L’hôtel de Calvière et Mademoiselle de Sombreuil. La Mission de 1819 et le voyage de la duchesse d’Angoulême. Virgile et M. Ract-Madoux.
Armand de Pontmartin n’a jamais voulu être autre chose qu’un écrivain, un homme de lettres. Rien ne lui était plus déplaisant que de s’entendre appelerMonsieur le Comte!Démocrate, il ne l’était guère; cela ne l’empêchait pas d’avoir en horreur les généalogies et tout ce qui ressemblait à des préoccupations aristocratiques. Que de fois il s’est égayé à propos d’écrivains-gentilshommes qui, dans leursMémoires, commencent par déclareravec fracas qu’ils n’admettent d’autre distinction que celles de l’intelligence, et qui, ensuite, ne nous font grâce, ni d’un quartier, ni d’un détail héraldique! Le jour où, sur mes instances, il consentit enfin à écrire ses Mémoires, ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, il évita soigneusement de parler de sesancêtres; des origines et de l’ancienneté de sa famille, il ne dit pas un mot. Je n’ai pas le droit d’être aussi discret que lui. Le premier devoir d’un biographe est de replacer dans sonmilieucelui dont il écrit la vie, de faire connaître ses parents, de remonter au moins à deux ou trois générations en arrière.
Le nom patronymique des Pontmartin estFerraret se montre d’abord à Avignon sous Henri IV. Les Ferrar étaient sans doute d’origine italienne, comme tant d’autres familles avignonnaises; ce qui le ferait croire, c’est cette orthographe d’un nom enarsans autre consonne finale, qui semble une transcription littérale du nom italienFerrari. Sous Louis XIII, un Ferrar va d’Avignon s’établir à Montpellier, où il acquiert le titre et remplit les fonctions de Conseiller à la Cour des comptes, aides et finances de cette ville. Cet office devint héréditaire dans la famille et se transmit d’aîné en aîné jusqu’à la fin duXVIIIesiècle. La branche aînée possédait aussi le domaine de Pontmartin[2], acquis en 1625.
Suivant l’usage des familles parlementaires, les aînés, tout en possédant ce domaine, érigé pour eux en seigneurie en 1644, n’en portaient pas le nom et s’appelaient Messieurs de Ferrar; ils laissaient prendre ce nom à leurs cadets, dépourvus de tout apanage. Un de ces conseillers, Antoine, traduisit, non sans succès, laJérusalem délivrée, du Tasse, ce qui lui a valu de figurer dans laBiographie universellede Michaud[3]. La branche aînée s’éteignit à l’époque de la Révolution et les trois filles du dernier représentant de cette branche vendirent au père de l’écrivain, en 1813, le domaine de Pontmartin.
Tandis que les aînés conservaient avec soin leur office de judicature, les cadets se tournaient du côté des armes. Le traducteur du Tasse avait un frère officier. Un autre de ses frères, son successeur dans sa charge (car lui-même mourut sans être marié), eut deux fils officiers, outre l’aîné qui, bien entendu, se réserva pour la magistrature. L’un devint général au service de l’Espagne et mourut, vers 1750, gouverneur de Lérida. L’autre, Antoine, qui porta toujours le double nom de Ferrar de Pontmartin, fit la campagne d’Espagne sous le Régent comme capitaine au régiment de Rouergue: forcé par une blessure de quitter le service actif, il fut nommé directeur général des fortifications du Roussillon. Il mourut à Perpignan, en 1748, laissant un fils âgé de quatre ans, Joseph-Antoine. Saveuve n’eut pour toute ressource qu’une pension de deux cents livres et traversa quelques années de cruelle misère; mais en 1753 elle eut le bonheur de faire admettre son fils à l’École militaire, récemment fondée à Paris. Joseph-Antoine (ce fut le grand-père d’Armand de Pontmartin) eut une carrière militaire extrêmement brillante. C’était un homme superbe, un cavalier incomparable, dont il est fait mention dans plusieurs ouvrages du temps. Sorti de l’école à seize ans, en 1760, il fit les dernières campagnes de la guerre de Sept Ans. Son avancement fut rapide. Il était en 1780 mestre de camp commandant le régiment Commissaire-général-cavalerie, chevalier de Saint-Louis, titré de comte dans ses brevets. Lieutenant des gardes du corps en 1784, il n’avait que quarante-cinq ans en 1789 et pouvait espérer arriver plus haut. La Révolution brisa sa carrière. Il devait devenir plus tard maréchal de camp, mais seulement en 1798, pendant l’émigration, et en vertu d’un brevet daté de Blankenbourg et signé par le roi de France en exil.
En 1781, son grade de mestre de camp, et peut-être aussi sa belle prestance lui avaient valu de faire un mariage qui, de la situation d’officier sans fortune, l’avait fait passer à celle de grand propriétaire. Il avait épousé, le 20 mars 1781, dans l’église du village des Angles[4], Jeanne-Thérèse Calvet des Angles, d’une famille de bonne bourgeoisieavignonnaise; son père était capitaine au régiment de Guienne et chevalier de Saint-Louis; sa mère était fille d’un bâtonnier des avocats au Parlement de Paris. Elle était l’héritière du domaine des Angles et même de la seigneurie de ce nom, acquise par son oncle, l’homme important de la famille,Monsieur des Angles, comme on l’appelle, celui qui bâtit la maison où a vécu et où est mort Armand de Pontmartin.
Elle eut deux fils, Joseph, né le 12 janvier 1782, et Eugène, né le 6 février 1783. Devenus presque aussitôt orphelins, Mmede Pontmartin étant morte à vingt-sept ans des suites de sa seconde couche; privés de la présence de leur père que sa carrière retenait dans de lointaines garnisons, Valenciennes d’abord, puis Versailles, les deux enfants trouvèrent une seconde mère dans une cousine de celle qu’ils avaient perdue, personne d’une exquise bonté, qui se dévoua à eux et ne les quitta plus.
A la fin de 1791, M. de Pontmartin émigra en Suisse et s’établit provisoirement à Vevey, où ses fils allèrent le rejoindre. De là, on alla à Soleure, où les enfants passèrent deux ans au collège des Oratoriens de Bellelay. Ils y prirent le goût des lettres, en dépit de dures privations, souffrant du froid et même un peu de la faim. Les maîtresétaient comme eux des émigrés, dénués de toutes ressources. Au printemps de 1793, la famille est à Vienne, d’où elle passe bientôt en Pologne, puis en Ukraine, dans un domaine rural appele Boubenoska. Un peu plus tard, on se fixe à Tulczin, toujours en Ukraine. Dans cette petite ville de la Russie polonaise, nos émigrés retrouvent comme un petit coin de France, où l’ancien lieutenant des gardes du corps essaie par moments d’oublier ses peines en ravivant les douces et mélancoliques images de Versailles et de Trianon. Il y avait là, en effet, presque tous les Polignac, la comtesse Diane, non pas la brillante amie de la reine Marie-Antoinette, mais sa belle-sœur, non mariée, et avec elle ses trois neveux, Jules, Armand et Melchior de Polignac, qui se lièrent étroitement avec Joseph et Eugène de Pontmartin.
Faisant contre fortune bon cœur, les pauvres émigrés avaient organisé chez le comte Vincent Potocki, au château de Kovalovka, une troupe de comédie et d’opéra-comique; on jouaitNina ou la Folle par amour,Zémire et Azor,le Déserteur,Richard Cœur de Lion. On jouait aussi les pièces d’un membre de la colonie, l’abbé Chalenton. Lorsque Armand de Pontmartin arriva à Paris, en octobre 1823, pour faire ses classes, l’abbé Chalenton vivait encore. Il venait voir souvent les Pontmartin, et il déclara un jour que notre collégien aurait des prix de mémoire, parce que celui-ci venait de lui réciter toute une tirade de sa comédie deMonsieur de Porcalaiseoule Gourmand,composée tout exprès pour être représentée sur le théâtre de Kovalovka. Il y en avait trois comme celle-là, et l’abbé les avait recueillies dans un volume, sous ce pseudonyme:Par un nouveau Sarmate.
Une voisine de Kovalovka, la comtesse Moczinska, très riche, mais d’une noblesse inférieure à celle des Potocki, avait offert la plus généreuse hospitalité à M. de Pontmartin et à ses deux fils. Un jour, le voyant découragé par les lenteurs des années d’exil, elle lui dit: «Vous retournerez en France; vous rentrerez dans votre maison; moi, j’irai vous faire une visite, et vous demander l’hospitalité que je suis si heureuse de vous offrir.» Son âge et l’état de l’Europe et de la France, à la veille du 18 Brumaire, rendaient sa prédiction bien invraisemblable. Pourtant, elle arriva, fidèle à sa promesse, en avril 1803, avec une suite nombreuse où figurait un jeune médecin, qui fut plus tard le célèbre docteur Double[5], membre de l’Académie des sciences, père de Léopold Double, le fameux collectionneur, et beau-père du non moins fameux Libri, qui collectionnait, lui aussi, à sa façon.
Chez la comtesse Moczinska, M. de Pontmartin fit connaissance avec Souvarow, qui lui offrit un grade de général dans l’armée russe: il opposa à toutes les instances qui lui furent faites un refus inébranlable.
En 1801, il rentra en France, mais il ne voulutpas quitter l’Ukraine avant d’avoir épousé la compagne de son émigration, la seconde mère de ses enfants. Ce mariage fut célébré à Tulczin, le 17 mars 1801, sur une permission accordée en latin et en polonais par l’évêque de Kaminiec.
On retrouva la propriété des Angles intacte; c’était un bien de mineurs, et ces mineurs n’avaient pas été considérés comme volontairement émigrés. Même la belle allée de marronniers, qui devait presque jouer un rôle dans la vie littéraire de l’auteur desSamedis, avait été sauvée par le dévouement d’un fermier. M. de Pontmartin envoya alors ses fils à Paris pour y compléter des études que tant de déplacements et de hasards avaient dû singulièrement contrarier. Il mourut aux Angles le 3 août 1806. Sa veuve, qui lui survécut jusqu’en 1824, eut le temps de connaître et de combler de gâteries maternelles cet Armand qu’elle considérait comme son petit-fils et qui, au terme de sa vie, parlait encore avec une tendre reconnaissance de celle que ses parents et lui n’avaient jamais appelée queTatan-Bonne.
Des deux fils de l’ancien émigré, l’aîné ne se maria point; il ne devait être, toute sa vie, que l’oncle Joseph. Très bel enfant en naissant, iléprouva pendant les jours de trouble qui suivirent la mort de sa mère un accident qui le rendit contrefait. L’oncle Joseph était donc bossu et d’une santé excessivement délicate. Mais ni cette épreuve ni toutes celles qu’il subit pendant l’émigration n’avaient altéré son humeur. Personne n’eut plus d’entrain, plus de bonne grâce dans les relations mondaines, une plus souriante bonté. Il avait cédé tous les droits du chef de famille à son frère, dont il ne se sépara d’ailleurs jamais. Quand il eut un neveu, on peut deviner de quelle affection il l’entoura et avec quel soin il s’occupa de son éducation: il fut son premier maître, l’initia au latin et au grec, et aussi à la chasse et au dessin, ses deux passions. L’oncle Joseph avait fait ses études à bâtons rompus, mais il avait conservé le goût des humanités; il s’y remit avec ardeur quand vinrent les années de collège d’Armand; bref, quand l’oncle et le neveu se trouvaient, par hasard, éloignés l’un de l’autre durant quelques semaines, ils s’écrivaient presque chaque jour, mais leur correspondance ne s’échangeait qu’en vers latins! Humaniste émérite, botaniste distingué, M. Joseph de Pontmartin était, en outre, un paysagiste de talent, et la peinture était, avec l’éducation de son neveu, la principale occupation de sa vie. Les vues prises par lui d’après nature dans ses promenades et ses voyages forment un album d’aquarelles et de sépias, qui sont, non d’un simple amateur, mais d’un véritable artiste. A l’huile, il pratiqua malheureusement un genre aujourd’hui démodé, lepaysage composé: Corot n’était pas encore venu! Néanmoins, le genre une fois admis, on trouve à ces petits tableaux de sérieuses qualités. Leur auteur savait son métier. S’il lui avait pris fantaisie, aux environs de 1825, d’envoyer ses paysages au Salon de peinture, ils n’auraient pas fait trop mauvaise figure à côté des toiles de Bidault et de Jean-Victor Bertin. L’oncle Joseph eut le chagrin de survivre à son frère; il mourut à Paris, où il avait suivi sa belle-sœur et son neveu, le 13 janvier 1832, le lendemain du jour où il avait eu cinquante ans.
Son frère, Castor-Louis-Eugène, qui le suivit d’un an dans la vie et le précéda d’un an dans la mort, avait hérité de la haute taille et de la belle figure de leur père. Il avait tout près de six pieds, et son fils, si grand pourtant, paraissait petit à côté de lui. Eugène avait la plupart des goûts et des aptitudes de l’oncle Joseph, sauf qu’il négligeait l’aquarelle et le paysage composé pour se livrer à l’étude de la philosophie. Comme lui, il s’occupa avec un intérêt passionné des études classiques de son cher Armand; mais il n’avait pas le caractère enjoué de son frère. Malgré une bonté et une douceur sans bornes, il eut toujours quelque chose de mélancolique, comme s’il eût prévu qu’il était destiné à mourir à quarante-huit ans, de celle de toutes les maladies qui porte le plus à la tristesse, un cancer à l’estomac. Sa piété était austère, avec peut-être une nuance de jansénisme inconscient. Il n’allait au théâtre que pour voir de loin en loin jouer une tragédie. Une seule fois, il y alla pourune comédie, l’École des Vieillards[6], de Casimir Delavigne, et encore savait-il qu’il y retrouverait Talma. Si plus tard il lui arriva de se relâcher de cette rigueur, c’était afin d’accompagner, pour le récompenser de ses succès, son fils qui a toujours été un peu réfractaire à la tragédie. De tous ceux que j’ai nommés ou nommerai dans ces pages, celui-là était sans doute le meilleur, et je n’oublierai jamais avec quelle affectueuse vénération son fils parlait de lui.
En décembre 1807, à vingt-quatre ans, il épousa à Montpellier Émilie de Cambis, qui avait vingt ans. La famille de Cambis, venue de Florence auXVesiècle, tenait le premier rang à Avignon, soit par les fonctions qu’elle y exerçait au nom du Pape, soit par sa popularité presque égale à celle des Crillon, soit par tous les serviteurs distingués qu’elle avait donnés à la France, en vertu du privilège derégnicolesaccordé par François Ieraux habitants d’Avignon et du Comtat. Ce mariage présentait, au point de vue des idées aristocratiques, une certaine disproportion; mais la belle mine, la vertu et la fortune relative du marié équivalaient à un supplément de parchemins; d’ailleurs, au lendemain de la Révolution et de ses ruines, on devait se montrer moins exigeant qu’on ne l’eût été vingt ans plus tôt. Mllede Cambis était petite, avec de gros traits, un teint bilieux qui luiétait commun avec son frère, le futur pair de France; mais, par ses qualités morales, sa haute intelligence, son instruction, c’était une femme supérieure. Quelles que fussent les charmantes qualités d’esprit de son mari et de son beau-frère, comme on le voit presque toujours quand on étudie les origines des hommes de talent, c’est de sa mère qu’Armand de Pontmartin tenait ses brillantes facultés comme les traits de son visage; de son père il n’avait gardé que la haute taille.
Émilie de Cambis avait, comme son mari, passé par bien des épreuves. Née à Avignon, elle avait été emmenée à Chartres par son père, Henri de Cambis d’Orsan, marquis de Lagnes, colonel de dragons, qui fuyait les excès de la Révolution. A Chartres, il fut mis en prison et y mourut le 5 janvier 1793; le procès du Roi et la perspective du sort réservé à l’auguste victime lui avaient porté un coup dont il ne put se relever. Sa veuve, Augustine de Grave, se retira alors à Montpellier, son pays natal, avec ses trois enfants, Henriette, Auguste et Émilie, qui, admirablement doués tous les trois, firent ensemble et presque sans maîtres des études exceptionnellement approfondies. Mmede Cambis avait deux frères: l’aîné, le marquis de Grave, capitaine au régiment d’Hervilly, fut tué à Quiberon le 21 juillet 1795; le second, le chevalier de Grave, plus tard marquis, fut pendant quelques semaines, du 10 mars au 8 mai 1792, ministre de la Guerre du roi Louis XVI. Décrété d’accusation le 27 août 1792, il se réfugia en Angleterre,d’où il ne revint qu’en 1804. Louis XVIII le nomma pair de France le 17 août 1815. Il mourut sans enfants le 16 janvier 1823[7]. Son frère avait laissé une fille, qui épousa sous l’Empire le marquis de Guerry, Vendéen de race et de sentiments, et qui ne tarda pas à devenir veuve, son mari ayant été tué lors de la prise d’armes de 1815. Ce beau-père fusillé à Quiberon, ce gendre tué au combat des Mathes, il me semble bien les avoir déjà rencontrés quelque part. Ajoutez-y par l’imagination une troisième génération qui sera la dernière, un autre Vendéen mourant, lui aussi, pour le Roi, à la Pénissière, en 1832, et vous avez lesTrois Veuves[8], une des premières et l’une des plus remarquables nouvelles d’Armand de Pontmartin. J’ai toujours pensé que ce petit récit était né du souvenir des morts héroïques qui avaient voué Mmede Guerry à un deuil éternel. Cette tragique histoire d’une cousine germaine de sa mère, contée souvent à la veillée, avait dû lui causer une ineffaçable impression[9].
Mmede Cambis, revenue à Montpellier, comme je l’ai dit, après avoir perdu son mari, vécut dans cette ville jusqu’à sa mort, en 1821. Armand, dans ses jeunes années, fut souvent conduit en visite chez cette vénérable et très vénérée aïeule. L’aînée de ses filles, Henriette, une sainte, avait épousé, en 1798, un Cambis d’une autre branche, habitant les Cévennes; elle eut cinq enfants, cousins germains et amis d’enfance de Pontmartin. Tous l’ont précédée dans la tombe; le dernier disparu est l’abbé Adalbert de Cambis, longtemps premier vicaire de Saint-Sulpice, mort en 1879.
Jamais ménage ne fut plus uni que celui deM. et de MmeEugène de Pontmartin; ils avaient les mêmes goûts, les mêmes sentiments, les mêmes vertus austères. Mmede Pontmartin n’alla jamais au théâtre. Elle lisait et relisait sans cesse les grands écrivains religieux duXVIIesiècle, Bossuet, Bourdaloue, Massillon. Elle a aimé ardemment son fils, l’a trop gâté peut-être. Entre eux, l’intimité fut toujours grande; toujours il lui fut doux de parler d’elle et d’évoquer son image. Je ne sais pourtant s’il n’y avait point, dans la voix de Pontmartin, plus d’émotion encore, plus d’infinie tendresse, quand il parlait de son père et de l’oncle Joseph; c’est qu’aussi on ne trouve pas facilement d’autresbontéscomme celles-là.
M. de Pontmartin et sa jeune femme vinrent s’établir aux Angles et louèrent pour l’hiver un appartement à Avignon, rue Sainte-Praxède, dans la maison d’une famille amie, la famille d’Oléon. C’est là que vint au monde, après une attente de près de quatre ans, leur premier et unique enfant, Armand, né le 16 juillet 1811[10]; il fut baptisé lelendemain dans l’église de Saint-Agricol, alors cathédrale d’Avignon; le parrain fut l’oncle Joseph, et la marraine, Mmede Cambis, la grand’mère maternelle.
Les douze premières années de sa vie se passèrent en grande partie aux Angles, avec un séjour de quelques mois chaque hiver à Avignon, dans un appartement qui n’était plus celui de la rue Sainte-Praxède, mais qui se trouvait rue Saint-Marc, dans l’hôtel du marquis de Calvière[11], devenu quelques années plus tard la résidence desPères Jésuites. Armand de Pontmartin avait un vague souvenir des événements de 1815, des efforts énergiques et couronnés de succès que fit son père pour empêcher une bande de pêcheurs du Rhône, d’un royalisme trop exalté, d’aller à la Vernède, à l’extrémité du territoire de la commune des Angles, piller le château d’un général bonapartiste, le général Gilly. Il se rappelait avec plus de précision cette lugubre soirée de février 1820, où son père et un autre locataire de la maison Calvière, ayant entendu circuler de sinistres rumeurs, se rendirent à la préfecture et revinrent un quart d’heure après en disant: «Hélas! c’est trop vrai! le duc de Berry est assassiné!» Quelques jours plus tard, M. de Pontmartin se trouvait seul aux Angles; on lui envoya d’Avignon une pauvre femme, presque une mendiante, qui lui dit ces simples mots: «Cazes[12]n’est plus rien!» Dans son enthousiasme, il lui donna cinq francs pour la récompenser d’avoir apporté une si bonne nouvelle, et pourtant, il était d’un caractère modéré, il ne partageait aucune des passions desultras; mais il lui arrivait parfois, comme à beaucoup d’honnêtes gens de ce temps-là, d’être plus royaliste que le roi. Comment ne se serait-il pas réjoui dela chute de M. Decazes, puisque ce ministre était la bête noire de tous lesblancsde 1820?
M. et Mmede Pontmartin allaient peu dans le monde, et presque chaque soir, pendant une heure, on faisait une lecture à la table de famille, le plus souvent dansles Essais de moralede Nicole. A certains jours, on s’humanisait un peu, et on lisait lesOraisons funèbresde Bossuet, Corneille, Racine, voire mêmele Misanthropeetles Femmes savantes. Dans ce vieil hôtel de Calvière, d’une si fière mine avec son escalier monumental, son portique d’ordre toscan, ses moulures en pierre et ses panneaux de boiseries sculptées, avec ses niches veuves de leurs statues, son bassin et sa fontainerocaille, habitait aussi Mmede Villelume, née de Sombreuil, l’héroïne des massacres de Septembre. Son mari avait été envoyé à Avignon comme gouverneur de la succursale des Invalides. Elle venait quelquefois dîner chez M. de Pontmartin, et ces jours-là on ne servait sur la table que du vin blanc[13]!
Les douze premières années d’Armand de Pontmartin, avant son départ pour Paris, ne lui avaient laissé, à travers les visions confuses de son enfance, que deux souvenirs bien distincts: la mission desPères de la Foi, ayant à leur tête le P. Guyon, dont la parole rappelait celle du P. Bridaine, et le voyage deMADAME, duchesse d’Angoulême.
La mission desPères de la Foiest restée légendaire à Avignon. Commencée le 28 février 1819,elle se termina le dimanche 28 avril par la plantation d’une croix sur le rocher des Doms, au-dessous duquel s’étagent la métropole et le palais des Papes et qui domine un merveilleux panorama. La cérémonie fut belle entre toutes. Plus de quarante mille étrangers étaient accourus de toute la contrée d’alentour, et, sans le débordement de la Durance, le nombre en eût été plus considérable encore[14]. Naturellement, les enfants n’avaient pas été oubliés. Pontmartin, qui n’avait pas encore huit ans, était du cortège. Il le décrira plus tard, avec un enthousiasme que soixante ans écoulés n’avaient pu affaiblir[15].
Le récit du passage de la duchesse d’Angoulême a également trouvé place dans lesMémoires[16]. L’auteur seulement a légèrement romancé ce petit épisode; il l’a même, pour m’en tenir à ce seul point, antidaté d’un an. Ce n’est pas en 1822, mais en 1823 queMADAMEvisita nos provinces méridionales. C’était au moment de la guerre d’Espagne. Pendant que le duc d’Angoulême était, de l’autre côté des Pyrénées, à la tête de nos troupes, la princesse parcourait le midi de la France, où le sentiment royaliste n’avait encore rien perdu de son ardeur. Le 12 mai 1823,—et non, comme le dit Pontmartin, le 27 avril 1822,—elle se rendit de Nimes à Avignon. La route royale côtoyait lesAngles. Tous les habitants, villageois et châtelains, étaient à leur poste, au bord de la route: au premier rang, M. de Pontmartin, qui devait haranguer la fille de Louis XVI et qui jetait de temps en temps les yeux sur son papier: à quelques pas en arrière, l’oncle Joseph, tenant par la main son neveu, dont le cœur battait à se rompre.
Tout à coup, on aperçoit, au haut de la montée de Saze, un énorme nuage de poussière, qui accourait d’un train effrayant: «C’est elle! s’écrie-t-on; c’est la duchesse! c’est Madame!» Bientôt le nuage s’éclaircit; un rayon de soleil le perce de part en part; on voit briller les casques et les sabres de l’escorte: puis les harnais de l’attelage et les chapeaux enrubannés des postillons. Deux calèches, menées à quatre chevaux, passèrent devant les bonnes gens des Angles sans s’arrêter. Inclinée à la portière, la duchesse salua d’un signe de tête. «Vive le roi!» crièrent les paysans avec un ensemble digne d’un meilleur sort. Au moment où ils allaient crier: «Vive Madame!» ils s’aperçurent que les voitures avaient disparu. «Ce fut, dit Pontmartin, ma première leçon de philosophie politique; depuis lors, j’en ai subi de plus rudes.»
Son éducation, cependant, commencée de bonne heure, amoureusement poussée et surveillée par les trois êtres dont il était l’affection principale, s’annonçait comme devant être exceptionnellement brillante. Dès qu’il eut huit ans, on lui donna un Virgile, et dans sa joie, il ne voulut plus s’en séparer, ni jour ni nuit. Un professeur du collègeroyal d’Avignon. M. Ract-Madoux, lui donnait des leçons. Voyant qu’il en profitait si bien, on eut l’idée de lui faire faire les mêmes compositions que les élèves de la classe de troisième. Il fut premier dans toutes, il avait alors douze ans. Ses parents jugèrent bientôt qu’il serait dommage de se contenter pour lui d’une éducation provinciale. Encore bien qu’une telle combinaison fût un peu au-dessus de ce que leur permettait leur fortune, ils se décidèrent à quitter Avignon et les Angles pour aller s’établir à Paris. C’était au mois d’octobre 1823, et Armand de Pontmartin venait d’entrer dans sa treizième année.