CHAPITRE VIILA RÉPUBLIQUE DE FÉVRIERL’OPINION PUBLIQUE(1848-1852)Rue d’Isly. Sainte-Beuve et le 1erjanvier 1848. Le 24 février.—Fondation de l’Opinion publique.—Comment se faisait un journal en l’an de grâce 1848.—Rédacteur en chef sans appointements.—LesJeunesà l’Opinion publique.—Ponson du Terrail et Henri de Pène.—Cham et Armand de Pontmartin.—LesLettres d’un sédentaireet lesMémoires d’Outre-Tombe.—LaSixième du second de la première.—Le 16 avril et le 15 mai. Les journées de Juin. La barricade de la rue Lafayette, le lieutenant Paul Rattier et le caporal Émile Charre.—Le ministère de M. de Falloux et la Bibliothèque de Jules Sandeau.—LesMémoires d’un notaire.—L’Odyssée électorale de M. Buloz et les marronniers des Angles.—La revision de la Constitution et le conseil général du Gard. La Taverne de Richard-Lucas. Le coup d’État du 2 décembre. Suppression de l’Opinion publique.IPuisque le succès décidément était venu, Pontmartin ne pouvait pas continuer de vivre à Paris en camp volant; il lui fallait avoir maintenant un vrai domicile. A la fin de décembre 1847, il quitta le passage de la Madeleine, où il logeait depuis lemois d’octobre précédent et il s’installa dans un petit appartement de la rue d’Isly, près la gare Saint-Lazare.L’année 1848 commença bien, sinon pour les hôtes du château[137], du moins pour le nouveau locataire de la rue d’Isly. Le matin du 1erjanvier, il vit entrer chez lui Sainte-Beuve qui venait de monter ses trois étages pour lui souhaiter la bonne année et lui apprendre la prise d’Abd-el-Kader. Quelques jours après, le Théâtre-Français annonçait la prochaine représentation duPuffde M. Scribe. Pour en mieux assurer le succès, qu’il tenait d’ailleurs pour certain, M. Buloz donna la veille même de lapremière, un petit dîner d’intimes et de critiques influents, auquel Pontmartin fut invité, et qui réunissait Jules Janin (Journal des Débats), Théophile Gautier (la Presse), Hippolyte Rolle (Constitutionnel), Alfred de Musset, Charles Magnin et Régnier, homme d’esprit, comédien charmant, fin lettré, chargé d’un des principaux rôles. Si, le lendemain, la pièce n’obtint qu’un demi-succès, Pontmartin n’en fut pas autrement affligé, et il se consola vite en écrivant surle Puffdeux articles qui parurent, l’un dans laMode, sous la signatureCalixte Ermel, le 26 janvier; l’autre, le 1erfévrier, dans laRevue des Deux Mondes.L’horizon politique cependant s’assombrissait de jour en jour. Trois fois par mois, dans laMode, Alfred Nettement annonçait que la révolution étaitproche, qu’elle allait éclater, que ce n’était plus qu’une question de semaines, de jours, d’heures peut-être. Pontmartin n’en croyait pas un traître mot. Au milieu de février, ses affaires le rappelant aux Angles, il crut pouvoir quitter Paris sans trop d’inquiétude ou de scrupule. Le 24 février le surprit à Avignon, d’où il adressa à la petite Revue de la rue Neuve-des-Bons-Enfants une longue causerie surla Révolution de février en province. Dès les premiers jours de mars, il était de retour rue d’Isly. Les républicains pullulaient à ce moment. Hier encore une pincée, ils étaient légion maintenant. Parmi les royalistes eux-mêmes, plusieurs, et non des moindres, M. Berryer, M. de Larcy, M. de Falloux, estimaient que le devoir et la loyauté leur commandaient, non certes de se rallier au nouveau gouvernement, mais de lui laisser provisoirement le champ libre, de ne pas ajouter à ses embarras, de lui accorder assez de temps pour montrer ce dont il était capable ou incapable. Pontmartin ne blâma pas ceux de ses amis qui croyaient devoir adopter cette ligne de conduite. Elle le laissait d’ailleurs sans inquiétude: il était bien sûr, en effet, que la République les obligerait bientôt, par ses sottises et ses maléfices, à lui retirer leur adhésion transitoire. Mais s’il ne blâma point ses amis, il ne les suivit pas. S’il n’avait pas ménagé les épigrammes au gouvernement de Juillet, il s’était soigneusement tenu à l’écart de toute compromission, de toute alliance avec l’opposition républicaine. Royaliste de sentimentet de raison, il redisait volontiers avec Homère: «Le gouvernement de plusieurs n’est pas bon; qu’il n’y ait qu’un maître et qu’un roi!» et avec Corneille:Le pire des états, c’est l’état populaire.Le régime démocratique était à ses yeux le plus détestable des gouvernements,omnium deterrimum; il ne voulut pas l’accepter, le saluer, ne fût-ce qu’un jour, ne fût-ce qu’une heure.La Révolution de Février, si elle n’avait pas tuéla Mode, lui avait porté un coup dont elle ne devait pas se relever. N’ayant plus Louis-Philippe à cribler de ses épigrammes, elle avait perdu sa raison d’être. M. Edouard Walsh, directeur plein d’entrain et de verve mondaine, aurait peut-être pu la soutenir; mais, à la suite d’un riche mariage, il avait passé la main à un M. de J..., qui avait tout ce qu’il fallait pour changer la retraite en débâcle et en déroute. Elle ne vivait plus que d’une vie précaire, logeant le diable en sa bourse, et voyant s’éloigner l’un après l’autre ses meilleurs rédacteurs. Seuls, Nettement et Pontmartin lui restèrent fidèles, bien qu’elle eût cessé de les payer. De 1848 à 1850, Pontmartin y donna de nombreuses chroniques, parlant de tout, de littérature, d’art, de politique, passant du Théâtre-Français au Salon de peinture[138], rendant compteun jour desMémoires d’Outre-Tombe, de Chateaubriand[139], un autre jour desConfessions d’un révolutionnaire, de Proudhon[140], mêlant à ses chroniques parisiennes des chroniques de province, et, dans toutes, affirmant hautement sa foi monarchique. Malheureusement, publiés dans laMode, ces articles ressemblaient à des feux d’artifice tirés dans une cave. Il fallait trouver autre chose: Alfred Nettement et Armand de Pontmartin se résolurent à fonder un journal quotidien.Dans sesÉpisodes littéraires[141], Pontmartin a raconté la naissance et la mort de l’Opinion publique. Le ton épigrammatique de ce chapitre serait de nature à donner le change sur la valeur de la feuille dont il fut l’un des rédacteurs en chef, sur les services qu’elle rendit, sur le rôle à la fois si honorable et si brillant qu’y joua Pontmartin lui-même. Je voudrais, dans les pages qui vont suivre, faire mieux connaître un journal qui a eu son heure d’éclat; qui, dans un temps où la presse n’était pas sans gloire, où les journalistes s’appelaient Louis Veuillot, Laurentie, Emile de Girardin, Lamartine, Proudhon, Eugène de Genoude[142], Silvestre de Sacy, Saint-Marc Girardin, John Lemoinne, a marqué sa place au premier rang.IILe 27 mars 1848, eut lieu, chez Alfred Nettement[143], rue de Monceau-du-Roule, une petite réunion, à laquelle il avait convoqué Armand de Pontmartin, Théodore Muret[144], l’un des plus anciens rédacteurs de laMode, et Adolphe Sala, ex-officier de la garde royale, démissionnaire en 1830, compromis en 1832 dans le procès duCarlo-Alberto, et qui, depuis, s’était occupé d’affaires, sans abandonner la politique. On tint conseil. Entre les deux principaux organes du parti légitimiste, il y avait évidemment une place à prendre, pour un journal plus jeune d’idées, plus vif d’allures que l’Union[145], moins absorbé que laGazette de Francepar l’étude abstraite des théories philosophiques et politiques. De cela nos quatre amis tombèrent aisément d’accord, et ils se dirent: «Faisons un journal.»Aussi bien, rien n’était plus facile. Il ne s’agissait que d’aller chez un imprimeur,—avec de l’argent toutefois. Mais il en fallait si peu! assez seulement pour payer les frais de composition et de tirage du premier numéro, et, en mettant les choses au pis, des cinq ou six suivants. Ce serait affaire aux abonnés—ils ne pouvaient manquer de venir—de faire le reste.Les premiers fonds furent fournis par des amis de Nettement, le duc des Cars, M. de Saint-Priest, M. d’Escuns. Un imprimeur royaliste, M. Brière, rue Sainte-Anne, très lié avec Théodore Muret, offrit ses presses. Il fallait un bureau. Pour n’avoir pas à payer de loyer, on accepta l’hospitalité de laMode, qui avait quitté la rue Neuve-des-Bons-Enfants et qui occupait alors, au numéro 25 de la rue du Helder, un petit local dans le fond de la cour, au rez-de-chaussée, avec une pièce fort étroite à l’entresol. Entre temps, on s’était mis d’accord sur le titre: le journal s’appellerait l’Opinion publique. Restait à trouver un gérant, c’est-à-dire un brave homme prêt à faire de la prison toutes les fois qu’il le faudrait. On l’avait sous la main dans la personne d’un Vendéen, combattant de 1832, M. P. Voillet, qui avait déjà fait sous Louis-Philippe plusieurs séjours à Sainte-Pélagie, pour le compte de laMode, et qui ne demandait qu’à recommencer.On avait un titre, un imprimeur, un bureau, ungérant. Le 2 mai 1848, deux jours avant la réunion de l’Assemblée nationale, le premier numéro parut avec cet en-tête:RÉDACTEURS EN CHEFPolitique:M. ALFRED NETTEMENT.Littérature:M. A. DE PONTMARTIN.Le journal[146], au début, se faisait d’une assez drôle de façon. Dans la journée, la salle de rédaction était presque toujours vide. Le soir, elle se remplissait d’amis, de députés de la droite, qui venaient aux nouvelles ou qui en apportaient. On fumait beaucoup, on causait davantage encore. Cependant dix heures et demie, onze heures sonnaient à la pendule: «Voyons, messieurs, disait gravement Théodore Muret, il faut laisser Nettement faire son grand article.»De quart d’heure en quart d’heure, le sage Muret reproduisait sa motion. Enfin, sur le coup de minuit, on se retirait. Resté seul, Nettement se mettait à la besogne. Il couvrait de sa grande écriture de nombreux feuillets, dont le metteur en pages s’emparait vite au fur et à mesure de leur achèvement. Après son grand article, il en composait un second, puis quelquefois un troisième. On finissait toujours par paraître, mais on manquait souvent le chemin de fer. L’accident du reste ne causaitpas grande émotion. «Ah çà! messieurs, se bornait-on à dire, le journal n’est pas encore parti ce matin; il faudrait pourtant s’arranger différemment.»Les lettres des abonnés de province se succédaient alors, toutes conçues à peu près dans les mêmes termes: «Monsieur le rédacteur, je me suis abonné à votre excellent journal, et je vous avoue que c’est dans l’intention de le recevoir. S’il ne me manquait qu’une fois de temps en temps, passe; mais il me manque deux ou trois fois par semaine. C’est un accident, je le veux bien; mais comment se fait-il qu’il soit si fréquent[147]?»Eh bien! le journal, malgré tout, prospérait. S’il était fait un peu à la diable, il ne laissait pas d’être très bien fait. Outre ses grands articles, Alfred Nettement donnait chaque jour sous ce titre:Impressions à la Chambre, la physionomie de la séance de l’Assemblée. Armand de Pontmartin publiait desChroniques de Paris, qui étaient les plus spirituelles du monde. La politique, à ce moment, n’était pas renfermée tout entière dans l’enceinte du Palais-Bourbon; elle était partout, dans les cafés, sur la place publique, à la Bourse et sur les boulevards. Théodore Muret et Adolphe Sala avaient charge de recueillir tous les bruits, de multiplier leséchos, et, à côté de la physionomie de la Chambre, de peindre la physionomie de la rue. Et ainsi l’Opinion publiqueavait les alluresd’un petit journal autant que d’une feuille sérieuse. C’était uneGazette de Franceen pleine jeunesse, uneQuotidiennede vingt ans.Après les journées de Juin, trois écrivains de réelle valeur, MM. de Lourdoueix[148], Albert de Circourt[149]et Alphonse de Calonne[150]vinrent renforcer la rédaction du journal. A la fin de 1848, après huit mois seulement d’existence, l’Opinion publiqueavait six mille abonnés.Le 28 mai 1849, elle transporta ses bureaux rue Taitbout, numéro 10. Alfred Nettement venait d’être nommé à l’Assemblée législative par les électeurs du Morbihan. La situation nouvelle qui lui était faite ne pouvait manquer d’accroître encore l’importance de son journal. Celui-ci pourtant, à cette heure-là même, traversait une crise grave.Il ne suffit pas, pour qu’un journal vive et prospère, qu’il ait des écrivains de talent, des abonnés,un public; besoin est qu’il ait aussi un financier, un calculateur, et l’Opinion publiquen’en avait pas. Si la rédaction était remarquable, l’administration n’était rien moins que sage. On avait agrandi le format et on avait abaissé le prix de l’abonnement. On avait multiplié, au delà de toute prudence, lesAbonnements de propagande. On publiait chaque jeudi unSupplément populaire, qui était très onéreux. Un jour vint où il fallut bien s’avouer que les recettes et les dépenses ne s’équilibraient plus. Que faire? Suspendre le journal, au moment où son influence était en progrès, alors qu’il rendait de véritables services? Il n’y fallait pas songer. Relever le prix d’abonnement? C’était bien périlleux; c’était, dans tous les cas, aller contre le but auquel tendaient les fondateurs, qui avaient surtout voulu faire œuvre de propagande.Adolphe Sala proposa de recourir à un moyen héroïque. «Nous ne pouvons, dit-il, ni supprimerni réduire les dépenses matérielles, les frais d’employés. Impossible également de ne pas payer les feuilletons et les articles en dehors. Reste la rédaction habituelle. Décidons qu’elle sera gratuite. Que l’honneur de servir notre cause soit notre seul salaire, et travaillons gratis tant qu’il plaira à Dieu.» La motion fut votée à l’unanimité. Alfred Nettement et Pontmartin restèrent rédacteurs en chef... sans appointements[151]. Et jamais ils n’apportèrent plus de zèle, jamais ils ne fournirent plus de copie.A quelque chose malheur est bon. Ne pouvant, faute de fonds, s’adresser aux romanciers en vogue, aux feuilletonistes célèbres, les directeurs de l’Opinion publiqueouvriront leurs colonnes aux talents nouveaux, à ceux qui n’ont pas encore un nom, mais qui sont capables de s’en faire un. LesJeunesseront toujours sûrs de trouver près d’eux bon accueil. Un jour, c’est un jeune homme de dix-neuf ans qui apporte rue Taitbout une nouvelle intituléela Vraie Icarieet signéePierre du Terrail. Elle est insérée sans retard[152]et il se trouve que, ce jour-là, Pontmartin a présenté au public l’auteur desExploits de Rocamboleet de tant d’autres romans-feuilletons[153]. Un autre jour,c’est Moland[154], destiné à devenir un de nos principaux médiévistes, qui fait recevoir une suite d’articles sur laCondition des savants et des artistes au XIIIesiècle. Comme Ponson du Terrail, Henri de Pène[155]n’avait que dix-neuf ans, lorsque, au mois d’octobre 1849, il se présenta aux bureaux du journal, où il est admis aussitôt comme reporter. On lui confiera bientôt les petits théâtres, puis l’intérim des grands, quand Alphonse de Calonne se trouvera, d’aventure, empêché. Il publiera d’aimables proverbes,Il n’y a pas de fumée sans feu et de feu sans fumée, ou encoreJeunesse ne sait plus. Au besoin, il faisait l’article politique, et le premier-Paris ne l’effrayait pas. Le premier de chaque mois, il rédigeait lesTablettes du moisqui venait de finir, et jamais on ne mit tant d’esprit dans un almanach:Dans le calendrier lisez-vous quelquefois?Barbey d’Aurevilly avait quarante ans sonnés en 1849, mais il pouvait passer pour unjeune, puisqu’il était encore à peu près inconnu. Il fit paraître dans l’Opinion publiqueses articles surlesProphètes du passé, sur Joseph de Maistre et M. de Bonald[156], et un peu plus tard une étude surMarie Stuart[157].IIIPontmartin, au besoin, aurait pu se passer d’aides; il eût pu se dispenser de chercher des collaborateurs. Il a donné à l’Opinion publique, pendant cette campagne de quatre ans, plusieurs centaines d’articles. Je ne crois pas qu’il y ait un autre exemple, dans la presse littéraire, d’une pareille fécondité. Ces articles (sauf trois sur lesChansons de Béranger), il n’a pas voulu les conserver et les réunir, sans doute parce qu’ils étaient trop; peut-être aussi a-t-il trouvé que la politique y tenait trop de place. J’estime qu’il a eu tort.Il y a politique et politique, comme il y a fagots et fagots. Celle de Pontmartin était bonne et n’a rien perdu à vieillir. Avec lui, d’ailleurs, tant il avait d’esprit, de bon sens et de belle humeur, la politique même est encore de la littérature, et de la meilleure.Les articles qu’il a écrits de 1848 à 1852 se peuvent diviser en quatre séries bien distinctes, les Chroniques de Paris, les Causeries musicales, les Causeries dramatiques et artistiques, et les Causeries littéraires.«Pour raconter heureusement sur les petitssujets, il faut trop de fécondité, c’est créer que de railler ainsi et faire quelque chose de rien.» Cette parole de La Bruyère pourrait servir d’épigraphe auxCourriers de Parisd’Armand de Pontmartin. C’est avec des riens qu’il trouve moyen de composer ses plus jolies chroniques. Il prend, par exemple, l’Almanach nationalde MM. Guyot et Scribe, et avec cet almanach il fait un article qui renferme les traits les plus piquants et, à côté des anecdotes les plus drôles, les leçons les plus sages[158]. Un autre jour,—c’était le 1erjanvier 1850,—assisté de son collègue et ami maître Calixte Ermel, il publie, après l’avoir préalablement ré-rédigé lui-même, leTestament d’une défunte, feu l’année 1849. Jamais, depuis leLégataire universelde Regnard, on n’avait eu tant d’esprit par-devant notaire. Et laLettre d’un représentant de province à un de ses amis, et lesBulletins de la République... des lettres!Comme tout cela est vif, léger, aimable, et comme, à la lecture de ces pages écrites de verve, le mot de Mmede Sévigné vous revient vite à la mémoire: «Mes pensées, mon encre, ma plume, tout vole!»Les temps étaient durs, les craintes étaient grandes, la tristesse était générale. Seul, un homme avait réussi à dérider les fronts, à ramener le sourire sur les lèvres. Chaque matin, chaque soir, le crayon de Cham[159]se chargeait de consoler les honnêtesgens, de les rassurer, de les réjouir, en saisissant au vol le côté comique de ces épisodes et de ces personnages, éphémères créations de la nouvelle République. Les légendes étaient encore plus spirituelles que les dessins. Un matin, c’était un bourgeois du Marais marchandant un poisson et s’écriant: «J’aimerais autant qu’il ne fût pas de la veille.» Le soir, c’était un pur, un humanitaire qui, pour sauver le genre humain, demandait trois cent mille têtes, et à qui l’imperturbable Cham répliquait: «Monsieur est coiffeur?»Ce que le crayon de Cham fut alors pour tous les Parisiens, la plume de Pontmartin le fut, au même moment, pour les lecteurs de l’Opinion publique. L’écrivain et le dessinateur étaient doués l’un et l’autre d’une incroyable facilité d’improvisation; ils rivalisaient aussi à qui serait le plusréactionnairedes deux. Un joyeux compagnon, Auguste Lireux[160], avait tracé, au sortir des séances de l’Assemblée constituante, de très piquants croquis des premiers élus du suffrage universel. Cham joignit à son texte deschargesd’une étonnante bouffonnerie,et de leur collaboration sortit un grand et beau volume, qui était tout bonnement un chef-d’œuvre, l’Assemblée nationale comique. Pourquoi la fantaisie n’est-elle pas venue au comte de Noé d’illustrer lesChroniques de Parisdu comte de Pontmartin, avec lequel il était lié? Nous aurions eu un livre aussi amusant que l’Assemblée nationale comiqueet qui aurait pu prendre pour épigraphe:Les bons comtes font les bons amis.Pontmartin, dans lesSouvenirs d’un vieux mélomane, publiés en 1878, a fait revivre pour nous l’âge héroïque de la musique dramatique, ces temps qui semblent aujourd’hui perdus dans la brume des fictions mythologiques, où Nourrit, Duprez, Levasseur, MlleFalcon et MmeDamoreau chantaient à l’Opéra, où MmeMalibran et MlleSontag, Rubini, Lablache et Tamburini chantaient aux Italiens:Tempi passati!... En 1849 et en 1850, la salle Ventadour et la vieille salle de la rue Lepeletier comptaient encore d’admirables chanteurs. Pontmartin se réserva, dans l’Opinion publique, le département de la musique, et il écrivit dans son journal, sous le titre deCauseries musicales, des pages où, après plus d’un demi-siècle, on croit entendre comme un écho lointain de ces merveilleux opéras bouffes qu’interprétaient alors Lablache, Mario et Ronconi, MmePersiani et MlleSophie Véra. Le Théâtre-Italien était son théâtre préféré. Malheureusement, l’heure n’était plus à ces jouissances délicates, à ces réunions mélodieuses. Les spectateurs se faisaient de plus en plus rares, et souvent en sortant d’une représentationoùLa Cenerentola,Don Pasquale,Il Matrimonio segretoavaient été joués dans le désert, il se demandait si son cher théâtre n’allait pas, d’ici à peu de temps, fermer ses portes pour ne plus les rouvrir, si les électeurs d’Eugène Sue et du citoyen de Flotte ne diraient pas bientôt aux dilettantes, comme la fourmi de La Fontaine:Vous chantiez, j’en suis fort aise;Eh bien,dansezmaintenant!Ses causeries sur le Théâtre-Italien, surLa Gazza ladraou l’Elisire d’Amore, ont la tristesse d’une chose qui va finir et le charme mélancolique d’un adieu.Le critique théâtral de l’Opinion publiqueétait Alphonse de Calonne. S’agissait-il cependant d’unegrande première, de la comédie ou du drame d’un poète, c’était Pontmartin qui en rendait compte. De là, plusieursCauseries dramatiques, sur laGabrielled’Émile Augier[161], leToussaint Louverture, de Lamartine[162], laFille d’Eschyle, de Joseph Autran[163], leMartyre de Vivia, de Jean Reboul[164].Pontmartin avait fait deuxSalonsà laMode, celui de 1847 et celui de 1848. Dans l’Opinion publique, il donne, à l’occasion, desCauseries artistiquesoù il apprécie tantôt lesPeintures du grand escalier duConseil d’État (Palais d’Orsay) par M. Chasseriau[165], tantôt lesPeintures monumentales de M. Hippolyte Flandrin à l’église Saint-Paul de Nimes[166], ou encorela Nouvelle fontaine de Nimes et les statues monumentales de Pradier[167].C’est le 1eroctobre 1849 que Sainte-Beuve entreprit sa campagne desLundisauConstitutionnel. Le 11 février précédent, Pontmartin avait inauguré sesCauseries littérairesà l’Opinion publique. Les principales sont consacrées à l’Esclave Vindexet auxLibres Penseursde Louis Veuillot, auxConfidenceset auRaphaëlde Lamartine, à l’Histoire du Consulat et de l’Empirede M. Thiers, auJournal de la Campagne de Russie en 1812, par le duc de Fezensac, aux romans de Jules Sandeau et à ceux de Charles de Bernard. Les Causeries de 1851, écrites pour la plupart à Avignon et aux Angles, parurent sous le titre deLettres d’un Sédentaire. Elles sont au nombre de seize et marquent un réel progrès dans le talent de l’auteur. Il a plus de loisirs qu’à Paris, et il en profite; il ne craint pas d’entrer, quand il le faut, dans de longs développements. Il a deux grands articles sur lesCauseries du Lundi[168], et ce n’est point à ceux-là sans doute que pensait Sainte-Beuve quand il a reproché à Pontmartin de «ne pas se donner le temps d’approfondir». Il en a trois sur Béranger[169], qui soulèverontdes orages lorsqu’ils seront réimprimés en 1855. Il en a cinq sur lesMémoires d’Outre-Tombe[170], qui paraissaient alors pour la première fois en librairie. Les glorieuxMémoireseurent contre eux, au moment de leur publication, la critique presque tout entière. Vivant, Chateaubriand avait pour lui tous les critiques, petits et grands. A deux ou trois exceptions près, ils se prononcèrent tous, grands et petits, contre l’empereur tombé.Sainte-Beuveattacha le grelot. Le 18 mai 1850, alors que lesMémoiresn’avaient pas encore fini de paraître dans le feuilleton de laPresse[171], il publia dans leConstitutionnelun premier article suivi, le 27 mai et le 30 septembre, de deux autres, tout remplis, comme le premier, de dextérité, de finesse et, à côté de malices piquantes, de sous-entendus perfides[172].Pontmartin ne céda pas à ce subit reflux de gloire, à cette réaction injuste et violente contre le grand écrivain. Il lui parut que le Testament littéraire et politique de Chateaubriand ne devait pas être cassé. Dans ses cinq articles, il établit avec force le mal fondé des moyens de nullité invoqués par les adversaires, et il n’hésita pas à dire que «lesMémoires d’Outre-Tombeétaient un des plus étonnants chefs-d’œuvre de notre littérature, ou plutôt de toutes les littératures».Ce sera l’honneur de Pontmartin d’avoir mis ainsi à leur vrai rang les immortelsMémoires, d’en avoir parlé dès le premier jour comme en parlera la postérité, d’avoir eu raison, ce jour-là, contre Sainte-Beuve et contre tous les critiques de son temps.J’avoue—cela tient peut-être à ce qu’elles sont enfouies au fond d’un journal depuis longtemps disparu et joignent ainsi à leur valeur propre l’attrait des choses rares—j’avoue que j’ai un faible pour ces premièresCauseries littéraires. Ce qui me paraît certain, en tous cas, c’est qu’elles sont au moins égales à celles que l’auteur a réunies plus tard en volumes à partir de 1854.Outre ces articles de critique, il donnait encore à l’Opinion publiquedes œuvres d’imagination, une Nouvelle:l’Enseignement mutuel[173], un Proverbe:Les Premiers fusionistes, ou A quelque chose malheur est bon[174]. Entre temps, il écrivait pour laModele deuxième et le troisième volume desMémoires d’un notaireetle Capitaine Garbas[175]. A laRevue des Deux Mondes, il continuait de faire, d’une façon régulière, la chronique littéraire et théâtrale. Comme il n’était pas chez lui dans la maison de la rue Saint-Benoît, il faisait un peu plus de toilette qu’à la rue Taitbout; il mettait sa cravate blanche et passait son habit noir. Faut-il pour cela préférerses articles de laRevue des Deux Mondesà ceux de l’Opinion publique? Tel ne serait pas mon avis. A la Revue, Pontmartin était spirituel, élégant, correct; à M. Buloz, qui le payait, il en donnait pour son argent. A l’Opinion publique, il se dépensait tout entier; tout ce qu’il y avait en lui d’ardeur, de flamme, de passion, il le donnait à ce journal qui ne le payait pas.IVJ’ai dû, pour ne pas interrompre le récit de la campagne de Pontmartin à l’Opinion publique, laisser un moment de côté les quelques épisodes qui marquèrent pour lui, en dehors de cette campagne, les quatre années de la seconde République, du 24 février 1848 au 2 décembre 1851.En se mettant dans ses meubles, rue d’Isly, à la fin de décembre 1847, il était devenu tributaire de la garde nationale. Immatriculé dans lasixième du second de la première,—6ecompagnie du 2ebataillon de la 1relégion,—il ne fit d’abord qu’en rire, croyant bien que ce serait là une simple sinécure. Il était loin de compte. Le 16 avril 1848, une manifestation populaire menaça l’Hôtel de Ville; le péril ne fut conjuré que par l’énergique intervention du général Changarnier, qui se trouvait alors à Paris sans commandement et sans troupes. Ce fut ce jour-là que Pontmartin débuta dans le noble métier des armes, avec une tunique,extraite du magasin de la mairie, dont la taille trop courte lui remontait au milieu du dos.Le 15 mai, un peu avant midi, on battit le rappel. La sixième du second se réunit à son rendez-vous habituel, au bout de la rue Tronchet, du côté de la rue Neuve-des-Mathurins. De la rue Tronchet au Palais-Bourbon, le trajet n’est pas long. De quinze pas en quinze pas, les gardes nationaux rencontraient des jeunes gens en blouse ou en bourgeron, très polis, très corrects, qui leur disaient: «Retournez chez vous, Messieurs, vous n’avez plus rien à faire. Le peuple a pris possession du Palais-Bourbon. Il est en train d’élire le nouveau gouvernement.» En l’absence de son capitaine, lasixièmeétait commandée par son lieutenant, M. Paul Rattier, un très galant homme et très brave, qui ne se laissait pas retourner aussi facilement que le caoutchouc auquel il devait sa belle fortune. Il poursuivit sa route. Quand on eut atteint la grille du palais, Pontmartin, qui se trouvait à côté du lieutenant, chercha dans la foule une figure de connaissance, et il vit M. de Falloux monté sur une borne au coin de la rue de Bourgogne, et haranguant courageusement cette aveugle multitude qui aurait pu l’écharper et qui l’écoutait avec une certaine déférence. Cinq minutes après, la garde nationale avait pris sa revanche et expulsé les émeutiers.Après l’émeute du 15 mai, l’insurrection de juin.Le jeudi 22 juin, le Théâtre-Français donna lapremière représentation d’Il ne faut jurer de rien, d’Alfred de Musset. Pontmartin y assistait. La pièce fut jouée en perfection par Provost, Brindeau, Got, Mirecourt, mesdames Mante et Amédine Luther. Les spectateurs étaient trop distraits pour écouter ce dialogue exquis, pour apprécier cette merveilleuse interprétation. La guerre civile était dans l’air, et le très spirituel Louis de Geofroy qui, en attendant d’être un diplomate d’une rare distinction, écrivait dans laRevue des Deux Mondes, dit à Pontmartin et à ses amis, en entrant dans leur loge: «Pardon! On peut jurer de quelque chose; c’est que, demain matin, on se battra dans la rue.»Le lendemain matin, en effet, Paris commençait à se couvrir de barricades. Le rappel, battu à neuf heures pour la garde nationale, fut à onze heures suivi de la générale. Pontmartin s’empressa de se rendre à son poste. Dans cette première journée, la première légion subit des pertes sensibles à l’attaque d’une barricade élevée faubourg Poissonnière, à la hauteur de la caserne de la Nouvelle-France. Le soir, la sixième compagnie dut prendre quelques heures de repos dans la cour de la mairie du premier arrondissement. Le long de cette cour vaste et mélancolique, de grandes bottes de paille, étendues sur le pavé, s’étaient transformées en lit de camp où reposaient des rangs pressés de dormeurs; quand la couche de paille était assez épaisse, le lit avait deux étages, et chacun de ces deux étages un habitant. Sans distinctionde grade et d’épaulettes, le caporal ronflait sous le voltigeur, et le sergent sous le caporal. Pontmartin, et avec lui une vingtaine de gardes nationaux, écrivains, artistes, hommes du monde, veillaient, groupés autour d’un gigantesque bol de punch et devisant des événements. Il a décrit, dansle Capitaine Garbas, cette nuit du 23 juin 1848, qui précéda la plus sanglante des quatre sanglantes journées.Ce n’était pas, dit-il, une de ces belles nuits d’été, où Dieu fait ruisseler sur l’azur du ciel des myriades d’étoiles, comme les seuls diamants dignes de sa puissance infinie; une de ces nuits limpides, douces harmonies de la vie des champs, poétiques compagnes de voyage, faites de vagues murmures, de vagues silences, de vagues parfums, des mille frémissements de la nature endormie: c’était une nuit sombre et troublée, où nos passions se faisaient sentir jusque dans le calme universel. Le ciel, pluvieux et froid malgré la saison, n’avait aucune des splendeurs de l’été; quelques rares étoiles, frissonnantes et mouillées, paraissaient et disparaissaient sous les nuages, comme nos débiles espérances sous le voile funèbre des calamités publiques. De temps à autre, un coup de fusil retentissait, isolé, perdu dans l’espace; puis à intervalles réguliers, on entendait le cri des factionnaires:Sentinelles, prenez garde à vous!s’élever, se répondre, se croiser, s’éloigner, s’affaiblir et se perdre dans les rues désertes. Ce qui rend les autres nuits si belles, c’est que l’homme s’y cache et s’y tait; ce qui rendait celle-là si sombre, c’est que l’homme y apparaissait partout, à l’imagination et à l’oreille, au regard et à la pensée.La trève fut de courte durée; dès quatre heures du matin, le samedi 24, la lutte recommença.A l’extrémité nord de la rue du Faubourg-Poissonnière,près du jardin Pauwels[176], les insurgés avaient construit une barricade, précédée d’un fossé palissadé, et dont les assises de pavés s’accumulaient en montagne contre la grille de la barrière. Ils occupaient les bâtiments de l’octroi et quelques maisons voisines: plus loin leurs tirailleurs s’abritaient derrière les pierres du clos Saint-Lazare, où commençait à s’élever l’hôpital de la République, ci-devant Louis-Philippe, depuis de La Riboisière. Cette position était défendue de tous côtés par des barricades, rue Bellefond, rue des Petits-Hôtels, rue d’Hauteville, et se reliait avec la barrière Rochechouart et les barricades du faubourg Saint-Denis. C’était une véritable forteresse, contre laquelle vinrent se briser, jusqu’à trois heures de l’après-midi, tous les efforts du 2ebataillon de la 1relégion. A ce moment, il fut rallié par le général Lebreton, accompagné d’un parc d’artillerie. Au signal de trois coups de canon le bataillon s’élance. Une lutte furieuse s’engage. La 6ecompagnie, toujours commandée par l’intrépide lieutenant Paul Rattier[177], voit décimer ses rangs. Aux côtés de Pontmartin le brave caporal Émile Charre, un caporal plusieurs fois millionnaire, tombe pour ne plus se relever. La barricade enfin est emportée. Restait le clos Saint-Lazare. Il fallut en faire le siège, qui absorba presque toutela journée du dimanche 25, et auquel le 2ebataillon de la 1relégion, placé ce jour-là sous les ordres de Lamoricière, prit encore une part importante.A la fin de juillet, Pontmartin partit pour les Angles, afin d’y prendre quelques vacances; mais la politique, qu’il avait peut-être cru fuir en quittant Paris, l’attendait en province. Depuis 1844, il représentait le canton de Villeneuve au Conseil général du Gard. Ses amis lui firent un devoir d’accepter la candidature, lors du renouvellement qui eut lieu au mois d’août. Il fut nommé, après une lutte très vive; mais son élection fut annulée pour erreur commise dans le compte des voix. Deux mois après, il lui fallait batailler de nouveau; cette fois du moins le succès fut complet.V«La France est une nation qui s’ennuie[178]», avait dit un jour Lamartine sous la monarchie deJuillet. Elle n’avait plus maintenant le temps de s’ennuyer. C’était chaque matin une surprise nouvelle. Le 10 décembre, le prince Louis Bonaparte était élu à la Présidence: le 20 décembre, un légitimiste pur, l’alter egode Berryer, M. de Falloux était nommé ministre de l’Instruction publique, et bientôt sa table et ses salons réunissaient la fine fleur de la réaction. Le 17 janvier 1849, il donna un grand dîner au prince-président. L’Opinion publiquenous a conservé la liste des convives. La voici: le prince Louis Bonaparte, l’archevêque de Paris[179], le curé des Quinze-Vingts, qui avait recueilli MgrAffre au 25 juin, MM. Thiers, Molé, Berryer, Victor Hugo, duc de Noailles, maréchal Bugeaud, Villemain, Cousin, Viennet, Saint-Marc Girardin, marquis de La Rochejaquelein, marquis de Maillé, Changarnier, marquis de Pastoret, général Baraguey d’Hilliers, marquis de Barthélemy, duc de Rauzan, duc de Mouchy[180]:D’anti-républicains c’était un fort bon plat,Grande fut la colère sur les bancs de la gauche. Armand Marrast surtout, lemarquis de la République, ne pouvait digérer ce dîner où il y avait eu tant de marquis.—«Il n’y avait pas un républicain!» s’écria-t-il,—«Quoi! répliquait le journal de Pontmartin, pas même le Président de la République[181]!»Si Pontmartin n’était pas des dîners de M. de Falloux, il lui arrivait fréquemment d’assister aux réceptions qui avaient lieu à l’hôtel de la rue de Grenelle. «J’y vis affluer, dit-il dans sesSouvenirs d’un vieux critique, tous ceux que le péril commun unissait dans une même pensée de salut—ou de sauvetage. Le général de Saint-Priest y amenait le comte d’Escuns; M. de Circourt y causait avec M. d’Andigné, les académiciens avec les douairières, Poujoulat, Nettement, Laurentie, Adolphe Sala, Lourdoueix, tous les députés royalistes, toute la rédaction de l’Union, de laGazette de Franceet de l’Opinion publique, s’y rencontraient avec MM. Cousin, Mignet, Saint-Marc Girardin, Vitet, Patin, Marmier, et les universitaires. Si les titres n’avaient pas été abolis par la plus naïve des républiques, on aurait pu tapisser de parchemins authentiques toute la rue de Grenelle et tous les salons du ministère. Je me souviens même d’un petit détail assez curieux. Comme cette abolition des titres n’était pas prise au sérieux, le citoyen ministre avait recommandé aux citoyens huissiers d’annoncer chaque visiteur avec la qualification qu’il se donnerait; si bien que, un soir, les huissiers annoncèrent madame la baronne Durand et M. de Montmorency[182].»Des liens d’amitié et de famille rattachaient à M. de Falloux le rédacteur de l’Opinion publique. Ce dernier eut l’idée d’utiliser ces bonnes relationsau profit de Jules Sandeau. En 1849, Jules Sandeau était pauvre. Il avait publié déjà le meilleur de son œuvre,Marianna,le Docteur Herbeau,Catherine,Madeleine,Mademoiselle de la Seiglière; mais, en ce temps-là, un roman rapportait mille francs à son auteur, et il lui fallait deux ans pour atteindre une seconde édition. Pontmartin demanda pour l’auteur deMariannaun emploi de bibliothécaire. Sa requête reçut un favorable accueil, et le ministre le pria de lui amener son ami. L’audience fut la plus satisfaisante du monde. M. de Falloux et Jules Sandeau étaient, dans un milieu bien différent, deux natures également fines et délicates; ils s’entendirent à merveille. En adressant au romancier de chaleureux compliments au sujet duDocteur Herbeauet deCatherine, les félicitations du ministre tombèrent si juste, qu’elles prouvèrent qu’il l’avait lu et ne l’avait pas oublié. Pontmartin avait donc lieu d’espérer une heureuse solution; mais le guignon s’en mêla; M. de Falloux tomba malade quelques jours après; lui-même partit pour le Midi, et, quand il revint, le ministre avait donné sa démission[183].VISi chacune des œuvres de Jules Sandeau lui rapportait en moyenne un millier de francs, Pontmartin,au mois d’avril 1849, publia un roman en trois volumes, qui, au lieu de lui être payé 3 000 francs, lui coûta précisément cette somme.Le premier volume desMémoires d’un notaireavait paru dans laModed’octobre à décembre 1847. Dès le mois de novembre, un des collaborateurs de la revue royaliste, très brillant officier et romancier de talent, M. de Gondrecourt[184], avait offert à Pontmartin de le présenter à son éditeur Alexandre Cadot[185], qui était le libraire en vogue, au moins pour les romans, lesquels paraissaient alors en volumes in-octavo, dits decabinet de lecture. «Il paye peu, mais exactement», avait ajouté Gondrecourt. Pontmartin avait été obligé de décliner son aimable proposition. La veille, chez Véry, le vicomte Édouard Walsh lui avait dit, après force félicitations: «Il ne tient qu’à vous, mon cher ami, de faire une bonne œuvre et deux heureux: l’imprimeur et le metteur en pages de laMode, tous deux chargés de famille, seraient bien reconnaissants si vous leuraccordiez la propriété de votre roman. Ils l’imprimeraient en volumes au fur et à mesure, ils n’auraient pas d’autres frais que leur travail, et ils toucheraient les bénéfices.» Pontmartin avait réponduoui, et c’est ceouiqui devait lui coûter mille écus.Ravis de leur bonne fortune, le metteur en pages et l’imprimeur s’étaient hâtés de composer le premier volume; ils y avaient même ajouté, à l’insu de l’auteur,Napoléon Potard. Quand éclata la révolution de Février, qui fut meurtrière pour laMode, pris de peur, ils vinrent dire à Pontmartin d’un air navré qu’ils n’avaient pas de quoi acheter le papier et payer les frais nécessaires et ils le supplièrent de se mettre en leurs lieu et place en se chargeant de tous les frais et en recueillant tous les bénéfices.—Soit, dit encore Pontmartin. Il s’était remis à son roman, et il en écrivit les deux derniers volumes à travers l’affolement des rappels, des émeutes, des rassemblements continuels, des nuits de corps de garde, et aussi au milieu des tracas et des soins de toute sorte que lui causaient la fondation et la rédaction en chef de l’Opinion publique. Ses deux persécuteurs imprimaient toujours, faisant les morceaux doubles et s’inquiétant très peu d’augmenter les frais, dès l’instant qu’ils n’étaient plus à leur charge. Le jour où ils lui présentèrent l’addition, le chiffre rond était de 3 000 francs[186].Après s’être exécuté sans trop se plaindre, il fit, à ses risques et périls, paraître ses trois volumes.qui arrivaient du reste en un mauvais moment, à la veille des élections de l’Assemblée législative[187], alors que la presse, les électeurs—et les lecteurs étaient tout entiers à ces élections. Dans lesÉpisodes littéraires, où il fait vraiment trop bon marché de lui-même, de son journal et de ses livres, il lui plaît de dire que son roman ne vaut pas le diable. Il est bien vrai que, conçu à une époque où Eugène Sue et Alexandre Dumas avaient mis à la mode les romans-feuilletons en huit et dix volumes, son livre repose sur une donnée étrange, invraisemblable, impossible. LesMémoiresde l’honnête Calixte Ermel, le notaire de la rue Banasterie, ne sont rien moins que le récit d’une vengeance avignonnaise, auprès de laquelle pâlissent toutes les vendettes de la Corse et qui se transmet, pendant quatre-vingt-dix ans, de génération en génération; vengeance surhumaine, armant les bras de meurtriers qui ne sont pas nés encore, contre des victimes que l’avenir verra naître. Encore une fois, cette donnée ne se peut admettre; cette vengeance, datée du 10 octobre 1756, qui ne doit finir que le 10 octobre 1846, nous nous refusons à y croire. Mais sur cette trame grossière, l’auteur a dessiné d’élégantes broderies; sur ce sauvageon il a greffé de gracieux épisodes. Deux surtout sont particulièrement remarquables, celui qui sert d’exposition à l’ouvrage, et celui qui a pour titre laChasse aux Chimères. Dans le premier, l’auteur a tracé lesportraits de trois jeunes filles, Antoinette Margerin, Julie Thibaut et Clotilde de Perne,—la future vicomtesse de Varni, celle dont le testament donnera ouverture aux drames qui vont suivre. Sœurs d’amitié, types de trois classes: la bourgeoisie, le peuple, la noblesse, elles sont belles de beautés différentes, nobles également, mais différemment nobles d’esprit comme de cœur: trois délicieuses têtes baignées d’air et de lumière et encadrées dans un paysage plein de couleur et d’éclat. LaChasse aux Chimèresest un joli tableau de chevalet, l’histoire du mariage de Delphine de Malaucène avec Raymon de Varni, la raison, la sagesse et la prose épousées devant notaire par l’imagination, le rêve et la poésie. Ces intermèdes, si réussis soient-ils, ne laissent pas du reste de désorienter un peu le lecteur, le spectateur, si vous l’aimez mieux. On lui parle de le mener à l’Ambigu, on lui promet un bon gros mélodrame, et chaque acte lui offre des scènes d’un sentiment très fin et très délicat. Il croyait aller au boulevard, et il se trouve qu’il est à la Comédie-Française. La désillusion après tout n’avait rien de pénible. Le public ne devait pas tarder à goûter ce livre où tant de qualités demandent grâce pour les défauts. LesMémoires d’un notaireont eu de nombreuses éditions.VIIIls avaient paru, je l’ai dit, en pleine bataille électorale, à la veille des élections de mai 1849. Apeine étaient-ils à la vitrine des libraires, que Pontmartin était obligé d’alleren Avignon, non pour y poser sa candidature, mais pour y soutenir celle... de M. Buloz.M. Buloz, en apparence un desvaincus de Février, avait été en réalité un desvainqueurs. C’est de 1848, en effet, que date vraiment la fortune de sa Revue. Il comprit tout de suite qu’une réaction allait se produire, qu’elle grandirait de jour en jour et qu’elle compterait bientôt dans ses rangs tous les honnêtes gens et les gens d’esprit. Il fit résolument campagne contre les idées et contre les hommes du gouvernement nouveau. Sa haine contre la République égalait celle de Pontmartin lui-même, qu’il prit alors en particulière affection. Il confia la rédaction de sa chronique politique à un monarchiste, M. Saint-Marc Girardin. En attendant d’ouvrir laRevue des Deux Mondesà Louis Veuillot[188]et à M. de Falloux[189], il recommandait à ses lecteurs lesLettres de Beauséant, du baron de Syon, que ses liens de parenté avec les Lafayette n’empêchaient pas de préférer aux idées du héros des deux mondes les doctrines du comte Joseph de Maistre.Devenu décidément homme politique, M. Bulozvoulut être député. Comme sa femme était de Cavaillon, il lui parut que sa candidature irait toute seule dans le Comtat, surtout si elle était patronnée par Pontmartin. Celui-ci ne pouvait lui refuser son concours, et il fut convenu qu’ils partiraient ensemble pour Avignon dans la seconde quinzaine d’avril.Lorsqu’ils arrivèrent, deux listes étaient déjà en présence: la listeblanche, avec MM. d’Olivier, Bourbousson, Granier, de Bernardi et Léo de Laborde;—la listerouge, avec les citoyens Alphonse Gent, Elzéar Pin, Eugène Raspail, Dupuy (d’Orange) et Dupuy (de Cavaillon). Une troisième liste fut formée, qui comprenait, avec deux des noms de la première, ceux de MM. Granier et Bourbousson, légèrement teintés de bleu, les noms de deux jeunes gens, Léopold de Gaillard[190]et Gaston de Raousset-Boulbon[191], qui venaientde faire une magnifique campagne dans laCommuned’Avignon, journal royaliste et décentralisateur, M. Buloz fut admis à prendre place sur cette troisième liste, ditelibérale.Quelques jours avant le vote, Léopold de Gaillard, qui avait obtenu 28 000 voix aux élections d’avril 1848[192], et dont la popularité faisait toute la force de la listelibérale, retira sa candidature. Celle de M. Buloz n’avait plus dès lors aucune chance.Le 13 mai, les candidats de la listeblancheeurent de trente-deux à vingt-sept mille voix, ceux de la listerougeen eurent de vingt-six à vingt-cinq mille. M. Buloz recueillit 2 736 voix,—les plus littéraires sans nul doute; mais cela n’était pas pour le consoler.Dans lesJeudis de madame Charbonneau, ou plutôt dans laSemaine des Familles, car ce chapitre n’a point été recueilli dans le volume, Pontmartin a raconté avec humour l’odyssée électorale du directeur de laRevue des Deux Mondes. Il termine ainsi son récit:Ce triste résultat étant facile à prévoir, dès la veille du scrutin, je voulus en épargner à Strabiros[193]le déboire immédiat, et je l’emmenai chez moi, à la campagne, dans undépartement limitrophe[194]. Mon hospitalité fut très simple, telle que la comportait la modicité de ma fortune, mais elle fut cordiale. On était en plein mois de mai, et le printemps eut, cette année-là, des magnificences charmantes. Partout des fleurs, des eaux vives, des oiseaux sous la feuillée, une verdure exubérante, de frais ombrages, de tièdes rayons, de splendides étoiles. En outre, pour adoucir les ennuis de Strabiros, j’avais invité les convives qui, par leurs goûts, leurs habitudes, leurs conversations, pouvaient lui être le plus agréables. Il se déclara content de mon accueil et émerveillé de ma maison de campagne; il admira surtout douze gros marronniers en fleurs, symétriquement rangés devant ma façade. Ces marronniers, comme ceux des Tuileries, ne produisent que des marrons d’Inde, que l’on n’avait pas encore songé à utiliser pour faire de l’amidon. N’importe! je vis que l’imagination de Strabiros en recevait une impression profonde, et plus tard, lorsque, au retour de son expédition aventureuse, il rentra dans sa spécialité et dans ses bureaux, cette impression se formula dans les paroles suivantes qui résumèrent toute sa reconnaissance et tous ses souvenirs:«Comment, lorsqu’on a de si beaux marronniers, peut-on faire payer ses articles[195]»Si M. Buloz n’avait pu devenir député, Pontmartin restait toujours conseiller général. Il eut, à ce titre, en 1851, à émettre un vote sur une question de laquelle dépendaient les destinées de la France.Dès le mois d’août 1850, cinquante-deux conseils généraux avaient émis un vœu en faveur de la révision de la Constitution. En 1851, le mouvementrevisionniste s’accentua encore. L’échéance de mai 1852, à mesure qu’elle se rapprochait, rendait ce mouvement plus vif et plus général. C’était en effet à cette date que la Constitution de 1848 avait fixé l’élection d’un nouveau Président et la nomination d’une nouvelle Assemblée. Au commencement de juillet, les pétitions en faveur de la revision comptaient plus de treize cent mille signatures. Leur discussion s’imposait. Les membres de la Législative l’abordèrent le lundi 14 juillet. Le débat occupa la semaine entière. Le samedi 19, on vota à la tribune au scrutin public, et par appel nominal. Sur 724 votants, il y eut pour la revision 446 suffrages, 278 contre. La proposition avait donc obtenu une majorité de 168 voix; elle n’en était pas moins rejetée, la Constitution exigeant, pour l’adoption, les trois quarts des suffrages exprimés.Cette majorité des trois quarts, elle existait dans le pays. On le vit bien quelques semaines plus tard, lors de la réunion des conseils généraux, 81 de ces conseils sur 89 se prononcèrent pour la revision.Au conseil général du Gard, le 8 septembre, M. de Larcy proposa à ses collègues d’émettre un vœu en faveur du retour à la monarchie traditionnelle, héréditaire et représentative. Pontmartin et la majorité du conseil se prononcèrent dans ce sens. «Je me souviens, écrira-t-il trente ans plus tard, de cette séance et de ce vote. Nous fûmes27 contre 9[196]. M. de Larcy[197]déploya, dans cette discussion très courtoise où ses antagonistes n’alléguaient que l’inconvénient d’introduire la politique dans nos paisibles délibérations d’intérêt local, une éloquence tour à tour entraînante et attendrie, une émotion communicative, que l’on peut aujourd’hui appeler prophétique. Ah! quel cœur vraiment français ne saignerait en songeant à cette effroyable série de catastrophes, d’humiliations, de malheurs et de crimes que la France eût évitée, si ce vœu, exprimé dans une de ses assemblées départementales, fût devenu l’expression de la volonté nationale, parlant assez haut pour rendre également impossibles les violences d’un coup d’Etat et les criminelles entreprises de la République démagogique[198].»Au mois d’octobre, Pontmartin ne partit point pour Paris, comme il était dans l’habitude de le faire depuis quelques années. Il venait pourtantd’y arrêter, au numéro 10 de la rue Laffitte, un nouvel et plus grand appartement, avec l’espoir d’y faire enfin une installation complète en famille. Cette installation complète et définitive n’avait pu encore avoir lieu, madame de Pontmartin ayant été presque toujours retenue à la campagne par la santé de son fils[199]. Quand il était seul à Paris, Pontmartin pendant les années que nous venons de raconter, était obligé de prendre ses repas au restaurant, ce qui, après tout, pour un journaliste et un brillant causeur comme lui, n’était ni sans profit, ni sans agrément. Il déjeunait presque tous les jours, passage de la Madeleine, à la taverne de Richard-Lucas, où l’on mangeait à bon marché d’excellents rosbifs en excellente compagnie. Chaque matin, le rédacteur de l’Opinion publiqueavait le plaisir de s’y rencontrer avec plusieurs députés de la droite, MM. de Tréveneuc, de Belvèze, de Voisins, de Kerdrel, le général Lebreton, et aussi avec un amiral, l’amiral Coupvent des Bois, et un acteur du Gymnase, Bressant, le délicieux Bressant, alors dans tout l’éclat de sa seconde jeunesse. Ces convives, tout au moins les députés de la droite, il n’allait plus les retrouver, en rentrant à Paris. Il y arriva le 2 décembre 1851, le soir du coup d’État, ce qui lui valut, ainsi qu’à tous ses compagnons de voyage, d’être consigné à la gare jusqu’au lendemain matin. C’est du reste tout le dommage qu’il eut à subir.Moins heureux, Alfred Nettement avait été arrêté à la mairie du Xearrondissement et enfermé à Mazas. Par suite de cette incarcération, la direction de l’Opinion publiqueéchut à Pontmartin; mais cette direction, sous le régime de l’état de siège, n’était et ne pouvait être qu’une sinécure. Le 2 décembre, à la première heure, les scellés avaient été mis sur les presses. Ils furent levés seulement le jeudi 11 décembre. Le vendredi 12, le journal reparaissait, mais sans qu’il lui fût possible d’insérer autre chose que des notes et des documents officiels sur les événements qui venaient de s’accomplir; il lui était interdit de les commenter.Jusqu’au 31 décembre, l’Opinion publiquese borna à reproduire les actes du gouvernement et à donner des variétés littéraires. Le 19 novembre, elle avait publié un article de Pontmartin sur lesChansons de Béranger. Le 19 et le 25 décembre, elle fit paraître la suite et la fin de cette étude[200], qui passa naturellement inaperçue au milieu des circonstances que l’on traversait.Le 1erjanvier 1852, le journal de Pontmartin et de Nettement[201]donna des étrennes à ses lecteurs—desétrennes royalistes. En tête même de son numéro, il inséra une lettre du Comte de Chambord, écrite à la date du 1erdécembre 1851—la veille du coup d’État—sur lesIntérêts catholiques et français en Orient.Louis Bonaparte se disposait à édicter une nouvelle Constitution, à demander au peuple de reconnaître en lui le légitime héritier d’une dynastie nouvelle. Le 6 janvier, l’Opinion publiquepublia—et c’était là son premier-Paris—une page de Joseph de Maistre sur les Constitutions faites de main d’homme[202]et, en même temps, une page—non moins belle—du Père Lacordaire sur la grandeur incomparable de la Maison de France[203].Le numéro du 7 janvier commençait par un article d’Albert de Circourt sur la situation politique...en Autriche. L’article se composait de quelques lignes suivies de deux colonnes de blanc. Un peu plus loin venaient lesTablettes du mois. Ici encore, sous la date du2 décembre, plusieurs lignes de blanc.Le jour même, l’Opinion publiqueétait supprimée.
CHAPITRE VIILA RÉPUBLIQUE DE FÉVRIERL’OPINION PUBLIQUE(1848-1852)Rue d’Isly. Sainte-Beuve et le 1erjanvier 1848. Le 24 février.—Fondation de l’Opinion publique.—Comment se faisait un journal en l’an de grâce 1848.—Rédacteur en chef sans appointements.—LesJeunesà l’Opinion publique.—Ponson du Terrail et Henri de Pène.—Cham et Armand de Pontmartin.—LesLettres d’un sédentaireet lesMémoires d’Outre-Tombe.—LaSixième du second de la première.—Le 16 avril et le 15 mai. Les journées de Juin. La barricade de la rue Lafayette, le lieutenant Paul Rattier et le caporal Émile Charre.—Le ministère de M. de Falloux et la Bibliothèque de Jules Sandeau.—LesMémoires d’un notaire.—L’Odyssée électorale de M. Buloz et les marronniers des Angles.—La revision de la Constitution et le conseil général du Gard. La Taverne de Richard-Lucas. Le coup d’État du 2 décembre. Suppression de l’Opinion publique.IPuisque le succès décidément était venu, Pontmartin ne pouvait pas continuer de vivre à Paris en camp volant; il lui fallait avoir maintenant un vrai domicile. A la fin de décembre 1847, il quitta le passage de la Madeleine, où il logeait depuis lemois d’octobre précédent et il s’installa dans un petit appartement de la rue d’Isly, près la gare Saint-Lazare.L’année 1848 commença bien, sinon pour les hôtes du château[137], du moins pour le nouveau locataire de la rue d’Isly. Le matin du 1erjanvier, il vit entrer chez lui Sainte-Beuve qui venait de monter ses trois étages pour lui souhaiter la bonne année et lui apprendre la prise d’Abd-el-Kader. Quelques jours après, le Théâtre-Français annonçait la prochaine représentation duPuffde M. Scribe. Pour en mieux assurer le succès, qu’il tenait d’ailleurs pour certain, M. Buloz donna la veille même de lapremière, un petit dîner d’intimes et de critiques influents, auquel Pontmartin fut invité, et qui réunissait Jules Janin (Journal des Débats), Théophile Gautier (la Presse), Hippolyte Rolle (Constitutionnel), Alfred de Musset, Charles Magnin et Régnier, homme d’esprit, comédien charmant, fin lettré, chargé d’un des principaux rôles. Si, le lendemain, la pièce n’obtint qu’un demi-succès, Pontmartin n’en fut pas autrement affligé, et il se consola vite en écrivant surle Puffdeux articles qui parurent, l’un dans laMode, sous la signatureCalixte Ermel, le 26 janvier; l’autre, le 1erfévrier, dans laRevue des Deux Mondes.L’horizon politique cependant s’assombrissait de jour en jour. Trois fois par mois, dans laMode, Alfred Nettement annonçait que la révolution étaitproche, qu’elle allait éclater, que ce n’était plus qu’une question de semaines, de jours, d’heures peut-être. Pontmartin n’en croyait pas un traître mot. Au milieu de février, ses affaires le rappelant aux Angles, il crut pouvoir quitter Paris sans trop d’inquiétude ou de scrupule. Le 24 février le surprit à Avignon, d’où il adressa à la petite Revue de la rue Neuve-des-Bons-Enfants une longue causerie surla Révolution de février en province. Dès les premiers jours de mars, il était de retour rue d’Isly. Les républicains pullulaient à ce moment. Hier encore une pincée, ils étaient légion maintenant. Parmi les royalistes eux-mêmes, plusieurs, et non des moindres, M. Berryer, M. de Larcy, M. de Falloux, estimaient que le devoir et la loyauté leur commandaient, non certes de se rallier au nouveau gouvernement, mais de lui laisser provisoirement le champ libre, de ne pas ajouter à ses embarras, de lui accorder assez de temps pour montrer ce dont il était capable ou incapable. Pontmartin ne blâma pas ceux de ses amis qui croyaient devoir adopter cette ligne de conduite. Elle le laissait d’ailleurs sans inquiétude: il était bien sûr, en effet, que la République les obligerait bientôt, par ses sottises et ses maléfices, à lui retirer leur adhésion transitoire. Mais s’il ne blâma point ses amis, il ne les suivit pas. S’il n’avait pas ménagé les épigrammes au gouvernement de Juillet, il s’était soigneusement tenu à l’écart de toute compromission, de toute alliance avec l’opposition républicaine. Royaliste de sentimentet de raison, il redisait volontiers avec Homère: «Le gouvernement de plusieurs n’est pas bon; qu’il n’y ait qu’un maître et qu’un roi!» et avec Corneille:Le pire des états, c’est l’état populaire.Le régime démocratique était à ses yeux le plus détestable des gouvernements,omnium deterrimum; il ne voulut pas l’accepter, le saluer, ne fût-ce qu’un jour, ne fût-ce qu’une heure.La Révolution de Février, si elle n’avait pas tuéla Mode, lui avait porté un coup dont elle ne devait pas se relever. N’ayant plus Louis-Philippe à cribler de ses épigrammes, elle avait perdu sa raison d’être. M. Edouard Walsh, directeur plein d’entrain et de verve mondaine, aurait peut-être pu la soutenir; mais, à la suite d’un riche mariage, il avait passé la main à un M. de J..., qui avait tout ce qu’il fallait pour changer la retraite en débâcle et en déroute. Elle ne vivait plus que d’une vie précaire, logeant le diable en sa bourse, et voyant s’éloigner l’un après l’autre ses meilleurs rédacteurs. Seuls, Nettement et Pontmartin lui restèrent fidèles, bien qu’elle eût cessé de les payer. De 1848 à 1850, Pontmartin y donna de nombreuses chroniques, parlant de tout, de littérature, d’art, de politique, passant du Théâtre-Français au Salon de peinture[138], rendant compteun jour desMémoires d’Outre-Tombe, de Chateaubriand[139], un autre jour desConfessions d’un révolutionnaire, de Proudhon[140], mêlant à ses chroniques parisiennes des chroniques de province, et, dans toutes, affirmant hautement sa foi monarchique. Malheureusement, publiés dans laMode, ces articles ressemblaient à des feux d’artifice tirés dans une cave. Il fallait trouver autre chose: Alfred Nettement et Armand de Pontmartin se résolurent à fonder un journal quotidien.Dans sesÉpisodes littéraires[141], Pontmartin a raconté la naissance et la mort de l’Opinion publique. Le ton épigrammatique de ce chapitre serait de nature à donner le change sur la valeur de la feuille dont il fut l’un des rédacteurs en chef, sur les services qu’elle rendit, sur le rôle à la fois si honorable et si brillant qu’y joua Pontmartin lui-même. Je voudrais, dans les pages qui vont suivre, faire mieux connaître un journal qui a eu son heure d’éclat; qui, dans un temps où la presse n’était pas sans gloire, où les journalistes s’appelaient Louis Veuillot, Laurentie, Emile de Girardin, Lamartine, Proudhon, Eugène de Genoude[142], Silvestre de Sacy, Saint-Marc Girardin, John Lemoinne, a marqué sa place au premier rang.IILe 27 mars 1848, eut lieu, chez Alfred Nettement[143], rue de Monceau-du-Roule, une petite réunion, à laquelle il avait convoqué Armand de Pontmartin, Théodore Muret[144], l’un des plus anciens rédacteurs de laMode, et Adolphe Sala, ex-officier de la garde royale, démissionnaire en 1830, compromis en 1832 dans le procès duCarlo-Alberto, et qui, depuis, s’était occupé d’affaires, sans abandonner la politique. On tint conseil. Entre les deux principaux organes du parti légitimiste, il y avait évidemment une place à prendre, pour un journal plus jeune d’idées, plus vif d’allures que l’Union[145], moins absorbé que laGazette de Francepar l’étude abstraite des théories philosophiques et politiques. De cela nos quatre amis tombèrent aisément d’accord, et ils se dirent: «Faisons un journal.»Aussi bien, rien n’était plus facile. Il ne s’agissait que d’aller chez un imprimeur,—avec de l’argent toutefois. Mais il en fallait si peu! assez seulement pour payer les frais de composition et de tirage du premier numéro, et, en mettant les choses au pis, des cinq ou six suivants. Ce serait affaire aux abonnés—ils ne pouvaient manquer de venir—de faire le reste.Les premiers fonds furent fournis par des amis de Nettement, le duc des Cars, M. de Saint-Priest, M. d’Escuns. Un imprimeur royaliste, M. Brière, rue Sainte-Anne, très lié avec Théodore Muret, offrit ses presses. Il fallait un bureau. Pour n’avoir pas à payer de loyer, on accepta l’hospitalité de laMode, qui avait quitté la rue Neuve-des-Bons-Enfants et qui occupait alors, au numéro 25 de la rue du Helder, un petit local dans le fond de la cour, au rez-de-chaussée, avec une pièce fort étroite à l’entresol. Entre temps, on s’était mis d’accord sur le titre: le journal s’appellerait l’Opinion publique. Restait à trouver un gérant, c’est-à-dire un brave homme prêt à faire de la prison toutes les fois qu’il le faudrait. On l’avait sous la main dans la personne d’un Vendéen, combattant de 1832, M. P. Voillet, qui avait déjà fait sous Louis-Philippe plusieurs séjours à Sainte-Pélagie, pour le compte de laMode, et qui ne demandait qu’à recommencer.On avait un titre, un imprimeur, un bureau, ungérant. Le 2 mai 1848, deux jours avant la réunion de l’Assemblée nationale, le premier numéro parut avec cet en-tête:RÉDACTEURS EN CHEFPolitique:M. ALFRED NETTEMENT.Littérature:M. A. DE PONTMARTIN.Le journal[146], au début, se faisait d’une assez drôle de façon. Dans la journée, la salle de rédaction était presque toujours vide. Le soir, elle se remplissait d’amis, de députés de la droite, qui venaient aux nouvelles ou qui en apportaient. On fumait beaucoup, on causait davantage encore. Cependant dix heures et demie, onze heures sonnaient à la pendule: «Voyons, messieurs, disait gravement Théodore Muret, il faut laisser Nettement faire son grand article.»De quart d’heure en quart d’heure, le sage Muret reproduisait sa motion. Enfin, sur le coup de minuit, on se retirait. Resté seul, Nettement se mettait à la besogne. Il couvrait de sa grande écriture de nombreux feuillets, dont le metteur en pages s’emparait vite au fur et à mesure de leur achèvement. Après son grand article, il en composait un second, puis quelquefois un troisième. On finissait toujours par paraître, mais on manquait souvent le chemin de fer. L’accident du reste ne causaitpas grande émotion. «Ah çà! messieurs, se bornait-on à dire, le journal n’est pas encore parti ce matin; il faudrait pourtant s’arranger différemment.»Les lettres des abonnés de province se succédaient alors, toutes conçues à peu près dans les mêmes termes: «Monsieur le rédacteur, je me suis abonné à votre excellent journal, et je vous avoue que c’est dans l’intention de le recevoir. S’il ne me manquait qu’une fois de temps en temps, passe; mais il me manque deux ou trois fois par semaine. C’est un accident, je le veux bien; mais comment se fait-il qu’il soit si fréquent[147]?»Eh bien! le journal, malgré tout, prospérait. S’il était fait un peu à la diable, il ne laissait pas d’être très bien fait. Outre ses grands articles, Alfred Nettement donnait chaque jour sous ce titre:Impressions à la Chambre, la physionomie de la séance de l’Assemblée. Armand de Pontmartin publiait desChroniques de Paris, qui étaient les plus spirituelles du monde. La politique, à ce moment, n’était pas renfermée tout entière dans l’enceinte du Palais-Bourbon; elle était partout, dans les cafés, sur la place publique, à la Bourse et sur les boulevards. Théodore Muret et Adolphe Sala avaient charge de recueillir tous les bruits, de multiplier leséchos, et, à côté de la physionomie de la Chambre, de peindre la physionomie de la rue. Et ainsi l’Opinion publiqueavait les alluresd’un petit journal autant que d’une feuille sérieuse. C’était uneGazette de Franceen pleine jeunesse, uneQuotidiennede vingt ans.Après les journées de Juin, trois écrivains de réelle valeur, MM. de Lourdoueix[148], Albert de Circourt[149]et Alphonse de Calonne[150]vinrent renforcer la rédaction du journal. A la fin de 1848, après huit mois seulement d’existence, l’Opinion publiqueavait six mille abonnés.Le 28 mai 1849, elle transporta ses bureaux rue Taitbout, numéro 10. Alfred Nettement venait d’être nommé à l’Assemblée législative par les électeurs du Morbihan. La situation nouvelle qui lui était faite ne pouvait manquer d’accroître encore l’importance de son journal. Celui-ci pourtant, à cette heure-là même, traversait une crise grave.Il ne suffit pas, pour qu’un journal vive et prospère, qu’il ait des écrivains de talent, des abonnés,un public; besoin est qu’il ait aussi un financier, un calculateur, et l’Opinion publiquen’en avait pas. Si la rédaction était remarquable, l’administration n’était rien moins que sage. On avait agrandi le format et on avait abaissé le prix de l’abonnement. On avait multiplié, au delà de toute prudence, lesAbonnements de propagande. On publiait chaque jeudi unSupplément populaire, qui était très onéreux. Un jour vint où il fallut bien s’avouer que les recettes et les dépenses ne s’équilibraient plus. Que faire? Suspendre le journal, au moment où son influence était en progrès, alors qu’il rendait de véritables services? Il n’y fallait pas songer. Relever le prix d’abonnement? C’était bien périlleux; c’était, dans tous les cas, aller contre le but auquel tendaient les fondateurs, qui avaient surtout voulu faire œuvre de propagande.Adolphe Sala proposa de recourir à un moyen héroïque. «Nous ne pouvons, dit-il, ni supprimerni réduire les dépenses matérielles, les frais d’employés. Impossible également de ne pas payer les feuilletons et les articles en dehors. Reste la rédaction habituelle. Décidons qu’elle sera gratuite. Que l’honneur de servir notre cause soit notre seul salaire, et travaillons gratis tant qu’il plaira à Dieu.» La motion fut votée à l’unanimité. Alfred Nettement et Pontmartin restèrent rédacteurs en chef... sans appointements[151]. Et jamais ils n’apportèrent plus de zèle, jamais ils ne fournirent plus de copie.A quelque chose malheur est bon. Ne pouvant, faute de fonds, s’adresser aux romanciers en vogue, aux feuilletonistes célèbres, les directeurs de l’Opinion publiqueouvriront leurs colonnes aux talents nouveaux, à ceux qui n’ont pas encore un nom, mais qui sont capables de s’en faire un. LesJeunesseront toujours sûrs de trouver près d’eux bon accueil. Un jour, c’est un jeune homme de dix-neuf ans qui apporte rue Taitbout une nouvelle intituléela Vraie Icarieet signéePierre du Terrail. Elle est insérée sans retard[152]et il se trouve que, ce jour-là, Pontmartin a présenté au public l’auteur desExploits de Rocamboleet de tant d’autres romans-feuilletons[153]. Un autre jour,c’est Moland[154], destiné à devenir un de nos principaux médiévistes, qui fait recevoir une suite d’articles sur laCondition des savants et des artistes au XIIIesiècle. Comme Ponson du Terrail, Henri de Pène[155]n’avait que dix-neuf ans, lorsque, au mois d’octobre 1849, il se présenta aux bureaux du journal, où il est admis aussitôt comme reporter. On lui confiera bientôt les petits théâtres, puis l’intérim des grands, quand Alphonse de Calonne se trouvera, d’aventure, empêché. Il publiera d’aimables proverbes,Il n’y a pas de fumée sans feu et de feu sans fumée, ou encoreJeunesse ne sait plus. Au besoin, il faisait l’article politique, et le premier-Paris ne l’effrayait pas. Le premier de chaque mois, il rédigeait lesTablettes du moisqui venait de finir, et jamais on ne mit tant d’esprit dans un almanach:Dans le calendrier lisez-vous quelquefois?Barbey d’Aurevilly avait quarante ans sonnés en 1849, mais il pouvait passer pour unjeune, puisqu’il était encore à peu près inconnu. Il fit paraître dans l’Opinion publiqueses articles surlesProphètes du passé, sur Joseph de Maistre et M. de Bonald[156], et un peu plus tard une étude surMarie Stuart[157].IIIPontmartin, au besoin, aurait pu se passer d’aides; il eût pu se dispenser de chercher des collaborateurs. Il a donné à l’Opinion publique, pendant cette campagne de quatre ans, plusieurs centaines d’articles. Je ne crois pas qu’il y ait un autre exemple, dans la presse littéraire, d’une pareille fécondité. Ces articles (sauf trois sur lesChansons de Béranger), il n’a pas voulu les conserver et les réunir, sans doute parce qu’ils étaient trop; peut-être aussi a-t-il trouvé que la politique y tenait trop de place. J’estime qu’il a eu tort.Il y a politique et politique, comme il y a fagots et fagots. Celle de Pontmartin était bonne et n’a rien perdu à vieillir. Avec lui, d’ailleurs, tant il avait d’esprit, de bon sens et de belle humeur, la politique même est encore de la littérature, et de la meilleure.Les articles qu’il a écrits de 1848 à 1852 se peuvent diviser en quatre séries bien distinctes, les Chroniques de Paris, les Causeries musicales, les Causeries dramatiques et artistiques, et les Causeries littéraires.«Pour raconter heureusement sur les petitssujets, il faut trop de fécondité, c’est créer que de railler ainsi et faire quelque chose de rien.» Cette parole de La Bruyère pourrait servir d’épigraphe auxCourriers de Parisd’Armand de Pontmartin. C’est avec des riens qu’il trouve moyen de composer ses plus jolies chroniques. Il prend, par exemple, l’Almanach nationalde MM. Guyot et Scribe, et avec cet almanach il fait un article qui renferme les traits les plus piquants et, à côté des anecdotes les plus drôles, les leçons les plus sages[158]. Un autre jour,—c’était le 1erjanvier 1850,—assisté de son collègue et ami maître Calixte Ermel, il publie, après l’avoir préalablement ré-rédigé lui-même, leTestament d’une défunte, feu l’année 1849. Jamais, depuis leLégataire universelde Regnard, on n’avait eu tant d’esprit par-devant notaire. Et laLettre d’un représentant de province à un de ses amis, et lesBulletins de la République... des lettres!Comme tout cela est vif, léger, aimable, et comme, à la lecture de ces pages écrites de verve, le mot de Mmede Sévigné vous revient vite à la mémoire: «Mes pensées, mon encre, ma plume, tout vole!»Les temps étaient durs, les craintes étaient grandes, la tristesse était générale. Seul, un homme avait réussi à dérider les fronts, à ramener le sourire sur les lèvres. Chaque matin, chaque soir, le crayon de Cham[159]se chargeait de consoler les honnêtesgens, de les rassurer, de les réjouir, en saisissant au vol le côté comique de ces épisodes et de ces personnages, éphémères créations de la nouvelle République. Les légendes étaient encore plus spirituelles que les dessins. Un matin, c’était un bourgeois du Marais marchandant un poisson et s’écriant: «J’aimerais autant qu’il ne fût pas de la veille.» Le soir, c’était un pur, un humanitaire qui, pour sauver le genre humain, demandait trois cent mille têtes, et à qui l’imperturbable Cham répliquait: «Monsieur est coiffeur?»Ce que le crayon de Cham fut alors pour tous les Parisiens, la plume de Pontmartin le fut, au même moment, pour les lecteurs de l’Opinion publique. L’écrivain et le dessinateur étaient doués l’un et l’autre d’une incroyable facilité d’improvisation; ils rivalisaient aussi à qui serait le plusréactionnairedes deux. Un joyeux compagnon, Auguste Lireux[160], avait tracé, au sortir des séances de l’Assemblée constituante, de très piquants croquis des premiers élus du suffrage universel. Cham joignit à son texte deschargesd’une étonnante bouffonnerie,et de leur collaboration sortit un grand et beau volume, qui était tout bonnement un chef-d’œuvre, l’Assemblée nationale comique. Pourquoi la fantaisie n’est-elle pas venue au comte de Noé d’illustrer lesChroniques de Parisdu comte de Pontmartin, avec lequel il était lié? Nous aurions eu un livre aussi amusant que l’Assemblée nationale comiqueet qui aurait pu prendre pour épigraphe:Les bons comtes font les bons amis.Pontmartin, dans lesSouvenirs d’un vieux mélomane, publiés en 1878, a fait revivre pour nous l’âge héroïque de la musique dramatique, ces temps qui semblent aujourd’hui perdus dans la brume des fictions mythologiques, où Nourrit, Duprez, Levasseur, MlleFalcon et MmeDamoreau chantaient à l’Opéra, où MmeMalibran et MlleSontag, Rubini, Lablache et Tamburini chantaient aux Italiens:Tempi passati!... En 1849 et en 1850, la salle Ventadour et la vieille salle de la rue Lepeletier comptaient encore d’admirables chanteurs. Pontmartin se réserva, dans l’Opinion publique, le département de la musique, et il écrivit dans son journal, sous le titre deCauseries musicales, des pages où, après plus d’un demi-siècle, on croit entendre comme un écho lointain de ces merveilleux opéras bouffes qu’interprétaient alors Lablache, Mario et Ronconi, MmePersiani et MlleSophie Véra. Le Théâtre-Italien était son théâtre préféré. Malheureusement, l’heure n’était plus à ces jouissances délicates, à ces réunions mélodieuses. Les spectateurs se faisaient de plus en plus rares, et souvent en sortant d’une représentationoùLa Cenerentola,Don Pasquale,Il Matrimonio segretoavaient été joués dans le désert, il se demandait si son cher théâtre n’allait pas, d’ici à peu de temps, fermer ses portes pour ne plus les rouvrir, si les électeurs d’Eugène Sue et du citoyen de Flotte ne diraient pas bientôt aux dilettantes, comme la fourmi de La Fontaine:Vous chantiez, j’en suis fort aise;Eh bien,dansezmaintenant!Ses causeries sur le Théâtre-Italien, surLa Gazza ladraou l’Elisire d’Amore, ont la tristesse d’une chose qui va finir et le charme mélancolique d’un adieu.Le critique théâtral de l’Opinion publiqueétait Alphonse de Calonne. S’agissait-il cependant d’unegrande première, de la comédie ou du drame d’un poète, c’était Pontmartin qui en rendait compte. De là, plusieursCauseries dramatiques, sur laGabrielled’Émile Augier[161], leToussaint Louverture, de Lamartine[162], laFille d’Eschyle, de Joseph Autran[163], leMartyre de Vivia, de Jean Reboul[164].Pontmartin avait fait deuxSalonsà laMode, celui de 1847 et celui de 1848. Dans l’Opinion publique, il donne, à l’occasion, desCauseries artistiquesoù il apprécie tantôt lesPeintures du grand escalier duConseil d’État (Palais d’Orsay) par M. Chasseriau[165], tantôt lesPeintures monumentales de M. Hippolyte Flandrin à l’église Saint-Paul de Nimes[166], ou encorela Nouvelle fontaine de Nimes et les statues monumentales de Pradier[167].C’est le 1eroctobre 1849 que Sainte-Beuve entreprit sa campagne desLundisauConstitutionnel. Le 11 février précédent, Pontmartin avait inauguré sesCauseries littérairesà l’Opinion publique. Les principales sont consacrées à l’Esclave Vindexet auxLibres Penseursde Louis Veuillot, auxConfidenceset auRaphaëlde Lamartine, à l’Histoire du Consulat et de l’Empirede M. Thiers, auJournal de la Campagne de Russie en 1812, par le duc de Fezensac, aux romans de Jules Sandeau et à ceux de Charles de Bernard. Les Causeries de 1851, écrites pour la plupart à Avignon et aux Angles, parurent sous le titre deLettres d’un Sédentaire. Elles sont au nombre de seize et marquent un réel progrès dans le talent de l’auteur. Il a plus de loisirs qu’à Paris, et il en profite; il ne craint pas d’entrer, quand il le faut, dans de longs développements. Il a deux grands articles sur lesCauseries du Lundi[168], et ce n’est point à ceux-là sans doute que pensait Sainte-Beuve quand il a reproché à Pontmartin de «ne pas se donner le temps d’approfondir». Il en a trois sur Béranger[169], qui soulèverontdes orages lorsqu’ils seront réimprimés en 1855. Il en a cinq sur lesMémoires d’Outre-Tombe[170], qui paraissaient alors pour la première fois en librairie. Les glorieuxMémoireseurent contre eux, au moment de leur publication, la critique presque tout entière. Vivant, Chateaubriand avait pour lui tous les critiques, petits et grands. A deux ou trois exceptions près, ils se prononcèrent tous, grands et petits, contre l’empereur tombé.Sainte-Beuveattacha le grelot. Le 18 mai 1850, alors que lesMémoiresn’avaient pas encore fini de paraître dans le feuilleton de laPresse[171], il publia dans leConstitutionnelun premier article suivi, le 27 mai et le 30 septembre, de deux autres, tout remplis, comme le premier, de dextérité, de finesse et, à côté de malices piquantes, de sous-entendus perfides[172].Pontmartin ne céda pas à ce subit reflux de gloire, à cette réaction injuste et violente contre le grand écrivain. Il lui parut que le Testament littéraire et politique de Chateaubriand ne devait pas être cassé. Dans ses cinq articles, il établit avec force le mal fondé des moyens de nullité invoqués par les adversaires, et il n’hésita pas à dire que «lesMémoires d’Outre-Tombeétaient un des plus étonnants chefs-d’œuvre de notre littérature, ou plutôt de toutes les littératures».Ce sera l’honneur de Pontmartin d’avoir mis ainsi à leur vrai rang les immortelsMémoires, d’en avoir parlé dès le premier jour comme en parlera la postérité, d’avoir eu raison, ce jour-là, contre Sainte-Beuve et contre tous les critiques de son temps.J’avoue—cela tient peut-être à ce qu’elles sont enfouies au fond d’un journal depuis longtemps disparu et joignent ainsi à leur valeur propre l’attrait des choses rares—j’avoue que j’ai un faible pour ces premièresCauseries littéraires. Ce qui me paraît certain, en tous cas, c’est qu’elles sont au moins égales à celles que l’auteur a réunies plus tard en volumes à partir de 1854.Outre ces articles de critique, il donnait encore à l’Opinion publiquedes œuvres d’imagination, une Nouvelle:l’Enseignement mutuel[173], un Proverbe:Les Premiers fusionistes, ou A quelque chose malheur est bon[174]. Entre temps, il écrivait pour laModele deuxième et le troisième volume desMémoires d’un notaireetle Capitaine Garbas[175]. A laRevue des Deux Mondes, il continuait de faire, d’une façon régulière, la chronique littéraire et théâtrale. Comme il n’était pas chez lui dans la maison de la rue Saint-Benoît, il faisait un peu plus de toilette qu’à la rue Taitbout; il mettait sa cravate blanche et passait son habit noir. Faut-il pour cela préférerses articles de laRevue des Deux Mondesà ceux de l’Opinion publique? Tel ne serait pas mon avis. A la Revue, Pontmartin était spirituel, élégant, correct; à M. Buloz, qui le payait, il en donnait pour son argent. A l’Opinion publique, il se dépensait tout entier; tout ce qu’il y avait en lui d’ardeur, de flamme, de passion, il le donnait à ce journal qui ne le payait pas.IVJ’ai dû, pour ne pas interrompre le récit de la campagne de Pontmartin à l’Opinion publique, laisser un moment de côté les quelques épisodes qui marquèrent pour lui, en dehors de cette campagne, les quatre années de la seconde République, du 24 février 1848 au 2 décembre 1851.En se mettant dans ses meubles, rue d’Isly, à la fin de décembre 1847, il était devenu tributaire de la garde nationale. Immatriculé dans lasixième du second de la première,—6ecompagnie du 2ebataillon de la 1relégion,—il ne fit d’abord qu’en rire, croyant bien que ce serait là une simple sinécure. Il était loin de compte. Le 16 avril 1848, une manifestation populaire menaça l’Hôtel de Ville; le péril ne fut conjuré que par l’énergique intervention du général Changarnier, qui se trouvait alors à Paris sans commandement et sans troupes. Ce fut ce jour-là que Pontmartin débuta dans le noble métier des armes, avec une tunique,extraite du magasin de la mairie, dont la taille trop courte lui remontait au milieu du dos.Le 15 mai, un peu avant midi, on battit le rappel. La sixième du second se réunit à son rendez-vous habituel, au bout de la rue Tronchet, du côté de la rue Neuve-des-Mathurins. De la rue Tronchet au Palais-Bourbon, le trajet n’est pas long. De quinze pas en quinze pas, les gardes nationaux rencontraient des jeunes gens en blouse ou en bourgeron, très polis, très corrects, qui leur disaient: «Retournez chez vous, Messieurs, vous n’avez plus rien à faire. Le peuple a pris possession du Palais-Bourbon. Il est en train d’élire le nouveau gouvernement.» En l’absence de son capitaine, lasixièmeétait commandée par son lieutenant, M. Paul Rattier, un très galant homme et très brave, qui ne se laissait pas retourner aussi facilement que le caoutchouc auquel il devait sa belle fortune. Il poursuivit sa route. Quand on eut atteint la grille du palais, Pontmartin, qui se trouvait à côté du lieutenant, chercha dans la foule une figure de connaissance, et il vit M. de Falloux monté sur une borne au coin de la rue de Bourgogne, et haranguant courageusement cette aveugle multitude qui aurait pu l’écharper et qui l’écoutait avec une certaine déférence. Cinq minutes après, la garde nationale avait pris sa revanche et expulsé les émeutiers.Après l’émeute du 15 mai, l’insurrection de juin.Le jeudi 22 juin, le Théâtre-Français donna lapremière représentation d’Il ne faut jurer de rien, d’Alfred de Musset. Pontmartin y assistait. La pièce fut jouée en perfection par Provost, Brindeau, Got, Mirecourt, mesdames Mante et Amédine Luther. Les spectateurs étaient trop distraits pour écouter ce dialogue exquis, pour apprécier cette merveilleuse interprétation. La guerre civile était dans l’air, et le très spirituel Louis de Geofroy qui, en attendant d’être un diplomate d’une rare distinction, écrivait dans laRevue des Deux Mondes, dit à Pontmartin et à ses amis, en entrant dans leur loge: «Pardon! On peut jurer de quelque chose; c’est que, demain matin, on se battra dans la rue.»Le lendemain matin, en effet, Paris commençait à se couvrir de barricades. Le rappel, battu à neuf heures pour la garde nationale, fut à onze heures suivi de la générale. Pontmartin s’empressa de se rendre à son poste. Dans cette première journée, la première légion subit des pertes sensibles à l’attaque d’une barricade élevée faubourg Poissonnière, à la hauteur de la caserne de la Nouvelle-France. Le soir, la sixième compagnie dut prendre quelques heures de repos dans la cour de la mairie du premier arrondissement. Le long de cette cour vaste et mélancolique, de grandes bottes de paille, étendues sur le pavé, s’étaient transformées en lit de camp où reposaient des rangs pressés de dormeurs; quand la couche de paille était assez épaisse, le lit avait deux étages, et chacun de ces deux étages un habitant. Sans distinctionde grade et d’épaulettes, le caporal ronflait sous le voltigeur, et le sergent sous le caporal. Pontmartin, et avec lui une vingtaine de gardes nationaux, écrivains, artistes, hommes du monde, veillaient, groupés autour d’un gigantesque bol de punch et devisant des événements. Il a décrit, dansle Capitaine Garbas, cette nuit du 23 juin 1848, qui précéda la plus sanglante des quatre sanglantes journées.Ce n’était pas, dit-il, une de ces belles nuits d’été, où Dieu fait ruisseler sur l’azur du ciel des myriades d’étoiles, comme les seuls diamants dignes de sa puissance infinie; une de ces nuits limpides, douces harmonies de la vie des champs, poétiques compagnes de voyage, faites de vagues murmures, de vagues silences, de vagues parfums, des mille frémissements de la nature endormie: c’était une nuit sombre et troublée, où nos passions se faisaient sentir jusque dans le calme universel. Le ciel, pluvieux et froid malgré la saison, n’avait aucune des splendeurs de l’été; quelques rares étoiles, frissonnantes et mouillées, paraissaient et disparaissaient sous les nuages, comme nos débiles espérances sous le voile funèbre des calamités publiques. De temps à autre, un coup de fusil retentissait, isolé, perdu dans l’espace; puis à intervalles réguliers, on entendait le cri des factionnaires:Sentinelles, prenez garde à vous!s’élever, se répondre, se croiser, s’éloigner, s’affaiblir et se perdre dans les rues désertes. Ce qui rend les autres nuits si belles, c’est que l’homme s’y cache et s’y tait; ce qui rendait celle-là si sombre, c’est que l’homme y apparaissait partout, à l’imagination et à l’oreille, au regard et à la pensée.La trève fut de courte durée; dès quatre heures du matin, le samedi 24, la lutte recommença.A l’extrémité nord de la rue du Faubourg-Poissonnière,près du jardin Pauwels[176], les insurgés avaient construit une barricade, précédée d’un fossé palissadé, et dont les assises de pavés s’accumulaient en montagne contre la grille de la barrière. Ils occupaient les bâtiments de l’octroi et quelques maisons voisines: plus loin leurs tirailleurs s’abritaient derrière les pierres du clos Saint-Lazare, où commençait à s’élever l’hôpital de la République, ci-devant Louis-Philippe, depuis de La Riboisière. Cette position était défendue de tous côtés par des barricades, rue Bellefond, rue des Petits-Hôtels, rue d’Hauteville, et se reliait avec la barrière Rochechouart et les barricades du faubourg Saint-Denis. C’était une véritable forteresse, contre laquelle vinrent se briser, jusqu’à trois heures de l’après-midi, tous les efforts du 2ebataillon de la 1relégion. A ce moment, il fut rallié par le général Lebreton, accompagné d’un parc d’artillerie. Au signal de trois coups de canon le bataillon s’élance. Une lutte furieuse s’engage. La 6ecompagnie, toujours commandée par l’intrépide lieutenant Paul Rattier[177], voit décimer ses rangs. Aux côtés de Pontmartin le brave caporal Émile Charre, un caporal plusieurs fois millionnaire, tombe pour ne plus se relever. La barricade enfin est emportée. Restait le clos Saint-Lazare. Il fallut en faire le siège, qui absorba presque toutela journée du dimanche 25, et auquel le 2ebataillon de la 1relégion, placé ce jour-là sous les ordres de Lamoricière, prit encore une part importante.A la fin de juillet, Pontmartin partit pour les Angles, afin d’y prendre quelques vacances; mais la politique, qu’il avait peut-être cru fuir en quittant Paris, l’attendait en province. Depuis 1844, il représentait le canton de Villeneuve au Conseil général du Gard. Ses amis lui firent un devoir d’accepter la candidature, lors du renouvellement qui eut lieu au mois d’août. Il fut nommé, après une lutte très vive; mais son élection fut annulée pour erreur commise dans le compte des voix. Deux mois après, il lui fallait batailler de nouveau; cette fois du moins le succès fut complet.V«La France est une nation qui s’ennuie[178]», avait dit un jour Lamartine sous la monarchie deJuillet. Elle n’avait plus maintenant le temps de s’ennuyer. C’était chaque matin une surprise nouvelle. Le 10 décembre, le prince Louis Bonaparte était élu à la Présidence: le 20 décembre, un légitimiste pur, l’alter egode Berryer, M. de Falloux était nommé ministre de l’Instruction publique, et bientôt sa table et ses salons réunissaient la fine fleur de la réaction. Le 17 janvier 1849, il donna un grand dîner au prince-président. L’Opinion publiquenous a conservé la liste des convives. La voici: le prince Louis Bonaparte, l’archevêque de Paris[179], le curé des Quinze-Vingts, qui avait recueilli MgrAffre au 25 juin, MM. Thiers, Molé, Berryer, Victor Hugo, duc de Noailles, maréchal Bugeaud, Villemain, Cousin, Viennet, Saint-Marc Girardin, marquis de La Rochejaquelein, marquis de Maillé, Changarnier, marquis de Pastoret, général Baraguey d’Hilliers, marquis de Barthélemy, duc de Rauzan, duc de Mouchy[180]:D’anti-républicains c’était un fort bon plat,Grande fut la colère sur les bancs de la gauche. Armand Marrast surtout, lemarquis de la République, ne pouvait digérer ce dîner où il y avait eu tant de marquis.—«Il n’y avait pas un républicain!» s’écria-t-il,—«Quoi! répliquait le journal de Pontmartin, pas même le Président de la République[181]!»Si Pontmartin n’était pas des dîners de M. de Falloux, il lui arrivait fréquemment d’assister aux réceptions qui avaient lieu à l’hôtel de la rue de Grenelle. «J’y vis affluer, dit-il dans sesSouvenirs d’un vieux critique, tous ceux que le péril commun unissait dans une même pensée de salut—ou de sauvetage. Le général de Saint-Priest y amenait le comte d’Escuns; M. de Circourt y causait avec M. d’Andigné, les académiciens avec les douairières, Poujoulat, Nettement, Laurentie, Adolphe Sala, Lourdoueix, tous les députés royalistes, toute la rédaction de l’Union, de laGazette de Franceet de l’Opinion publique, s’y rencontraient avec MM. Cousin, Mignet, Saint-Marc Girardin, Vitet, Patin, Marmier, et les universitaires. Si les titres n’avaient pas été abolis par la plus naïve des républiques, on aurait pu tapisser de parchemins authentiques toute la rue de Grenelle et tous les salons du ministère. Je me souviens même d’un petit détail assez curieux. Comme cette abolition des titres n’était pas prise au sérieux, le citoyen ministre avait recommandé aux citoyens huissiers d’annoncer chaque visiteur avec la qualification qu’il se donnerait; si bien que, un soir, les huissiers annoncèrent madame la baronne Durand et M. de Montmorency[182].»Des liens d’amitié et de famille rattachaient à M. de Falloux le rédacteur de l’Opinion publique. Ce dernier eut l’idée d’utiliser ces bonnes relationsau profit de Jules Sandeau. En 1849, Jules Sandeau était pauvre. Il avait publié déjà le meilleur de son œuvre,Marianna,le Docteur Herbeau,Catherine,Madeleine,Mademoiselle de la Seiglière; mais, en ce temps-là, un roman rapportait mille francs à son auteur, et il lui fallait deux ans pour atteindre une seconde édition. Pontmartin demanda pour l’auteur deMariannaun emploi de bibliothécaire. Sa requête reçut un favorable accueil, et le ministre le pria de lui amener son ami. L’audience fut la plus satisfaisante du monde. M. de Falloux et Jules Sandeau étaient, dans un milieu bien différent, deux natures également fines et délicates; ils s’entendirent à merveille. En adressant au romancier de chaleureux compliments au sujet duDocteur Herbeauet deCatherine, les félicitations du ministre tombèrent si juste, qu’elles prouvèrent qu’il l’avait lu et ne l’avait pas oublié. Pontmartin avait donc lieu d’espérer une heureuse solution; mais le guignon s’en mêla; M. de Falloux tomba malade quelques jours après; lui-même partit pour le Midi, et, quand il revint, le ministre avait donné sa démission[183].VISi chacune des œuvres de Jules Sandeau lui rapportait en moyenne un millier de francs, Pontmartin,au mois d’avril 1849, publia un roman en trois volumes, qui, au lieu de lui être payé 3 000 francs, lui coûta précisément cette somme.Le premier volume desMémoires d’un notaireavait paru dans laModed’octobre à décembre 1847. Dès le mois de novembre, un des collaborateurs de la revue royaliste, très brillant officier et romancier de talent, M. de Gondrecourt[184], avait offert à Pontmartin de le présenter à son éditeur Alexandre Cadot[185], qui était le libraire en vogue, au moins pour les romans, lesquels paraissaient alors en volumes in-octavo, dits decabinet de lecture. «Il paye peu, mais exactement», avait ajouté Gondrecourt. Pontmartin avait été obligé de décliner son aimable proposition. La veille, chez Véry, le vicomte Édouard Walsh lui avait dit, après force félicitations: «Il ne tient qu’à vous, mon cher ami, de faire une bonne œuvre et deux heureux: l’imprimeur et le metteur en pages de laMode, tous deux chargés de famille, seraient bien reconnaissants si vous leuraccordiez la propriété de votre roman. Ils l’imprimeraient en volumes au fur et à mesure, ils n’auraient pas d’autres frais que leur travail, et ils toucheraient les bénéfices.» Pontmartin avait réponduoui, et c’est ceouiqui devait lui coûter mille écus.Ravis de leur bonne fortune, le metteur en pages et l’imprimeur s’étaient hâtés de composer le premier volume; ils y avaient même ajouté, à l’insu de l’auteur,Napoléon Potard. Quand éclata la révolution de Février, qui fut meurtrière pour laMode, pris de peur, ils vinrent dire à Pontmartin d’un air navré qu’ils n’avaient pas de quoi acheter le papier et payer les frais nécessaires et ils le supplièrent de se mettre en leurs lieu et place en se chargeant de tous les frais et en recueillant tous les bénéfices.—Soit, dit encore Pontmartin. Il s’était remis à son roman, et il en écrivit les deux derniers volumes à travers l’affolement des rappels, des émeutes, des rassemblements continuels, des nuits de corps de garde, et aussi au milieu des tracas et des soins de toute sorte que lui causaient la fondation et la rédaction en chef de l’Opinion publique. Ses deux persécuteurs imprimaient toujours, faisant les morceaux doubles et s’inquiétant très peu d’augmenter les frais, dès l’instant qu’ils n’étaient plus à leur charge. Le jour où ils lui présentèrent l’addition, le chiffre rond était de 3 000 francs[186].Après s’être exécuté sans trop se plaindre, il fit, à ses risques et périls, paraître ses trois volumes.qui arrivaient du reste en un mauvais moment, à la veille des élections de l’Assemblée législative[187], alors que la presse, les électeurs—et les lecteurs étaient tout entiers à ces élections. Dans lesÉpisodes littéraires, où il fait vraiment trop bon marché de lui-même, de son journal et de ses livres, il lui plaît de dire que son roman ne vaut pas le diable. Il est bien vrai que, conçu à une époque où Eugène Sue et Alexandre Dumas avaient mis à la mode les romans-feuilletons en huit et dix volumes, son livre repose sur une donnée étrange, invraisemblable, impossible. LesMémoiresde l’honnête Calixte Ermel, le notaire de la rue Banasterie, ne sont rien moins que le récit d’une vengeance avignonnaise, auprès de laquelle pâlissent toutes les vendettes de la Corse et qui se transmet, pendant quatre-vingt-dix ans, de génération en génération; vengeance surhumaine, armant les bras de meurtriers qui ne sont pas nés encore, contre des victimes que l’avenir verra naître. Encore une fois, cette donnée ne se peut admettre; cette vengeance, datée du 10 octobre 1756, qui ne doit finir que le 10 octobre 1846, nous nous refusons à y croire. Mais sur cette trame grossière, l’auteur a dessiné d’élégantes broderies; sur ce sauvageon il a greffé de gracieux épisodes. Deux surtout sont particulièrement remarquables, celui qui sert d’exposition à l’ouvrage, et celui qui a pour titre laChasse aux Chimères. Dans le premier, l’auteur a tracé lesportraits de trois jeunes filles, Antoinette Margerin, Julie Thibaut et Clotilde de Perne,—la future vicomtesse de Varni, celle dont le testament donnera ouverture aux drames qui vont suivre. Sœurs d’amitié, types de trois classes: la bourgeoisie, le peuple, la noblesse, elles sont belles de beautés différentes, nobles également, mais différemment nobles d’esprit comme de cœur: trois délicieuses têtes baignées d’air et de lumière et encadrées dans un paysage plein de couleur et d’éclat. LaChasse aux Chimèresest un joli tableau de chevalet, l’histoire du mariage de Delphine de Malaucène avec Raymon de Varni, la raison, la sagesse et la prose épousées devant notaire par l’imagination, le rêve et la poésie. Ces intermèdes, si réussis soient-ils, ne laissent pas du reste de désorienter un peu le lecteur, le spectateur, si vous l’aimez mieux. On lui parle de le mener à l’Ambigu, on lui promet un bon gros mélodrame, et chaque acte lui offre des scènes d’un sentiment très fin et très délicat. Il croyait aller au boulevard, et il se trouve qu’il est à la Comédie-Française. La désillusion après tout n’avait rien de pénible. Le public ne devait pas tarder à goûter ce livre où tant de qualités demandent grâce pour les défauts. LesMémoires d’un notaireont eu de nombreuses éditions.VIIIls avaient paru, je l’ai dit, en pleine bataille électorale, à la veille des élections de mai 1849. Apeine étaient-ils à la vitrine des libraires, que Pontmartin était obligé d’alleren Avignon, non pour y poser sa candidature, mais pour y soutenir celle... de M. Buloz.M. Buloz, en apparence un desvaincus de Février, avait été en réalité un desvainqueurs. C’est de 1848, en effet, que date vraiment la fortune de sa Revue. Il comprit tout de suite qu’une réaction allait se produire, qu’elle grandirait de jour en jour et qu’elle compterait bientôt dans ses rangs tous les honnêtes gens et les gens d’esprit. Il fit résolument campagne contre les idées et contre les hommes du gouvernement nouveau. Sa haine contre la République égalait celle de Pontmartin lui-même, qu’il prit alors en particulière affection. Il confia la rédaction de sa chronique politique à un monarchiste, M. Saint-Marc Girardin. En attendant d’ouvrir laRevue des Deux Mondesà Louis Veuillot[188]et à M. de Falloux[189], il recommandait à ses lecteurs lesLettres de Beauséant, du baron de Syon, que ses liens de parenté avec les Lafayette n’empêchaient pas de préférer aux idées du héros des deux mondes les doctrines du comte Joseph de Maistre.Devenu décidément homme politique, M. Bulozvoulut être député. Comme sa femme était de Cavaillon, il lui parut que sa candidature irait toute seule dans le Comtat, surtout si elle était patronnée par Pontmartin. Celui-ci ne pouvait lui refuser son concours, et il fut convenu qu’ils partiraient ensemble pour Avignon dans la seconde quinzaine d’avril.Lorsqu’ils arrivèrent, deux listes étaient déjà en présence: la listeblanche, avec MM. d’Olivier, Bourbousson, Granier, de Bernardi et Léo de Laborde;—la listerouge, avec les citoyens Alphonse Gent, Elzéar Pin, Eugène Raspail, Dupuy (d’Orange) et Dupuy (de Cavaillon). Une troisième liste fut formée, qui comprenait, avec deux des noms de la première, ceux de MM. Granier et Bourbousson, légèrement teintés de bleu, les noms de deux jeunes gens, Léopold de Gaillard[190]et Gaston de Raousset-Boulbon[191], qui venaientde faire une magnifique campagne dans laCommuned’Avignon, journal royaliste et décentralisateur, M. Buloz fut admis à prendre place sur cette troisième liste, ditelibérale.Quelques jours avant le vote, Léopold de Gaillard, qui avait obtenu 28 000 voix aux élections d’avril 1848[192], et dont la popularité faisait toute la force de la listelibérale, retira sa candidature. Celle de M. Buloz n’avait plus dès lors aucune chance.Le 13 mai, les candidats de la listeblancheeurent de trente-deux à vingt-sept mille voix, ceux de la listerougeen eurent de vingt-six à vingt-cinq mille. M. Buloz recueillit 2 736 voix,—les plus littéraires sans nul doute; mais cela n’était pas pour le consoler.Dans lesJeudis de madame Charbonneau, ou plutôt dans laSemaine des Familles, car ce chapitre n’a point été recueilli dans le volume, Pontmartin a raconté avec humour l’odyssée électorale du directeur de laRevue des Deux Mondes. Il termine ainsi son récit:Ce triste résultat étant facile à prévoir, dès la veille du scrutin, je voulus en épargner à Strabiros[193]le déboire immédiat, et je l’emmenai chez moi, à la campagne, dans undépartement limitrophe[194]. Mon hospitalité fut très simple, telle que la comportait la modicité de ma fortune, mais elle fut cordiale. On était en plein mois de mai, et le printemps eut, cette année-là, des magnificences charmantes. Partout des fleurs, des eaux vives, des oiseaux sous la feuillée, une verdure exubérante, de frais ombrages, de tièdes rayons, de splendides étoiles. En outre, pour adoucir les ennuis de Strabiros, j’avais invité les convives qui, par leurs goûts, leurs habitudes, leurs conversations, pouvaient lui être le plus agréables. Il se déclara content de mon accueil et émerveillé de ma maison de campagne; il admira surtout douze gros marronniers en fleurs, symétriquement rangés devant ma façade. Ces marronniers, comme ceux des Tuileries, ne produisent que des marrons d’Inde, que l’on n’avait pas encore songé à utiliser pour faire de l’amidon. N’importe! je vis que l’imagination de Strabiros en recevait une impression profonde, et plus tard, lorsque, au retour de son expédition aventureuse, il rentra dans sa spécialité et dans ses bureaux, cette impression se formula dans les paroles suivantes qui résumèrent toute sa reconnaissance et tous ses souvenirs:«Comment, lorsqu’on a de si beaux marronniers, peut-on faire payer ses articles[195]»Si M. Buloz n’avait pu devenir député, Pontmartin restait toujours conseiller général. Il eut, à ce titre, en 1851, à émettre un vote sur une question de laquelle dépendaient les destinées de la France.Dès le mois d’août 1850, cinquante-deux conseils généraux avaient émis un vœu en faveur de la révision de la Constitution. En 1851, le mouvementrevisionniste s’accentua encore. L’échéance de mai 1852, à mesure qu’elle se rapprochait, rendait ce mouvement plus vif et plus général. C’était en effet à cette date que la Constitution de 1848 avait fixé l’élection d’un nouveau Président et la nomination d’une nouvelle Assemblée. Au commencement de juillet, les pétitions en faveur de la revision comptaient plus de treize cent mille signatures. Leur discussion s’imposait. Les membres de la Législative l’abordèrent le lundi 14 juillet. Le débat occupa la semaine entière. Le samedi 19, on vota à la tribune au scrutin public, et par appel nominal. Sur 724 votants, il y eut pour la revision 446 suffrages, 278 contre. La proposition avait donc obtenu une majorité de 168 voix; elle n’en était pas moins rejetée, la Constitution exigeant, pour l’adoption, les trois quarts des suffrages exprimés.Cette majorité des trois quarts, elle existait dans le pays. On le vit bien quelques semaines plus tard, lors de la réunion des conseils généraux, 81 de ces conseils sur 89 se prononcèrent pour la revision.Au conseil général du Gard, le 8 septembre, M. de Larcy proposa à ses collègues d’émettre un vœu en faveur du retour à la monarchie traditionnelle, héréditaire et représentative. Pontmartin et la majorité du conseil se prononcèrent dans ce sens. «Je me souviens, écrira-t-il trente ans plus tard, de cette séance et de ce vote. Nous fûmes27 contre 9[196]. M. de Larcy[197]déploya, dans cette discussion très courtoise où ses antagonistes n’alléguaient que l’inconvénient d’introduire la politique dans nos paisibles délibérations d’intérêt local, une éloquence tour à tour entraînante et attendrie, une émotion communicative, que l’on peut aujourd’hui appeler prophétique. Ah! quel cœur vraiment français ne saignerait en songeant à cette effroyable série de catastrophes, d’humiliations, de malheurs et de crimes que la France eût évitée, si ce vœu, exprimé dans une de ses assemblées départementales, fût devenu l’expression de la volonté nationale, parlant assez haut pour rendre également impossibles les violences d’un coup d’Etat et les criminelles entreprises de la République démagogique[198].»Au mois d’octobre, Pontmartin ne partit point pour Paris, comme il était dans l’habitude de le faire depuis quelques années. Il venait pourtantd’y arrêter, au numéro 10 de la rue Laffitte, un nouvel et plus grand appartement, avec l’espoir d’y faire enfin une installation complète en famille. Cette installation complète et définitive n’avait pu encore avoir lieu, madame de Pontmartin ayant été presque toujours retenue à la campagne par la santé de son fils[199]. Quand il était seul à Paris, Pontmartin pendant les années que nous venons de raconter, était obligé de prendre ses repas au restaurant, ce qui, après tout, pour un journaliste et un brillant causeur comme lui, n’était ni sans profit, ni sans agrément. Il déjeunait presque tous les jours, passage de la Madeleine, à la taverne de Richard-Lucas, où l’on mangeait à bon marché d’excellents rosbifs en excellente compagnie. Chaque matin, le rédacteur de l’Opinion publiqueavait le plaisir de s’y rencontrer avec plusieurs députés de la droite, MM. de Tréveneuc, de Belvèze, de Voisins, de Kerdrel, le général Lebreton, et aussi avec un amiral, l’amiral Coupvent des Bois, et un acteur du Gymnase, Bressant, le délicieux Bressant, alors dans tout l’éclat de sa seconde jeunesse. Ces convives, tout au moins les députés de la droite, il n’allait plus les retrouver, en rentrant à Paris. Il y arriva le 2 décembre 1851, le soir du coup d’État, ce qui lui valut, ainsi qu’à tous ses compagnons de voyage, d’être consigné à la gare jusqu’au lendemain matin. C’est du reste tout le dommage qu’il eut à subir.Moins heureux, Alfred Nettement avait été arrêté à la mairie du Xearrondissement et enfermé à Mazas. Par suite de cette incarcération, la direction de l’Opinion publiqueéchut à Pontmartin; mais cette direction, sous le régime de l’état de siège, n’était et ne pouvait être qu’une sinécure. Le 2 décembre, à la première heure, les scellés avaient été mis sur les presses. Ils furent levés seulement le jeudi 11 décembre. Le vendredi 12, le journal reparaissait, mais sans qu’il lui fût possible d’insérer autre chose que des notes et des documents officiels sur les événements qui venaient de s’accomplir; il lui était interdit de les commenter.Jusqu’au 31 décembre, l’Opinion publiquese borna à reproduire les actes du gouvernement et à donner des variétés littéraires. Le 19 novembre, elle avait publié un article de Pontmartin sur lesChansons de Béranger. Le 19 et le 25 décembre, elle fit paraître la suite et la fin de cette étude[200], qui passa naturellement inaperçue au milieu des circonstances que l’on traversait.Le 1erjanvier 1852, le journal de Pontmartin et de Nettement[201]donna des étrennes à ses lecteurs—desétrennes royalistes. En tête même de son numéro, il inséra une lettre du Comte de Chambord, écrite à la date du 1erdécembre 1851—la veille du coup d’État—sur lesIntérêts catholiques et français en Orient.Louis Bonaparte se disposait à édicter une nouvelle Constitution, à demander au peuple de reconnaître en lui le légitime héritier d’une dynastie nouvelle. Le 6 janvier, l’Opinion publiquepublia—et c’était là son premier-Paris—une page de Joseph de Maistre sur les Constitutions faites de main d’homme[202]et, en même temps, une page—non moins belle—du Père Lacordaire sur la grandeur incomparable de la Maison de France[203].Le numéro du 7 janvier commençait par un article d’Albert de Circourt sur la situation politique...en Autriche. L’article se composait de quelques lignes suivies de deux colonnes de blanc. Un peu plus loin venaient lesTablettes du mois. Ici encore, sous la date du2 décembre, plusieurs lignes de blanc.Le jour même, l’Opinion publiqueétait supprimée.
LA RÉPUBLIQUE DE FÉVRIERL’OPINION PUBLIQUE(1848-1852)
Rue d’Isly. Sainte-Beuve et le 1erjanvier 1848. Le 24 février.—Fondation de l’Opinion publique.—Comment se faisait un journal en l’an de grâce 1848.—Rédacteur en chef sans appointements.—LesJeunesà l’Opinion publique.—Ponson du Terrail et Henri de Pène.—Cham et Armand de Pontmartin.—LesLettres d’un sédentaireet lesMémoires d’Outre-Tombe.—LaSixième du second de la première.—Le 16 avril et le 15 mai. Les journées de Juin. La barricade de la rue Lafayette, le lieutenant Paul Rattier et le caporal Émile Charre.—Le ministère de M. de Falloux et la Bibliothèque de Jules Sandeau.—LesMémoires d’un notaire.—L’Odyssée électorale de M. Buloz et les marronniers des Angles.—La revision de la Constitution et le conseil général du Gard. La Taverne de Richard-Lucas. Le coup d’État du 2 décembre. Suppression de l’Opinion publique.
Puisque le succès décidément était venu, Pontmartin ne pouvait pas continuer de vivre à Paris en camp volant; il lui fallait avoir maintenant un vrai domicile. A la fin de décembre 1847, il quitta le passage de la Madeleine, où il logeait depuis lemois d’octobre précédent et il s’installa dans un petit appartement de la rue d’Isly, près la gare Saint-Lazare.
L’année 1848 commença bien, sinon pour les hôtes du château[137], du moins pour le nouveau locataire de la rue d’Isly. Le matin du 1erjanvier, il vit entrer chez lui Sainte-Beuve qui venait de monter ses trois étages pour lui souhaiter la bonne année et lui apprendre la prise d’Abd-el-Kader. Quelques jours après, le Théâtre-Français annonçait la prochaine représentation duPuffde M. Scribe. Pour en mieux assurer le succès, qu’il tenait d’ailleurs pour certain, M. Buloz donna la veille même de lapremière, un petit dîner d’intimes et de critiques influents, auquel Pontmartin fut invité, et qui réunissait Jules Janin (Journal des Débats), Théophile Gautier (la Presse), Hippolyte Rolle (Constitutionnel), Alfred de Musset, Charles Magnin et Régnier, homme d’esprit, comédien charmant, fin lettré, chargé d’un des principaux rôles. Si, le lendemain, la pièce n’obtint qu’un demi-succès, Pontmartin n’en fut pas autrement affligé, et il se consola vite en écrivant surle Puffdeux articles qui parurent, l’un dans laMode, sous la signatureCalixte Ermel, le 26 janvier; l’autre, le 1erfévrier, dans laRevue des Deux Mondes.
L’horizon politique cependant s’assombrissait de jour en jour. Trois fois par mois, dans laMode, Alfred Nettement annonçait que la révolution étaitproche, qu’elle allait éclater, que ce n’était plus qu’une question de semaines, de jours, d’heures peut-être. Pontmartin n’en croyait pas un traître mot. Au milieu de février, ses affaires le rappelant aux Angles, il crut pouvoir quitter Paris sans trop d’inquiétude ou de scrupule. Le 24 février le surprit à Avignon, d’où il adressa à la petite Revue de la rue Neuve-des-Bons-Enfants une longue causerie surla Révolution de février en province. Dès les premiers jours de mars, il était de retour rue d’Isly. Les républicains pullulaient à ce moment. Hier encore une pincée, ils étaient légion maintenant. Parmi les royalistes eux-mêmes, plusieurs, et non des moindres, M. Berryer, M. de Larcy, M. de Falloux, estimaient que le devoir et la loyauté leur commandaient, non certes de se rallier au nouveau gouvernement, mais de lui laisser provisoirement le champ libre, de ne pas ajouter à ses embarras, de lui accorder assez de temps pour montrer ce dont il était capable ou incapable. Pontmartin ne blâma pas ceux de ses amis qui croyaient devoir adopter cette ligne de conduite. Elle le laissait d’ailleurs sans inquiétude: il était bien sûr, en effet, que la République les obligerait bientôt, par ses sottises et ses maléfices, à lui retirer leur adhésion transitoire. Mais s’il ne blâma point ses amis, il ne les suivit pas. S’il n’avait pas ménagé les épigrammes au gouvernement de Juillet, il s’était soigneusement tenu à l’écart de toute compromission, de toute alliance avec l’opposition républicaine. Royaliste de sentimentet de raison, il redisait volontiers avec Homère: «Le gouvernement de plusieurs n’est pas bon; qu’il n’y ait qu’un maître et qu’un roi!» et avec Corneille:
Le pire des états, c’est l’état populaire.
Le régime démocratique était à ses yeux le plus détestable des gouvernements,omnium deterrimum; il ne voulut pas l’accepter, le saluer, ne fût-ce qu’un jour, ne fût-ce qu’une heure.
La Révolution de Février, si elle n’avait pas tuéla Mode, lui avait porté un coup dont elle ne devait pas se relever. N’ayant plus Louis-Philippe à cribler de ses épigrammes, elle avait perdu sa raison d’être. M. Edouard Walsh, directeur plein d’entrain et de verve mondaine, aurait peut-être pu la soutenir; mais, à la suite d’un riche mariage, il avait passé la main à un M. de J..., qui avait tout ce qu’il fallait pour changer la retraite en débâcle et en déroute. Elle ne vivait plus que d’une vie précaire, logeant le diable en sa bourse, et voyant s’éloigner l’un après l’autre ses meilleurs rédacteurs. Seuls, Nettement et Pontmartin lui restèrent fidèles, bien qu’elle eût cessé de les payer. De 1848 à 1850, Pontmartin y donna de nombreuses chroniques, parlant de tout, de littérature, d’art, de politique, passant du Théâtre-Français au Salon de peinture[138], rendant compteun jour desMémoires d’Outre-Tombe, de Chateaubriand[139], un autre jour desConfessions d’un révolutionnaire, de Proudhon[140], mêlant à ses chroniques parisiennes des chroniques de province, et, dans toutes, affirmant hautement sa foi monarchique. Malheureusement, publiés dans laMode, ces articles ressemblaient à des feux d’artifice tirés dans une cave. Il fallait trouver autre chose: Alfred Nettement et Armand de Pontmartin se résolurent à fonder un journal quotidien.
Dans sesÉpisodes littéraires[141], Pontmartin a raconté la naissance et la mort de l’Opinion publique. Le ton épigrammatique de ce chapitre serait de nature à donner le change sur la valeur de la feuille dont il fut l’un des rédacteurs en chef, sur les services qu’elle rendit, sur le rôle à la fois si honorable et si brillant qu’y joua Pontmartin lui-même. Je voudrais, dans les pages qui vont suivre, faire mieux connaître un journal qui a eu son heure d’éclat; qui, dans un temps où la presse n’était pas sans gloire, où les journalistes s’appelaient Louis Veuillot, Laurentie, Emile de Girardin, Lamartine, Proudhon, Eugène de Genoude[142], Silvestre de Sacy, Saint-Marc Girardin, John Lemoinne, a marqué sa place au premier rang.
Le 27 mars 1848, eut lieu, chez Alfred Nettement[143], rue de Monceau-du-Roule, une petite réunion, à laquelle il avait convoqué Armand de Pontmartin, Théodore Muret[144], l’un des plus anciens rédacteurs de laMode, et Adolphe Sala, ex-officier de la garde royale, démissionnaire en 1830, compromis en 1832 dans le procès duCarlo-Alberto, et qui, depuis, s’était occupé d’affaires, sans abandonner la politique. On tint conseil. Entre les deux principaux organes du parti légitimiste, il y avait évidemment une place à prendre, pour un journal plus jeune d’idées, plus vif d’allures que l’Union[145], moins absorbé que laGazette de Francepar l’étude abstraite des théories philosophiques et politiques. De cela nos quatre amis tombèrent aisément d’accord, et ils se dirent: «Faisons un journal.»
Aussi bien, rien n’était plus facile. Il ne s’agissait que d’aller chez un imprimeur,—avec de l’argent toutefois. Mais il en fallait si peu! assez seulement pour payer les frais de composition et de tirage du premier numéro, et, en mettant les choses au pis, des cinq ou six suivants. Ce serait affaire aux abonnés—ils ne pouvaient manquer de venir—de faire le reste.
Les premiers fonds furent fournis par des amis de Nettement, le duc des Cars, M. de Saint-Priest, M. d’Escuns. Un imprimeur royaliste, M. Brière, rue Sainte-Anne, très lié avec Théodore Muret, offrit ses presses. Il fallait un bureau. Pour n’avoir pas à payer de loyer, on accepta l’hospitalité de laMode, qui avait quitté la rue Neuve-des-Bons-Enfants et qui occupait alors, au numéro 25 de la rue du Helder, un petit local dans le fond de la cour, au rez-de-chaussée, avec une pièce fort étroite à l’entresol. Entre temps, on s’était mis d’accord sur le titre: le journal s’appellerait l’Opinion publique. Restait à trouver un gérant, c’est-à-dire un brave homme prêt à faire de la prison toutes les fois qu’il le faudrait. On l’avait sous la main dans la personne d’un Vendéen, combattant de 1832, M. P. Voillet, qui avait déjà fait sous Louis-Philippe plusieurs séjours à Sainte-Pélagie, pour le compte de laMode, et qui ne demandait qu’à recommencer.
On avait un titre, un imprimeur, un bureau, ungérant. Le 2 mai 1848, deux jours avant la réunion de l’Assemblée nationale, le premier numéro parut avec cet en-tête:
RÉDACTEURS EN CHEF
Politique:M. ALFRED NETTEMENT.
Littérature:M. A. DE PONTMARTIN.
Le journal[146], au début, se faisait d’une assez drôle de façon. Dans la journée, la salle de rédaction était presque toujours vide. Le soir, elle se remplissait d’amis, de députés de la droite, qui venaient aux nouvelles ou qui en apportaient. On fumait beaucoup, on causait davantage encore. Cependant dix heures et demie, onze heures sonnaient à la pendule: «Voyons, messieurs, disait gravement Théodore Muret, il faut laisser Nettement faire son grand article.»
De quart d’heure en quart d’heure, le sage Muret reproduisait sa motion. Enfin, sur le coup de minuit, on se retirait. Resté seul, Nettement se mettait à la besogne. Il couvrait de sa grande écriture de nombreux feuillets, dont le metteur en pages s’emparait vite au fur et à mesure de leur achèvement. Après son grand article, il en composait un second, puis quelquefois un troisième. On finissait toujours par paraître, mais on manquait souvent le chemin de fer. L’accident du reste ne causaitpas grande émotion. «Ah çà! messieurs, se bornait-on à dire, le journal n’est pas encore parti ce matin; il faudrait pourtant s’arranger différemment.»
Les lettres des abonnés de province se succédaient alors, toutes conçues à peu près dans les mêmes termes: «Monsieur le rédacteur, je me suis abonné à votre excellent journal, et je vous avoue que c’est dans l’intention de le recevoir. S’il ne me manquait qu’une fois de temps en temps, passe; mais il me manque deux ou trois fois par semaine. C’est un accident, je le veux bien; mais comment se fait-il qu’il soit si fréquent[147]?»
Eh bien! le journal, malgré tout, prospérait. S’il était fait un peu à la diable, il ne laissait pas d’être très bien fait. Outre ses grands articles, Alfred Nettement donnait chaque jour sous ce titre:Impressions à la Chambre, la physionomie de la séance de l’Assemblée. Armand de Pontmartin publiait desChroniques de Paris, qui étaient les plus spirituelles du monde. La politique, à ce moment, n’était pas renfermée tout entière dans l’enceinte du Palais-Bourbon; elle était partout, dans les cafés, sur la place publique, à la Bourse et sur les boulevards. Théodore Muret et Adolphe Sala avaient charge de recueillir tous les bruits, de multiplier leséchos, et, à côté de la physionomie de la Chambre, de peindre la physionomie de la rue. Et ainsi l’Opinion publiqueavait les alluresd’un petit journal autant que d’une feuille sérieuse. C’était uneGazette de Franceen pleine jeunesse, uneQuotidiennede vingt ans.
Après les journées de Juin, trois écrivains de réelle valeur, MM. de Lourdoueix[148], Albert de Circourt[149]et Alphonse de Calonne[150]vinrent renforcer la rédaction du journal. A la fin de 1848, après huit mois seulement d’existence, l’Opinion publiqueavait six mille abonnés.
Le 28 mai 1849, elle transporta ses bureaux rue Taitbout, numéro 10. Alfred Nettement venait d’être nommé à l’Assemblée législative par les électeurs du Morbihan. La situation nouvelle qui lui était faite ne pouvait manquer d’accroître encore l’importance de son journal. Celui-ci pourtant, à cette heure-là même, traversait une crise grave.
Il ne suffit pas, pour qu’un journal vive et prospère, qu’il ait des écrivains de talent, des abonnés,un public; besoin est qu’il ait aussi un financier, un calculateur, et l’Opinion publiquen’en avait pas. Si la rédaction était remarquable, l’administration n’était rien moins que sage. On avait agrandi le format et on avait abaissé le prix de l’abonnement. On avait multiplié, au delà de toute prudence, lesAbonnements de propagande. On publiait chaque jeudi unSupplément populaire, qui était très onéreux. Un jour vint où il fallut bien s’avouer que les recettes et les dépenses ne s’équilibraient plus. Que faire? Suspendre le journal, au moment où son influence était en progrès, alors qu’il rendait de véritables services? Il n’y fallait pas songer. Relever le prix d’abonnement? C’était bien périlleux; c’était, dans tous les cas, aller contre le but auquel tendaient les fondateurs, qui avaient surtout voulu faire œuvre de propagande.
Adolphe Sala proposa de recourir à un moyen héroïque. «Nous ne pouvons, dit-il, ni supprimerni réduire les dépenses matérielles, les frais d’employés. Impossible également de ne pas payer les feuilletons et les articles en dehors. Reste la rédaction habituelle. Décidons qu’elle sera gratuite. Que l’honneur de servir notre cause soit notre seul salaire, et travaillons gratis tant qu’il plaira à Dieu.» La motion fut votée à l’unanimité. Alfred Nettement et Pontmartin restèrent rédacteurs en chef... sans appointements[151]. Et jamais ils n’apportèrent plus de zèle, jamais ils ne fournirent plus de copie.
A quelque chose malheur est bon. Ne pouvant, faute de fonds, s’adresser aux romanciers en vogue, aux feuilletonistes célèbres, les directeurs de l’Opinion publiqueouvriront leurs colonnes aux talents nouveaux, à ceux qui n’ont pas encore un nom, mais qui sont capables de s’en faire un. LesJeunesseront toujours sûrs de trouver près d’eux bon accueil. Un jour, c’est un jeune homme de dix-neuf ans qui apporte rue Taitbout une nouvelle intituléela Vraie Icarieet signéePierre du Terrail. Elle est insérée sans retard[152]et il se trouve que, ce jour-là, Pontmartin a présenté au public l’auteur desExploits de Rocamboleet de tant d’autres romans-feuilletons[153]. Un autre jour,c’est Moland[154], destiné à devenir un de nos principaux médiévistes, qui fait recevoir une suite d’articles sur laCondition des savants et des artistes au XIIIesiècle. Comme Ponson du Terrail, Henri de Pène[155]n’avait que dix-neuf ans, lorsque, au mois d’octobre 1849, il se présenta aux bureaux du journal, où il est admis aussitôt comme reporter. On lui confiera bientôt les petits théâtres, puis l’intérim des grands, quand Alphonse de Calonne se trouvera, d’aventure, empêché. Il publiera d’aimables proverbes,Il n’y a pas de fumée sans feu et de feu sans fumée, ou encoreJeunesse ne sait plus. Au besoin, il faisait l’article politique, et le premier-Paris ne l’effrayait pas. Le premier de chaque mois, il rédigeait lesTablettes du moisqui venait de finir, et jamais on ne mit tant d’esprit dans un almanach:
Dans le calendrier lisez-vous quelquefois?
Barbey d’Aurevilly avait quarante ans sonnés en 1849, mais il pouvait passer pour unjeune, puisqu’il était encore à peu près inconnu. Il fit paraître dans l’Opinion publiqueses articles surlesProphètes du passé, sur Joseph de Maistre et M. de Bonald[156], et un peu plus tard une étude surMarie Stuart[157].
Pontmartin, au besoin, aurait pu se passer d’aides; il eût pu se dispenser de chercher des collaborateurs. Il a donné à l’Opinion publique, pendant cette campagne de quatre ans, plusieurs centaines d’articles. Je ne crois pas qu’il y ait un autre exemple, dans la presse littéraire, d’une pareille fécondité. Ces articles (sauf trois sur lesChansons de Béranger), il n’a pas voulu les conserver et les réunir, sans doute parce qu’ils étaient trop; peut-être aussi a-t-il trouvé que la politique y tenait trop de place. J’estime qu’il a eu tort.
Il y a politique et politique, comme il y a fagots et fagots. Celle de Pontmartin était bonne et n’a rien perdu à vieillir. Avec lui, d’ailleurs, tant il avait d’esprit, de bon sens et de belle humeur, la politique même est encore de la littérature, et de la meilleure.
Les articles qu’il a écrits de 1848 à 1852 se peuvent diviser en quatre séries bien distinctes, les Chroniques de Paris, les Causeries musicales, les Causeries dramatiques et artistiques, et les Causeries littéraires.
«Pour raconter heureusement sur les petitssujets, il faut trop de fécondité, c’est créer que de railler ainsi et faire quelque chose de rien.» Cette parole de La Bruyère pourrait servir d’épigraphe auxCourriers de Parisd’Armand de Pontmartin. C’est avec des riens qu’il trouve moyen de composer ses plus jolies chroniques. Il prend, par exemple, l’Almanach nationalde MM. Guyot et Scribe, et avec cet almanach il fait un article qui renferme les traits les plus piquants et, à côté des anecdotes les plus drôles, les leçons les plus sages[158]. Un autre jour,—c’était le 1erjanvier 1850,—assisté de son collègue et ami maître Calixte Ermel, il publie, après l’avoir préalablement ré-rédigé lui-même, leTestament d’une défunte, feu l’année 1849. Jamais, depuis leLégataire universelde Regnard, on n’avait eu tant d’esprit par-devant notaire. Et laLettre d’un représentant de province à un de ses amis, et lesBulletins de la République... des lettres!Comme tout cela est vif, léger, aimable, et comme, à la lecture de ces pages écrites de verve, le mot de Mmede Sévigné vous revient vite à la mémoire: «Mes pensées, mon encre, ma plume, tout vole!»
Les temps étaient durs, les craintes étaient grandes, la tristesse était générale. Seul, un homme avait réussi à dérider les fronts, à ramener le sourire sur les lèvres. Chaque matin, chaque soir, le crayon de Cham[159]se chargeait de consoler les honnêtesgens, de les rassurer, de les réjouir, en saisissant au vol le côté comique de ces épisodes et de ces personnages, éphémères créations de la nouvelle République. Les légendes étaient encore plus spirituelles que les dessins. Un matin, c’était un bourgeois du Marais marchandant un poisson et s’écriant: «J’aimerais autant qu’il ne fût pas de la veille.» Le soir, c’était un pur, un humanitaire qui, pour sauver le genre humain, demandait trois cent mille têtes, et à qui l’imperturbable Cham répliquait: «Monsieur est coiffeur?»
Ce que le crayon de Cham fut alors pour tous les Parisiens, la plume de Pontmartin le fut, au même moment, pour les lecteurs de l’Opinion publique. L’écrivain et le dessinateur étaient doués l’un et l’autre d’une incroyable facilité d’improvisation; ils rivalisaient aussi à qui serait le plusréactionnairedes deux. Un joyeux compagnon, Auguste Lireux[160], avait tracé, au sortir des séances de l’Assemblée constituante, de très piquants croquis des premiers élus du suffrage universel. Cham joignit à son texte deschargesd’une étonnante bouffonnerie,et de leur collaboration sortit un grand et beau volume, qui était tout bonnement un chef-d’œuvre, l’Assemblée nationale comique. Pourquoi la fantaisie n’est-elle pas venue au comte de Noé d’illustrer lesChroniques de Parisdu comte de Pontmartin, avec lequel il était lié? Nous aurions eu un livre aussi amusant que l’Assemblée nationale comiqueet qui aurait pu prendre pour épigraphe:Les bons comtes font les bons amis.
Pontmartin, dans lesSouvenirs d’un vieux mélomane, publiés en 1878, a fait revivre pour nous l’âge héroïque de la musique dramatique, ces temps qui semblent aujourd’hui perdus dans la brume des fictions mythologiques, où Nourrit, Duprez, Levasseur, MlleFalcon et MmeDamoreau chantaient à l’Opéra, où MmeMalibran et MlleSontag, Rubini, Lablache et Tamburini chantaient aux Italiens:Tempi passati!... En 1849 et en 1850, la salle Ventadour et la vieille salle de la rue Lepeletier comptaient encore d’admirables chanteurs. Pontmartin se réserva, dans l’Opinion publique, le département de la musique, et il écrivit dans son journal, sous le titre deCauseries musicales, des pages où, après plus d’un demi-siècle, on croit entendre comme un écho lointain de ces merveilleux opéras bouffes qu’interprétaient alors Lablache, Mario et Ronconi, MmePersiani et MlleSophie Véra. Le Théâtre-Italien était son théâtre préféré. Malheureusement, l’heure n’était plus à ces jouissances délicates, à ces réunions mélodieuses. Les spectateurs se faisaient de plus en plus rares, et souvent en sortant d’une représentationoùLa Cenerentola,Don Pasquale,Il Matrimonio segretoavaient été joués dans le désert, il se demandait si son cher théâtre n’allait pas, d’ici à peu de temps, fermer ses portes pour ne plus les rouvrir, si les électeurs d’Eugène Sue et du citoyen de Flotte ne diraient pas bientôt aux dilettantes, comme la fourmi de La Fontaine:
Vous chantiez, j’en suis fort aise;Eh bien,dansezmaintenant!
Ses causeries sur le Théâtre-Italien, surLa Gazza ladraou l’Elisire d’Amore, ont la tristesse d’une chose qui va finir et le charme mélancolique d’un adieu.
Le critique théâtral de l’Opinion publiqueétait Alphonse de Calonne. S’agissait-il cependant d’unegrande première, de la comédie ou du drame d’un poète, c’était Pontmartin qui en rendait compte. De là, plusieursCauseries dramatiques, sur laGabrielled’Émile Augier[161], leToussaint Louverture, de Lamartine[162], laFille d’Eschyle, de Joseph Autran[163], leMartyre de Vivia, de Jean Reboul[164].
Pontmartin avait fait deuxSalonsà laMode, celui de 1847 et celui de 1848. Dans l’Opinion publique, il donne, à l’occasion, desCauseries artistiquesoù il apprécie tantôt lesPeintures du grand escalier duConseil d’État (Palais d’Orsay) par M. Chasseriau[165], tantôt lesPeintures monumentales de M. Hippolyte Flandrin à l’église Saint-Paul de Nimes[166], ou encorela Nouvelle fontaine de Nimes et les statues monumentales de Pradier[167].
C’est le 1eroctobre 1849 que Sainte-Beuve entreprit sa campagne desLundisauConstitutionnel. Le 11 février précédent, Pontmartin avait inauguré sesCauseries littérairesà l’Opinion publique. Les principales sont consacrées à l’Esclave Vindexet auxLibres Penseursde Louis Veuillot, auxConfidenceset auRaphaëlde Lamartine, à l’Histoire du Consulat et de l’Empirede M. Thiers, auJournal de la Campagne de Russie en 1812, par le duc de Fezensac, aux romans de Jules Sandeau et à ceux de Charles de Bernard. Les Causeries de 1851, écrites pour la plupart à Avignon et aux Angles, parurent sous le titre deLettres d’un Sédentaire. Elles sont au nombre de seize et marquent un réel progrès dans le talent de l’auteur. Il a plus de loisirs qu’à Paris, et il en profite; il ne craint pas d’entrer, quand il le faut, dans de longs développements. Il a deux grands articles sur lesCauseries du Lundi[168], et ce n’est point à ceux-là sans doute que pensait Sainte-Beuve quand il a reproché à Pontmartin de «ne pas se donner le temps d’approfondir». Il en a trois sur Béranger[169], qui soulèverontdes orages lorsqu’ils seront réimprimés en 1855. Il en a cinq sur lesMémoires d’Outre-Tombe[170], qui paraissaient alors pour la première fois en librairie. Les glorieuxMémoireseurent contre eux, au moment de leur publication, la critique presque tout entière. Vivant, Chateaubriand avait pour lui tous les critiques, petits et grands. A deux ou trois exceptions près, ils se prononcèrent tous, grands et petits, contre l’empereur tombé.
Sainte-Beuveattacha le grelot. Le 18 mai 1850, alors que lesMémoiresn’avaient pas encore fini de paraître dans le feuilleton de laPresse[171], il publia dans leConstitutionnelun premier article suivi, le 27 mai et le 30 septembre, de deux autres, tout remplis, comme le premier, de dextérité, de finesse et, à côté de malices piquantes, de sous-entendus perfides[172].
Pontmartin ne céda pas à ce subit reflux de gloire, à cette réaction injuste et violente contre le grand écrivain. Il lui parut que le Testament littéraire et politique de Chateaubriand ne devait pas être cassé. Dans ses cinq articles, il établit avec force le mal fondé des moyens de nullité invoqués par les adversaires, et il n’hésita pas à dire que «lesMémoires d’Outre-Tombeétaient un des plus étonnants chefs-d’œuvre de notre littérature, ou plutôt de toutes les littératures».
Ce sera l’honneur de Pontmartin d’avoir mis ainsi à leur vrai rang les immortelsMémoires, d’en avoir parlé dès le premier jour comme en parlera la postérité, d’avoir eu raison, ce jour-là, contre Sainte-Beuve et contre tous les critiques de son temps.
J’avoue—cela tient peut-être à ce qu’elles sont enfouies au fond d’un journal depuis longtemps disparu et joignent ainsi à leur valeur propre l’attrait des choses rares—j’avoue que j’ai un faible pour ces premièresCauseries littéraires. Ce qui me paraît certain, en tous cas, c’est qu’elles sont au moins égales à celles que l’auteur a réunies plus tard en volumes à partir de 1854.
Outre ces articles de critique, il donnait encore à l’Opinion publiquedes œuvres d’imagination, une Nouvelle:l’Enseignement mutuel[173], un Proverbe:Les Premiers fusionistes, ou A quelque chose malheur est bon[174]. Entre temps, il écrivait pour laModele deuxième et le troisième volume desMémoires d’un notaireetle Capitaine Garbas[175]. A laRevue des Deux Mondes, il continuait de faire, d’une façon régulière, la chronique littéraire et théâtrale. Comme il n’était pas chez lui dans la maison de la rue Saint-Benoît, il faisait un peu plus de toilette qu’à la rue Taitbout; il mettait sa cravate blanche et passait son habit noir. Faut-il pour cela préférerses articles de laRevue des Deux Mondesà ceux de l’Opinion publique? Tel ne serait pas mon avis. A la Revue, Pontmartin était spirituel, élégant, correct; à M. Buloz, qui le payait, il en donnait pour son argent. A l’Opinion publique, il se dépensait tout entier; tout ce qu’il y avait en lui d’ardeur, de flamme, de passion, il le donnait à ce journal qui ne le payait pas.
J’ai dû, pour ne pas interrompre le récit de la campagne de Pontmartin à l’Opinion publique, laisser un moment de côté les quelques épisodes qui marquèrent pour lui, en dehors de cette campagne, les quatre années de la seconde République, du 24 février 1848 au 2 décembre 1851.
En se mettant dans ses meubles, rue d’Isly, à la fin de décembre 1847, il était devenu tributaire de la garde nationale. Immatriculé dans lasixième du second de la première,—6ecompagnie du 2ebataillon de la 1relégion,—il ne fit d’abord qu’en rire, croyant bien que ce serait là une simple sinécure. Il était loin de compte. Le 16 avril 1848, une manifestation populaire menaça l’Hôtel de Ville; le péril ne fut conjuré que par l’énergique intervention du général Changarnier, qui se trouvait alors à Paris sans commandement et sans troupes. Ce fut ce jour-là que Pontmartin débuta dans le noble métier des armes, avec une tunique,extraite du magasin de la mairie, dont la taille trop courte lui remontait au milieu du dos.
Le 15 mai, un peu avant midi, on battit le rappel. La sixième du second se réunit à son rendez-vous habituel, au bout de la rue Tronchet, du côté de la rue Neuve-des-Mathurins. De la rue Tronchet au Palais-Bourbon, le trajet n’est pas long. De quinze pas en quinze pas, les gardes nationaux rencontraient des jeunes gens en blouse ou en bourgeron, très polis, très corrects, qui leur disaient: «Retournez chez vous, Messieurs, vous n’avez plus rien à faire. Le peuple a pris possession du Palais-Bourbon. Il est en train d’élire le nouveau gouvernement.» En l’absence de son capitaine, lasixièmeétait commandée par son lieutenant, M. Paul Rattier, un très galant homme et très brave, qui ne se laissait pas retourner aussi facilement que le caoutchouc auquel il devait sa belle fortune. Il poursuivit sa route. Quand on eut atteint la grille du palais, Pontmartin, qui se trouvait à côté du lieutenant, chercha dans la foule une figure de connaissance, et il vit M. de Falloux monté sur une borne au coin de la rue de Bourgogne, et haranguant courageusement cette aveugle multitude qui aurait pu l’écharper et qui l’écoutait avec une certaine déférence. Cinq minutes après, la garde nationale avait pris sa revanche et expulsé les émeutiers.
Après l’émeute du 15 mai, l’insurrection de juin.
Le jeudi 22 juin, le Théâtre-Français donna lapremière représentation d’Il ne faut jurer de rien, d’Alfred de Musset. Pontmartin y assistait. La pièce fut jouée en perfection par Provost, Brindeau, Got, Mirecourt, mesdames Mante et Amédine Luther. Les spectateurs étaient trop distraits pour écouter ce dialogue exquis, pour apprécier cette merveilleuse interprétation. La guerre civile était dans l’air, et le très spirituel Louis de Geofroy qui, en attendant d’être un diplomate d’une rare distinction, écrivait dans laRevue des Deux Mondes, dit à Pontmartin et à ses amis, en entrant dans leur loge: «Pardon! On peut jurer de quelque chose; c’est que, demain matin, on se battra dans la rue.»
Le lendemain matin, en effet, Paris commençait à se couvrir de barricades. Le rappel, battu à neuf heures pour la garde nationale, fut à onze heures suivi de la générale. Pontmartin s’empressa de se rendre à son poste. Dans cette première journée, la première légion subit des pertes sensibles à l’attaque d’une barricade élevée faubourg Poissonnière, à la hauteur de la caserne de la Nouvelle-France. Le soir, la sixième compagnie dut prendre quelques heures de repos dans la cour de la mairie du premier arrondissement. Le long de cette cour vaste et mélancolique, de grandes bottes de paille, étendues sur le pavé, s’étaient transformées en lit de camp où reposaient des rangs pressés de dormeurs; quand la couche de paille était assez épaisse, le lit avait deux étages, et chacun de ces deux étages un habitant. Sans distinctionde grade et d’épaulettes, le caporal ronflait sous le voltigeur, et le sergent sous le caporal. Pontmartin, et avec lui une vingtaine de gardes nationaux, écrivains, artistes, hommes du monde, veillaient, groupés autour d’un gigantesque bol de punch et devisant des événements. Il a décrit, dansle Capitaine Garbas, cette nuit du 23 juin 1848, qui précéda la plus sanglante des quatre sanglantes journées.
Ce n’était pas, dit-il, une de ces belles nuits d’été, où Dieu fait ruisseler sur l’azur du ciel des myriades d’étoiles, comme les seuls diamants dignes de sa puissance infinie; une de ces nuits limpides, douces harmonies de la vie des champs, poétiques compagnes de voyage, faites de vagues murmures, de vagues silences, de vagues parfums, des mille frémissements de la nature endormie: c’était une nuit sombre et troublée, où nos passions se faisaient sentir jusque dans le calme universel. Le ciel, pluvieux et froid malgré la saison, n’avait aucune des splendeurs de l’été; quelques rares étoiles, frissonnantes et mouillées, paraissaient et disparaissaient sous les nuages, comme nos débiles espérances sous le voile funèbre des calamités publiques. De temps à autre, un coup de fusil retentissait, isolé, perdu dans l’espace; puis à intervalles réguliers, on entendait le cri des factionnaires:Sentinelles, prenez garde à vous!s’élever, se répondre, se croiser, s’éloigner, s’affaiblir et se perdre dans les rues désertes. Ce qui rend les autres nuits si belles, c’est que l’homme s’y cache et s’y tait; ce qui rendait celle-là si sombre, c’est que l’homme y apparaissait partout, à l’imagination et à l’oreille, au regard et à la pensée.
La trève fut de courte durée; dès quatre heures du matin, le samedi 24, la lutte recommença.
A l’extrémité nord de la rue du Faubourg-Poissonnière,près du jardin Pauwels[176], les insurgés avaient construit une barricade, précédée d’un fossé palissadé, et dont les assises de pavés s’accumulaient en montagne contre la grille de la barrière. Ils occupaient les bâtiments de l’octroi et quelques maisons voisines: plus loin leurs tirailleurs s’abritaient derrière les pierres du clos Saint-Lazare, où commençait à s’élever l’hôpital de la République, ci-devant Louis-Philippe, depuis de La Riboisière. Cette position était défendue de tous côtés par des barricades, rue Bellefond, rue des Petits-Hôtels, rue d’Hauteville, et se reliait avec la barrière Rochechouart et les barricades du faubourg Saint-Denis. C’était une véritable forteresse, contre laquelle vinrent se briser, jusqu’à trois heures de l’après-midi, tous les efforts du 2ebataillon de la 1relégion. A ce moment, il fut rallié par le général Lebreton, accompagné d’un parc d’artillerie. Au signal de trois coups de canon le bataillon s’élance. Une lutte furieuse s’engage. La 6ecompagnie, toujours commandée par l’intrépide lieutenant Paul Rattier[177], voit décimer ses rangs. Aux côtés de Pontmartin le brave caporal Émile Charre, un caporal plusieurs fois millionnaire, tombe pour ne plus se relever. La barricade enfin est emportée. Restait le clos Saint-Lazare. Il fallut en faire le siège, qui absorba presque toutela journée du dimanche 25, et auquel le 2ebataillon de la 1relégion, placé ce jour-là sous les ordres de Lamoricière, prit encore une part importante.
A la fin de juillet, Pontmartin partit pour les Angles, afin d’y prendre quelques vacances; mais la politique, qu’il avait peut-être cru fuir en quittant Paris, l’attendait en province. Depuis 1844, il représentait le canton de Villeneuve au Conseil général du Gard. Ses amis lui firent un devoir d’accepter la candidature, lors du renouvellement qui eut lieu au mois d’août. Il fut nommé, après une lutte très vive; mais son élection fut annulée pour erreur commise dans le compte des voix. Deux mois après, il lui fallait batailler de nouveau; cette fois du moins le succès fut complet.
«La France est une nation qui s’ennuie[178]», avait dit un jour Lamartine sous la monarchie deJuillet. Elle n’avait plus maintenant le temps de s’ennuyer. C’était chaque matin une surprise nouvelle. Le 10 décembre, le prince Louis Bonaparte était élu à la Présidence: le 20 décembre, un légitimiste pur, l’alter egode Berryer, M. de Falloux était nommé ministre de l’Instruction publique, et bientôt sa table et ses salons réunissaient la fine fleur de la réaction. Le 17 janvier 1849, il donna un grand dîner au prince-président. L’Opinion publiquenous a conservé la liste des convives. La voici: le prince Louis Bonaparte, l’archevêque de Paris[179], le curé des Quinze-Vingts, qui avait recueilli MgrAffre au 25 juin, MM. Thiers, Molé, Berryer, Victor Hugo, duc de Noailles, maréchal Bugeaud, Villemain, Cousin, Viennet, Saint-Marc Girardin, marquis de La Rochejaquelein, marquis de Maillé, Changarnier, marquis de Pastoret, général Baraguey d’Hilliers, marquis de Barthélemy, duc de Rauzan, duc de Mouchy[180]:
D’anti-républicains c’était un fort bon plat,
Grande fut la colère sur les bancs de la gauche. Armand Marrast surtout, lemarquis de la République, ne pouvait digérer ce dîner où il y avait eu tant de marquis.—«Il n’y avait pas un républicain!» s’écria-t-il,—«Quoi! répliquait le journal de Pontmartin, pas même le Président de la République[181]!»
Si Pontmartin n’était pas des dîners de M. de Falloux, il lui arrivait fréquemment d’assister aux réceptions qui avaient lieu à l’hôtel de la rue de Grenelle. «J’y vis affluer, dit-il dans sesSouvenirs d’un vieux critique, tous ceux que le péril commun unissait dans une même pensée de salut—ou de sauvetage. Le général de Saint-Priest y amenait le comte d’Escuns; M. de Circourt y causait avec M. d’Andigné, les académiciens avec les douairières, Poujoulat, Nettement, Laurentie, Adolphe Sala, Lourdoueix, tous les députés royalistes, toute la rédaction de l’Union, de laGazette de Franceet de l’Opinion publique, s’y rencontraient avec MM. Cousin, Mignet, Saint-Marc Girardin, Vitet, Patin, Marmier, et les universitaires. Si les titres n’avaient pas été abolis par la plus naïve des républiques, on aurait pu tapisser de parchemins authentiques toute la rue de Grenelle et tous les salons du ministère. Je me souviens même d’un petit détail assez curieux. Comme cette abolition des titres n’était pas prise au sérieux, le citoyen ministre avait recommandé aux citoyens huissiers d’annoncer chaque visiteur avec la qualification qu’il se donnerait; si bien que, un soir, les huissiers annoncèrent madame la baronne Durand et M. de Montmorency[182].»
Des liens d’amitié et de famille rattachaient à M. de Falloux le rédacteur de l’Opinion publique. Ce dernier eut l’idée d’utiliser ces bonnes relationsau profit de Jules Sandeau. En 1849, Jules Sandeau était pauvre. Il avait publié déjà le meilleur de son œuvre,Marianna,le Docteur Herbeau,Catherine,Madeleine,Mademoiselle de la Seiglière; mais, en ce temps-là, un roman rapportait mille francs à son auteur, et il lui fallait deux ans pour atteindre une seconde édition. Pontmartin demanda pour l’auteur deMariannaun emploi de bibliothécaire. Sa requête reçut un favorable accueil, et le ministre le pria de lui amener son ami. L’audience fut la plus satisfaisante du monde. M. de Falloux et Jules Sandeau étaient, dans un milieu bien différent, deux natures également fines et délicates; ils s’entendirent à merveille. En adressant au romancier de chaleureux compliments au sujet duDocteur Herbeauet deCatherine, les félicitations du ministre tombèrent si juste, qu’elles prouvèrent qu’il l’avait lu et ne l’avait pas oublié. Pontmartin avait donc lieu d’espérer une heureuse solution; mais le guignon s’en mêla; M. de Falloux tomba malade quelques jours après; lui-même partit pour le Midi, et, quand il revint, le ministre avait donné sa démission[183].
Si chacune des œuvres de Jules Sandeau lui rapportait en moyenne un millier de francs, Pontmartin,au mois d’avril 1849, publia un roman en trois volumes, qui, au lieu de lui être payé 3 000 francs, lui coûta précisément cette somme.
Le premier volume desMémoires d’un notaireavait paru dans laModed’octobre à décembre 1847. Dès le mois de novembre, un des collaborateurs de la revue royaliste, très brillant officier et romancier de talent, M. de Gondrecourt[184], avait offert à Pontmartin de le présenter à son éditeur Alexandre Cadot[185], qui était le libraire en vogue, au moins pour les romans, lesquels paraissaient alors en volumes in-octavo, dits decabinet de lecture. «Il paye peu, mais exactement», avait ajouté Gondrecourt. Pontmartin avait été obligé de décliner son aimable proposition. La veille, chez Véry, le vicomte Édouard Walsh lui avait dit, après force félicitations: «Il ne tient qu’à vous, mon cher ami, de faire une bonne œuvre et deux heureux: l’imprimeur et le metteur en pages de laMode, tous deux chargés de famille, seraient bien reconnaissants si vous leuraccordiez la propriété de votre roman. Ils l’imprimeraient en volumes au fur et à mesure, ils n’auraient pas d’autres frais que leur travail, et ils toucheraient les bénéfices.» Pontmartin avait réponduoui, et c’est ceouiqui devait lui coûter mille écus.
Ravis de leur bonne fortune, le metteur en pages et l’imprimeur s’étaient hâtés de composer le premier volume; ils y avaient même ajouté, à l’insu de l’auteur,Napoléon Potard. Quand éclata la révolution de Février, qui fut meurtrière pour laMode, pris de peur, ils vinrent dire à Pontmartin d’un air navré qu’ils n’avaient pas de quoi acheter le papier et payer les frais nécessaires et ils le supplièrent de se mettre en leurs lieu et place en se chargeant de tous les frais et en recueillant tous les bénéfices.—Soit, dit encore Pontmartin. Il s’était remis à son roman, et il en écrivit les deux derniers volumes à travers l’affolement des rappels, des émeutes, des rassemblements continuels, des nuits de corps de garde, et aussi au milieu des tracas et des soins de toute sorte que lui causaient la fondation et la rédaction en chef de l’Opinion publique. Ses deux persécuteurs imprimaient toujours, faisant les morceaux doubles et s’inquiétant très peu d’augmenter les frais, dès l’instant qu’ils n’étaient plus à leur charge. Le jour où ils lui présentèrent l’addition, le chiffre rond était de 3 000 francs[186].
Après s’être exécuté sans trop se plaindre, il fit, à ses risques et périls, paraître ses trois volumes.qui arrivaient du reste en un mauvais moment, à la veille des élections de l’Assemblée législative[187], alors que la presse, les électeurs—et les lecteurs étaient tout entiers à ces élections. Dans lesÉpisodes littéraires, où il fait vraiment trop bon marché de lui-même, de son journal et de ses livres, il lui plaît de dire que son roman ne vaut pas le diable. Il est bien vrai que, conçu à une époque où Eugène Sue et Alexandre Dumas avaient mis à la mode les romans-feuilletons en huit et dix volumes, son livre repose sur une donnée étrange, invraisemblable, impossible. LesMémoiresde l’honnête Calixte Ermel, le notaire de la rue Banasterie, ne sont rien moins que le récit d’une vengeance avignonnaise, auprès de laquelle pâlissent toutes les vendettes de la Corse et qui se transmet, pendant quatre-vingt-dix ans, de génération en génération; vengeance surhumaine, armant les bras de meurtriers qui ne sont pas nés encore, contre des victimes que l’avenir verra naître. Encore une fois, cette donnée ne se peut admettre; cette vengeance, datée du 10 octobre 1756, qui ne doit finir que le 10 octobre 1846, nous nous refusons à y croire. Mais sur cette trame grossière, l’auteur a dessiné d’élégantes broderies; sur ce sauvageon il a greffé de gracieux épisodes. Deux surtout sont particulièrement remarquables, celui qui sert d’exposition à l’ouvrage, et celui qui a pour titre laChasse aux Chimères. Dans le premier, l’auteur a tracé lesportraits de trois jeunes filles, Antoinette Margerin, Julie Thibaut et Clotilde de Perne,—la future vicomtesse de Varni, celle dont le testament donnera ouverture aux drames qui vont suivre. Sœurs d’amitié, types de trois classes: la bourgeoisie, le peuple, la noblesse, elles sont belles de beautés différentes, nobles également, mais différemment nobles d’esprit comme de cœur: trois délicieuses têtes baignées d’air et de lumière et encadrées dans un paysage plein de couleur et d’éclat. LaChasse aux Chimèresest un joli tableau de chevalet, l’histoire du mariage de Delphine de Malaucène avec Raymon de Varni, la raison, la sagesse et la prose épousées devant notaire par l’imagination, le rêve et la poésie. Ces intermèdes, si réussis soient-ils, ne laissent pas du reste de désorienter un peu le lecteur, le spectateur, si vous l’aimez mieux. On lui parle de le mener à l’Ambigu, on lui promet un bon gros mélodrame, et chaque acte lui offre des scènes d’un sentiment très fin et très délicat. Il croyait aller au boulevard, et il se trouve qu’il est à la Comédie-Française. La désillusion après tout n’avait rien de pénible. Le public ne devait pas tarder à goûter ce livre où tant de qualités demandent grâce pour les défauts. LesMémoires d’un notaireont eu de nombreuses éditions.
Ils avaient paru, je l’ai dit, en pleine bataille électorale, à la veille des élections de mai 1849. Apeine étaient-ils à la vitrine des libraires, que Pontmartin était obligé d’alleren Avignon, non pour y poser sa candidature, mais pour y soutenir celle... de M. Buloz.
M. Buloz, en apparence un desvaincus de Février, avait été en réalité un desvainqueurs. C’est de 1848, en effet, que date vraiment la fortune de sa Revue. Il comprit tout de suite qu’une réaction allait se produire, qu’elle grandirait de jour en jour et qu’elle compterait bientôt dans ses rangs tous les honnêtes gens et les gens d’esprit. Il fit résolument campagne contre les idées et contre les hommes du gouvernement nouveau. Sa haine contre la République égalait celle de Pontmartin lui-même, qu’il prit alors en particulière affection. Il confia la rédaction de sa chronique politique à un monarchiste, M. Saint-Marc Girardin. En attendant d’ouvrir laRevue des Deux Mondesà Louis Veuillot[188]et à M. de Falloux[189], il recommandait à ses lecteurs lesLettres de Beauséant, du baron de Syon, que ses liens de parenté avec les Lafayette n’empêchaient pas de préférer aux idées du héros des deux mondes les doctrines du comte Joseph de Maistre.
Devenu décidément homme politique, M. Bulozvoulut être député. Comme sa femme était de Cavaillon, il lui parut que sa candidature irait toute seule dans le Comtat, surtout si elle était patronnée par Pontmartin. Celui-ci ne pouvait lui refuser son concours, et il fut convenu qu’ils partiraient ensemble pour Avignon dans la seconde quinzaine d’avril.
Lorsqu’ils arrivèrent, deux listes étaient déjà en présence: la listeblanche, avec MM. d’Olivier, Bourbousson, Granier, de Bernardi et Léo de Laborde;—la listerouge, avec les citoyens Alphonse Gent, Elzéar Pin, Eugène Raspail, Dupuy (d’Orange) et Dupuy (de Cavaillon). Une troisième liste fut formée, qui comprenait, avec deux des noms de la première, ceux de MM. Granier et Bourbousson, légèrement teintés de bleu, les noms de deux jeunes gens, Léopold de Gaillard[190]et Gaston de Raousset-Boulbon[191], qui venaientde faire une magnifique campagne dans laCommuned’Avignon, journal royaliste et décentralisateur, M. Buloz fut admis à prendre place sur cette troisième liste, ditelibérale.
Quelques jours avant le vote, Léopold de Gaillard, qui avait obtenu 28 000 voix aux élections d’avril 1848[192], et dont la popularité faisait toute la force de la listelibérale, retira sa candidature. Celle de M. Buloz n’avait plus dès lors aucune chance.
Le 13 mai, les candidats de la listeblancheeurent de trente-deux à vingt-sept mille voix, ceux de la listerougeen eurent de vingt-six à vingt-cinq mille. M. Buloz recueillit 2 736 voix,—les plus littéraires sans nul doute; mais cela n’était pas pour le consoler.
Dans lesJeudis de madame Charbonneau, ou plutôt dans laSemaine des Familles, car ce chapitre n’a point été recueilli dans le volume, Pontmartin a raconté avec humour l’odyssée électorale du directeur de laRevue des Deux Mondes. Il termine ainsi son récit:
Ce triste résultat étant facile à prévoir, dès la veille du scrutin, je voulus en épargner à Strabiros[193]le déboire immédiat, et je l’emmenai chez moi, à la campagne, dans undépartement limitrophe[194]. Mon hospitalité fut très simple, telle que la comportait la modicité de ma fortune, mais elle fut cordiale. On était en plein mois de mai, et le printemps eut, cette année-là, des magnificences charmantes. Partout des fleurs, des eaux vives, des oiseaux sous la feuillée, une verdure exubérante, de frais ombrages, de tièdes rayons, de splendides étoiles. En outre, pour adoucir les ennuis de Strabiros, j’avais invité les convives qui, par leurs goûts, leurs habitudes, leurs conversations, pouvaient lui être le plus agréables. Il se déclara content de mon accueil et émerveillé de ma maison de campagne; il admira surtout douze gros marronniers en fleurs, symétriquement rangés devant ma façade. Ces marronniers, comme ceux des Tuileries, ne produisent que des marrons d’Inde, que l’on n’avait pas encore songé à utiliser pour faire de l’amidon. N’importe! je vis que l’imagination de Strabiros en recevait une impression profonde, et plus tard, lorsque, au retour de son expédition aventureuse, il rentra dans sa spécialité et dans ses bureaux, cette impression se formula dans les paroles suivantes qui résumèrent toute sa reconnaissance et tous ses souvenirs:«Comment, lorsqu’on a de si beaux marronniers, peut-on faire payer ses articles[195]»
Ce triste résultat étant facile à prévoir, dès la veille du scrutin, je voulus en épargner à Strabiros[193]le déboire immédiat, et je l’emmenai chez moi, à la campagne, dans undépartement limitrophe[194]. Mon hospitalité fut très simple, telle que la comportait la modicité de ma fortune, mais elle fut cordiale. On était en plein mois de mai, et le printemps eut, cette année-là, des magnificences charmantes. Partout des fleurs, des eaux vives, des oiseaux sous la feuillée, une verdure exubérante, de frais ombrages, de tièdes rayons, de splendides étoiles. En outre, pour adoucir les ennuis de Strabiros, j’avais invité les convives qui, par leurs goûts, leurs habitudes, leurs conversations, pouvaient lui être le plus agréables. Il se déclara content de mon accueil et émerveillé de ma maison de campagne; il admira surtout douze gros marronniers en fleurs, symétriquement rangés devant ma façade. Ces marronniers, comme ceux des Tuileries, ne produisent que des marrons d’Inde, que l’on n’avait pas encore songé à utiliser pour faire de l’amidon. N’importe! je vis que l’imagination de Strabiros en recevait une impression profonde, et plus tard, lorsque, au retour de son expédition aventureuse, il rentra dans sa spécialité et dans ses bureaux, cette impression se formula dans les paroles suivantes qui résumèrent toute sa reconnaissance et tous ses souvenirs:
«Comment, lorsqu’on a de si beaux marronniers, peut-on faire payer ses articles[195]»
Si M. Buloz n’avait pu devenir député, Pontmartin restait toujours conseiller général. Il eut, à ce titre, en 1851, à émettre un vote sur une question de laquelle dépendaient les destinées de la France.
Dès le mois d’août 1850, cinquante-deux conseils généraux avaient émis un vœu en faveur de la révision de la Constitution. En 1851, le mouvementrevisionniste s’accentua encore. L’échéance de mai 1852, à mesure qu’elle se rapprochait, rendait ce mouvement plus vif et plus général. C’était en effet à cette date que la Constitution de 1848 avait fixé l’élection d’un nouveau Président et la nomination d’une nouvelle Assemblée. Au commencement de juillet, les pétitions en faveur de la revision comptaient plus de treize cent mille signatures. Leur discussion s’imposait. Les membres de la Législative l’abordèrent le lundi 14 juillet. Le débat occupa la semaine entière. Le samedi 19, on vota à la tribune au scrutin public, et par appel nominal. Sur 724 votants, il y eut pour la revision 446 suffrages, 278 contre. La proposition avait donc obtenu une majorité de 168 voix; elle n’en était pas moins rejetée, la Constitution exigeant, pour l’adoption, les trois quarts des suffrages exprimés.
Cette majorité des trois quarts, elle existait dans le pays. On le vit bien quelques semaines plus tard, lors de la réunion des conseils généraux, 81 de ces conseils sur 89 se prononcèrent pour la revision.
Au conseil général du Gard, le 8 septembre, M. de Larcy proposa à ses collègues d’émettre un vœu en faveur du retour à la monarchie traditionnelle, héréditaire et représentative. Pontmartin et la majorité du conseil se prononcèrent dans ce sens. «Je me souviens, écrira-t-il trente ans plus tard, de cette séance et de ce vote. Nous fûmes27 contre 9[196]. M. de Larcy[197]déploya, dans cette discussion très courtoise où ses antagonistes n’alléguaient que l’inconvénient d’introduire la politique dans nos paisibles délibérations d’intérêt local, une éloquence tour à tour entraînante et attendrie, une émotion communicative, que l’on peut aujourd’hui appeler prophétique. Ah! quel cœur vraiment français ne saignerait en songeant à cette effroyable série de catastrophes, d’humiliations, de malheurs et de crimes que la France eût évitée, si ce vœu, exprimé dans une de ses assemblées départementales, fût devenu l’expression de la volonté nationale, parlant assez haut pour rendre également impossibles les violences d’un coup d’Etat et les criminelles entreprises de la République démagogique[198].»
Au mois d’octobre, Pontmartin ne partit point pour Paris, comme il était dans l’habitude de le faire depuis quelques années. Il venait pourtantd’y arrêter, au numéro 10 de la rue Laffitte, un nouvel et plus grand appartement, avec l’espoir d’y faire enfin une installation complète en famille. Cette installation complète et définitive n’avait pu encore avoir lieu, madame de Pontmartin ayant été presque toujours retenue à la campagne par la santé de son fils[199]. Quand il était seul à Paris, Pontmartin pendant les années que nous venons de raconter, était obligé de prendre ses repas au restaurant, ce qui, après tout, pour un journaliste et un brillant causeur comme lui, n’était ni sans profit, ni sans agrément. Il déjeunait presque tous les jours, passage de la Madeleine, à la taverne de Richard-Lucas, où l’on mangeait à bon marché d’excellents rosbifs en excellente compagnie. Chaque matin, le rédacteur de l’Opinion publiqueavait le plaisir de s’y rencontrer avec plusieurs députés de la droite, MM. de Tréveneuc, de Belvèze, de Voisins, de Kerdrel, le général Lebreton, et aussi avec un amiral, l’amiral Coupvent des Bois, et un acteur du Gymnase, Bressant, le délicieux Bressant, alors dans tout l’éclat de sa seconde jeunesse. Ces convives, tout au moins les députés de la droite, il n’allait plus les retrouver, en rentrant à Paris. Il y arriva le 2 décembre 1851, le soir du coup d’État, ce qui lui valut, ainsi qu’à tous ses compagnons de voyage, d’être consigné à la gare jusqu’au lendemain matin. C’est du reste tout le dommage qu’il eut à subir.
Moins heureux, Alfred Nettement avait été arrêté à la mairie du Xearrondissement et enfermé à Mazas. Par suite de cette incarcération, la direction de l’Opinion publiqueéchut à Pontmartin; mais cette direction, sous le régime de l’état de siège, n’était et ne pouvait être qu’une sinécure. Le 2 décembre, à la première heure, les scellés avaient été mis sur les presses. Ils furent levés seulement le jeudi 11 décembre. Le vendredi 12, le journal reparaissait, mais sans qu’il lui fût possible d’insérer autre chose que des notes et des documents officiels sur les événements qui venaient de s’accomplir; il lui était interdit de les commenter.
Jusqu’au 31 décembre, l’Opinion publiquese borna à reproduire les actes du gouvernement et à donner des variétés littéraires. Le 19 novembre, elle avait publié un article de Pontmartin sur lesChansons de Béranger. Le 19 et le 25 décembre, elle fit paraître la suite et la fin de cette étude[200], qui passa naturellement inaperçue au milieu des circonstances que l’on traversait.
Le 1erjanvier 1852, le journal de Pontmartin et de Nettement[201]donna des étrennes à ses lecteurs—desétrennes royalistes. En tête même de son numéro, il inséra une lettre du Comte de Chambord, écrite à la date du 1erdécembre 1851—la veille du coup d’État—sur lesIntérêts catholiques et français en Orient.
Louis Bonaparte se disposait à édicter une nouvelle Constitution, à demander au peuple de reconnaître en lui le légitime héritier d’une dynastie nouvelle. Le 6 janvier, l’Opinion publiquepublia—et c’était là son premier-Paris—une page de Joseph de Maistre sur les Constitutions faites de main d’homme[202]et, en même temps, une page—non moins belle—du Père Lacordaire sur la grandeur incomparable de la Maison de France[203].
Le numéro du 7 janvier commençait par un article d’Albert de Circourt sur la situation politique...en Autriche. L’article se composait de quelques lignes suivies de deux colonnes de blanc. Un peu plus loin venaient lesTablettes du mois. Ici encore, sous la date du2 décembre, plusieurs lignes de blanc.
Le jour même, l’Opinion publiqueétait supprimée.