CHAPITRE VIII

CHAPITRE VIIILA REVUE CONTEMPORAINE ET L’ASSEMBLÉE NATIONALE.—CONTES ET NOUVELLES.—CAUSERIES LITTÉRAIRES.—LA FIN DU PROCÈS.(1852-1855)Le marquis de Belleval ou un émule de M. de Coislin. LaRevue contemporaine. Un mot d’Henry Mürger. Alphonse de Calonne.—L’Assemblée nationale. M. Adrien de La Valette et M. Mallac. Le fils de Paul et de Virginie.—LesContes et Nouvelles.La Marquise d’Aurebonneet leSecret du docteur.—L’histoire d’Aurélie.Georgetteou une sœur d’Aurélie. LesNouveaux Lundis. Où l’on voit Sainte-Beuvemonter sur ses grands chevaux. Où l’on voit encore comment les petits pâtissent toujours des querelles des grands. FeuEdmond Dupré. Ma première rencontre avec Armand de Pontmartin.—Le premier volume desCauseries littéraires. Louis Veuillot et Cuvillier-Fleury.—LeFond de la Coupe, l’Envers de la Comédieet laFin du Procès.IL’Opinion publiquen’existait plus. Restait à Pontmartin laRevue des Deux Mondes; mais y publier un article tous les mois, ou même tous les quinze jours, n’était pas pour lui suffire. Qu’une occasion d’écrire ailleurs se présentât, il ne la laisserait sans doute pas échapper.Au mois de mars 1851, Alfred Nettement et Pontmartin avaient reçu la visite de M. L.-C. de Belleval[204]. C’était encore un de ces originaux dont l’espèce, j’en ai peur, est pour longtemps perdue. Très érudit, travailleur acharné, le marquis de Belleval s’engageait à fournir autant de copie qu’on le voudrait, à une condition cependant, c’est qu’on ne le paierait point. Et cela, sous le prétexte bizarre qu’il n’avait pas besoin pour vivre qu’on lui payât ses articles—ce qui d’ailleurs était vrai. Il était donc entré au journal et, jusqu’au jour de sa suppression, il y avait donné, trois fois par mois, sous le titre trop modeste deBulletin bibliographique, de copieux feuilletons où il rendait compte de presque tous les ouvrages qui paraissaient, principalement de ceux qui avaient un caractère historique.Au lendemain du coup d’État, la première pensée de ce galant homme fut pour les écrivains dont il avait été le collaborateur bénévole. Il se dit que bien des plumes allaient rester oisives, qui, la veille encore, faisaient tant bien que mal vivre leur maître. En même temps, l’union entre les deux grandes fractions du parti monarchique lui apparaissait comme plus nécessaire que jamais. En attendant que lafusionentre les princes devînt un fait accompli, ne convenait-il pas de travailler à un rapprochement entre les orléanistescentre-droitet les légitimistes purs? Et le meilleur moyen d’yarriver ne serait-il pas de créer une publication périodique, hospitalière, indépendante, qui suppléerait aux journaux silencieux ou disparus et qui recueillerait les naufragés du 24 février et les épaves du 2 décembre[205]?Créer une Revue n’est pas une petite affaire. Réunir des actionnaires en nombre suffisant n’est pas chose commode. Il y faut beaucoup de temps, et M. de Belleval estimait qu’il n’avait pas de temps à perdre. Donc, point d’actionnaires; il s’en passera; il puisera dans sa bourse, sans inviter ses amis politiques à y déposer leur obole; il tentera l’entreprise sans engager d’autre responsabilité que la sienne.Les fonds ainsi faits, le titre trouvé:Revue contemporaine, restait la question des rédacteurs. Nature exquise et élevée, aussi distingué que modeste, type de gentilhomme et de lettré, le marquis de Belleval était l’homme le plus aimable qu’on pût voir, le plus sympathique, le plus généreux. Il groupa autour de lui, sans trop de peine, de nombreux écrivains, et non des moindres. Voici la liste de ceux qui, dès le premier moment, lui promirent leur concours: Guizot, Vitet, Salvandy, Berryer—qui devait écrire pour la nouvelle Revue sesSouvenirs personnels,—Prosper Mérimée, Viennet, le duc de Noailles, Villemain, soit huit membres de l’Académie française:—AdolpheAdam, de Saulcy, Raoul-Rochette, baron Taylor, de l’institut;—Paul Féval, Léon Gozlan, Paulin Paris, Xavier Marmier, Reboul, Desmousseaux de Givré, comte Beugnot, Émile Augier, Méry, comte de Marcellus, Philarète Chasles, Edmond Texier, le Père Ventura. L’ancienne rédaction de l’Opinion publiquen’avait pas, on le pense bien, été oubliée. Le premier soin de M. de Belleval avait été de s’assurer la collaboration d’Alfred Nettement et celle d’Armand de Pontmartin. L’excellent marquis préluda par quelques dîners; puis, il donna une soirée en habit noir, à titre de répétition générale, et comme moyen de se compter. L’état-major de la Revue était au complet; quelques hommes politiques, tels que M. Molé et M. de Falloux, ajoutaient encore à l’éclat de la réunion. M. Villemain s’approcha de Pontmartin, qu’il avait connu vingt ans auparavant, chez le docteur Double, et lui dit avec son sourire vengeur: «Je plains le futur empereur, s’il n’a, pour le servir, que ceux qui ne sont pas ici.»Le premier numéro de laRevue contemporaineparut le 15 avril 1852. Il contenait deux articles de Pontmartin, unBulletin bibliographiqueet, sous ce titre:Symptômes littéraires du temps, une étude critique sur lesMémoireset en particulier sur ceux d’Alexandre Dumas, alors en cours de publication dans laPresse.Avec tout son esprit, Pontmartin, j’en ai déjà fait la remarque, avait un fond de naïveté. Il s’imaginait pouvoir collaborer à laRevue contemporainetout en restant un des rédacteurs de laRevue des Deux Mondes. C’était compter sans son hôte, c’est-à-dire sans M. Buloz. Il était pourtant facile de prévoir que l’irascible directeur, jaloux de la gloire de sa Revue, ne vivant que pour elle, ne se résignerait pas à voir un de ses principaux rédacteurs donner des articles à une revue rivale, à un recueil dont la maison n’était pas au numéro 20 de la rue Saint-Benoît. Ce qui devait arriver arriva. M. Buloz mit Pontmartin en demeure d’opter entre lui et M. de Belleval.LaRevue des Deux Mondesétait à l’apogée de son succès; comme elle avait mis à profit la révolution de Février, elle avait également bénéficié du coup d’État de décembre. Elle était devenue une puissance; sa renommée était européenne. LaRevue contemporainenaissait à peine; elle n’avait pas encore d’abonnés, elle serait peut-être morte dans six mois. Combien de Revues, qui semblaient appelées à réussir, que les bonnes fées, pressées autour de leur berceau, avaient comblées de dons et de mérites, et que la fée Guignon, cachée dans un coin, avait arrêtées dès leurs premiers pas! L’intérêt de Pontmartin était évident: il ne devait pas quitter le certain pour l’incertain, sacrifier à des chances problématiques une position assurée, brillante et déjà ancienne, une collaboration qui, au bout de quelques années, ne pouvait manquer de le conduire tout droit à l’Académie. Son choix fut bientôt fait. M. de Belleval était son ami; laRevue contemporaineétait nettement et hautementroyaliste. Sans souci de son intérêt propre, il se sépara de M. Buloz[206]et alla chez M. de Belleval.Sa collaboration fut très active, surtout au début. Il publia, en 1852, outre plusieursrevues littéraires, deux de ses meilleures nouvelles,Aurélie et la Marquise d’Aurebonne, une étude surJoseph Autranet un très éloquent article sur leLouis XVIIde M. de Beauchesne. En 1853, il donna un article surla Poésie et la Critique en France au commencement de 1853, et, comme pendant à son chapitre surJoseph Autran, un chapitre surFrançois Ponsard[207].Il n’allait pas tarder cependant à quitter laRevue contemporaine. Que s’était-il donc passé?La Revue du marquis de Belleval avait très vite conquis une place honorable. Elle avait eu des romans de Paul Féval, de Méry et de Léon Gozlan, des études historiques et littéraires de Philarète Chasles et de Prosper Mérimée. Desvétéranscomme Villemain, Salvandy et Vitet y donnaient la main à des nouveaux tels que Caro, Guillaume Guizot, Edmond About. De temps à autre, un article à sensation venait réveiller la curiosité publique, qui ne demandait qu’à s’endormir. C’était, un jour, un article de M. Guizot:Nosmécomptes et nos espérances. Une autre fois, c’étaitle Louvre, un chef-d’œuvre de M. Vitet.Malheureusement, à côté de ces rédacteurs, il y en avait d’autres. Un jour que Pontmartin sortait des bureaux de laRevue contemporaine, rue de Choiseul, no21, il rencontra Henry Mürger, qui lui dit, au cours de leur conversation: «Pour bien diriger un théâtre, il faut être un peu canaille; pour bien diriger uneRevue, il ne faut pas être trop poli.» M. de Belleval était un émule de M. de Coislin: c’était l’homme le plus poli de France. Faire de la peine à quelqu’un, refuser à un galant homme d’insérer sacopie, fût-elle la plus ennuyeuse du monde, était pour lui chose impossible. Il se laissa ainsi aller à insérer des articles de M. Viennet (si encore ce dernier ne lui eût apporté que desFables!), puis, ce qui fut plus désastreux encore, une certaineHistoire des Conseils du Roi, dont la publication dura plus d’une année. Le résultat fut que M. de Belleval, en réglant ses comptes, s’aperçut qu’il avait, en moins de trois ans et demi, perdu plus de quatre-vingt mille francs et—ce qui pour lui était plus grave—qu’il avait gagné une névrose. Sa famille le supplia de s’arrêter sur cette pente; il dut s’y résigner; seulement, il quitta sa chère Revue, comme il l’avait créée,—en grand seigneur. Il la céda pour rien à un de ses collaborateurs, qui était en même temps un de ses compatriotes, M. Alphonse de Calonne.Au bout de peu de temps, il devint visible quela Revue, depuis le départ de M. de Belleval, si elle n’était pas passée au gouvernement, du jour au lendemain, préparait cependant une évolution dans ce sens. Armand de Pontmartin, pas plus du reste qu’Alfred Nettement, n’eut pas une minute d’hésitation. Malgré les instances du nouveau directeur, tous les deux se retirèrent.IIAvant sa séparation de laRevue contemporaine, Pontmartin avait trouvé un journal quotidien, très haut placé dans l’estime publique, qui lui avait proposé de faire, chaque semaine, dans ses colonnes une causerie littéraire.Le 29 février 1848, M. Adrien de La Valette[208]avait fondé l’Assemblée nationale[209], journal de combat qui, sans mettre encore un nom en tête de son programme, se signala, dès le début, par la vivacité de ses attaques contre la République. Cette attitude répondait sans doute au sentimentdu pays; car, au bout de trois semaines, l’Assemblée nationalecomptait plus de dix-huit mille abonnés, chiffre considérable pour l’époque. Elle ne tarda pas à prendre position sur le terrain monarchique et défendit la fusion avec une énergique sagesse. Au mois de février 1851, M. Berner, accompagné du duc de Noailles, du duc de Valmy, de MM. de Falloux, de Saint-Priest et Mandaroux-Vertamy, était entré dans le comité de direction, où figuraient déjà MM. Guizot, Molé, Duchâtel et de Salvandy[210].Plus heureuse que l’Opinion publique, l’Assemblée nationalen’avait pas été supprimée après le coup d’État. Au commencement de 1853, à la suite du nouveau plébiscite qui rétablissait l’Empire, elle avait perdu du terrain, mais elle se soutenait encore. M. Adrien de La Valette avait cédé la direction à M. Éloi Mallac, ancien chef de cabinet de M. Duchâtel. C’était un petit homme sec, de tournure élégante, d’une politesse exquise et d’une figure encore charmante, avec de beaux yeux noirs, froids et pénétrants. On l’appelait le beau Mallac, et comme il était né à l’Ile de France, son ami Louis Veuillot le disait en riant «fils de Paul et de Virginie». Nature de créole, spirituel et nonchalant, il n’écrivait jamais dans son journal, mais il savait choisir ses rédacteurs. Amédée Achard était chargé du courrier de Paris, Édouard Thierry du feuilleton dramatique, Adolphe Adam de lachronique musicale. Les questions qui touchent plus spécialement à la politique et à la philosophie étaient confiées à M. Nourrisson, à M. Lerminier et aussi à Léopold de Gaillard, qui, fraîchement débarqué du Midi, venait de publier dans la feuille de la rue Bergère une série d’articles où il prenait la défense de la Restauration contre le bonapartisme. Ces articles avaient été très remarqués. Ils étaient signés du nom de leur auteur; mais comme ce nom n’était pas encore connu à Paris, on y chercha le pseudonyme de tel ou tel illustre personnage. L’engouement des salons s’en mêla, et des noms célèbres furent prononcés. Celui de M. Guizot fut même mis en avant. M. Mallac était ravi, si bien qu’il dit un jour à Léopold de Gaillard: «Décidément, il n’y a que vous autres Méridionaux pour réussir ainsi à Paris. Amenez-moi donc votre ami Pontmartin.»A quelques semaines de là, le 23 janvier 1853, l’Assemblée nationaleinsérait un article de Pontmartin,Considérations humouristiques sur la critique. Le 8 février suivant, paraissait sa premièreCauserie littéraire, consacrée à MmeÉmile de Girardin et à son roman deMarguerite ou Deux amours. Pendant cinq ans, jusqu’à la suppression du journal fusionniste, il lui donnera chaque semaine son feuilleton, sans le suspendre jamais, même à l’époque des vacances.IIIAu mois de mai 1853, il réunit, sous le titre deContes et Nouvelles, les récits qu’il avait publiés dans laModeet l’Opinion publique, dans laRevue des Deux Mondeset laRevue contemporaine. Ces récits sont au nombre de cinq:Albert[211],Aurélie,le Capitaine Garbas,la Marquise d’Aurebonne,l’Enseignement mutuel. Balzac, le 3 décembre 1832, écrivait au directeur de laRevue de Paris, M. Amédée Pichot: «Quant à n’écrire que des contes, quoique ce soit, à mon avis,—autre hérésie peut-être,—l’expression la plus rare de la littérature, je ne veux pas être exclusivement uncontier.» C’était une hérésie, à coup sûr; ce qui est vrai, c’est que des contes commel’Interdiction,le Colonel Chabert,la Grenadièreetle Message[212], sont d’un prix inestimable, et que des nouvelles sans défauts, commeAurélieetla Marquise d’Aurebonne, valent plus que de longs romans.Dans une lettre qu’il m’adressait le 4 décembre 1879, Pontmartin raconte comment fut écritela Marquise d’Aurebonne:J’avais rapporté aux Angles le manuscrit d’Auréliepour y faire quelques légères retouches. Après l’avoir envoyé àM. de Belleval, je tombai assez gravement malade, et il me fut impossible de corriger les épreuves. De là une grosse faute qui me consterna, et que vous retrouverez dansce numéro pâlidu 15 juillet 1852, dont vous me parlez si bien; le pointenluminant, pour le pointculminant. Heureux temps! J’étais presque jeune; l’isolement et le vide ne s’étaient pas fait autour de moi. Ma femme semblait destinée à me survivre un quart de siècle. Après la publication de ce numéro du 15 juillet, le bon marquis de Belleval m’écrivit une lettre si aimable, où il m’engageait si vivement à une récidive, que, allant passer une quinzaine chez mon oncle[213], à la campagne, dans un site assez pittoresque, j’emportai un cahier de papier et un crayon. C’était dans la plus belle saison de l’année, et, cette année-là, ma convalescence me rendait plus doux les rayons du soleil, les beaux soirs de septembre, les senteurs variées des peupliers, des aulnes, des érables, des vignes sauvages, l’air balsamique de nos collines couvertes de thym, de romarin et de lavande, et leMitis in apricis coquitur vindemia saxis.Je vois encore le joli coin de paysage où j’allais chercher la solitude: un groupe d’ormeaux et de chênes; à leurs pieds, un gazon encore vert, entretenu dans sa fraîcheur par un ruisseau virgilien; sur ce ruisseau un grand tronc d’arbre. Je m’y asseyais tant bien que mal, et j’ébauchais au crayon la nouvelle qui devint, deux mois plus tard,la Marquise d’Aurebonne...La donnée de cette nouvelle était à la fois très neuve et très dramatique. La marquise s’est installée avec son fils Raoul à Hyères, dans la maison du docteur Assandri. Raoul a vingt et unans, il est beau, bien portant, riche; il aime Suzanne, la fille du docteur, et il en est aimé. Le mariage, ardemment désiré par la marquise, se ferait tout de suite si Raoul ne reculait pas lui-même devant le bonheur, s’il n’était pas, à mesure qu’il approche de sa vingt-deuxième année, hanté de plus en plus par des idées noires, par une idée fixe, celle de sa mort prochaine. Depuis plusieurs générations, les chefs de la famille d’Aurebonne sont tous morts de la poitrine à vingt-deux ans. Raoul le sait, il se croit condamné, il attend l’échéance fatale. En réalité, pourtant, rien ne le menace; sa santé est parfaite; il a pris le sang riche et pur de sa mère. Mais si la phthisie ne fait pas son œuvre, l’idée fixe fera la sienne. Poitrinaire ou fou, Raoul mourra au terme précis. On le sent, on le voit; le docteur lui-même n’ose pas dire non.Mmed’Aurebonne, alors, a une idée terrible, une idée affreuse, qu’elle aura le courage de mettre à exécution. Pour sauver son fils, elle ne reculera pas devant le plus douloureux des sacrifices. Femme, épouse, mère irréprochable, elle s’accusera d’une faute qu’elle n’a pas commise. Elle dit à Raoul qu’il n’est pas le fils de celui qu’il a cru son père, mais le fruit d’un amour coupable, et qu’ainsi il n’a rien à craindre de la fatalité héréditaire, rompue par cette faute. A ce mensonge sublime, que Dieu a dû pardonner, Raoul relève la tête; il respire librement, il vivra. Il vivra heureux près de Suzanne; mais sa mère mourra,et sur la tombe de la marquise d’Aurebonne, au-dessous de l’inscription mortuaire, le docteur—qui a tout deviné—écrira ces mots: «Martyre et Sainte.»Le 31 janvier 1865, le théâtre Beaumarchais représentale Secret du Docteur, drame en trois actes, en vers, par M. Jules Allevarrès[214]. C’était la Nouvelle de Pontmartin transportée à la scène. La pièce était habilement faite et remarquablement écrite; elle fut bien jouée et tint longtemps l’affiche. Théophile Gautier termine ainsi son feuilleton duMoniteur: «Le Théâtre Beaumarchais, en sa joie naïve, a pu inscrire sur son affiche:grand succès[215]!»IVAuréliea toute une histoire.Le 1eravril 1852, Pontmartin présenta à M. Buloz, sous le titre deFrançoise, une Nouvelle qui fut reçue à corrections. Il croyait mériter mieux, et comme, à ce moment, laRevue contemporaineétait à la veille de paraître, il porta sa nouvelle à M. de Belleval. Il avait seulement démarqué le trousseau de Françoise, qui, d’ailleurs, n’en avait pas besoin, puisqu’il ne la mariait pas. Il la débaptisa, il l’appela Aurélie, et c’est sous ce nomplus romanesque qu’elle parut dans la nouvelleRevue.Vingt-sept ans se passent. Le 1eroctobre 1879, Pontmartin ouvre laRevue des Deux Mondeset, à son grand étonnement, il y retrouve cette même Aurélie que M. Buloz avait presque refusée,—Aurélie, un peu changée sans doute, grandie, développée, mais encore très reconnaissable, surtout pour l’œil d’un père. Elle ne s’appelle plus Aurélie d’Ermancey; elle s’appelle Georgette Danemasse[216]; mais ce changement de nom n’empêche pas les deux jeunes filles d’avoir la même physionomie et les mêmes traits, de se ressembler comme deux sœurs. Les détails varient, les incidents offrent certaines différences, le dénouement n’est pas le même. N’importe! les similitudes n’en sont pas moins frappantes, les situations principales n’en sont pas moins identiques. Les deux sujets sont exactement semblables, ou plutôt c’est le même sujet: une jeune fille pure, innocente, chastement aimante, sincèrement aimée, faite pour les honnêtes joies du pays natal et de la famille, victime des désordres superbes de sa mère.Pontmartin va-t-il crier au plagiat? Il est bien trop galant homme pour cela. Pour rien au monde, il ne voudrait contrister une femme, et l’auteur deGeorgetteest justement une femme, qui a déjà fait ses preuves de talent et qui sans doute n’a jamais luAurélie,—Pontmartin en est persuadé.Il se borne à sourire, et il écrit sur ce petit épisode une causerie charmante, qu’il termine ainsi: «SiGeorgetteétait une pièce de théâtre, j’aurais prié MmeB..., de me donner un fauteuil d’orchestre pour la première représentation. PuisqueGeorgetteest un roman, je me tiendrai pour très content, si MmeB..., en publiant le volume cheznotreéditeur Calmann-Lévy, veut bien le faire précéder d’une page où elle mentionnera ma pauvreAurélie, et ajoutera, non pas que les beaux esprits se rencontrent, mais que lesvieuxpeuvent encore être bons à quelque chose[217].»La pauvreAurélie, du reste, n’avait pas trop à se plaindre. Est-ce qu’elle n’avait pas eu l’honneur, en 1862, d’être mise par Sainte-Beuve à l’ordre du jour desNouveaux Lundis? Sainte-Beuve, à ce moment, était complètement brouillé avec l’auteur desCauseries littéraires. Voici pourtant comment il parle de la nouvelle de Pontmartin:Aurélieest une nouvelle qui débute d’une manière agréable et délicate. Il y a une première moitié qui est charmante. Cette jeune enfant de dix à onze ans, amenée un matin au pensionnat par une mère belle, superbe, au front de génie et à la démarche orageuse, le peu d’empressement de la maîtresse de pension à la recevoir, la froide réserve de celle-ci envers la mère, son changement de ton et de sentiment quand elle a jeté les yeux sur le front candide de la jeune enfant, les conditions qu’elle impose; puis les premières années de pension de la jeune fille, ses tendres amitiés avec ses compagnes, toujours commencées vivement, mais bientôt refroidies et abandonnées sans qu’il yait de sa faute et sans qu’elle se rende compte du mystère; l’amitié plus durable avec une seule plus âgée qu’elle et qui a dans le caractère et dans l’esprit plus d’indépendance que les autres; tout cela est bien touché, pas trop appuyé, d’une grande finesse d’analyse. On devine bientôt le secret: la mère d’Aurélie, séparée de son mari par incompatibilité d’humeur et par ennui de se voir incomprise, est une personne célèbre qui a fait le contraire de ce que Périclès recommandait aux veuves athéniennes, qui a fait beaucoup parler d’elle, qui a demandé à ses talents la renommée et l’éclat, à ses passions les émotions et l’enivrement à défaut de bonheur. La pauvre enfant qui ne sait rien, qui ne voit que rarement cette mère capricieuse et inégale, pour laquelle, du plus loin qu’elle s’en souvienne, elle s’est pourtant autrefois prononcée dans le cabinet du magistrat, lorsqu’il lui fut demandé de choisir, entre elle et son père, la pauvre Aurélie arrive à l’âge de dix-sept ans sans s’être rendu compte des difficultés de sa destinée. Elle aime le frère de son intime amie Laurence, Jules Daruel, un gentil sujet, qui vient d’autant plus régulièrement visiter sa sœur qu’il ne la trouve jamais sans Aurélie. Ce jeune homme est avocat, il a des succès et voit déjà s’ouvrir devant lui une honorable et brillante carrière. Il a pour tuteur M. Marbeau, un grave conseiller à la Cour royale, celui même dans le cabinet duquel, bien des années auparavant, s’est consommée à l’amiable la séparation du père et de la mère d’Aurélie. Un jour, un soir d’été, que M. Marbeau est venu à la pension, il y rencontre Jules, son pupille, qui s’y trouvait déjà en compagnie de Laurence et d’Aurélie; ils sont tous, dans une allée du jardin, à jouir de la beauté et des douceurs de la saison en harmonie avec les sentiments de leurs cœurs. Aurélie n’a jamais été plus belle; Jules n’a jamais été plus amoureux; M. Marbeau semble lui-même sourire et prendre part à leurs espérances. Tout d’un coup, au tournant d’une allée, Aurélie pousse un cri de joie; elle vient d’apercevoir sa mère, qui, ne l’ayant pas trouvée au parloir, s’est dirigéevers le jardin; mais la présence de Mmed’Ermancey apporte à l’instant du trouble dans tout ce bonheur. Elle a d’abord reconnu M. Marbeau, l’arbitre de la séparation conjugale, celui-ci a repris son front de juge; la contrainte succède, un froid mortel a gagné tous ces jeunes cœurs. Ce jour sera le dernier beau jour de la vie d’Aurélie.Jusqu’ici, j’en conviens, la nouvelle est parfaite[218].Autant Sainte-Beuve est élogieux pour la première moitié du récit de Pontmartin, autant il est dur pour la seconde moitié, dont il donne, il est vrai, une analyse qui n’est rien moins qu’exacte. Dans la nouvelle, M. d’Auberive, voisin de campagne et ami de M. d’Ermancey, vient lui demander pour son fils Emmanuel la main d’Aurélie. M. d’Ermancey commence par refuser. Il craint pour sa fille, pour le mari qu’elle prendra, les propos méchants, les calomnies, suites fatales des désordres de la mère et de son orageuse réputation; il soumet à son ami les scrupules que lui dicte une exquise délicatesse. «Si l’envie et la malice, dit-il à M. d’Auberive, se sont si aisément emparées de la réputation d’Aurélie, c’est qu’Aurélie n’est pas placée dans les conditions ordinaires; c’est que cette réputation leur était livrée d’avance par un implacable souvenir, par une tache ineffaçable...» Il finit cependant par céder aux instances de M. d’Auberive; il consent au mariage de sa fille. «J’y consens, dit-il à son ami... Emmanuel et toi, vous reviendrez dans deux jours. Si vous persistez dans votre demande, j’appellerai Aurélie, et elle prononcera.» MaisAurélie a tout entendu, et elle refuse d’épouser Emmanuel d’Auberive.—Dans l’analyse de Sainte-Beuve, les choses se passent autrement. L’auteur desNouveaux Lundis,—après avoir solennellement déclaré qu’ilne montera pas sur ses grands chevaux,—néglige de mentionner le refus d’Aurélie, et il nous montre M. d’Ermanceyrefusant sa fille, faisant bon marché de son bonheur, la réduisant de gaîté de cœur à l’état de paria pour toute sa vie, faisant le mal par préjugé et par orgueil. Il s’exalte lui-même au tableau imaginaire de la conduite qu’il lui plaît d’attribuer à ce malheureux M. d’Ermancey, qui n’en peut mais, et tout à coup, dans un accès d’éloquence qui dut faire tressaillir d’aise les abonnés du vieuxConstitutionnel[219], il s’écrie, non sans avoir préalablement comparé M. d’Ermancey à un «Appius Claudius»: «Odieuse et horrible moralité aristocratique!Pauvre Aurélie, qui devrait s’appelerl’Enfant maudit! La fatalité plane, en vérité, sur elle commeau temps d’Œdipe, la malédiction commeau temps de Moïse et d’Aaron. Dans quel siècle l’auteur croit-il donc vivre?Nous ne vivons plus sous la loi, mais sous la grâce. Le talion est depuis longtemps aboli.Bénies soient les révolutions qui ont brisé ces duretés et ces férocités antiques, sacerdotales, féodales et patriciennes[220]!»C’était bien du bruit pour un mariage manqué. Je ne pus m’empêcher d’en faire la remarque. En ce temps-là, entre un achat de graines d’arachides et une vente de caisses de savons, je m’amusais parfois à publier dans laRevue de Bretagne et de Vendéedes chroniques signées:Louis de Kerjeanou des causeries littéraires signées:Edmond Dupré. Sous cette dernière signature, je pris la liberté[221]de relever les inexactitudes contenues dans l’article de Sainte-Beuve. Dans mon audace juvénile, je me risquai jusqu’à dire, comme Marfurius: Il me semble qu’il n’est pas impossible qu’il puisse se faire que, par aventure, le célèbre critique ait commis un pas de clerc enmontant sur ses grands chevaux. Ce diable d’homme lisait tout, même laRevue de Bretagne; il me le fit bien voir. Peu de temps après, réimprimant son article, il me consacra une note où il me reprochait d’épiloguer[222]. Un peu plus tard, le 28 juillet 1862, dans un nouvel article surM. de Pontmartin, il me prit de nouveau à partie, citant même, pour me confondre, un passage de ma chronique, et m’accusant d’injurier l’Univers[223]! Je n’avais pas le droit de me plaindre, ayant eu le tort de me mêler de ce qui ne me regardait point et de ne pas me souvenir, avec La Fontaine, que de tout tempsLes petits ont pâti desquerellesdes grands.Une riche compensation allait d’ailleurs m’indemniser des légères malices de Sainte-Beuve, lesquelles, après tout, étaient de bonne guerre.Pontmartin, à qui j’avais envoyé mon article, me répondit, à la date du 5 mars 1862:...Si vous m’aviez adressé un seul jour plus tard votre lettre et le numéro de laRevue de Bretagne, je n’aurais pas eu le vif plaisir de pouvoir terminer la dernière feuille desJeudis de Madame Charbonneaupar un hommage de reconnaissance à M. Edmond Dupré. Je n’ai pas osé écrire votre vrai nom, craignant de vous déplaire et n’ayant pas le temps de vous consulter là-dessus; car je suis déjà un peu en retard et nous ne pouvons paraître que le 4 avril. Ce qui vous paraîtra singulier (étant donnée la vanité proverbiale des auteurs et notamment la faiblesse paternelle des romanciers), c’est que j’avais si bien oubliéAurélieque j’acceptais non pas précisément l’arrêt, mais l’analyse de M. Sainte-Beuve. C’est vous qui m’avez remémoré le dénouement, et je me suis souvenu que Buloz, avec qui je me brouillai à cette époque pour l’amour de laRevue contemporaine(qui depuis... mais alors!), me dit: Votre première partie est très ennuyeuse, mais la seconde est excellente: or Sainte-Beuve dit tout le contraire...Et voilà comment je figure, moi chétif, à la dernière page desJeudis de Madame Charbonneau. Cette page est trop aimable à l’endroit d’Edmond Duprépour que je puisse songer à la reproduire. Jamais depuis aucun de mes articles ne m’a été payé aussi royalement.Si je me suis étendu, un peu trop longuement peut-être, sur lesContes et Nouvelles, c’est qu’à leur publication se rattache un de mes plus chers souvenirsde jeunesse. Je faisais alors mon droit. Entre une leçon de M. Bugnet et un cours de M. Perreyve[224], j’écrivis quelques pages sur le volume acheté la veille sous les galeries de l’Odéon, et je jetai mon article dans la boîte de l’Assemblée nationale. Le lendemain, Pontmartin vint me demander à ma pension d’étudiant, rue du Petit-Lion-Saint-Sulpice, et, ne me trouvant pas, m’y laissa ce billet:Paris, le 12 mai 1853.Monsieur,Le rédacteur en chef de l’Assemblée nationaleme communique un article signé de vous, sur l’ensemble de mes ouvrages. Cet article me rendrait bien fier si je pouvais croire que je mérite les éloges dont vous me comblez; mais par cela même qu’il est trop bienveillant et trop flatteur, il y aurait peut-être quelque difficulté à l’insérertel queldans un journal dont je suis notoirement un des collaborateurs. Nous désirerions donc, Monsieur, en causer avec vous, et vous demander quelques légères modifications. Je serai demain vendredi, au journal, de midi à deux heures, rue Bergère, no20, et si vous n’aviez rien de mieux à faire, je serais heureux d’offrir mes remerciements à monbienfaiteur inconnu. S’il vous est plus commode que j’aille chez vous, veuillez m’indiquer l’heure où il vous plaira de me recevoir, et, en attendant, Monsieur, veuillez agréer l’expression de ma vive reconnaissance, de ma haute considération.Armand de Pontmartin,10, rue Laffitte.Trente-cinq ans plus tard, Pontmartin a bienvoulu rappeler ces petites circonstances dans une page qu’on me pardonnera de citer:Je n’ai jamais oublié, je n’oublierai jamais ma première rencontre avec Edmond Biré, dans les bureaux de l’Assemblée nationale, où il venait présenter un article sur mon premier volume, qui devait être, hélas! suivi de tant d’autres. Biré n’avait que vingt ans, et je n’étais déjà plus jeune; car une des singularités de ma vie littéraire aura été de débuter (à Paris, s’entend!) à un âge où la plupart de mes contemporains, de mes camarades de collège et de concours, Montalembert, Falloux, Nisard, Champagny, Nettement, Henri Blaze, Alphonse Karr, Paul et Jules Lacroix, Louis Veuillot, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Victor de Laprade, avaient déjà marqué leur place, où Alfred de Musset tombait en ruine, et de n’être pas tout à fait mort, quand tous ou presque tous ont disparu. Certes, pour un débutant, presque un surnuméraire, il y avait, dans ce témoignage spontané d’un jeune homme inconnu, arrivant de l’autre extrémité de la France, plus Breton que je ne suis Provençal, tout ce qu’il fallait pour m’inspirer sympathie et gratitude. Cependant, un secret pressentiment m’avertit que nous n’en resterions pas là, que, malgré la différence de nos âges, ce serait la première étape d’une longue campagne où nous servirions, avec la même cocarde, dans le même régiment. Je ne me doutais pas que ce jeune homme, à qui je savais déjà tant de gré de s’être occupé de mon livre, avait lu tous les articles que, depuis 1845, j’avais publiés dans laMode, laRevue des Deux Mondeset l’Opinion publique, et qu’il s’en souvenait mieux que moi[225]...VPontmartin n’avait jamais songé à faire des livres avec ses articles de l’Opinion publique, de laRevue des Deux Mondeset de laMode. Le succès de ses feuilletons de l’Assemblée nationalele décida à les réunir en volumes. La première série desCauseries littérairesparut au mois d’avril 1854.LesCauseriesne réussirent pas moins que lesContes et Nouvelles. On y pouvait noter sans doute quelques négligences, relever ici et là des phrases écrites trop à la hâte, au vol de la plume, regretter trop de facilité et trop de complaisance de jugement; mais on oubliait vite ces défauts, tant il y avait dans cet aimable et ingénieux volume de vivacité et de bonne grâce, de raison et de bon sens, de malice et de belle humeur. Si les critiques sont les historiens de l’esprit, jamais écrivain, plus que Pontmartin, ne fut plein de son sujet. Ses chapitres sur MmeÉmile de Girardin, sur Jules Janin et sonHistoire de la littérature dramatique, sur leConstantinoplede Théophile Gautier, sur le docteur Véron et sesMémoires, sont en leur genre de petits chefs-d’œuvre.Louis Veuillot consacra auxCauseries littérairesun de ses premiers Paris de l’Univers:LesCauseriesde M. de Pontmartin, disait-il, ont déjà paru dans les journaux, et leur réputation est faite. Elles gagneront cependant à être relues. On pourra mieux enapprécier la finesse, le bon sens, l’allure vive, quoique prudente. M. de Pontmartin a sa manière de voir, de sentir, de parler; une mesure très heureuse le garde en tout du commun et de l’extraordinaire. C’est vraiment une causerie. Il ne bavarde pas, il ne professe pas. Bavarder, il ne saurait, c’est le lot de M. Janin; professer, il ne voudrait, c’est le ton de M. Planche. Les bavards et les professeurs abondent; les causeurs sont rares. Il faut des idées et de l’esprit pour causer. Voilà le charme de ce volume, seulement trop discret. Point d’appareil d’érudition ni d’éloquence, point d’esthétique; un peu de recherche, une certaine toilette de salon, jamais d’attitude, surtout jamais d’effort. Nous avons donc là mieux qu’un docteur qui donne des consultations, et bien mieux qu’un homme de lettres qui fait des grâces: nous avons un homme d’esprit fort au courant de tout. On parle du livre nouveau. Il connaît le livre et il donne son avis; l’avis d’un galant homme très indulgent[226]...Un peu plus loin, après avoir reproché à Pontmartin d’être trop bienveillant, de ménager trop certains écrivains dont la religion et la morale avaient à se plaindre, Louis Veuillot ajoutait:Par les noms des auteurs, il avait sous la main à peu près toute la littérature du temps. Elle venait à lui telle qu’elle est, sceptique, incohérente, mercantile, sensuelle, débauchée, affolée, pleine de mépris pour toute chose au monde, et pour elle-même; un négoce, rien de plus; et quel négoce, en certains quartiers! Certes, c’était un tableau à nous donner; et pour le tracer M. de Pontmartin a tout ce qu’il faut, un talent précieux d’analyse, un sens droit, une plume ferme et fine comme le burin, une pointe d’esprit très pénétrante, le don de n’enfoncer cette pointe qu’autant qu’il veut.Louis Veuillot, s’il eût été de ceux qui prennent un blason, n’aurait sans doute pas choisi celui que l’on rencontre dans lesDevisesdu P. Bouhours, une abeille avec ces mots:Sponte favos, ægre spicula, le miel de bon gré, le dard à regret. Il prodiguait d’habitude le blâme plus que la louange. Pontmartin avait donc lieu d’être fier des éloges qu’il ne lui avait pas ménagés; il estimait même que le rédacteur de l’Universl’avait loué au delà de ses mérites. A la même heure pourtant, M. Cuvillier-Fleury trouvait que Louis Veuillot, qui était, il est vrai, sa bête noire, n’en avait pas dit assez. Le 8 avril 1854, il écrivait à Pontmartin.Par le côté religieux et un peu trop contre-révolutionnaire (peut-être) sous lequel vous vous montrez à lui, Veuillot vous a flatté. Par ce côté d’homme du monde qui cache un écrivain supérieur et qui se trahit sans cesse dans l’originalité élégante et ferme, dans la causticité indulgente et dans le bon goût éloquent, on dirait qu’il ne vous a pas connu.Pontmartin a doublement réussi comme romancier et comme critique. Le voilà devenu tout à fait parisien; aussi le voyons-nous, à la fin de 1854, faire un nouveau bail avec la capitale, et se transporter avec les siens au numéro 51 de la rue Saint-Lazare, dans un pavillon au fond d’une cour. Il y restera huit ans, jusqu’au mois d’août 1862.VILe succès desContes et Nouvellesétait fait pour encourager Pontmartin à une récidive. Du 22 décembre 1853 au 2 juin 1854, il publia dans l’Assemblée nationalesous ce titre:Pourquoi nous sommes à Vichy, trois nouvelles,le Cœur et l’Affiche,le Chercheur de Perles,l’Envers de la Comédie. Elles formèrent le volume intitulé:le Fond de la Coupe.L’Envers de la Comédierepose sur une donnée entièrement originale.Le 23 mars 1847, le Théâtre-Français avait joué une comédie de Léon Gozlan,Notre fille est princesse, dont voici le sujet. M. Roger—qui s’appellera plus tard M. Poirier—est un bourgeois enrichi, trois ou quatre fois millionnaire,—en ce temps-là on ne connaissait pas encore les milliardaires. Il n’envie plus que ce qui lui manque: la noblesse, et il donne la main de sa fille au prince de Charlemont, le plus affreux vaurien qui se puisse imaginer. Une fois marié, Charlemont se ruine sans esprit: il ruine sa femme qui est charmante; il ruine son beau-père dont les yeux ne se dessillent qu’au cinquième acte, au moment où le gouffre qu’il a creusé sous ses pas est prêt à l’engloutir, lui et les siens. Heureusement, l’auteur a inventé un autre abîme à l’usage desgentlemen-ridersdu Théâtre-Français. C’est un étang glacéque le prince veut franchir dans l’entraînement d’unsteeple-chase... et crac! glace, étang, cheval, gendre, principauté, tout disparaît à la fois; il ne reste qu’un beau million que M. Roger sauve du naufrage et qui lui suffira pour faire honneur à ses affaires; sans compter qu’il y a là, tout à point, un petit cousin qui est fort amoureux de sa cousine et qui sera heureux comme un prince, le jour oùnotre fille ne sera plus princesse.Appelé dans laModeà rendre compte de la pièce[227], Pontmartin ne s’attarda point à en faire ressortir les défauts; il improvisa, à côté de la comédie de Léon Gozlan, toute une comédie nouvelle:Un jeune homme, écrivait-il, entre dans le monde; il est beau; il a de l’esprit; il a du cœur; il a un grand nom; mais il est pauvre. Dernier rejeton d’une race illustre et ruinée, il ne sait que faire de ce nom qui lui pèse comme un fardeau... La richesse est devenue l’unique et suprême condition de bien-être, de considération et de plaisir: Le monde ne se divise plus en gentilshommes et en bourgeois, mais en riches et en pauvres: ceux-ci sont les parias; ceux-là sont les privilégiés.Que fera, dans une société ainsi déclassée, mon prince de Charlemont? Égal aux plus grands par sa naissance, inférieur aux plus petits par sa fortune, désorienté par cette perpétuelle antithèse de sa destinée, il ne saura que faire de sa noblesse, de son esprit et de son cœur; rien de ce que lui offrira le monde ne sera ni assez élevé ni assez humble pour lui.Sur ces entrefaites, il rencontrera M. Roger, dans mon histoire, est un bourgeois enrichi, intelligent, qui est de son siècle, qui ne s’amuse pas à copier M. Jourdain,parce qu’il a mieux à faire, et qu’il sait qu’aujourd’hui un homme riche commande à tous, même aux princes qui n’ont pas d’argent. Sa fortune lui a depuis longtemps donné toutes les jouissances; il en est une, d’une nature plus exquise et plus raffinée, qu’il ambitionne, comme ces gourmets qui voudraient reculer les bornes du possible. M. Roger se souvient d’un certain George Dandin, qui fut martyrisé, du temps de Molière, par les Sotenville et les Prudoterie, parce que, riche et roturier, il avait épousé, comme on disait alors, une fille de condition. Ce George Dandin fut bien malheureux! M. Roger se propose de le venger; il veut pouvoir dire:Notre gendre est prince!non pas par gloriole de parvenu, mais pour se donner le plaisir d’écraser sous la toute-puissance de ses écus un George Dandin armorié: c’est pourquoi il marie sa fille à mon prince de Charlemont.Vous voyez d’ici ma comédie: l’argent tyrannisant le blason! M. de Charlemont voudrait se plaindre de ce que sa femme met trop de diamants, achète trop de chevaux, découvre trop ses épaules qui sont blanches comme des épaules de vraie duchesse.—«Tout beau, monsieur mon gendre! oubliez-vous que ces diamants et ces chevaux, c’est notre argent qui les achète; que ces robes décolletées, c’est avec nos billets de banque que votre femme les paie à Palmyre!—Mais je ne voudrais pas aller tous les soirs dans le monde, traîné à la remorque par ma belle-mère! j’aimerais mieux lire, travailler, rêver, enseigner à ma femme cette vie d’intérieur que nous pourrions rendre si sereine et si douce!—Vous plaisantez, je crois! Pensez-vous que nous vous ayons épousé, que nous vous ayons tiré de l’indigence, pour vous mettre sous cloche et ne pas nous faire honneur de vos seize quartiers de noblesse?—Mais voici qui est plus grave; je crois m’apercevoir qu’il y a là un petit cousin, habillé par Humann, ganté par Boivin et doré par Jeannisset, qui, décidément, abuse de sa roture pour faire la cour à ma femme!—Eh! mon Dieu, simples représailles! George Dandin en a vu bien d’autres. Quoi! vous vous emportez pour une bagatelle! Ça, venez, notre gendre,faire vos humbles excuses au cousin Octave, qui est trop riche pour exposer sa vie contre vous. D’ailleurs, ne savez-vous pas que le duel est défendu par les lois que nous avons faites? Souffrez donc patiemment de cette petite revanche des Dandin d’autrefois contre les Sotenville d’aujourd’hui.Mais ici mon prince de Charlemont se relève de toute sa hauteur. Tant qu’il ne s’agissait que de ridicules, d’ennuis, de tracasseries domestiques, tant qu’il n’avait à craindre que de voir mener trop grand train cette fortune qui n’est pas à lui, il a souffert en silence; mais dès l’instant que l’honneur parle, Charlemont n’hésite plus; il fait un petit paquet de ses modestes hardes de gentilhomme ruiné; il tend, sans rancune, sa loyale main à cette famille enivrée d’argent; et adieu la richesse, les salons dorés, la soie et le velours! adieu la voiture de Clochez et le cheval de Stephen-Drake! Charlemont va quitter toutes ces récentes grandeurs et retrouver son pauvre manoir délabré où il vivra, s’il le faut, de pain et de cidre. Vous comprenez que je ne le laisse pas partir, et que sa femme qui n’est, après tout, ni dépravée ni méchante, et qui a oublié la querelle des Dandin et des Sotenville, se jettera dans ses bras en lui disant: Viens, mon ami, allons restaurer ton vieux château avec les jeunes écus de M. Roger! Allons faire souche de Charlemont, et apprendre à nos enfants à être à la fois, secret très rare, de bons riches et de vrais nobles!Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu’une comédie, basée sur cette idée, serait plus neuve et plus vraie, plus paradoxale et plus réelle, plus gaie et plus attendrissante que celle qu’a inventée M. Gozlan[228]...»Quelques années après, Jules Sandeau et Emile Augier portaient, à leur tour, à la scène cette question, si souvent controversée, de l’alliance entreun gentilhomme ruiné par ses élégantes folies et une jeune fille d’opulente bourgeoisie. Le 8 avril 1854, le théâtre du Gymnase donnait, avec un éclatant succès, la première représentation duGendre de M. Poirier.La pièce ne versait pas dans le mélodrame, comme celle de Léon Gozlan; elle restait d’un bout à l’autre dans le ton de la comédie: la sensibilité délicate de Sandeau s’y mêlait heureusement à la verve gauloise d’Augier. Mais, au fond, c’était toujours la vieille histoire du gentilhomme pauvre épousant, pour ses écus, la fille du bourgeois gentilhomme... et millionnaire. Gaston de Presles est un marquis ruiné, dissipateur, paresseux, libertin, qui profite de son mariage pour continuer sa vie de garçon et renouer une liaison peu édifiante avec une femme de son monde d’autrefois. S’il se relève un peu à la fin, c’est parce que sa femme, la fille du bonhomme Poirier, a toutes les noblesses du cœur et toutes les supériorités de l’esprit. Tout en déployant dans leur pièce beaucoup d’entrain, de mouvement, de gaieté communicative, les deux auteurs n’étaient pas sortis du chemin battu: ils avaient, selon le mot de Montaigne, «vagué le train commun».VIIPiqué au jeu par le succès duGendre de M. Poirier, Pontmartin revint à son idée de 1847et, dès le 10 mai 1854, il faisait paraître le premier feuilleton de l’Envers de la Comédie. Au risque d’être accusé de paradoxe, il traita le sujet tout à rebours de ceux qui l’avaient traité avant lui.Georges de Prasly, marquis comme Gaston de Presles, est ruiné, comme lui; mais sa ruine n’a d’autres causes que le malheur des temps et les dissolvants révolutionnaires; peu à peu, la pauvreté rature ses parchemins, gratte les armoiries sculptées sur la porte de son château seigneurial: château si délabré, tellement hypothéqué, que, malgré le souvenir de vingt générations chevaleresques, leur dernier héritier, n’ayant pas de quoi le réparer, va être forcé de le vendre. Il sait que cette vente achèvera de tuer sa mère, veuve depuis plusieurs années et dont le cœur s’est attaché à ces vieilles pierres, comme ces lierres qui finissent par s’incruster dans les murs en ruine. Il se résigne à épouser MlleSylvie Durousseau, sa voisine de campagne, dont le père a fait dans l’industrie une colossale fortune. M. Durousseau est un habile homme et un homme d’esprit. Il ne rêve pas, comme son contemporain M. Poirier, d’être fait pair de France. Il n’a ni ambition ni vanité; il a mieux que cela: il a de l’orgueil. Il a la passion du commandement, et cette passion, il lui plaît de la satisfaire sur un homme ayant eu des ancêtres aux Croisades, et lui devant à lui, roturier, son bien-être, son luxe, son crédit, tout jusqu’au vieux château où ses pères ont vécu. Il lui semble original, grand, digne d’un homme profondémentpénétré de l’esprit et des progrès de son siècle, de prendre pour gendre un gentilhomme auquel il pourra rappeler, à chaque velléité de révolte, qu’il n’est qu’un zéro dont lui, Durousseau est le chiffre; que c’est lui qui l’a tiré du néant où notre siècle laisse tomber ceux qui n’ont rien; que ses chevaux, ses voitures, son hôtel, son mobilier, son argenterie, sa table, la toilette de sa femme et la sienne, sont autant de liens qui le font son obligé, son vassal et son esclave.—A ce jeu, il est vrai, M. Durousseau joue tout simplement le bonheur de sa fille. Mais il n’a sur ce point nulle inquiétude. Georges de Prasly est un timide, un faible,—il le croit du moins; fils pieux, il sera un mari soumis, un gendre docile, et ses révoltes, si par hasard il s’avisait d’en avoir, seraient faciles à dompter. Le mariage a lieu, et Georges, laissant sa mère à Prasly, s’installe à Paris, chez son beau-père, dans un des beaux hôtels de la rue Laffitte. M. Durousseau n’a de bourgeois que ses antécédents et son nom. Le pauvre descendant des Croisés se sent humble et petit dans ce magnifique hôtel, meublé avec un luxe inouï, plein d’artistiques merveilles. Il se trouve dépaysé dans ces salons où affluent les célébrités, où l’on entend des virtuoses à deux mille francs par soirée, où les reines de la mode rivalisent de somptueuses toilettes, où il se trouve entouré de parents, d’amis de la famille, qui n’ont pas besoin de titres et de particule pour se faire admettre auJockey, briller au premier rang dessportsmenet rayonner, parmi les arbitres de l’éléganceet du goût sur les cimes duhigh life. Sylvie est une honnête femme, toute prête à aimer son mari; elle n’est pas coquette, mais elle aime le monde, et le monde la réclame. Elle ne manque ni un bal, ni un concert; elle est la reine de ces salons où Georges s’efface, se laisse oublier et souffre en silence. Une lettre du pays lui apprend que sa mère, dont le cœur est brisé et qui ne se peut consoler de son absence, est gravement malade. Au sortir d’une fête, où sa femme s’est vue plus courtisée que jamais, il la fait monter dans une berline de voyage, et, sans même prévenir M. Durousseau, il prend avec elle la route de Prasly. Ce brusque départ, cet enlèvement qui arrache Sylvie de ses rêves mondains et qui, au fond, l’enchante, pourrait être pour eux le point de départ d’une vie nouvelle et d’un bonheur dont l’un et l’autre sont dignes. Mais ils n’arrivent à Prasly que pour recueillir le dernier soupir de la vieille marquise. Georges se dit que c’est son mariage qui a tué sa mère; et quand Sylvie lui répète tout bas, avec une expression de tendresse timide: Elle m’a pardonné!—Oui, mais moi, je ne me pardonne pas, répond-il.Après l’enterrement de la marquise dans le cimetière du village, il dit au plus vieil ami de sa famille, au confident de sa mère: «Il n’y avait qu’une marquise de Prasly... c’est celle que vous venez de conduire à sa dernière demeure; à la place de la dernière marquise de Prasly, il y a un tombeau; à la place du dernier marquis, il y a un soldat. Adieu,mon ami, dites bien à cet homme et à sa fille qu’ils ont tué la mère et déchiré le fils, mais qu’ils ne les ont pas humiliés!»Le lendemain, George de Prasly partait pour l’Afrique et s’engageait dans le 11eléger.Là s’arrêtait le récit. Le roman était-il donc fini? De tous côtés, on demanda à l’auteur de donner une suite à l’Envers de la Comédie. Elle parut, dans l’Assemblée nationale, du 21 décembre 1854 au 2 février 1855, sous ce titre:Réconciliation.Les suites, d’ordinaire, réussissent peu. Il n’en fut pas de même cette fois. La seconde partie du roman vaut la première. Si elle renferme quelques scènes un peu trop mélodramatiques, elle en contient d’autres, et en grand nombre, qui sont vraiment émouvantes. Lorsque Pontmartin, en 1856, réunit en un volume l’Envers de la ComédieetRéconciliation, il donna pour titre à son livre:La Fin du procès.Des trois épisodes dont se composait d’abord leFond de la Coupe, il n’en restait plus que deux. Pour remplacer le troisième, l’Envers de la Comédie, Pontmartin écrivit, en 1857, une autre nouvelle, l’Écu de six francs; ce qui le conduisit à changer le titre primitif du volume. LeFond de la Coupes’appela, dans les éditions postérieures,Or et Clinquant.

CHAPITRE VIIILA REVUE CONTEMPORAINE ET L’ASSEMBLÉE NATIONALE.—CONTES ET NOUVELLES.—CAUSERIES LITTÉRAIRES.—LA FIN DU PROCÈS.(1852-1855)Le marquis de Belleval ou un émule de M. de Coislin. LaRevue contemporaine. Un mot d’Henry Mürger. Alphonse de Calonne.—L’Assemblée nationale. M. Adrien de La Valette et M. Mallac. Le fils de Paul et de Virginie.—LesContes et Nouvelles.La Marquise d’Aurebonneet leSecret du docteur.—L’histoire d’Aurélie.Georgetteou une sœur d’Aurélie. LesNouveaux Lundis. Où l’on voit Sainte-Beuvemonter sur ses grands chevaux. Où l’on voit encore comment les petits pâtissent toujours des querelles des grands. FeuEdmond Dupré. Ma première rencontre avec Armand de Pontmartin.—Le premier volume desCauseries littéraires. Louis Veuillot et Cuvillier-Fleury.—LeFond de la Coupe, l’Envers de la Comédieet laFin du Procès.IL’Opinion publiquen’existait plus. Restait à Pontmartin laRevue des Deux Mondes; mais y publier un article tous les mois, ou même tous les quinze jours, n’était pas pour lui suffire. Qu’une occasion d’écrire ailleurs se présentât, il ne la laisserait sans doute pas échapper.Au mois de mars 1851, Alfred Nettement et Pontmartin avaient reçu la visite de M. L.-C. de Belleval[204]. C’était encore un de ces originaux dont l’espèce, j’en ai peur, est pour longtemps perdue. Très érudit, travailleur acharné, le marquis de Belleval s’engageait à fournir autant de copie qu’on le voudrait, à une condition cependant, c’est qu’on ne le paierait point. Et cela, sous le prétexte bizarre qu’il n’avait pas besoin pour vivre qu’on lui payât ses articles—ce qui d’ailleurs était vrai. Il était donc entré au journal et, jusqu’au jour de sa suppression, il y avait donné, trois fois par mois, sous le titre trop modeste deBulletin bibliographique, de copieux feuilletons où il rendait compte de presque tous les ouvrages qui paraissaient, principalement de ceux qui avaient un caractère historique.Au lendemain du coup d’État, la première pensée de ce galant homme fut pour les écrivains dont il avait été le collaborateur bénévole. Il se dit que bien des plumes allaient rester oisives, qui, la veille encore, faisaient tant bien que mal vivre leur maître. En même temps, l’union entre les deux grandes fractions du parti monarchique lui apparaissait comme plus nécessaire que jamais. En attendant que lafusionentre les princes devînt un fait accompli, ne convenait-il pas de travailler à un rapprochement entre les orléanistescentre-droitet les légitimistes purs? Et le meilleur moyen d’yarriver ne serait-il pas de créer une publication périodique, hospitalière, indépendante, qui suppléerait aux journaux silencieux ou disparus et qui recueillerait les naufragés du 24 février et les épaves du 2 décembre[205]?Créer une Revue n’est pas une petite affaire. Réunir des actionnaires en nombre suffisant n’est pas chose commode. Il y faut beaucoup de temps, et M. de Belleval estimait qu’il n’avait pas de temps à perdre. Donc, point d’actionnaires; il s’en passera; il puisera dans sa bourse, sans inviter ses amis politiques à y déposer leur obole; il tentera l’entreprise sans engager d’autre responsabilité que la sienne.Les fonds ainsi faits, le titre trouvé:Revue contemporaine, restait la question des rédacteurs. Nature exquise et élevée, aussi distingué que modeste, type de gentilhomme et de lettré, le marquis de Belleval était l’homme le plus aimable qu’on pût voir, le plus sympathique, le plus généreux. Il groupa autour de lui, sans trop de peine, de nombreux écrivains, et non des moindres. Voici la liste de ceux qui, dès le premier moment, lui promirent leur concours: Guizot, Vitet, Salvandy, Berryer—qui devait écrire pour la nouvelle Revue sesSouvenirs personnels,—Prosper Mérimée, Viennet, le duc de Noailles, Villemain, soit huit membres de l’Académie française:—AdolpheAdam, de Saulcy, Raoul-Rochette, baron Taylor, de l’institut;—Paul Féval, Léon Gozlan, Paulin Paris, Xavier Marmier, Reboul, Desmousseaux de Givré, comte Beugnot, Émile Augier, Méry, comte de Marcellus, Philarète Chasles, Edmond Texier, le Père Ventura. L’ancienne rédaction de l’Opinion publiquen’avait pas, on le pense bien, été oubliée. Le premier soin de M. de Belleval avait été de s’assurer la collaboration d’Alfred Nettement et celle d’Armand de Pontmartin. L’excellent marquis préluda par quelques dîners; puis, il donna une soirée en habit noir, à titre de répétition générale, et comme moyen de se compter. L’état-major de la Revue était au complet; quelques hommes politiques, tels que M. Molé et M. de Falloux, ajoutaient encore à l’éclat de la réunion. M. Villemain s’approcha de Pontmartin, qu’il avait connu vingt ans auparavant, chez le docteur Double, et lui dit avec son sourire vengeur: «Je plains le futur empereur, s’il n’a, pour le servir, que ceux qui ne sont pas ici.»Le premier numéro de laRevue contemporaineparut le 15 avril 1852. Il contenait deux articles de Pontmartin, unBulletin bibliographiqueet, sous ce titre:Symptômes littéraires du temps, une étude critique sur lesMémoireset en particulier sur ceux d’Alexandre Dumas, alors en cours de publication dans laPresse.Avec tout son esprit, Pontmartin, j’en ai déjà fait la remarque, avait un fond de naïveté. Il s’imaginait pouvoir collaborer à laRevue contemporainetout en restant un des rédacteurs de laRevue des Deux Mondes. C’était compter sans son hôte, c’est-à-dire sans M. Buloz. Il était pourtant facile de prévoir que l’irascible directeur, jaloux de la gloire de sa Revue, ne vivant que pour elle, ne se résignerait pas à voir un de ses principaux rédacteurs donner des articles à une revue rivale, à un recueil dont la maison n’était pas au numéro 20 de la rue Saint-Benoît. Ce qui devait arriver arriva. M. Buloz mit Pontmartin en demeure d’opter entre lui et M. de Belleval.LaRevue des Deux Mondesétait à l’apogée de son succès; comme elle avait mis à profit la révolution de Février, elle avait également bénéficié du coup d’État de décembre. Elle était devenue une puissance; sa renommée était européenne. LaRevue contemporainenaissait à peine; elle n’avait pas encore d’abonnés, elle serait peut-être morte dans six mois. Combien de Revues, qui semblaient appelées à réussir, que les bonnes fées, pressées autour de leur berceau, avaient comblées de dons et de mérites, et que la fée Guignon, cachée dans un coin, avait arrêtées dès leurs premiers pas! L’intérêt de Pontmartin était évident: il ne devait pas quitter le certain pour l’incertain, sacrifier à des chances problématiques une position assurée, brillante et déjà ancienne, une collaboration qui, au bout de quelques années, ne pouvait manquer de le conduire tout droit à l’Académie. Son choix fut bientôt fait. M. de Belleval était son ami; laRevue contemporaineétait nettement et hautementroyaliste. Sans souci de son intérêt propre, il se sépara de M. Buloz[206]et alla chez M. de Belleval.Sa collaboration fut très active, surtout au début. Il publia, en 1852, outre plusieursrevues littéraires, deux de ses meilleures nouvelles,Aurélie et la Marquise d’Aurebonne, une étude surJoseph Autranet un très éloquent article sur leLouis XVIIde M. de Beauchesne. En 1853, il donna un article surla Poésie et la Critique en France au commencement de 1853, et, comme pendant à son chapitre surJoseph Autran, un chapitre surFrançois Ponsard[207].Il n’allait pas tarder cependant à quitter laRevue contemporaine. Que s’était-il donc passé?La Revue du marquis de Belleval avait très vite conquis une place honorable. Elle avait eu des romans de Paul Féval, de Méry et de Léon Gozlan, des études historiques et littéraires de Philarète Chasles et de Prosper Mérimée. Desvétéranscomme Villemain, Salvandy et Vitet y donnaient la main à des nouveaux tels que Caro, Guillaume Guizot, Edmond About. De temps à autre, un article à sensation venait réveiller la curiosité publique, qui ne demandait qu’à s’endormir. C’était, un jour, un article de M. Guizot:Nosmécomptes et nos espérances. Une autre fois, c’étaitle Louvre, un chef-d’œuvre de M. Vitet.Malheureusement, à côté de ces rédacteurs, il y en avait d’autres. Un jour que Pontmartin sortait des bureaux de laRevue contemporaine, rue de Choiseul, no21, il rencontra Henry Mürger, qui lui dit, au cours de leur conversation: «Pour bien diriger un théâtre, il faut être un peu canaille; pour bien diriger uneRevue, il ne faut pas être trop poli.» M. de Belleval était un émule de M. de Coislin: c’était l’homme le plus poli de France. Faire de la peine à quelqu’un, refuser à un galant homme d’insérer sacopie, fût-elle la plus ennuyeuse du monde, était pour lui chose impossible. Il se laissa ainsi aller à insérer des articles de M. Viennet (si encore ce dernier ne lui eût apporté que desFables!), puis, ce qui fut plus désastreux encore, une certaineHistoire des Conseils du Roi, dont la publication dura plus d’une année. Le résultat fut que M. de Belleval, en réglant ses comptes, s’aperçut qu’il avait, en moins de trois ans et demi, perdu plus de quatre-vingt mille francs et—ce qui pour lui était plus grave—qu’il avait gagné une névrose. Sa famille le supplia de s’arrêter sur cette pente; il dut s’y résigner; seulement, il quitta sa chère Revue, comme il l’avait créée,—en grand seigneur. Il la céda pour rien à un de ses collaborateurs, qui était en même temps un de ses compatriotes, M. Alphonse de Calonne.Au bout de peu de temps, il devint visible quela Revue, depuis le départ de M. de Belleval, si elle n’était pas passée au gouvernement, du jour au lendemain, préparait cependant une évolution dans ce sens. Armand de Pontmartin, pas plus du reste qu’Alfred Nettement, n’eut pas une minute d’hésitation. Malgré les instances du nouveau directeur, tous les deux se retirèrent.IIAvant sa séparation de laRevue contemporaine, Pontmartin avait trouvé un journal quotidien, très haut placé dans l’estime publique, qui lui avait proposé de faire, chaque semaine, dans ses colonnes une causerie littéraire.Le 29 février 1848, M. Adrien de La Valette[208]avait fondé l’Assemblée nationale[209], journal de combat qui, sans mettre encore un nom en tête de son programme, se signala, dès le début, par la vivacité de ses attaques contre la République. Cette attitude répondait sans doute au sentimentdu pays; car, au bout de trois semaines, l’Assemblée nationalecomptait plus de dix-huit mille abonnés, chiffre considérable pour l’époque. Elle ne tarda pas à prendre position sur le terrain monarchique et défendit la fusion avec une énergique sagesse. Au mois de février 1851, M. Berner, accompagné du duc de Noailles, du duc de Valmy, de MM. de Falloux, de Saint-Priest et Mandaroux-Vertamy, était entré dans le comité de direction, où figuraient déjà MM. Guizot, Molé, Duchâtel et de Salvandy[210].Plus heureuse que l’Opinion publique, l’Assemblée nationalen’avait pas été supprimée après le coup d’État. Au commencement de 1853, à la suite du nouveau plébiscite qui rétablissait l’Empire, elle avait perdu du terrain, mais elle se soutenait encore. M. Adrien de La Valette avait cédé la direction à M. Éloi Mallac, ancien chef de cabinet de M. Duchâtel. C’était un petit homme sec, de tournure élégante, d’une politesse exquise et d’une figure encore charmante, avec de beaux yeux noirs, froids et pénétrants. On l’appelait le beau Mallac, et comme il était né à l’Ile de France, son ami Louis Veuillot le disait en riant «fils de Paul et de Virginie». Nature de créole, spirituel et nonchalant, il n’écrivait jamais dans son journal, mais il savait choisir ses rédacteurs. Amédée Achard était chargé du courrier de Paris, Édouard Thierry du feuilleton dramatique, Adolphe Adam de lachronique musicale. Les questions qui touchent plus spécialement à la politique et à la philosophie étaient confiées à M. Nourrisson, à M. Lerminier et aussi à Léopold de Gaillard, qui, fraîchement débarqué du Midi, venait de publier dans la feuille de la rue Bergère une série d’articles où il prenait la défense de la Restauration contre le bonapartisme. Ces articles avaient été très remarqués. Ils étaient signés du nom de leur auteur; mais comme ce nom n’était pas encore connu à Paris, on y chercha le pseudonyme de tel ou tel illustre personnage. L’engouement des salons s’en mêla, et des noms célèbres furent prononcés. Celui de M. Guizot fut même mis en avant. M. Mallac était ravi, si bien qu’il dit un jour à Léopold de Gaillard: «Décidément, il n’y a que vous autres Méridionaux pour réussir ainsi à Paris. Amenez-moi donc votre ami Pontmartin.»A quelques semaines de là, le 23 janvier 1853, l’Assemblée nationaleinsérait un article de Pontmartin,Considérations humouristiques sur la critique. Le 8 février suivant, paraissait sa premièreCauserie littéraire, consacrée à MmeÉmile de Girardin et à son roman deMarguerite ou Deux amours. Pendant cinq ans, jusqu’à la suppression du journal fusionniste, il lui donnera chaque semaine son feuilleton, sans le suspendre jamais, même à l’époque des vacances.IIIAu mois de mai 1853, il réunit, sous le titre deContes et Nouvelles, les récits qu’il avait publiés dans laModeet l’Opinion publique, dans laRevue des Deux Mondeset laRevue contemporaine. Ces récits sont au nombre de cinq:Albert[211],Aurélie,le Capitaine Garbas,la Marquise d’Aurebonne,l’Enseignement mutuel. Balzac, le 3 décembre 1832, écrivait au directeur de laRevue de Paris, M. Amédée Pichot: «Quant à n’écrire que des contes, quoique ce soit, à mon avis,—autre hérésie peut-être,—l’expression la plus rare de la littérature, je ne veux pas être exclusivement uncontier.» C’était une hérésie, à coup sûr; ce qui est vrai, c’est que des contes commel’Interdiction,le Colonel Chabert,la Grenadièreetle Message[212], sont d’un prix inestimable, et que des nouvelles sans défauts, commeAurélieetla Marquise d’Aurebonne, valent plus que de longs romans.Dans une lettre qu’il m’adressait le 4 décembre 1879, Pontmartin raconte comment fut écritela Marquise d’Aurebonne:J’avais rapporté aux Angles le manuscrit d’Auréliepour y faire quelques légères retouches. Après l’avoir envoyé àM. de Belleval, je tombai assez gravement malade, et il me fut impossible de corriger les épreuves. De là une grosse faute qui me consterna, et que vous retrouverez dansce numéro pâlidu 15 juillet 1852, dont vous me parlez si bien; le pointenluminant, pour le pointculminant. Heureux temps! J’étais presque jeune; l’isolement et le vide ne s’étaient pas fait autour de moi. Ma femme semblait destinée à me survivre un quart de siècle. Après la publication de ce numéro du 15 juillet, le bon marquis de Belleval m’écrivit une lettre si aimable, où il m’engageait si vivement à une récidive, que, allant passer une quinzaine chez mon oncle[213], à la campagne, dans un site assez pittoresque, j’emportai un cahier de papier et un crayon. C’était dans la plus belle saison de l’année, et, cette année-là, ma convalescence me rendait plus doux les rayons du soleil, les beaux soirs de septembre, les senteurs variées des peupliers, des aulnes, des érables, des vignes sauvages, l’air balsamique de nos collines couvertes de thym, de romarin et de lavande, et leMitis in apricis coquitur vindemia saxis.Je vois encore le joli coin de paysage où j’allais chercher la solitude: un groupe d’ormeaux et de chênes; à leurs pieds, un gazon encore vert, entretenu dans sa fraîcheur par un ruisseau virgilien; sur ce ruisseau un grand tronc d’arbre. Je m’y asseyais tant bien que mal, et j’ébauchais au crayon la nouvelle qui devint, deux mois plus tard,la Marquise d’Aurebonne...La donnée de cette nouvelle était à la fois très neuve et très dramatique. La marquise s’est installée avec son fils Raoul à Hyères, dans la maison du docteur Assandri. Raoul a vingt et unans, il est beau, bien portant, riche; il aime Suzanne, la fille du docteur, et il en est aimé. Le mariage, ardemment désiré par la marquise, se ferait tout de suite si Raoul ne reculait pas lui-même devant le bonheur, s’il n’était pas, à mesure qu’il approche de sa vingt-deuxième année, hanté de plus en plus par des idées noires, par une idée fixe, celle de sa mort prochaine. Depuis plusieurs générations, les chefs de la famille d’Aurebonne sont tous morts de la poitrine à vingt-deux ans. Raoul le sait, il se croit condamné, il attend l’échéance fatale. En réalité, pourtant, rien ne le menace; sa santé est parfaite; il a pris le sang riche et pur de sa mère. Mais si la phthisie ne fait pas son œuvre, l’idée fixe fera la sienne. Poitrinaire ou fou, Raoul mourra au terme précis. On le sent, on le voit; le docteur lui-même n’ose pas dire non.Mmed’Aurebonne, alors, a une idée terrible, une idée affreuse, qu’elle aura le courage de mettre à exécution. Pour sauver son fils, elle ne reculera pas devant le plus douloureux des sacrifices. Femme, épouse, mère irréprochable, elle s’accusera d’une faute qu’elle n’a pas commise. Elle dit à Raoul qu’il n’est pas le fils de celui qu’il a cru son père, mais le fruit d’un amour coupable, et qu’ainsi il n’a rien à craindre de la fatalité héréditaire, rompue par cette faute. A ce mensonge sublime, que Dieu a dû pardonner, Raoul relève la tête; il respire librement, il vivra. Il vivra heureux près de Suzanne; mais sa mère mourra,et sur la tombe de la marquise d’Aurebonne, au-dessous de l’inscription mortuaire, le docteur—qui a tout deviné—écrira ces mots: «Martyre et Sainte.»Le 31 janvier 1865, le théâtre Beaumarchais représentale Secret du Docteur, drame en trois actes, en vers, par M. Jules Allevarrès[214]. C’était la Nouvelle de Pontmartin transportée à la scène. La pièce était habilement faite et remarquablement écrite; elle fut bien jouée et tint longtemps l’affiche. Théophile Gautier termine ainsi son feuilleton duMoniteur: «Le Théâtre Beaumarchais, en sa joie naïve, a pu inscrire sur son affiche:grand succès[215]!»IVAuréliea toute une histoire.Le 1eravril 1852, Pontmartin présenta à M. Buloz, sous le titre deFrançoise, une Nouvelle qui fut reçue à corrections. Il croyait mériter mieux, et comme, à ce moment, laRevue contemporaineétait à la veille de paraître, il porta sa nouvelle à M. de Belleval. Il avait seulement démarqué le trousseau de Françoise, qui, d’ailleurs, n’en avait pas besoin, puisqu’il ne la mariait pas. Il la débaptisa, il l’appela Aurélie, et c’est sous ce nomplus romanesque qu’elle parut dans la nouvelleRevue.Vingt-sept ans se passent. Le 1eroctobre 1879, Pontmartin ouvre laRevue des Deux Mondeset, à son grand étonnement, il y retrouve cette même Aurélie que M. Buloz avait presque refusée,—Aurélie, un peu changée sans doute, grandie, développée, mais encore très reconnaissable, surtout pour l’œil d’un père. Elle ne s’appelle plus Aurélie d’Ermancey; elle s’appelle Georgette Danemasse[216]; mais ce changement de nom n’empêche pas les deux jeunes filles d’avoir la même physionomie et les mêmes traits, de se ressembler comme deux sœurs. Les détails varient, les incidents offrent certaines différences, le dénouement n’est pas le même. N’importe! les similitudes n’en sont pas moins frappantes, les situations principales n’en sont pas moins identiques. Les deux sujets sont exactement semblables, ou plutôt c’est le même sujet: une jeune fille pure, innocente, chastement aimante, sincèrement aimée, faite pour les honnêtes joies du pays natal et de la famille, victime des désordres superbes de sa mère.Pontmartin va-t-il crier au plagiat? Il est bien trop galant homme pour cela. Pour rien au monde, il ne voudrait contrister une femme, et l’auteur deGeorgetteest justement une femme, qui a déjà fait ses preuves de talent et qui sans doute n’a jamais luAurélie,—Pontmartin en est persuadé.Il se borne à sourire, et il écrit sur ce petit épisode une causerie charmante, qu’il termine ainsi: «SiGeorgetteétait une pièce de théâtre, j’aurais prié MmeB..., de me donner un fauteuil d’orchestre pour la première représentation. PuisqueGeorgetteest un roman, je me tiendrai pour très content, si MmeB..., en publiant le volume cheznotreéditeur Calmann-Lévy, veut bien le faire précéder d’une page où elle mentionnera ma pauvreAurélie, et ajoutera, non pas que les beaux esprits se rencontrent, mais que lesvieuxpeuvent encore être bons à quelque chose[217].»La pauvreAurélie, du reste, n’avait pas trop à se plaindre. Est-ce qu’elle n’avait pas eu l’honneur, en 1862, d’être mise par Sainte-Beuve à l’ordre du jour desNouveaux Lundis? Sainte-Beuve, à ce moment, était complètement brouillé avec l’auteur desCauseries littéraires. Voici pourtant comment il parle de la nouvelle de Pontmartin:Aurélieest une nouvelle qui débute d’une manière agréable et délicate. Il y a une première moitié qui est charmante. Cette jeune enfant de dix à onze ans, amenée un matin au pensionnat par une mère belle, superbe, au front de génie et à la démarche orageuse, le peu d’empressement de la maîtresse de pension à la recevoir, la froide réserve de celle-ci envers la mère, son changement de ton et de sentiment quand elle a jeté les yeux sur le front candide de la jeune enfant, les conditions qu’elle impose; puis les premières années de pension de la jeune fille, ses tendres amitiés avec ses compagnes, toujours commencées vivement, mais bientôt refroidies et abandonnées sans qu’il yait de sa faute et sans qu’elle se rende compte du mystère; l’amitié plus durable avec une seule plus âgée qu’elle et qui a dans le caractère et dans l’esprit plus d’indépendance que les autres; tout cela est bien touché, pas trop appuyé, d’une grande finesse d’analyse. On devine bientôt le secret: la mère d’Aurélie, séparée de son mari par incompatibilité d’humeur et par ennui de se voir incomprise, est une personne célèbre qui a fait le contraire de ce que Périclès recommandait aux veuves athéniennes, qui a fait beaucoup parler d’elle, qui a demandé à ses talents la renommée et l’éclat, à ses passions les émotions et l’enivrement à défaut de bonheur. La pauvre enfant qui ne sait rien, qui ne voit que rarement cette mère capricieuse et inégale, pour laquelle, du plus loin qu’elle s’en souvienne, elle s’est pourtant autrefois prononcée dans le cabinet du magistrat, lorsqu’il lui fut demandé de choisir, entre elle et son père, la pauvre Aurélie arrive à l’âge de dix-sept ans sans s’être rendu compte des difficultés de sa destinée. Elle aime le frère de son intime amie Laurence, Jules Daruel, un gentil sujet, qui vient d’autant plus régulièrement visiter sa sœur qu’il ne la trouve jamais sans Aurélie. Ce jeune homme est avocat, il a des succès et voit déjà s’ouvrir devant lui une honorable et brillante carrière. Il a pour tuteur M. Marbeau, un grave conseiller à la Cour royale, celui même dans le cabinet duquel, bien des années auparavant, s’est consommée à l’amiable la séparation du père et de la mère d’Aurélie. Un jour, un soir d’été, que M. Marbeau est venu à la pension, il y rencontre Jules, son pupille, qui s’y trouvait déjà en compagnie de Laurence et d’Aurélie; ils sont tous, dans une allée du jardin, à jouir de la beauté et des douceurs de la saison en harmonie avec les sentiments de leurs cœurs. Aurélie n’a jamais été plus belle; Jules n’a jamais été plus amoureux; M. Marbeau semble lui-même sourire et prendre part à leurs espérances. Tout d’un coup, au tournant d’une allée, Aurélie pousse un cri de joie; elle vient d’apercevoir sa mère, qui, ne l’ayant pas trouvée au parloir, s’est dirigéevers le jardin; mais la présence de Mmed’Ermancey apporte à l’instant du trouble dans tout ce bonheur. Elle a d’abord reconnu M. Marbeau, l’arbitre de la séparation conjugale, celui-ci a repris son front de juge; la contrainte succède, un froid mortel a gagné tous ces jeunes cœurs. Ce jour sera le dernier beau jour de la vie d’Aurélie.Jusqu’ici, j’en conviens, la nouvelle est parfaite[218].Autant Sainte-Beuve est élogieux pour la première moitié du récit de Pontmartin, autant il est dur pour la seconde moitié, dont il donne, il est vrai, une analyse qui n’est rien moins qu’exacte. Dans la nouvelle, M. d’Auberive, voisin de campagne et ami de M. d’Ermancey, vient lui demander pour son fils Emmanuel la main d’Aurélie. M. d’Ermancey commence par refuser. Il craint pour sa fille, pour le mari qu’elle prendra, les propos méchants, les calomnies, suites fatales des désordres de la mère et de son orageuse réputation; il soumet à son ami les scrupules que lui dicte une exquise délicatesse. «Si l’envie et la malice, dit-il à M. d’Auberive, se sont si aisément emparées de la réputation d’Aurélie, c’est qu’Aurélie n’est pas placée dans les conditions ordinaires; c’est que cette réputation leur était livrée d’avance par un implacable souvenir, par une tache ineffaçable...» Il finit cependant par céder aux instances de M. d’Auberive; il consent au mariage de sa fille. «J’y consens, dit-il à son ami... Emmanuel et toi, vous reviendrez dans deux jours. Si vous persistez dans votre demande, j’appellerai Aurélie, et elle prononcera.» MaisAurélie a tout entendu, et elle refuse d’épouser Emmanuel d’Auberive.—Dans l’analyse de Sainte-Beuve, les choses se passent autrement. L’auteur desNouveaux Lundis,—après avoir solennellement déclaré qu’ilne montera pas sur ses grands chevaux,—néglige de mentionner le refus d’Aurélie, et il nous montre M. d’Ermanceyrefusant sa fille, faisant bon marché de son bonheur, la réduisant de gaîté de cœur à l’état de paria pour toute sa vie, faisant le mal par préjugé et par orgueil. Il s’exalte lui-même au tableau imaginaire de la conduite qu’il lui plaît d’attribuer à ce malheureux M. d’Ermancey, qui n’en peut mais, et tout à coup, dans un accès d’éloquence qui dut faire tressaillir d’aise les abonnés du vieuxConstitutionnel[219], il s’écrie, non sans avoir préalablement comparé M. d’Ermancey à un «Appius Claudius»: «Odieuse et horrible moralité aristocratique!Pauvre Aurélie, qui devrait s’appelerl’Enfant maudit! La fatalité plane, en vérité, sur elle commeau temps d’Œdipe, la malédiction commeau temps de Moïse et d’Aaron. Dans quel siècle l’auteur croit-il donc vivre?Nous ne vivons plus sous la loi, mais sous la grâce. Le talion est depuis longtemps aboli.Bénies soient les révolutions qui ont brisé ces duretés et ces férocités antiques, sacerdotales, féodales et patriciennes[220]!»C’était bien du bruit pour un mariage manqué. Je ne pus m’empêcher d’en faire la remarque. En ce temps-là, entre un achat de graines d’arachides et une vente de caisses de savons, je m’amusais parfois à publier dans laRevue de Bretagne et de Vendéedes chroniques signées:Louis de Kerjeanou des causeries littéraires signées:Edmond Dupré. Sous cette dernière signature, je pris la liberté[221]de relever les inexactitudes contenues dans l’article de Sainte-Beuve. Dans mon audace juvénile, je me risquai jusqu’à dire, comme Marfurius: Il me semble qu’il n’est pas impossible qu’il puisse se faire que, par aventure, le célèbre critique ait commis un pas de clerc enmontant sur ses grands chevaux. Ce diable d’homme lisait tout, même laRevue de Bretagne; il me le fit bien voir. Peu de temps après, réimprimant son article, il me consacra une note où il me reprochait d’épiloguer[222]. Un peu plus tard, le 28 juillet 1862, dans un nouvel article surM. de Pontmartin, il me prit de nouveau à partie, citant même, pour me confondre, un passage de ma chronique, et m’accusant d’injurier l’Univers[223]! Je n’avais pas le droit de me plaindre, ayant eu le tort de me mêler de ce qui ne me regardait point et de ne pas me souvenir, avec La Fontaine, que de tout tempsLes petits ont pâti desquerellesdes grands.Une riche compensation allait d’ailleurs m’indemniser des légères malices de Sainte-Beuve, lesquelles, après tout, étaient de bonne guerre.Pontmartin, à qui j’avais envoyé mon article, me répondit, à la date du 5 mars 1862:...Si vous m’aviez adressé un seul jour plus tard votre lettre et le numéro de laRevue de Bretagne, je n’aurais pas eu le vif plaisir de pouvoir terminer la dernière feuille desJeudis de Madame Charbonneaupar un hommage de reconnaissance à M. Edmond Dupré. Je n’ai pas osé écrire votre vrai nom, craignant de vous déplaire et n’ayant pas le temps de vous consulter là-dessus; car je suis déjà un peu en retard et nous ne pouvons paraître que le 4 avril. Ce qui vous paraîtra singulier (étant donnée la vanité proverbiale des auteurs et notamment la faiblesse paternelle des romanciers), c’est que j’avais si bien oubliéAurélieque j’acceptais non pas précisément l’arrêt, mais l’analyse de M. Sainte-Beuve. C’est vous qui m’avez remémoré le dénouement, et je me suis souvenu que Buloz, avec qui je me brouillai à cette époque pour l’amour de laRevue contemporaine(qui depuis... mais alors!), me dit: Votre première partie est très ennuyeuse, mais la seconde est excellente: or Sainte-Beuve dit tout le contraire...Et voilà comment je figure, moi chétif, à la dernière page desJeudis de Madame Charbonneau. Cette page est trop aimable à l’endroit d’Edmond Duprépour que je puisse songer à la reproduire. Jamais depuis aucun de mes articles ne m’a été payé aussi royalement.Si je me suis étendu, un peu trop longuement peut-être, sur lesContes et Nouvelles, c’est qu’à leur publication se rattache un de mes plus chers souvenirsde jeunesse. Je faisais alors mon droit. Entre une leçon de M. Bugnet et un cours de M. Perreyve[224], j’écrivis quelques pages sur le volume acheté la veille sous les galeries de l’Odéon, et je jetai mon article dans la boîte de l’Assemblée nationale. Le lendemain, Pontmartin vint me demander à ma pension d’étudiant, rue du Petit-Lion-Saint-Sulpice, et, ne me trouvant pas, m’y laissa ce billet:Paris, le 12 mai 1853.Monsieur,Le rédacteur en chef de l’Assemblée nationaleme communique un article signé de vous, sur l’ensemble de mes ouvrages. Cet article me rendrait bien fier si je pouvais croire que je mérite les éloges dont vous me comblez; mais par cela même qu’il est trop bienveillant et trop flatteur, il y aurait peut-être quelque difficulté à l’insérertel queldans un journal dont je suis notoirement un des collaborateurs. Nous désirerions donc, Monsieur, en causer avec vous, et vous demander quelques légères modifications. Je serai demain vendredi, au journal, de midi à deux heures, rue Bergère, no20, et si vous n’aviez rien de mieux à faire, je serais heureux d’offrir mes remerciements à monbienfaiteur inconnu. S’il vous est plus commode que j’aille chez vous, veuillez m’indiquer l’heure où il vous plaira de me recevoir, et, en attendant, Monsieur, veuillez agréer l’expression de ma vive reconnaissance, de ma haute considération.Armand de Pontmartin,10, rue Laffitte.Trente-cinq ans plus tard, Pontmartin a bienvoulu rappeler ces petites circonstances dans une page qu’on me pardonnera de citer:Je n’ai jamais oublié, je n’oublierai jamais ma première rencontre avec Edmond Biré, dans les bureaux de l’Assemblée nationale, où il venait présenter un article sur mon premier volume, qui devait être, hélas! suivi de tant d’autres. Biré n’avait que vingt ans, et je n’étais déjà plus jeune; car une des singularités de ma vie littéraire aura été de débuter (à Paris, s’entend!) à un âge où la plupart de mes contemporains, de mes camarades de collège et de concours, Montalembert, Falloux, Nisard, Champagny, Nettement, Henri Blaze, Alphonse Karr, Paul et Jules Lacroix, Louis Veuillot, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Victor de Laprade, avaient déjà marqué leur place, où Alfred de Musset tombait en ruine, et de n’être pas tout à fait mort, quand tous ou presque tous ont disparu. Certes, pour un débutant, presque un surnuméraire, il y avait, dans ce témoignage spontané d’un jeune homme inconnu, arrivant de l’autre extrémité de la France, plus Breton que je ne suis Provençal, tout ce qu’il fallait pour m’inspirer sympathie et gratitude. Cependant, un secret pressentiment m’avertit que nous n’en resterions pas là, que, malgré la différence de nos âges, ce serait la première étape d’une longue campagne où nous servirions, avec la même cocarde, dans le même régiment. Je ne me doutais pas que ce jeune homme, à qui je savais déjà tant de gré de s’être occupé de mon livre, avait lu tous les articles que, depuis 1845, j’avais publiés dans laMode, laRevue des Deux Mondeset l’Opinion publique, et qu’il s’en souvenait mieux que moi[225]...VPontmartin n’avait jamais songé à faire des livres avec ses articles de l’Opinion publique, de laRevue des Deux Mondeset de laMode. Le succès de ses feuilletons de l’Assemblée nationalele décida à les réunir en volumes. La première série desCauseries littérairesparut au mois d’avril 1854.LesCauseriesne réussirent pas moins que lesContes et Nouvelles. On y pouvait noter sans doute quelques négligences, relever ici et là des phrases écrites trop à la hâte, au vol de la plume, regretter trop de facilité et trop de complaisance de jugement; mais on oubliait vite ces défauts, tant il y avait dans cet aimable et ingénieux volume de vivacité et de bonne grâce, de raison et de bon sens, de malice et de belle humeur. Si les critiques sont les historiens de l’esprit, jamais écrivain, plus que Pontmartin, ne fut plein de son sujet. Ses chapitres sur MmeÉmile de Girardin, sur Jules Janin et sonHistoire de la littérature dramatique, sur leConstantinoplede Théophile Gautier, sur le docteur Véron et sesMémoires, sont en leur genre de petits chefs-d’œuvre.Louis Veuillot consacra auxCauseries littérairesun de ses premiers Paris de l’Univers:LesCauseriesde M. de Pontmartin, disait-il, ont déjà paru dans les journaux, et leur réputation est faite. Elles gagneront cependant à être relues. On pourra mieux enapprécier la finesse, le bon sens, l’allure vive, quoique prudente. M. de Pontmartin a sa manière de voir, de sentir, de parler; une mesure très heureuse le garde en tout du commun et de l’extraordinaire. C’est vraiment une causerie. Il ne bavarde pas, il ne professe pas. Bavarder, il ne saurait, c’est le lot de M. Janin; professer, il ne voudrait, c’est le ton de M. Planche. Les bavards et les professeurs abondent; les causeurs sont rares. Il faut des idées et de l’esprit pour causer. Voilà le charme de ce volume, seulement trop discret. Point d’appareil d’érudition ni d’éloquence, point d’esthétique; un peu de recherche, une certaine toilette de salon, jamais d’attitude, surtout jamais d’effort. Nous avons donc là mieux qu’un docteur qui donne des consultations, et bien mieux qu’un homme de lettres qui fait des grâces: nous avons un homme d’esprit fort au courant de tout. On parle du livre nouveau. Il connaît le livre et il donne son avis; l’avis d’un galant homme très indulgent[226]...Un peu plus loin, après avoir reproché à Pontmartin d’être trop bienveillant, de ménager trop certains écrivains dont la religion et la morale avaient à se plaindre, Louis Veuillot ajoutait:Par les noms des auteurs, il avait sous la main à peu près toute la littérature du temps. Elle venait à lui telle qu’elle est, sceptique, incohérente, mercantile, sensuelle, débauchée, affolée, pleine de mépris pour toute chose au monde, et pour elle-même; un négoce, rien de plus; et quel négoce, en certains quartiers! Certes, c’était un tableau à nous donner; et pour le tracer M. de Pontmartin a tout ce qu’il faut, un talent précieux d’analyse, un sens droit, une plume ferme et fine comme le burin, une pointe d’esprit très pénétrante, le don de n’enfoncer cette pointe qu’autant qu’il veut.Louis Veuillot, s’il eût été de ceux qui prennent un blason, n’aurait sans doute pas choisi celui que l’on rencontre dans lesDevisesdu P. Bouhours, une abeille avec ces mots:Sponte favos, ægre spicula, le miel de bon gré, le dard à regret. Il prodiguait d’habitude le blâme plus que la louange. Pontmartin avait donc lieu d’être fier des éloges qu’il ne lui avait pas ménagés; il estimait même que le rédacteur de l’Universl’avait loué au delà de ses mérites. A la même heure pourtant, M. Cuvillier-Fleury trouvait que Louis Veuillot, qui était, il est vrai, sa bête noire, n’en avait pas dit assez. Le 8 avril 1854, il écrivait à Pontmartin.Par le côté religieux et un peu trop contre-révolutionnaire (peut-être) sous lequel vous vous montrez à lui, Veuillot vous a flatté. Par ce côté d’homme du monde qui cache un écrivain supérieur et qui se trahit sans cesse dans l’originalité élégante et ferme, dans la causticité indulgente et dans le bon goût éloquent, on dirait qu’il ne vous a pas connu.Pontmartin a doublement réussi comme romancier et comme critique. Le voilà devenu tout à fait parisien; aussi le voyons-nous, à la fin de 1854, faire un nouveau bail avec la capitale, et se transporter avec les siens au numéro 51 de la rue Saint-Lazare, dans un pavillon au fond d’une cour. Il y restera huit ans, jusqu’au mois d’août 1862.VILe succès desContes et Nouvellesétait fait pour encourager Pontmartin à une récidive. Du 22 décembre 1853 au 2 juin 1854, il publia dans l’Assemblée nationalesous ce titre:Pourquoi nous sommes à Vichy, trois nouvelles,le Cœur et l’Affiche,le Chercheur de Perles,l’Envers de la Comédie. Elles formèrent le volume intitulé:le Fond de la Coupe.L’Envers de la Comédierepose sur une donnée entièrement originale.Le 23 mars 1847, le Théâtre-Français avait joué une comédie de Léon Gozlan,Notre fille est princesse, dont voici le sujet. M. Roger—qui s’appellera plus tard M. Poirier—est un bourgeois enrichi, trois ou quatre fois millionnaire,—en ce temps-là on ne connaissait pas encore les milliardaires. Il n’envie plus que ce qui lui manque: la noblesse, et il donne la main de sa fille au prince de Charlemont, le plus affreux vaurien qui se puisse imaginer. Une fois marié, Charlemont se ruine sans esprit: il ruine sa femme qui est charmante; il ruine son beau-père dont les yeux ne se dessillent qu’au cinquième acte, au moment où le gouffre qu’il a creusé sous ses pas est prêt à l’engloutir, lui et les siens. Heureusement, l’auteur a inventé un autre abîme à l’usage desgentlemen-ridersdu Théâtre-Français. C’est un étang glacéque le prince veut franchir dans l’entraînement d’unsteeple-chase... et crac! glace, étang, cheval, gendre, principauté, tout disparaît à la fois; il ne reste qu’un beau million que M. Roger sauve du naufrage et qui lui suffira pour faire honneur à ses affaires; sans compter qu’il y a là, tout à point, un petit cousin qui est fort amoureux de sa cousine et qui sera heureux comme un prince, le jour oùnotre fille ne sera plus princesse.Appelé dans laModeà rendre compte de la pièce[227], Pontmartin ne s’attarda point à en faire ressortir les défauts; il improvisa, à côté de la comédie de Léon Gozlan, toute une comédie nouvelle:Un jeune homme, écrivait-il, entre dans le monde; il est beau; il a de l’esprit; il a du cœur; il a un grand nom; mais il est pauvre. Dernier rejeton d’une race illustre et ruinée, il ne sait que faire de ce nom qui lui pèse comme un fardeau... La richesse est devenue l’unique et suprême condition de bien-être, de considération et de plaisir: Le monde ne se divise plus en gentilshommes et en bourgeois, mais en riches et en pauvres: ceux-ci sont les parias; ceux-là sont les privilégiés.Que fera, dans une société ainsi déclassée, mon prince de Charlemont? Égal aux plus grands par sa naissance, inférieur aux plus petits par sa fortune, désorienté par cette perpétuelle antithèse de sa destinée, il ne saura que faire de sa noblesse, de son esprit et de son cœur; rien de ce que lui offrira le monde ne sera ni assez élevé ni assez humble pour lui.Sur ces entrefaites, il rencontrera M. Roger, dans mon histoire, est un bourgeois enrichi, intelligent, qui est de son siècle, qui ne s’amuse pas à copier M. Jourdain,parce qu’il a mieux à faire, et qu’il sait qu’aujourd’hui un homme riche commande à tous, même aux princes qui n’ont pas d’argent. Sa fortune lui a depuis longtemps donné toutes les jouissances; il en est une, d’une nature plus exquise et plus raffinée, qu’il ambitionne, comme ces gourmets qui voudraient reculer les bornes du possible. M. Roger se souvient d’un certain George Dandin, qui fut martyrisé, du temps de Molière, par les Sotenville et les Prudoterie, parce que, riche et roturier, il avait épousé, comme on disait alors, une fille de condition. Ce George Dandin fut bien malheureux! M. Roger se propose de le venger; il veut pouvoir dire:Notre gendre est prince!non pas par gloriole de parvenu, mais pour se donner le plaisir d’écraser sous la toute-puissance de ses écus un George Dandin armorié: c’est pourquoi il marie sa fille à mon prince de Charlemont.Vous voyez d’ici ma comédie: l’argent tyrannisant le blason! M. de Charlemont voudrait se plaindre de ce que sa femme met trop de diamants, achète trop de chevaux, découvre trop ses épaules qui sont blanches comme des épaules de vraie duchesse.—«Tout beau, monsieur mon gendre! oubliez-vous que ces diamants et ces chevaux, c’est notre argent qui les achète; que ces robes décolletées, c’est avec nos billets de banque que votre femme les paie à Palmyre!—Mais je ne voudrais pas aller tous les soirs dans le monde, traîné à la remorque par ma belle-mère! j’aimerais mieux lire, travailler, rêver, enseigner à ma femme cette vie d’intérieur que nous pourrions rendre si sereine et si douce!—Vous plaisantez, je crois! Pensez-vous que nous vous ayons épousé, que nous vous ayons tiré de l’indigence, pour vous mettre sous cloche et ne pas nous faire honneur de vos seize quartiers de noblesse?—Mais voici qui est plus grave; je crois m’apercevoir qu’il y a là un petit cousin, habillé par Humann, ganté par Boivin et doré par Jeannisset, qui, décidément, abuse de sa roture pour faire la cour à ma femme!—Eh! mon Dieu, simples représailles! George Dandin en a vu bien d’autres. Quoi! vous vous emportez pour une bagatelle! Ça, venez, notre gendre,faire vos humbles excuses au cousin Octave, qui est trop riche pour exposer sa vie contre vous. D’ailleurs, ne savez-vous pas que le duel est défendu par les lois que nous avons faites? Souffrez donc patiemment de cette petite revanche des Dandin d’autrefois contre les Sotenville d’aujourd’hui.Mais ici mon prince de Charlemont se relève de toute sa hauteur. Tant qu’il ne s’agissait que de ridicules, d’ennuis, de tracasseries domestiques, tant qu’il n’avait à craindre que de voir mener trop grand train cette fortune qui n’est pas à lui, il a souffert en silence; mais dès l’instant que l’honneur parle, Charlemont n’hésite plus; il fait un petit paquet de ses modestes hardes de gentilhomme ruiné; il tend, sans rancune, sa loyale main à cette famille enivrée d’argent; et adieu la richesse, les salons dorés, la soie et le velours! adieu la voiture de Clochez et le cheval de Stephen-Drake! Charlemont va quitter toutes ces récentes grandeurs et retrouver son pauvre manoir délabré où il vivra, s’il le faut, de pain et de cidre. Vous comprenez que je ne le laisse pas partir, et que sa femme qui n’est, après tout, ni dépravée ni méchante, et qui a oublié la querelle des Dandin et des Sotenville, se jettera dans ses bras en lui disant: Viens, mon ami, allons restaurer ton vieux château avec les jeunes écus de M. Roger! Allons faire souche de Charlemont, et apprendre à nos enfants à être à la fois, secret très rare, de bons riches et de vrais nobles!Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu’une comédie, basée sur cette idée, serait plus neuve et plus vraie, plus paradoxale et plus réelle, plus gaie et plus attendrissante que celle qu’a inventée M. Gozlan[228]...»Quelques années après, Jules Sandeau et Emile Augier portaient, à leur tour, à la scène cette question, si souvent controversée, de l’alliance entreun gentilhomme ruiné par ses élégantes folies et une jeune fille d’opulente bourgeoisie. Le 8 avril 1854, le théâtre du Gymnase donnait, avec un éclatant succès, la première représentation duGendre de M. Poirier.La pièce ne versait pas dans le mélodrame, comme celle de Léon Gozlan; elle restait d’un bout à l’autre dans le ton de la comédie: la sensibilité délicate de Sandeau s’y mêlait heureusement à la verve gauloise d’Augier. Mais, au fond, c’était toujours la vieille histoire du gentilhomme pauvre épousant, pour ses écus, la fille du bourgeois gentilhomme... et millionnaire. Gaston de Presles est un marquis ruiné, dissipateur, paresseux, libertin, qui profite de son mariage pour continuer sa vie de garçon et renouer une liaison peu édifiante avec une femme de son monde d’autrefois. S’il se relève un peu à la fin, c’est parce que sa femme, la fille du bonhomme Poirier, a toutes les noblesses du cœur et toutes les supériorités de l’esprit. Tout en déployant dans leur pièce beaucoup d’entrain, de mouvement, de gaieté communicative, les deux auteurs n’étaient pas sortis du chemin battu: ils avaient, selon le mot de Montaigne, «vagué le train commun».VIIPiqué au jeu par le succès duGendre de M. Poirier, Pontmartin revint à son idée de 1847et, dès le 10 mai 1854, il faisait paraître le premier feuilleton de l’Envers de la Comédie. Au risque d’être accusé de paradoxe, il traita le sujet tout à rebours de ceux qui l’avaient traité avant lui.Georges de Prasly, marquis comme Gaston de Presles, est ruiné, comme lui; mais sa ruine n’a d’autres causes que le malheur des temps et les dissolvants révolutionnaires; peu à peu, la pauvreté rature ses parchemins, gratte les armoiries sculptées sur la porte de son château seigneurial: château si délabré, tellement hypothéqué, que, malgré le souvenir de vingt générations chevaleresques, leur dernier héritier, n’ayant pas de quoi le réparer, va être forcé de le vendre. Il sait que cette vente achèvera de tuer sa mère, veuve depuis plusieurs années et dont le cœur s’est attaché à ces vieilles pierres, comme ces lierres qui finissent par s’incruster dans les murs en ruine. Il se résigne à épouser MlleSylvie Durousseau, sa voisine de campagne, dont le père a fait dans l’industrie une colossale fortune. M. Durousseau est un habile homme et un homme d’esprit. Il ne rêve pas, comme son contemporain M. Poirier, d’être fait pair de France. Il n’a ni ambition ni vanité; il a mieux que cela: il a de l’orgueil. Il a la passion du commandement, et cette passion, il lui plaît de la satisfaire sur un homme ayant eu des ancêtres aux Croisades, et lui devant à lui, roturier, son bien-être, son luxe, son crédit, tout jusqu’au vieux château où ses pères ont vécu. Il lui semble original, grand, digne d’un homme profondémentpénétré de l’esprit et des progrès de son siècle, de prendre pour gendre un gentilhomme auquel il pourra rappeler, à chaque velléité de révolte, qu’il n’est qu’un zéro dont lui, Durousseau est le chiffre; que c’est lui qui l’a tiré du néant où notre siècle laisse tomber ceux qui n’ont rien; que ses chevaux, ses voitures, son hôtel, son mobilier, son argenterie, sa table, la toilette de sa femme et la sienne, sont autant de liens qui le font son obligé, son vassal et son esclave.—A ce jeu, il est vrai, M. Durousseau joue tout simplement le bonheur de sa fille. Mais il n’a sur ce point nulle inquiétude. Georges de Prasly est un timide, un faible,—il le croit du moins; fils pieux, il sera un mari soumis, un gendre docile, et ses révoltes, si par hasard il s’avisait d’en avoir, seraient faciles à dompter. Le mariage a lieu, et Georges, laissant sa mère à Prasly, s’installe à Paris, chez son beau-père, dans un des beaux hôtels de la rue Laffitte. M. Durousseau n’a de bourgeois que ses antécédents et son nom. Le pauvre descendant des Croisés se sent humble et petit dans ce magnifique hôtel, meublé avec un luxe inouï, plein d’artistiques merveilles. Il se trouve dépaysé dans ces salons où affluent les célébrités, où l’on entend des virtuoses à deux mille francs par soirée, où les reines de la mode rivalisent de somptueuses toilettes, où il se trouve entouré de parents, d’amis de la famille, qui n’ont pas besoin de titres et de particule pour se faire admettre auJockey, briller au premier rang dessportsmenet rayonner, parmi les arbitres de l’éléganceet du goût sur les cimes duhigh life. Sylvie est une honnête femme, toute prête à aimer son mari; elle n’est pas coquette, mais elle aime le monde, et le monde la réclame. Elle ne manque ni un bal, ni un concert; elle est la reine de ces salons où Georges s’efface, se laisse oublier et souffre en silence. Une lettre du pays lui apprend que sa mère, dont le cœur est brisé et qui ne se peut consoler de son absence, est gravement malade. Au sortir d’une fête, où sa femme s’est vue plus courtisée que jamais, il la fait monter dans une berline de voyage, et, sans même prévenir M. Durousseau, il prend avec elle la route de Prasly. Ce brusque départ, cet enlèvement qui arrache Sylvie de ses rêves mondains et qui, au fond, l’enchante, pourrait être pour eux le point de départ d’une vie nouvelle et d’un bonheur dont l’un et l’autre sont dignes. Mais ils n’arrivent à Prasly que pour recueillir le dernier soupir de la vieille marquise. Georges se dit que c’est son mariage qui a tué sa mère; et quand Sylvie lui répète tout bas, avec une expression de tendresse timide: Elle m’a pardonné!—Oui, mais moi, je ne me pardonne pas, répond-il.Après l’enterrement de la marquise dans le cimetière du village, il dit au plus vieil ami de sa famille, au confident de sa mère: «Il n’y avait qu’une marquise de Prasly... c’est celle que vous venez de conduire à sa dernière demeure; à la place de la dernière marquise de Prasly, il y a un tombeau; à la place du dernier marquis, il y a un soldat. Adieu,mon ami, dites bien à cet homme et à sa fille qu’ils ont tué la mère et déchiré le fils, mais qu’ils ne les ont pas humiliés!»Le lendemain, George de Prasly partait pour l’Afrique et s’engageait dans le 11eléger.Là s’arrêtait le récit. Le roman était-il donc fini? De tous côtés, on demanda à l’auteur de donner une suite à l’Envers de la Comédie. Elle parut, dans l’Assemblée nationale, du 21 décembre 1854 au 2 février 1855, sous ce titre:Réconciliation.Les suites, d’ordinaire, réussissent peu. Il n’en fut pas de même cette fois. La seconde partie du roman vaut la première. Si elle renferme quelques scènes un peu trop mélodramatiques, elle en contient d’autres, et en grand nombre, qui sont vraiment émouvantes. Lorsque Pontmartin, en 1856, réunit en un volume l’Envers de la ComédieetRéconciliation, il donna pour titre à son livre:La Fin du procès.Des trois épisodes dont se composait d’abord leFond de la Coupe, il n’en restait plus que deux. Pour remplacer le troisième, l’Envers de la Comédie, Pontmartin écrivit, en 1857, une autre nouvelle, l’Écu de six francs; ce qui le conduisit à changer le titre primitif du volume. LeFond de la Coupes’appela, dans les éditions postérieures,Or et Clinquant.

LA REVUE CONTEMPORAINE ET L’ASSEMBLÉE NATIONALE.—CONTES ET NOUVELLES.—CAUSERIES LITTÉRAIRES.—LA FIN DU PROCÈS.

(1852-1855)

Le marquis de Belleval ou un émule de M. de Coislin. LaRevue contemporaine. Un mot d’Henry Mürger. Alphonse de Calonne.—L’Assemblée nationale. M. Adrien de La Valette et M. Mallac. Le fils de Paul et de Virginie.—LesContes et Nouvelles.La Marquise d’Aurebonneet leSecret du docteur.—L’histoire d’Aurélie.Georgetteou une sœur d’Aurélie. LesNouveaux Lundis. Où l’on voit Sainte-Beuvemonter sur ses grands chevaux. Où l’on voit encore comment les petits pâtissent toujours des querelles des grands. FeuEdmond Dupré. Ma première rencontre avec Armand de Pontmartin.—Le premier volume desCauseries littéraires. Louis Veuillot et Cuvillier-Fleury.—LeFond de la Coupe, l’Envers de la Comédieet laFin du Procès.

L’Opinion publiquen’existait plus. Restait à Pontmartin laRevue des Deux Mondes; mais y publier un article tous les mois, ou même tous les quinze jours, n’était pas pour lui suffire. Qu’une occasion d’écrire ailleurs se présentât, il ne la laisserait sans doute pas échapper.

Au mois de mars 1851, Alfred Nettement et Pontmartin avaient reçu la visite de M. L.-C. de Belleval[204]. C’était encore un de ces originaux dont l’espèce, j’en ai peur, est pour longtemps perdue. Très érudit, travailleur acharné, le marquis de Belleval s’engageait à fournir autant de copie qu’on le voudrait, à une condition cependant, c’est qu’on ne le paierait point. Et cela, sous le prétexte bizarre qu’il n’avait pas besoin pour vivre qu’on lui payât ses articles—ce qui d’ailleurs était vrai. Il était donc entré au journal et, jusqu’au jour de sa suppression, il y avait donné, trois fois par mois, sous le titre trop modeste deBulletin bibliographique, de copieux feuilletons où il rendait compte de presque tous les ouvrages qui paraissaient, principalement de ceux qui avaient un caractère historique.

Au lendemain du coup d’État, la première pensée de ce galant homme fut pour les écrivains dont il avait été le collaborateur bénévole. Il se dit que bien des plumes allaient rester oisives, qui, la veille encore, faisaient tant bien que mal vivre leur maître. En même temps, l’union entre les deux grandes fractions du parti monarchique lui apparaissait comme plus nécessaire que jamais. En attendant que lafusionentre les princes devînt un fait accompli, ne convenait-il pas de travailler à un rapprochement entre les orléanistescentre-droitet les légitimistes purs? Et le meilleur moyen d’yarriver ne serait-il pas de créer une publication périodique, hospitalière, indépendante, qui suppléerait aux journaux silencieux ou disparus et qui recueillerait les naufragés du 24 février et les épaves du 2 décembre[205]?

Créer une Revue n’est pas une petite affaire. Réunir des actionnaires en nombre suffisant n’est pas chose commode. Il y faut beaucoup de temps, et M. de Belleval estimait qu’il n’avait pas de temps à perdre. Donc, point d’actionnaires; il s’en passera; il puisera dans sa bourse, sans inviter ses amis politiques à y déposer leur obole; il tentera l’entreprise sans engager d’autre responsabilité que la sienne.

Les fonds ainsi faits, le titre trouvé:Revue contemporaine, restait la question des rédacteurs. Nature exquise et élevée, aussi distingué que modeste, type de gentilhomme et de lettré, le marquis de Belleval était l’homme le plus aimable qu’on pût voir, le plus sympathique, le plus généreux. Il groupa autour de lui, sans trop de peine, de nombreux écrivains, et non des moindres. Voici la liste de ceux qui, dès le premier moment, lui promirent leur concours: Guizot, Vitet, Salvandy, Berryer—qui devait écrire pour la nouvelle Revue sesSouvenirs personnels,—Prosper Mérimée, Viennet, le duc de Noailles, Villemain, soit huit membres de l’Académie française:—AdolpheAdam, de Saulcy, Raoul-Rochette, baron Taylor, de l’institut;—Paul Féval, Léon Gozlan, Paulin Paris, Xavier Marmier, Reboul, Desmousseaux de Givré, comte Beugnot, Émile Augier, Méry, comte de Marcellus, Philarète Chasles, Edmond Texier, le Père Ventura. L’ancienne rédaction de l’Opinion publiquen’avait pas, on le pense bien, été oubliée. Le premier soin de M. de Belleval avait été de s’assurer la collaboration d’Alfred Nettement et celle d’Armand de Pontmartin. L’excellent marquis préluda par quelques dîners; puis, il donna une soirée en habit noir, à titre de répétition générale, et comme moyen de se compter. L’état-major de la Revue était au complet; quelques hommes politiques, tels que M. Molé et M. de Falloux, ajoutaient encore à l’éclat de la réunion. M. Villemain s’approcha de Pontmartin, qu’il avait connu vingt ans auparavant, chez le docteur Double, et lui dit avec son sourire vengeur: «Je plains le futur empereur, s’il n’a, pour le servir, que ceux qui ne sont pas ici.»

Le premier numéro de laRevue contemporaineparut le 15 avril 1852. Il contenait deux articles de Pontmartin, unBulletin bibliographiqueet, sous ce titre:Symptômes littéraires du temps, une étude critique sur lesMémoireset en particulier sur ceux d’Alexandre Dumas, alors en cours de publication dans laPresse.

Avec tout son esprit, Pontmartin, j’en ai déjà fait la remarque, avait un fond de naïveté. Il s’imaginait pouvoir collaborer à laRevue contemporainetout en restant un des rédacteurs de laRevue des Deux Mondes. C’était compter sans son hôte, c’est-à-dire sans M. Buloz. Il était pourtant facile de prévoir que l’irascible directeur, jaloux de la gloire de sa Revue, ne vivant que pour elle, ne se résignerait pas à voir un de ses principaux rédacteurs donner des articles à une revue rivale, à un recueil dont la maison n’était pas au numéro 20 de la rue Saint-Benoît. Ce qui devait arriver arriva. M. Buloz mit Pontmartin en demeure d’opter entre lui et M. de Belleval.

LaRevue des Deux Mondesétait à l’apogée de son succès; comme elle avait mis à profit la révolution de Février, elle avait également bénéficié du coup d’État de décembre. Elle était devenue une puissance; sa renommée était européenne. LaRevue contemporainenaissait à peine; elle n’avait pas encore d’abonnés, elle serait peut-être morte dans six mois. Combien de Revues, qui semblaient appelées à réussir, que les bonnes fées, pressées autour de leur berceau, avaient comblées de dons et de mérites, et que la fée Guignon, cachée dans un coin, avait arrêtées dès leurs premiers pas! L’intérêt de Pontmartin était évident: il ne devait pas quitter le certain pour l’incertain, sacrifier à des chances problématiques une position assurée, brillante et déjà ancienne, une collaboration qui, au bout de quelques années, ne pouvait manquer de le conduire tout droit à l’Académie. Son choix fut bientôt fait. M. de Belleval était son ami; laRevue contemporaineétait nettement et hautementroyaliste. Sans souci de son intérêt propre, il se sépara de M. Buloz[206]et alla chez M. de Belleval.

Sa collaboration fut très active, surtout au début. Il publia, en 1852, outre plusieursrevues littéraires, deux de ses meilleures nouvelles,Aurélie et la Marquise d’Aurebonne, une étude surJoseph Autranet un très éloquent article sur leLouis XVIIde M. de Beauchesne. En 1853, il donna un article surla Poésie et la Critique en France au commencement de 1853, et, comme pendant à son chapitre surJoseph Autran, un chapitre surFrançois Ponsard[207].

Il n’allait pas tarder cependant à quitter laRevue contemporaine. Que s’était-il donc passé?

La Revue du marquis de Belleval avait très vite conquis une place honorable. Elle avait eu des romans de Paul Féval, de Méry et de Léon Gozlan, des études historiques et littéraires de Philarète Chasles et de Prosper Mérimée. Desvétéranscomme Villemain, Salvandy et Vitet y donnaient la main à des nouveaux tels que Caro, Guillaume Guizot, Edmond About. De temps à autre, un article à sensation venait réveiller la curiosité publique, qui ne demandait qu’à s’endormir. C’était, un jour, un article de M. Guizot:Nosmécomptes et nos espérances. Une autre fois, c’étaitle Louvre, un chef-d’œuvre de M. Vitet.

Malheureusement, à côté de ces rédacteurs, il y en avait d’autres. Un jour que Pontmartin sortait des bureaux de laRevue contemporaine, rue de Choiseul, no21, il rencontra Henry Mürger, qui lui dit, au cours de leur conversation: «Pour bien diriger un théâtre, il faut être un peu canaille; pour bien diriger uneRevue, il ne faut pas être trop poli.» M. de Belleval était un émule de M. de Coislin: c’était l’homme le plus poli de France. Faire de la peine à quelqu’un, refuser à un galant homme d’insérer sacopie, fût-elle la plus ennuyeuse du monde, était pour lui chose impossible. Il se laissa ainsi aller à insérer des articles de M. Viennet (si encore ce dernier ne lui eût apporté que desFables!), puis, ce qui fut plus désastreux encore, une certaineHistoire des Conseils du Roi, dont la publication dura plus d’une année. Le résultat fut que M. de Belleval, en réglant ses comptes, s’aperçut qu’il avait, en moins de trois ans et demi, perdu plus de quatre-vingt mille francs et—ce qui pour lui était plus grave—qu’il avait gagné une névrose. Sa famille le supplia de s’arrêter sur cette pente; il dut s’y résigner; seulement, il quitta sa chère Revue, comme il l’avait créée,—en grand seigneur. Il la céda pour rien à un de ses collaborateurs, qui était en même temps un de ses compatriotes, M. Alphonse de Calonne.

Au bout de peu de temps, il devint visible quela Revue, depuis le départ de M. de Belleval, si elle n’était pas passée au gouvernement, du jour au lendemain, préparait cependant une évolution dans ce sens. Armand de Pontmartin, pas plus du reste qu’Alfred Nettement, n’eut pas une minute d’hésitation. Malgré les instances du nouveau directeur, tous les deux se retirèrent.

Avant sa séparation de laRevue contemporaine, Pontmartin avait trouvé un journal quotidien, très haut placé dans l’estime publique, qui lui avait proposé de faire, chaque semaine, dans ses colonnes une causerie littéraire.

Le 29 février 1848, M. Adrien de La Valette[208]avait fondé l’Assemblée nationale[209], journal de combat qui, sans mettre encore un nom en tête de son programme, se signala, dès le début, par la vivacité de ses attaques contre la République. Cette attitude répondait sans doute au sentimentdu pays; car, au bout de trois semaines, l’Assemblée nationalecomptait plus de dix-huit mille abonnés, chiffre considérable pour l’époque. Elle ne tarda pas à prendre position sur le terrain monarchique et défendit la fusion avec une énergique sagesse. Au mois de février 1851, M. Berner, accompagné du duc de Noailles, du duc de Valmy, de MM. de Falloux, de Saint-Priest et Mandaroux-Vertamy, était entré dans le comité de direction, où figuraient déjà MM. Guizot, Molé, Duchâtel et de Salvandy[210].

Plus heureuse que l’Opinion publique, l’Assemblée nationalen’avait pas été supprimée après le coup d’État. Au commencement de 1853, à la suite du nouveau plébiscite qui rétablissait l’Empire, elle avait perdu du terrain, mais elle se soutenait encore. M. Adrien de La Valette avait cédé la direction à M. Éloi Mallac, ancien chef de cabinet de M. Duchâtel. C’était un petit homme sec, de tournure élégante, d’une politesse exquise et d’une figure encore charmante, avec de beaux yeux noirs, froids et pénétrants. On l’appelait le beau Mallac, et comme il était né à l’Ile de France, son ami Louis Veuillot le disait en riant «fils de Paul et de Virginie». Nature de créole, spirituel et nonchalant, il n’écrivait jamais dans son journal, mais il savait choisir ses rédacteurs. Amédée Achard était chargé du courrier de Paris, Édouard Thierry du feuilleton dramatique, Adolphe Adam de lachronique musicale. Les questions qui touchent plus spécialement à la politique et à la philosophie étaient confiées à M. Nourrisson, à M. Lerminier et aussi à Léopold de Gaillard, qui, fraîchement débarqué du Midi, venait de publier dans la feuille de la rue Bergère une série d’articles où il prenait la défense de la Restauration contre le bonapartisme. Ces articles avaient été très remarqués. Ils étaient signés du nom de leur auteur; mais comme ce nom n’était pas encore connu à Paris, on y chercha le pseudonyme de tel ou tel illustre personnage. L’engouement des salons s’en mêla, et des noms célèbres furent prononcés. Celui de M. Guizot fut même mis en avant. M. Mallac était ravi, si bien qu’il dit un jour à Léopold de Gaillard: «Décidément, il n’y a que vous autres Méridionaux pour réussir ainsi à Paris. Amenez-moi donc votre ami Pontmartin.»

A quelques semaines de là, le 23 janvier 1853, l’Assemblée nationaleinsérait un article de Pontmartin,Considérations humouristiques sur la critique. Le 8 février suivant, paraissait sa premièreCauserie littéraire, consacrée à MmeÉmile de Girardin et à son roman deMarguerite ou Deux amours. Pendant cinq ans, jusqu’à la suppression du journal fusionniste, il lui donnera chaque semaine son feuilleton, sans le suspendre jamais, même à l’époque des vacances.

Au mois de mai 1853, il réunit, sous le titre deContes et Nouvelles, les récits qu’il avait publiés dans laModeet l’Opinion publique, dans laRevue des Deux Mondeset laRevue contemporaine. Ces récits sont au nombre de cinq:Albert[211],Aurélie,le Capitaine Garbas,la Marquise d’Aurebonne,l’Enseignement mutuel. Balzac, le 3 décembre 1832, écrivait au directeur de laRevue de Paris, M. Amédée Pichot: «Quant à n’écrire que des contes, quoique ce soit, à mon avis,—autre hérésie peut-être,—l’expression la plus rare de la littérature, je ne veux pas être exclusivement uncontier.» C’était une hérésie, à coup sûr; ce qui est vrai, c’est que des contes commel’Interdiction,le Colonel Chabert,la Grenadièreetle Message[212], sont d’un prix inestimable, et que des nouvelles sans défauts, commeAurélieetla Marquise d’Aurebonne, valent plus que de longs romans.

Dans une lettre qu’il m’adressait le 4 décembre 1879, Pontmartin raconte comment fut écritela Marquise d’Aurebonne:

J’avais rapporté aux Angles le manuscrit d’Auréliepour y faire quelques légères retouches. Après l’avoir envoyé àM. de Belleval, je tombai assez gravement malade, et il me fut impossible de corriger les épreuves. De là une grosse faute qui me consterna, et que vous retrouverez dansce numéro pâlidu 15 juillet 1852, dont vous me parlez si bien; le pointenluminant, pour le pointculminant. Heureux temps! J’étais presque jeune; l’isolement et le vide ne s’étaient pas fait autour de moi. Ma femme semblait destinée à me survivre un quart de siècle. Après la publication de ce numéro du 15 juillet, le bon marquis de Belleval m’écrivit une lettre si aimable, où il m’engageait si vivement à une récidive, que, allant passer une quinzaine chez mon oncle[213], à la campagne, dans un site assez pittoresque, j’emportai un cahier de papier et un crayon. C’était dans la plus belle saison de l’année, et, cette année-là, ma convalescence me rendait plus doux les rayons du soleil, les beaux soirs de septembre, les senteurs variées des peupliers, des aulnes, des érables, des vignes sauvages, l’air balsamique de nos collines couvertes de thym, de romarin et de lavande, et leMitis in apricis coquitur vindemia saxis.Je vois encore le joli coin de paysage où j’allais chercher la solitude: un groupe d’ormeaux et de chênes; à leurs pieds, un gazon encore vert, entretenu dans sa fraîcheur par un ruisseau virgilien; sur ce ruisseau un grand tronc d’arbre. Je m’y asseyais tant bien que mal, et j’ébauchais au crayon la nouvelle qui devint, deux mois plus tard,la Marquise d’Aurebonne...

J’avais rapporté aux Angles le manuscrit d’Auréliepour y faire quelques légères retouches. Après l’avoir envoyé àM. de Belleval, je tombai assez gravement malade, et il me fut impossible de corriger les épreuves. De là une grosse faute qui me consterna, et que vous retrouverez dansce numéro pâlidu 15 juillet 1852, dont vous me parlez si bien; le pointenluminant, pour le pointculminant. Heureux temps! J’étais presque jeune; l’isolement et le vide ne s’étaient pas fait autour de moi. Ma femme semblait destinée à me survivre un quart de siècle. Après la publication de ce numéro du 15 juillet, le bon marquis de Belleval m’écrivit une lettre si aimable, où il m’engageait si vivement à une récidive, que, allant passer une quinzaine chez mon oncle[213], à la campagne, dans un site assez pittoresque, j’emportai un cahier de papier et un crayon. C’était dans la plus belle saison de l’année, et, cette année-là, ma convalescence me rendait plus doux les rayons du soleil, les beaux soirs de septembre, les senteurs variées des peupliers, des aulnes, des érables, des vignes sauvages, l’air balsamique de nos collines couvertes de thym, de romarin et de lavande, et le

Mitis in apricis coquitur vindemia saxis.

Je vois encore le joli coin de paysage où j’allais chercher la solitude: un groupe d’ormeaux et de chênes; à leurs pieds, un gazon encore vert, entretenu dans sa fraîcheur par un ruisseau virgilien; sur ce ruisseau un grand tronc d’arbre. Je m’y asseyais tant bien que mal, et j’ébauchais au crayon la nouvelle qui devint, deux mois plus tard,la Marquise d’Aurebonne...

La donnée de cette nouvelle était à la fois très neuve et très dramatique. La marquise s’est installée avec son fils Raoul à Hyères, dans la maison du docteur Assandri. Raoul a vingt et unans, il est beau, bien portant, riche; il aime Suzanne, la fille du docteur, et il en est aimé. Le mariage, ardemment désiré par la marquise, se ferait tout de suite si Raoul ne reculait pas lui-même devant le bonheur, s’il n’était pas, à mesure qu’il approche de sa vingt-deuxième année, hanté de plus en plus par des idées noires, par une idée fixe, celle de sa mort prochaine. Depuis plusieurs générations, les chefs de la famille d’Aurebonne sont tous morts de la poitrine à vingt-deux ans. Raoul le sait, il se croit condamné, il attend l’échéance fatale. En réalité, pourtant, rien ne le menace; sa santé est parfaite; il a pris le sang riche et pur de sa mère. Mais si la phthisie ne fait pas son œuvre, l’idée fixe fera la sienne. Poitrinaire ou fou, Raoul mourra au terme précis. On le sent, on le voit; le docteur lui-même n’ose pas dire non.

Mmed’Aurebonne, alors, a une idée terrible, une idée affreuse, qu’elle aura le courage de mettre à exécution. Pour sauver son fils, elle ne reculera pas devant le plus douloureux des sacrifices. Femme, épouse, mère irréprochable, elle s’accusera d’une faute qu’elle n’a pas commise. Elle dit à Raoul qu’il n’est pas le fils de celui qu’il a cru son père, mais le fruit d’un amour coupable, et qu’ainsi il n’a rien à craindre de la fatalité héréditaire, rompue par cette faute. A ce mensonge sublime, que Dieu a dû pardonner, Raoul relève la tête; il respire librement, il vivra. Il vivra heureux près de Suzanne; mais sa mère mourra,et sur la tombe de la marquise d’Aurebonne, au-dessous de l’inscription mortuaire, le docteur—qui a tout deviné—écrira ces mots: «Martyre et Sainte.»

Le 31 janvier 1865, le théâtre Beaumarchais représentale Secret du Docteur, drame en trois actes, en vers, par M. Jules Allevarrès[214]. C’était la Nouvelle de Pontmartin transportée à la scène. La pièce était habilement faite et remarquablement écrite; elle fut bien jouée et tint longtemps l’affiche. Théophile Gautier termine ainsi son feuilleton duMoniteur: «Le Théâtre Beaumarchais, en sa joie naïve, a pu inscrire sur son affiche:grand succès[215]!»

Auréliea toute une histoire.

Le 1eravril 1852, Pontmartin présenta à M. Buloz, sous le titre deFrançoise, une Nouvelle qui fut reçue à corrections. Il croyait mériter mieux, et comme, à ce moment, laRevue contemporaineétait à la veille de paraître, il porta sa nouvelle à M. de Belleval. Il avait seulement démarqué le trousseau de Françoise, qui, d’ailleurs, n’en avait pas besoin, puisqu’il ne la mariait pas. Il la débaptisa, il l’appela Aurélie, et c’est sous ce nomplus romanesque qu’elle parut dans la nouvelleRevue.

Vingt-sept ans se passent. Le 1eroctobre 1879, Pontmartin ouvre laRevue des Deux Mondeset, à son grand étonnement, il y retrouve cette même Aurélie que M. Buloz avait presque refusée,—Aurélie, un peu changée sans doute, grandie, développée, mais encore très reconnaissable, surtout pour l’œil d’un père. Elle ne s’appelle plus Aurélie d’Ermancey; elle s’appelle Georgette Danemasse[216]; mais ce changement de nom n’empêche pas les deux jeunes filles d’avoir la même physionomie et les mêmes traits, de se ressembler comme deux sœurs. Les détails varient, les incidents offrent certaines différences, le dénouement n’est pas le même. N’importe! les similitudes n’en sont pas moins frappantes, les situations principales n’en sont pas moins identiques. Les deux sujets sont exactement semblables, ou plutôt c’est le même sujet: une jeune fille pure, innocente, chastement aimante, sincèrement aimée, faite pour les honnêtes joies du pays natal et de la famille, victime des désordres superbes de sa mère.

Pontmartin va-t-il crier au plagiat? Il est bien trop galant homme pour cela. Pour rien au monde, il ne voudrait contrister une femme, et l’auteur deGeorgetteest justement une femme, qui a déjà fait ses preuves de talent et qui sans doute n’a jamais luAurélie,—Pontmartin en est persuadé.Il se borne à sourire, et il écrit sur ce petit épisode une causerie charmante, qu’il termine ainsi: «SiGeorgetteétait une pièce de théâtre, j’aurais prié MmeB..., de me donner un fauteuil d’orchestre pour la première représentation. PuisqueGeorgetteest un roman, je me tiendrai pour très content, si MmeB..., en publiant le volume cheznotreéditeur Calmann-Lévy, veut bien le faire précéder d’une page où elle mentionnera ma pauvreAurélie, et ajoutera, non pas que les beaux esprits se rencontrent, mais que lesvieuxpeuvent encore être bons à quelque chose[217].»

La pauvreAurélie, du reste, n’avait pas trop à se plaindre. Est-ce qu’elle n’avait pas eu l’honneur, en 1862, d’être mise par Sainte-Beuve à l’ordre du jour desNouveaux Lundis? Sainte-Beuve, à ce moment, était complètement brouillé avec l’auteur desCauseries littéraires. Voici pourtant comment il parle de la nouvelle de Pontmartin:

Aurélieest une nouvelle qui débute d’une manière agréable et délicate. Il y a une première moitié qui est charmante. Cette jeune enfant de dix à onze ans, amenée un matin au pensionnat par une mère belle, superbe, au front de génie et à la démarche orageuse, le peu d’empressement de la maîtresse de pension à la recevoir, la froide réserve de celle-ci envers la mère, son changement de ton et de sentiment quand elle a jeté les yeux sur le front candide de la jeune enfant, les conditions qu’elle impose; puis les premières années de pension de la jeune fille, ses tendres amitiés avec ses compagnes, toujours commencées vivement, mais bientôt refroidies et abandonnées sans qu’il yait de sa faute et sans qu’elle se rende compte du mystère; l’amitié plus durable avec une seule plus âgée qu’elle et qui a dans le caractère et dans l’esprit plus d’indépendance que les autres; tout cela est bien touché, pas trop appuyé, d’une grande finesse d’analyse. On devine bientôt le secret: la mère d’Aurélie, séparée de son mari par incompatibilité d’humeur et par ennui de se voir incomprise, est une personne célèbre qui a fait le contraire de ce que Périclès recommandait aux veuves athéniennes, qui a fait beaucoup parler d’elle, qui a demandé à ses talents la renommée et l’éclat, à ses passions les émotions et l’enivrement à défaut de bonheur. La pauvre enfant qui ne sait rien, qui ne voit que rarement cette mère capricieuse et inégale, pour laquelle, du plus loin qu’elle s’en souvienne, elle s’est pourtant autrefois prononcée dans le cabinet du magistrat, lorsqu’il lui fut demandé de choisir, entre elle et son père, la pauvre Aurélie arrive à l’âge de dix-sept ans sans s’être rendu compte des difficultés de sa destinée. Elle aime le frère de son intime amie Laurence, Jules Daruel, un gentil sujet, qui vient d’autant plus régulièrement visiter sa sœur qu’il ne la trouve jamais sans Aurélie. Ce jeune homme est avocat, il a des succès et voit déjà s’ouvrir devant lui une honorable et brillante carrière. Il a pour tuteur M. Marbeau, un grave conseiller à la Cour royale, celui même dans le cabinet duquel, bien des années auparavant, s’est consommée à l’amiable la séparation du père et de la mère d’Aurélie. Un jour, un soir d’été, que M. Marbeau est venu à la pension, il y rencontre Jules, son pupille, qui s’y trouvait déjà en compagnie de Laurence et d’Aurélie; ils sont tous, dans une allée du jardin, à jouir de la beauté et des douceurs de la saison en harmonie avec les sentiments de leurs cœurs. Aurélie n’a jamais été plus belle; Jules n’a jamais été plus amoureux; M. Marbeau semble lui-même sourire et prendre part à leurs espérances. Tout d’un coup, au tournant d’une allée, Aurélie pousse un cri de joie; elle vient d’apercevoir sa mère, qui, ne l’ayant pas trouvée au parloir, s’est dirigéevers le jardin; mais la présence de Mmed’Ermancey apporte à l’instant du trouble dans tout ce bonheur. Elle a d’abord reconnu M. Marbeau, l’arbitre de la séparation conjugale, celui-ci a repris son front de juge; la contrainte succède, un froid mortel a gagné tous ces jeunes cœurs. Ce jour sera le dernier beau jour de la vie d’Aurélie.Jusqu’ici, j’en conviens, la nouvelle est parfaite[218].

Aurélieest une nouvelle qui débute d’une manière agréable et délicate. Il y a une première moitié qui est charmante. Cette jeune enfant de dix à onze ans, amenée un matin au pensionnat par une mère belle, superbe, au front de génie et à la démarche orageuse, le peu d’empressement de la maîtresse de pension à la recevoir, la froide réserve de celle-ci envers la mère, son changement de ton et de sentiment quand elle a jeté les yeux sur le front candide de la jeune enfant, les conditions qu’elle impose; puis les premières années de pension de la jeune fille, ses tendres amitiés avec ses compagnes, toujours commencées vivement, mais bientôt refroidies et abandonnées sans qu’il yait de sa faute et sans qu’elle se rende compte du mystère; l’amitié plus durable avec une seule plus âgée qu’elle et qui a dans le caractère et dans l’esprit plus d’indépendance que les autres; tout cela est bien touché, pas trop appuyé, d’une grande finesse d’analyse. On devine bientôt le secret: la mère d’Aurélie, séparée de son mari par incompatibilité d’humeur et par ennui de se voir incomprise, est une personne célèbre qui a fait le contraire de ce que Périclès recommandait aux veuves athéniennes, qui a fait beaucoup parler d’elle, qui a demandé à ses talents la renommée et l’éclat, à ses passions les émotions et l’enivrement à défaut de bonheur. La pauvre enfant qui ne sait rien, qui ne voit que rarement cette mère capricieuse et inégale, pour laquelle, du plus loin qu’elle s’en souvienne, elle s’est pourtant autrefois prononcée dans le cabinet du magistrat, lorsqu’il lui fut demandé de choisir, entre elle et son père, la pauvre Aurélie arrive à l’âge de dix-sept ans sans s’être rendu compte des difficultés de sa destinée. Elle aime le frère de son intime amie Laurence, Jules Daruel, un gentil sujet, qui vient d’autant plus régulièrement visiter sa sœur qu’il ne la trouve jamais sans Aurélie. Ce jeune homme est avocat, il a des succès et voit déjà s’ouvrir devant lui une honorable et brillante carrière. Il a pour tuteur M. Marbeau, un grave conseiller à la Cour royale, celui même dans le cabinet duquel, bien des années auparavant, s’est consommée à l’amiable la séparation du père et de la mère d’Aurélie. Un jour, un soir d’été, que M. Marbeau est venu à la pension, il y rencontre Jules, son pupille, qui s’y trouvait déjà en compagnie de Laurence et d’Aurélie; ils sont tous, dans une allée du jardin, à jouir de la beauté et des douceurs de la saison en harmonie avec les sentiments de leurs cœurs. Aurélie n’a jamais été plus belle; Jules n’a jamais été plus amoureux; M. Marbeau semble lui-même sourire et prendre part à leurs espérances. Tout d’un coup, au tournant d’une allée, Aurélie pousse un cri de joie; elle vient d’apercevoir sa mère, qui, ne l’ayant pas trouvée au parloir, s’est dirigéevers le jardin; mais la présence de Mmed’Ermancey apporte à l’instant du trouble dans tout ce bonheur. Elle a d’abord reconnu M. Marbeau, l’arbitre de la séparation conjugale, celui-ci a repris son front de juge; la contrainte succède, un froid mortel a gagné tous ces jeunes cœurs. Ce jour sera le dernier beau jour de la vie d’Aurélie.

Jusqu’ici, j’en conviens, la nouvelle est parfaite[218].

Autant Sainte-Beuve est élogieux pour la première moitié du récit de Pontmartin, autant il est dur pour la seconde moitié, dont il donne, il est vrai, une analyse qui n’est rien moins qu’exacte. Dans la nouvelle, M. d’Auberive, voisin de campagne et ami de M. d’Ermancey, vient lui demander pour son fils Emmanuel la main d’Aurélie. M. d’Ermancey commence par refuser. Il craint pour sa fille, pour le mari qu’elle prendra, les propos méchants, les calomnies, suites fatales des désordres de la mère et de son orageuse réputation; il soumet à son ami les scrupules que lui dicte une exquise délicatesse. «Si l’envie et la malice, dit-il à M. d’Auberive, se sont si aisément emparées de la réputation d’Aurélie, c’est qu’Aurélie n’est pas placée dans les conditions ordinaires; c’est que cette réputation leur était livrée d’avance par un implacable souvenir, par une tache ineffaçable...» Il finit cependant par céder aux instances de M. d’Auberive; il consent au mariage de sa fille. «J’y consens, dit-il à son ami... Emmanuel et toi, vous reviendrez dans deux jours. Si vous persistez dans votre demande, j’appellerai Aurélie, et elle prononcera.» MaisAurélie a tout entendu, et elle refuse d’épouser Emmanuel d’Auberive.—Dans l’analyse de Sainte-Beuve, les choses se passent autrement. L’auteur desNouveaux Lundis,—après avoir solennellement déclaré qu’ilne montera pas sur ses grands chevaux,—néglige de mentionner le refus d’Aurélie, et il nous montre M. d’Ermanceyrefusant sa fille, faisant bon marché de son bonheur, la réduisant de gaîté de cœur à l’état de paria pour toute sa vie, faisant le mal par préjugé et par orgueil. Il s’exalte lui-même au tableau imaginaire de la conduite qu’il lui plaît d’attribuer à ce malheureux M. d’Ermancey, qui n’en peut mais, et tout à coup, dans un accès d’éloquence qui dut faire tressaillir d’aise les abonnés du vieuxConstitutionnel[219], il s’écrie, non sans avoir préalablement comparé M. d’Ermancey à un «Appius Claudius»: «Odieuse et horrible moralité aristocratique!Pauvre Aurélie, qui devrait s’appelerl’Enfant maudit! La fatalité plane, en vérité, sur elle commeau temps d’Œdipe, la malédiction commeau temps de Moïse et d’Aaron. Dans quel siècle l’auteur croit-il donc vivre?Nous ne vivons plus sous la loi, mais sous la grâce. Le talion est depuis longtemps aboli.Bénies soient les révolutions qui ont brisé ces duretés et ces férocités antiques, sacerdotales, féodales et patriciennes[220]!»

C’était bien du bruit pour un mariage manqué. Je ne pus m’empêcher d’en faire la remarque. En ce temps-là, entre un achat de graines d’arachides et une vente de caisses de savons, je m’amusais parfois à publier dans laRevue de Bretagne et de Vendéedes chroniques signées:Louis de Kerjeanou des causeries littéraires signées:Edmond Dupré. Sous cette dernière signature, je pris la liberté[221]de relever les inexactitudes contenues dans l’article de Sainte-Beuve. Dans mon audace juvénile, je me risquai jusqu’à dire, comme Marfurius: Il me semble qu’il n’est pas impossible qu’il puisse se faire que, par aventure, le célèbre critique ait commis un pas de clerc enmontant sur ses grands chevaux. Ce diable d’homme lisait tout, même laRevue de Bretagne; il me le fit bien voir. Peu de temps après, réimprimant son article, il me consacra une note où il me reprochait d’épiloguer[222]. Un peu plus tard, le 28 juillet 1862, dans un nouvel article surM. de Pontmartin, il me prit de nouveau à partie, citant même, pour me confondre, un passage de ma chronique, et m’accusant d’injurier l’Univers[223]! Je n’avais pas le droit de me plaindre, ayant eu le tort de me mêler de ce qui ne me regardait point et de ne pas me souvenir, avec La Fontaine, que de tout temps

Les petits ont pâti desquerellesdes grands.

Une riche compensation allait d’ailleurs m’indemniser des légères malices de Sainte-Beuve, lesquelles, après tout, étaient de bonne guerre.

Pontmartin, à qui j’avais envoyé mon article, me répondit, à la date du 5 mars 1862:

...Si vous m’aviez adressé un seul jour plus tard votre lettre et le numéro de laRevue de Bretagne, je n’aurais pas eu le vif plaisir de pouvoir terminer la dernière feuille desJeudis de Madame Charbonneaupar un hommage de reconnaissance à M. Edmond Dupré. Je n’ai pas osé écrire votre vrai nom, craignant de vous déplaire et n’ayant pas le temps de vous consulter là-dessus; car je suis déjà un peu en retard et nous ne pouvons paraître que le 4 avril. Ce qui vous paraîtra singulier (étant donnée la vanité proverbiale des auteurs et notamment la faiblesse paternelle des romanciers), c’est que j’avais si bien oubliéAurélieque j’acceptais non pas précisément l’arrêt, mais l’analyse de M. Sainte-Beuve. C’est vous qui m’avez remémoré le dénouement, et je me suis souvenu que Buloz, avec qui je me brouillai à cette époque pour l’amour de laRevue contemporaine(qui depuis... mais alors!), me dit: Votre première partie est très ennuyeuse, mais la seconde est excellente: or Sainte-Beuve dit tout le contraire...

Et voilà comment je figure, moi chétif, à la dernière page desJeudis de Madame Charbonneau. Cette page est trop aimable à l’endroit d’Edmond Duprépour que je puisse songer à la reproduire. Jamais depuis aucun de mes articles ne m’a été payé aussi royalement.

Si je me suis étendu, un peu trop longuement peut-être, sur lesContes et Nouvelles, c’est qu’à leur publication se rattache un de mes plus chers souvenirsde jeunesse. Je faisais alors mon droit. Entre une leçon de M. Bugnet et un cours de M. Perreyve[224], j’écrivis quelques pages sur le volume acheté la veille sous les galeries de l’Odéon, et je jetai mon article dans la boîte de l’Assemblée nationale. Le lendemain, Pontmartin vint me demander à ma pension d’étudiant, rue du Petit-Lion-Saint-Sulpice, et, ne me trouvant pas, m’y laissa ce billet:

Paris, le 12 mai 1853.Monsieur,Le rédacteur en chef de l’Assemblée nationaleme communique un article signé de vous, sur l’ensemble de mes ouvrages. Cet article me rendrait bien fier si je pouvais croire que je mérite les éloges dont vous me comblez; mais par cela même qu’il est trop bienveillant et trop flatteur, il y aurait peut-être quelque difficulté à l’insérertel queldans un journal dont je suis notoirement un des collaborateurs. Nous désirerions donc, Monsieur, en causer avec vous, et vous demander quelques légères modifications. Je serai demain vendredi, au journal, de midi à deux heures, rue Bergère, no20, et si vous n’aviez rien de mieux à faire, je serais heureux d’offrir mes remerciements à monbienfaiteur inconnu. S’il vous est plus commode que j’aille chez vous, veuillez m’indiquer l’heure où il vous plaira de me recevoir, et, en attendant, Monsieur, veuillez agréer l’expression de ma vive reconnaissance, de ma haute considération.Armand de Pontmartin,10, rue Laffitte.

Paris, le 12 mai 1853.

Monsieur,

Le rédacteur en chef de l’Assemblée nationaleme communique un article signé de vous, sur l’ensemble de mes ouvrages. Cet article me rendrait bien fier si je pouvais croire que je mérite les éloges dont vous me comblez; mais par cela même qu’il est trop bienveillant et trop flatteur, il y aurait peut-être quelque difficulté à l’insérertel queldans un journal dont je suis notoirement un des collaborateurs. Nous désirerions donc, Monsieur, en causer avec vous, et vous demander quelques légères modifications. Je serai demain vendredi, au journal, de midi à deux heures, rue Bergère, no20, et si vous n’aviez rien de mieux à faire, je serais heureux d’offrir mes remerciements à monbienfaiteur inconnu. S’il vous est plus commode que j’aille chez vous, veuillez m’indiquer l’heure où il vous plaira de me recevoir, et, en attendant, Monsieur, veuillez agréer l’expression de ma vive reconnaissance, de ma haute considération.

Armand de Pontmartin,

10, rue Laffitte.

Trente-cinq ans plus tard, Pontmartin a bienvoulu rappeler ces petites circonstances dans une page qu’on me pardonnera de citer:

Je n’ai jamais oublié, je n’oublierai jamais ma première rencontre avec Edmond Biré, dans les bureaux de l’Assemblée nationale, où il venait présenter un article sur mon premier volume, qui devait être, hélas! suivi de tant d’autres. Biré n’avait que vingt ans, et je n’étais déjà plus jeune; car une des singularités de ma vie littéraire aura été de débuter (à Paris, s’entend!) à un âge où la plupart de mes contemporains, de mes camarades de collège et de concours, Montalembert, Falloux, Nisard, Champagny, Nettement, Henri Blaze, Alphonse Karr, Paul et Jules Lacroix, Louis Veuillot, Théophile Gautier, Jules Sandeau, Victor de Laprade, avaient déjà marqué leur place, où Alfred de Musset tombait en ruine, et de n’être pas tout à fait mort, quand tous ou presque tous ont disparu. Certes, pour un débutant, presque un surnuméraire, il y avait, dans ce témoignage spontané d’un jeune homme inconnu, arrivant de l’autre extrémité de la France, plus Breton que je ne suis Provençal, tout ce qu’il fallait pour m’inspirer sympathie et gratitude. Cependant, un secret pressentiment m’avertit que nous n’en resterions pas là, que, malgré la différence de nos âges, ce serait la première étape d’une longue campagne où nous servirions, avec la même cocarde, dans le même régiment. Je ne me doutais pas que ce jeune homme, à qui je savais déjà tant de gré de s’être occupé de mon livre, avait lu tous les articles que, depuis 1845, j’avais publiés dans laMode, laRevue des Deux Mondeset l’Opinion publique, et qu’il s’en souvenait mieux que moi[225]...

Pontmartin n’avait jamais songé à faire des livres avec ses articles de l’Opinion publique, de laRevue des Deux Mondeset de laMode. Le succès de ses feuilletons de l’Assemblée nationalele décida à les réunir en volumes. La première série desCauseries littérairesparut au mois d’avril 1854.

LesCauseriesne réussirent pas moins que lesContes et Nouvelles. On y pouvait noter sans doute quelques négligences, relever ici et là des phrases écrites trop à la hâte, au vol de la plume, regretter trop de facilité et trop de complaisance de jugement; mais on oubliait vite ces défauts, tant il y avait dans cet aimable et ingénieux volume de vivacité et de bonne grâce, de raison et de bon sens, de malice et de belle humeur. Si les critiques sont les historiens de l’esprit, jamais écrivain, plus que Pontmartin, ne fut plein de son sujet. Ses chapitres sur MmeÉmile de Girardin, sur Jules Janin et sonHistoire de la littérature dramatique, sur leConstantinoplede Théophile Gautier, sur le docteur Véron et sesMémoires, sont en leur genre de petits chefs-d’œuvre.

Louis Veuillot consacra auxCauseries littérairesun de ses premiers Paris de l’Univers:

LesCauseriesde M. de Pontmartin, disait-il, ont déjà paru dans les journaux, et leur réputation est faite. Elles gagneront cependant à être relues. On pourra mieux enapprécier la finesse, le bon sens, l’allure vive, quoique prudente. M. de Pontmartin a sa manière de voir, de sentir, de parler; une mesure très heureuse le garde en tout du commun et de l’extraordinaire. C’est vraiment une causerie. Il ne bavarde pas, il ne professe pas. Bavarder, il ne saurait, c’est le lot de M. Janin; professer, il ne voudrait, c’est le ton de M. Planche. Les bavards et les professeurs abondent; les causeurs sont rares. Il faut des idées et de l’esprit pour causer. Voilà le charme de ce volume, seulement trop discret. Point d’appareil d’érudition ni d’éloquence, point d’esthétique; un peu de recherche, une certaine toilette de salon, jamais d’attitude, surtout jamais d’effort. Nous avons donc là mieux qu’un docteur qui donne des consultations, et bien mieux qu’un homme de lettres qui fait des grâces: nous avons un homme d’esprit fort au courant de tout. On parle du livre nouveau. Il connaît le livre et il donne son avis; l’avis d’un galant homme très indulgent[226]...

Un peu plus loin, après avoir reproché à Pontmartin d’être trop bienveillant, de ménager trop certains écrivains dont la religion et la morale avaient à se plaindre, Louis Veuillot ajoutait:

Par les noms des auteurs, il avait sous la main à peu près toute la littérature du temps. Elle venait à lui telle qu’elle est, sceptique, incohérente, mercantile, sensuelle, débauchée, affolée, pleine de mépris pour toute chose au monde, et pour elle-même; un négoce, rien de plus; et quel négoce, en certains quartiers! Certes, c’était un tableau à nous donner; et pour le tracer M. de Pontmartin a tout ce qu’il faut, un talent précieux d’analyse, un sens droit, une plume ferme et fine comme le burin, une pointe d’esprit très pénétrante, le don de n’enfoncer cette pointe qu’autant qu’il veut.

Louis Veuillot, s’il eût été de ceux qui prennent un blason, n’aurait sans doute pas choisi celui que l’on rencontre dans lesDevisesdu P. Bouhours, une abeille avec ces mots:Sponte favos, ægre spicula, le miel de bon gré, le dard à regret. Il prodiguait d’habitude le blâme plus que la louange. Pontmartin avait donc lieu d’être fier des éloges qu’il ne lui avait pas ménagés; il estimait même que le rédacteur de l’Universl’avait loué au delà de ses mérites. A la même heure pourtant, M. Cuvillier-Fleury trouvait que Louis Veuillot, qui était, il est vrai, sa bête noire, n’en avait pas dit assez. Le 8 avril 1854, il écrivait à Pontmartin.

Par le côté religieux et un peu trop contre-révolutionnaire (peut-être) sous lequel vous vous montrez à lui, Veuillot vous a flatté. Par ce côté d’homme du monde qui cache un écrivain supérieur et qui se trahit sans cesse dans l’originalité élégante et ferme, dans la causticité indulgente et dans le bon goût éloquent, on dirait qu’il ne vous a pas connu.

Pontmartin a doublement réussi comme romancier et comme critique. Le voilà devenu tout à fait parisien; aussi le voyons-nous, à la fin de 1854, faire un nouveau bail avec la capitale, et se transporter avec les siens au numéro 51 de la rue Saint-Lazare, dans un pavillon au fond d’une cour. Il y restera huit ans, jusqu’au mois d’août 1862.

Le succès desContes et Nouvellesétait fait pour encourager Pontmartin à une récidive. Du 22 décembre 1853 au 2 juin 1854, il publia dans l’Assemblée nationalesous ce titre:Pourquoi nous sommes à Vichy, trois nouvelles,le Cœur et l’Affiche,le Chercheur de Perles,l’Envers de la Comédie. Elles formèrent le volume intitulé:le Fond de la Coupe.

L’Envers de la Comédierepose sur une donnée entièrement originale.

Le 23 mars 1847, le Théâtre-Français avait joué une comédie de Léon Gozlan,Notre fille est princesse, dont voici le sujet. M. Roger—qui s’appellera plus tard M. Poirier—est un bourgeois enrichi, trois ou quatre fois millionnaire,—en ce temps-là on ne connaissait pas encore les milliardaires. Il n’envie plus que ce qui lui manque: la noblesse, et il donne la main de sa fille au prince de Charlemont, le plus affreux vaurien qui se puisse imaginer. Une fois marié, Charlemont se ruine sans esprit: il ruine sa femme qui est charmante; il ruine son beau-père dont les yeux ne se dessillent qu’au cinquième acte, au moment où le gouffre qu’il a creusé sous ses pas est prêt à l’engloutir, lui et les siens. Heureusement, l’auteur a inventé un autre abîme à l’usage desgentlemen-ridersdu Théâtre-Français. C’est un étang glacéque le prince veut franchir dans l’entraînement d’unsteeple-chase... et crac! glace, étang, cheval, gendre, principauté, tout disparaît à la fois; il ne reste qu’un beau million que M. Roger sauve du naufrage et qui lui suffira pour faire honneur à ses affaires; sans compter qu’il y a là, tout à point, un petit cousin qui est fort amoureux de sa cousine et qui sera heureux comme un prince, le jour oùnotre fille ne sera plus princesse.

Appelé dans laModeà rendre compte de la pièce[227], Pontmartin ne s’attarda point à en faire ressortir les défauts; il improvisa, à côté de la comédie de Léon Gozlan, toute une comédie nouvelle:

Un jeune homme, écrivait-il, entre dans le monde; il est beau; il a de l’esprit; il a du cœur; il a un grand nom; mais il est pauvre. Dernier rejeton d’une race illustre et ruinée, il ne sait que faire de ce nom qui lui pèse comme un fardeau... La richesse est devenue l’unique et suprême condition de bien-être, de considération et de plaisir: Le monde ne se divise plus en gentilshommes et en bourgeois, mais en riches et en pauvres: ceux-ci sont les parias; ceux-là sont les privilégiés.Que fera, dans une société ainsi déclassée, mon prince de Charlemont? Égal aux plus grands par sa naissance, inférieur aux plus petits par sa fortune, désorienté par cette perpétuelle antithèse de sa destinée, il ne saura que faire de sa noblesse, de son esprit et de son cœur; rien de ce que lui offrira le monde ne sera ni assez élevé ni assez humble pour lui.Sur ces entrefaites, il rencontrera M. Roger, dans mon histoire, est un bourgeois enrichi, intelligent, qui est de son siècle, qui ne s’amuse pas à copier M. Jourdain,parce qu’il a mieux à faire, et qu’il sait qu’aujourd’hui un homme riche commande à tous, même aux princes qui n’ont pas d’argent. Sa fortune lui a depuis longtemps donné toutes les jouissances; il en est une, d’une nature plus exquise et plus raffinée, qu’il ambitionne, comme ces gourmets qui voudraient reculer les bornes du possible. M. Roger se souvient d’un certain George Dandin, qui fut martyrisé, du temps de Molière, par les Sotenville et les Prudoterie, parce que, riche et roturier, il avait épousé, comme on disait alors, une fille de condition. Ce George Dandin fut bien malheureux! M. Roger se propose de le venger; il veut pouvoir dire:Notre gendre est prince!non pas par gloriole de parvenu, mais pour se donner le plaisir d’écraser sous la toute-puissance de ses écus un George Dandin armorié: c’est pourquoi il marie sa fille à mon prince de Charlemont.Vous voyez d’ici ma comédie: l’argent tyrannisant le blason! M. de Charlemont voudrait se plaindre de ce que sa femme met trop de diamants, achète trop de chevaux, découvre trop ses épaules qui sont blanches comme des épaules de vraie duchesse.—«Tout beau, monsieur mon gendre! oubliez-vous que ces diamants et ces chevaux, c’est notre argent qui les achète; que ces robes décolletées, c’est avec nos billets de banque que votre femme les paie à Palmyre!—Mais je ne voudrais pas aller tous les soirs dans le monde, traîné à la remorque par ma belle-mère! j’aimerais mieux lire, travailler, rêver, enseigner à ma femme cette vie d’intérieur que nous pourrions rendre si sereine et si douce!—Vous plaisantez, je crois! Pensez-vous que nous vous ayons épousé, que nous vous ayons tiré de l’indigence, pour vous mettre sous cloche et ne pas nous faire honneur de vos seize quartiers de noblesse?—Mais voici qui est plus grave; je crois m’apercevoir qu’il y a là un petit cousin, habillé par Humann, ganté par Boivin et doré par Jeannisset, qui, décidément, abuse de sa roture pour faire la cour à ma femme!—Eh! mon Dieu, simples représailles! George Dandin en a vu bien d’autres. Quoi! vous vous emportez pour une bagatelle! Ça, venez, notre gendre,faire vos humbles excuses au cousin Octave, qui est trop riche pour exposer sa vie contre vous. D’ailleurs, ne savez-vous pas que le duel est défendu par les lois que nous avons faites? Souffrez donc patiemment de cette petite revanche des Dandin d’autrefois contre les Sotenville d’aujourd’hui.Mais ici mon prince de Charlemont se relève de toute sa hauteur. Tant qu’il ne s’agissait que de ridicules, d’ennuis, de tracasseries domestiques, tant qu’il n’avait à craindre que de voir mener trop grand train cette fortune qui n’est pas à lui, il a souffert en silence; mais dès l’instant que l’honneur parle, Charlemont n’hésite plus; il fait un petit paquet de ses modestes hardes de gentilhomme ruiné; il tend, sans rancune, sa loyale main à cette famille enivrée d’argent; et adieu la richesse, les salons dorés, la soie et le velours! adieu la voiture de Clochez et le cheval de Stephen-Drake! Charlemont va quitter toutes ces récentes grandeurs et retrouver son pauvre manoir délabré où il vivra, s’il le faut, de pain et de cidre. Vous comprenez que je ne le laisse pas partir, et que sa femme qui n’est, après tout, ni dépravée ni méchante, et qui a oublié la querelle des Dandin et des Sotenville, se jettera dans ses bras en lui disant: Viens, mon ami, allons restaurer ton vieux château avec les jeunes écus de M. Roger! Allons faire souche de Charlemont, et apprendre à nos enfants à être à la fois, secret très rare, de bons riches et de vrais nobles!Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu’une comédie, basée sur cette idée, serait plus neuve et plus vraie, plus paradoxale et plus réelle, plus gaie et plus attendrissante que celle qu’a inventée M. Gozlan[228]...»

Un jeune homme, écrivait-il, entre dans le monde; il est beau; il a de l’esprit; il a du cœur; il a un grand nom; mais il est pauvre. Dernier rejeton d’une race illustre et ruinée, il ne sait que faire de ce nom qui lui pèse comme un fardeau... La richesse est devenue l’unique et suprême condition de bien-être, de considération et de plaisir: Le monde ne se divise plus en gentilshommes et en bourgeois, mais en riches et en pauvres: ceux-ci sont les parias; ceux-là sont les privilégiés.

Que fera, dans une société ainsi déclassée, mon prince de Charlemont? Égal aux plus grands par sa naissance, inférieur aux plus petits par sa fortune, désorienté par cette perpétuelle antithèse de sa destinée, il ne saura que faire de sa noblesse, de son esprit et de son cœur; rien de ce que lui offrira le monde ne sera ni assez élevé ni assez humble pour lui.

Sur ces entrefaites, il rencontrera M. Roger, dans mon histoire, est un bourgeois enrichi, intelligent, qui est de son siècle, qui ne s’amuse pas à copier M. Jourdain,parce qu’il a mieux à faire, et qu’il sait qu’aujourd’hui un homme riche commande à tous, même aux princes qui n’ont pas d’argent. Sa fortune lui a depuis longtemps donné toutes les jouissances; il en est une, d’une nature plus exquise et plus raffinée, qu’il ambitionne, comme ces gourmets qui voudraient reculer les bornes du possible. M. Roger se souvient d’un certain George Dandin, qui fut martyrisé, du temps de Molière, par les Sotenville et les Prudoterie, parce que, riche et roturier, il avait épousé, comme on disait alors, une fille de condition. Ce George Dandin fut bien malheureux! M. Roger se propose de le venger; il veut pouvoir dire:Notre gendre est prince!non pas par gloriole de parvenu, mais pour se donner le plaisir d’écraser sous la toute-puissance de ses écus un George Dandin armorié: c’est pourquoi il marie sa fille à mon prince de Charlemont.

Vous voyez d’ici ma comédie: l’argent tyrannisant le blason! M. de Charlemont voudrait se plaindre de ce que sa femme met trop de diamants, achète trop de chevaux, découvre trop ses épaules qui sont blanches comme des épaules de vraie duchesse.—«Tout beau, monsieur mon gendre! oubliez-vous que ces diamants et ces chevaux, c’est notre argent qui les achète; que ces robes décolletées, c’est avec nos billets de banque que votre femme les paie à Palmyre!—Mais je ne voudrais pas aller tous les soirs dans le monde, traîné à la remorque par ma belle-mère! j’aimerais mieux lire, travailler, rêver, enseigner à ma femme cette vie d’intérieur que nous pourrions rendre si sereine et si douce!—Vous plaisantez, je crois! Pensez-vous que nous vous ayons épousé, que nous vous ayons tiré de l’indigence, pour vous mettre sous cloche et ne pas nous faire honneur de vos seize quartiers de noblesse?—Mais voici qui est plus grave; je crois m’apercevoir qu’il y a là un petit cousin, habillé par Humann, ganté par Boivin et doré par Jeannisset, qui, décidément, abuse de sa roture pour faire la cour à ma femme!—Eh! mon Dieu, simples représailles! George Dandin en a vu bien d’autres. Quoi! vous vous emportez pour une bagatelle! Ça, venez, notre gendre,faire vos humbles excuses au cousin Octave, qui est trop riche pour exposer sa vie contre vous. D’ailleurs, ne savez-vous pas que le duel est défendu par les lois que nous avons faites? Souffrez donc patiemment de cette petite revanche des Dandin d’autrefois contre les Sotenville d’aujourd’hui.

Mais ici mon prince de Charlemont se relève de toute sa hauteur. Tant qu’il ne s’agissait que de ridicules, d’ennuis, de tracasseries domestiques, tant qu’il n’avait à craindre que de voir mener trop grand train cette fortune qui n’est pas à lui, il a souffert en silence; mais dès l’instant que l’honneur parle, Charlemont n’hésite plus; il fait un petit paquet de ses modestes hardes de gentilhomme ruiné; il tend, sans rancune, sa loyale main à cette famille enivrée d’argent; et adieu la richesse, les salons dorés, la soie et le velours! adieu la voiture de Clochez et le cheval de Stephen-Drake! Charlemont va quitter toutes ces récentes grandeurs et retrouver son pauvre manoir délabré où il vivra, s’il le faut, de pain et de cidre. Vous comprenez que je ne le laisse pas partir, et que sa femme qui n’est, après tout, ni dépravée ni méchante, et qui a oublié la querelle des Dandin et des Sotenville, se jettera dans ses bras en lui disant: Viens, mon ami, allons restaurer ton vieux château avec les jeunes écus de M. Roger! Allons faire souche de Charlemont, et apprendre à nos enfants à être à la fois, secret très rare, de bons riches et de vrais nobles!

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu’une comédie, basée sur cette idée, serait plus neuve et plus vraie, plus paradoxale et plus réelle, plus gaie et plus attendrissante que celle qu’a inventée M. Gozlan[228]...»

Quelques années après, Jules Sandeau et Emile Augier portaient, à leur tour, à la scène cette question, si souvent controversée, de l’alliance entreun gentilhomme ruiné par ses élégantes folies et une jeune fille d’opulente bourgeoisie. Le 8 avril 1854, le théâtre du Gymnase donnait, avec un éclatant succès, la première représentation duGendre de M. Poirier.

La pièce ne versait pas dans le mélodrame, comme celle de Léon Gozlan; elle restait d’un bout à l’autre dans le ton de la comédie: la sensibilité délicate de Sandeau s’y mêlait heureusement à la verve gauloise d’Augier. Mais, au fond, c’était toujours la vieille histoire du gentilhomme pauvre épousant, pour ses écus, la fille du bourgeois gentilhomme... et millionnaire. Gaston de Presles est un marquis ruiné, dissipateur, paresseux, libertin, qui profite de son mariage pour continuer sa vie de garçon et renouer une liaison peu édifiante avec une femme de son monde d’autrefois. S’il se relève un peu à la fin, c’est parce que sa femme, la fille du bonhomme Poirier, a toutes les noblesses du cœur et toutes les supériorités de l’esprit. Tout en déployant dans leur pièce beaucoup d’entrain, de mouvement, de gaieté communicative, les deux auteurs n’étaient pas sortis du chemin battu: ils avaient, selon le mot de Montaigne, «vagué le train commun».

Piqué au jeu par le succès duGendre de M. Poirier, Pontmartin revint à son idée de 1847et, dès le 10 mai 1854, il faisait paraître le premier feuilleton de l’Envers de la Comédie. Au risque d’être accusé de paradoxe, il traita le sujet tout à rebours de ceux qui l’avaient traité avant lui.

Georges de Prasly, marquis comme Gaston de Presles, est ruiné, comme lui; mais sa ruine n’a d’autres causes que le malheur des temps et les dissolvants révolutionnaires; peu à peu, la pauvreté rature ses parchemins, gratte les armoiries sculptées sur la porte de son château seigneurial: château si délabré, tellement hypothéqué, que, malgré le souvenir de vingt générations chevaleresques, leur dernier héritier, n’ayant pas de quoi le réparer, va être forcé de le vendre. Il sait que cette vente achèvera de tuer sa mère, veuve depuis plusieurs années et dont le cœur s’est attaché à ces vieilles pierres, comme ces lierres qui finissent par s’incruster dans les murs en ruine. Il se résigne à épouser MlleSylvie Durousseau, sa voisine de campagne, dont le père a fait dans l’industrie une colossale fortune. M. Durousseau est un habile homme et un homme d’esprit. Il ne rêve pas, comme son contemporain M. Poirier, d’être fait pair de France. Il n’a ni ambition ni vanité; il a mieux que cela: il a de l’orgueil. Il a la passion du commandement, et cette passion, il lui plaît de la satisfaire sur un homme ayant eu des ancêtres aux Croisades, et lui devant à lui, roturier, son bien-être, son luxe, son crédit, tout jusqu’au vieux château où ses pères ont vécu. Il lui semble original, grand, digne d’un homme profondémentpénétré de l’esprit et des progrès de son siècle, de prendre pour gendre un gentilhomme auquel il pourra rappeler, à chaque velléité de révolte, qu’il n’est qu’un zéro dont lui, Durousseau est le chiffre; que c’est lui qui l’a tiré du néant où notre siècle laisse tomber ceux qui n’ont rien; que ses chevaux, ses voitures, son hôtel, son mobilier, son argenterie, sa table, la toilette de sa femme et la sienne, sont autant de liens qui le font son obligé, son vassal et son esclave.—A ce jeu, il est vrai, M. Durousseau joue tout simplement le bonheur de sa fille. Mais il n’a sur ce point nulle inquiétude. Georges de Prasly est un timide, un faible,—il le croit du moins; fils pieux, il sera un mari soumis, un gendre docile, et ses révoltes, si par hasard il s’avisait d’en avoir, seraient faciles à dompter. Le mariage a lieu, et Georges, laissant sa mère à Prasly, s’installe à Paris, chez son beau-père, dans un des beaux hôtels de la rue Laffitte. M. Durousseau n’a de bourgeois que ses antécédents et son nom. Le pauvre descendant des Croisés se sent humble et petit dans ce magnifique hôtel, meublé avec un luxe inouï, plein d’artistiques merveilles. Il se trouve dépaysé dans ces salons où affluent les célébrités, où l’on entend des virtuoses à deux mille francs par soirée, où les reines de la mode rivalisent de somptueuses toilettes, où il se trouve entouré de parents, d’amis de la famille, qui n’ont pas besoin de titres et de particule pour se faire admettre auJockey, briller au premier rang dessportsmenet rayonner, parmi les arbitres de l’éléganceet du goût sur les cimes duhigh life. Sylvie est une honnête femme, toute prête à aimer son mari; elle n’est pas coquette, mais elle aime le monde, et le monde la réclame. Elle ne manque ni un bal, ni un concert; elle est la reine de ces salons où Georges s’efface, se laisse oublier et souffre en silence. Une lettre du pays lui apprend que sa mère, dont le cœur est brisé et qui ne se peut consoler de son absence, est gravement malade. Au sortir d’une fête, où sa femme s’est vue plus courtisée que jamais, il la fait monter dans une berline de voyage, et, sans même prévenir M. Durousseau, il prend avec elle la route de Prasly. Ce brusque départ, cet enlèvement qui arrache Sylvie de ses rêves mondains et qui, au fond, l’enchante, pourrait être pour eux le point de départ d’une vie nouvelle et d’un bonheur dont l’un et l’autre sont dignes. Mais ils n’arrivent à Prasly que pour recueillir le dernier soupir de la vieille marquise. Georges se dit que c’est son mariage qui a tué sa mère; et quand Sylvie lui répète tout bas, avec une expression de tendresse timide: Elle m’a pardonné!—Oui, mais moi, je ne me pardonne pas, répond-il.

Après l’enterrement de la marquise dans le cimetière du village, il dit au plus vieil ami de sa famille, au confident de sa mère: «Il n’y avait qu’une marquise de Prasly... c’est celle que vous venez de conduire à sa dernière demeure; à la place de la dernière marquise de Prasly, il y a un tombeau; à la place du dernier marquis, il y a un soldat. Adieu,mon ami, dites bien à cet homme et à sa fille qu’ils ont tué la mère et déchiré le fils, mais qu’ils ne les ont pas humiliés!»

Le lendemain, George de Prasly partait pour l’Afrique et s’engageait dans le 11eléger.

Là s’arrêtait le récit. Le roman était-il donc fini? De tous côtés, on demanda à l’auteur de donner une suite à l’Envers de la Comédie. Elle parut, dans l’Assemblée nationale, du 21 décembre 1854 au 2 février 1855, sous ce titre:Réconciliation.

Les suites, d’ordinaire, réussissent peu. Il n’en fut pas de même cette fois. La seconde partie du roman vaut la première. Si elle renferme quelques scènes un peu trop mélodramatiques, elle en contient d’autres, et en grand nombre, qui sont vraiment émouvantes. Lorsque Pontmartin, en 1856, réunit en un volume l’Envers de la ComédieetRéconciliation, il donna pour titre à son livre:La Fin du procès.

Des trois épisodes dont se composait d’abord leFond de la Coupe, il n’en restait plus que deux. Pour remplacer le troisième, l’Envers de la Comédie, Pontmartin écrivit, en 1857, une autre nouvelle, l’Écu de six francs; ce qui le conduisit à changer le titre primitif du volume. LeFond de la Coupes’appela, dans les éditions postérieures,Or et Clinquant.


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