CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIIILES LETTRES D’UN INTERCEPTÉ.—LE RADEAU DE LA MÉDUSE.—LE FILLEUL DE BEAUMARCHAIS.—LA MANDARINE.(1870-1873)LaGazette de Nîmeset lesLettres d’un intercepté. M. Gambetta. LaJournée d’un Proconsul.—Cent jours à Cannes. LaDécentralisationet leRadeau de la Méduse.—Mort de Mmede Pontmartin. LeFilleul de Beaumarchais. Un mot de Louis David.—Le comte d’Haussonville et Saint-Genest. Un Bûcheron qui ne débite pas de fagots. La souscription nationale pour la libération du territoire. Projet de Pontmartin. Le comte de Falloux.—Hôtel Byron, rue Laffitte. La Taverne de Londres. M. Thiers. L’Homme-Femmede Dumas fils. Au château de Barbentane. Le toast de Mistral.Entre voisins.L’inondation du Rhône en 1872.—Au Pavillon de Rohan. Une campagne auGaulois. LaMandarine. Le 24 mai 1873, Si le Roi n’avait rien dit!IAprès son article du 12 août, Pontmartin cessa ses envois à laGazette de France. Continuer à écrire, comme autrefois en pleine paix, une Causerie littéraire, il n’y fallait pas songer. Les Prussiens, d’ailleurs, allaient se charger de tranchereux-mêmes la question. Ils investissaient Paris, et entre la rue Coq-Héron et les Angles toute communication devenait impossible. Il écrira cependant; il publiera dans un journal du Midi,la Gazette de Nîmes, des articles où il essaiera une espèce de terme moyen entre lepremier-Nîmeset la Causerie littéraire.Ces articles parurent sous le titre deLettres d’un intercepté. Il m’en parle en ces termes dans sa lettre du 5 novembre 1870:...On a fondé à Nîmes un journal, pour lequel on m’a demandé ma collaboration. Il m’a paru que, dans un moment comme celui-ci, l’important n’était pas de rechercher un succès littéraire, qui d’ailleurs est impossible, mais d’exprimer rapidement quelques vérités utiles. La proximité m’assurait presque le bénéfice de l’à-propos, et, une fois en train, j’ai écrit seize articles presque sans interruption. Comme ils sont reproduits dans un journal d’Avignon, me voilà finissant par où j’ai commencé, et redevenant, après plus d’un quart de siècle, journaliste du Gard et de Vaucluse.LesLettres d’un interceptésont au nombre de vingt-six; elles vont du 29 septembre au 23 décembre 1870.Pontmartin les écrivait en pleinpays rouge, dans ces départements du Midi où l’on menaçait—de loin—les Prussiens, et où l’on faisait—sur place—la guerre aux moines et aux prêtres, au Pape et à l’Église. Sous l’impression que lui causaient les scènes hideuses d’Autun, de Lyon, de Saint-Étienne, de Toulouse, de Limoges, deMarseille, il lui est arrivé de se montrer très dur, un peu trop dur peut-être pour les hommes du 4 Septembre et en particulier pour Gambetta. Si le dictateur de Tours eut le tort, l’impardonnable tort, de mettre l’intérêt de la République au-dessus de l’intérêt de la France,—République d’abord!—il n’est que juste de reconnaître que son effort n’a pas été entièrement stérile, qu’il y a eu, à certaines heures, au milieu de seshâbleries, un souffle de vrai patriotisme, et qu’il a su parfois, du haut de son balcon, esquisser de beaux gestes.Ces beaux gestes, assez rares au demeurant, Pontmartin ne les a pas voulu voir. Comme George Sand[370]et Pierre Lanfrey, et avant eux, il a dénoncé sans ménagements, il a raillé, il a maudit ladictature de l’incapacité[371]. C’est lui qui aattaché le grelotà «cette faconde d’estaminet, à cette célébrité de carton, à cet héroïsme de clinquant, à cette dictature du balcon». Son livre se pourrait appelerl’Anti-Gambetta. Pontmartin n’en a pas écrit de plus éloquent. Avec quelle force il s’élève, au nom de la France de saint Louis, de Jeanne d’Arc, de Fénelon, contre l’appel fait par le gouvernement de Tours à ce fantoche italien, dont les mains étaient rouges de sang français,il signor Garibaldi[372]! A côté de ces pages vengeresses,il y a des pages prophétiques, telles que la suivante, écrite le 23 novembre 1870:Le caractère si profondément anti-chrétien de la révolution du 4 septembre est ce qui m’épouvante le plus pour l’issue de la guerre et l’avenir de mon pays. Ce pays a les reins solides. Quelle que soit l’incroyable série de ses revers, il reviendra peut-être de l’état désespéré où l’ont plongé les fautes de l’Empire, aggravées par ceux qui devaient les réparer; mais ce dont il ne se lavera jamais, c’est d’avoir laissé outrager cette chose sainte qu’on appelle la religion, sous prétexte de défendre cette chose sacrée qu’on nomme la patrie; c’est d’avoir permis qu’un vieux forban, justement exécré de tous les catholiques, à la tête de quelques bandes de mécréants et de coupe-jarrets, nous infligeât l’immonde parodie des interventions étrangères; c’est de n’avoir pas compris que déclarer la guerre à Dieu sous l’étreinte d’un ennemi vainqueur, c’était à la fois une honte, un crime, une bêtise et un suicide.Le vent est aux prophéties, et je suis d’autant plus tenté de risquer la mienne que, depuis quatre mois, les événements ne m’ont que trop donné raison. J’écrivais, le 1eraoût: «Prenez garde! laMarseillaisene vous portera pas bonheur.»—Et, six jours après, les sinistres échos de Wissembourg, de Forbach et de Reichshoffen répondaient au refrain de Rouget de Lisle.—Aujourd’hui, je dis: «Prenez garde! laguerre au bon Dieuvous portera malheur. Ne bravez pas Celui qui peut seul vous sauver par un miracle, vous qui n’êtes pas et qui ne faites pas des prodiges!»Avec un écrivain tel que Pontmartin, l’esprit ne perd jamais ses droits. Vous venez de lire ces beaux chapitres:Après Sedan;Si Pergama! Garibaldi;le Talion;l’Ile d’Elbe et Wilhelmshœhe;les Honnêtes gens;Que faut-il croire? la Guerre au bon Dieu;—tournez le feuillet, et donnez-vous lafête de savourer les pages sur lesPréfets hommes de lettres,—MM. Challemel-Lacour et Alphonse Esquiros,—et surtout laJournée d’un Proconsul, fragment de manuscrit trouvé par un élève de l’École des Chartes dans la bibliothèque deCahors.IISes angoisses patriotiques, les victoires de la Prusse, aggravées et envenimées par les victoires de la démagogie, le mauvais état de sa santé, tout se réunissait pour accabler Pontmartin.Il dut obéir à l’ordre de son docteur, qui voulut absolument le renvoyer à Cannes. Le 7 janvier 1871, il s’y installait, à la villa des Dames de la Présentation; peu de jours après, je recevais de lui une lettre où il me disait: «Nous sommes venus nous réfugier sur cette plage, presque déserte cet hiver, comme de véritables naufragés. Je sens que je ne résisterai pas à ces cruelles épreuves. A bout de forces, atteint d’anémie, le cœur déchiré par les malheurs de notre chère France, ayant vu sombrer tout ce qui fait le bonheur ou, du moins, le repos du père de famille et du citoyen, je me fais à moi-même l’effet de mon propre spectre, errant sur ce littoral où je retrouve les ombres de Cousin et de Mérimée[373]...»Il devait y rester jusqu’au 17 avril 1871, ce qui lui permettra de dire plus tard: «J’ai eu, moi aussi, mesCent Jours[374].»Au commencement de mars, lesLettres d’un interceptéparurent à Lyon, chez les libraires Josserand et Pitrat. La vente avait lieuau bénéfice des blessés et prisonniers de l’armée française. Pontmartin écrivit, à cette occasion, au directeur duFigaro:Cannes (Alpes-Maritimes), 12 mars 1871.Mon cher chef,La réapparition duFigaro, au cercle de Cannes, a été pour nous tous une joie, si toutefois ce mot est encore français. Je vois que votre journal se porte mieux que jamais: en quoi je ne lui ressemble guère. N’importe! mon indignation contre les hommes du 4 Septembre a suppléé à mes forces absentes, et il en est résulté, sous le titre deLettres d’un intercepté, un volume que je vous recommande, parce que vous aimez à traduire en bonnes œuvres la popularité duFigaro, et que le volume se vend au bénéfice des victimes de la guerre. La succursale lyonnaise de la maison Hachettea dû, sur ma recommandation expresse, vous en adresser deux ou trois exemplaires. Je n’ajoute rien; les grandes douleurs ne doivent pas être bavardes. Je me borne à vous demander la charité pour des blessés, des prisonniers et un malade, et je suis tout à vous.Lorsqu’il revint aux Angles, le 18 avril, sa santé ne s’était guère améliorée, mais le courage et la force morale lui étaient revenus, comme en témoigne la lettre suivante, qu’il m’écrivait le 24 mai:Mon cher ami, je n’attendais qu’un mot de vous pour renouer au plus vite une correspondance qui aura été une des joies et une des forces de ma vie littéraire. Commençons par un bulletin sommaire de nos tristes santés. Ma femme, après avoir été, vers le 10 avril, presque à l’agonie et avoir reçu tous les sacrements, va décidément mieux, et comme ce mieux dure depuis six semaines, je crois que l’on peut se reprendre à l’espérance. Quant à moi, j’étais revenu de Cannes dès qu’il m’a été prouvé que ma femme ne pourrait pas venir m’y rejoindre et que son état inspirait des inquiétudes. Nous étions assistés, mon fils et moi, par une de mes belles-sœurs, et la malade était bien soignée et entourée. Mais cette effroyable série de désastres, d’angoies, de calamités publiques, de douleurs privées, de souffrances physiqueset morales, coïncidant avec l’échéance prochaine de lasoixantièmeannée, a produit en moi un effet singulier. Je suis atteint d’uneanémiequi n’a rien de douloureux, sauf que mes vieilles longues jambes ne peuvent plus me porter; et, en même temps, comme pour rétablir l’équilibre,—ou plutôt, hélas! achever de le rompre,—je me sens dans le cerveau, dans l’imagination, dans le cœur un redoublement d’ardeur et de vie, que j’attribue, pour une moitié, à l’excitation nerveuse, et, pour l’autre, à la grandeur même des événements. J’éprouve à la fois le besoin d’exprimer des idées que je crois vraies, et l’ardent désir de me dévouer à un idéal patriotique et monarchique. Aussi, M. Charles Garnier[375], à la suite d’un échange de lettres, m’ayant demandé ma collaboration, j’en ai immédiatement profité pour commencer, dans laDécentralisation, une seconde campagne, qui pourrait bien aboutir, en août, à un nouveau petit volume, si les Communards de Paris et de la province nous laissent un carré de papier et une bouffée d’air respirable. Ce qui m’attriste, c’est que, tout près de moi, un de mes meilleurs et de mes plus éloquents amis, Léopold de Gaillard, paraît avoir reçu de ces mêmes événements une impression contraire. Il m’écrivait avant-hier une lettre empreinte du plus morne découragement... Certes, à ne considérer que les apparences, la France ressemble à un malade incurable. Il faut qu’elle ait été mordue par un démadogueenragé pour remplir ses conseils municipaux d’hommes tarés, forcenés, incorrigibles, qui applaudissent tout haut ou tout bas aux crimes de la Commune; et cela au moment où cette insurrection communiste retarde la reprise des affaires, et où les Prussiens nous écrasent de leurs ruineuses exigences. Mais c’est justement le caractère surhumain des épisodes qui se succèdent depuis un an, qui m’a rendu ma force morale, et qui soutient mon courage.D’une part, il y a dans ces épisodes quelque chose de si étrange, de si gigantesque, de sibiblique, nous avons si brusquement passé d’Horace Vernet à Martin[376], qu’à moins de se déclarer athée, on ne peut pas ne pas s’incliner devant une intervention divine qui, seule, peut tout expliquer et tout réparer. De l’autre, je me dis qu’il faut que Dieu ait ses desseins, supérieurs à la méchanceté des hommes, pour que de pauvres âmes faibles et malades comme la mienne, en proie, pendant les dernières années de l’Empire, à une sorte d’atonie, tentées presque de traiter d’illusions leurs croyances et de se laisser envahir par le doute, aient été tout à coup ravivées, fortifiées, retrempées pour la lutte par des catastrophes qui semblaient devoir, au contraire, achever de les abattre. Ceci, mon cher ami, me ramène à mesmoutons, interceptés une seconde fois par les Prussiens de Belleville et de la Villette. Mon éditeur lyonnais, en m’annonçant la 3eédition de mon volume, m’écrit que, contre son attente, les journaux du Midi—Nimes, Avignon, Montpellier, Marseille, etc.—ont accueilli le livre par un silence de glace, tandis qu’il a été énergiquement soutenu par les journaux de l’Ouest. Il ne m’a pas été difficile de deviner, dans ce bienveillant concours, votre amicale influence, et je vous en remercie du fond du cœur pour moi, pour Pitrat, notre ancien metteur en pages duCorrespondant, et pour les trop nombreuses victimes de la guerre, auxquelles j’ai déjà pu donner 600 francs (j’espère que nous irons à mille, et nous y serions sans les événements de Paris)... Écrivez-moi de temps en temps, si vos travaux et vos affaires vous en laissent le loisir, et soyez sûr que le plaisir de vous lire et le soin de vous répondre compteront toujours parmi les consolations les plus douces d’un affligé qui vous aime, d’un obligé qui vous remercie, d’un malade qui se ranime pour vous serrer vigoureusement la main. Tout à vous.Quelques jours après, le 7 juin, nouvelle lettre, mais toujours même ardeur, même résolution de combattre, avec ce qui lui restait de forces, la mauvaise littérature et l’esprit révolutionnaire:J’ai eu hier la visite de Léopold de Gaillard, que j’ai réchauffé et rasséréné de mon mieux. Il était consterné, entre autres horreurs communardes et pétroliennes, de la mort du R. P. Captier, qui, après avoir commencé, à Arcueil, l’éducation de son fils, était devenu son ami. Mais je n’ai pas eu de peine à lui prouver que la douleur la plus légitime et la plus intense n’avait rien de commun avec le découragement et l’abandon de ce qui peut encore se tenter dans l’intérêt du vrai et du bien. Il doit partir lundi pour Paris, où il va reprendre la direction duCorrespondant, qui reparaîtra le 25 juin. Je lui ai promis pour une des deux premières livraisons, un article où j’essaierai de profiter de mes tristes avantages et de déterminer la nouvelle situation faite à la critique par les calamités sans nom qui nous écrasent...Après avoir rapidement esquissé le plan de l’article[377]qu’il projetait d’écrire pour leCorrespondant, il terminait ainsi sa lettre:...Le cadre est immense; c’est tout au plus si j’aurais la force de remplir un des coins; mais, mon cher ami, quel horizon pour un homme de trente ans, ayant le talent, la foi, le feu sacré!Exoriare aliquis!...Ce qui m’afflige et m’inquiète, c’est l’attitude de la jeunesse, du moins dans nos villes du Midi. Il y a eu de braves et intrépides jeunes gens qui se sont enrôlés sous les drapeaux de Charette et sont morts héroïquement en combattant les Prussiens. Yen aura-t-il pour se roidir contre les humiliations de la Paix, s’associer à une restauration morale et sociale, travailler à une œuvre de réparation, chercher une revanche ailleurs que dans ces hasards de la guerre, qui nous ont si cruellement trahis, qui pourraient nous trahir encore? L’abominable épisode de la Commune, les nouveaux milliards qu’il nous coûte, les ruines qu’il nous laisse, retardent indéfiniment cette revanche militaire à laquelle je ne crois guère, et que je désire peu. Il ouvre, au contraire, la voie à tout homme de cœur qui recherchera les causes de nos désastres et les moyens de les réparer...Pontmartin reprit donc sa tâche. D’avril à octobre 1871, il publia, dans laDécentralisation, une suite d’articles qui parurent en volume, au mois de janvier 1872, sous ce titre:le Radeau de la Méduse.L’insurrection du 18 mars, l’assassinat du général Lecomte et de Clément Thomas, le renversement de la colonne Vendôme sous les yeux des Prussiens, les incendies de Paris, le massacre des otages: que de leçons à tirer de ces terribles événements! Pontmartin les fit ressortir avec force.La Prusse et la Commune,Paris,Cri de détresse,la colonne Vendôme,Sommations respectueuses à l’Assemblée nationale, autant de chapitres qu’il est impossible de relire aujourd’hui sans rendre hommage au bon sens de l’écrivain qui nous donnait de si fermes conseils, sans déplorer l’aveuglement qui nous a empêchés de les suivre.En nous signalant toute l’étendue du mal et en nous indiquant le remède, Pontmartin n’avait eu garde de mettre en oubli le précepte du Tasse, quirecommande d’enduire de miel et de sucre les bords du vase que l’on présente au malade:Cosi all’egro fanciul porgiamo aspersiDi soave licor gli orli del vaso.Ici, le miel et le sucre, ce sont les traits charmants et les mots heureux. Rien de plus piquant que lesÉpaves académiques, et en particulier le récit de la réception de M. Émile Ollivier,—réception qui n’a jamais eu lieu[378].—Le discours du successeur de Lamartine est, comme il convient, écrit en vers, et, naturellement, les strophes du récipiendaire rappellent les strophes duLac:Un jour, t’en souvient-il? nous gardions le silence:On n’entendait, au sein du Corps législatif,Que le bruit des couteaux qui frappaient en cadenceLe pupitre plaintif...Se non è vero...Les lecteurs du nouveauLacdurent se dire que rien n’était désespéré, puisque l’on pouvait trouver d’aussi bons morceaux sur leRadeau de la Méduse.IIILes douleurs et les deuils se succédaient sans relâche au cours de cette horrible année 1871. Enavril, Mmede Pontmartin avait été presque à l’agonie; puis une apparence de mieux qui avait permis à son mari de reprendre sa vieille plume. Puis une rechute, six semaines de cruelles souffrances, et la fin. Mmede Pontmartin était morte le 19 août, à 51 ans, conservant jusqu’au dernier moment sa pleine connaissance et son courage: pas une plainte, pas un murmure, une foi ardente, une résignation incomparable. Son âme s’était élevée depuis longtemps vers cette vie surnaturelle qui, pour les chrétiens (et Mmede Pontmartin était une chrétienne des anciens temps), est la vie véritable.Sous la deuxième République, Pontmartin avait représenté le canton de Villeneuve-lès-Avignon au conseil général du Gard. Au mois d’octobre 1871, ses amis lui firent un devoir de poser de nouveau sa candidature. Les chances de succès étaient nulles, puisque, le 2 juillet précédent, à une élection partielle pour l’Assemblée nationale, le canton de Villeneuve avait donné 400 voix de majorité aux candidats démagogiques. Il accepta sans enthousiasme, fit bravement campagne et obtint un demi-succès: le dimanche 8 octobre, la majorité ultra-républicaine du 2 juillet se trouva diminuée des trois quarts. Il n’en était pas moins battu, et, quelques jours après, il m’écrivait: «J’ai été, je l’avoue, navré de cet échec, non pas pour moi—j’y gagne de pouvoir rendre à la littérature un temps que m’auraient pris les attributions singulièrement agrandies du conseil général—maispour ce pays que j’aime malgré ses ingratitudes et ses folies[379].»Les électeurs lui faisaient des loisirs; il en profita pour réaliser enfin un projet longtemps caressé, pour écrire ceFilleul de Beaumarchais, auquel il songeait depuis le 2 décembre 1851 et qui avait dû s’appeler d’abordles Mémoires de Figaro[380]. Il m’écrivait, le 6 novembre 1871: «Je commence ce soir»;—et, un mois plus tard, le 5 décembre: «En attendant, je me console avec leFilleul de Beaumarchais, dont la première partie sera expédiée aujourd’hui même auCorrespondant[381]. J’ai fini par me passionner pour mon sujet au point de ne plus pouvoir songer à autre chose, et j’ai écrit à laGazette de Franceque décidément je ne reprendrais mes articles qu’après le jour de l’an. Pourtant, mon cher ami, ne vous figurez pas que je vous prépare un récit de longue haleine, une page d’histoire; ce sera tout au plus un tableau de genre. Le colosse rêvé en 1852 s’est réduit peu à peu à des proportions de statuette...»Né le 27 avril 1784, le soir même de la première représentation duMariage de Figaro, le héros du roman, dans la donnée primitive, étaittué, le 4 ou le 5 décembre 1851, au cours de cette émeute plus ou moins factice qui suivit le coup d’État. Entre ces deux dates, qui ne lui donnaient en somme que soixante-sept ans, il allait d’étape en étape, personnifiant une sorte de Gil Blas sérieux, aux prises avec autant de déceptions qu’il y avait eu d’illusions à son baptême.De cette donnée première, il reste peu de chose dans le roman de 1871, lequel finit en 1809, ou plutôt dès 1804. J’étais, pour ma part, quelque peu déçu: je ne le cachai pas à Pontmartin, qui me répondit le 19 janvier 1872:Ce que vous me dites duFilleul de Beaumarchaism’a un peu étonné. Je vous avais averti que je ne prétendais faire qu’un tableau de genre, une esquisse, et non pas du tout une grande page historique et romanesque. Mes deux modèles ont étéPaul et VirginieetGraziella; or ces deux récits ne mènent pas bien loin leurs personnages. Virginie et Graziella meurent à dix-sept ans; les deux romans finissent au seuil de la jeunesse, à l’aube de la vie. Je vous avoue d’ailleurs que je me suis attaché surtout aux caractères de Geneviève et du docteur Berval, qui, pendant cette phase terrible de 1784 à 1804, personnifiaient à mes yeux quelque chose comme le chœur antique,—la pitié, l’humanité, la vérité, la justice, s’efforçant de se faire leur part dans ce chaos de passions violentes et criminelles, dans ces alternatives d’anarchie et de dictature. Si j’avais réussi, c’est là ce qui donnerait une valeur un peu plus sérieuse à cette chaste et quasi enfantine histoire...La chaste idylle de Pierre Goudard—leFilleul—et de Jeanne d’Erlange a pour cadre la Révolution, la Terreur, le Directoire et le Consulat deBonaparte. Il y avait là un premier péril. Louis David disait un jour: «Si je veux peindre deux amants dans les Alpes, je suis forcé ou de faire mes amants tout petits pour que mes Alpes aient une certaine grandeur, ou de réduire mes Alpes à l’état de miniatures, pour que mes amants soient grands comme nature.» L’écrivain a ici plus de ressources que le peintre, et Pontmartin a su très habilement vaincre la difficulté. Son récit côtoie l’histoire, sans jamais y verser, sans se heurter non plus à un autre écueil, qui était également à redouter. Puisque aussi bien son idée première avait été de montrer que la Révolution a fait banqueroute, qu’elle n’a ni tenu sa promesse ni rempli ses engagements, n’était-il pas à craindre que le roman ne souffrît du voisinage de la thèse? Il n’en a rien été. L’auteur a même eu le bon goût, dans ce récit franchement royaliste, de peindre sous les couleurs les plus sympathiques le docteur Berval, qui est républicain: il est vrai qu’il l’est si peu! En revanche, le romancier ne ménage guère l’oncle de Jeanne, unci-devantpourtant, le marquis de Trévières. C’est que l’âme de son livre n’est pas l’esprit de parti, mais l’esprit de réconciliation, de justice, de concorde et de paix,—sans préjudice de l’esprit tout court, l’esprit qui ne pouvait pas ne point tenir une grande place dans un ouvrage en tête duquel figure le nom de Beaumarchais, et qui est signé: Pontmartin.IVCommencé aux Angles, leFilleul de Beaumarchaisavait été terminé à Cannes, où Pontmartin s’était rendu dès le commencement de janvier 1872, et où il avait pris gîte auPavillon des Jasmins. Il eut la bonne fortune d’y rencontrer M. d’Haussonville[382]et Saint-Genest[383], duFigaro, qu’il ne connaissait pas encore et qui allait devenir un de ses plus chers amis. Il m’écrivait, le 28 mars: «Saint-Genest (dont le vrai nom est Bucheron, mais qui ne débite pas de fagots) est ici pour quinze jours; nous avons fraternisé dès la première séance.»C’était le moment où M. Paul Dalloz, directeur duMoniteur universel, proposait de payer les cinq milliards de notre rançon au moyen d’une souscription nationale. Si l’idée était peu pratique, elle était du moins généreuse et patriotique. Pontmartin l’adopta aussitôt avec enthousiasme. Seulement, sentant bien qu’elle ne pouvait réussir parce quele chiffre était effrayant; comprenant que, pour obtenir le difficile, il ne faut pas demander l’impossible, il voulait que l’on se bornât à demander aux souscripteurs cinq cents millions, c’est-à-dire l’intérêt de la dette prussienne pendant deux ans.Même avec cet amendement, le projet n’aboutit pas. Il en conçut un réel chagrin, dont je retrouve la trace dans une de ses lettres:Forcé d’ajourner indéfiniment nos espérances légitimistes, m’écrivait-il le 13 mars 1872, je m’étais un moment rabattu sur la souscription nationale pour la délivrance du territoire. Cette noble idée m’avait passionné, bien moins à cause du résultat matériel, qui ne pouvait, hélas! qu’être incomplet, que parce que j’y voyais une revanche morale, une réhabilitation, un moyen de diriger vers une œuvre commune et indiscutable des milliers de volontés et d’intelligences, divisées sur tous les autres points. Inscrits sur les mêmes listes, associés à la même entreprise, nous ne pouvions plus nous haïr. Le peuple, voyant les riches se saigner aux quatre veines et le protéger, par ces nouveaux sacrifices, contre les chances d’une nouvelle invasion, y aurait perdu ou adouci quelques-unes de ses préventions et de ses haines. Que fallait-il, après tout, pour arriver à ce chiffre de 500 millions, qui eût paru suffisant aux plus pessimistes? 14 francs par habitant. En distribuant cet impôt volontaire sur un espace de dix-huit mois, c’est-à-dire de 550 jours environ, il eût suffi que les pauvres donnassent un sou par semaine, les familles aisées 25 centimes, et que les riches, les grands propriétaires, les grands industriels, les grandes compagnies eussent assez de patriotisme pour se charger du reste. Ce n’était ni impossible, ni même difficile. J’ai exposé tous ces calculs dans une réunion de la Colonie française au Cercle de Cannes, et ils ont paru limpides. Mais notre gouvernement de Gérontes parlementaires, de Mathusalem d’opposition dynastique, ne comprend et n’aime riende ce qui touche à la grandeur morale, à l’esprit de sacrifice. Il ne nous a pas même fait l’aumône d’une neutralité silencieuse, et maintenant, il faut renoncer à cette illusion—comme à toutes les autres...Ses mécomptes et ses tristesses avivaient de plus en plus ses sentiments chrétiens, sa foi religieuse. A la veille des fêtes de Pâques, le 28 mars, il m’écrit:...La Semaine sainte! que de devoirs elle m’impose, que de sentiments elle réveille, en cette lugubre et sinistre année 1872, où je suis seul, un pied dans la tombe, séparé par la mort de ma pauvre femme que j’avais cru destinée à me survivre un quart de siècle, séparé par l’absence de mon fils qui est à Rome! Comment, pendant ces jours de deuil, assombris par d’autres deuils, ne pas s’absorber dans des pensées de douleurs, de soumission et de piété, quand Dieu nous frappe, quand les hommes nous menacent, quand les événements les plus terribles semblent n’être que le prélude de calamités plus effroyables encore!...Dans cette lettre du 28 mars, répondant à ce que je lui avais écrit de M. de Falloux, de la sagesse de ses vues, de l’habileté de sa politique, Pontmartin ajoutait:Tout ce que vous me dites dans votre lettre est d’une grande justesse; oui, Dieu nous châtie, mais méritons-nous qu’il nous épargne? Les chefs nous manquent; mais sommes-nous dignes d’en avoir? L’esprit de parti, l’envie, la haine, notre manie d’opposition épigrammatique et frondeuse, n’ont-ils pas tour à tour appliqué leurs dissolvants aux gouvernements, aux hommes d’État, à toutes les garanties d’autorité matérielle et morale? Personne n’admire plus que moi M. de Falloux. Il est, depuis la mort deBerryer, le représentant le plus élevé, le plus éloquent, le plus pur, le plus parfait des idées qui auraient pu nous sauver, et il possède en surcroît une sagesse, un esprit de conduite, une régularité de mœurs et d’habitudes que Berryer n’avait jamais eus. L’a-t-on assez calomnié! assez déchiré! Et moi-même, en un jour de folie bohémienne, ne l’ai-je pas bêtement égratigné; pourquoi? pour le plus misérable de tous les motifs; parce que, lors de son ministère, je l’avais trouvé ou avais cru le trouver trop froid, quand je lui adressais quelque demande!Le 6 avril 1872, il quitta Cannes, où il avait fait un séjour de trois mois. La veille de son départ, il écrit à M. Jules Claretie:Je quitte demain Cannes la pluvieuse, où habitent beaucoup d’Anglaises, entre autres Miss-tification. Figurez-vous, en trois petits mois, 49 grandes journées de pluie et d’innombrables rafales de vent d’Est. Aussi ma santé qui n’était que mauvaise est-elle devenue détestable. J’espère pourtant avoir la force et le courage de partir le 17 ou le 18 pour Paris, où je dois rendre compte du Salon dans l’Univers illustré. Jugez de mon empressement à aller me jeter dans vos bras. Hélas! quel abîme entre nos dernières causeries de mai 1870, et ce serrement de mains et de cœur... Aimons la France, mon cher ami, aimons-la avec une passion qui nous soutienne, nous réconcilie et nous console. Aimons-la une fois pour elle-même, dix fois pour ses fautes, cent fois pour ses malheurs. Unissons-nous dans cet amour, comme des enfants qui se seraient disputés pour des vétilles et qui s’embrasseraient en regardant leur mère en pleurs.VLeFilleul de Beaumarchaisparut en volume le 9 avril, et Pontmartin en consacra le produit à l’Œuvre du Sou des chaumières. Il avait dû, d’ailleurs, laisser son livre aller seul à Paris, où il n’arriva lui-même que le 8 mai. Comme il n’avait plus son appartement de l’avenue Trudaine, il logea hôtel Byron, 20, rue Laffitte[384]. J’eus le plaisir d’y passer quelques semaines avec lui; nous prenions d’ordinaire nos repas, à l’angle de la rue Favart et de la place de l’Opéra-Comique, chez des restaurateurs qui s’appelaient, je crois, Édouard et Félix, et dont l’établissement était parfaitement français, quoiqu’il s’intitulât «Taverne de Londres». Là se rencontraient, presque tous les soirs, avec Pontmartin, des journalistes, des hommes de lettres et des artistes, Xavier Aubryet, Albéric Second, Alphonse Royer, Robert Mitchell, Mario Uchard, Nuitter, Mermet, Vaucorbeil. La vie d’hôtel et la vie de restaurant ne sont guère propices au travail, surtout lorsque l’on a soixante ans bien sonnés. Pontmartin pourtant trouvait moyen de travailler comme par le passé. «Je ne puis, disait-il, renoncer au travail qui me semble aussi nécessaire à ma vieque le pain que je mange et l’air que je respire.»Dès son arrivée, il avait repris à laGazette de Francesa collaboration hebdomadaire, suspendue depuis le 12 août 1870. Son article de rentrée parut le 15 mai 1872, avec ce titre:Notre conversion[385]. En même temps, il faisait, à l’Univers illustré, le compte rendu duSalon, auquel il ne consacra pas moins de neuf articles. Il fera encore chez Michel Lévy lesSalonsde 1873 et de 1874. Son dernierSalon, celui de 1878, paraîtra dans leCorrespondant.Littérature et beaux-arts sont bien loin, du reste, à ce moment, de l’absorber tout entier. L’avenir de la France, les périls qu’elle traverse, les calamités qui la menacent, voilà sa grande, presque son unique préoccupation; elle n’est absente d’aucun de ses feuilletons de laGazette; elle le suit même auSalon, elle tient surtout une large place dans ses lettres. A de certaines heures, le découragement le gagne. Il m’écrit par exemple, le 15 juin 1872, après mon retour en Bretagne:...A quoi bon combattre? Nous ressemblons à des naufragés, à des nageurs qui, d’une part, verraient s’éloigner de plus en plus le rivage ou le port, et, de l’autre, sentiraient la vague grossir, monter, d’abord sur leurs épaules, puis sur leurs têtes. Les quelques députés que j’ai vus depuis dimanche assurent que M. Thiers paraît enchanté des dernières élections[386]. Ah! si nous n’étions tous dans la poêle àfrire, comme je rirais le jour où cette miniature, cette contrefaçon de grand homme, ce Cromwell de Lilliput, ce Washington de buvette parlementaire sera avalé, d’une bouchée, par l’ogre démagogique! Vous pouvez aisément vous figurer, mon cher ami, ce que devient dans tout cela cette malheureuse littérature...Le 12 juillet, il revenait aux Angles, juste à temps pour y recevoir, comme un dernier écho de Paris, l’étrange livre de Dumas fils,l’Homme-Femme, qui lui inspira aussitôt un très bel article[387], sans préjudice de cette vigoureuse page, que je détache de sa lettre du 21 juillet:...C’est un mélange effroyable et incroyable d’aspirations chrétiennes et de malpropretés réalistes; l’Évangile annoté par le DrRicord, la pathologie expliquant le catéchisme, une goutte d’eau bénite dans une cuvette d’eau de lavande, Vénus et Lucine fraternisant avec sainte Anne et sainte Élisabeth. Si l’auteur a spéculé sur ce contraste pour avoir un grand succès de vente, il doit être content; mais quoi de plus triste et quel douloureux indice! Au fait, dans un temps et dans un pays qui falsifient tout, pourquoi l’auteur duDemi-Mondene serait-il pas un père de l’Église et un prophète? S’il faut faire de la politique tarée pour être accepté comme grand citoyen et grand patriote, pourquoi serait-il défendu de passer par la littérature tarée pour arriver au rôle d’apôtre? M. Gambetta, grand homme de guerre et Washington de l’avenir; M. Hugo, poète national; M. Dumas, prédicateur d’une régénération sociale; M. de X., défenseur du trône et de l’autel, tout cela se tient, se ressemble, et, quoique peu enclin à la politique du surnaturel,je commence à comprendre qu’une société favorable à de tels mensonges ne doit pas être modifiée par un expédient, améliorée par une transaction, mais transformée par un coup de foudre. On ne corrige pas un tonneau de vin sophistiqué en y versant une bouteille de médoc ou de chambertin, mais en vidant tout le tonneau. Adieu, mon cher ami; je tâcherai, sans préjudice de notre correspondance, de vous donner, chaque samedi, de mes nouvelles par laGazette de France. Mes appréhensions, mes angoisses ne font que redoubler en moi la conviction que nous devons lutter jusqu’au bout, donner l’exemple du travail à bien des paresseux démocratiques et communards qui nous accusent d’être oisifs. Sous ce rapport, nos désastres m’ont rendu service—hélas! un service acheté bien cher.—Car, je dois vous l’avouer, trois mois avant la chute de l’Empire, je me voyais ou je me croyais au bout de mon rouleau de papier; énorme rouleau dont vous connaissez la première feuille sous forme de vers latins ou de version grecque (1826) et dont la plus récente (20 juillet 1872) s’achemine vers la rue Coq-Héron. Total, 46 ans, qui ont consommé deux Royautés, deux Républiques, un Empire et plus d’argent qu’il n’en faudrait pour que tous les Français missent au pot, non pas la poule, mais le faisan doré.L’automne de 1872 fut marqué pour Pontmartin par une heureuse rencontre. Le 3 octobre, il était à la villa de Barbentane[388], chez le marquis Léon de Robin-Barbentane. Frédéric Mistral s’y trouvait en même temps que lui. A table, le chantre deMireilleporta un toast en vers, recueilli depuis dans lesIles d’Or, et dont voici la traduction:ENTRE VOISINSPour faire bien ce qui est dû—comme au temps de la reine Jeanne—et de René le roi féal—aux nobles dames du château—je bois ce vin de Barbentane.Je bois ensuite au marquis d’Andigné[389]—qui, dans la guerre âpre et farouche—lorsque s’éteignait toute gloire—sous le feu des canonniers,—lui, se ramassait une couronne.Puis à Monsieur de Pontmartin—je porte un toast à coupe rase,—car il est le roi de ce festin,—et dans ses livres diamantés—sa plume d’or vaut une épée[390].Entre voisins!...A peine Pontmartin était-il revenu de Barbentane, que sonvoisinle Rhône lui faisait la politesse de venir jusqu’au seuil de sa porte. Après quatre mois de sécheresse, on avait eu, depuis le 1eroctobre, pendant plus de quinze jours, des pluies continuelles et torrentielles. On put craindre un moment une inondation plus terrible que celles de 1840 et 1856. Pontmartin dut faire transporter au premier étage de sa maison tout son mobilier du rez-de-chaussée. Il en résulta,dans ses habitudes, durant quelques semaines, un bouleversement complet, et un vrai serrement de cœur, en face de cette plaine fertile, changée en un lac gigantesque.Chose singulière, c’est au milieu de ces bouleversements et de ces ennuis qu’il a écrit quelques-uns de ses plus jolis articles, cesFantaisies et Variations sur le temps présent[391], qu’il a placées sous le couvert deM. Bourgarel, ancien magistrat, et au milieu desquelles s’épanouit ce petit chef-d’œuvre d’humouret d’ironie,M. Gambetta, membre de l’Académie française[392].VICe fut seulement le 12 mars 1873, après un séjour de huit mois à la campagne, qu’il revint à Paris. Il prit, cette fois, un appartement rue de Rivoli, 172, au Pavillon de Rohan. Ce quartier lui convenait mieux que le boulevard des Italiens, trop brillant, trop bruyant et trop jeune pour son âge et pour ses goûts.Le 5 avril, leGauloisannonça qu’il publierait, chaque semaine, deux articles de l’auteur desSamedis. Pensant bien que cette collaboration à une feuille bonapartiste me causerait quelquesurprise et quelque contrariété, Pontmartin m’écrivit le jour même:Vous verrez dans leGauloisde ce matin l’annonce d’une collaboration qui vous surprendra. Voici l’explication pour mes vrais amis. En quittant les Angles, j’ai pu me convaincre que, grâce à nos quatre inondations,—il y en a eu une cinquième le 16,—la récolte de cette année serait à peu près nulle; sans compter les dégâts et les réparations urgentes. User de mon droit strict, c’est-à-dire obliger à me payer des gens qui ne récoltent rien, ce n’est nullement dans mes habitudes, et j’ajoute qu’au milieu de notremal’ariarépublicaine et méridionale, ce serait très impolitique, si ce n’était très peu charitable. Or, M. Edmond Tarbé[393], gracieux et élégantgentleman, m’a offert un prix si nouveau pour moi, tellement hors de proportion avec mes honoraires habituels, que je n’ai pas cru devoir refuser. J’essaierai de faire, dans leGaulois, quelque chose d’intermédiaire entre lepremier-Pariset la Causerie littéraire; une variante desLettres d’un interceptésous une forme plus parisienne; je garde le droit d’y rester, si je veux, absolument légitimiste; mais, à tort ou à raison, je crois que nous touchons à une phase où il sera plus utile de démarquer le drapeau de la défense sociale contre les radicaux dont la victoire approche. Le comte de Chambord,—et c’est, j’en suis sur, l’opinion de M. de Falloux et la vôtre,—s’est arrangé de façon à simplifier notre tâche. Réfugié dans le surnaturel, dans le sentiment d’une mission providentielle qu’il croit être appelé à remplir tôt ou tard, il ne nous laisse plus d’autre champ de bataille que celui où peuvent s’unir tous les défenseurs de l’ordre, de la religion, des grandes vérités sociales et morales, pour conjurer lepéril urgent et combattre l’ennemi commun. Sous ce rapport, leGaulois, qui tire à 25000 exemplaires et qui espère avoir, vers la fin du mois, 10000 abonnés de plus, m’est plus favorable que laGazette de France...Il n’abandonnait point, du reste, laGazette, où sesSamedisne subirent aucune interruption.Les chroniques de Pontmartin auGauloisparurent du 9 avril au 24 juillet 1873. Elles sont au nombre de vingt-trois. En voici les titres:La Première hirondelle;—Pilote habile;—Le Plat du jour;—Le Second Favre;—Héloïse et Abélard;—Le Rouge et le Jaune, ballade parisienne;—Le Secret des monarchistes;—Les Termites;—Leur Modération;—La Revanche;—La Vraie recette;—La Confession d’un... moine italien;—Les Hommes nécessaires;—Hé! donc?—Les Vieilles lunes;—Libérateur du territoire;—La Rosière de Draguignan, saynète;—Qui veut la fin veut les moyens;—Ce qu’ils auraient fait, ce que vous faites;—Le Pour et le Contre;—La Première du ROI S’AMUSE;—Lettre d’Usbek à son ami Rustan, à Téhéran;—Les Pèlerinages.De ces vingt-trois chroniques, cinq seulement ont été reproduites par Pontmartin dans sesNouveaux Samedis[394]. Ce sont celles qui ont pour titres:Pilote habile,le Plat du jour,leur Modération,la Confession d’un... moine italien,Qui veut la fin veut les moyens. S’il eût réuni en un volume spécial ces pages railleuses, fantaisistes, humoristiques,ce volume eût été l’un de ses meilleurs. Les maîtres du genre, Prévost-Paradol, Arthur de Boissieu, J.-J. Weiss, n’ont peut-être jamais fait une campagne aussi brillante.Au mois d’avril, précisément à l’heure où il commençait sa campagne duGaulois, Pontmartin avait publié un volume de nouvelles,la Mandarine. La Mandarine, ce n’est pas ici cette espèce d’orange qui nous est primitivement venue de Malte; c’est la femme du mandarin. Rousseau demande quelque part à son lecteur ce qu’il ferait dans le cas où il pourrait s’enrichir en tuant en Chine, par sa seule volonté et sans bouger de Paris, un vieux mandarin. Sur ce thème, Pontmartin a brodé un petit roman d’une invention originale et d’une singulière vérité d’observation. Il nous a conté comment, dans un instant plus rapide que l’éclair—le temps qu’il faut pour avoir une mauvaise pensée—l’honnête et malheureux Albéric de Sernhac avait tué sa mandarine.Cet ingénieux et dramatique récit[395]forme la pièce principale du volume, que complètent d’autres nouvelles,Françoise,Un Trait de lumière,Cent jours à Cannes,les Deux talismansetUne Cure merveilleuse.L’Assemblée nationale s’était séparée le 8 avril 1873 pour ne reprendre ses séances que le19 mai. Le 27 avril, l’ex-instituteur Barodet, le maire révoqué de Lyon, fut nommé député de Paris, battant de 40,000 voix M. de Rémusat, ministre des Affaires étrangères. Cette élection démagogique était le coup de cloche qui annonçait la chute prochaine de M. Thiers. J’avais quelque désir d’assister de près à l’événement. Mes amis de Versailles m’engageaient à venir à Paris. Pontmartin me mandait qu’il m’avait trouvé au Pavillon de Rohan une chambre pas chère. Le 18 mai, je me décidai à l’aller rejoindre, et nous passâmes ensemble une dizaine de jours, dont le souvenir m’est resté très présent.Je trouvai Pontmartin dans une véritable fièvre de travail. Il écrivait quatre grands articles par semaine, une Causerie du samedi à laGazette, deuxpremiers-Paris littérairesauGauloiset uneRevue du Salonà l’Univers illustré. Joignez à cela une correspondance active, force visites, déjeuners fréquents à Passy chez Saint-Genest ou chez Cuvillier-Fleury, soirées passées tour à tour chez Jules Sandeau ou chez Joseph Autran, et vous aurez une idée de l’activité de ce sexagénaire qui se disait toujours mourant, rendu, fini! Il composait en général ses articles le matin en se promenant dans le jardin ou les galeries du Palais-Royal, alors à peu près désertes. L’article une foisfait, et quand il ne restait plus qu’à l’écrire, il l’écrivait de sa petite écriture fine et nette, sans ratures et sans retouches. Si, à ce moment-là, j’entrais dans sa chambre, et si je voulais prendre un livre ouune Revue: «Pourquoi lisez-vous? disait-il; causons plutôt comme si de rien n’était. Ce n’est rien du tout que mon article.» Et ce rien du tout, qu’il jetait sur le papier tout en causant, c’était quelquefois une page exquise, un morceau achevé, un chapitre fait de main d’ouvrier.Le 21 mai, j’étais à Versailles, Pontmartin n’avait pu m’accompagner, ayant à faire ce jour-là, pour laGazette de France, un article sur lesSonnets capricieux, de Joseph Autran. «J’entreprends, disait-il, aujourd’hui mercredi, 21 mai, j’entreprends d’écrire une page à propos de ce livre, sans être bien sûr que mes écritures ne se heurteront pas en chemin à une révolution ou à un coup d’Etat[396].»L’article parut le samedi 24 mai, à cinq heures du soir, au moment où l’Assemblée nationale, en retard de deux ans, renversait M. Thiers.Ce même soir, l’Opéra-Comique donnait la première représentation deLE ROI L’A DIT, paroles d’Edmond Gondinet, musique de Léo Delibes. J’y assistais avec Pontmartin et Léopold de Gaillard. On se disait dans les entr’actes: «Thiers est battu, Mac-Mahon refuse, Mac-Mahon accepte.» Malgré les préoccupations politiques, la pièce obtint un éclatant succès. Hélas! quel succès plus éclatant, quel triomphe pour les honnêtes gens, pour la France, si cinq mois plus tard, le 27 octobre 1873,LE ROIn’avaitRIEN DIT!

CHAPITRE XIIILES LETTRES D’UN INTERCEPTÉ.—LE RADEAU DE LA MÉDUSE.—LE FILLEUL DE BEAUMARCHAIS.—LA MANDARINE.(1870-1873)LaGazette de Nîmeset lesLettres d’un intercepté. M. Gambetta. LaJournée d’un Proconsul.—Cent jours à Cannes. LaDécentralisationet leRadeau de la Méduse.—Mort de Mmede Pontmartin. LeFilleul de Beaumarchais. Un mot de Louis David.—Le comte d’Haussonville et Saint-Genest. Un Bûcheron qui ne débite pas de fagots. La souscription nationale pour la libération du territoire. Projet de Pontmartin. Le comte de Falloux.—Hôtel Byron, rue Laffitte. La Taverne de Londres. M. Thiers. L’Homme-Femmede Dumas fils. Au château de Barbentane. Le toast de Mistral.Entre voisins.L’inondation du Rhône en 1872.—Au Pavillon de Rohan. Une campagne auGaulois. LaMandarine. Le 24 mai 1873, Si le Roi n’avait rien dit!IAprès son article du 12 août, Pontmartin cessa ses envois à laGazette de France. Continuer à écrire, comme autrefois en pleine paix, une Causerie littéraire, il n’y fallait pas songer. Les Prussiens, d’ailleurs, allaient se charger de tranchereux-mêmes la question. Ils investissaient Paris, et entre la rue Coq-Héron et les Angles toute communication devenait impossible. Il écrira cependant; il publiera dans un journal du Midi,la Gazette de Nîmes, des articles où il essaiera une espèce de terme moyen entre lepremier-Nîmeset la Causerie littéraire.Ces articles parurent sous le titre deLettres d’un intercepté. Il m’en parle en ces termes dans sa lettre du 5 novembre 1870:...On a fondé à Nîmes un journal, pour lequel on m’a demandé ma collaboration. Il m’a paru que, dans un moment comme celui-ci, l’important n’était pas de rechercher un succès littéraire, qui d’ailleurs est impossible, mais d’exprimer rapidement quelques vérités utiles. La proximité m’assurait presque le bénéfice de l’à-propos, et, une fois en train, j’ai écrit seize articles presque sans interruption. Comme ils sont reproduits dans un journal d’Avignon, me voilà finissant par où j’ai commencé, et redevenant, après plus d’un quart de siècle, journaliste du Gard et de Vaucluse.LesLettres d’un interceptésont au nombre de vingt-six; elles vont du 29 septembre au 23 décembre 1870.Pontmartin les écrivait en pleinpays rouge, dans ces départements du Midi où l’on menaçait—de loin—les Prussiens, et où l’on faisait—sur place—la guerre aux moines et aux prêtres, au Pape et à l’Église. Sous l’impression que lui causaient les scènes hideuses d’Autun, de Lyon, de Saint-Étienne, de Toulouse, de Limoges, deMarseille, il lui est arrivé de se montrer très dur, un peu trop dur peut-être pour les hommes du 4 Septembre et en particulier pour Gambetta. Si le dictateur de Tours eut le tort, l’impardonnable tort, de mettre l’intérêt de la République au-dessus de l’intérêt de la France,—République d’abord!—il n’est que juste de reconnaître que son effort n’a pas été entièrement stérile, qu’il y a eu, à certaines heures, au milieu de seshâbleries, un souffle de vrai patriotisme, et qu’il a su parfois, du haut de son balcon, esquisser de beaux gestes.Ces beaux gestes, assez rares au demeurant, Pontmartin ne les a pas voulu voir. Comme George Sand[370]et Pierre Lanfrey, et avant eux, il a dénoncé sans ménagements, il a raillé, il a maudit ladictature de l’incapacité[371]. C’est lui qui aattaché le grelotà «cette faconde d’estaminet, à cette célébrité de carton, à cet héroïsme de clinquant, à cette dictature du balcon». Son livre se pourrait appelerl’Anti-Gambetta. Pontmartin n’en a pas écrit de plus éloquent. Avec quelle force il s’élève, au nom de la France de saint Louis, de Jeanne d’Arc, de Fénelon, contre l’appel fait par le gouvernement de Tours à ce fantoche italien, dont les mains étaient rouges de sang français,il signor Garibaldi[372]! A côté de ces pages vengeresses,il y a des pages prophétiques, telles que la suivante, écrite le 23 novembre 1870:Le caractère si profondément anti-chrétien de la révolution du 4 septembre est ce qui m’épouvante le plus pour l’issue de la guerre et l’avenir de mon pays. Ce pays a les reins solides. Quelle que soit l’incroyable série de ses revers, il reviendra peut-être de l’état désespéré où l’ont plongé les fautes de l’Empire, aggravées par ceux qui devaient les réparer; mais ce dont il ne se lavera jamais, c’est d’avoir laissé outrager cette chose sainte qu’on appelle la religion, sous prétexte de défendre cette chose sacrée qu’on nomme la patrie; c’est d’avoir permis qu’un vieux forban, justement exécré de tous les catholiques, à la tête de quelques bandes de mécréants et de coupe-jarrets, nous infligeât l’immonde parodie des interventions étrangères; c’est de n’avoir pas compris que déclarer la guerre à Dieu sous l’étreinte d’un ennemi vainqueur, c’était à la fois une honte, un crime, une bêtise et un suicide.Le vent est aux prophéties, et je suis d’autant plus tenté de risquer la mienne que, depuis quatre mois, les événements ne m’ont que trop donné raison. J’écrivais, le 1eraoût: «Prenez garde! laMarseillaisene vous portera pas bonheur.»—Et, six jours après, les sinistres échos de Wissembourg, de Forbach et de Reichshoffen répondaient au refrain de Rouget de Lisle.—Aujourd’hui, je dis: «Prenez garde! laguerre au bon Dieuvous portera malheur. Ne bravez pas Celui qui peut seul vous sauver par un miracle, vous qui n’êtes pas et qui ne faites pas des prodiges!»Avec un écrivain tel que Pontmartin, l’esprit ne perd jamais ses droits. Vous venez de lire ces beaux chapitres:Après Sedan;Si Pergama! Garibaldi;le Talion;l’Ile d’Elbe et Wilhelmshœhe;les Honnêtes gens;Que faut-il croire? la Guerre au bon Dieu;—tournez le feuillet, et donnez-vous lafête de savourer les pages sur lesPréfets hommes de lettres,—MM. Challemel-Lacour et Alphonse Esquiros,—et surtout laJournée d’un Proconsul, fragment de manuscrit trouvé par un élève de l’École des Chartes dans la bibliothèque deCahors.IISes angoisses patriotiques, les victoires de la Prusse, aggravées et envenimées par les victoires de la démagogie, le mauvais état de sa santé, tout se réunissait pour accabler Pontmartin.Il dut obéir à l’ordre de son docteur, qui voulut absolument le renvoyer à Cannes. Le 7 janvier 1871, il s’y installait, à la villa des Dames de la Présentation; peu de jours après, je recevais de lui une lettre où il me disait: «Nous sommes venus nous réfugier sur cette plage, presque déserte cet hiver, comme de véritables naufragés. Je sens que je ne résisterai pas à ces cruelles épreuves. A bout de forces, atteint d’anémie, le cœur déchiré par les malheurs de notre chère France, ayant vu sombrer tout ce qui fait le bonheur ou, du moins, le repos du père de famille et du citoyen, je me fais à moi-même l’effet de mon propre spectre, errant sur ce littoral où je retrouve les ombres de Cousin et de Mérimée[373]...»Il devait y rester jusqu’au 17 avril 1871, ce qui lui permettra de dire plus tard: «J’ai eu, moi aussi, mesCent Jours[374].»Au commencement de mars, lesLettres d’un interceptéparurent à Lyon, chez les libraires Josserand et Pitrat. La vente avait lieuau bénéfice des blessés et prisonniers de l’armée française. Pontmartin écrivit, à cette occasion, au directeur duFigaro:Cannes (Alpes-Maritimes), 12 mars 1871.Mon cher chef,La réapparition duFigaro, au cercle de Cannes, a été pour nous tous une joie, si toutefois ce mot est encore français. Je vois que votre journal se porte mieux que jamais: en quoi je ne lui ressemble guère. N’importe! mon indignation contre les hommes du 4 Septembre a suppléé à mes forces absentes, et il en est résulté, sous le titre deLettres d’un intercepté, un volume que je vous recommande, parce que vous aimez à traduire en bonnes œuvres la popularité duFigaro, et que le volume se vend au bénéfice des victimes de la guerre. La succursale lyonnaise de la maison Hachettea dû, sur ma recommandation expresse, vous en adresser deux ou trois exemplaires. Je n’ajoute rien; les grandes douleurs ne doivent pas être bavardes. Je me borne à vous demander la charité pour des blessés, des prisonniers et un malade, et je suis tout à vous.Lorsqu’il revint aux Angles, le 18 avril, sa santé ne s’était guère améliorée, mais le courage et la force morale lui étaient revenus, comme en témoigne la lettre suivante, qu’il m’écrivait le 24 mai:Mon cher ami, je n’attendais qu’un mot de vous pour renouer au plus vite une correspondance qui aura été une des joies et une des forces de ma vie littéraire. Commençons par un bulletin sommaire de nos tristes santés. Ma femme, après avoir été, vers le 10 avril, presque à l’agonie et avoir reçu tous les sacrements, va décidément mieux, et comme ce mieux dure depuis six semaines, je crois que l’on peut se reprendre à l’espérance. Quant à moi, j’étais revenu de Cannes dès qu’il m’a été prouvé que ma femme ne pourrait pas venir m’y rejoindre et que son état inspirait des inquiétudes. Nous étions assistés, mon fils et moi, par une de mes belles-sœurs, et la malade était bien soignée et entourée. Mais cette effroyable série de désastres, d’angoies, de calamités publiques, de douleurs privées, de souffrances physiqueset morales, coïncidant avec l’échéance prochaine de lasoixantièmeannée, a produit en moi un effet singulier. Je suis atteint d’uneanémiequi n’a rien de douloureux, sauf que mes vieilles longues jambes ne peuvent plus me porter; et, en même temps, comme pour rétablir l’équilibre,—ou plutôt, hélas! achever de le rompre,—je me sens dans le cerveau, dans l’imagination, dans le cœur un redoublement d’ardeur et de vie, que j’attribue, pour une moitié, à l’excitation nerveuse, et, pour l’autre, à la grandeur même des événements. J’éprouve à la fois le besoin d’exprimer des idées que je crois vraies, et l’ardent désir de me dévouer à un idéal patriotique et monarchique. Aussi, M. Charles Garnier[375], à la suite d’un échange de lettres, m’ayant demandé ma collaboration, j’en ai immédiatement profité pour commencer, dans laDécentralisation, une seconde campagne, qui pourrait bien aboutir, en août, à un nouveau petit volume, si les Communards de Paris et de la province nous laissent un carré de papier et une bouffée d’air respirable. Ce qui m’attriste, c’est que, tout près de moi, un de mes meilleurs et de mes plus éloquents amis, Léopold de Gaillard, paraît avoir reçu de ces mêmes événements une impression contraire. Il m’écrivait avant-hier une lettre empreinte du plus morne découragement... Certes, à ne considérer que les apparences, la France ressemble à un malade incurable. Il faut qu’elle ait été mordue par un démadogueenragé pour remplir ses conseils municipaux d’hommes tarés, forcenés, incorrigibles, qui applaudissent tout haut ou tout bas aux crimes de la Commune; et cela au moment où cette insurrection communiste retarde la reprise des affaires, et où les Prussiens nous écrasent de leurs ruineuses exigences. Mais c’est justement le caractère surhumain des épisodes qui se succèdent depuis un an, qui m’a rendu ma force morale, et qui soutient mon courage.D’une part, il y a dans ces épisodes quelque chose de si étrange, de si gigantesque, de sibiblique, nous avons si brusquement passé d’Horace Vernet à Martin[376], qu’à moins de se déclarer athée, on ne peut pas ne pas s’incliner devant une intervention divine qui, seule, peut tout expliquer et tout réparer. De l’autre, je me dis qu’il faut que Dieu ait ses desseins, supérieurs à la méchanceté des hommes, pour que de pauvres âmes faibles et malades comme la mienne, en proie, pendant les dernières années de l’Empire, à une sorte d’atonie, tentées presque de traiter d’illusions leurs croyances et de se laisser envahir par le doute, aient été tout à coup ravivées, fortifiées, retrempées pour la lutte par des catastrophes qui semblaient devoir, au contraire, achever de les abattre. Ceci, mon cher ami, me ramène à mesmoutons, interceptés une seconde fois par les Prussiens de Belleville et de la Villette. Mon éditeur lyonnais, en m’annonçant la 3eédition de mon volume, m’écrit que, contre son attente, les journaux du Midi—Nimes, Avignon, Montpellier, Marseille, etc.—ont accueilli le livre par un silence de glace, tandis qu’il a été énergiquement soutenu par les journaux de l’Ouest. Il ne m’a pas été difficile de deviner, dans ce bienveillant concours, votre amicale influence, et je vous en remercie du fond du cœur pour moi, pour Pitrat, notre ancien metteur en pages duCorrespondant, et pour les trop nombreuses victimes de la guerre, auxquelles j’ai déjà pu donner 600 francs (j’espère que nous irons à mille, et nous y serions sans les événements de Paris)... Écrivez-moi de temps en temps, si vos travaux et vos affaires vous en laissent le loisir, et soyez sûr que le plaisir de vous lire et le soin de vous répondre compteront toujours parmi les consolations les plus douces d’un affligé qui vous aime, d’un obligé qui vous remercie, d’un malade qui se ranime pour vous serrer vigoureusement la main. Tout à vous.Quelques jours après, le 7 juin, nouvelle lettre, mais toujours même ardeur, même résolution de combattre, avec ce qui lui restait de forces, la mauvaise littérature et l’esprit révolutionnaire:J’ai eu hier la visite de Léopold de Gaillard, que j’ai réchauffé et rasséréné de mon mieux. Il était consterné, entre autres horreurs communardes et pétroliennes, de la mort du R. P. Captier, qui, après avoir commencé, à Arcueil, l’éducation de son fils, était devenu son ami. Mais je n’ai pas eu de peine à lui prouver que la douleur la plus légitime et la plus intense n’avait rien de commun avec le découragement et l’abandon de ce qui peut encore se tenter dans l’intérêt du vrai et du bien. Il doit partir lundi pour Paris, où il va reprendre la direction duCorrespondant, qui reparaîtra le 25 juin. Je lui ai promis pour une des deux premières livraisons, un article où j’essaierai de profiter de mes tristes avantages et de déterminer la nouvelle situation faite à la critique par les calamités sans nom qui nous écrasent...Après avoir rapidement esquissé le plan de l’article[377]qu’il projetait d’écrire pour leCorrespondant, il terminait ainsi sa lettre:...Le cadre est immense; c’est tout au plus si j’aurais la force de remplir un des coins; mais, mon cher ami, quel horizon pour un homme de trente ans, ayant le talent, la foi, le feu sacré!Exoriare aliquis!...Ce qui m’afflige et m’inquiète, c’est l’attitude de la jeunesse, du moins dans nos villes du Midi. Il y a eu de braves et intrépides jeunes gens qui se sont enrôlés sous les drapeaux de Charette et sont morts héroïquement en combattant les Prussiens. Yen aura-t-il pour se roidir contre les humiliations de la Paix, s’associer à une restauration morale et sociale, travailler à une œuvre de réparation, chercher une revanche ailleurs que dans ces hasards de la guerre, qui nous ont si cruellement trahis, qui pourraient nous trahir encore? L’abominable épisode de la Commune, les nouveaux milliards qu’il nous coûte, les ruines qu’il nous laisse, retardent indéfiniment cette revanche militaire à laquelle je ne crois guère, et que je désire peu. Il ouvre, au contraire, la voie à tout homme de cœur qui recherchera les causes de nos désastres et les moyens de les réparer...Pontmartin reprit donc sa tâche. D’avril à octobre 1871, il publia, dans laDécentralisation, une suite d’articles qui parurent en volume, au mois de janvier 1872, sous ce titre:le Radeau de la Méduse.L’insurrection du 18 mars, l’assassinat du général Lecomte et de Clément Thomas, le renversement de la colonne Vendôme sous les yeux des Prussiens, les incendies de Paris, le massacre des otages: que de leçons à tirer de ces terribles événements! Pontmartin les fit ressortir avec force.La Prusse et la Commune,Paris,Cri de détresse,la colonne Vendôme,Sommations respectueuses à l’Assemblée nationale, autant de chapitres qu’il est impossible de relire aujourd’hui sans rendre hommage au bon sens de l’écrivain qui nous donnait de si fermes conseils, sans déplorer l’aveuglement qui nous a empêchés de les suivre.En nous signalant toute l’étendue du mal et en nous indiquant le remède, Pontmartin n’avait eu garde de mettre en oubli le précepte du Tasse, quirecommande d’enduire de miel et de sucre les bords du vase que l’on présente au malade:Cosi all’egro fanciul porgiamo aspersiDi soave licor gli orli del vaso.Ici, le miel et le sucre, ce sont les traits charmants et les mots heureux. Rien de plus piquant que lesÉpaves académiques, et en particulier le récit de la réception de M. Émile Ollivier,—réception qui n’a jamais eu lieu[378].—Le discours du successeur de Lamartine est, comme il convient, écrit en vers, et, naturellement, les strophes du récipiendaire rappellent les strophes duLac:Un jour, t’en souvient-il? nous gardions le silence:On n’entendait, au sein du Corps législatif,Que le bruit des couteaux qui frappaient en cadenceLe pupitre plaintif...Se non è vero...Les lecteurs du nouveauLacdurent se dire que rien n’était désespéré, puisque l’on pouvait trouver d’aussi bons morceaux sur leRadeau de la Méduse.IIILes douleurs et les deuils se succédaient sans relâche au cours de cette horrible année 1871. Enavril, Mmede Pontmartin avait été presque à l’agonie; puis une apparence de mieux qui avait permis à son mari de reprendre sa vieille plume. Puis une rechute, six semaines de cruelles souffrances, et la fin. Mmede Pontmartin était morte le 19 août, à 51 ans, conservant jusqu’au dernier moment sa pleine connaissance et son courage: pas une plainte, pas un murmure, une foi ardente, une résignation incomparable. Son âme s’était élevée depuis longtemps vers cette vie surnaturelle qui, pour les chrétiens (et Mmede Pontmartin était une chrétienne des anciens temps), est la vie véritable.Sous la deuxième République, Pontmartin avait représenté le canton de Villeneuve-lès-Avignon au conseil général du Gard. Au mois d’octobre 1871, ses amis lui firent un devoir de poser de nouveau sa candidature. Les chances de succès étaient nulles, puisque, le 2 juillet précédent, à une élection partielle pour l’Assemblée nationale, le canton de Villeneuve avait donné 400 voix de majorité aux candidats démagogiques. Il accepta sans enthousiasme, fit bravement campagne et obtint un demi-succès: le dimanche 8 octobre, la majorité ultra-républicaine du 2 juillet se trouva diminuée des trois quarts. Il n’en était pas moins battu, et, quelques jours après, il m’écrivait: «J’ai été, je l’avoue, navré de cet échec, non pas pour moi—j’y gagne de pouvoir rendre à la littérature un temps que m’auraient pris les attributions singulièrement agrandies du conseil général—maispour ce pays que j’aime malgré ses ingratitudes et ses folies[379].»Les électeurs lui faisaient des loisirs; il en profita pour réaliser enfin un projet longtemps caressé, pour écrire ceFilleul de Beaumarchais, auquel il songeait depuis le 2 décembre 1851 et qui avait dû s’appeler d’abordles Mémoires de Figaro[380]. Il m’écrivait, le 6 novembre 1871: «Je commence ce soir»;—et, un mois plus tard, le 5 décembre: «En attendant, je me console avec leFilleul de Beaumarchais, dont la première partie sera expédiée aujourd’hui même auCorrespondant[381]. J’ai fini par me passionner pour mon sujet au point de ne plus pouvoir songer à autre chose, et j’ai écrit à laGazette de Franceque décidément je ne reprendrais mes articles qu’après le jour de l’an. Pourtant, mon cher ami, ne vous figurez pas que je vous prépare un récit de longue haleine, une page d’histoire; ce sera tout au plus un tableau de genre. Le colosse rêvé en 1852 s’est réduit peu à peu à des proportions de statuette...»Né le 27 avril 1784, le soir même de la première représentation duMariage de Figaro, le héros du roman, dans la donnée primitive, étaittué, le 4 ou le 5 décembre 1851, au cours de cette émeute plus ou moins factice qui suivit le coup d’État. Entre ces deux dates, qui ne lui donnaient en somme que soixante-sept ans, il allait d’étape en étape, personnifiant une sorte de Gil Blas sérieux, aux prises avec autant de déceptions qu’il y avait eu d’illusions à son baptême.De cette donnée première, il reste peu de chose dans le roman de 1871, lequel finit en 1809, ou plutôt dès 1804. J’étais, pour ma part, quelque peu déçu: je ne le cachai pas à Pontmartin, qui me répondit le 19 janvier 1872:Ce que vous me dites duFilleul de Beaumarchaism’a un peu étonné. Je vous avais averti que je ne prétendais faire qu’un tableau de genre, une esquisse, et non pas du tout une grande page historique et romanesque. Mes deux modèles ont étéPaul et VirginieetGraziella; or ces deux récits ne mènent pas bien loin leurs personnages. Virginie et Graziella meurent à dix-sept ans; les deux romans finissent au seuil de la jeunesse, à l’aube de la vie. Je vous avoue d’ailleurs que je me suis attaché surtout aux caractères de Geneviève et du docteur Berval, qui, pendant cette phase terrible de 1784 à 1804, personnifiaient à mes yeux quelque chose comme le chœur antique,—la pitié, l’humanité, la vérité, la justice, s’efforçant de se faire leur part dans ce chaos de passions violentes et criminelles, dans ces alternatives d’anarchie et de dictature. Si j’avais réussi, c’est là ce qui donnerait une valeur un peu plus sérieuse à cette chaste et quasi enfantine histoire...La chaste idylle de Pierre Goudard—leFilleul—et de Jeanne d’Erlange a pour cadre la Révolution, la Terreur, le Directoire et le Consulat deBonaparte. Il y avait là un premier péril. Louis David disait un jour: «Si je veux peindre deux amants dans les Alpes, je suis forcé ou de faire mes amants tout petits pour que mes Alpes aient une certaine grandeur, ou de réduire mes Alpes à l’état de miniatures, pour que mes amants soient grands comme nature.» L’écrivain a ici plus de ressources que le peintre, et Pontmartin a su très habilement vaincre la difficulté. Son récit côtoie l’histoire, sans jamais y verser, sans se heurter non plus à un autre écueil, qui était également à redouter. Puisque aussi bien son idée première avait été de montrer que la Révolution a fait banqueroute, qu’elle n’a ni tenu sa promesse ni rempli ses engagements, n’était-il pas à craindre que le roman ne souffrît du voisinage de la thèse? Il n’en a rien été. L’auteur a même eu le bon goût, dans ce récit franchement royaliste, de peindre sous les couleurs les plus sympathiques le docteur Berval, qui est républicain: il est vrai qu’il l’est si peu! En revanche, le romancier ne ménage guère l’oncle de Jeanne, unci-devantpourtant, le marquis de Trévières. C’est que l’âme de son livre n’est pas l’esprit de parti, mais l’esprit de réconciliation, de justice, de concorde et de paix,—sans préjudice de l’esprit tout court, l’esprit qui ne pouvait pas ne point tenir une grande place dans un ouvrage en tête duquel figure le nom de Beaumarchais, et qui est signé: Pontmartin.IVCommencé aux Angles, leFilleul de Beaumarchaisavait été terminé à Cannes, où Pontmartin s’était rendu dès le commencement de janvier 1872, et où il avait pris gîte auPavillon des Jasmins. Il eut la bonne fortune d’y rencontrer M. d’Haussonville[382]et Saint-Genest[383], duFigaro, qu’il ne connaissait pas encore et qui allait devenir un de ses plus chers amis. Il m’écrivait, le 28 mars: «Saint-Genest (dont le vrai nom est Bucheron, mais qui ne débite pas de fagots) est ici pour quinze jours; nous avons fraternisé dès la première séance.»C’était le moment où M. Paul Dalloz, directeur duMoniteur universel, proposait de payer les cinq milliards de notre rançon au moyen d’une souscription nationale. Si l’idée était peu pratique, elle était du moins généreuse et patriotique. Pontmartin l’adopta aussitôt avec enthousiasme. Seulement, sentant bien qu’elle ne pouvait réussir parce quele chiffre était effrayant; comprenant que, pour obtenir le difficile, il ne faut pas demander l’impossible, il voulait que l’on se bornât à demander aux souscripteurs cinq cents millions, c’est-à-dire l’intérêt de la dette prussienne pendant deux ans.Même avec cet amendement, le projet n’aboutit pas. Il en conçut un réel chagrin, dont je retrouve la trace dans une de ses lettres:Forcé d’ajourner indéfiniment nos espérances légitimistes, m’écrivait-il le 13 mars 1872, je m’étais un moment rabattu sur la souscription nationale pour la délivrance du territoire. Cette noble idée m’avait passionné, bien moins à cause du résultat matériel, qui ne pouvait, hélas! qu’être incomplet, que parce que j’y voyais une revanche morale, une réhabilitation, un moyen de diriger vers une œuvre commune et indiscutable des milliers de volontés et d’intelligences, divisées sur tous les autres points. Inscrits sur les mêmes listes, associés à la même entreprise, nous ne pouvions plus nous haïr. Le peuple, voyant les riches se saigner aux quatre veines et le protéger, par ces nouveaux sacrifices, contre les chances d’une nouvelle invasion, y aurait perdu ou adouci quelques-unes de ses préventions et de ses haines. Que fallait-il, après tout, pour arriver à ce chiffre de 500 millions, qui eût paru suffisant aux plus pessimistes? 14 francs par habitant. En distribuant cet impôt volontaire sur un espace de dix-huit mois, c’est-à-dire de 550 jours environ, il eût suffi que les pauvres donnassent un sou par semaine, les familles aisées 25 centimes, et que les riches, les grands propriétaires, les grands industriels, les grandes compagnies eussent assez de patriotisme pour se charger du reste. Ce n’était ni impossible, ni même difficile. J’ai exposé tous ces calculs dans une réunion de la Colonie française au Cercle de Cannes, et ils ont paru limpides. Mais notre gouvernement de Gérontes parlementaires, de Mathusalem d’opposition dynastique, ne comprend et n’aime riende ce qui touche à la grandeur morale, à l’esprit de sacrifice. Il ne nous a pas même fait l’aumône d’une neutralité silencieuse, et maintenant, il faut renoncer à cette illusion—comme à toutes les autres...Ses mécomptes et ses tristesses avivaient de plus en plus ses sentiments chrétiens, sa foi religieuse. A la veille des fêtes de Pâques, le 28 mars, il m’écrit:...La Semaine sainte! que de devoirs elle m’impose, que de sentiments elle réveille, en cette lugubre et sinistre année 1872, où je suis seul, un pied dans la tombe, séparé par la mort de ma pauvre femme que j’avais cru destinée à me survivre un quart de siècle, séparé par l’absence de mon fils qui est à Rome! Comment, pendant ces jours de deuil, assombris par d’autres deuils, ne pas s’absorber dans des pensées de douleurs, de soumission et de piété, quand Dieu nous frappe, quand les hommes nous menacent, quand les événements les plus terribles semblent n’être que le prélude de calamités plus effroyables encore!...Dans cette lettre du 28 mars, répondant à ce que je lui avais écrit de M. de Falloux, de la sagesse de ses vues, de l’habileté de sa politique, Pontmartin ajoutait:Tout ce que vous me dites dans votre lettre est d’une grande justesse; oui, Dieu nous châtie, mais méritons-nous qu’il nous épargne? Les chefs nous manquent; mais sommes-nous dignes d’en avoir? L’esprit de parti, l’envie, la haine, notre manie d’opposition épigrammatique et frondeuse, n’ont-ils pas tour à tour appliqué leurs dissolvants aux gouvernements, aux hommes d’État, à toutes les garanties d’autorité matérielle et morale? Personne n’admire plus que moi M. de Falloux. Il est, depuis la mort deBerryer, le représentant le plus élevé, le plus éloquent, le plus pur, le plus parfait des idées qui auraient pu nous sauver, et il possède en surcroît une sagesse, un esprit de conduite, une régularité de mœurs et d’habitudes que Berryer n’avait jamais eus. L’a-t-on assez calomnié! assez déchiré! Et moi-même, en un jour de folie bohémienne, ne l’ai-je pas bêtement égratigné; pourquoi? pour le plus misérable de tous les motifs; parce que, lors de son ministère, je l’avais trouvé ou avais cru le trouver trop froid, quand je lui adressais quelque demande!Le 6 avril 1872, il quitta Cannes, où il avait fait un séjour de trois mois. La veille de son départ, il écrit à M. Jules Claretie:Je quitte demain Cannes la pluvieuse, où habitent beaucoup d’Anglaises, entre autres Miss-tification. Figurez-vous, en trois petits mois, 49 grandes journées de pluie et d’innombrables rafales de vent d’Est. Aussi ma santé qui n’était que mauvaise est-elle devenue détestable. J’espère pourtant avoir la force et le courage de partir le 17 ou le 18 pour Paris, où je dois rendre compte du Salon dans l’Univers illustré. Jugez de mon empressement à aller me jeter dans vos bras. Hélas! quel abîme entre nos dernières causeries de mai 1870, et ce serrement de mains et de cœur... Aimons la France, mon cher ami, aimons-la avec une passion qui nous soutienne, nous réconcilie et nous console. Aimons-la une fois pour elle-même, dix fois pour ses fautes, cent fois pour ses malheurs. Unissons-nous dans cet amour, comme des enfants qui se seraient disputés pour des vétilles et qui s’embrasseraient en regardant leur mère en pleurs.VLeFilleul de Beaumarchaisparut en volume le 9 avril, et Pontmartin en consacra le produit à l’Œuvre du Sou des chaumières. Il avait dû, d’ailleurs, laisser son livre aller seul à Paris, où il n’arriva lui-même que le 8 mai. Comme il n’avait plus son appartement de l’avenue Trudaine, il logea hôtel Byron, 20, rue Laffitte[384]. J’eus le plaisir d’y passer quelques semaines avec lui; nous prenions d’ordinaire nos repas, à l’angle de la rue Favart et de la place de l’Opéra-Comique, chez des restaurateurs qui s’appelaient, je crois, Édouard et Félix, et dont l’établissement était parfaitement français, quoiqu’il s’intitulât «Taverne de Londres». Là se rencontraient, presque tous les soirs, avec Pontmartin, des journalistes, des hommes de lettres et des artistes, Xavier Aubryet, Albéric Second, Alphonse Royer, Robert Mitchell, Mario Uchard, Nuitter, Mermet, Vaucorbeil. La vie d’hôtel et la vie de restaurant ne sont guère propices au travail, surtout lorsque l’on a soixante ans bien sonnés. Pontmartin pourtant trouvait moyen de travailler comme par le passé. «Je ne puis, disait-il, renoncer au travail qui me semble aussi nécessaire à ma vieque le pain que je mange et l’air que je respire.»Dès son arrivée, il avait repris à laGazette de Francesa collaboration hebdomadaire, suspendue depuis le 12 août 1870. Son article de rentrée parut le 15 mai 1872, avec ce titre:Notre conversion[385]. En même temps, il faisait, à l’Univers illustré, le compte rendu duSalon, auquel il ne consacra pas moins de neuf articles. Il fera encore chez Michel Lévy lesSalonsde 1873 et de 1874. Son dernierSalon, celui de 1878, paraîtra dans leCorrespondant.Littérature et beaux-arts sont bien loin, du reste, à ce moment, de l’absorber tout entier. L’avenir de la France, les périls qu’elle traverse, les calamités qui la menacent, voilà sa grande, presque son unique préoccupation; elle n’est absente d’aucun de ses feuilletons de laGazette; elle le suit même auSalon, elle tient surtout une large place dans ses lettres. A de certaines heures, le découragement le gagne. Il m’écrit par exemple, le 15 juin 1872, après mon retour en Bretagne:...A quoi bon combattre? Nous ressemblons à des naufragés, à des nageurs qui, d’une part, verraient s’éloigner de plus en plus le rivage ou le port, et, de l’autre, sentiraient la vague grossir, monter, d’abord sur leurs épaules, puis sur leurs têtes. Les quelques députés que j’ai vus depuis dimanche assurent que M. Thiers paraît enchanté des dernières élections[386]. Ah! si nous n’étions tous dans la poêle àfrire, comme je rirais le jour où cette miniature, cette contrefaçon de grand homme, ce Cromwell de Lilliput, ce Washington de buvette parlementaire sera avalé, d’une bouchée, par l’ogre démagogique! Vous pouvez aisément vous figurer, mon cher ami, ce que devient dans tout cela cette malheureuse littérature...Le 12 juillet, il revenait aux Angles, juste à temps pour y recevoir, comme un dernier écho de Paris, l’étrange livre de Dumas fils,l’Homme-Femme, qui lui inspira aussitôt un très bel article[387], sans préjudice de cette vigoureuse page, que je détache de sa lettre du 21 juillet:...C’est un mélange effroyable et incroyable d’aspirations chrétiennes et de malpropretés réalistes; l’Évangile annoté par le DrRicord, la pathologie expliquant le catéchisme, une goutte d’eau bénite dans une cuvette d’eau de lavande, Vénus et Lucine fraternisant avec sainte Anne et sainte Élisabeth. Si l’auteur a spéculé sur ce contraste pour avoir un grand succès de vente, il doit être content; mais quoi de plus triste et quel douloureux indice! Au fait, dans un temps et dans un pays qui falsifient tout, pourquoi l’auteur duDemi-Mondene serait-il pas un père de l’Église et un prophète? S’il faut faire de la politique tarée pour être accepté comme grand citoyen et grand patriote, pourquoi serait-il défendu de passer par la littérature tarée pour arriver au rôle d’apôtre? M. Gambetta, grand homme de guerre et Washington de l’avenir; M. Hugo, poète national; M. Dumas, prédicateur d’une régénération sociale; M. de X., défenseur du trône et de l’autel, tout cela se tient, se ressemble, et, quoique peu enclin à la politique du surnaturel,je commence à comprendre qu’une société favorable à de tels mensonges ne doit pas être modifiée par un expédient, améliorée par une transaction, mais transformée par un coup de foudre. On ne corrige pas un tonneau de vin sophistiqué en y versant une bouteille de médoc ou de chambertin, mais en vidant tout le tonneau. Adieu, mon cher ami; je tâcherai, sans préjudice de notre correspondance, de vous donner, chaque samedi, de mes nouvelles par laGazette de France. Mes appréhensions, mes angoisses ne font que redoubler en moi la conviction que nous devons lutter jusqu’au bout, donner l’exemple du travail à bien des paresseux démocratiques et communards qui nous accusent d’être oisifs. Sous ce rapport, nos désastres m’ont rendu service—hélas! un service acheté bien cher.—Car, je dois vous l’avouer, trois mois avant la chute de l’Empire, je me voyais ou je me croyais au bout de mon rouleau de papier; énorme rouleau dont vous connaissez la première feuille sous forme de vers latins ou de version grecque (1826) et dont la plus récente (20 juillet 1872) s’achemine vers la rue Coq-Héron. Total, 46 ans, qui ont consommé deux Royautés, deux Républiques, un Empire et plus d’argent qu’il n’en faudrait pour que tous les Français missent au pot, non pas la poule, mais le faisan doré.L’automne de 1872 fut marqué pour Pontmartin par une heureuse rencontre. Le 3 octobre, il était à la villa de Barbentane[388], chez le marquis Léon de Robin-Barbentane. Frédéric Mistral s’y trouvait en même temps que lui. A table, le chantre deMireilleporta un toast en vers, recueilli depuis dans lesIles d’Or, et dont voici la traduction:ENTRE VOISINSPour faire bien ce qui est dû—comme au temps de la reine Jeanne—et de René le roi féal—aux nobles dames du château—je bois ce vin de Barbentane.Je bois ensuite au marquis d’Andigné[389]—qui, dans la guerre âpre et farouche—lorsque s’éteignait toute gloire—sous le feu des canonniers,—lui, se ramassait une couronne.Puis à Monsieur de Pontmartin—je porte un toast à coupe rase,—car il est le roi de ce festin,—et dans ses livres diamantés—sa plume d’or vaut une épée[390].Entre voisins!...A peine Pontmartin était-il revenu de Barbentane, que sonvoisinle Rhône lui faisait la politesse de venir jusqu’au seuil de sa porte. Après quatre mois de sécheresse, on avait eu, depuis le 1eroctobre, pendant plus de quinze jours, des pluies continuelles et torrentielles. On put craindre un moment une inondation plus terrible que celles de 1840 et 1856. Pontmartin dut faire transporter au premier étage de sa maison tout son mobilier du rez-de-chaussée. Il en résulta,dans ses habitudes, durant quelques semaines, un bouleversement complet, et un vrai serrement de cœur, en face de cette plaine fertile, changée en un lac gigantesque.Chose singulière, c’est au milieu de ces bouleversements et de ces ennuis qu’il a écrit quelques-uns de ses plus jolis articles, cesFantaisies et Variations sur le temps présent[391], qu’il a placées sous le couvert deM. Bourgarel, ancien magistrat, et au milieu desquelles s’épanouit ce petit chef-d’œuvre d’humouret d’ironie,M. Gambetta, membre de l’Académie française[392].VICe fut seulement le 12 mars 1873, après un séjour de huit mois à la campagne, qu’il revint à Paris. Il prit, cette fois, un appartement rue de Rivoli, 172, au Pavillon de Rohan. Ce quartier lui convenait mieux que le boulevard des Italiens, trop brillant, trop bruyant et trop jeune pour son âge et pour ses goûts.Le 5 avril, leGauloisannonça qu’il publierait, chaque semaine, deux articles de l’auteur desSamedis. Pensant bien que cette collaboration à une feuille bonapartiste me causerait quelquesurprise et quelque contrariété, Pontmartin m’écrivit le jour même:Vous verrez dans leGauloisde ce matin l’annonce d’une collaboration qui vous surprendra. Voici l’explication pour mes vrais amis. En quittant les Angles, j’ai pu me convaincre que, grâce à nos quatre inondations,—il y en a eu une cinquième le 16,—la récolte de cette année serait à peu près nulle; sans compter les dégâts et les réparations urgentes. User de mon droit strict, c’est-à-dire obliger à me payer des gens qui ne récoltent rien, ce n’est nullement dans mes habitudes, et j’ajoute qu’au milieu de notremal’ariarépublicaine et méridionale, ce serait très impolitique, si ce n’était très peu charitable. Or, M. Edmond Tarbé[393], gracieux et élégantgentleman, m’a offert un prix si nouveau pour moi, tellement hors de proportion avec mes honoraires habituels, que je n’ai pas cru devoir refuser. J’essaierai de faire, dans leGaulois, quelque chose d’intermédiaire entre lepremier-Pariset la Causerie littéraire; une variante desLettres d’un interceptésous une forme plus parisienne; je garde le droit d’y rester, si je veux, absolument légitimiste; mais, à tort ou à raison, je crois que nous touchons à une phase où il sera plus utile de démarquer le drapeau de la défense sociale contre les radicaux dont la victoire approche. Le comte de Chambord,—et c’est, j’en suis sur, l’opinion de M. de Falloux et la vôtre,—s’est arrangé de façon à simplifier notre tâche. Réfugié dans le surnaturel, dans le sentiment d’une mission providentielle qu’il croit être appelé à remplir tôt ou tard, il ne nous laisse plus d’autre champ de bataille que celui où peuvent s’unir tous les défenseurs de l’ordre, de la religion, des grandes vérités sociales et morales, pour conjurer lepéril urgent et combattre l’ennemi commun. Sous ce rapport, leGaulois, qui tire à 25000 exemplaires et qui espère avoir, vers la fin du mois, 10000 abonnés de plus, m’est plus favorable que laGazette de France...Il n’abandonnait point, du reste, laGazette, où sesSamedisne subirent aucune interruption.Les chroniques de Pontmartin auGauloisparurent du 9 avril au 24 juillet 1873. Elles sont au nombre de vingt-trois. En voici les titres:La Première hirondelle;—Pilote habile;—Le Plat du jour;—Le Second Favre;—Héloïse et Abélard;—Le Rouge et le Jaune, ballade parisienne;—Le Secret des monarchistes;—Les Termites;—Leur Modération;—La Revanche;—La Vraie recette;—La Confession d’un... moine italien;—Les Hommes nécessaires;—Hé! donc?—Les Vieilles lunes;—Libérateur du territoire;—La Rosière de Draguignan, saynète;—Qui veut la fin veut les moyens;—Ce qu’ils auraient fait, ce que vous faites;—Le Pour et le Contre;—La Première du ROI S’AMUSE;—Lettre d’Usbek à son ami Rustan, à Téhéran;—Les Pèlerinages.De ces vingt-trois chroniques, cinq seulement ont été reproduites par Pontmartin dans sesNouveaux Samedis[394]. Ce sont celles qui ont pour titres:Pilote habile,le Plat du jour,leur Modération,la Confession d’un... moine italien,Qui veut la fin veut les moyens. S’il eût réuni en un volume spécial ces pages railleuses, fantaisistes, humoristiques,ce volume eût été l’un de ses meilleurs. Les maîtres du genre, Prévost-Paradol, Arthur de Boissieu, J.-J. Weiss, n’ont peut-être jamais fait une campagne aussi brillante.Au mois d’avril, précisément à l’heure où il commençait sa campagne duGaulois, Pontmartin avait publié un volume de nouvelles,la Mandarine. La Mandarine, ce n’est pas ici cette espèce d’orange qui nous est primitivement venue de Malte; c’est la femme du mandarin. Rousseau demande quelque part à son lecteur ce qu’il ferait dans le cas où il pourrait s’enrichir en tuant en Chine, par sa seule volonté et sans bouger de Paris, un vieux mandarin. Sur ce thème, Pontmartin a brodé un petit roman d’une invention originale et d’une singulière vérité d’observation. Il nous a conté comment, dans un instant plus rapide que l’éclair—le temps qu’il faut pour avoir une mauvaise pensée—l’honnête et malheureux Albéric de Sernhac avait tué sa mandarine.Cet ingénieux et dramatique récit[395]forme la pièce principale du volume, que complètent d’autres nouvelles,Françoise,Un Trait de lumière,Cent jours à Cannes,les Deux talismansetUne Cure merveilleuse.L’Assemblée nationale s’était séparée le 8 avril 1873 pour ne reprendre ses séances que le19 mai. Le 27 avril, l’ex-instituteur Barodet, le maire révoqué de Lyon, fut nommé député de Paris, battant de 40,000 voix M. de Rémusat, ministre des Affaires étrangères. Cette élection démagogique était le coup de cloche qui annonçait la chute prochaine de M. Thiers. J’avais quelque désir d’assister de près à l’événement. Mes amis de Versailles m’engageaient à venir à Paris. Pontmartin me mandait qu’il m’avait trouvé au Pavillon de Rohan une chambre pas chère. Le 18 mai, je me décidai à l’aller rejoindre, et nous passâmes ensemble une dizaine de jours, dont le souvenir m’est resté très présent.Je trouvai Pontmartin dans une véritable fièvre de travail. Il écrivait quatre grands articles par semaine, une Causerie du samedi à laGazette, deuxpremiers-Paris littérairesauGauloiset uneRevue du Salonà l’Univers illustré. Joignez à cela une correspondance active, force visites, déjeuners fréquents à Passy chez Saint-Genest ou chez Cuvillier-Fleury, soirées passées tour à tour chez Jules Sandeau ou chez Joseph Autran, et vous aurez une idée de l’activité de ce sexagénaire qui se disait toujours mourant, rendu, fini! Il composait en général ses articles le matin en se promenant dans le jardin ou les galeries du Palais-Royal, alors à peu près désertes. L’article une foisfait, et quand il ne restait plus qu’à l’écrire, il l’écrivait de sa petite écriture fine et nette, sans ratures et sans retouches. Si, à ce moment-là, j’entrais dans sa chambre, et si je voulais prendre un livre ouune Revue: «Pourquoi lisez-vous? disait-il; causons plutôt comme si de rien n’était. Ce n’est rien du tout que mon article.» Et ce rien du tout, qu’il jetait sur le papier tout en causant, c’était quelquefois une page exquise, un morceau achevé, un chapitre fait de main d’ouvrier.Le 21 mai, j’étais à Versailles, Pontmartin n’avait pu m’accompagner, ayant à faire ce jour-là, pour laGazette de France, un article sur lesSonnets capricieux, de Joseph Autran. «J’entreprends, disait-il, aujourd’hui mercredi, 21 mai, j’entreprends d’écrire une page à propos de ce livre, sans être bien sûr que mes écritures ne se heurteront pas en chemin à une révolution ou à un coup d’Etat[396].»L’article parut le samedi 24 mai, à cinq heures du soir, au moment où l’Assemblée nationale, en retard de deux ans, renversait M. Thiers.Ce même soir, l’Opéra-Comique donnait la première représentation deLE ROI L’A DIT, paroles d’Edmond Gondinet, musique de Léo Delibes. J’y assistais avec Pontmartin et Léopold de Gaillard. On se disait dans les entr’actes: «Thiers est battu, Mac-Mahon refuse, Mac-Mahon accepte.» Malgré les préoccupations politiques, la pièce obtint un éclatant succès. Hélas! quel succès plus éclatant, quel triomphe pour les honnêtes gens, pour la France, si cinq mois plus tard, le 27 octobre 1873,LE ROIn’avaitRIEN DIT!

LES LETTRES D’UN INTERCEPTÉ.—LE RADEAU DE LA MÉDUSE.—LE FILLEUL DE BEAUMARCHAIS.—LA MANDARINE.

(1870-1873)

LaGazette de Nîmeset lesLettres d’un intercepté. M. Gambetta. LaJournée d’un Proconsul.—Cent jours à Cannes. LaDécentralisationet leRadeau de la Méduse.—Mort de Mmede Pontmartin. LeFilleul de Beaumarchais. Un mot de Louis David.—Le comte d’Haussonville et Saint-Genest. Un Bûcheron qui ne débite pas de fagots. La souscription nationale pour la libération du territoire. Projet de Pontmartin. Le comte de Falloux.—Hôtel Byron, rue Laffitte. La Taverne de Londres. M. Thiers. L’Homme-Femmede Dumas fils. Au château de Barbentane. Le toast de Mistral.Entre voisins.L’inondation du Rhône en 1872.—Au Pavillon de Rohan. Une campagne auGaulois. LaMandarine. Le 24 mai 1873, Si le Roi n’avait rien dit!

Après son article du 12 août, Pontmartin cessa ses envois à laGazette de France. Continuer à écrire, comme autrefois en pleine paix, une Causerie littéraire, il n’y fallait pas songer. Les Prussiens, d’ailleurs, allaient se charger de tranchereux-mêmes la question. Ils investissaient Paris, et entre la rue Coq-Héron et les Angles toute communication devenait impossible. Il écrira cependant; il publiera dans un journal du Midi,la Gazette de Nîmes, des articles où il essaiera une espèce de terme moyen entre lepremier-Nîmeset la Causerie littéraire.

Ces articles parurent sous le titre deLettres d’un intercepté. Il m’en parle en ces termes dans sa lettre du 5 novembre 1870:

...On a fondé à Nîmes un journal, pour lequel on m’a demandé ma collaboration. Il m’a paru que, dans un moment comme celui-ci, l’important n’était pas de rechercher un succès littéraire, qui d’ailleurs est impossible, mais d’exprimer rapidement quelques vérités utiles. La proximité m’assurait presque le bénéfice de l’à-propos, et, une fois en train, j’ai écrit seize articles presque sans interruption. Comme ils sont reproduits dans un journal d’Avignon, me voilà finissant par où j’ai commencé, et redevenant, après plus d’un quart de siècle, journaliste du Gard et de Vaucluse.

LesLettres d’un interceptésont au nombre de vingt-six; elles vont du 29 septembre au 23 décembre 1870.

Pontmartin les écrivait en pleinpays rouge, dans ces départements du Midi où l’on menaçait—de loin—les Prussiens, et où l’on faisait—sur place—la guerre aux moines et aux prêtres, au Pape et à l’Église. Sous l’impression que lui causaient les scènes hideuses d’Autun, de Lyon, de Saint-Étienne, de Toulouse, de Limoges, deMarseille, il lui est arrivé de se montrer très dur, un peu trop dur peut-être pour les hommes du 4 Septembre et en particulier pour Gambetta. Si le dictateur de Tours eut le tort, l’impardonnable tort, de mettre l’intérêt de la République au-dessus de l’intérêt de la France,—République d’abord!—il n’est que juste de reconnaître que son effort n’a pas été entièrement stérile, qu’il y a eu, à certaines heures, au milieu de seshâbleries, un souffle de vrai patriotisme, et qu’il a su parfois, du haut de son balcon, esquisser de beaux gestes.

Ces beaux gestes, assez rares au demeurant, Pontmartin ne les a pas voulu voir. Comme George Sand[370]et Pierre Lanfrey, et avant eux, il a dénoncé sans ménagements, il a raillé, il a maudit ladictature de l’incapacité[371]. C’est lui qui aattaché le grelotà «cette faconde d’estaminet, à cette célébrité de carton, à cet héroïsme de clinquant, à cette dictature du balcon». Son livre se pourrait appelerl’Anti-Gambetta. Pontmartin n’en a pas écrit de plus éloquent. Avec quelle force il s’élève, au nom de la France de saint Louis, de Jeanne d’Arc, de Fénelon, contre l’appel fait par le gouvernement de Tours à ce fantoche italien, dont les mains étaient rouges de sang français,il signor Garibaldi[372]! A côté de ces pages vengeresses,il y a des pages prophétiques, telles que la suivante, écrite le 23 novembre 1870:

Le caractère si profondément anti-chrétien de la révolution du 4 septembre est ce qui m’épouvante le plus pour l’issue de la guerre et l’avenir de mon pays. Ce pays a les reins solides. Quelle que soit l’incroyable série de ses revers, il reviendra peut-être de l’état désespéré où l’ont plongé les fautes de l’Empire, aggravées par ceux qui devaient les réparer; mais ce dont il ne se lavera jamais, c’est d’avoir laissé outrager cette chose sainte qu’on appelle la religion, sous prétexte de défendre cette chose sacrée qu’on nomme la patrie; c’est d’avoir permis qu’un vieux forban, justement exécré de tous les catholiques, à la tête de quelques bandes de mécréants et de coupe-jarrets, nous infligeât l’immonde parodie des interventions étrangères; c’est de n’avoir pas compris que déclarer la guerre à Dieu sous l’étreinte d’un ennemi vainqueur, c’était à la fois une honte, un crime, une bêtise et un suicide.

Le vent est aux prophéties, et je suis d’autant plus tenté de risquer la mienne que, depuis quatre mois, les événements ne m’ont que trop donné raison. J’écrivais, le 1eraoût: «Prenez garde! laMarseillaisene vous portera pas bonheur.»—Et, six jours après, les sinistres échos de Wissembourg, de Forbach et de Reichshoffen répondaient au refrain de Rouget de Lisle.—Aujourd’hui, je dis: «Prenez garde! laguerre au bon Dieuvous portera malheur. Ne bravez pas Celui qui peut seul vous sauver par un miracle, vous qui n’êtes pas et qui ne faites pas des prodiges!»

Avec un écrivain tel que Pontmartin, l’esprit ne perd jamais ses droits. Vous venez de lire ces beaux chapitres:Après Sedan;Si Pergama! Garibaldi;le Talion;l’Ile d’Elbe et Wilhelmshœhe;les Honnêtes gens;Que faut-il croire? la Guerre au bon Dieu;—tournez le feuillet, et donnez-vous lafête de savourer les pages sur lesPréfets hommes de lettres,—MM. Challemel-Lacour et Alphonse Esquiros,—et surtout laJournée d’un Proconsul, fragment de manuscrit trouvé par un élève de l’École des Chartes dans la bibliothèque deCahors.

Ses angoisses patriotiques, les victoires de la Prusse, aggravées et envenimées par les victoires de la démagogie, le mauvais état de sa santé, tout se réunissait pour accabler Pontmartin.

Il dut obéir à l’ordre de son docteur, qui voulut absolument le renvoyer à Cannes. Le 7 janvier 1871, il s’y installait, à la villa des Dames de la Présentation; peu de jours après, je recevais de lui une lettre où il me disait: «Nous sommes venus nous réfugier sur cette plage, presque déserte cet hiver, comme de véritables naufragés. Je sens que je ne résisterai pas à ces cruelles épreuves. A bout de forces, atteint d’anémie, le cœur déchiré par les malheurs de notre chère France, ayant vu sombrer tout ce qui fait le bonheur ou, du moins, le repos du père de famille et du citoyen, je me fais à moi-même l’effet de mon propre spectre, errant sur ce littoral où je retrouve les ombres de Cousin et de Mérimée[373]...»

Il devait y rester jusqu’au 17 avril 1871, ce qui lui permettra de dire plus tard: «J’ai eu, moi aussi, mesCent Jours[374].»

Au commencement de mars, lesLettres d’un interceptéparurent à Lyon, chez les libraires Josserand et Pitrat. La vente avait lieuau bénéfice des blessés et prisonniers de l’armée française. Pontmartin écrivit, à cette occasion, au directeur duFigaro:

Cannes (Alpes-Maritimes), 12 mars 1871.Mon cher chef,La réapparition duFigaro, au cercle de Cannes, a été pour nous tous une joie, si toutefois ce mot est encore français. Je vois que votre journal se porte mieux que jamais: en quoi je ne lui ressemble guère. N’importe! mon indignation contre les hommes du 4 Septembre a suppléé à mes forces absentes, et il en est résulté, sous le titre deLettres d’un intercepté, un volume que je vous recommande, parce que vous aimez à traduire en bonnes œuvres la popularité duFigaro, et que le volume se vend au bénéfice des victimes de la guerre. La succursale lyonnaise de la maison Hachettea dû, sur ma recommandation expresse, vous en adresser deux ou trois exemplaires. Je n’ajoute rien; les grandes douleurs ne doivent pas être bavardes. Je me borne à vous demander la charité pour des blessés, des prisonniers et un malade, et je suis tout à vous.

Cannes (Alpes-Maritimes), 12 mars 1871.

Mon cher chef,

La réapparition duFigaro, au cercle de Cannes, a été pour nous tous une joie, si toutefois ce mot est encore français. Je vois que votre journal se porte mieux que jamais: en quoi je ne lui ressemble guère. N’importe! mon indignation contre les hommes du 4 Septembre a suppléé à mes forces absentes, et il en est résulté, sous le titre deLettres d’un intercepté, un volume que je vous recommande, parce que vous aimez à traduire en bonnes œuvres la popularité duFigaro, et que le volume se vend au bénéfice des victimes de la guerre. La succursale lyonnaise de la maison Hachettea dû, sur ma recommandation expresse, vous en adresser deux ou trois exemplaires. Je n’ajoute rien; les grandes douleurs ne doivent pas être bavardes. Je me borne à vous demander la charité pour des blessés, des prisonniers et un malade, et je suis tout à vous.

Lorsqu’il revint aux Angles, le 18 avril, sa santé ne s’était guère améliorée, mais le courage et la force morale lui étaient revenus, comme en témoigne la lettre suivante, qu’il m’écrivait le 24 mai:

Mon cher ami, je n’attendais qu’un mot de vous pour renouer au plus vite une correspondance qui aura été une des joies et une des forces de ma vie littéraire. Commençons par un bulletin sommaire de nos tristes santés. Ma femme, après avoir été, vers le 10 avril, presque à l’agonie et avoir reçu tous les sacrements, va décidément mieux, et comme ce mieux dure depuis six semaines, je crois que l’on peut se reprendre à l’espérance. Quant à moi, j’étais revenu de Cannes dès qu’il m’a été prouvé que ma femme ne pourrait pas venir m’y rejoindre et que son état inspirait des inquiétudes. Nous étions assistés, mon fils et moi, par une de mes belles-sœurs, et la malade était bien soignée et entourée. Mais cette effroyable série de désastres, d’angoies, de calamités publiques, de douleurs privées, de souffrances physiqueset morales, coïncidant avec l’échéance prochaine de lasoixantièmeannée, a produit en moi un effet singulier. Je suis atteint d’uneanémiequi n’a rien de douloureux, sauf que mes vieilles longues jambes ne peuvent plus me porter; et, en même temps, comme pour rétablir l’équilibre,—ou plutôt, hélas! achever de le rompre,—je me sens dans le cerveau, dans l’imagination, dans le cœur un redoublement d’ardeur et de vie, que j’attribue, pour une moitié, à l’excitation nerveuse, et, pour l’autre, à la grandeur même des événements. J’éprouve à la fois le besoin d’exprimer des idées que je crois vraies, et l’ardent désir de me dévouer à un idéal patriotique et monarchique. Aussi, M. Charles Garnier[375], à la suite d’un échange de lettres, m’ayant demandé ma collaboration, j’en ai immédiatement profité pour commencer, dans laDécentralisation, une seconde campagne, qui pourrait bien aboutir, en août, à un nouveau petit volume, si les Communards de Paris et de la province nous laissent un carré de papier et une bouffée d’air respirable. Ce qui m’attriste, c’est que, tout près de moi, un de mes meilleurs et de mes plus éloquents amis, Léopold de Gaillard, paraît avoir reçu de ces mêmes événements une impression contraire. Il m’écrivait avant-hier une lettre empreinte du plus morne découragement... Certes, à ne considérer que les apparences, la France ressemble à un malade incurable. Il faut qu’elle ait été mordue par un démadogueenragé pour remplir ses conseils municipaux d’hommes tarés, forcenés, incorrigibles, qui applaudissent tout haut ou tout bas aux crimes de la Commune; et cela au moment où cette insurrection communiste retarde la reprise des affaires, et où les Prussiens nous écrasent de leurs ruineuses exigences. Mais c’est justement le caractère surhumain des épisodes qui se succèdent depuis un an, qui m’a rendu ma force morale, et qui soutient mon courage.D’une part, il y a dans ces épisodes quelque chose de si étrange, de si gigantesque, de sibiblique, nous avons si brusquement passé d’Horace Vernet à Martin[376], qu’à moins de se déclarer athée, on ne peut pas ne pas s’incliner devant une intervention divine qui, seule, peut tout expliquer et tout réparer. De l’autre, je me dis qu’il faut que Dieu ait ses desseins, supérieurs à la méchanceté des hommes, pour que de pauvres âmes faibles et malades comme la mienne, en proie, pendant les dernières années de l’Empire, à une sorte d’atonie, tentées presque de traiter d’illusions leurs croyances et de se laisser envahir par le doute, aient été tout à coup ravivées, fortifiées, retrempées pour la lutte par des catastrophes qui semblaient devoir, au contraire, achever de les abattre. Ceci, mon cher ami, me ramène à mesmoutons, interceptés une seconde fois par les Prussiens de Belleville et de la Villette. Mon éditeur lyonnais, en m’annonçant la 3eédition de mon volume, m’écrit que, contre son attente, les journaux du Midi—Nimes, Avignon, Montpellier, Marseille, etc.—ont accueilli le livre par un silence de glace, tandis qu’il a été énergiquement soutenu par les journaux de l’Ouest. Il ne m’a pas été difficile de deviner, dans ce bienveillant concours, votre amicale influence, et je vous en remercie du fond du cœur pour moi, pour Pitrat, notre ancien metteur en pages duCorrespondant, et pour les trop nombreuses victimes de la guerre, auxquelles j’ai déjà pu donner 600 francs (j’espère que nous irons à mille, et nous y serions sans les événements de Paris)... Écrivez-moi de temps en temps, si vos travaux et vos affaires vous en laissent le loisir, et soyez sûr que le plaisir de vous lire et le soin de vous répondre compteront toujours parmi les consolations les plus douces d’un affligé qui vous aime, d’un obligé qui vous remercie, d’un malade qui se ranime pour vous serrer vigoureusement la main. Tout à vous.

Quelques jours après, le 7 juin, nouvelle lettre, mais toujours même ardeur, même résolution de combattre, avec ce qui lui restait de forces, la mauvaise littérature et l’esprit révolutionnaire:

J’ai eu hier la visite de Léopold de Gaillard, que j’ai réchauffé et rasséréné de mon mieux. Il était consterné, entre autres horreurs communardes et pétroliennes, de la mort du R. P. Captier, qui, après avoir commencé, à Arcueil, l’éducation de son fils, était devenu son ami. Mais je n’ai pas eu de peine à lui prouver que la douleur la plus légitime et la plus intense n’avait rien de commun avec le découragement et l’abandon de ce qui peut encore se tenter dans l’intérêt du vrai et du bien. Il doit partir lundi pour Paris, où il va reprendre la direction duCorrespondant, qui reparaîtra le 25 juin. Je lui ai promis pour une des deux premières livraisons, un article où j’essaierai de profiter de mes tristes avantages et de déterminer la nouvelle situation faite à la critique par les calamités sans nom qui nous écrasent...

Après avoir rapidement esquissé le plan de l’article[377]qu’il projetait d’écrire pour leCorrespondant, il terminait ainsi sa lettre:

...Le cadre est immense; c’est tout au plus si j’aurais la force de remplir un des coins; mais, mon cher ami, quel horizon pour un homme de trente ans, ayant le talent, la foi, le feu sacré!Exoriare aliquis!...Ce qui m’afflige et m’inquiète, c’est l’attitude de la jeunesse, du moins dans nos villes du Midi. Il y a eu de braves et intrépides jeunes gens qui se sont enrôlés sous les drapeaux de Charette et sont morts héroïquement en combattant les Prussiens. Yen aura-t-il pour se roidir contre les humiliations de la Paix, s’associer à une restauration morale et sociale, travailler à une œuvre de réparation, chercher une revanche ailleurs que dans ces hasards de la guerre, qui nous ont si cruellement trahis, qui pourraient nous trahir encore? L’abominable épisode de la Commune, les nouveaux milliards qu’il nous coûte, les ruines qu’il nous laisse, retardent indéfiniment cette revanche militaire à laquelle je ne crois guère, et que je désire peu. Il ouvre, au contraire, la voie à tout homme de cœur qui recherchera les causes de nos désastres et les moyens de les réparer...

Pontmartin reprit donc sa tâche. D’avril à octobre 1871, il publia, dans laDécentralisation, une suite d’articles qui parurent en volume, au mois de janvier 1872, sous ce titre:le Radeau de la Méduse.

L’insurrection du 18 mars, l’assassinat du général Lecomte et de Clément Thomas, le renversement de la colonne Vendôme sous les yeux des Prussiens, les incendies de Paris, le massacre des otages: que de leçons à tirer de ces terribles événements! Pontmartin les fit ressortir avec force.La Prusse et la Commune,Paris,Cri de détresse,la colonne Vendôme,Sommations respectueuses à l’Assemblée nationale, autant de chapitres qu’il est impossible de relire aujourd’hui sans rendre hommage au bon sens de l’écrivain qui nous donnait de si fermes conseils, sans déplorer l’aveuglement qui nous a empêchés de les suivre.

En nous signalant toute l’étendue du mal et en nous indiquant le remède, Pontmartin n’avait eu garde de mettre en oubli le précepte du Tasse, quirecommande d’enduire de miel et de sucre les bords du vase que l’on présente au malade:

Cosi all’egro fanciul porgiamo aspersiDi soave licor gli orli del vaso.

Ici, le miel et le sucre, ce sont les traits charmants et les mots heureux. Rien de plus piquant que lesÉpaves académiques, et en particulier le récit de la réception de M. Émile Ollivier,—réception qui n’a jamais eu lieu[378].—Le discours du successeur de Lamartine est, comme il convient, écrit en vers, et, naturellement, les strophes du récipiendaire rappellent les strophes duLac:

Un jour, t’en souvient-il? nous gardions le silence:On n’entendait, au sein du Corps législatif,Que le bruit des couteaux qui frappaient en cadence

Le pupitre plaintif...

Se non è vero...Les lecteurs du nouveauLacdurent se dire que rien n’était désespéré, puisque l’on pouvait trouver d’aussi bons morceaux sur leRadeau de la Méduse.

Les douleurs et les deuils se succédaient sans relâche au cours de cette horrible année 1871. Enavril, Mmede Pontmartin avait été presque à l’agonie; puis une apparence de mieux qui avait permis à son mari de reprendre sa vieille plume. Puis une rechute, six semaines de cruelles souffrances, et la fin. Mmede Pontmartin était morte le 19 août, à 51 ans, conservant jusqu’au dernier moment sa pleine connaissance et son courage: pas une plainte, pas un murmure, une foi ardente, une résignation incomparable. Son âme s’était élevée depuis longtemps vers cette vie surnaturelle qui, pour les chrétiens (et Mmede Pontmartin était une chrétienne des anciens temps), est la vie véritable.

Sous la deuxième République, Pontmartin avait représenté le canton de Villeneuve-lès-Avignon au conseil général du Gard. Au mois d’octobre 1871, ses amis lui firent un devoir de poser de nouveau sa candidature. Les chances de succès étaient nulles, puisque, le 2 juillet précédent, à une élection partielle pour l’Assemblée nationale, le canton de Villeneuve avait donné 400 voix de majorité aux candidats démagogiques. Il accepta sans enthousiasme, fit bravement campagne et obtint un demi-succès: le dimanche 8 octobre, la majorité ultra-républicaine du 2 juillet se trouva diminuée des trois quarts. Il n’en était pas moins battu, et, quelques jours après, il m’écrivait: «J’ai été, je l’avoue, navré de cet échec, non pas pour moi—j’y gagne de pouvoir rendre à la littérature un temps que m’auraient pris les attributions singulièrement agrandies du conseil général—maispour ce pays que j’aime malgré ses ingratitudes et ses folies[379].»

Les électeurs lui faisaient des loisirs; il en profita pour réaliser enfin un projet longtemps caressé, pour écrire ceFilleul de Beaumarchais, auquel il songeait depuis le 2 décembre 1851 et qui avait dû s’appeler d’abordles Mémoires de Figaro[380]. Il m’écrivait, le 6 novembre 1871: «Je commence ce soir»;—et, un mois plus tard, le 5 décembre: «En attendant, je me console avec leFilleul de Beaumarchais, dont la première partie sera expédiée aujourd’hui même auCorrespondant[381]. J’ai fini par me passionner pour mon sujet au point de ne plus pouvoir songer à autre chose, et j’ai écrit à laGazette de Franceque décidément je ne reprendrais mes articles qu’après le jour de l’an. Pourtant, mon cher ami, ne vous figurez pas que je vous prépare un récit de longue haleine, une page d’histoire; ce sera tout au plus un tableau de genre. Le colosse rêvé en 1852 s’est réduit peu à peu à des proportions de statuette...»

Né le 27 avril 1784, le soir même de la première représentation duMariage de Figaro, le héros du roman, dans la donnée primitive, étaittué, le 4 ou le 5 décembre 1851, au cours de cette émeute plus ou moins factice qui suivit le coup d’État. Entre ces deux dates, qui ne lui donnaient en somme que soixante-sept ans, il allait d’étape en étape, personnifiant une sorte de Gil Blas sérieux, aux prises avec autant de déceptions qu’il y avait eu d’illusions à son baptême.

De cette donnée première, il reste peu de chose dans le roman de 1871, lequel finit en 1809, ou plutôt dès 1804. J’étais, pour ma part, quelque peu déçu: je ne le cachai pas à Pontmartin, qui me répondit le 19 janvier 1872:

Ce que vous me dites duFilleul de Beaumarchaism’a un peu étonné. Je vous avais averti que je ne prétendais faire qu’un tableau de genre, une esquisse, et non pas du tout une grande page historique et romanesque. Mes deux modèles ont étéPaul et VirginieetGraziella; or ces deux récits ne mènent pas bien loin leurs personnages. Virginie et Graziella meurent à dix-sept ans; les deux romans finissent au seuil de la jeunesse, à l’aube de la vie. Je vous avoue d’ailleurs que je me suis attaché surtout aux caractères de Geneviève et du docteur Berval, qui, pendant cette phase terrible de 1784 à 1804, personnifiaient à mes yeux quelque chose comme le chœur antique,—la pitié, l’humanité, la vérité, la justice, s’efforçant de se faire leur part dans ce chaos de passions violentes et criminelles, dans ces alternatives d’anarchie et de dictature. Si j’avais réussi, c’est là ce qui donnerait une valeur un peu plus sérieuse à cette chaste et quasi enfantine histoire...

La chaste idylle de Pierre Goudard—leFilleul—et de Jeanne d’Erlange a pour cadre la Révolution, la Terreur, le Directoire et le Consulat deBonaparte. Il y avait là un premier péril. Louis David disait un jour: «Si je veux peindre deux amants dans les Alpes, je suis forcé ou de faire mes amants tout petits pour que mes Alpes aient une certaine grandeur, ou de réduire mes Alpes à l’état de miniatures, pour que mes amants soient grands comme nature.» L’écrivain a ici plus de ressources que le peintre, et Pontmartin a su très habilement vaincre la difficulté. Son récit côtoie l’histoire, sans jamais y verser, sans se heurter non plus à un autre écueil, qui était également à redouter. Puisque aussi bien son idée première avait été de montrer que la Révolution a fait banqueroute, qu’elle n’a ni tenu sa promesse ni rempli ses engagements, n’était-il pas à craindre que le roman ne souffrît du voisinage de la thèse? Il n’en a rien été. L’auteur a même eu le bon goût, dans ce récit franchement royaliste, de peindre sous les couleurs les plus sympathiques le docteur Berval, qui est républicain: il est vrai qu’il l’est si peu! En revanche, le romancier ne ménage guère l’oncle de Jeanne, unci-devantpourtant, le marquis de Trévières. C’est que l’âme de son livre n’est pas l’esprit de parti, mais l’esprit de réconciliation, de justice, de concorde et de paix,—sans préjudice de l’esprit tout court, l’esprit qui ne pouvait pas ne point tenir une grande place dans un ouvrage en tête duquel figure le nom de Beaumarchais, et qui est signé: Pontmartin.

Commencé aux Angles, leFilleul de Beaumarchaisavait été terminé à Cannes, où Pontmartin s’était rendu dès le commencement de janvier 1872, et où il avait pris gîte auPavillon des Jasmins. Il eut la bonne fortune d’y rencontrer M. d’Haussonville[382]et Saint-Genest[383], duFigaro, qu’il ne connaissait pas encore et qui allait devenir un de ses plus chers amis. Il m’écrivait, le 28 mars: «Saint-Genest (dont le vrai nom est Bucheron, mais qui ne débite pas de fagots) est ici pour quinze jours; nous avons fraternisé dès la première séance.»

C’était le moment où M. Paul Dalloz, directeur duMoniteur universel, proposait de payer les cinq milliards de notre rançon au moyen d’une souscription nationale. Si l’idée était peu pratique, elle était du moins généreuse et patriotique. Pontmartin l’adopta aussitôt avec enthousiasme. Seulement, sentant bien qu’elle ne pouvait réussir parce quele chiffre était effrayant; comprenant que, pour obtenir le difficile, il ne faut pas demander l’impossible, il voulait que l’on se bornât à demander aux souscripteurs cinq cents millions, c’est-à-dire l’intérêt de la dette prussienne pendant deux ans.

Même avec cet amendement, le projet n’aboutit pas. Il en conçut un réel chagrin, dont je retrouve la trace dans une de ses lettres:

Forcé d’ajourner indéfiniment nos espérances légitimistes, m’écrivait-il le 13 mars 1872, je m’étais un moment rabattu sur la souscription nationale pour la délivrance du territoire. Cette noble idée m’avait passionné, bien moins à cause du résultat matériel, qui ne pouvait, hélas! qu’être incomplet, que parce que j’y voyais une revanche morale, une réhabilitation, un moyen de diriger vers une œuvre commune et indiscutable des milliers de volontés et d’intelligences, divisées sur tous les autres points. Inscrits sur les mêmes listes, associés à la même entreprise, nous ne pouvions plus nous haïr. Le peuple, voyant les riches se saigner aux quatre veines et le protéger, par ces nouveaux sacrifices, contre les chances d’une nouvelle invasion, y aurait perdu ou adouci quelques-unes de ses préventions et de ses haines. Que fallait-il, après tout, pour arriver à ce chiffre de 500 millions, qui eût paru suffisant aux plus pessimistes? 14 francs par habitant. En distribuant cet impôt volontaire sur un espace de dix-huit mois, c’est-à-dire de 550 jours environ, il eût suffi que les pauvres donnassent un sou par semaine, les familles aisées 25 centimes, et que les riches, les grands propriétaires, les grands industriels, les grandes compagnies eussent assez de patriotisme pour se charger du reste. Ce n’était ni impossible, ni même difficile. J’ai exposé tous ces calculs dans une réunion de la Colonie française au Cercle de Cannes, et ils ont paru limpides. Mais notre gouvernement de Gérontes parlementaires, de Mathusalem d’opposition dynastique, ne comprend et n’aime riende ce qui touche à la grandeur morale, à l’esprit de sacrifice. Il ne nous a pas même fait l’aumône d’une neutralité silencieuse, et maintenant, il faut renoncer à cette illusion—comme à toutes les autres...

Ses mécomptes et ses tristesses avivaient de plus en plus ses sentiments chrétiens, sa foi religieuse. A la veille des fêtes de Pâques, le 28 mars, il m’écrit:

...La Semaine sainte! que de devoirs elle m’impose, que de sentiments elle réveille, en cette lugubre et sinistre année 1872, où je suis seul, un pied dans la tombe, séparé par la mort de ma pauvre femme que j’avais cru destinée à me survivre un quart de siècle, séparé par l’absence de mon fils qui est à Rome! Comment, pendant ces jours de deuil, assombris par d’autres deuils, ne pas s’absorber dans des pensées de douleurs, de soumission et de piété, quand Dieu nous frappe, quand les hommes nous menacent, quand les événements les plus terribles semblent n’être que le prélude de calamités plus effroyables encore!...

Dans cette lettre du 28 mars, répondant à ce que je lui avais écrit de M. de Falloux, de la sagesse de ses vues, de l’habileté de sa politique, Pontmartin ajoutait:

Tout ce que vous me dites dans votre lettre est d’une grande justesse; oui, Dieu nous châtie, mais méritons-nous qu’il nous épargne? Les chefs nous manquent; mais sommes-nous dignes d’en avoir? L’esprit de parti, l’envie, la haine, notre manie d’opposition épigrammatique et frondeuse, n’ont-ils pas tour à tour appliqué leurs dissolvants aux gouvernements, aux hommes d’État, à toutes les garanties d’autorité matérielle et morale? Personne n’admire plus que moi M. de Falloux. Il est, depuis la mort deBerryer, le représentant le plus élevé, le plus éloquent, le plus pur, le plus parfait des idées qui auraient pu nous sauver, et il possède en surcroît une sagesse, un esprit de conduite, une régularité de mœurs et d’habitudes que Berryer n’avait jamais eus. L’a-t-on assez calomnié! assez déchiré! Et moi-même, en un jour de folie bohémienne, ne l’ai-je pas bêtement égratigné; pourquoi? pour le plus misérable de tous les motifs; parce que, lors de son ministère, je l’avais trouvé ou avais cru le trouver trop froid, quand je lui adressais quelque demande!

Le 6 avril 1872, il quitta Cannes, où il avait fait un séjour de trois mois. La veille de son départ, il écrit à M. Jules Claretie:

Je quitte demain Cannes la pluvieuse, où habitent beaucoup d’Anglaises, entre autres Miss-tification. Figurez-vous, en trois petits mois, 49 grandes journées de pluie et d’innombrables rafales de vent d’Est. Aussi ma santé qui n’était que mauvaise est-elle devenue détestable. J’espère pourtant avoir la force et le courage de partir le 17 ou le 18 pour Paris, où je dois rendre compte du Salon dans l’Univers illustré. Jugez de mon empressement à aller me jeter dans vos bras. Hélas! quel abîme entre nos dernières causeries de mai 1870, et ce serrement de mains et de cœur... Aimons la France, mon cher ami, aimons-la avec une passion qui nous soutienne, nous réconcilie et nous console. Aimons-la une fois pour elle-même, dix fois pour ses fautes, cent fois pour ses malheurs. Unissons-nous dans cet amour, comme des enfants qui se seraient disputés pour des vétilles et qui s’embrasseraient en regardant leur mère en pleurs.

LeFilleul de Beaumarchaisparut en volume le 9 avril, et Pontmartin en consacra le produit à l’Œuvre du Sou des chaumières. Il avait dû, d’ailleurs, laisser son livre aller seul à Paris, où il n’arriva lui-même que le 8 mai. Comme il n’avait plus son appartement de l’avenue Trudaine, il logea hôtel Byron, 20, rue Laffitte[384]. J’eus le plaisir d’y passer quelques semaines avec lui; nous prenions d’ordinaire nos repas, à l’angle de la rue Favart et de la place de l’Opéra-Comique, chez des restaurateurs qui s’appelaient, je crois, Édouard et Félix, et dont l’établissement était parfaitement français, quoiqu’il s’intitulât «Taverne de Londres». Là se rencontraient, presque tous les soirs, avec Pontmartin, des journalistes, des hommes de lettres et des artistes, Xavier Aubryet, Albéric Second, Alphonse Royer, Robert Mitchell, Mario Uchard, Nuitter, Mermet, Vaucorbeil. La vie d’hôtel et la vie de restaurant ne sont guère propices au travail, surtout lorsque l’on a soixante ans bien sonnés. Pontmartin pourtant trouvait moyen de travailler comme par le passé. «Je ne puis, disait-il, renoncer au travail qui me semble aussi nécessaire à ma vieque le pain que je mange et l’air que je respire.»

Dès son arrivée, il avait repris à laGazette de Francesa collaboration hebdomadaire, suspendue depuis le 12 août 1870. Son article de rentrée parut le 15 mai 1872, avec ce titre:Notre conversion[385]. En même temps, il faisait, à l’Univers illustré, le compte rendu duSalon, auquel il ne consacra pas moins de neuf articles. Il fera encore chez Michel Lévy lesSalonsde 1873 et de 1874. Son dernierSalon, celui de 1878, paraîtra dans leCorrespondant.

Littérature et beaux-arts sont bien loin, du reste, à ce moment, de l’absorber tout entier. L’avenir de la France, les périls qu’elle traverse, les calamités qui la menacent, voilà sa grande, presque son unique préoccupation; elle n’est absente d’aucun de ses feuilletons de laGazette; elle le suit même auSalon, elle tient surtout une large place dans ses lettres. A de certaines heures, le découragement le gagne. Il m’écrit par exemple, le 15 juin 1872, après mon retour en Bretagne:

...A quoi bon combattre? Nous ressemblons à des naufragés, à des nageurs qui, d’une part, verraient s’éloigner de plus en plus le rivage ou le port, et, de l’autre, sentiraient la vague grossir, monter, d’abord sur leurs épaules, puis sur leurs têtes. Les quelques députés que j’ai vus depuis dimanche assurent que M. Thiers paraît enchanté des dernières élections[386]. Ah! si nous n’étions tous dans la poêle àfrire, comme je rirais le jour où cette miniature, cette contrefaçon de grand homme, ce Cromwell de Lilliput, ce Washington de buvette parlementaire sera avalé, d’une bouchée, par l’ogre démagogique! Vous pouvez aisément vous figurer, mon cher ami, ce que devient dans tout cela cette malheureuse littérature...

Le 12 juillet, il revenait aux Angles, juste à temps pour y recevoir, comme un dernier écho de Paris, l’étrange livre de Dumas fils,l’Homme-Femme, qui lui inspira aussitôt un très bel article[387], sans préjudice de cette vigoureuse page, que je détache de sa lettre du 21 juillet:

...C’est un mélange effroyable et incroyable d’aspirations chrétiennes et de malpropretés réalistes; l’Évangile annoté par le DrRicord, la pathologie expliquant le catéchisme, une goutte d’eau bénite dans une cuvette d’eau de lavande, Vénus et Lucine fraternisant avec sainte Anne et sainte Élisabeth. Si l’auteur a spéculé sur ce contraste pour avoir un grand succès de vente, il doit être content; mais quoi de plus triste et quel douloureux indice! Au fait, dans un temps et dans un pays qui falsifient tout, pourquoi l’auteur duDemi-Mondene serait-il pas un père de l’Église et un prophète? S’il faut faire de la politique tarée pour être accepté comme grand citoyen et grand patriote, pourquoi serait-il défendu de passer par la littérature tarée pour arriver au rôle d’apôtre? M. Gambetta, grand homme de guerre et Washington de l’avenir; M. Hugo, poète national; M. Dumas, prédicateur d’une régénération sociale; M. de X., défenseur du trône et de l’autel, tout cela se tient, se ressemble, et, quoique peu enclin à la politique du surnaturel,je commence à comprendre qu’une société favorable à de tels mensonges ne doit pas être modifiée par un expédient, améliorée par une transaction, mais transformée par un coup de foudre. On ne corrige pas un tonneau de vin sophistiqué en y versant une bouteille de médoc ou de chambertin, mais en vidant tout le tonneau. Adieu, mon cher ami; je tâcherai, sans préjudice de notre correspondance, de vous donner, chaque samedi, de mes nouvelles par laGazette de France. Mes appréhensions, mes angoisses ne font que redoubler en moi la conviction que nous devons lutter jusqu’au bout, donner l’exemple du travail à bien des paresseux démocratiques et communards qui nous accusent d’être oisifs. Sous ce rapport, nos désastres m’ont rendu service—hélas! un service acheté bien cher.—Car, je dois vous l’avouer, trois mois avant la chute de l’Empire, je me voyais ou je me croyais au bout de mon rouleau de papier; énorme rouleau dont vous connaissez la première feuille sous forme de vers latins ou de version grecque (1826) et dont la plus récente (20 juillet 1872) s’achemine vers la rue Coq-Héron. Total, 46 ans, qui ont consommé deux Royautés, deux Républiques, un Empire et plus d’argent qu’il n’en faudrait pour que tous les Français missent au pot, non pas la poule, mais le faisan doré.

L’automne de 1872 fut marqué pour Pontmartin par une heureuse rencontre. Le 3 octobre, il était à la villa de Barbentane[388], chez le marquis Léon de Robin-Barbentane. Frédéric Mistral s’y trouvait en même temps que lui. A table, le chantre deMireilleporta un toast en vers, recueilli depuis dans lesIles d’Or, et dont voici la traduction:

ENTRE VOISINS

Pour faire bien ce qui est dû—comme au temps de la reine Jeanne—et de René le roi féal—aux nobles dames du château—je bois ce vin de Barbentane.Je bois ensuite au marquis d’Andigné[389]—qui, dans la guerre âpre et farouche—lorsque s’éteignait toute gloire—sous le feu des canonniers,—lui, se ramassait une couronne.Puis à Monsieur de Pontmartin—je porte un toast à coupe rase,—car il est le roi de ce festin,—et dans ses livres diamantés—sa plume d’or vaut une épée[390].

Pour faire bien ce qui est dû—comme au temps de la reine Jeanne—et de René le roi féal—aux nobles dames du château—je bois ce vin de Barbentane.

Je bois ensuite au marquis d’Andigné[389]—qui, dans la guerre âpre et farouche—lorsque s’éteignait toute gloire—sous le feu des canonniers,—lui, se ramassait une couronne.

Puis à Monsieur de Pontmartin—je porte un toast à coupe rase,—car il est le roi de ce festin,—et dans ses livres diamantés—sa plume d’or vaut une épée[390].

Entre voisins!...A peine Pontmartin était-il revenu de Barbentane, que sonvoisinle Rhône lui faisait la politesse de venir jusqu’au seuil de sa porte. Après quatre mois de sécheresse, on avait eu, depuis le 1eroctobre, pendant plus de quinze jours, des pluies continuelles et torrentielles. On put craindre un moment une inondation plus terrible que celles de 1840 et 1856. Pontmartin dut faire transporter au premier étage de sa maison tout son mobilier du rez-de-chaussée. Il en résulta,dans ses habitudes, durant quelques semaines, un bouleversement complet, et un vrai serrement de cœur, en face de cette plaine fertile, changée en un lac gigantesque.

Chose singulière, c’est au milieu de ces bouleversements et de ces ennuis qu’il a écrit quelques-uns de ses plus jolis articles, cesFantaisies et Variations sur le temps présent[391], qu’il a placées sous le couvert deM. Bourgarel, ancien magistrat, et au milieu desquelles s’épanouit ce petit chef-d’œuvre d’humouret d’ironie,M. Gambetta, membre de l’Académie française[392].

Ce fut seulement le 12 mars 1873, après un séjour de huit mois à la campagne, qu’il revint à Paris. Il prit, cette fois, un appartement rue de Rivoli, 172, au Pavillon de Rohan. Ce quartier lui convenait mieux que le boulevard des Italiens, trop brillant, trop bruyant et trop jeune pour son âge et pour ses goûts.

Le 5 avril, leGauloisannonça qu’il publierait, chaque semaine, deux articles de l’auteur desSamedis. Pensant bien que cette collaboration à une feuille bonapartiste me causerait quelquesurprise et quelque contrariété, Pontmartin m’écrivit le jour même:

Vous verrez dans leGauloisde ce matin l’annonce d’une collaboration qui vous surprendra. Voici l’explication pour mes vrais amis. En quittant les Angles, j’ai pu me convaincre que, grâce à nos quatre inondations,—il y en a eu une cinquième le 16,—la récolte de cette année serait à peu près nulle; sans compter les dégâts et les réparations urgentes. User de mon droit strict, c’est-à-dire obliger à me payer des gens qui ne récoltent rien, ce n’est nullement dans mes habitudes, et j’ajoute qu’au milieu de notremal’ariarépublicaine et méridionale, ce serait très impolitique, si ce n’était très peu charitable. Or, M. Edmond Tarbé[393], gracieux et élégantgentleman, m’a offert un prix si nouveau pour moi, tellement hors de proportion avec mes honoraires habituels, que je n’ai pas cru devoir refuser. J’essaierai de faire, dans leGaulois, quelque chose d’intermédiaire entre lepremier-Pariset la Causerie littéraire; une variante desLettres d’un interceptésous une forme plus parisienne; je garde le droit d’y rester, si je veux, absolument légitimiste; mais, à tort ou à raison, je crois que nous touchons à une phase où il sera plus utile de démarquer le drapeau de la défense sociale contre les radicaux dont la victoire approche. Le comte de Chambord,—et c’est, j’en suis sur, l’opinion de M. de Falloux et la vôtre,—s’est arrangé de façon à simplifier notre tâche. Réfugié dans le surnaturel, dans le sentiment d’une mission providentielle qu’il croit être appelé à remplir tôt ou tard, il ne nous laisse plus d’autre champ de bataille que celui où peuvent s’unir tous les défenseurs de l’ordre, de la religion, des grandes vérités sociales et morales, pour conjurer lepéril urgent et combattre l’ennemi commun. Sous ce rapport, leGaulois, qui tire à 25000 exemplaires et qui espère avoir, vers la fin du mois, 10000 abonnés de plus, m’est plus favorable que laGazette de France...

Il n’abandonnait point, du reste, laGazette, où sesSamedisne subirent aucune interruption.

Les chroniques de Pontmartin auGauloisparurent du 9 avril au 24 juillet 1873. Elles sont au nombre de vingt-trois. En voici les titres:La Première hirondelle;—Pilote habile;—Le Plat du jour;—Le Second Favre;—Héloïse et Abélard;—Le Rouge et le Jaune, ballade parisienne;—Le Secret des monarchistes;—Les Termites;—Leur Modération;—La Revanche;—La Vraie recette;—La Confession d’un... moine italien;—Les Hommes nécessaires;—Hé! donc?—Les Vieilles lunes;—Libérateur du territoire;—La Rosière de Draguignan, saynète;—Qui veut la fin veut les moyens;—Ce qu’ils auraient fait, ce que vous faites;—Le Pour et le Contre;—La Première du ROI S’AMUSE;—Lettre d’Usbek à son ami Rustan, à Téhéran;—Les Pèlerinages.

De ces vingt-trois chroniques, cinq seulement ont été reproduites par Pontmartin dans sesNouveaux Samedis[394]. Ce sont celles qui ont pour titres:Pilote habile,le Plat du jour,leur Modération,la Confession d’un... moine italien,Qui veut la fin veut les moyens. S’il eût réuni en un volume spécial ces pages railleuses, fantaisistes, humoristiques,ce volume eût été l’un de ses meilleurs. Les maîtres du genre, Prévost-Paradol, Arthur de Boissieu, J.-J. Weiss, n’ont peut-être jamais fait une campagne aussi brillante.

Au mois d’avril, précisément à l’heure où il commençait sa campagne duGaulois, Pontmartin avait publié un volume de nouvelles,la Mandarine. La Mandarine, ce n’est pas ici cette espèce d’orange qui nous est primitivement venue de Malte; c’est la femme du mandarin. Rousseau demande quelque part à son lecteur ce qu’il ferait dans le cas où il pourrait s’enrichir en tuant en Chine, par sa seule volonté et sans bouger de Paris, un vieux mandarin. Sur ce thème, Pontmartin a brodé un petit roman d’une invention originale et d’une singulière vérité d’observation. Il nous a conté comment, dans un instant plus rapide que l’éclair—le temps qu’il faut pour avoir une mauvaise pensée—l’honnête et malheureux Albéric de Sernhac avait tué sa mandarine.

Cet ingénieux et dramatique récit[395]forme la pièce principale du volume, que complètent d’autres nouvelles,Françoise,Un Trait de lumière,Cent jours à Cannes,les Deux talismansetUne Cure merveilleuse.

L’Assemblée nationale s’était séparée le 8 avril 1873 pour ne reprendre ses séances que le19 mai. Le 27 avril, l’ex-instituteur Barodet, le maire révoqué de Lyon, fut nommé député de Paris, battant de 40,000 voix M. de Rémusat, ministre des Affaires étrangères. Cette élection démagogique était le coup de cloche qui annonçait la chute prochaine de M. Thiers. J’avais quelque désir d’assister de près à l’événement. Mes amis de Versailles m’engageaient à venir à Paris. Pontmartin me mandait qu’il m’avait trouvé au Pavillon de Rohan une chambre pas chère. Le 18 mai, je me décidai à l’aller rejoindre, et nous passâmes ensemble une dizaine de jours, dont le souvenir m’est resté très présent.

Je trouvai Pontmartin dans une véritable fièvre de travail. Il écrivait quatre grands articles par semaine, une Causerie du samedi à laGazette, deuxpremiers-Paris littérairesauGauloiset uneRevue du Salonà l’Univers illustré. Joignez à cela une correspondance active, force visites, déjeuners fréquents à Passy chez Saint-Genest ou chez Cuvillier-Fleury, soirées passées tour à tour chez Jules Sandeau ou chez Joseph Autran, et vous aurez une idée de l’activité de ce sexagénaire qui se disait toujours mourant, rendu, fini! Il composait en général ses articles le matin en se promenant dans le jardin ou les galeries du Palais-Royal, alors à peu près désertes. L’article une foisfait, et quand il ne restait plus qu’à l’écrire, il l’écrivait de sa petite écriture fine et nette, sans ratures et sans retouches. Si, à ce moment-là, j’entrais dans sa chambre, et si je voulais prendre un livre ouune Revue: «Pourquoi lisez-vous? disait-il; causons plutôt comme si de rien n’était. Ce n’est rien du tout que mon article.» Et ce rien du tout, qu’il jetait sur le papier tout en causant, c’était quelquefois une page exquise, un morceau achevé, un chapitre fait de main d’ouvrier.

Le 21 mai, j’étais à Versailles, Pontmartin n’avait pu m’accompagner, ayant à faire ce jour-là, pour laGazette de France, un article sur lesSonnets capricieux, de Joseph Autran. «J’entreprends, disait-il, aujourd’hui mercredi, 21 mai, j’entreprends d’écrire une page à propos de ce livre, sans être bien sûr que mes écritures ne se heurteront pas en chemin à une révolution ou à un coup d’Etat[396].»

L’article parut le samedi 24 mai, à cinq heures du soir, au moment où l’Assemblée nationale, en retard de deux ans, renversait M. Thiers.

Ce même soir, l’Opéra-Comique donnait la première représentation deLE ROI L’A DIT, paroles d’Edmond Gondinet, musique de Léo Delibes. J’y assistais avec Pontmartin et Léopold de Gaillard. On se disait dans les entr’actes: «Thiers est battu, Mac-Mahon refuse, Mac-Mahon accepte.» Malgré les préoccupations politiques, la pièce obtint un éclatant succès. Hélas! quel succès plus éclatant, quel triomphe pour les honnêtes gens, pour la France, si cinq mois plus tard, le 27 octobre 1873,LE ROIn’avaitRIEN DIT!


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