CHAPITRE XIV

CHAPITRE XIVLES ÉLECTIONS DE 1876.—L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1878.—SOUVENIRS D’UN VIEUX MÉLOMANE.(1874-1878)L’Union de Vaucluse. La Politique en sabots. Mort de Jules Janin.Beati non possidentes!—Les Élections de 1876. Rue et hôtel de Rivoli. Le marquis de Besplas et le château de la Garenne-Randon. Léontine Fay et leTHÉATRE DE MADAME.—Mort de Joseph Autran. Le Seize-Mai. Les articles sur M. Thiers.—Séjour à Hyères. MgrDupanloup. La villa de Costebelle. La Messe à bord du vaisseau-école leSouverain. Lettre de l’Évêque d’Orléans. L’Exposition universelle et la rue de Passy.—Promenade au Salon de 1878.LeBarabbasde Charles Muller et l’Apothéosede M. Thiers. MlleSarah Bernhardt et le buste de M. Émile de Girardin. LesSouvenirs d’un vieux mélomane. Article d’Henri Lavedan. Pontmartin quitte Paris pour n’y plus revenir.IPontmartin, après le 24 mai, avait cru au retour prochain de la monarchie. La lettre du 27 octobre, qui détruisait toutes ses espérances, lui causa une inexprimable douleur. Sa santé même en reçut une grave atteinte. Il m’écrivait, le 4 novembre: «Depuis qu’a paru la lettre néfaste, mes insomnies,qui n’étaient que fréquentes, sont devenues continuelles, et il en résulte, chaque lendemain, un assoupissement maladif, qui dérange même l’équilibre de mes facultés intellectuelles. J’ai dû m’interdire tout travail.»Mais, pour lui, ne plus écrire, c’était la chose impossible. Là, d’ailleurs, était le devoir. Il me mandait des Angles, le 31 janvier 1874: «Je voudrais pourtant travailler encore; il me semble que, dans un temps comme celui-ci, un écrivain n’est tout à fait libéré que lorsqu’il est tout à fait mort.» Dès la fin de novembre 1873, sans reprendre encore sesSamedisde laGazette, suspendus depuis le mois d’août, il avait taillé de nouveau sa plume. «Voici plus de trois mois, me disait-il, le 27 février 1874, que je me suis fait, non pas, hélas! prophète, mais journaliste dans mon pays. j’ai eu parfois envie de vous envoyer mes articles, mais il m’a paru qu’ils ne pouvaient intéresser que les Vauclusiens. Pourtant un des derniers, intituléHonorum dehonestamentum, a eu quelque retentissement.»C’est dans l’Union de Vaucluseque paraissaient ces articles; deux des plus réussis,les FantômesetMarphurius ou les Superstitions, ont été recueillis dans le tome X desNouveaux Samedis, où ils forment les chapitres VII et VIII de la série qui a pour titre:la Politique en sabots. Ils ont été écrits à l’occasion de l’élection partielle dont le département de Vaucluse fut le théâtre en février-mars 1874, et où se trouvaient en présence le citoyen Ledru-Rollinet un ami de Pontmartin, le marquis de Biliotti[397].Cette petite campagne de presse, dans sa ville natale, sur le terrain même où avaient eu lieu ses débuts, avait sans doute ranimé ses forces; il en profita pour envoyer auCorrespondantdeux grands articles, l’un sur Prosper Mérimée, à propos desLettres à une Inconnue[398], l’autre sur leQuatre-vingt-treizede Victor Hugo[399], Autran lui écrivait, le 27 mars, après la lecture du second de ces articles: «Vous êtes vraiment un homme étonnant, vous qui trouvez ainsi ces flots d’une prose éloquente, toujours plus pure et toujours plus abondante.Il est des écrivains qui sont des sources vives, vous êtes un de ceux-là.LeFigarodisait, l’autre jour, par la plume de ce mystérieux François Duclos[400], que vous n’aviez rien à envier à Sainte-Beuve. Je le crois certes bien. Jamais, au grand jamais, Sainte-Beuve n’a eu cette ampleur de vue et cette maëstria de style qui vous appartiennent. Il avait sans doute des qualités de finesse incroyables; mais, si exquises qu’elles fussent, elles étaient certainement d’un ordre inférieur aux vôtres...»Cette lettre d’Autran alla trouver Pontmartin à Cannes, d’où il m’écrivait à ce même moment:Cannes, Hôtel de la Plage, 29 mars 1874.Mon cher ami, si vous vous étonnez de mon long silence, ce seul mot,Cannes, vous répondra pour moi. J’allais partir pour Paris quand, tout à coup, un mistral furieux, imprégné de toutes les neiges du Ventoux, du Luberon et des Alpines, est venu fondre sur nos bords du Rhône, ménagés jusque-là par l’hiver 1873-1874. Je me suis enrhumé, et mon médecin m’a ordonné de faire mon pacifique 20 mars, non pas quai Malaquais ou sous le marronnier des Tuileries, mais sur le golfe de la Napoule, à 4 kilomètres du golfe Jouan. Il est permis d’être un peu girouette quand le vent est si violent, le terrain si peu solide et la politique si variable. Je suis donc venu à Cannes, et j’y resterai probablement jusqu’au 15 avril; un mois d’exil ou de vacances, suivant qu’on est plus épris des beautés de la nature ou du bel-esprit parisien. Au surplus, je dois vous avouer que, d’année en année, Paris m’attire moins et m’effraie davantage. Qu’irais-je y faire?... Le vrai nid, ou, hélas! pour parler plus exactement, la vraie retraite, quand on a passé la soixantaine et qu’on n’est guère valide, c’est le pays natal; c’est la maison des champs où l’on a grandi, où l’on a promené ses premiers rêves après avoir luRenéet lesMéditations, où l’on a vécu, prié, pleuré, souri, espéré, aimé sous l’aile maternelle, où, cinquante ans plus tard, on retrouve à chaque pas la trace des années heureuses. Sans considérer les vanités de ce monde avec le pessimisme hautain de Chateaubriand ou le dédain hiératique de Bossuet, y a-t-il quelque chose de plus misérable que le spectacle auquel nous assistons?•••••••••••••••••••••••••Quel bon moment pour acheter des sabots et lire lesGéorgiques! En attendant, mon cher ami, Cannes m’inonde de soleil et réalise à mes yeux ces deux lignes desLettres à l’Inconnue: «Il y a tant de fleurs et de si belles partout,que la verdure est une exception dans le paysage.» Pendant que je vous écris, je n’ai qu’à lever les yeux pour apercevoir, de ma fenêtre entr’ouverte, ces montagnes que l’imagination des Grecs aurait peuplées de faunes et de dryades, cette mer dont les vagues somnolentes viennent expirer sur la plage dans leur frange d’écume, avec un murmure monotone et mélancolique; c’est très beau et un peu triste; mais quoi de plushumain, de plus en harmonie avec les cordes mystérieuses de l’âme, que ce mélange de beauté et de tristesse? Tout ce qu’il faut pour charmer nos regards, et pour nous avertir qu’il existe encore quelque chose au delà?...Dans les premiers jours de mai, Pontmartin revient à Paris et s’installe, comme en 1873, au pavillon de Rohan. Il publie le dixième volume desNouveaux Samediset fait sa rentrée à laGazette de France, le 5 juillet, par un article sur Jules Janin, qui venait de mourir[401]. L’article est des plus élogieux, et c’était justice. Jules Janin était, lui aussi, un écrivain de race, et Pontmartin eut raison de célébrer sa verve intarissable, son amour sincère et constant pour la belle littérature, sesLundis, qui avaient été, pendant quarante ans, une fête hebdomadaire. Lui-même, d’ailleurs, lors de lacrise Charbonneau, avait eu grandement à se louer du critique desDébats. Il n’oubliait pas non plus qu’un jour Jules Janin, lui envoyant sa traduction d’Horace, avait écrit sur la première page du volume ces deux vers, délicate allusion aux opinions royalistes du critique de laGazette:Prenez-la, mon ami, vous qui valez mieux qu’elle.Pourquoi? me direz-vous.—Vous êtes plus fidèle.Au lendemain de son article, Pontmartin regagna les Angles. De loin, les Angles, c’était pour lui le repos, la tranquillité, le loisir, la rêverie sous les grands arbres, la promenade au bord du fleuve, le travail que rien ne trouble, sinon le chant des oiseaux dans le jardin et le murmure du vent dans les vieux marronniers:Angulus ridet. De près, ce n’est pas tout à fait cela. Il m’écrit, le 29 janvier 1875:...C’est moi qui suis en retard, et je m’en accuse; mais je dois ajouter que je suis débordé, écrasé, englouti, submergé. Figurez-vous quemalittérature n’est que le très petit accessoire de mes journées; c’est ce qui devait nécessairement arriver dans un pays où personne n’admet que mon temps n’appartienne pas aux solliciteurs, aux fermiers, aux visiteurs, aux amis, aux affaires d’autrui surtout, exactement comme si je n’avais jamais touché une plume de fer ou d’oie. Tantôt c’est un syndicat que je préside, après avoir préalablement donné à dîner à quelques-uns de mes collègues; ce qui m’ahurit pour 24 heures; tantôt c’est l’ingénieur de notre chemin de fer, chez qui je suis obligé de courir pour lui démontrer, un plan à la main, que letracéqu’il a choisi ruinerait notre malheureuse plaine...Pour un peu, le pauvre propriétaire s’écrierait—ne fût-ce que pour n’avoir rien de commun avec le comte de Bismarck—Beati non possidentes[402]!Une ressource pourtant lui restait; c’était, après avoir fui Paris, de fuir les Angles, et de se réfugier sur le littoral de la Méditerranée. En marset avril, après quelques semaines passées à Cannes, il fit un assez long séjour à Marseille. «Vous me demanderez peut-être, m’écrivait-il de cette dernière ville, pourquoi je suis resté si longtemps à Marseille. C’est d’abord parce que j’espérais apporter quelque distraction à M. Autran, dont l’état m’attriste profondément; c’est ensuite parce que j’ai été comblé de politesses et de témoignages de sympathie. Sans le mistral, j’aurais pu me croire à Nantes, au milieu d’un groupe auquel vous auriez appris à m’aimer, et même à me lire. Invitations, déjeuners à la campagne, promenades sur mer, parties de pêche, c’est une série d’honnêtes plaisirs quiChatouillent de mon cœur la secrète faiblesse.Cette bonne vieille radoteuse, qu’on appelle la littérature, peut donc servir à quelque chose? J’en avais douté bien souvent, mais non pas quand je vous lisais[403].»Nombreux, en effet, étaient là-bas, à Marseille, les amis de Pontmartin. L’un des plus chers, après Autran, était un autre poète, le traducteur de Catulle, l’auteur desPoésies simpleset desSentiers unis, M. Eugène Rostand, qu’il appelle quelque part «un charmant causeur, un vaillant publiciste, un homme excellent, un poète exquis[404]». Quelle délicieuse maison que celle de M. Rostand! Pontmartiny voyait le mélodieux frère d’Eugène, Alexis, et aussi le jeune Eddy[405], ses gentilles sœurs et leur aimable mère. Vingt-huit ans plus tard, Eddy, devenu membre de l’Académie française, se souviendra du vieux critique, de l’ami de son enfance, et il dira, dans son discours de réception: «C’est élégant comme du Pontmartin». Et Eugène-Melchior de Vogüé lui dira, dans sa réponse: «La demeure de vos parents était accueillante aux écrivains, aux artistes. Vous vous rappelez l’un de ces familiers, haute silhouette maigre, voix fluette et spirituelle: vous aussi, vous avez joué sur les genoux de mon cher maître, Armand de Pontmartin: donnons ensemble un souvenir respectueux au vieil ami qui eût dû nous précéder dans cette Compagnie[406].»Toute cette année 1875 se passa sans que Pontmartin revînt à Paris; mais il n’interrompit pas pour cela sesSemaines littéraires[407], et il publia deux nouveaux volumes de Causeries: en mars, le tome XI; en octobre, le tome XII desNouveaux Samedis.IILorsque s’ouvrit l’année 1876, l’Assemblée nationale de Versailles avait vécu.Le 31 décembre 1875, elle avait décidé que l’élection des deux cent vingt-cinq sénateurs, dont la nomination appartenait au corps électoral, aurait lieu le 30 janvier 1876, celle des députés le 20 février; que les nouvelles Chambres se réuniraient le 8 mars, et que ce serait ce jour-là seulement qu’expireraient théoriquement les pouvoirs de l’Assemblée. Mais, en fait, la séance du 31 décembre fut sa dernière séance. Elle se sépara le dernier jour de l’année 1875, pour ne jamais plus se réunir.Les élections du 30 janvier et du 20 février allaient décider des destinées du pays; l’avenir, la prospérité, la vie même de la France était l’enjeu. Pontmartin n’avait jamais manqué au devoir patriotique; cette fois encore, il s’y dévouera tout entier. Vainement son médecin insiste près de lui pour qu’il aille passer l’hiver à Cannes. Il s’y refuse, et, le 6 janvier, il m’écrit; ou plutôt il dicte à son fils une lettre à laquelle j’emprunte ces lignes:...Certes, mes yeux, mes nerfs et mes poumons préféreraient la plage de Cannes au pavé d’Avignon ou de Nimes; mais je ne crois pas devoir m’éloigner du théâtre de la lutte, quand même je n’y gagnerais que la douleur d’assister autriomphe de nos adversaires. Dussé-je ne recruter qu’une voix pour le Sénat et vingt pour la Chambre, je resterais jusqu’à la fin sur la brèche; j’ai la tête pleine de petites vérités sociales, économiques, politiques, à l’usage de nos ruraux, et il est possible que j’en fasse une brochure de 64 pages in-32 que nous tâcherions de propager, surtout dans notre zone méridionale. La littérature a du bon, mais je dois vous avouer que, pendant toute cette crise électorale, il me semble bien difficile et bien inutile de s’occuper des défauts et des mérites d’un roman et d’un volume de poésie...La brochure projetée parut en six fois dans l’Union de Vaucluseet, sous ce titre:les Élections de 1876, fut répandue dans les départements du Midi, de Toulouse à Marseille. Immédiatement après, vinrent six articles contre Gambetta; puis, un appel aux Conservateurs, en vue du scrutin de ballottage qui eut lieu le 5 mars. Et tout cela presque en pure perte! Des scrutins du 20 février et du 5 mars sortit cette majorité des 363, dont les exploits ne sont que trop connus. Pontmartin m’écrivit aussitôt pour me dire—ce sont les dernières lignes de sa lettre du 5 mars: «Serrons-nous l’un contre l’autre dans la mauvaise fortune. Courage, si c’est une crise! résignation, si c’est une fin! Notre Roi n’a pas voulu de nous; mais Dieu nous reste, et peut-être aura-t-il pitié de la France.»Dans les premiers jours de juin, il revenait à Paris, après une absence de deux ans, descendait rue et hôtel de Rivoli, 203, et publiait la treizième série desNouveaux Samedis, où il y avait heureusementassez d’esprit et de talent pour conjurer les mauvaises chances du nombre 13.En juillet, la chaleur étant devenue insupportable, il alla passer quelques semaines chez son cousin le marquis de Besplas, au château de la Garenne-Randon,—près de la station d’Épone-la-Garenne,—la bien nommée, disait-il; car, dans une seule allée du parc, il avait compté un matin 57 lapins. Jamais chasseur méridional ne s’était trouvé à pareille fête! La bibliothèque du châtelain était un gîte très commode pour ses écritures; c’est à peine cependant s’il pouvait, le mercredi soir, aller jeter à la boîte de la poste son article hebdomadaire. Aussi bien, la demeure de l’aimable M. de Besplas ne désemplissait pas de comtes et de marquis, de baronnes et de duchesses. Élégants et belles dames n’étaient point du reste pour effaroucher Pontmartin, aussi à son aise, en ce château de Seine-et-Oise, qu’au restaurant Caron ou à la Taverne de Londres. Il en était quitte, mélomane incorrigible, pour se chanter à lui-même, sous les arbres du parc, la romance duPré-aux-Clercs:Les rendez-vous de noble compagnieSe donnent tous dans ce charmant séjour.De retour aux Angles, il reprenait sesécrituresavec une activité nouvelle. Le décès de MmeVolnys—la Léontine Fay duMariage de raison—morte pieusement à Nice le 29 août 1876, lui inspirait un de ses meilleures feuilletons[408]. «Je vous recommandemaLéontine Fay, qui vous intéressera, me mandait-il le 8 septembre. C’est encore un chapitre de mes souvenirs de jeunesse, et je reconnais, chaque fois que je touche à ces notes mélancoliques et vibrantes, que vous avez bien raison et que ce genre mixte entre la critique, l’histoire intime, l’impression personnelle et le roman, est peut-être ce qui me conviendrait le mieux. Mais n’est-ce pas trop tard? Et les triomphes de plus en plus décisifs de la démocratie radicale ne créeront-ils pas bientôt une société nouvelle où les souvenirs de l’ancienne ne trouveront plus d’écho?...»Ces souvenirs, il y reviendra de plus en plus. Le moindre mot, le plus petit détail, suffisent à les réveiller. Un jour,—c’était à quelques semaines de la lettre qu’on vient de lire,—je lui annonce que j’ai trouvé chez un bouquiniste de Nantes, dans leur édition originale[409], la collection à peu près complète des comédies-vaudevilles de Scribe, du Scribe de la Restauration, de 1824 à 1829. Pontmartin me répond, le 15 décembre 1876:...Si vous saviez quelles images évanouies, quel monde de souvenirs vous m’avez rendu en me parlant de cette jolie édition beurre frais, rose ou abricot duRépertoire du Théâtre de Madame[410]. C’était bien en 1829, et ce fut, après les austèresannées de catéchisme, de collège et de lauriers bien éphémères au concours général, une de mes premières jouissances profanes, avec une légère saveur de fruit défendu. On en trouvait l’assortiment chez Masgana, galerie de l’Odéon, et j’échangeais—proh pudor!—mon dictionnaire grec de Planche contre quatre de ces élégantes brochures,la Demoiselle à marier,le Charlatanisme,l’Héritièreetles Dernières amours. Est-ce assez loin? Étions-nous assez jeunes, et sommes-nous assez vieux? J’ai peine, cher ami, à retenir mes larmes en vous écrivant ces dernières lignes; c’est que je pense à la France de 1829 et à la France de 1876... Ah! l’abîme est encore plus large et encore plus sombre pour elle que pour moi...IIINous ne nous étions plus rencontrés depuis le mois de mai 1873. Dans ma dernière lettre de 1876, je le priai de me dire à quelle date nous pourrions, après une aussi longue séparation, nous retrouver enfin à Paris. Il me répondait, le 4 janvier 1877, au sujet de ce projet de réunion:...ous rayons, n’est-ce pas, le mois de janvier? Me voici en plein dans ma 66eannée; je m’enrhume facilement, et si j’arrivais à Paris pour le parcourir entous sens(pardonnez-moi celui-là; il est d’une vieillesse qui a droit au respect), notre but ne serait pas atteint. Savez-vous quelle avait été mon idée? Louer à Versailles une petite maison meublée avec jardin, où j’aurais passé toute une saison, du 15 mars au 15 juin. Mon fils serait venu m’y retrouver un peu plus tard, et, en attendant, vous auriez occupé sa chambre. J’ai un domestique fort peu élégant, mais brave homme, qui nous aurait servis. Il y a un train du soir pour les gens qui vont au spectacle. Nous aurions pu passer àParis une partie de nos journées, et, quand nous aurions ressenti quelque fatigue, messieurs de l’extrême gauche ne nous auraient pas empêchés de jouir des magnifiques ombrages du parc, et de cette atmosphère de calme, de mélancolie, de majestueuse solitude, que les violences ou les niaiseries parlementaires[411]n’ont pas réussi à supprimer. Si cette idée vous déplaît, ne vous en effrayez pas trop. Elle n’a rien de précis, de positif; c’est plutôt la vague impression d’unvieuxqui commence à se trouver un peu dépaysé au milieu des encombrements parisiens et du tapage des voitures...Il était encore aux Angles, lorsque, le 7 mars, sans que rien l’eût préparé à cette nouvelle tristesse, il apprit la mort de son ami Autran, qu’il m’annonça, le jour même, en ces termes:Mercredi matin. 7 mars 1877.Je comptais ce matin vous écrire une longue lettre; mais je suis foudroyé par une nouvelle que, très probablement, vous connaîtrez déjà quand vous me lirez, la mort subite de M. Joseph Autran. Je l’apprends, à l’instant, par un télégramme, qui, grâce à un retard inexplicable, ne m’arrive qu’avec laGazette du Midi, où ce malheur est annoncé. Rien ne m’y préparait. Atteint, depuis six ou sept ans, d’une cécité presque complète, le pauvre poète paraissait d’ailleurs jouir d’une bonne santé. Son père avait vécu jusqu’à 84 ans. Une maladie de cœur, que personne ne soupçonnait, l’a emporté en quelques minutes. Je vais partir pour Marseille, où j’espère arriver à temps pour ses obsèques. En dehors de mes profonds regrets, quelles douloureuses réflexions ne suggère pas cette mort si soudaine! Il y a un mois, je perdais un ami intime, non moins intime ami de Léopold deGaillard, M. Louis de Guilhermier[412]; dans l’intervalle, j’ai tremblé pour ce jeune homme[413]si bon, si pieux, si dévoué, dont je vous avais parlé dans ma dernière lettre, et que nous appelions ensemble leBiréde la onzième heure; il n’est pas mort, il est hors de danger; mais, pendant huit jours, on a cru qu’il serait impossible de le sauver, et sa mère m’écrit ce matin qu’il est encore si faible qu’elle me demande de retarder ma visite. Vous le voyez, mon cher ami, cette année 1877, si menaçante pour la France et pour tous les honnêtes gens, a pour moi des cruautés particulières, et ses coups de foudre ressemblent à des coups de cloche. Il faut que ces tristesses tiennent une bien grande place dans mon cœur, pour m’excuser de ne pas vous avoir encore remercié de l’envoi de l’Union de l’Ouestet de cet article[414]où je me suis retrouvé, comme toujours, embelli par votre amitié. Cetteamitié est infatigable depuis près d’un quart de siècle, et mon regret est de n’avoir pas un peu moins d’années et un peu plus de talent pour la suivre et la justifier jusqu’au bout. Mes remercîments, quoique vêtus de deuil, n’en sont pas moins sincères, et, quoique tardifs, seront toujours prêts à rattraper le temps perdu.Mais, hélas! quel néant que la vie! quel néant surtout que nos glorioles! Hier, à propos de laBiographied’Alfred de Musset par son frère Paul, je recueillais mes souvenirs, ces souvenirs qui vous intéressent. Jeme voyais, à la première représentation duCaprice, puis, dix-huit mois après, au lendemain de lapremièredeLouison(un petit four), quand nous nous demandions, Buloz, de Mars, Alexis de Valon et moi, comment on pourrait s’y prendre pour dire un peu de vérité sans offenser le poète favori de laRevue des Deux Mondes. En ce moment, la porte s’ouvre, et nous voyons entrer Musset nous apportant lesTrois marches de marbre rose. Il y a de cela 28 à 30 ans; la chute de Louis-Philippe, la seconde République, le coup d’État, l’Empire, les désastres et les crimes de 1870 et 1871, les tentatives de Restauration monarchique, l’avortement de nos espérances, les victoires de la République radicale, nos humiliations du dedans et du dehors, ont passé sur ces souvenirs; Buloz, de Valon, de Mars, Alfred de Musset, sont morts; et pourtant il me semble que c’était hier! qu’est-ce que l’homme, ou plutôt qu’est-ce qu’un homme, un individu, un atome, un grain de sable, autour duquel tourbillonnent ces événements gigantesques, jusqu’à ce qu’il soit emporté lui-même et disparaisse! Et dire qu’il y a des gens qui bouleversent le monde, qui désolent leur pays, pour le plaisir de nous faire comparer leur petitesse à ces grandeurs! Voilà le triomphe de la Religion; elle agrandit et élève du côté du ciel cet horizon si étroit du côté de la terre. En nous prêchant l’humilité qui devrait nous être aussi naturelle que l’usage de nos cinq sens, elle nous rattache à la seule idée de durée que nous puissions conserver ici-bas. Si je ne craignais de commettre un paradoxe, presque une hérésie, je dirais que l’orgueil,si anti-chrétien, le plus capital des péchés capitaux, ne pourrait pourtant et ne devrait chercher sa pâture que dans la foi qui lui promet l’infini. Pardonnez-moi, cher ami, ce verbiage qui n’est peut-être que du pathos et du galimatias; car ma pauvre tête subit le contre-coup de mes tristesses de cœur. J’y aurai du moins gagné de prolonger avec vous une de ces causeries que je voudrais multiplier sans compter, tant j’y trouve de consolation et de douceur! Adieu et au revoir! ne renonçons pas à nos projets de réunion parisienne. Votre poignée de main me sera plus nécessaire que jamais. A vous, bien à vous de cœur.Le 3 mai, il arrivait à Paris et descendait, comme l’année précédente, à l’hôtel de Rivoli. Quelques jours après, éclatait le Seize-Mai, le renvoi par le maréchal de Mac-Mahon de M. Jules Simon et de ses collègues, et la constitution du cabinet de Broglie-Fourtou. J’allai, à ce moment, rejoindre Pontmartin. Il était attristé, peu confiant dans le succès de l’entreprise du maréchal: il n’avait jamais cru à la République conservatrice, et il ne voyait dans le nouvel essai qu’on en voulait faire qu’un acheminement plus prompt vers le triomphe de la République radicale. Il venait du reste de tomber assez sérieusement malade, et il dut, pendant deux mois, suspendre sesSamedisde laGazette. En juillet, sa santé rétablie, il s’installa, pour quelques semaines, comme il l’avait fait en 1876, au château de la Garenne-Randon, où il se rencontra, cette fois, sans préjudice des grandes dames et desclubmenobligés, avec un héros, le général de Charette, et un grand compositeur, Charles Gounod.La dissolution de la Chambre des députés avait été votée par le Sénat[415]. De nouvelles élections étaient imminentes, et elles emprunteraient aux circonstances une gravité exceptionnelle. Pontmartin ne voulut pas s’en désintéresser. Avant de quitter La Garenne, il publia, dans laGazette de France, en août, une réplique au manifeste des sénateurs et députés républicains de Seine-et-Oise, réplique qui fut répandue dans tout le département par les soins de M. de Besplas. «Si tous les conservateurs, m’écrivait-il, suivaient l’exemple de ce vaillant octogénaire, nous aurions beaucoup plus à espérer et beaucoup moins à craindre. Le matin, dès 6 heures et demie, je le trouve dans sa bibliothèque, assis à sa table, écrivant aux maires de son arrondissement, abrégeant mon article pour qu’il puisse être propagé dans tous les cafés du pays, puis recevant quelques braves paysans qu’il associe à son œuvre et se concertant avec eux.»Parti de La Garenne le 17 août, il prit lerapidejusqu’à Marseille pour éviter la fête votive de son village et une séance de syndicat, suivie d’un énorme dîner. A Marseille, il écrivit pour laGazette du Midiun article électoral qui, dans sa pensée, devait être la contre-partie méridionale de sa Réplique au manifeste des sénateurs et députés de Seine-et-Oise.Rentré aux Angles, il continuera la campagne. En dehors de sesSamedis, il envoie à laGazettede Francequatre articles sur M. Thiers[416], écrits en vue des élections. Il me mande, à cette occasion, le 30 septembre: «J’avais pensé à faire de mon travail sur M. Thiers une petite brochure, et je vois que vous avez eu la même idée; mais je suis si peu secondé! si peu encouragé! Il y a six mille lieues de mon allée de marronniers au boulevard des Italiens... Je viens pourtant d’écrire quelques lignes à Léon Lavedan[417], qui dispose, m’a-t-il dit, de plus de deux cents journaux, et qui nous les a offerts, à Léopold de Gaillard et à moi, pour la période électorale. Je lui livre mon œuvre, soit pour en faire reproduire des fragments, soit pour la colliger en un format économique et portatif.»Les élections, à ce moment, étaient proches; elles avaient été fixées au 14 octobre. Pontmartin ne s’illusionnait guère sur leur résultat. Sa lettre du 30 septembre se terminait par ces lignes: «Que le bon Dieu nous protège! Quel chaos, mon cher ami, et peut-être quelle débâcle si les élections sont encore radicales! N’importe! restons fidèles; restons sur la brèche! Faire son devoir, tout son devoir, c’est beaucoup, quand on réussit; l’avoir fait, c’est quelque chose quand on succombe.»IVAprès les tristesses de 1877, l’année 1878 allait lui apporter une grande consolation, une des meilleures joies de sa vie. Au commencement de février, il s’était installé à Hyères, l’avait quittée pour Cannes, où l’appelaient Léopold de Gaillard et Victor de Laprade; puis, après quelques jours passés avec eux, était revenu à Hyères, où MgrDupanloup faisait un séjour, par ordre de ses médecins. Les relations de l’évêque d’Orléans et de l’auteur desSamedisn’avaient été jusque-là qu’intermittentes, mais l’entente ne fut pas longue à s’établir entre eux, grâce à leur attrait réciproque l’un pour l’autre et à une foule de souvenirs communs: «On écoutait, ravi, a dit un de leurs auditeurs, l’intarissable critique et le grave et souriant évêque, se laissant aller tous les deux au charme de ces souvenirs[418].»Ils se voyaient chaque jour, soit chez le comte et la comtesse de Rocheplatte, soit chez le baron et la baronne de Prailly, en cette villa de Costebelle, où vivait la mémoire du P. Lacordaire.Pontmartin accompagnait souvent l’évêque à quelques lointaines promenades. «C’est pendant ces promenades, écrira-t-il plus tard, au bruit de cette voiture alourdie sur un lit de poussière, avecvingt minutes d’arrêt et de silence pour le bréviaire, que s’ouvrait pour moi ce livre vivant, cette inappréciable collection de chapitres d’histoire contemporaine, où je reconnaissais tour à tour la douceur de l’évêque, la sagacité du politique, la résignation du chrétien, l’enjouement du causeur, l’éloquence de l’orateur, le suprême langage de l’expérience et de la sagesse, l’âme du grand citoyen, la cicatrice des jours de désastres, la conviction que tout aurait pu être sauvé et la crainte que tout ne soit perdu. Je prononçais presque au hasard un nom célèbre, je rappelais une date mémorable: il ne m’en fallait pas davantage pour voir passer devant moi tel ou tel de ces personnages qui ont figuré un moment sur la scène du monde politique...»Dans la rade d’Hyères stationnait, avec ses douze cents hommes d’équipage, le grand vaisseau-école leSouverain. Le commandant était un marin aussi chrétien que brave, M. Lefort, l’inventeur des torpilles, et le commandant en second, M. de Montesquiou, dont la belle-sœur, MmeStandish, née des Cars, appartenait à une famille depuis longtemps en relation avec MgrDupanloup. Tous les deux se rencontraient avec lui chez M. le comte de Rocheplatte. Ils eurent la pensée de lui faire les honneurs de leur bâtiment. Le dimanche 10 mars, la messe fut dite à bord duSouverainpar l’évêque d’Orléans. Pontmartin y assistait. Il quitta Hyères quelques jours plus tard, non sans avoir envoyé à laGazette de Francele compterendu de cette cérémonie, si majestueuse à la fois et si émouvante. Sa Causerie, qu’il n’a pas reproduite dans sesSamediset qui est pourtant une des plus belles pages qu’il ait écrites, n’arriva à Costebelle qu’après son départ. Il reçut de l’évêque la lettre suivante:Hyères, 21 mars 1878.Monsieur et bien excellent ami, il faut donc se résigner à ne plus vous voir à Hyères! C’est ce que je viens d’apprendre avec grande tristesse. Oh! le méchant homme! qui, comme le Parthe, lance en fuyant une flèche empoisonnée de toutes les douceurs les plus mortelles à l’amour-propre des pauvres gens, et ne leur laisse même pas le temps de protester pour la forme! C’est affreux de s’en aller ainsi, quand on vous aime. Mais, du moins, on est heureux de vous avoir vu, entendu, connu de près, et apprécié, comme le méritent votre charmant esprit et votre excellent cœur; et on espère bien vous retrouver quelquefois, à Paris: ce qui n’est pas la même chose que sur les bords de cette mer enchantée, que vous savez si bien peindre, et aux doux feux de ce soleil, dont votre style est un rayon. Mes hôtes, et tous ceux à qui ils vous ont lu, ont été émerveillés, éblouis. Moi, je garde, par-dessus tout, le souvenir de cette exquise bienveillance; et j’espère bien qu’il n’en sera pas de ces relations qui m’ont été si douces comme de ces brumes colorées qui flottent en ce moment sur les îles d’Hyères, et qui s’évanouissent. Je les redemanderai toujours[419].A Hyères, où ses heures de travail lui étaient disputées par une foule d’aimables prétextes d’oisiveté, Pontmartin avait vite reconnu qu’il lui serait impossible de continuer sous leur forme habituelleses articles de critique qui n’allaient pas sans beaucoup de lectures. Il eut l’idée de composer de courts récits qu’il pouvait rêver pendant la nuit et improviser le matin. C’est ainsi que furent écrits l’Olivier qui parle, conte fantastique, lePigeon qui parle, leColonel Herbert[420].LesSamediscependant succédaient auxSamedis. Dès son retour aux Angles, il s’était remis à ses Causeries littéraires. Le 20 mai, il est à Paris. Trois ou quatre ans plus tôt, en 1874, il lui était arrivé d’écrire: «Voici bientôt trente ans que je rêve, comme lehoc erat in votis, un petit chalet à Passy, au milieu de cette colonie charmante où je compte des amis, non loin de mon cher Saint-Genest et de son adorable famille, à deux pas de Jules Janin et de Cuvillier-Fleury, dans cette oasis où je retrouve la trace des deux enchanteurs de ma jeunesse, Rossini et Lamartine. Il est infiniment probable que ce doux rêve ne se réalisera jamais; mais je le reprends avec un mélancolique plaisir, chaque fois que je reviens à Paris. Le latin n’est-il pas admirablement connaisseur du cœur humain, quand il exprime par le même motdésiretregret[421]?»Son rêve se réalisa au mois de mai 1878. Il prit un appartement à Passy, dans une maison meublée de la rue de ce nom, au no82, tout près de la gare de la Muette. Nos plus beaux rêves nous déçoivent, même quand ils semblent s’accomplir.Celui de Pontmartin vint se briser contre la plus brutale des réalités. On était en pleine Exposition universelle. Logé à deux pas du Trocadéro et en face du Champ de Mars, il lui fallut vivre au milieu du tapage et de la cohue, assourdi par lestramwayset les voitures, contemplant chaque jour cet incroyable fourmillement, cette foule inouïe qui semblait avoir fait de la curiosité sa religion, sa politique et sa littérature, et qui paraissait croire que tout était sauvé, si elle voyait le matin un tambour-major, à midi un shah, le soir une opérette.Au milieu du tapage de l’Exposition de 1867, après l’audition de cette cantate du vieux Rossini, exécutée par mille musiciens, un orgue, deux pièces de canon et douze cloches, Augustin Cochin s’écriait: «O Mozart! O flûte enchantée!» Pontmartin, en 1878, songeait, lui aussi, au divin Mozart et au divin Racine. Une fois sur cette pente, obéissant à la loi des contrastes, il se revoyait en idée sur cette terrasse de Costebelle, où il était assis à côté de MgrDupanloup, et d’où ils contemplaient ensemble l’horizon merveilleux qui se déroulait sous leurs regards, le vaste ciel, la mer et les montagnes.VHeureusement pour lui, à côté de l’Exposition des machines, il y avait l’Exposition des Beaux-Arts.Il y trouva le sujet de deux grands articles, publiés dans leCorrespondantsous le titre dePromenade au Salon de 1878[422]. Dans laMode, nous l’avons vu, et dans l’Univers illustré, il avait déjà fait plusieursSalons. Celui de 1878 fut le dernier qu’il écrivit.LesSalonsde Pontmartin sont encore desCauseries. Il n’essaie point, comme Théophile Gautier ou Paul de Saint-Victor, de faire de sa plume un pinceau et de son encrier une palette; il se promène tout simplement le matin à travers les tableaux et les statues, et, le soir, dans son propre salon, il en parle avec goût, avec agrément, en homme du monde qui ne se pique pas d’avoir du métier. Que de jolis morceaux il y aurait à extraire de cettePromenade au Salon de 1878, qu’il n’a pas recueillie dans ses œuvres!Le clou de l’Exposition était leBarabbasde Charles Muller, l’auteur de l’Appel des condamnés[423]et d’uneMesse sous la Terreur[424]. Pontmartin lui consacre deux ou trois pages dont voici le début:La physionomie de Barabbas est une vraie trouvaille: tout y est, sur cette figure, le vice, le crime, le cynisme, l’abjection gouailleuse, la joie de la délivrance, l’éblouissement du grand jour succédant tout à coup à l’obscurité de la prison, la stupeur d’une ovation aussi peu prévue que peu motivée, et aussi une forte envie de rire aux dépens de son cortège; car en sa qualité de brigand, Barabbas a un peuplus d’esprit que ceux qui le portent en triomphe.—Il nous faut Barabbas! Entendez-vous bien?—Mais c’est un misérable, un gibier de potence: il a volé, il a assassiné peut-être et celui que vous lui sacrifiez ne s’est révélé à vous que par des bienfaits.—Il nous faut Barabbas!—Mais réfléchissez! voilà, d’un côté, la vertu, l’innocence, la bonté, la charité, le dévouement, la piété, l’honneur; de l’autre...—C’est tout réfléchi; il nous faut Barabbas!—Mais il a un dossier, un lourd dossier!—C’est justement pour cela que nous le voulons; s’il valait mieux que nous, où serait le plaisir de l’acclamer, d’en faire notre élu et notre idole?... Plus vous nous en direz de mal, plus nous nous obstinerons à le choisir... Un individu taré, flétri, dépravé, pourri jusqu’aux moelles, condamné pour inceste, exécuté à la Bourse de Jérusalem, qui nous donne la joie de le mépriser en le nommant, de chercher, pour le découvrir, au-dessous de notre niveau, de rester ses maîtres en le couronnant de lauriers et de fleurs, c’est ce qu’il nous faut! Mort à Jésus! vive Barabbas!—Pardon! je crois en vérité, que j’allais parler politique!Le peintre Vibert avait exposé l’Apothéose de M. Thiers, et Pontmartin d’écrire, au risque de faire encore de la politique:Rien ne s’accorde plus mal que ces allégories mythologiques et emphatiques avec la physionomie spéciale, typique, de cet homme illustre et discutable, dont le portrait, malgré Bonnat et MlleNélie Jacquemart, est encore à faire: figure essentiellement bourgeoise et moderne dans ses qualités comme dans ses défauts; intelligence merveilleusement douée, esprit alerte, souple, varié,dextreplutôt que droit, avisé, agile, ouvert, plus riche d’expédients que de principes, prêt aux éventualités, fertile en ressources; imagination sans élan, sans couleur, sans chaleur et sans style; rebelle à toute tentative d’idéalisation poétique ou fantasmagorique; patrioteavec économie et calcul, insensible aux joies sublimes du sacrifice; politique égoïste, parcimonieux et incomplet, dont l’art consista tout entier à tempérer la Révolution par la bourgeoisie, à réconcilier la bourgeoisie avec la Révolution, à neutraliser les partis les uns par les autres, à se créer une popularité tardive en persuadant tour à tour aux conservateurs qu’ils pensaient comme lui et aux républicains qu’il travaillait pour eux. En somme, le contraire d’un héros dans la moins héroïque des époques, avec un visage, une taille et une tournure de Joseph Prudhomme infiniment spirituel...Avec MlleSarah Bernhardt, nous passons de la peinture à la sculpture. En 1878, sa célébrité comptait déjà plusieurs lustres. Elle avait exposé un buste de M. Émile de Girardin. Déployant vis-à-vis d’elle la politesse de l’ancienne cour, Pontmartin lui dédiait ces lignes:MlleSarah Bernhardt est le contraire d’une académie de province (je ne cite que moitié du mot de Voltaire). Elle fait énormément parler d’elle. On vante les élégantes originalités, les raffinements merveilleux de son petit hôtel de l’avenue de Villiers, qui a eu, j’aime à le croire, Melpomène et Thalie pour seuls architectes. Nous savons en outre que, malgré ses talents et ses succès de toutes sortes, en dépit des rivalités de théâtre et d’atelier, la charmante artiste a été ciselée par la prodigue nature de façon à ne faire ombrage à personne. Ce qui désolerait ses nombreux admirateurs, c’est le bruit que l’on a fait courir, c’est la crainte de la voir renoncer à l’art dramatique, si elle réussissait assez sérieusement sa sculpture pour prendre définitivement un rang parmi nos statuaires illustres. C’est donc dans l’intérêt de sa gloire et de nos plaisirs, de la Comédie-Française et de ses habitués, que nous oserons lui dire: «Vous êtes adorable; vous jouez Zaïre mieux que la Gaussin, et Phèdremieux que MlleRachel. Mais nous vous devons une sensation bien plus extraordinaire. Vous aviez à perpétrer le buste de M. E... de G..., c’est-à-dire du plus laid, du plus sinistre, du plus odieux de tous les modèles. Eh bien! vous êtes parvenue à surpasser la réalité. Vous avez vengé du même coup toutes les victimes de M. E... de G... D’un masque effrayant vous avez fait une grimace simiesque; votre œuvre est à deux fins. L’original était bronzé; le buste est coulé!»Les tableaux militaires avaient été exclus de l’Exposition: ils s’étaient disséminés sur plusieurs points, derrière les vitrines de nos marchands les plus accrédités: rue Taitbout, dans l’emplacement de l’ancien théâtre, et surtout chez Goupil. Pontmartin écrit à ce sujet cette dernière page, plus vraie encore après vingt-cinq ans qu’elle ne l’était en 1878:Nous les avons revues, ces toiles de MM. de Neuville, Detaille, Dupray, Berne-Bellecour, Protais, Bellanger, Maigret, et nous avons éprouvé, en les revoyant, un sentiment étrange. Nous n’en sommes plus à compter nos humiliations; nous ne voulons pas savoir si cette mesure émolliente et lénitive nous protège, nous honore ou nous humilie. Non! une émotion plus douloureuse encore, une idée plusactuelleet plus poignante nous serrait le cœur devant ces tableaux où revivent les scènes sanglantes de l’invasion et de la guerre... Ces témoignages et ces souvenirs devaient nous rester présents, éternellement présents, non pas, à Dieu ne plaise! pour nous exciter à des haines stériles, à des représailles insensées, à des revanches impossibles, mais pour entretenir et renouveler sans cesse en nous le feu sacré du patriotisme, le dévouement à cette France mutilée, plus chère et plus aimée dans sa faiblesse que dans sa force, dans ses malheurs que dans ses prospérités. Ces souvenirs, qu’en avons-nous fait? Qui s’en occupe aujourd’hui? Danscette foule affolée de curiosité banale et béate, dans l’étourdissant chaos de cette Exposition universelle, de cetournoi pacifique, qui nous fait—à nous et à bien d’autres—l’effet du sursis de quarante jours accordé jadis aux condamnés dont on avait rejeté le pourvoi, sur quels fronts ces navrantes images amènent-elles un pli? Dans quels yeux une larme? Qui songe à Reichshoffen et à Gravelotte, à Sedan et à Metz, à la Lorraine démembrée, à l’Alsace perdue, aux provinces envahies, au siège et à la Commune, aux otages massacrés, à Paris incendié? C’est tout au plus un songe de tragédie dont on se réveille pour aller parier aux courses, s’extasier devant une porcelaine anglaise ou un paravent japonais. Peu s’en faut que les républicains radicaux, les hommes du 4 septembre, désormais en pleine possession de leur victoire, ne transforment ces anniversaires néfastes en fêtes nationales et ne confondent le deuil de leur patrie avec la date de leur avènement. Ils s’y prennent si bien qu’ils réussissent à décourager, à pervertir ou à éteindre jusqu’aux sentiments qui nous avaient soutenus dans cette crise épouvantable, qui avaient donné à l’élite de la nation la force de résister, de souffrir, de mourir, de nous indemniser en détail de tant de calamités et de désastres. Ils énervent, ils flétrissent, ils dénaturent, ils suppriment tout ce qui est nécessaire à un peuple pour se relever quand on l’abaisse, pour se réhabiliter quand on l’outrage, pour se redresser quand on le menace, pour se maintenir ou se retrouver à la hauteur des grandes luttes, des grandes infortunes, des grands sacrifices et des grands périls. Ces coups de foudre de 1870, ces journées d’angoisses, de détresse et de désespoir, ils nous réduisent presque à les regretter. C’était la défaite, c’était l’écrasement, c’était l’agonie; mais c’était aussi le patriotisme, c’était l’honneur; c’était un même battement de cœur, une passion commune devant unSEULennemi. Aujourd’hui, si nous avions à subir une nouvelle épreuve, nous n’aurions plus même de quoi être vaincus.Pour protester à sa façon contre cette Expositionuniverselle, qu’il voyait peut-être trop en noir et qui lui apparaissait surtout comme le triomphe de la matière sur l’esprit et sur l’art, il publia, pendant qu’elle battait son plein, deux nouveaux volumes; au commencement de juillet, la seizième série desNouveaux Samedis; à la fin d’octobre, lesSouvenirs d’un vieux Mélomane. Ce fut un jeune, un très jeune dilettante, qui se chargea de présenter lesSouvenirsaux lecteurs duCorrespondant: «Pourquoivieux? écrivait-il; l’auteur aura beau le dire; personne ne le croira, car il se dément lui-même par l’entrain juvénile et la verve chaude de tableaux et de récits où palpite l’enthousiasme d’un cœur de vingt ans.Vieux!qu’il accumule tant qu’il voudra les lustres sur sa tête; il ne le deviendra jamais! Ce n’est pas fait pour lui, heureusement pour nous... Mais s’il n’est pas vieux, comme il est mélomane! On devine, en le lisant, qu’il ne peut écrire le nom seul des divas qui l’ont enchanté naguère sans ressentir encore le frisson des représentations fameuses dont il réveille le souvenir. L’écho lointain du timbre d’or de la Malibran, de l’archet de Paganini, des accords passionnés de Duprez ou de Mario, le fait tressaillir et l’enflamme comme aux jours heureux où ils soulevaient les auditoires transportés!... En sa qualité dejeune, l’auteur a le premier don de cet âge heureux: la fantaisie, et c’est elle qui a surtout inspiré ce volume chatoyant où s’entremêlent le sourire et les larmes, la malice et le sentiment, où trouvent à se satisfaire tous lesgoûts et tous les caprices...» Le jeune critique, qui devait revêtir un jour—s’en doutait-il alors?—le frac à palmes vertes, terminait ainsi son article: «On raconte que Brillat-Savarin ne s’asseyait jamais à un repas fin et succulent qu’après avoir endossé son habit le plus coquet et mis ses bas de soie les plus moelleux. Eh bien! les raffinés et les gourmets littéraires devraient aussi se mettre en habit et en cravate blanche pour savourer lesSouvenirs d’un Mélomane[425]...»A l’heure où parut son volume, Pontmartin avait regagné les Angles. Il était revenu si assourdi par le bruit, si fatigué par la cohue, qu’il se promit de ne plus retourner à Paris: il s’est tenu parole.

CHAPITRE XIVLES ÉLECTIONS DE 1876.—L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1878.—SOUVENIRS D’UN VIEUX MÉLOMANE.(1874-1878)L’Union de Vaucluse. La Politique en sabots. Mort de Jules Janin.Beati non possidentes!—Les Élections de 1876. Rue et hôtel de Rivoli. Le marquis de Besplas et le château de la Garenne-Randon. Léontine Fay et leTHÉATRE DE MADAME.—Mort de Joseph Autran. Le Seize-Mai. Les articles sur M. Thiers.—Séjour à Hyères. MgrDupanloup. La villa de Costebelle. La Messe à bord du vaisseau-école leSouverain. Lettre de l’Évêque d’Orléans. L’Exposition universelle et la rue de Passy.—Promenade au Salon de 1878.LeBarabbasde Charles Muller et l’Apothéosede M. Thiers. MlleSarah Bernhardt et le buste de M. Émile de Girardin. LesSouvenirs d’un vieux mélomane. Article d’Henri Lavedan. Pontmartin quitte Paris pour n’y plus revenir.IPontmartin, après le 24 mai, avait cru au retour prochain de la monarchie. La lettre du 27 octobre, qui détruisait toutes ses espérances, lui causa une inexprimable douleur. Sa santé même en reçut une grave atteinte. Il m’écrivait, le 4 novembre: «Depuis qu’a paru la lettre néfaste, mes insomnies,qui n’étaient que fréquentes, sont devenues continuelles, et il en résulte, chaque lendemain, un assoupissement maladif, qui dérange même l’équilibre de mes facultés intellectuelles. J’ai dû m’interdire tout travail.»Mais, pour lui, ne plus écrire, c’était la chose impossible. Là, d’ailleurs, était le devoir. Il me mandait des Angles, le 31 janvier 1874: «Je voudrais pourtant travailler encore; il me semble que, dans un temps comme celui-ci, un écrivain n’est tout à fait libéré que lorsqu’il est tout à fait mort.» Dès la fin de novembre 1873, sans reprendre encore sesSamedisde laGazette, suspendus depuis le mois d’août, il avait taillé de nouveau sa plume. «Voici plus de trois mois, me disait-il, le 27 février 1874, que je me suis fait, non pas, hélas! prophète, mais journaliste dans mon pays. j’ai eu parfois envie de vous envoyer mes articles, mais il m’a paru qu’ils ne pouvaient intéresser que les Vauclusiens. Pourtant un des derniers, intituléHonorum dehonestamentum, a eu quelque retentissement.»C’est dans l’Union de Vaucluseque paraissaient ces articles; deux des plus réussis,les FantômesetMarphurius ou les Superstitions, ont été recueillis dans le tome X desNouveaux Samedis, où ils forment les chapitres VII et VIII de la série qui a pour titre:la Politique en sabots. Ils ont été écrits à l’occasion de l’élection partielle dont le département de Vaucluse fut le théâtre en février-mars 1874, et où se trouvaient en présence le citoyen Ledru-Rollinet un ami de Pontmartin, le marquis de Biliotti[397].Cette petite campagne de presse, dans sa ville natale, sur le terrain même où avaient eu lieu ses débuts, avait sans doute ranimé ses forces; il en profita pour envoyer auCorrespondantdeux grands articles, l’un sur Prosper Mérimée, à propos desLettres à une Inconnue[398], l’autre sur leQuatre-vingt-treizede Victor Hugo[399], Autran lui écrivait, le 27 mars, après la lecture du second de ces articles: «Vous êtes vraiment un homme étonnant, vous qui trouvez ainsi ces flots d’une prose éloquente, toujours plus pure et toujours plus abondante.Il est des écrivains qui sont des sources vives, vous êtes un de ceux-là.LeFigarodisait, l’autre jour, par la plume de ce mystérieux François Duclos[400], que vous n’aviez rien à envier à Sainte-Beuve. Je le crois certes bien. Jamais, au grand jamais, Sainte-Beuve n’a eu cette ampleur de vue et cette maëstria de style qui vous appartiennent. Il avait sans doute des qualités de finesse incroyables; mais, si exquises qu’elles fussent, elles étaient certainement d’un ordre inférieur aux vôtres...»Cette lettre d’Autran alla trouver Pontmartin à Cannes, d’où il m’écrivait à ce même moment:Cannes, Hôtel de la Plage, 29 mars 1874.Mon cher ami, si vous vous étonnez de mon long silence, ce seul mot,Cannes, vous répondra pour moi. J’allais partir pour Paris quand, tout à coup, un mistral furieux, imprégné de toutes les neiges du Ventoux, du Luberon et des Alpines, est venu fondre sur nos bords du Rhône, ménagés jusque-là par l’hiver 1873-1874. Je me suis enrhumé, et mon médecin m’a ordonné de faire mon pacifique 20 mars, non pas quai Malaquais ou sous le marronnier des Tuileries, mais sur le golfe de la Napoule, à 4 kilomètres du golfe Jouan. Il est permis d’être un peu girouette quand le vent est si violent, le terrain si peu solide et la politique si variable. Je suis donc venu à Cannes, et j’y resterai probablement jusqu’au 15 avril; un mois d’exil ou de vacances, suivant qu’on est plus épris des beautés de la nature ou du bel-esprit parisien. Au surplus, je dois vous avouer que, d’année en année, Paris m’attire moins et m’effraie davantage. Qu’irais-je y faire?... Le vrai nid, ou, hélas! pour parler plus exactement, la vraie retraite, quand on a passé la soixantaine et qu’on n’est guère valide, c’est le pays natal; c’est la maison des champs où l’on a grandi, où l’on a promené ses premiers rêves après avoir luRenéet lesMéditations, où l’on a vécu, prié, pleuré, souri, espéré, aimé sous l’aile maternelle, où, cinquante ans plus tard, on retrouve à chaque pas la trace des années heureuses. Sans considérer les vanités de ce monde avec le pessimisme hautain de Chateaubriand ou le dédain hiératique de Bossuet, y a-t-il quelque chose de plus misérable que le spectacle auquel nous assistons?•••••••••••••••••••••••••Quel bon moment pour acheter des sabots et lire lesGéorgiques! En attendant, mon cher ami, Cannes m’inonde de soleil et réalise à mes yeux ces deux lignes desLettres à l’Inconnue: «Il y a tant de fleurs et de si belles partout,que la verdure est une exception dans le paysage.» Pendant que je vous écris, je n’ai qu’à lever les yeux pour apercevoir, de ma fenêtre entr’ouverte, ces montagnes que l’imagination des Grecs aurait peuplées de faunes et de dryades, cette mer dont les vagues somnolentes viennent expirer sur la plage dans leur frange d’écume, avec un murmure monotone et mélancolique; c’est très beau et un peu triste; mais quoi de plushumain, de plus en harmonie avec les cordes mystérieuses de l’âme, que ce mélange de beauté et de tristesse? Tout ce qu’il faut pour charmer nos regards, et pour nous avertir qu’il existe encore quelque chose au delà?...Dans les premiers jours de mai, Pontmartin revient à Paris et s’installe, comme en 1873, au pavillon de Rohan. Il publie le dixième volume desNouveaux Samediset fait sa rentrée à laGazette de France, le 5 juillet, par un article sur Jules Janin, qui venait de mourir[401]. L’article est des plus élogieux, et c’était justice. Jules Janin était, lui aussi, un écrivain de race, et Pontmartin eut raison de célébrer sa verve intarissable, son amour sincère et constant pour la belle littérature, sesLundis, qui avaient été, pendant quarante ans, une fête hebdomadaire. Lui-même, d’ailleurs, lors de lacrise Charbonneau, avait eu grandement à se louer du critique desDébats. Il n’oubliait pas non plus qu’un jour Jules Janin, lui envoyant sa traduction d’Horace, avait écrit sur la première page du volume ces deux vers, délicate allusion aux opinions royalistes du critique de laGazette:Prenez-la, mon ami, vous qui valez mieux qu’elle.Pourquoi? me direz-vous.—Vous êtes plus fidèle.Au lendemain de son article, Pontmartin regagna les Angles. De loin, les Angles, c’était pour lui le repos, la tranquillité, le loisir, la rêverie sous les grands arbres, la promenade au bord du fleuve, le travail que rien ne trouble, sinon le chant des oiseaux dans le jardin et le murmure du vent dans les vieux marronniers:Angulus ridet. De près, ce n’est pas tout à fait cela. Il m’écrit, le 29 janvier 1875:...C’est moi qui suis en retard, et je m’en accuse; mais je dois ajouter que je suis débordé, écrasé, englouti, submergé. Figurez-vous quemalittérature n’est que le très petit accessoire de mes journées; c’est ce qui devait nécessairement arriver dans un pays où personne n’admet que mon temps n’appartienne pas aux solliciteurs, aux fermiers, aux visiteurs, aux amis, aux affaires d’autrui surtout, exactement comme si je n’avais jamais touché une plume de fer ou d’oie. Tantôt c’est un syndicat que je préside, après avoir préalablement donné à dîner à quelques-uns de mes collègues; ce qui m’ahurit pour 24 heures; tantôt c’est l’ingénieur de notre chemin de fer, chez qui je suis obligé de courir pour lui démontrer, un plan à la main, que letracéqu’il a choisi ruinerait notre malheureuse plaine...Pour un peu, le pauvre propriétaire s’écrierait—ne fût-ce que pour n’avoir rien de commun avec le comte de Bismarck—Beati non possidentes[402]!Une ressource pourtant lui restait; c’était, après avoir fui Paris, de fuir les Angles, et de se réfugier sur le littoral de la Méditerranée. En marset avril, après quelques semaines passées à Cannes, il fit un assez long séjour à Marseille. «Vous me demanderez peut-être, m’écrivait-il de cette dernière ville, pourquoi je suis resté si longtemps à Marseille. C’est d’abord parce que j’espérais apporter quelque distraction à M. Autran, dont l’état m’attriste profondément; c’est ensuite parce que j’ai été comblé de politesses et de témoignages de sympathie. Sans le mistral, j’aurais pu me croire à Nantes, au milieu d’un groupe auquel vous auriez appris à m’aimer, et même à me lire. Invitations, déjeuners à la campagne, promenades sur mer, parties de pêche, c’est une série d’honnêtes plaisirs quiChatouillent de mon cœur la secrète faiblesse.Cette bonne vieille radoteuse, qu’on appelle la littérature, peut donc servir à quelque chose? J’en avais douté bien souvent, mais non pas quand je vous lisais[403].»Nombreux, en effet, étaient là-bas, à Marseille, les amis de Pontmartin. L’un des plus chers, après Autran, était un autre poète, le traducteur de Catulle, l’auteur desPoésies simpleset desSentiers unis, M. Eugène Rostand, qu’il appelle quelque part «un charmant causeur, un vaillant publiciste, un homme excellent, un poète exquis[404]». Quelle délicieuse maison que celle de M. Rostand! Pontmartiny voyait le mélodieux frère d’Eugène, Alexis, et aussi le jeune Eddy[405], ses gentilles sœurs et leur aimable mère. Vingt-huit ans plus tard, Eddy, devenu membre de l’Académie française, se souviendra du vieux critique, de l’ami de son enfance, et il dira, dans son discours de réception: «C’est élégant comme du Pontmartin». Et Eugène-Melchior de Vogüé lui dira, dans sa réponse: «La demeure de vos parents était accueillante aux écrivains, aux artistes. Vous vous rappelez l’un de ces familiers, haute silhouette maigre, voix fluette et spirituelle: vous aussi, vous avez joué sur les genoux de mon cher maître, Armand de Pontmartin: donnons ensemble un souvenir respectueux au vieil ami qui eût dû nous précéder dans cette Compagnie[406].»Toute cette année 1875 se passa sans que Pontmartin revînt à Paris; mais il n’interrompit pas pour cela sesSemaines littéraires[407], et il publia deux nouveaux volumes de Causeries: en mars, le tome XI; en octobre, le tome XII desNouveaux Samedis.IILorsque s’ouvrit l’année 1876, l’Assemblée nationale de Versailles avait vécu.Le 31 décembre 1875, elle avait décidé que l’élection des deux cent vingt-cinq sénateurs, dont la nomination appartenait au corps électoral, aurait lieu le 30 janvier 1876, celle des députés le 20 février; que les nouvelles Chambres se réuniraient le 8 mars, et que ce serait ce jour-là seulement qu’expireraient théoriquement les pouvoirs de l’Assemblée. Mais, en fait, la séance du 31 décembre fut sa dernière séance. Elle se sépara le dernier jour de l’année 1875, pour ne jamais plus se réunir.Les élections du 30 janvier et du 20 février allaient décider des destinées du pays; l’avenir, la prospérité, la vie même de la France était l’enjeu. Pontmartin n’avait jamais manqué au devoir patriotique; cette fois encore, il s’y dévouera tout entier. Vainement son médecin insiste près de lui pour qu’il aille passer l’hiver à Cannes. Il s’y refuse, et, le 6 janvier, il m’écrit; ou plutôt il dicte à son fils une lettre à laquelle j’emprunte ces lignes:...Certes, mes yeux, mes nerfs et mes poumons préféreraient la plage de Cannes au pavé d’Avignon ou de Nimes; mais je ne crois pas devoir m’éloigner du théâtre de la lutte, quand même je n’y gagnerais que la douleur d’assister autriomphe de nos adversaires. Dussé-je ne recruter qu’une voix pour le Sénat et vingt pour la Chambre, je resterais jusqu’à la fin sur la brèche; j’ai la tête pleine de petites vérités sociales, économiques, politiques, à l’usage de nos ruraux, et il est possible que j’en fasse une brochure de 64 pages in-32 que nous tâcherions de propager, surtout dans notre zone méridionale. La littérature a du bon, mais je dois vous avouer que, pendant toute cette crise électorale, il me semble bien difficile et bien inutile de s’occuper des défauts et des mérites d’un roman et d’un volume de poésie...La brochure projetée parut en six fois dans l’Union de Vaucluseet, sous ce titre:les Élections de 1876, fut répandue dans les départements du Midi, de Toulouse à Marseille. Immédiatement après, vinrent six articles contre Gambetta; puis, un appel aux Conservateurs, en vue du scrutin de ballottage qui eut lieu le 5 mars. Et tout cela presque en pure perte! Des scrutins du 20 février et du 5 mars sortit cette majorité des 363, dont les exploits ne sont que trop connus. Pontmartin m’écrivit aussitôt pour me dire—ce sont les dernières lignes de sa lettre du 5 mars: «Serrons-nous l’un contre l’autre dans la mauvaise fortune. Courage, si c’est une crise! résignation, si c’est une fin! Notre Roi n’a pas voulu de nous; mais Dieu nous reste, et peut-être aura-t-il pitié de la France.»Dans les premiers jours de juin, il revenait à Paris, après une absence de deux ans, descendait rue et hôtel de Rivoli, 203, et publiait la treizième série desNouveaux Samedis, où il y avait heureusementassez d’esprit et de talent pour conjurer les mauvaises chances du nombre 13.En juillet, la chaleur étant devenue insupportable, il alla passer quelques semaines chez son cousin le marquis de Besplas, au château de la Garenne-Randon,—près de la station d’Épone-la-Garenne,—la bien nommée, disait-il; car, dans une seule allée du parc, il avait compté un matin 57 lapins. Jamais chasseur méridional ne s’était trouvé à pareille fête! La bibliothèque du châtelain était un gîte très commode pour ses écritures; c’est à peine cependant s’il pouvait, le mercredi soir, aller jeter à la boîte de la poste son article hebdomadaire. Aussi bien, la demeure de l’aimable M. de Besplas ne désemplissait pas de comtes et de marquis, de baronnes et de duchesses. Élégants et belles dames n’étaient point du reste pour effaroucher Pontmartin, aussi à son aise, en ce château de Seine-et-Oise, qu’au restaurant Caron ou à la Taverne de Londres. Il en était quitte, mélomane incorrigible, pour se chanter à lui-même, sous les arbres du parc, la romance duPré-aux-Clercs:Les rendez-vous de noble compagnieSe donnent tous dans ce charmant séjour.De retour aux Angles, il reprenait sesécrituresavec une activité nouvelle. Le décès de MmeVolnys—la Léontine Fay duMariage de raison—morte pieusement à Nice le 29 août 1876, lui inspirait un de ses meilleures feuilletons[408]. «Je vous recommandemaLéontine Fay, qui vous intéressera, me mandait-il le 8 septembre. C’est encore un chapitre de mes souvenirs de jeunesse, et je reconnais, chaque fois que je touche à ces notes mélancoliques et vibrantes, que vous avez bien raison et que ce genre mixte entre la critique, l’histoire intime, l’impression personnelle et le roman, est peut-être ce qui me conviendrait le mieux. Mais n’est-ce pas trop tard? Et les triomphes de plus en plus décisifs de la démocratie radicale ne créeront-ils pas bientôt une société nouvelle où les souvenirs de l’ancienne ne trouveront plus d’écho?...»Ces souvenirs, il y reviendra de plus en plus. Le moindre mot, le plus petit détail, suffisent à les réveiller. Un jour,—c’était à quelques semaines de la lettre qu’on vient de lire,—je lui annonce que j’ai trouvé chez un bouquiniste de Nantes, dans leur édition originale[409], la collection à peu près complète des comédies-vaudevilles de Scribe, du Scribe de la Restauration, de 1824 à 1829. Pontmartin me répond, le 15 décembre 1876:...Si vous saviez quelles images évanouies, quel monde de souvenirs vous m’avez rendu en me parlant de cette jolie édition beurre frais, rose ou abricot duRépertoire du Théâtre de Madame[410]. C’était bien en 1829, et ce fut, après les austèresannées de catéchisme, de collège et de lauriers bien éphémères au concours général, une de mes premières jouissances profanes, avec une légère saveur de fruit défendu. On en trouvait l’assortiment chez Masgana, galerie de l’Odéon, et j’échangeais—proh pudor!—mon dictionnaire grec de Planche contre quatre de ces élégantes brochures,la Demoiselle à marier,le Charlatanisme,l’Héritièreetles Dernières amours. Est-ce assez loin? Étions-nous assez jeunes, et sommes-nous assez vieux? J’ai peine, cher ami, à retenir mes larmes en vous écrivant ces dernières lignes; c’est que je pense à la France de 1829 et à la France de 1876... Ah! l’abîme est encore plus large et encore plus sombre pour elle que pour moi...IIINous ne nous étions plus rencontrés depuis le mois de mai 1873. Dans ma dernière lettre de 1876, je le priai de me dire à quelle date nous pourrions, après une aussi longue séparation, nous retrouver enfin à Paris. Il me répondait, le 4 janvier 1877, au sujet de ce projet de réunion:...ous rayons, n’est-ce pas, le mois de janvier? Me voici en plein dans ma 66eannée; je m’enrhume facilement, et si j’arrivais à Paris pour le parcourir entous sens(pardonnez-moi celui-là; il est d’une vieillesse qui a droit au respect), notre but ne serait pas atteint. Savez-vous quelle avait été mon idée? Louer à Versailles une petite maison meublée avec jardin, où j’aurais passé toute une saison, du 15 mars au 15 juin. Mon fils serait venu m’y retrouver un peu plus tard, et, en attendant, vous auriez occupé sa chambre. J’ai un domestique fort peu élégant, mais brave homme, qui nous aurait servis. Il y a un train du soir pour les gens qui vont au spectacle. Nous aurions pu passer àParis une partie de nos journées, et, quand nous aurions ressenti quelque fatigue, messieurs de l’extrême gauche ne nous auraient pas empêchés de jouir des magnifiques ombrages du parc, et de cette atmosphère de calme, de mélancolie, de majestueuse solitude, que les violences ou les niaiseries parlementaires[411]n’ont pas réussi à supprimer. Si cette idée vous déplaît, ne vous en effrayez pas trop. Elle n’a rien de précis, de positif; c’est plutôt la vague impression d’unvieuxqui commence à se trouver un peu dépaysé au milieu des encombrements parisiens et du tapage des voitures...Il était encore aux Angles, lorsque, le 7 mars, sans que rien l’eût préparé à cette nouvelle tristesse, il apprit la mort de son ami Autran, qu’il m’annonça, le jour même, en ces termes:Mercredi matin. 7 mars 1877.Je comptais ce matin vous écrire une longue lettre; mais je suis foudroyé par une nouvelle que, très probablement, vous connaîtrez déjà quand vous me lirez, la mort subite de M. Joseph Autran. Je l’apprends, à l’instant, par un télégramme, qui, grâce à un retard inexplicable, ne m’arrive qu’avec laGazette du Midi, où ce malheur est annoncé. Rien ne m’y préparait. Atteint, depuis six ou sept ans, d’une cécité presque complète, le pauvre poète paraissait d’ailleurs jouir d’une bonne santé. Son père avait vécu jusqu’à 84 ans. Une maladie de cœur, que personne ne soupçonnait, l’a emporté en quelques minutes. Je vais partir pour Marseille, où j’espère arriver à temps pour ses obsèques. En dehors de mes profonds regrets, quelles douloureuses réflexions ne suggère pas cette mort si soudaine! Il y a un mois, je perdais un ami intime, non moins intime ami de Léopold deGaillard, M. Louis de Guilhermier[412]; dans l’intervalle, j’ai tremblé pour ce jeune homme[413]si bon, si pieux, si dévoué, dont je vous avais parlé dans ma dernière lettre, et que nous appelions ensemble leBiréde la onzième heure; il n’est pas mort, il est hors de danger; mais, pendant huit jours, on a cru qu’il serait impossible de le sauver, et sa mère m’écrit ce matin qu’il est encore si faible qu’elle me demande de retarder ma visite. Vous le voyez, mon cher ami, cette année 1877, si menaçante pour la France et pour tous les honnêtes gens, a pour moi des cruautés particulières, et ses coups de foudre ressemblent à des coups de cloche. Il faut que ces tristesses tiennent une bien grande place dans mon cœur, pour m’excuser de ne pas vous avoir encore remercié de l’envoi de l’Union de l’Ouestet de cet article[414]où je me suis retrouvé, comme toujours, embelli par votre amitié. Cetteamitié est infatigable depuis près d’un quart de siècle, et mon regret est de n’avoir pas un peu moins d’années et un peu plus de talent pour la suivre et la justifier jusqu’au bout. Mes remercîments, quoique vêtus de deuil, n’en sont pas moins sincères, et, quoique tardifs, seront toujours prêts à rattraper le temps perdu.Mais, hélas! quel néant que la vie! quel néant surtout que nos glorioles! Hier, à propos de laBiographied’Alfred de Musset par son frère Paul, je recueillais mes souvenirs, ces souvenirs qui vous intéressent. Jeme voyais, à la première représentation duCaprice, puis, dix-huit mois après, au lendemain de lapremièredeLouison(un petit four), quand nous nous demandions, Buloz, de Mars, Alexis de Valon et moi, comment on pourrait s’y prendre pour dire un peu de vérité sans offenser le poète favori de laRevue des Deux Mondes. En ce moment, la porte s’ouvre, et nous voyons entrer Musset nous apportant lesTrois marches de marbre rose. Il y a de cela 28 à 30 ans; la chute de Louis-Philippe, la seconde République, le coup d’État, l’Empire, les désastres et les crimes de 1870 et 1871, les tentatives de Restauration monarchique, l’avortement de nos espérances, les victoires de la République radicale, nos humiliations du dedans et du dehors, ont passé sur ces souvenirs; Buloz, de Valon, de Mars, Alfred de Musset, sont morts; et pourtant il me semble que c’était hier! qu’est-ce que l’homme, ou plutôt qu’est-ce qu’un homme, un individu, un atome, un grain de sable, autour duquel tourbillonnent ces événements gigantesques, jusqu’à ce qu’il soit emporté lui-même et disparaisse! Et dire qu’il y a des gens qui bouleversent le monde, qui désolent leur pays, pour le plaisir de nous faire comparer leur petitesse à ces grandeurs! Voilà le triomphe de la Religion; elle agrandit et élève du côté du ciel cet horizon si étroit du côté de la terre. En nous prêchant l’humilité qui devrait nous être aussi naturelle que l’usage de nos cinq sens, elle nous rattache à la seule idée de durée que nous puissions conserver ici-bas. Si je ne craignais de commettre un paradoxe, presque une hérésie, je dirais que l’orgueil,si anti-chrétien, le plus capital des péchés capitaux, ne pourrait pourtant et ne devrait chercher sa pâture que dans la foi qui lui promet l’infini. Pardonnez-moi, cher ami, ce verbiage qui n’est peut-être que du pathos et du galimatias; car ma pauvre tête subit le contre-coup de mes tristesses de cœur. J’y aurai du moins gagné de prolonger avec vous une de ces causeries que je voudrais multiplier sans compter, tant j’y trouve de consolation et de douceur! Adieu et au revoir! ne renonçons pas à nos projets de réunion parisienne. Votre poignée de main me sera plus nécessaire que jamais. A vous, bien à vous de cœur.Le 3 mai, il arrivait à Paris et descendait, comme l’année précédente, à l’hôtel de Rivoli. Quelques jours après, éclatait le Seize-Mai, le renvoi par le maréchal de Mac-Mahon de M. Jules Simon et de ses collègues, et la constitution du cabinet de Broglie-Fourtou. J’allai, à ce moment, rejoindre Pontmartin. Il était attristé, peu confiant dans le succès de l’entreprise du maréchal: il n’avait jamais cru à la République conservatrice, et il ne voyait dans le nouvel essai qu’on en voulait faire qu’un acheminement plus prompt vers le triomphe de la République radicale. Il venait du reste de tomber assez sérieusement malade, et il dut, pendant deux mois, suspendre sesSamedisde laGazette. En juillet, sa santé rétablie, il s’installa, pour quelques semaines, comme il l’avait fait en 1876, au château de la Garenne-Randon, où il se rencontra, cette fois, sans préjudice des grandes dames et desclubmenobligés, avec un héros, le général de Charette, et un grand compositeur, Charles Gounod.La dissolution de la Chambre des députés avait été votée par le Sénat[415]. De nouvelles élections étaient imminentes, et elles emprunteraient aux circonstances une gravité exceptionnelle. Pontmartin ne voulut pas s’en désintéresser. Avant de quitter La Garenne, il publia, dans laGazette de France, en août, une réplique au manifeste des sénateurs et députés républicains de Seine-et-Oise, réplique qui fut répandue dans tout le département par les soins de M. de Besplas. «Si tous les conservateurs, m’écrivait-il, suivaient l’exemple de ce vaillant octogénaire, nous aurions beaucoup plus à espérer et beaucoup moins à craindre. Le matin, dès 6 heures et demie, je le trouve dans sa bibliothèque, assis à sa table, écrivant aux maires de son arrondissement, abrégeant mon article pour qu’il puisse être propagé dans tous les cafés du pays, puis recevant quelques braves paysans qu’il associe à son œuvre et se concertant avec eux.»Parti de La Garenne le 17 août, il prit lerapidejusqu’à Marseille pour éviter la fête votive de son village et une séance de syndicat, suivie d’un énorme dîner. A Marseille, il écrivit pour laGazette du Midiun article électoral qui, dans sa pensée, devait être la contre-partie méridionale de sa Réplique au manifeste des sénateurs et députés de Seine-et-Oise.Rentré aux Angles, il continuera la campagne. En dehors de sesSamedis, il envoie à laGazettede Francequatre articles sur M. Thiers[416], écrits en vue des élections. Il me mande, à cette occasion, le 30 septembre: «J’avais pensé à faire de mon travail sur M. Thiers une petite brochure, et je vois que vous avez eu la même idée; mais je suis si peu secondé! si peu encouragé! Il y a six mille lieues de mon allée de marronniers au boulevard des Italiens... Je viens pourtant d’écrire quelques lignes à Léon Lavedan[417], qui dispose, m’a-t-il dit, de plus de deux cents journaux, et qui nous les a offerts, à Léopold de Gaillard et à moi, pour la période électorale. Je lui livre mon œuvre, soit pour en faire reproduire des fragments, soit pour la colliger en un format économique et portatif.»Les élections, à ce moment, étaient proches; elles avaient été fixées au 14 octobre. Pontmartin ne s’illusionnait guère sur leur résultat. Sa lettre du 30 septembre se terminait par ces lignes: «Que le bon Dieu nous protège! Quel chaos, mon cher ami, et peut-être quelle débâcle si les élections sont encore radicales! N’importe! restons fidèles; restons sur la brèche! Faire son devoir, tout son devoir, c’est beaucoup, quand on réussit; l’avoir fait, c’est quelque chose quand on succombe.»IVAprès les tristesses de 1877, l’année 1878 allait lui apporter une grande consolation, une des meilleures joies de sa vie. Au commencement de février, il s’était installé à Hyères, l’avait quittée pour Cannes, où l’appelaient Léopold de Gaillard et Victor de Laprade; puis, après quelques jours passés avec eux, était revenu à Hyères, où MgrDupanloup faisait un séjour, par ordre de ses médecins. Les relations de l’évêque d’Orléans et de l’auteur desSamedisn’avaient été jusque-là qu’intermittentes, mais l’entente ne fut pas longue à s’établir entre eux, grâce à leur attrait réciproque l’un pour l’autre et à une foule de souvenirs communs: «On écoutait, ravi, a dit un de leurs auditeurs, l’intarissable critique et le grave et souriant évêque, se laissant aller tous les deux au charme de ces souvenirs[418].»Ils se voyaient chaque jour, soit chez le comte et la comtesse de Rocheplatte, soit chez le baron et la baronne de Prailly, en cette villa de Costebelle, où vivait la mémoire du P. Lacordaire.Pontmartin accompagnait souvent l’évêque à quelques lointaines promenades. «C’est pendant ces promenades, écrira-t-il plus tard, au bruit de cette voiture alourdie sur un lit de poussière, avecvingt minutes d’arrêt et de silence pour le bréviaire, que s’ouvrait pour moi ce livre vivant, cette inappréciable collection de chapitres d’histoire contemporaine, où je reconnaissais tour à tour la douceur de l’évêque, la sagacité du politique, la résignation du chrétien, l’enjouement du causeur, l’éloquence de l’orateur, le suprême langage de l’expérience et de la sagesse, l’âme du grand citoyen, la cicatrice des jours de désastres, la conviction que tout aurait pu être sauvé et la crainte que tout ne soit perdu. Je prononçais presque au hasard un nom célèbre, je rappelais une date mémorable: il ne m’en fallait pas davantage pour voir passer devant moi tel ou tel de ces personnages qui ont figuré un moment sur la scène du monde politique...»Dans la rade d’Hyères stationnait, avec ses douze cents hommes d’équipage, le grand vaisseau-école leSouverain. Le commandant était un marin aussi chrétien que brave, M. Lefort, l’inventeur des torpilles, et le commandant en second, M. de Montesquiou, dont la belle-sœur, MmeStandish, née des Cars, appartenait à une famille depuis longtemps en relation avec MgrDupanloup. Tous les deux se rencontraient avec lui chez M. le comte de Rocheplatte. Ils eurent la pensée de lui faire les honneurs de leur bâtiment. Le dimanche 10 mars, la messe fut dite à bord duSouverainpar l’évêque d’Orléans. Pontmartin y assistait. Il quitta Hyères quelques jours plus tard, non sans avoir envoyé à laGazette de Francele compterendu de cette cérémonie, si majestueuse à la fois et si émouvante. Sa Causerie, qu’il n’a pas reproduite dans sesSamediset qui est pourtant une des plus belles pages qu’il ait écrites, n’arriva à Costebelle qu’après son départ. Il reçut de l’évêque la lettre suivante:Hyères, 21 mars 1878.Monsieur et bien excellent ami, il faut donc se résigner à ne plus vous voir à Hyères! C’est ce que je viens d’apprendre avec grande tristesse. Oh! le méchant homme! qui, comme le Parthe, lance en fuyant une flèche empoisonnée de toutes les douceurs les plus mortelles à l’amour-propre des pauvres gens, et ne leur laisse même pas le temps de protester pour la forme! C’est affreux de s’en aller ainsi, quand on vous aime. Mais, du moins, on est heureux de vous avoir vu, entendu, connu de près, et apprécié, comme le méritent votre charmant esprit et votre excellent cœur; et on espère bien vous retrouver quelquefois, à Paris: ce qui n’est pas la même chose que sur les bords de cette mer enchantée, que vous savez si bien peindre, et aux doux feux de ce soleil, dont votre style est un rayon. Mes hôtes, et tous ceux à qui ils vous ont lu, ont été émerveillés, éblouis. Moi, je garde, par-dessus tout, le souvenir de cette exquise bienveillance; et j’espère bien qu’il n’en sera pas de ces relations qui m’ont été si douces comme de ces brumes colorées qui flottent en ce moment sur les îles d’Hyères, et qui s’évanouissent. Je les redemanderai toujours[419].A Hyères, où ses heures de travail lui étaient disputées par une foule d’aimables prétextes d’oisiveté, Pontmartin avait vite reconnu qu’il lui serait impossible de continuer sous leur forme habituelleses articles de critique qui n’allaient pas sans beaucoup de lectures. Il eut l’idée de composer de courts récits qu’il pouvait rêver pendant la nuit et improviser le matin. C’est ainsi que furent écrits l’Olivier qui parle, conte fantastique, lePigeon qui parle, leColonel Herbert[420].LesSamediscependant succédaient auxSamedis. Dès son retour aux Angles, il s’était remis à ses Causeries littéraires. Le 20 mai, il est à Paris. Trois ou quatre ans plus tôt, en 1874, il lui était arrivé d’écrire: «Voici bientôt trente ans que je rêve, comme lehoc erat in votis, un petit chalet à Passy, au milieu de cette colonie charmante où je compte des amis, non loin de mon cher Saint-Genest et de son adorable famille, à deux pas de Jules Janin et de Cuvillier-Fleury, dans cette oasis où je retrouve la trace des deux enchanteurs de ma jeunesse, Rossini et Lamartine. Il est infiniment probable que ce doux rêve ne se réalisera jamais; mais je le reprends avec un mélancolique plaisir, chaque fois que je reviens à Paris. Le latin n’est-il pas admirablement connaisseur du cœur humain, quand il exprime par le même motdésiretregret[421]?»Son rêve se réalisa au mois de mai 1878. Il prit un appartement à Passy, dans une maison meublée de la rue de ce nom, au no82, tout près de la gare de la Muette. Nos plus beaux rêves nous déçoivent, même quand ils semblent s’accomplir.Celui de Pontmartin vint se briser contre la plus brutale des réalités. On était en pleine Exposition universelle. Logé à deux pas du Trocadéro et en face du Champ de Mars, il lui fallut vivre au milieu du tapage et de la cohue, assourdi par lestramwayset les voitures, contemplant chaque jour cet incroyable fourmillement, cette foule inouïe qui semblait avoir fait de la curiosité sa religion, sa politique et sa littérature, et qui paraissait croire que tout était sauvé, si elle voyait le matin un tambour-major, à midi un shah, le soir une opérette.Au milieu du tapage de l’Exposition de 1867, après l’audition de cette cantate du vieux Rossini, exécutée par mille musiciens, un orgue, deux pièces de canon et douze cloches, Augustin Cochin s’écriait: «O Mozart! O flûte enchantée!» Pontmartin, en 1878, songeait, lui aussi, au divin Mozart et au divin Racine. Une fois sur cette pente, obéissant à la loi des contrastes, il se revoyait en idée sur cette terrasse de Costebelle, où il était assis à côté de MgrDupanloup, et d’où ils contemplaient ensemble l’horizon merveilleux qui se déroulait sous leurs regards, le vaste ciel, la mer et les montagnes.VHeureusement pour lui, à côté de l’Exposition des machines, il y avait l’Exposition des Beaux-Arts.Il y trouva le sujet de deux grands articles, publiés dans leCorrespondantsous le titre dePromenade au Salon de 1878[422]. Dans laMode, nous l’avons vu, et dans l’Univers illustré, il avait déjà fait plusieursSalons. Celui de 1878 fut le dernier qu’il écrivit.LesSalonsde Pontmartin sont encore desCauseries. Il n’essaie point, comme Théophile Gautier ou Paul de Saint-Victor, de faire de sa plume un pinceau et de son encrier une palette; il se promène tout simplement le matin à travers les tableaux et les statues, et, le soir, dans son propre salon, il en parle avec goût, avec agrément, en homme du monde qui ne se pique pas d’avoir du métier. Que de jolis morceaux il y aurait à extraire de cettePromenade au Salon de 1878, qu’il n’a pas recueillie dans ses œuvres!Le clou de l’Exposition était leBarabbasde Charles Muller, l’auteur de l’Appel des condamnés[423]et d’uneMesse sous la Terreur[424]. Pontmartin lui consacre deux ou trois pages dont voici le début:La physionomie de Barabbas est une vraie trouvaille: tout y est, sur cette figure, le vice, le crime, le cynisme, l’abjection gouailleuse, la joie de la délivrance, l’éblouissement du grand jour succédant tout à coup à l’obscurité de la prison, la stupeur d’une ovation aussi peu prévue que peu motivée, et aussi une forte envie de rire aux dépens de son cortège; car en sa qualité de brigand, Barabbas a un peuplus d’esprit que ceux qui le portent en triomphe.—Il nous faut Barabbas! Entendez-vous bien?—Mais c’est un misérable, un gibier de potence: il a volé, il a assassiné peut-être et celui que vous lui sacrifiez ne s’est révélé à vous que par des bienfaits.—Il nous faut Barabbas!—Mais réfléchissez! voilà, d’un côté, la vertu, l’innocence, la bonté, la charité, le dévouement, la piété, l’honneur; de l’autre...—C’est tout réfléchi; il nous faut Barabbas!—Mais il a un dossier, un lourd dossier!—C’est justement pour cela que nous le voulons; s’il valait mieux que nous, où serait le plaisir de l’acclamer, d’en faire notre élu et notre idole?... Plus vous nous en direz de mal, plus nous nous obstinerons à le choisir... Un individu taré, flétri, dépravé, pourri jusqu’aux moelles, condamné pour inceste, exécuté à la Bourse de Jérusalem, qui nous donne la joie de le mépriser en le nommant, de chercher, pour le découvrir, au-dessous de notre niveau, de rester ses maîtres en le couronnant de lauriers et de fleurs, c’est ce qu’il nous faut! Mort à Jésus! vive Barabbas!—Pardon! je crois en vérité, que j’allais parler politique!Le peintre Vibert avait exposé l’Apothéose de M. Thiers, et Pontmartin d’écrire, au risque de faire encore de la politique:Rien ne s’accorde plus mal que ces allégories mythologiques et emphatiques avec la physionomie spéciale, typique, de cet homme illustre et discutable, dont le portrait, malgré Bonnat et MlleNélie Jacquemart, est encore à faire: figure essentiellement bourgeoise et moderne dans ses qualités comme dans ses défauts; intelligence merveilleusement douée, esprit alerte, souple, varié,dextreplutôt que droit, avisé, agile, ouvert, plus riche d’expédients que de principes, prêt aux éventualités, fertile en ressources; imagination sans élan, sans couleur, sans chaleur et sans style; rebelle à toute tentative d’idéalisation poétique ou fantasmagorique; patrioteavec économie et calcul, insensible aux joies sublimes du sacrifice; politique égoïste, parcimonieux et incomplet, dont l’art consista tout entier à tempérer la Révolution par la bourgeoisie, à réconcilier la bourgeoisie avec la Révolution, à neutraliser les partis les uns par les autres, à se créer une popularité tardive en persuadant tour à tour aux conservateurs qu’ils pensaient comme lui et aux républicains qu’il travaillait pour eux. En somme, le contraire d’un héros dans la moins héroïque des époques, avec un visage, une taille et une tournure de Joseph Prudhomme infiniment spirituel...Avec MlleSarah Bernhardt, nous passons de la peinture à la sculpture. En 1878, sa célébrité comptait déjà plusieurs lustres. Elle avait exposé un buste de M. Émile de Girardin. Déployant vis-à-vis d’elle la politesse de l’ancienne cour, Pontmartin lui dédiait ces lignes:MlleSarah Bernhardt est le contraire d’une académie de province (je ne cite que moitié du mot de Voltaire). Elle fait énormément parler d’elle. On vante les élégantes originalités, les raffinements merveilleux de son petit hôtel de l’avenue de Villiers, qui a eu, j’aime à le croire, Melpomène et Thalie pour seuls architectes. Nous savons en outre que, malgré ses talents et ses succès de toutes sortes, en dépit des rivalités de théâtre et d’atelier, la charmante artiste a été ciselée par la prodigue nature de façon à ne faire ombrage à personne. Ce qui désolerait ses nombreux admirateurs, c’est le bruit que l’on a fait courir, c’est la crainte de la voir renoncer à l’art dramatique, si elle réussissait assez sérieusement sa sculpture pour prendre définitivement un rang parmi nos statuaires illustres. C’est donc dans l’intérêt de sa gloire et de nos plaisirs, de la Comédie-Française et de ses habitués, que nous oserons lui dire: «Vous êtes adorable; vous jouez Zaïre mieux que la Gaussin, et Phèdremieux que MlleRachel. Mais nous vous devons une sensation bien plus extraordinaire. Vous aviez à perpétrer le buste de M. E... de G..., c’est-à-dire du plus laid, du plus sinistre, du plus odieux de tous les modèles. Eh bien! vous êtes parvenue à surpasser la réalité. Vous avez vengé du même coup toutes les victimes de M. E... de G... D’un masque effrayant vous avez fait une grimace simiesque; votre œuvre est à deux fins. L’original était bronzé; le buste est coulé!»Les tableaux militaires avaient été exclus de l’Exposition: ils s’étaient disséminés sur plusieurs points, derrière les vitrines de nos marchands les plus accrédités: rue Taitbout, dans l’emplacement de l’ancien théâtre, et surtout chez Goupil. Pontmartin écrit à ce sujet cette dernière page, plus vraie encore après vingt-cinq ans qu’elle ne l’était en 1878:Nous les avons revues, ces toiles de MM. de Neuville, Detaille, Dupray, Berne-Bellecour, Protais, Bellanger, Maigret, et nous avons éprouvé, en les revoyant, un sentiment étrange. Nous n’en sommes plus à compter nos humiliations; nous ne voulons pas savoir si cette mesure émolliente et lénitive nous protège, nous honore ou nous humilie. Non! une émotion plus douloureuse encore, une idée plusactuelleet plus poignante nous serrait le cœur devant ces tableaux où revivent les scènes sanglantes de l’invasion et de la guerre... Ces témoignages et ces souvenirs devaient nous rester présents, éternellement présents, non pas, à Dieu ne plaise! pour nous exciter à des haines stériles, à des représailles insensées, à des revanches impossibles, mais pour entretenir et renouveler sans cesse en nous le feu sacré du patriotisme, le dévouement à cette France mutilée, plus chère et plus aimée dans sa faiblesse que dans sa force, dans ses malheurs que dans ses prospérités. Ces souvenirs, qu’en avons-nous fait? Qui s’en occupe aujourd’hui? Danscette foule affolée de curiosité banale et béate, dans l’étourdissant chaos de cette Exposition universelle, de cetournoi pacifique, qui nous fait—à nous et à bien d’autres—l’effet du sursis de quarante jours accordé jadis aux condamnés dont on avait rejeté le pourvoi, sur quels fronts ces navrantes images amènent-elles un pli? Dans quels yeux une larme? Qui songe à Reichshoffen et à Gravelotte, à Sedan et à Metz, à la Lorraine démembrée, à l’Alsace perdue, aux provinces envahies, au siège et à la Commune, aux otages massacrés, à Paris incendié? C’est tout au plus un songe de tragédie dont on se réveille pour aller parier aux courses, s’extasier devant une porcelaine anglaise ou un paravent japonais. Peu s’en faut que les républicains radicaux, les hommes du 4 septembre, désormais en pleine possession de leur victoire, ne transforment ces anniversaires néfastes en fêtes nationales et ne confondent le deuil de leur patrie avec la date de leur avènement. Ils s’y prennent si bien qu’ils réussissent à décourager, à pervertir ou à éteindre jusqu’aux sentiments qui nous avaient soutenus dans cette crise épouvantable, qui avaient donné à l’élite de la nation la force de résister, de souffrir, de mourir, de nous indemniser en détail de tant de calamités et de désastres. Ils énervent, ils flétrissent, ils dénaturent, ils suppriment tout ce qui est nécessaire à un peuple pour se relever quand on l’abaisse, pour se réhabiliter quand on l’outrage, pour se redresser quand on le menace, pour se maintenir ou se retrouver à la hauteur des grandes luttes, des grandes infortunes, des grands sacrifices et des grands périls. Ces coups de foudre de 1870, ces journées d’angoisses, de détresse et de désespoir, ils nous réduisent presque à les regretter. C’était la défaite, c’était l’écrasement, c’était l’agonie; mais c’était aussi le patriotisme, c’était l’honneur; c’était un même battement de cœur, une passion commune devant unSEULennemi. Aujourd’hui, si nous avions à subir une nouvelle épreuve, nous n’aurions plus même de quoi être vaincus.Pour protester à sa façon contre cette Expositionuniverselle, qu’il voyait peut-être trop en noir et qui lui apparaissait surtout comme le triomphe de la matière sur l’esprit et sur l’art, il publia, pendant qu’elle battait son plein, deux nouveaux volumes; au commencement de juillet, la seizième série desNouveaux Samedis; à la fin d’octobre, lesSouvenirs d’un vieux Mélomane. Ce fut un jeune, un très jeune dilettante, qui se chargea de présenter lesSouvenirsaux lecteurs duCorrespondant: «Pourquoivieux? écrivait-il; l’auteur aura beau le dire; personne ne le croira, car il se dément lui-même par l’entrain juvénile et la verve chaude de tableaux et de récits où palpite l’enthousiasme d’un cœur de vingt ans.Vieux!qu’il accumule tant qu’il voudra les lustres sur sa tête; il ne le deviendra jamais! Ce n’est pas fait pour lui, heureusement pour nous... Mais s’il n’est pas vieux, comme il est mélomane! On devine, en le lisant, qu’il ne peut écrire le nom seul des divas qui l’ont enchanté naguère sans ressentir encore le frisson des représentations fameuses dont il réveille le souvenir. L’écho lointain du timbre d’or de la Malibran, de l’archet de Paganini, des accords passionnés de Duprez ou de Mario, le fait tressaillir et l’enflamme comme aux jours heureux où ils soulevaient les auditoires transportés!... En sa qualité dejeune, l’auteur a le premier don de cet âge heureux: la fantaisie, et c’est elle qui a surtout inspiré ce volume chatoyant où s’entremêlent le sourire et les larmes, la malice et le sentiment, où trouvent à se satisfaire tous lesgoûts et tous les caprices...» Le jeune critique, qui devait revêtir un jour—s’en doutait-il alors?—le frac à palmes vertes, terminait ainsi son article: «On raconte que Brillat-Savarin ne s’asseyait jamais à un repas fin et succulent qu’après avoir endossé son habit le plus coquet et mis ses bas de soie les plus moelleux. Eh bien! les raffinés et les gourmets littéraires devraient aussi se mettre en habit et en cravate blanche pour savourer lesSouvenirs d’un Mélomane[425]...»A l’heure où parut son volume, Pontmartin avait regagné les Angles. Il était revenu si assourdi par le bruit, si fatigué par la cohue, qu’il se promit de ne plus retourner à Paris: il s’est tenu parole.

LES ÉLECTIONS DE 1876.—L’EXPOSITION UNIVERSELLE DE 1878.—SOUVENIRS D’UN VIEUX MÉLOMANE.

(1874-1878)

L’Union de Vaucluse. La Politique en sabots. Mort de Jules Janin.Beati non possidentes!—Les Élections de 1876. Rue et hôtel de Rivoli. Le marquis de Besplas et le château de la Garenne-Randon. Léontine Fay et leTHÉATRE DE MADAME.—Mort de Joseph Autran. Le Seize-Mai. Les articles sur M. Thiers.—Séjour à Hyères. MgrDupanloup. La villa de Costebelle. La Messe à bord du vaisseau-école leSouverain. Lettre de l’Évêque d’Orléans. L’Exposition universelle et la rue de Passy.—Promenade au Salon de 1878.LeBarabbasde Charles Muller et l’Apothéosede M. Thiers. MlleSarah Bernhardt et le buste de M. Émile de Girardin. LesSouvenirs d’un vieux mélomane. Article d’Henri Lavedan. Pontmartin quitte Paris pour n’y plus revenir.

Pontmartin, après le 24 mai, avait cru au retour prochain de la monarchie. La lettre du 27 octobre, qui détruisait toutes ses espérances, lui causa une inexprimable douleur. Sa santé même en reçut une grave atteinte. Il m’écrivait, le 4 novembre: «Depuis qu’a paru la lettre néfaste, mes insomnies,qui n’étaient que fréquentes, sont devenues continuelles, et il en résulte, chaque lendemain, un assoupissement maladif, qui dérange même l’équilibre de mes facultés intellectuelles. J’ai dû m’interdire tout travail.»

Mais, pour lui, ne plus écrire, c’était la chose impossible. Là, d’ailleurs, était le devoir. Il me mandait des Angles, le 31 janvier 1874: «Je voudrais pourtant travailler encore; il me semble que, dans un temps comme celui-ci, un écrivain n’est tout à fait libéré que lorsqu’il est tout à fait mort.» Dès la fin de novembre 1873, sans reprendre encore sesSamedisde laGazette, suspendus depuis le mois d’août, il avait taillé de nouveau sa plume. «Voici plus de trois mois, me disait-il, le 27 février 1874, que je me suis fait, non pas, hélas! prophète, mais journaliste dans mon pays. j’ai eu parfois envie de vous envoyer mes articles, mais il m’a paru qu’ils ne pouvaient intéresser que les Vauclusiens. Pourtant un des derniers, intituléHonorum dehonestamentum, a eu quelque retentissement.»

C’est dans l’Union de Vaucluseque paraissaient ces articles; deux des plus réussis,les FantômesetMarphurius ou les Superstitions, ont été recueillis dans le tome X desNouveaux Samedis, où ils forment les chapitres VII et VIII de la série qui a pour titre:la Politique en sabots. Ils ont été écrits à l’occasion de l’élection partielle dont le département de Vaucluse fut le théâtre en février-mars 1874, et où se trouvaient en présence le citoyen Ledru-Rollinet un ami de Pontmartin, le marquis de Biliotti[397].

Cette petite campagne de presse, dans sa ville natale, sur le terrain même où avaient eu lieu ses débuts, avait sans doute ranimé ses forces; il en profita pour envoyer auCorrespondantdeux grands articles, l’un sur Prosper Mérimée, à propos desLettres à une Inconnue[398], l’autre sur leQuatre-vingt-treizede Victor Hugo[399], Autran lui écrivait, le 27 mars, après la lecture du second de ces articles: «Vous êtes vraiment un homme étonnant, vous qui trouvez ainsi ces flots d’une prose éloquente, toujours plus pure et toujours plus abondante.Il est des écrivains qui sont des sources vives, vous êtes un de ceux-là.LeFigarodisait, l’autre jour, par la plume de ce mystérieux François Duclos[400], que vous n’aviez rien à envier à Sainte-Beuve. Je le crois certes bien. Jamais, au grand jamais, Sainte-Beuve n’a eu cette ampleur de vue et cette maëstria de style qui vous appartiennent. Il avait sans doute des qualités de finesse incroyables; mais, si exquises qu’elles fussent, elles étaient certainement d’un ordre inférieur aux vôtres...»

Cette lettre d’Autran alla trouver Pontmartin à Cannes, d’où il m’écrivait à ce même moment:

Cannes, Hôtel de la Plage, 29 mars 1874.Mon cher ami, si vous vous étonnez de mon long silence, ce seul mot,Cannes, vous répondra pour moi. J’allais partir pour Paris quand, tout à coup, un mistral furieux, imprégné de toutes les neiges du Ventoux, du Luberon et des Alpines, est venu fondre sur nos bords du Rhône, ménagés jusque-là par l’hiver 1873-1874. Je me suis enrhumé, et mon médecin m’a ordonné de faire mon pacifique 20 mars, non pas quai Malaquais ou sous le marronnier des Tuileries, mais sur le golfe de la Napoule, à 4 kilomètres du golfe Jouan. Il est permis d’être un peu girouette quand le vent est si violent, le terrain si peu solide et la politique si variable. Je suis donc venu à Cannes, et j’y resterai probablement jusqu’au 15 avril; un mois d’exil ou de vacances, suivant qu’on est plus épris des beautés de la nature ou du bel-esprit parisien. Au surplus, je dois vous avouer que, d’année en année, Paris m’attire moins et m’effraie davantage. Qu’irais-je y faire?... Le vrai nid, ou, hélas! pour parler plus exactement, la vraie retraite, quand on a passé la soixantaine et qu’on n’est guère valide, c’est le pays natal; c’est la maison des champs où l’on a grandi, où l’on a promené ses premiers rêves après avoir luRenéet lesMéditations, où l’on a vécu, prié, pleuré, souri, espéré, aimé sous l’aile maternelle, où, cinquante ans plus tard, on retrouve à chaque pas la trace des années heureuses. Sans considérer les vanités de ce monde avec le pessimisme hautain de Chateaubriand ou le dédain hiératique de Bossuet, y a-t-il quelque chose de plus misérable que le spectacle auquel nous assistons?•••••••••••••••••••••••••Quel bon moment pour acheter des sabots et lire lesGéorgiques! En attendant, mon cher ami, Cannes m’inonde de soleil et réalise à mes yeux ces deux lignes desLettres à l’Inconnue: «Il y a tant de fleurs et de si belles partout,que la verdure est une exception dans le paysage.» Pendant que je vous écris, je n’ai qu’à lever les yeux pour apercevoir, de ma fenêtre entr’ouverte, ces montagnes que l’imagination des Grecs aurait peuplées de faunes et de dryades, cette mer dont les vagues somnolentes viennent expirer sur la plage dans leur frange d’écume, avec un murmure monotone et mélancolique; c’est très beau et un peu triste; mais quoi de plushumain, de plus en harmonie avec les cordes mystérieuses de l’âme, que ce mélange de beauté et de tristesse? Tout ce qu’il faut pour charmer nos regards, et pour nous avertir qu’il existe encore quelque chose au delà?...

Cannes, Hôtel de la Plage, 29 mars 1874.

Mon cher ami, si vous vous étonnez de mon long silence, ce seul mot,Cannes, vous répondra pour moi. J’allais partir pour Paris quand, tout à coup, un mistral furieux, imprégné de toutes les neiges du Ventoux, du Luberon et des Alpines, est venu fondre sur nos bords du Rhône, ménagés jusque-là par l’hiver 1873-1874. Je me suis enrhumé, et mon médecin m’a ordonné de faire mon pacifique 20 mars, non pas quai Malaquais ou sous le marronnier des Tuileries, mais sur le golfe de la Napoule, à 4 kilomètres du golfe Jouan. Il est permis d’être un peu girouette quand le vent est si violent, le terrain si peu solide et la politique si variable. Je suis donc venu à Cannes, et j’y resterai probablement jusqu’au 15 avril; un mois d’exil ou de vacances, suivant qu’on est plus épris des beautés de la nature ou du bel-esprit parisien. Au surplus, je dois vous avouer que, d’année en année, Paris m’attire moins et m’effraie davantage. Qu’irais-je y faire?... Le vrai nid, ou, hélas! pour parler plus exactement, la vraie retraite, quand on a passé la soixantaine et qu’on n’est guère valide, c’est le pays natal; c’est la maison des champs où l’on a grandi, où l’on a promené ses premiers rêves après avoir luRenéet lesMéditations, où l’on a vécu, prié, pleuré, souri, espéré, aimé sous l’aile maternelle, où, cinquante ans plus tard, on retrouve à chaque pas la trace des années heureuses. Sans considérer les vanités de ce monde avec le pessimisme hautain de Chateaubriand ou le dédain hiératique de Bossuet, y a-t-il quelque chose de plus misérable que le spectacle auquel nous assistons?

Quel bon moment pour acheter des sabots et lire lesGéorgiques! En attendant, mon cher ami, Cannes m’inonde de soleil et réalise à mes yeux ces deux lignes desLettres à l’Inconnue: «Il y a tant de fleurs et de si belles partout,que la verdure est une exception dans le paysage.» Pendant que je vous écris, je n’ai qu’à lever les yeux pour apercevoir, de ma fenêtre entr’ouverte, ces montagnes que l’imagination des Grecs aurait peuplées de faunes et de dryades, cette mer dont les vagues somnolentes viennent expirer sur la plage dans leur frange d’écume, avec un murmure monotone et mélancolique; c’est très beau et un peu triste; mais quoi de plushumain, de plus en harmonie avec les cordes mystérieuses de l’âme, que ce mélange de beauté et de tristesse? Tout ce qu’il faut pour charmer nos regards, et pour nous avertir qu’il existe encore quelque chose au delà?...

Dans les premiers jours de mai, Pontmartin revient à Paris et s’installe, comme en 1873, au pavillon de Rohan. Il publie le dixième volume desNouveaux Samediset fait sa rentrée à laGazette de France, le 5 juillet, par un article sur Jules Janin, qui venait de mourir[401]. L’article est des plus élogieux, et c’était justice. Jules Janin était, lui aussi, un écrivain de race, et Pontmartin eut raison de célébrer sa verve intarissable, son amour sincère et constant pour la belle littérature, sesLundis, qui avaient été, pendant quarante ans, une fête hebdomadaire. Lui-même, d’ailleurs, lors de lacrise Charbonneau, avait eu grandement à se louer du critique desDébats. Il n’oubliait pas non plus qu’un jour Jules Janin, lui envoyant sa traduction d’Horace, avait écrit sur la première page du volume ces deux vers, délicate allusion aux opinions royalistes du critique de laGazette:

Prenez-la, mon ami, vous qui valez mieux qu’elle.Pourquoi? me direz-vous.—Vous êtes plus fidèle.

Au lendemain de son article, Pontmartin regagna les Angles. De loin, les Angles, c’était pour lui le repos, la tranquillité, le loisir, la rêverie sous les grands arbres, la promenade au bord du fleuve, le travail que rien ne trouble, sinon le chant des oiseaux dans le jardin et le murmure du vent dans les vieux marronniers:Angulus ridet. De près, ce n’est pas tout à fait cela. Il m’écrit, le 29 janvier 1875:

...C’est moi qui suis en retard, et je m’en accuse; mais je dois ajouter que je suis débordé, écrasé, englouti, submergé. Figurez-vous quemalittérature n’est que le très petit accessoire de mes journées; c’est ce qui devait nécessairement arriver dans un pays où personne n’admet que mon temps n’appartienne pas aux solliciteurs, aux fermiers, aux visiteurs, aux amis, aux affaires d’autrui surtout, exactement comme si je n’avais jamais touché une plume de fer ou d’oie. Tantôt c’est un syndicat que je préside, après avoir préalablement donné à dîner à quelques-uns de mes collègues; ce qui m’ahurit pour 24 heures; tantôt c’est l’ingénieur de notre chemin de fer, chez qui je suis obligé de courir pour lui démontrer, un plan à la main, que letracéqu’il a choisi ruinerait notre malheureuse plaine...

Pour un peu, le pauvre propriétaire s’écrierait—ne fût-ce que pour n’avoir rien de commun avec le comte de Bismarck—Beati non possidentes[402]!Une ressource pourtant lui restait; c’était, après avoir fui Paris, de fuir les Angles, et de se réfugier sur le littoral de la Méditerranée. En marset avril, après quelques semaines passées à Cannes, il fit un assez long séjour à Marseille. «Vous me demanderez peut-être, m’écrivait-il de cette dernière ville, pourquoi je suis resté si longtemps à Marseille. C’est d’abord parce que j’espérais apporter quelque distraction à M. Autran, dont l’état m’attriste profondément; c’est ensuite parce que j’ai été comblé de politesses et de témoignages de sympathie. Sans le mistral, j’aurais pu me croire à Nantes, au milieu d’un groupe auquel vous auriez appris à m’aimer, et même à me lire. Invitations, déjeuners à la campagne, promenades sur mer, parties de pêche, c’est une série d’honnêtes plaisirs qui

Chatouillent de mon cœur la secrète faiblesse.

Cette bonne vieille radoteuse, qu’on appelle la littérature, peut donc servir à quelque chose? J’en avais douté bien souvent, mais non pas quand je vous lisais[403].»

Nombreux, en effet, étaient là-bas, à Marseille, les amis de Pontmartin. L’un des plus chers, après Autran, était un autre poète, le traducteur de Catulle, l’auteur desPoésies simpleset desSentiers unis, M. Eugène Rostand, qu’il appelle quelque part «un charmant causeur, un vaillant publiciste, un homme excellent, un poète exquis[404]». Quelle délicieuse maison que celle de M. Rostand! Pontmartiny voyait le mélodieux frère d’Eugène, Alexis, et aussi le jeune Eddy[405], ses gentilles sœurs et leur aimable mère. Vingt-huit ans plus tard, Eddy, devenu membre de l’Académie française, se souviendra du vieux critique, de l’ami de son enfance, et il dira, dans son discours de réception: «C’est élégant comme du Pontmartin». Et Eugène-Melchior de Vogüé lui dira, dans sa réponse: «La demeure de vos parents était accueillante aux écrivains, aux artistes. Vous vous rappelez l’un de ces familiers, haute silhouette maigre, voix fluette et spirituelle: vous aussi, vous avez joué sur les genoux de mon cher maître, Armand de Pontmartin: donnons ensemble un souvenir respectueux au vieil ami qui eût dû nous précéder dans cette Compagnie[406].»

Toute cette année 1875 se passa sans que Pontmartin revînt à Paris; mais il n’interrompit pas pour cela sesSemaines littéraires[407], et il publia deux nouveaux volumes de Causeries: en mars, le tome XI; en octobre, le tome XII desNouveaux Samedis.

Lorsque s’ouvrit l’année 1876, l’Assemblée nationale de Versailles avait vécu.

Le 31 décembre 1875, elle avait décidé que l’élection des deux cent vingt-cinq sénateurs, dont la nomination appartenait au corps électoral, aurait lieu le 30 janvier 1876, celle des députés le 20 février; que les nouvelles Chambres se réuniraient le 8 mars, et que ce serait ce jour-là seulement qu’expireraient théoriquement les pouvoirs de l’Assemblée. Mais, en fait, la séance du 31 décembre fut sa dernière séance. Elle se sépara le dernier jour de l’année 1875, pour ne jamais plus se réunir.

Les élections du 30 janvier et du 20 février allaient décider des destinées du pays; l’avenir, la prospérité, la vie même de la France était l’enjeu. Pontmartin n’avait jamais manqué au devoir patriotique; cette fois encore, il s’y dévouera tout entier. Vainement son médecin insiste près de lui pour qu’il aille passer l’hiver à Cannes. Il s’y refuse, et, le 6 janvier, il m’écrit; ou plutôt il dicte à son fils une lettre à laquelle j’emprunte ces lignes:

...Certes, mes yeux, mes nerfs et mes poumons préféreraient la plage de Cannes au pavé d’Avignon ou de Nimes; mais je ne crois pas devoir m’éloigner du théâtre de la lutte, quand même je n’y gagnerais que la douleur d’assister autriomphe de nos adversaires. Dussé-je ne recruter qu’une voix pour le Sénat et vingt pour la Chambre, je resterais jusqu’à la fin sur la brèche; j’ai la tête pleine de petites vérités sociales, économiques, politiques, à l’usage de nos ruraux, et il est possible que j’en fasse une brochure de 64 pages in-32 que nous tâcherions de propager, surtout dans notre zone méridionale. La littérature a du bon, mais je dois vous avouer que, pendant toute cette crise électorale, il me semble bien difficile et bien inutile de s’occuper des défauts et des mérites d’un roman et d’un volume de poésie...

La brochure projetée parut en six fois dans l’Union de Vaucluseet, sous ce titre:les Élections de 1876, fut répandue dans les départements du Midi, de Toulouse à Marseille. Immédiatement après, vinrent six articles contre Gambetta; puis, un appel aux Conservateurs, en vue du scrutin de ballottage qui eut lieu le 5 mars. Et tout cela presque en pure perte! Des scrutins du 20 février et du 5 mars sortit cette majorité des 363, dont les exploits ne sont que trop connus. Pontmartin m’écrivit aussitôt pour me dire—ce sont les dernières lignes de sa lettre du 5 mars: «Serrons-nous l’un contre l’autre dans la mauvaise fortune. Courage, si c’est une crise! résignation, si c’est une fin! Notre Roi n’a pas voulu de nous; mais Dieu nous reste, et peut-être aura-t-il pitié de la France.»

Dans les premiers jours de juin, il revenait à Paris, après une absence de deux ans, descendait rue et hôtel de Rivoli, 203, et publiait la treizième série desNouveaux Samedis, où il y avait heureusementassez d’esprit et de talent pour conjurer les mauvaises chances du nombre 13.

En juillet, la chaleur étant devenue insupportable, il alla passer quelques semaines chez son cousin le marquis de Besplas, au château de la Garenne-Randon,—près de la station d’Épone-la-Garenne,—la bien nommée, disait-il; car, dans une seule allée du parc, il avait compté un matin 57 lapins. Jamais chasseur méridional ne s’était trouvé à pareille fête! La bibliothèque du châtelain était un gîte très commode pour ses écritures; c’est à peine cependant s’il pouvait, le mercredi soir, aller jeter à la boîte de la poste son article hebdomadaire. Aussi bien, la demeure de l’aimable M. de Besplas ne désemplissait pas de comtes et de marquis, de baronnes et de duchesses. Élégants et belles dames n’étaient point du reste pour effaroucher Pontmartin, aussi à son aise, en ce château de Seine-et-Oise, qu’au restaurant Caron ou à la Taverne de Londres. Il en était quitte, mélomane incorrigible, pour se chanter à lui-même, sous les arbres du parc, la romance duPré-aux-Clercs:

Les rendez-vous de noble compagnieSe donnent tous dans ce charmant séjour.

De retour aux Angles, il reprenait sesécrituresavec une activité nouvelle. Le décès de MmeVolnys—la Léontine Fay duMariage de raison—morte pieusement à Nice le 29 août 1876, lui inspirait un de ses meilleures feuilletons[408]. «Je vous recommandemaLéontine Fay, qui vous intéressera, me mandait-il le 8 septembre. C’est encore un chapitre de mes souvenirs de jeunesse, et je reconnais, chaque fois que je touche à ces notes mélancoliques et vibrantes, que vous avez bien raison et que ce genre mixte entre la critique, l’histoire intime, l’impression personnelle et le roman, est peut-être ce qui me conviendrait le mieux. Mais n’est-ce pas trop tard? Et les triomphes de plus en plus décisifs de la démocratie radicale ne créeront-ils pas bientôt une société nouvelle où les souvenirs de l’ancienne ne trouveront plus d’écho?...»

Ces souvenirs, il y reviendra de plus en plus. Le moindre mot, le plus petit détail, suffisent à les réveiller. Un jour,—c’était à quelques semaines de la lettre qu’on vient de lire,—je lui annonce que j’ai trouvé chez un bouquiniste de Nantes, dans leur édition originale[409], la collection à peu près complète des comédies-vaudevilles de Scribe, du Scribe de la Restauration, de 1824 à 1829. Pontmartin me répond, le 15 décembre 1876:

...Si vous saviez quelles images évanouies, quel monde de souvenirs vous m’avez rendu en me parlant de cette jolie édition beurre frais, rose ou abricot duRépertoire du Théâtre de Madame[410]. C’était bien en 1829, et ce fut, après les austèresannées de catéchisme, de collège et de lauriers bien éphémères au concours général, une de mes premières jouissances profanes, avec une légère saveur de fruit défendu. On en trouvait l’assortiment chez Masgana, galerie de l’Odéon, et j’échangeais—proh pudor!—mon dictionnaire grec de Planche contre quatre de ces élégantes brochures,la Demoiselle à marier,le Charlatanisme,l’Héritièreetles Dernières amours. Est-ce assez loin? Étions-nous assez jeunes, et sommes-nous assez vieux? J’ai peine, cher ami, à retenir mes larmes en vous écrivant ces dernières lignes; c’est que je pense à la France de 1829 et à la France de 1876... Ah! l’abîme est encore plus large et encore plus sombre pour elle que pour moi...

Nous ne nous étions plus rencontrés depuis le mois de mai 1873. Dans ma dernière lettre de 1876, je le priai de me dire à quelle date nous pourrions, après une aussi longue séparation, nous retrouver enfin à Paris. Il me répondait, le 4 janvier 1877, au sujet de ce projet de réunion:

...ous rayons, n’est-ce pas, le mois de janvier? Me voici en plein dans ma 66eannée; je m’enrhume facilement, et si j’arrivais à Paris pour le parcourir entous sens(pardonnez-moi celui-là; il est d’une vieillesse qui a droit au respect), notre but ne serait pas atteint. Savez-vous quelle avait été mon idée? Louer à Versailles une petite maison meublée avec jardin, où j’aurais passé toute une saison, du 15 mars au 15 juin. Mon fils serait venu m’y retrouver un peu plus tard, et, en attendant, vous auriez occupé sa chambre. J’ai un domestique fort peu élégant, mais brave homme, qui nous aurait servis. Il y a un train du soir pour les gens qui vont au spectacle. Nous aurions pu passer àParis une partie de nos journées, et, quand nous aurions ressenti quelque fatigue, messieurs de l’extrême gauche ne nous auraient pas empêchés de jouir des magnifiques ombrages du parc, et de cette atmosphère de calme, de mélancolie, de majestueuse solitude, que les violences ou les niaiseries parlementaires[411]n’ont pas réussi à supprimer. Si cette idée vous déplaît, ne vous en effrayez pas trop. Elle n’a rien de précis, de positif; c’est plutôt la vague impression d’unvieuxqui commence à se trouver un peu dépaysé au milieu des encombrements parisiens et du tapage des voitures...

Il était encore aux Angles, lorsque, le 7 mars, sans que rien l’eût préparé à cette nouvelle tristesse, il apprit la mort de son ami Autran, qu’il m’annonça, le jour même, en ces termes:

Mercredi matin. 7 mars 1877.Je comptais ce matin vous écrire une longue lettre; mais je suis foudroyé par une nouvelle que, très probablement, vous connaîtrez déjà quand vous me lirez, la mort subite de M. Joseph Autran. Je l’apprends, à l’instant, par un télégramme, qui, grâce à un retard inexplicable, ne m’arrive qu’avec laGazette du Midi, où ce malheur est annoncé. Rien ne m’y préparait. Atteint, depuis six ou sept ans, d’une cécité presque complète, le pauvre poète paraissait d’ailleurs jouir d’une bonne santé. Son père avait vécu jusqu’à 84 ans. Une maladie de cœur, que personne ne soupçonnait, l’a emporté en quelques minutes. Je vais partir pour Marseille, où j’espère arriver à temps pour ses obsèques. En dehors de mes profonds regrets, quelles douloureuses réflexions ne suggère pas cette mort si soudaine! Il y a un mois, je perdais un ami intime, non moins intime ami de Léopold deGaillard, M. Louis de Guilhermier[412]; dans l’intervalle, j’ai tremblé pour ce jeune homme[413]si bon, si pieux, si dévoué, dont je vous avais parlé dans ma dernière lettre, et que nous appelions ensemble leBiréde la onzième heure; il n’est pas mort, il est hors de danger; mais, pendant huit jours, on a cru qu’il serait impossible de le sauver, et sa mère m’écrit ce matin qu’il est encore si faible qu’elle me demande de retarder ma visite. Vous le voyez, mon cher ami, cette année 1877, si menaçante pour la France et pour tous les honnêtes gens, a pour moi des cruautés particulières, et ses coups de foudre ressemblent à des coups de cloche. Il faut que ces tristesses tiennent une bien grande place dans mon cœur, pour m’excuser de ne pas vous avoir encore remercié de l’envoi de l’Union de l’Ouestet de cet article[414]où je me suis retrouvé, comme toujours, embelli par votre amitié. Cetteamitié est infatigable depuis près d’un quart de siècle, et mon regret est de n’avoir pas un peu moins d’années et un peu plus de talent pour la suivre et la justifier jusqu’au bout. Mes remercîments, quoique vêtus de deuil, n’en sont pas moins sincères, et, quoique tardifs, seront toujours prêts à rattraper le temps perdu.Mais, hélas! quel néant que la vie! quel néant surtout que nos glorioles! Hier, à propos de laBiographied’Alfred de Musset par son frère Paul, je recueillais mes souvenirs, ces souvenirs qui vous intéressent. Jeme voyais, à la première représentation duCaprice, puis, dix-huit mois après, au lendemain de lapremièredeLouison(un petit four), quand nous nous demandions, Buloz, de Mars, Alexis de Valon et moi, comment on pourrait s’y prendre pour dire un peu de vérité sans offenser le poète favori de laRevue des Deux Mondes. En ce moment, la porte s’ouvre, et nous voyons entrer Musset nous apportant lesTrois marches de marbre rose. Il y a de cela 28 à 30 ans; la chute de Louis-Philippe, la seconde République, le coup d’État, l’Empire, les désastres et les crimes de 1870 et 1871, les tentatives de Restauration monarchique, l’avortement de nos espérances, les victoires de la République radicale, nos humiliations du dedans et du dehors, ont passé sur ces souvenirs; Buloz, de Valon, de Mars, Alfred de Musset, sont morts; et pourtant il me semble que c’était hier! qu’est-ce que l’homme, ou plutôt qu’est-ce qu’un homme, un individu, un atome, un grain de sable, autour duquel tourbillonnent ces événements gigantesques, jusqu’à ce qu’il soit emporté lui-même et disparaisse! Et dire qu’il y a des gens qui bouleversent le monde, qui désolent leur pays, pour le plaisir de nous faire comparer leur petitesse à ces grandeurs! Voilà le triomphe de la Religion; elle agrandit et élève du côté du ciel cet horizon si étroit du côté de la terre. En nous prêchant l’humilité qui devrait nous être aussi naturelle que l’usage de nos cinq sens, elle nous rattache à la seule idée de durée que nous puissions conserver ici-bas. Si je ne craignais de commettre un paradoxe, presque une hérésie, je dirais que l’orgueil,si anti-chrétien, le plus capital des péchés capitaux, ne pourrait pourtant et ne devrait chercher sa pâture que dans la foi qui lui promet l’infini. Pardonnez-moi, cher ami, ce verbiage qui n’est peut-être que du pathos et du galimatias; car ma pauvre tête subit le contre-coup de mes tristesses de cœur. J’y aurai du moins gagné de prolonger avec vous une de ces causeries que je voudrais multiplier sans compter, tant j’y trouve de consolation et de douceur! Adieu et au revoir! ne renonçons pas à nos projets de réunion parisienne. Votre poignée de main me sera plus nécessaire que jamais. A vous, bien à vous de cœur.

Mercredi matin. 7 mars 1877.

Je comptais ce matin vous écrire une longue lettre; mais je suis foudroyé par une nouvelle que, très probablement, vous connaîtrez déjà quand vous me lirez, la mort subite de M. Joseph Autran. Je l’apprends, à l’instant, par un télégramme, qui, grâce à un retard inexplicable, ne m’arrive qu’avec laGazette du Midi, où ce malheur est annoncé. Rien ne m’y préparait. Atteint, depuis six ou sept ans, d’une cécité presque complète, le pauvre poète paraissait d’ailleurs jouir d’une bonne santé. Son père avait vécu jusqu’à 84 ans. Une maladie de cœur, que personne ne soupçonnait, l’a emporté en quelques minutes. Je vais partir pour Marseille, où j’espère arriver à temps pour ses obsèques. En dehors de mes profonds regrets, quelles douloureuses réflexions ne suggère pas cette mort si soudaine! Il y a un mois, je perdais un ami intime, non moins intime ami de Léopold deGaillard, M. Louis de Guilhermier[412]; dans l’intervalle, j’ai tremblé pour ce jeune homme[413]si bon, si pieux, si dévoué, dont je vous avais parlé dans ma dernière lettre, et que nous appelions ensemble leBiréde la onzième heure; il n’est pas mort, il est hors de danger; mais, pendant huit jours, on a cru qu’il serait impossible de le sauver, et sa mère m’écrit ce matin qu’il est encore si faible qu’elle me demande de retarder ma visite. Vous le voyez, mon cher ami, cette année 1877, si menaçante pour la France et pour tous les honnêtes gens, a pour moi des cruautés particulières, et ses coups de foudre ressemblent à des coups de cloche. Il faut que ces tristesses tiennent une bien grande place dans mon cœur, pour m’excuser de ne pas vous avoir encore remercié de l’envoi de l’Union de l’Ouestet de cet article[414]où je me suis retrouvé, comme toujours, embelli par votre amitié. Cetteamitié est infatigable depuis près d’un quart de siècle, et mon regret est de n’avoir pas un peu moins d’années et un peu plus de talent pour la suivre et la justifier jusqu’au bout. Mes remercîments, quoique vêtus de deuil, n’en sont pas moins sincères, et, quoique tardifs, seront toujours prêts à rattraper le temps perdu.

Mais, hélas! quel néant que la vie! quel néant surtout que nos glorioles! Hier, à propos de laBiographied’Alfred de Musset par son frère Paul, je recueillais mes souvenirs, ces souvenirs qui vous intéressent. Jeme voyais, à la première représentation duCaprice, puis, dix-huit mois après, au lendemain de lapremièredeLouison(un petit four), quand nous nous demandions, Buloz, de Mars, Alexis de Valon et moi, comment on pourrait s’y prendre pour dire un peu de vérité sans offenser le poète favori de laRevue des Deux Mondes. En ce moment, la porte s’ouvre, et nous voyons entrer Musset nous apportant lesTrois marches de marbre rose. Il y a de cela 28 à 30 ans; la chute de Louis-Philippe, la seconde République, le coup d’État, l’Empire, les désastres et les crimes de 1870 et 1871, les tentatives de Restauration monarchique, l’avortement de nos espérances, les victoires de la République radicale, nos humiliations du dedans et du dehors, ont passé sur ces souvenirs; Buloz, de Valon, de Mars, Alfred de Musset, sont morts; et pourtant il me semble que c’était hier! qu’est-ce que l’homme, ou plutôt qu’est-ce qu’un homme, un individu, un atome, un grain de sable, autour duquel tourbillonnent ces événements gigantesques, jusqu’à ce qu’il soit emporté lui-même et disparaisse! Et dire qu’il y a des gens qui bouleversent le monde, qui désolent leur pays, pour le plaisir de nous faire comparer leur petitesse à ces grandeurs! Voilà le triomphe de la Religion; elle agrandit et élève du côté du ciel cet horizon si étroit du côté de la terre. En nous prêchant l’humilité qui devrait nous être aussi naturelle que l’usage de nos cinq sens, elle nous rattache à la seule idée de durée que nous puissions conserver ici-bas. Si je ne craignais de commettre un paradoxe, presque une hérésie, je dirais que l’orgueil,si anti-chrétien, le plus capital des péchés capitaux, ne pourrait pourtant et ne devrait chercher sa pâture que dans la foi qui lui promet l’infini. Pardonnez-moi, cher ami, ce verbiage qui n’est peut-être que du pathos et du galimatias; car ma pauvre tête subit le contre-coup de mes tristesses de cœur. J’y aurai du moins gagné de prolonger avec vous une de ces causeries que je voudrais multiplier sans compter, tant j’y trouve de consolation et de douceur! Adieu et au revoir! ne renonçons pas à nos projets de réunion parisienne. Votre poignée de main me sera plus nécessaire que jamais. A vous, bien à vous de cœur.

Le 3 mai, il arrivait à Paris et descendait, comme l’année précédente, à l’hôtel de Rivoli. Quelques jours après, éclatait le Seize-Mai, le renvoi par le maréchal de Mac-Mahon de M. Jules Simon et de ses collègues, et la constitution du cabinet de Broglie-Fourtou. J’allai, à ce moment, rejoindre Pontmartin. Il était attristé, peu confiant dans le succès de l’entreprise du maréchal: il n’avait jamais cru à la République conservatrice, et il ne voyait dans le nouvel essai qu’on en voulait faire qu’un acheminement plus prompt vers le triomphe de la République radicale. Il venait du reste de tomber assez sérieusement malade, et il dut, pendant deux mois, suspendre sesSamedisde laGazette. En juillet, sa santé rétablie, il s’installa, pour quelques semaines, comme il l’avait fait en 1876, au château de la Garenne-Randon, où il se rencontra, cette fois, sans préjudice des grandes dames et desclubmenobligés, avec un héros, le général de Charette, et un grand compositeur, Charles Gounod.

La dissolution de la Chambre des députés avait été votée par le Sénat[415]. De nouvelles élections étaient imminentes, et elles emprunteraient aux circonstances une gravité exceptionnelle. Pontmartin ne voulut pas s’en désintéresser. Avant de quitter La Garenne, il publia, dans laGazette de France, en août, une réplique au manifeste des sénateurs et députés républicains de Seine-et-Oise, réplique qui fut répandue dans tout le département par les soins de M. de Besplas. «Si tous les conservateurs, m’écrivait-il, suivaient l’exemple de ce vaillant octogénaire, nous aurions beaucoup plus à espérer et beaucoup moins à craindre. Le matin, dès 6 heures et demie, je le trouve dans sa bibliothèque, assis à sa table, écrivant aux maires de son arrondissement, abrégeant mon article pour qu’il puisse être propagé dans tous les cafés du pays, puis recevant quelques braves paysans qu’il associe à son œuvre et se concertant avec eux.»

Parti de La Garenne le 17 août, il prit lerapidejusqu’à Marseille pour éviter la fête votive de son village et une séance de syndicat, suivie d’un énorme dîner. A Marseille, il écrivit pour laGazette du Midiun article électoral qui, dans sa pensée, devait être la contre-partie méridionale de sa Réplique au manifeste des sénateurs et députés de Seine-et-Oise.

Rentré aux Angles, il continuera la campagne. En dehors de sesSamedis, il envoie à laGazettede Francequatre articles sur M. Thiers[416], écrits en vue des élections. Il me mande, à cette occasion, le 30 septembre: «J’avais pensé à faire de mon travail sur M. Thiers une petite brochure, et je vois que vous avez eu la même idée; mais je suis si peu secondé! si peu encouragé! Il y a six mille lieues de mon allée de marronniers au boulevard des Italiens... Je viens pourtant d’écrire quelques lignes à Léon Lavedan[417], qui dispose, m’a-t-il dit, de plus de deux cents journaux, et qui nous les a offerts, à Léopold de Gaillard et à moi, pour la période électorale. Je lui livre mon œuvre, soit pour en faire reproduire des fragments, soit pour la colliger en un format économique et portatif.»

Les élections, à ce moment, étaient proches; elles avaient été fixées au 14 octobre. Pontmartin ne s’illusionnait guère sur leur résultat. Sa lettre du 30 septembre se terminait par ces lignes: «Que le bon Dieu nous protège! Quel chaos, mon cher ami, et peut-être quelle débâcle si les élections sont encore radicales! N’importe! restons fidèles; restons sur la brèche! Faire son devoir, tout son devoir, c’est beaucoup, quand on réussit; l’avoir fait, c’est quelque chose quand on succombe.»

Après les tristesses de 1877, l’année 1878 allait lui apporter une grande consolation, une des meilleures joies de sa vie. Au commencement de février, il s’était installé à Hyères, l’avait quittée pour Cannes, où l’appelaient Léopold de Gaillard et Victor de Laprade; puis, après quelques jours passés avec eux, était revenu à Hyères, où MgrDupanloup faisait un séjour, par ordre de ses médecins. Les relations de l’évêque d’Orléans et de l’auteur desSamedisn’avaient été jusque-là qu’intermittentes, mais l’entente ne fut pas longue à s’établir entre eux, grâce à leur attrait réciproque l’un pour l’autre et à une foule de souvenirs communs: «On écoutait, ravi, a dit un de leurs auditeurs, l’intarissable critique et le grave et souriant évêque, se laissant aller tous les deux au charme de ces souvenirs[418].»

Ils se voyaient chaque jour, soit chez le comte et la comtesse de Rocheplatte, soit chez le baron et la baronne de Prailly, en cette villa de Costebelle, où vivait la mémoire du P. Lacordaire.

Pontmartin accompagnait souvent l’évêque à quelques lointaines promenades. «C’est pendant ces promenades, écrira-t-il plus tard, au bruit de cette voiture alourdie sur un lit de poussière, avecvingt minutes d’arrêt et de silence pour le bréviaire, que s’ouvrait pour moi ce livre vivant, cette inappréciable collection de chapitres d’histoire contemporaine, où je reconnaissais tour à tour la douceur de l’évêque, la sagacité du politique, la résignation du chrétien, l’enjouement du causeur, l’éloquence de l’orateur, le suprême langage de l’expérience et de la sagesse, l’âme du grand citoyen, la cicatrice des jours de désastres, la conviction que tout aurait pu être sauvé et la crainte que tout ne soit perdu. Je prononçais presque au hasard un nom célèbre, je rappelais une date mémorable: il ne m’en fallait pas davantage pour voir passer devant moi tel ou tel de ces personnages qui ont figuré un moment sur la scène du monde politique...»

Dans la rade d’Hyères stationnait, avec ses douze cents hommes d’équipage, le grand vaisseau-école leSouverain. Le commandant était un marin aussi chrétien que brave, M. Lefort, l’inventeur des torpilles, et le commandant en second, M. de Montesquiou, dont la belle-sœur, MmeStandish, née des Cars, appartenait à une famille depuis longtemps en relation avec MgrDupanloup. Tous les deux se rencontraient avec lui chez M. le comte de Rocheplatte. Ils eurent la pensée de lui faire les honneurs de leur bâtiment. Le dimanche 10 mars, la messe fut dite à bord duSouverainpar l’évêque d’Orléans. Pontmartin y assistait. Il quitta Hyères quelques jours plus tard, non sans avoir envoyé à laGazette de Francele compterendu de cette cérémonie, si majestueuse à la fois et si émouvante. Sa Causerie, qu’il n’a pas reproduite dans sesSamediset qui est pourtant une des plus belles pages qu’il ait écrites, n’arriva à Costebelle qu’après son départ. Il reçut de l’évêque la lettre suivante:

Hyères, 21 mars 1878.Monsieur et bien excellent ami, il faut donc se résigner à ne plus vous voir à Hyères! C’est ce que je viens d’apprendre avec grande tristesse. Oh! le méchant homme! qui, comme le Parthe, lance en fuyant une flèche empoisonnée de toutes les douceurs les plus mortelles à l’amour-propre des pauvres gens, et ne leur laisse même pas le temps de protester pour la forme! C’est affreux de s’en aller ainsi, quand on vous aime. Mais, du moins, on est heureux de vous avoir vu, entendu, connu de près, et apprécié, comme le méritent votre charmant esprit et votre excellent cœur; et on espère bien vous retrouver quelquefois, à Paris: ce qui n’est pas la même chose que sur les bords de cette mer enchantée, que vous savez si bien peindre, et aux doux feux de ce soleil, dont votre style est un rayon. Mes hôtes, et tous ceux à qui ils vous ont lu, ont été émerveillés, éblouis. Moi, je garde, par-dessus tout, le souvenir de cette exquise bienveillance; et j’espère bien qu’il n’en sera pas de ces relations qui m’ont été si douces comme de ces brumes colorées qui flottent en ce moment sur les îles d’Hyères, et qui s’évanouissent. Je les redemanderai toujours[419].

Hyères, 21 mars 1878.

Monsieur et bien excellent ami, il faut donc se résigner à ne plus vous voir à Hyères! C’est ce que je viens d’apprendre avec grande tristesse. Oh! le méchant homme! qui, comme le Parthe, lance en fuyant une flèche empoisonnée de toutes les douceurs les plus mortelles à l’amour-propre des pauvres gens, et ne leur laisse même pas le temps de protester pour la forme! C’est affreux de s’en aller ainsi, quand on vous aime. Mais, du moins, on est heureux de vous avoir vu, entendu, connu de près, et apprécié, comme le méritent votre charmant esprit et votre excellent cœur; et on espère bien vous retrouver quelquefois, à Paris: ce qui n’est pas la même chose que sur les bords de cette mer enchantée, que vous savez si bien peindre, et aux doux feux de ce soleil, dont votre style est un rayon. Mes hôtes, et tous ceux à qui ils vous ont lu, ont été émerveillés, éblouis. Moi, je garde, par-dessus tout, le souvenir de cette exquise bienveillance; et j’espère bien qu’il n’en sera pas de ces relations qui m’ont été si douces comme de ces brumes colorées qui flottent en ce moment sur les îles d’Hyères, et qui s’évanouissent. Je les redemanderai toujours[419].

A Hyères, où ses heures de travail lui étaient disputées par une foule d’aimables prétextes d’oisiveté, Pontmartin avait vite reconnu qu’il lui serait impossible de continuer sous leur forme habituelleses articles de critique qui n’allaient pas sans beaucoup de lectures. Il eut l’idée de composer de courts récits qu’il pouvait rêver pendant la nuit et improviser le matin. C’est ainsi que furent écrits l’Olivier qui parle, conte fantastique, lePigeon qui parle, leColonel Herbert[420].

LesSamediscependant succédaient auxSamedis. Dès son retour aux Angles, il s’était remis à ses Causeries littéraires. Le 20 mai, il est à Paris. Trois ou quatre ans plus tôt, en 1874, il lui était arrivé d’écrire: «Voici bientôt trente ans que je rêve, comme lehoc erat in votis, un petit chalet à Passy, au milieu de cette colonie charmante où je compte des amis, non loin de mon cher Saint-Genest et de son adorable famille, à deux pas de Jules Janin et de Cuvillier-Fleury, dans cette oasis où je retrouve la trace des deux enchanteurs de ma jeunesse, Rossini et Lamartine. Il est infiniment probable que ce doux rêve ne se réalisera jamais; mais je le reprends avec un mélancolique plaisir, chaque fois que je reviens à Paris. Le latin n’est-il pas admirablement connaisseur du cœur humain, quand il exprime par le même motdésiretregret[421]?»

Son rêve se réalisa au mois de mai 1878. Il prit un appartement à Passy, dans une maison meublée de la rue de ce nom, au no82, tout près de la gare de la Muette. Nos plus beaux rêves nous déçoivent, même quand ils semblent s’accomplir.Celui de Pontmartin vint se briser contre la plus brutale des réalités. On était en pleine Exposition universelle. Logé à deux pas du Trocadéro et en face du Champ de Mars, il lui fallut vivre au milieu du tapage et de la cohue, assourdi par lestramwayset les voitures, contemplant chaque jour cet incroyable fourmillement, cette foule inouïe qui semblait avoir fait de la curiosité sa religion, sa politique et sa littérature, et qui paraissait croire que tout était sauvé, si elle voyait le matin un tambour-major, à midi un shah, le soir une opérette.

Au milieu du tapage de l’Exposition de 1867, après l’audition de cette cantate du vieux Rossini, exécutée par mille musiciens, un orgue, deux pièces de canon et douze cloches, Augustin Cochin s’écriait: «O Mozart! O flûte enchantée!» Pontmartin, en 1878, songeait, lui aussi, au divin Mozart et au divin Racine. Une fois sur cette pente, obéissant à la loi des contrastes, il se revoyait en idée sur cette terrasse de Costebelle, où il était assis à côté de MgrDupanloup, et d’où ils contemplaient ensemble l’horizon merveilleux qui se déroulait sous leurs regards, le vaste ciel, la mer et les montagnes.

Heureusement pour lui, à côté de l’Exposition des machines, il y avait l’Exposition des Beaux-Arts.Il y trouva le sujet de deux grands articles, publiés dans leCorrespondantsous le titre dePromenade au Salon de 1878[422]. Dans laMode, nous l’avons vu, et dans l’Univers illustré, il avait déjà fait plusieursSalons. Celui de 1878 fut le dernier qu’il écrivit.

LesSalonsde Pontmartin sont encore desCauseries. Il n’essaie point, comme Théophile Gautier ou Paul de Saint-Victor, de faire de sa plume un pinceau et de son encrier une palette; il se promène tout simplement le matin à travers les tableaux et les statues, et, le soir, dans son propre salon, il en parle avec goût, avec agrément, en homme du monde qui ne se pique pas d’avoir du métier. Que de jolis morceaux il y aurait à extraire de cettePromenade au Salon de 1878, qu’il n’a pas recueillie dans ses œuvres!

Le clou de l’Exposition était leBarabbasde Charles Muller, l’auteur de l’Appel des condamnés[423]et d’uneMesse sous la Terreur[424]. Pontmartin lui consacre deux ou trois pages dont voici le début:

La physionomie de Barabbas est une vraie trouvaille: tout y est, sur cette figure, le vice, le crime, le cynisme, l’abjection gouailleuse, la joie de la délivrance, l’éblouissement du grand jour succédant tout à coup à l’obscurité de la prison, la stupeur d’une ovation aussi peu prévue que peu motivée, et aussi une forte envie de rire aux dépens de son cortège; car en sa qualité de brigand, Barabbas a un peuplus d’esprit que ceux qui le portent en triomphe.—Il nous faut Barabbas! Entendez-vous bien?—Mais c’est un misérable, un gibier de potence: il a volé, il a assassiné peut-être et celui que vous lui sacrifiez ne s’est révélé à vous que par des bienfaits.—Il nous faut Barabbas!—Mais réfléchissez! voilà, d’un côté, la vertu, l’innocence, la bonté, la charité, le dévouement, la piété, l’honneur; de l’autre...—C’est tout réfléchi; il nous faut Barabbas!—Mais il a un dossier, un lourd dossier!—C’est justement pour cela que nous le voulons; s’il valait mieux que nous, où serait le plaisir de l’acclamer, d’en faire notre élu et notre idole?... Plus vous nous en direz de mal, plus nous nous obstinerons à le choisir... Un individu taré, flétri, dépravé, pourri jusqu’aux moelles, condamné pour inceste, exécuté à la Bourse de Jérusalem, qui nous donne la joie de le mépriser en le nommant, de chercher, pour le découvrir, au-dessous de notre niveau, de rester ses maîtres en le couronnant de lauriers et de fleurs, c’est ce qu’il nous faut! Mort à Jésus! vive Barabbas!—Pardon! je crois en vérité, que j’allais parler politique!

Le peintre Vibert avait exposé l’Apothéose de M. Thiers, et Pontmartin d’écrire, au risque de faire encore de la politique:

Rien ne s’accorde plus mal que ces allégories mythologiques et emphatiques avec la physionomie spéciale, typique, de cet homme illustre et discutable, dont le portrait, malgré Bonnat et MlleNélie Jacquemart, est encore à faire: figure essentiellement bourgeoise et moderne dans ses qualités comme dans ses défauts; intelligence merveilleusement douée, esprit alerte, souple, varié,dextreplutôt que droit, avisé, agile, ouvert, plus riche d’expédients que de principes, prêt aux éventualités, fertile en ressources; imagination sans élan, sans couleur, sans chaleur et sans style; rebelle à toute tentative d’idéalisation poétique ou fantasmagorique; patrioteavec économie et calcul, insensible aux joies sublimes du sacrifice; politique égoïste, parcimonieux et incomplet, dont l’art consista tout entier à tempérer la Révolution par la bourgeoisie, à réconcilier la bourgeoisie avec la Révolution, à neutraliser les partis les uns par les autres, à se créer une popularité tardive en persuadant tour à tour aux conservateurs qu’ils pensaient comme lui et aux républicains qu’il travaillait pour eux. En somme, le contraire d’un héros dans la moins héroïque des époques, avec un visage, une taille et une tournure de Joseph Prudhomme infiniment spirituel...

Avec MlleSarah Bernhardt, nous passons de la peinture à la sculpture. En 1878, sa célébrité comptait déjà plusieurs lustres. Elle avait exposé un buste de M. Émile de Girardin. Déployant vis-à-vis d’elle la politesse de l’ancienne cour, Pontmartin lui dédiait ces lignes:

MlleSarah Bernhardt est le contraire d’une académie de province (je ne cite que moitié du mot de Voltaire). Elle fait énormément parler d’elle. On vante les élégantes originalités, les raffinements merveilleux de son petit hôtel de l’avenue de Villiers, qui a eu, j’aime à le croire, Melpomène et Thalie pour seuls architectes. Nous savons en outre que, malgré ses talents et ses succès de toutes sortes, en dépit des rivalités de théâtre et d’atelier, la charmante artiste a été ciselée par la prodigue nature de façon à ne faire ombrage à personne. Ce qui désolerait ses nombreux admirateurs, c’est le bruit que l’on a fait courir, c’est la crainte de la voir renoncer à l’art dramatique, si elle réussissait assez sérieusement sa sculpture pour prendre définitivement un rang parmi nos statuaires illustres. C’est donc dans l’intérêt de sa gloire et de nos plaisirs, de la Comédie-Française et de ses habitués, que nous oserons lui dire: «Vous êtes adorable; vous jouez Zaïre mieux que la Gaussin, et Phèdremieux que MlleRachel. Mais nous vous devons une sensation bien plus extraordinaire. Vous aviez à perpétrer le buste de M. E... de G..., c’est-à-dire du plus laid, du plus sinistre, du plus odieux de tous les modèles. Eh bien! vous êtes parvenue à surpasser la réalité. Vous avez vengé du même coup toutes les victimes de M. E... de G... D’un masque effrayant vous avez fait une grimace simiesque; votre œuvre est à deux fins. L’original était bronzé; le buste est coulé!»

Les tableaux militaires avaient été exclus de l’Exposition: ils s’étaient disséminés sur plusieurs points, derrière les vitrines de nos marchands les plus accrédités: rue Taitbout, dans l’emplacement de l’ancien théâtre, et surtout chez Goupil. Pontmartin écrit à ce sujet cette dernière page, plus vraie encore après vingt-cinq ans qu’elle ne l’était en 1878:

Nous les avons revues, ces toiles de MM. de Neuville, Detaille, Dupray, Berne-Bellecour, Protais, Bellanger, Maigret, et nous avons éprouvé, en les revoyant, un sentiment étrange. Nous n’en sommes plus à compter nos humiliations; nous ne voulons pas savoir si cette mesure émolliente et lénitive nous protège, nous honore ou nous humilie. Non! une émotion plus douloureuse encore, une idée plusactuelleet plus poignante nous serrait le cœur devant ces tableaux où revivent les scènes sanglantes de l’invasion et de la guerre... Ces témoignages et ces souvenirs devaient nous rester présents, éternellement présents, non pas, à Dieu ne plaise! pour nous exciter à des haines stériles, à des représailles insensées, à des revanches impossibles, mais pour entretenir et renouveler sans cesse en nous le feu sacré du patriotisme, le dévouement à cette France mutilée, plus chère et plus aimée dans sa faiblesse que dans sa force, dans ses malheurs que dans ses prospérités. Ces souvenirs, qu’en avons-nous fait? Qui s’en occupe aujourd’hui? Danscette foule affolée de curiosité banale et béate, dans l’étourdissant chaos de cette Exposition universelle, de cetournoi pacifique, qui nous fait—à nous et à bien d’autres—l’effet du sursis de quarante jours accordé jadis aux condamnés dont on avait rejeté le pourvoi, sur quels fronts ces navrantes images amènent-elles un pli? Dans quels yeux une larme? Qui songe à Reichshoffen et à Gravelotte, à Sedan et à Metz, à la Lorraine démembrée, à l’Alsace perdue, aux provinces envahies, au siège et à la Commune, aux otages massacrés, à Paris incendié? C’est tout au plus un songe de tragédie dont on se réveille pour aller parier aux courses, s’extasier devant une porcelaine anglaise ou un paravent japonais. Peu s’en faut que les républicains radicaux, les hommes du 4 septembre, désormais en pleine possession de leur victoire, ne transforment ces anniversaires néfastes en fêtes nationales et ne confondent le deuil de leur patrie avec la date de leur avènement. Ils s’y prennent si bien qu’ils réussissent à décourager, à pervertir ou à éteindre jusqu’aux sentiments qui nous avaient soutenus dans cette crise épouvantable, qui avaient donné à l’élite de la nation la force de résister, de souffrir, de mourir, de nous indemniser en détail de tant de calamités et de désastres. Ils énervent, ils flétrissent, ils dénaturent, ils suppriment tout ce qui est nécessaire à un peuple pour se relever quand on l’abaisse, pour se réhabiliter quand on l’outrage, pour se redresser quand on le menace, pour se maintenir ou se retrouver à la hauteur des grandes luttes, des grandes infortunes, des grands sacrifices et des grands périls. Ces coups de foudre de 1870, ces journées d’angoisses, de détresse et de désespoir, ils nous réduisent presque à les regretter. C’était la défaite, c’était l’écrasement, c’était l’agonie; mais c’était aussi le patriotisme, c’était l’honneur; c’était un même battement de cœur, une passion commune devant unSEULennemi. Aujourd’hui, si nous avions à subir une nouvelle épreuve, nous n’aurions plus même de quoi être vaincus.

Pour protester à sa façon contre cette Expositionuniverselle, qu’il voyait peut-être trop en noir et qui lui apparaissait surtout comme le triomphe de la matière sur l’esprit et sur l’art, il publia, pendant qu’elle battait son plein, deux nouveaux volumes; au commencement de juillet, la seizième série desNouveaux Samedis; à la fin d’octobre, lesSouvenirs d’un vieux Mélomane. Ce fut un jeune, un très jeune dilettante, qui se chargea de présenter lesSouvenirsaux lecteurs duCorrespondant: «Pourquoivieux? écrivait-il; l’auteur aura beau le dire; personne ne le croira, car il se dément lui-même par l’entrain juvénile et la verve chaude de tableaux et de récits où palpite l’enthousiasme d’un cœur de vingt ans.Vieux!qu’il accumule tant qu’il voudra les lustres sur sa tête; il ne le deviendra jamais! Ce n’est pas fait pour lui, heureusement pour nous... Mais s’il n’est pas vieux, comme il est mélomane! On devine, en le lisant, qu’il ne peut écrire le nom seul des divas qui l’ont enchanté naguère sans ressentir encore le frisson des représentations fameuses dont il réveille le souvenir. L’écho lointain du timbre d’or de la Malibran, de l’archet de Paganini, des accords passionnés de Duprez ou de Mario, le fait tressaillir et l’enflamme comme aux jours heureux où ils soulevaient les auditoires transportés!... En sa qualité dejeune, l’auteur a le premier don de cet âge heureux: la fantaisie, et c’est elle qui a surtout inspiré ce volume chatoyant où s’entremêlent le sourire et les larmes, la malice et le sentiment, où trouvent à se satisfaire tous lesgoûts et tous les caprices...» Le jeune critique, qui devait revêtir un jour—s’en doutait-il alors?—le frac à palmes vertes, terminait ainsi son article: «On raconte que Brillat-Savarin ne s’asseyait jamais à un repas fin et succulent qu’après avoir endossé son habit le plus coquet et mis ses bas de soie les plus moelleux. Eh bien! les raffinés et les gourmets littéraires devraient aussi se mettre en habit et en cravate blanche pour savourer lesSouvenirs d’un Mélomane[425]...»

A l’heure où parut son volume, Pontmartin avait regagné les Angles. Il était revenu si assourdi par le bruit, si fatigué par la cohue, qu’il se promit de ne plus retourner à Paris: il s’est tenu parole.


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