CHAPITRE XV

CHAPITRE XVPONTMARTIN ET L’ACADÉMIE(1868-1878)Lafièvre verte. Le fauteuil de M. Empis. Lettre auFigaro. Le fauteuil de Sainte-Beuve. Une page desJeudis.—Lettres de M. de Falloux, de Cuvillier-Fleury et de Joseph Autran. LeNon possumusde Pontmartin.—Le fauteuil de Saint-Marc Girardin.Fantaisies et Variationsanti-académiques de M. Bourgarel.—Nouvelle lettre de M. de Falloux. Où l’on voit que Pontmartin était moins fort en calcul que feu Barrême.—Le fauteuil de Jules Janin. La peau de chagrin... académique. Le fauteuil d’Autran. M. Émile Zola se met en marche vers le Palais-Mazarin. MgrDupanloup s’efforce de décider Pontmartin à poser sa candidature. Pourquoi il ne s’est jamais présenté.IAlors que Pontmartin abandonne Paris pour n’y plus revenir, c’est peut-être le moment de se demander s’il y a quelque chose de vrai dans l’opinion qui assigne pour cause à sa retraite définitive aux Angles le refus qu’aurait fait l’Académie de lui donner un de ses fauteuils. On le représente essayant d’entrer au Palais-Mazarin, grattant à la porte, et, dépité de ne pas la voir s’ouvrir, quittantla capitale et jurant de n’y plus remettre les pieds.C’est là une purelégende, que je crois être en mesure de combattre, pièces en mains.Armand de Pontmartin ne fut point de ceux qui attaquent l’Académie et qui lancent contre elle des épigrammes, d’ailleurs faciles. Rien ne lui paraissait plus enviable que d’en faire partie. Toutes les fois que, pendant ses séjours à Paris, avait lieu une séance de réception, il ne manquait jamais d’en rendre compte, en toute liberté sans doute, avec une entière indépendance, mais aussi avec une réelle sympathie, comme quelqu’un qui n’est pas encore de la maison, mais qui, en attendant, se montre un bon voisin et un fidèle ami.A fréquenter ainsi chez les académiciens, il était difficile que l’auteur desSamediséchappât complètement à la contagion, et qu’il n’eût pas, lui aussi, de temps à autre, un accès, plus ou moins fort, de cette fièvre qu’il nomme quelque part lafièvre verte, et qu’il a si bien décrite:Savez-vous, écrivait-il un jour, ce que c’est que lafièvre verte? C’est une maladie bizarre que l’on risque d’attraper en se promenant, le jeudi, sur le pont des Arts, entre deux et cinq heures. On y rencontre, ce jour-là, des hommes vénérables que l’on peut, au premier abord, prendre pour de simples mortels, et qui ne sont pourtant ni mortels ni simples, car ce sont des académiciens.Méfiez-vous! Si le manteau d’un de ces favoris des dieux effleure votre redingote, si son regard s’abaisse sur vous d’un air de bonhomie narquoise, s’il pousse encore plus loin la condescendance, si, pour imiter en tout les gracieux exemplesde son secrétaire perpétuel[426], il vous dit en vous montrant certaine coupole: «Quand donc serez-vous des nôtres?» vous voilà pris; les plus savants docteurs y perdraient leur latin et leur quinine; vous êtes livrés, plume et papier liés, aux tyranniques caprices de lafièvre verte... Je vous plains si la maladie est aiguë, et je vous plains encore plus si elle passe à l’état chronique[427]...Il y a là, dans cette Causerie du 20 février 1864, cinq ou six pages d’une fantaisie charmante. Heureusement, quand on badine ainsi avec son mal, c’est que la fièvre est légère et l’accès passager. La «fièvre verte» n’a jamais été, chez Pontmartin, une fièvre continue, mais seulement une fièvre intermittente. Ses velléités académiques, nous allons le voir, n’ont jamais tenu bien longtemps. Plus d’une fois, ses amis ont obtenu de lui qu’il acceptât l’idée d’une candidature; jamais ils n’ont pu le décider à faire les démarches nécessaires, à se mettre officiellement sur les rangs: en réalité,il ne s’est jamais présenté.J’en éprouvais, pour ma part, un réel chagrin. Bien souvent, avec une insistance qui allait parfois, je le reconnais, jusqu’à l’indiscrétion, je l’ai pressé de poser sa candidature. Rien ne m’est donc aujourd’hui plus facile que de tracer, à l’aide de ses lettres, et aussi un peu à l’aide des miennes, qu’il avait bien voulu conserver, l’odyssée académique—ou plutôt, hélas! anti-académique—de l’auteur desSamedis.A la fin de 1868, il y avait trois fauteuils vacants: ceux de Viennet, de Berryer et d’Empis. Le 24 décembre, j’écrivais à Pontmartin: «Voilà trois places vacantes à l’Académie. Quand commencerez-vous vos visites? Je ne vous tiendrai quitte que le jour où vous me donnerez la joie de vous applaudir au palais Mazarin. Mais le sujet vaut qu’on y revienne et nous y reviendrons.»Moins de huit jours après, en effet, le 31 décembre, je lui adressais ce nouvel appel:Arrivons maintenant par le chemin le plus court à l’Académie. Depuis ma dernière lettre, j’ai lu dans leGaulois,—qui n’est pas toujoursFrançais,—et dans leFrançais,—qui est quelquefoisGaulois,—que vous étiez décidé à poser le pied sur le pont des Arts, qui vient d’inspirer à Sainte-Beuve un bien détestable sonnet. Il me tarde de recevoir de vous la confirmation de cette nouvelle. Je persiste à penser que le moment est venu pour vous de prendre rang. A la distance où je suis du champ de bataille, il m’est bien difficile d’apprécier quelles peuvent être vos chances actuelles; mais je tiens pour certain que, si votre succès n’est pas immédiat, il ne se fera cependant pas longtemps attendre.Pontmartin était alors aux Angles, et c’est de là qu’il me répondit, le 2 janvier 1869:Un mot seulement, mon cher ami, pour répondre à vos deux dernières lettres. La mienne vous a appris que j’étais encore aux Angles, à 180 lieues du pont des Arts, et beaucoup plus loin, je crois, de la salle des séances du palais Mazarin. Je ne pourrai partir pour Paris que le 1erou le 2 février, et là seulement je pourrai savoir de quoi il retourne. La note duFrançais, si elle est, comme je le suppose, de Léon Lavedan, ne signifie pas grand’chose;c’est son amitié qui a voulu risquer ce ballon d’essai. D’autre part, on m’écrit, au contraire, que les trois places vacantes sont déjà prises, que les politiques patronnent M. Duvergier de Hauranne, que Mgrl’évêque d’Orléans protège M. Franz de Champagny, et que, pour le fauteuil de l’insignifiant Empis, la majorité se décidera à faire une concession du côté des auteurs dramatiques ou autres candidats portés par la minorité. Vous voyez, cher confrère et ami, que, même sans tenir compte demon penchant invétéré à l’abstention, la plus grande réserve est ici de rigueur, surtout si ceux que je dois regarder comme mes patrons naturels ont déjà jeté les yeux sur d’autres candidats...La triple élection fut fixée au 29 avril; le 2, leFigaroannonçait, dans sesÉchos de Paris, la candidature de Pontmartin au fauteuil d’Empis; il prit aussitôt la plume et rectifia en ces termes la nouvelle:Vendredi, 2 avril 1869.Monsieur et cher confrère,Je lis à l’instant dans vos spirituelsÉchos de Paris: «Les autres candidats sérieux à l’Académie sont, en première ligne, MM. Duvergier de Hauranne et Armand de Pontmartin.»J’ignore si je suis sérieux; mais je puis vous affirmer que je ne suis pas candidat. Pourtant je me serais contenté du plaisir de vous lire, sans vous donner l’ennui de recevoir ma réponse, si je n’avais deux motifs et deux excuses.D’abord, sibien pensant, si catholique et si voltigeur de 1815 que je sois, mon abstention me donne le droit de ne pas servir derepoussoirà Théophile Gautier, dont j’ai pu quelquefois combattre les doctrines, mais dont j’appelle l’élection de tous mes vœux, et dont j’admire le prodigieux talent.Ensuite, parce que mes parents et mes amis de province, ne voyant pas même figurer mon nom, escorté d’uneminorité consolante, dans le scrutin du 29 avril, pourraient croire à la plus radicale et à la plus grotesque des défaites, là où il n’y aura pas eu même de lutte et de tentative.Je vous saurai beaucoup de gré si vous voulez bien accueillir et publier ma réponse dans vosÉchos de Paris, et je vous prie de croire aux cordiales sympathies de votre dévouéA. de Pontmartin.Comme il avait été décidé, il fut pourvu, le 29 avril, aux trois vacances. Le fauteuil de Berryer échut à M. de Champagny, celui de Viennet à M. d’Haussonville et celui d’Empis à M. Auguste Barbier. Ce dernier fut élu par 18 voix contre 14 données à Théophile Gautier.Deux académiciens, et non des moindres, moururent en cette même année 1869, Lamartine le 1ermars et Sainte-Beuve le 13 octobre.Le 16 octobre, j’écrivis à Pontmartin:...Qui remplacera Sainte-Beuve à l’Académie? J’ai lu ce matin au cercle, dans le journalla France, une petite note où il est dit que l’hésitation n’est pas possible, et que l’Académie doit élire, à la place de Lamartine, M. Théophile Gautier, et à la place de Sainte-Beuve, M. Armand de Pontmartin. Si je puis, en sortant de chez moi, mettre la main sur ce numéro de laFrance, j’en détacherai l’entrefilet en question et le glisserai dans ma lettre. J’ignore si c’est Caro qui a rédigé cette note; qu’elle vienne de lui ou d’un autre, elle n’en a pas moins une valeur et une portée à laquelle vous ne sauriez vous soustraire. Il faut absolument que vous vous présentiez. Je ne sais si, ces années passées, il étaittrop tôt; ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui le moment est venu, l’heure a sonné, et il ne faut pas vous exposer à ce quel’on vous dise ce que l’on a dit à Charles X et à Louis-Philippe, ce que l’on dira un jour, bientôt peut-être, à Napoléon III:Il est trop tard!...Pontmartin était alors en Provence et songeait d’autant moins à rentrer à Paris que sa femme était gravement malade. Il ne se souciait d’ailleurs aucunement de succéder à Sainte-Beuve. Dans lesJeudis de Madame Charbonneau, n’avait-il pas tracé de lui ce portrait, sous le nom deCaritidès?Caritidès a reçu du Ciel, auquel il ne croit plus, un goût exquis, une finesse de tact extraordinaire, de merveilleuses aptitudes de critique relevées et comme fertilisées par de rares facultés de poésie. Il possède et pratique en maître l’art des nuances, des sous-entendus, des insinuations, des infiltrations, des évolutions, des circonlocutions, des précautions, des embuscades, des chatteries, de la haute école, de la stratégie ou de la diplomatie littéraire. Il excellerait à distiller une goutte de poison dans une fiole d’essence, de manière à rendre l’essence vénéneuse ou le poison délicieux. Sa prose est attrayante et magnétisante comme une femme un peu compromise qui ne dit pas tous ses secrets et s’enjolive à la fois de ce qu’elle montre et de ce qu’elle cache. Caritidès a voulu être un pèlerin d’idées, moins la première des qualités du pèlerin, c’est-à-dire la foi. Il a fait, en amateur, le tour de toutes les doctrines de son temps sans s’y fixer jamais, et, en les abandonnant, il a eu l’air de les trahir. Accusé injustement de traîtrise et d’apostasie, il a tenu à justifier sa réputation et il a fini par devenir l’ennemi de ceux dont il n’était que le déserteur. Son erreur a été de sophistiquer ce qu’il aurait pu faire tout simplement, avec tant de grâce, d’esprit et de supériorité naturelle, de traiter la littérature comme une mauvaise guerre où il faudrait constamment avoir un fleuret à la main et un stylet sous ses habits. On assure qu’il passe son temps à colliger une fouled’armes défensives et offensives, de quoi accabler ceux qu’il aime aujourd’hui et qu’il pourra haïr demain, ceux qu’il déteste à présent et dont il veut se venger plus tard. Caritidès aurait pu être la plus irrécusable des autorités, il n’est que la plus friande des curiosités littéraires[428].Il parut à Pontmartin qu’il ne pouvait, en conscience, même avec les sous-entendus académiques, faire l’éloge de l’homme sur lequel il avait écrit cette page. Il avait raison, et je n’insistai pas.IIJules Janin fut nommé à la place de Sainte-Beuve le 7 avril 1870; son discours de réception ne devait être prononcé que le 9 novembre 1871. Dans l’intervalle, la guerre, la chute de l’Empire, le siège de Paris, la Commune, avaient comme suspendu la vie de l’Académie. Lorsque, dans les derniers mois de 1871, elle put enfin reprendre régulièrement ses séances, il se trouva qu’elle avait à pourvoir à quatre vacances: il lui fallait remplacer Montalembert, Villemain, Prévost-Paradol et Prosper Mérimée[429].L’occasion, certes, était propice, et il convenait de ne la pas laisser échapper. Avant même d’agir auprès de Pontmartin, j’écrivis à M. de Fallouxpour m’assurer de ses intentions, et j’en reçus la réponse suivante, datée du 8 août 1871:Je vous remercie, cher monsieur, de votre aimable souvenir et de l’appréciation, si juste à mon sens, de notre vraie situation. Du reste, si je suis affligé par la conduite de M. Thiers, je n’en suis plus surpris depuis un certain nombre de mois, et je puis dire loin de lui ce que je lui ai dit à lui-même: il se trompe aujourd’hui sur l’état de la France, comme il s’est trompé sur l’état de Paris avant le 18 mars. Ces illusions-là nous ont coûté déjà bien cher: elles peuvent entraîner encore de plus épouvantables catastrophes.En attendant, l’Académie reste une de nos dernières épaves et je ne demande pas mieux que de me joindre à ceux qui essaieront de la sauver. On parle de M. le duc d’Aumale pour le fauteuil de M. de Montalembert; celui de M. Villemain irait parfaitement à M. de Pontmartin, et il sait d’avance que mon suffrage ne peut lui faire défaut. Plusieurs d’entre nous le lui avaient déjà fait dire, au triple scrutin d’il y a dix-huit mois[430], et, à cette époque, il résistait à toutes les instances. Si vous pouvez le décider aujourd’hui, vous obtiendrez un succès que n’ont pu remporter de très anciens amis, et cette difficulté est faite pour vous tenter. Recevez donc d’avance mes remerciements avec mes vœux, et pardonnez-moi leur trop brève expression. Malheureusement, ma tête revient bien surmenée par le spectacle et les tristesses de Versailles[431], et je paie aujourd’hui mon voyage comme s’il eût été un plaisir. Veuillez n’en pas moinsdemeurer convaincu de mon très fidèle et très reconnaissant attachement.Falloux.Caradeuc, près Bécherel (Ille-et-Vilaine).Pontmartin parut assez bien disposé. Il m’écrivait des Angles, le 6 novembre:...Pour me consoler de mon échec[432], je suis allé passer, au pied du Luberon, chez M. Joseph Autran, huit ou dix jours qui se sont changés en trois semaines. Le pauvre-riche poète est presque aveugle, et d’une tristesse voisine du désespoir. Pour le tirer de cette prostration désolante, sa femme va l’emmener à Paris. Il est convenu entre nous qu’il arrivera vers le 15 novembre; que, sitôt installé, il s’assurera des dispositions de ses confrères, et m’écrira si je dois venir à Paris en décembre, ce qui serait académique, ou attendre la fin de février, ce qui serait hygiénique. En attendant, je vais me remettre au travail ou, comme vous le dites si bien, audevoir; le même mot pour les vieux journalistes qui finissent que pour les jeunes écoliers qui commencent!...Les candidatures cependant commençaient à se dessiner. M. de Falloux m’écrivait, du Bourg-d’Iré, le 28 novembre: «Je ne crois pas que MM. Littré, Gautier et Dumas aient chance de succès; je n’ai entendu parler jusqu’ici, en dehors du duc d’Aumale,qui paraît n’avoir pas de concurrent, que de MM. Camille Rousset, de Loménie, Wallon et Saint-René Taillandier. M. de Pontmartin va certainement prendre rang parmi les candidats les plus sérieux, et vous pouvez être bien sûr que mon concours ne lui fera pas défaut.»Le mois de décembre arrivait, et Joseph Autran ne partait pas; Pontmartin, de son côté, restait aux Angles, et c’est de là qu’il m’adressait, le 5 décembre, la lettre suivante:Hélas! fidèle ami, nous sommes loin de compte!A se déterminer la Provence est moins prompte...En d’autres termes, et en vile prose, je crois, sans en être positivement sûr, que M. Autran, intercepté par les rigueurs précoces de l’hiver, est encore à Marseille, en vraie marmotte provençale, et qu’il n’ose pas m’informer de ce retard indéfini. Autrement, comment expliquer son silence? Je l’ai quitté le 4 novembre; il comptait partir le 14 au plus tard, et il était convenu que, sitôt arrivé à Paris, il m’écrirait pour me donner son adresse, et commencer notre correspondance académique. Or, il m’écrit de Marseille, le 18, en me parlant d’irrésolution, de la peur que lui faisait un voyage de Paris dans cette saison, des bronches de MmeAutran, qui exigent les plus grandes précautions, etc. Depuis lors, rien, et nous sommes au 5 décembre! Et le froid, déjà fort vif il y a trois semaines, est devenu intolérable! J’en conclus que notre poète n’a pas bougé de son bel hôtel de la rue de Montgrand, qu’il y vit au jour le jour, plus indécis que jamais, et qu’il craint de me contrarier en m’apprenant que son départ est probablement retardé jusqu’au mois de février.Voilà, mon cher confrère, à quel point nous en sommes!Quant à moi, il m’est impossible, en ce moment, de me diriger vers le Nord et je me sentirais plutôt attiré vers la plage de Cannes. Quoique ma santé semble se rétablir, j’ai encore un reste d’anémie qui me rend horriblement frileux. Je m’enrhume à tout propos. Songez d’ailleurs que je serais obligé, en arrivant à Paris, de loger à l’hôtel, n’ayant plus d’appartement. Tout cela m’effraie, et, en attendant, je me console avecle Filleul de Beaumarchais, dont la première partie sera expédiée, aujourd’hui même, à M. de Gaillard. J’ai fini par me passionner pour mon sujet, au point de ne plus pouvoir penser à autre chose...Après m’avoir entretenu de la situation politique, de ses inquiétudes et de ses craintes, de ses tristesses depuis la mort de sa femme, il ajoutait:Voilà, mon cher ami, ce qui m’empêche d’attacher un bien vif intérêt à ce qui, dans une situation différente, aurait été l’objectifde ma vie littéraire. Je me dis: A quoi bon? Pourquoi introduire un nouvel élément de trouble dans une existence qui va finir et qui a eu à subir bien des épreuves? Acceptons la loi du travail que les progrès de la démagogie nous rendent plus obligatoire que jamais, et qui est pour les affligés une consolation, un devoir et un refuge; mais cessons d’y mêler une ambition qui pourrait amener de nouveaux froissements et de nouveaux mécomptes!... Il est bien entendu, mon cher ami, que tout ceci n’est pas définitif. Si, au lieu de sentir un commencement d’onglée et d’entendre le mistral mugir dans mon corridor, j’avais sur ma table une lettre de Joseph Autran et une lettre de Cuvillier-Fleury m’annonçant qu’ils ont préparé les voies et que l’enfant se présente bien, peut-être changerais-je d’avis et de langage. Quoi qu’il en soit, continuons ce doux échange d’idées, de sentiments, de projets, de conseils; chaque jour, j’y trouve plus de charme; quand le malheurne rend pas égoïste, il ajoute à cette faculté que nos pères appelaient la sensibilité, et que nous avons bien mal remplacée...A peine en possession de cette lettre, j’écrivais à Cuvillier-Fleury, qui me répondait aussitôt:...Il y a déjà bien longtemps, Monsieur, que notre cher, aimable, spirituel et loyal ami (en dirai-je jamais assez?) Armand de Pontmartin est mon candidatin pettopour l’Académie. Mais voici très exactement comment jusqu’ici les choses se sont passées. Nous avons passé par la phase de bon accord; il ne demandait pas mieux; on attendait les bonnes occasions; elles arrivaient, il n’était plus là; cependant, on était près de s’entendre; puis, de plus actifs que lui, plus Parisiens, plusprès du Jeu, se produisaient, faisaient récolte et réussissaient. Ensuite,—tout ceci entre nous,—nous avons eu la phase de l’abstention, du renoncement absolu. Le candidat, non seulement ne voulait pas remuer un doigt à l’intention de l’Académie, mais nous écrivait (j’ai les lettres) qu’il se fâcherait et se brouillerait avec nous si nous faisions mine de remuer seulement unephalange. Nous nous résignons, les habiles se présentent et passent. Vient une série fatale de morts académiques, notre ami ne donne pas signe de vie; à peine si on le voit à Paris (ceci avant la guerre). Ses meilleurs amis, et lesplus haut placés, nous disent à nous, invariables dans notre préférence: «Mais où est-il? Il ne se montre pas. Veut-il, ne veut-il pas?» Les intermédiaires les plus habituels, sans me compter, Léopold de Gaillard, Victor de Laprade, d’autres encore, sont réduits à attendre, à interroger la brise qui souffle de Vaucluse... «Ne vois-tu rien venir?» Depuis, Monsieur, et dans cette concurrence du moment très vive, et qui s’accroît chaque jour, le nom de notre ami n’a été prononcé par personne, parce qu’il n’a pas été mis en avant par lui-même. Je n’ose dire qu’il soittrop tardpour moi. Ce mot des révolutions n’a rien à faire dans nos paisibles rapports de confrèresentre eux, ou de candidats à pourvoir. Mais s’il n’a rien d’absolu, il peut se trouver sur le chemin des meilleurs et entraver la voie. C’est ma crainte en ce moment. Je me hâte de vous l’écrire, non sans vous prier de me garder le secret de cette confidence, sinon de mon entier dévouement à notre ami et de ma haute considération pour vous.Rien ne vint de Vaucluse. Au lieu de partir pour Paris, Pontmartin partit pour Cannes. C’était tourner délibérément le dos à l’Académie: et pourtant, à cette heure-là même, si tardive qu’elle fût, il lui eût suffi de poser nettement sa candidature pour qu’elle eût encore chance de triompher. Voici, en effet, ce que m’écrivait Joseph Autran, le 10 décembre:La lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser à l’institut, ayant fait plusieurs ricochets, me parvient à Marseille aujourd’hui seulement... Je suis heureux que nous nous rencontrions, vous et moi, dans un sentiment de commune amitié pour M. de Pontmartin. J’ai eu, en effet, le plaisir de le voir cet automne. Quand nous nous quittâmes il paraissait fort incertain entre le projet d’aller passer l’hiver à Cannes et celui de se rendre immédiatement à Lyon ou à Paris. Il acceptait bien l’idée d’une candidature à l’Académie; mais il avait, depuis nombre d’années, opposé aux plus vives instances de ses amis des refus si persistants que je doutais encore un peu de sa résolution. C’est dans ce doute que je vins à Marseille pour y faire mes préparatifs de départ. De tristes obstacles, sans compter les rigueurs excessives d’un hiver prématuré, m’y ont retenu plus longtemps que je n’eusse voulu. J’ignore, d’ailleurs, où se trouve en ce moment M. de Pontmartin. Une lettre que je lui ai écrite, il y a plusieurs semaines, étant restée sans réponse, je me demande s’il est encore aux Angles ou s’il est déjà à Paris et peut-être même à Cannes.Vous me parlez, Monsieur, des titres de M. de Pontmartin. Est-ce à moi qu’il convient de les rappeler, à moi qui, depuis plus de vingt-cinq ans, n’ai pas cessé de suivre avec autant d’admiration que de sympathie les travaux de cette plume si facile, si élégante, si ingénieuse et souvent même si éloquente? M. de Pontmartin est un des brillants écrivains de ce temps. S’il n’est pas encore de l’Académie, c’est qu’il n’a pas encore voulu en être. Il n’avait qu’à se présenter depuis longtemps, les portes se seraient ouvertes devant lui. Aujourd’hui encore, quelle que soit la date des prochaines élections (et jusqu’ici j’avais cru qu’elles seraient ajournées au printemps), aujourd’hui encore, il n’aurait qu’à dire: Me voici, et je suis convaincu qu’il n’aurait pas à attendre.Je vous parle sciemment, car je n’avais pas attendu jusqu’à ce jour pour sonder les dispositions de quelques-uns de nos plus éminents confrères. Tous ceux que j’ai interrogés m’ont répondu d’une façon qui ne laissait aucun doute et qui réjouissait la très ancienne et très vive amitié que je porte au célèbre auteur desSamedis...La quadruple élection eut lieu le samedi 30 décembre. Pontmartin n’était pas au nombre des candidats. Le duc d’Aumale fut élu, au premier tour, par 28 voix sur 29 votants. Les autres fauteuils furent plus disputés. M. Littré fut nommé, en remplacement de Villemain, par 17 voix contre 9 données à Saint-René Taillandier et 3 données à M. de Viel-Castel. M. Camille Rousset et M. Louis de Loménie remplacèrent Prévost-Paradol et Prosper Mérimée. Au scrutin pour le fauteuil de Mérimée, Edmond About avait obtenu 14 suffrages.Jusqu’à la dernière heure, MgrDupanloup avait combattu M. Littré, dans lequel il voyait «l’apôtre des doctrines les plus subversives de tout ordre religieux, moral et social». Il disait à ses confrères: «Quoi! vous voulez sauver la France, et c’est ainsi que vous vous y prenez! Une glorification solennelle du matérialisme et du socialisme, voilà ce que vous imaginez pour elle, en ce moment où elle penche au bord de tous les abîmes! On a tout enlevé à ce malheureux pays, la paix, la sécurité, les croyances, Jésus-Christ, la Rédemption, la croix; et le peu qui lui reste: Dieu, l’âme, la loi, la liberté morale, la vie future, vous le livrez? Que voulez-vous donc, et quels coups faut-il que vous receviez[433]!...»Le soir même de l’élection, l’évêque d’Orléans écrivit au directeur de l’Académie ce simple mot: «J’ai le regret de ne pouvoir plus continuer de faire partie de l’Académie française.»L’élection de Littré, la quasi-élection d’Edmond About, semblaient donner raison à Pontmartin. N’avait-il pas bien fait de ne se point mettre sur les rangs? Profitant de ses avantages, il m’écrivit, le 19 janvier 1872, de Cannes, duPavillon des jasmins, où il était installé depuis quelques semaines:J’admets parfaitement, avec Léopold de Gaillard et avec vous, que les catholiques laïques, qui sont de l’Académie, aient pu et dû y rester, malgré la splendide démission de l’évêque d’Orléans et le conseil de M. Veuillot; mais queles catholiques, qui ne sont pas encore académiciens et qui n’ont même pas risqué une candidature, ne doivent pas être singulièrementrefroidispar les élections du 30 décembre; que M. Thiers[434], s’il reste au pouvoir, ne soit pas à peu près sûr d’amener MM. Marmier, Janin, Camille Rousset et Littré à voter pour M. About; enfin, que l’Académie, en nommant successivement Émile Ollivier en avril 1870, Littré en décembre 1871, et en accueillant Edmond About à la meilleure place de son antichambre, n’ait pas affaibli pour très longtemps ce prestige, cette autorité morale qui l’avaient jusqu’ici placée au-dessus de toutes les critiques et de toutes les épigrammes, ceci est une autre question, et il n’y a pas d’illusion à se faire; ce qui est tout à fait positif, c’est que voilà six académiciens qui vont attendre leur tour de réception (j’oubliais M. Duvergier de Hauranne[435], tout acquis d’avance au candidat de M. Thiers); que, suivant toute probabilité, il n’y aura pas d’élection nouvelle avant avril 1873; que, d’ici làle Roi, l’âne ou moi, nous mourrons, ou, en d’autres termes, qu’il y aura de tels événements que cette pauvre Académie pourrait bien sombrer dans le naufrage universel; que, par conséquent, il y a lieu de la laisser provisoirement reposer, et d’en délivrer notre correspondance, où elle occupe, soit dit sans reproche, au moins une page sur quatre: moins d’honneur à en faire partie, moins de chance d’y entrer, plus de lointain et de vague dans les perspectives, en faut-il davantage pour nous décider à chercher d’autres sujets de causerie?...IIIPontmartin, comme on le voit, m’avait donné poliment mon congé d’incitateuracadémique. Il l’avait déjà précédemment donné à Léopold de Gaillard, et aussi à Victor de Laprade, auquel il avait écrit:Je suis à la fois, mon cher ami, profondément touché et sincèrement désolé de la façon dont vous avez pris, Léopold et vous, une confidence qui ne devait rien vous apprendre. Mon devoir est de trancher dans le vif ces illusions de l’amitié et de ne pas vous préparer, dans l’avenir des déceptions et des regrets. C’est une chose dite, arrêtée, irrévocable, et la meilleure marque d’affection que puissent me donner ceux qui m’aiment, c’est de ne plus m’en parler. J’écrirai dans ce sens à Autran et à Cuvillier-Fleury. Je résume dans legnôthi séautonet dans lenon possumusce petit débat et je ne vous demande plus, cher poète, que laVoix du silence[436]...Les Bretons sont têtus, et, dès la fin de cette même année 1872, je revenais à la charge.Le P. Gratry était mort, à Montreux, le 7 février 1872. L’élection de son successeur devait avoir lieu le 16 janvier 1873. J’adressai un nouvel appel à l’auteur desSamedis. Voici sa réponse:Les Angles, mercredi soir 25 décembre 72(le beau jour de Noël).Mon cher ami,Vous avez compris que nos deux lettres s’étaient croiséeset que j’avais à peine eu le temps de vous remercier des deux journaux...Passons maintenant, non pas au déluge,—il nous a noyés pendant deux mois,—mais à l’Académie. Je dois vous avouer que je n’y songeais plus du tout. Je savais mes principaux patrons dispersés, malades, réfractaires ou morts; Autran retenu à Marseille par une bronchite de sa femme; Laprade à Montpellier, entre les mains de la Faculté de médecine et dans un état à faire pitié; Mgrd’Orléans, démissionnaire; M. de Falloux sédentaire; Cuvillier-Fleury passé du centre droit au centre gauche; M. Guizot engagé avec M. de Viel-Castel, ainsi que les de Broglie, d’Haussonville, Saint-Marc Girardin, Vitet, etc. De tout cela, il résultait que mes chances me semblaient bien faibles, et j’en profitais pour continuer ma campagne dans laGazette de France. J’ai fini par m’attacher à ce travail, plus honorable que brillant, que je serais forcé d’abandonner si je m’endormais journaliste, pour me réveiller candidat et me réendormir académicien. Vos deux lettres m’ont donc trouvé dans une espèce de laborieuse torpeur, oubliant le palais Mazarin, préparant mon neuvième volume[437], et me disant, avec une résignation philosophique ou une répugnance pour les raisins trop verts, que, depuis la chute de l’Empire, les désastres de la France, la nomination successive de MM. Jules Favre, Émile Ollivier et Littré, la démission de MgrDupanloup, l’Académie n’avait plus sa raison d’être, qu’elle serait emportée, un de ces matins, par le flot démagogique, que la majorité sur laquelle j’aurais pu autrefois m’appuyer est complètement désorganisée, et que, à dater du fauteuil du P. Gratry, que, par pudeur, on n’osera pas donner à un libre penseur, il faut s’attendre à l’invasion des Edmond About, des Taine[438], des Renan et des Dumas fils,favorisés par le salon et l’entourage de M. Thiers. Sérieusement, mon cher ami, j’ai manqué le bon moment. Il fallait ne pas faire lesJeudis de MmeCharbonneau, me mettre en ligne immédiatement après Jules Sandeau et Albert de Broglie, et profiter de ces années où l’Académie servait de centre et de point de ralliement à l’opposition de bonne compagnie. J’avais alors mon intérieur et mon ménage à Paris, ma santé meilleure et un peu plus d’horizon. Un ou deux échecs, et même trois ou quatre avant le succès, n’auraient eu aucun inconvénient. J’étais Parisien, je ne changeais rien à mes habitudes, et il me restait assez de marge pour attendre. Aujourd’hui toutes ces conditions accessoires sont changées. Si je me décidais—bien tardivement—à être un des candidats du 16 janvier, je serais obligé de descendre ou demonterdans un hôtel, au milieu du brouhaha du Jour de l’An, dans une saison où Paris n’a d’autre alternative que la pluie ou la gelée. J’aurais à improviser mes démarches et mes visites, sans conviction, sans espoir, sachant que mes concurrents ont sur moi un trimestre d’avance. Je me connais, je sais avec quelle facilité je me décourage et jette, comme on dit, le manche après la cognée; surtout depuis que mes chagrins et nos malheurs m’ont fait prendre en dégoût les intérêts et les vanités de ce monde. Si ma défaite était trop complète, si je n’étais pas soutenu par la presse, si mes amis me conseillaient, au dernier moment, un désistement préventif, ce serait fini, et j’aurais le temps de mourir de vieillesse—ce qui ne peut pas être bien long—avant de risquer une seconde candidature.Vous me dites, mon cher ami, qu’il y a là pour moi quelque chose comme un devoir. Je ne suis pas de votre avis. Si, contre toute vraisemblance, j’étais nommé, ce serait par quelques amitiés étrangères à l’ancienne majorité; Jules Sandeau, par exemple, et peut-être Camille Rousset. Mais je ne pourrais rien pour empêcher ou retarder la transformation de droite à gauche, qui s’opère à l’Académie depuis trois ans. L’élection de Littré, les 14 voix obtenuespar Edmond About, ne prouvent que trop où elle en est. Montalembert, le P. Gratry et MgrDupanloup ne sont plus là. Laprade se meurt; Autran n’est jamais à Paris; M. de Falloux se tient en dehors. Le duc de Noailles, MM. de Carné et de Champagny sont incapables de résister au courant contraire, du moment que le débat se pose sur un autre terrain et que les candidats catholiques et monarchiques sont condamnés désormais à avoir contre eux tout le centre gauche et tout le groupe bonapartiste. C’est pourquoi il me semble qu’au point de vue du devoir, je fais mieux de rester sur la brèche et de continuer malittérature de combat.Vous voyez, mon cher ami, que, faute de mieux, je trouve, comme vous, la question assez sérieuse pour lui consacrer mes quatre pages. J’étais si éloigné de penser à un départ pour Paris et à une candidature, que j’ai invité mes vieux amis d’Avignon à venir manger aux Angles la dinde de Noël. Seulement, comme chacun avait sa dinde, la mienne ne se mangera que le jeudi 2 janvier. Nous avons ici un temps chaud et pluvieux, qui ne sèche pas nos terres et retarde indéfiniment nos semailles. Que de soucis! que de tristesses à l’âge où l’on aurait le plus besoin d’avoir autour de soi un peu de gaieté et de soleil!...Le 16 janvier, ce fut un ami de Pontmartin, M. Saint-René Taillandier, qui fut nommé au fauteuil du P. Gratry.Presque aussitôt se produisaient deux autres vacances. Le général Philippe de Ségur mourait le 25 février 1873 et Saint-Marc Girardin, le 12 avril suivant. Pontmartin se trouvait alors à Paris, installé pour deux ou trois mois, rue de Rivoli, au pavillon de Rohan. Ses amis le pressèrent de se présenter, sinon pour remplacer M. de Ségur, dont la succession paraissait acquise àM. de Viel-Castel, du moins pour remplacer Saint-Marc Girardin. Il entra dans leurs vues sans trop de difficultés et, le 18 avril, il m’écrivait:Mon cher ami, pardonnez-moi ce retard; j’ai été souffrant: pas assez pour interrompre mon travail quotidien ou hebdomadaire; assez pour que mon fils, qui est arrivé mardi, me forçât de voir un médecin; ce n’est rien, un refroidissement que j’avais attrapé, jeudi soir, en sortant de chez M. Autran sans avoir pris, en fait de paletot et de cache-nez, toutes les précautions désirables; il n’en est pas moins vrai que ma pauvre santé exige les plus grands ménagements; qu’il m’est prouvé, pour la vingtième fois, que le climat de Paris ne me convient pas; que cette vie d’hôtel et de restaurateur finirait par me rendre tout à fait malade. Ce ne sont pas là, vous le voyez, des préliminaires bien favorables à une candidature académique; j’ai cependant causé avec plusieurs académiciens, Autran d’abord, puis Legouvé, de Carné, Sandeau, Cuvillier-Fleury, Marmier. Tous sont du même avis. Les démarches que je pourrais faire aujourd’hui seraient à peu près stériles. L’élection[439]devant avoir lieu dans douze jours, la plupart des académiciens étant engagés avec ou pour M. de Viel-Castel, c’est tout au plus si j’aurais trois ou quatre voix. Un pareil antécédent ne me créerait pas une chance de plus pour le fauteuil de Saint-Marc Girardin, et j’aurais en plus tout l’ennui matériel et moral à travers une existence déjà si encombrée que c’est à peine si je puis trouver un moment pour écrire à mes meilleurs amis. Mais voici une autre raison à laquelle je n’avais pas songé. J’étais arrivé ici avec ma naïveté provinciale et mon amour-propre d’auteur, contrarié que laGazette de Francen’eût pas, à Paris surtout, plus de publicité. J’avais donc cru pouvoir accepter sans inconvénient les propositions ou plutôt les instances de M. Tarbé,décidé que j’étais à faire une campagne contre la démagogie. Or il se trouve, au dire de mes amis les mieux situés et les mieux informés, que ma collaboration auGaulois[440]est prise en mauvaise part, qu’on me blâme, non seulement parce que leGauloisreste bonapartiste, mais parce qu’il appartient, comme leFigaro, au demi-monde littéraire. Les plus sévères vont jusqu’à dire que, par mes relations avec ce journal, je me suis momentanémentdéclassé. Je dois maintenant songer à me tirer de ce mauvais pas; mais il serait très impolitique de brusquer la situation. Voici la marche que l’on me conseille: ne pas interrompre mes articles tant que je suis à Paris; le 6 mai,—mon premier mois fini,—annoncer à M. Tarbé que ce travail est au-dessus de mes forces et que je vais partir pour la campagne; retourner aux Angles, ce qui amènera une interruption toute naturelle; attendre là les renseignements que me donneront les trois ou quatre académiciens que je compte parmi mes amis, et, à leur premier signal, revenir à Paris. Ce programme, qui me paraît fort sage, est d’accord, d’ailleurs, avec mon état de fatigue, ma nostalgie champêtre et les crispations nerveuses que me cause cet abominable pavillon de Rohan, où il me faut cinquante coups de sonnette pour obtenir de l’eau chaude ou une serviette. Mon second mois finit le 12 mai; il est donc infiniment probable que je repartirai ce jour-là; car ce ne serait pas la peine de faire, pour une quinzaine, une nouvelle installation et un déménagement. Tandis que vous jouissez au Pouliguen d’une température admirable, nous avons ici, à la suite de quelques journées chaudes et malsaines, des pluies torrentielles. Les sombres tristesses de la politique ajoutent encore à cet ensemble qui me serre le cœur et me donne envie de m’enfuir, d’aller me cacher dans quelque solitude....Il resta cependant à Paris, retenu par la gravité de la situation politique et par la publication de sonneuvième volume desNouveaux Samedis. J’allai le rejoindre, le 15 mai, au pavillon de Rohan, et je passai avec lui quelques semaines, au cours desquelles se produisirent deux événements d’inégale importance, la mort d’un académicien, M. Pierre Lebrun[441]et le renversement de M. Thiers. A peine de retour à Nantes, je recevais de Pontmartin la lettre suivante, datée de Paris, le 6 juin:...Je profite de mon premier moment de liberté pour vous dire que votre lettre m’a causé un vif plaisir, mais ne m’empêche pas de regretter les moments trop courts que nous avons passés ensemble et dont le souvenir restera lié, dans les archives de notre amitié, aux grands événements du 24 mai 1873. A présent, le calme dont nous jouissons ne me suffit pas; la hausse de la Bourse et le nom de Mac-Mahon devraient servir de prélude à une série de mesures contre-révolutionnaires; sans quoi le parti radical, revenu de sa stupeur, usera et abusera des ressources légales qu’on lui laisse. J’ai reçu plusieurs lettres de mon Midi. Le premier effet avait été excellent; d’autant meilleur que l’on savait, à n’en pouvoir douter, les projets de manifestations écarlates dans le cas où M. Thiers aurait triomphé. Mais déjà, me dit-on, reparaissent quelques-uns des symptômes qui inquiétaient les honnêtes gens. C’est tout simple. Les démagogues jugent d’après eux-mêmes le parti conservateur. Ils savent à quel point, quand ils sont maîtres du terrain, ils méprisent la légalité et se font un jeu d’opprimer ceux qu’ils signalent au peuple comme ses oppresseurs. Dans le premier instant, ils s’attendaient à tout ce qu’ils feraient s’ils étaient les plus forts. Puis, à mesure qu’on les laisse respirer, se reconnaître, échanger leurs mots d’ordre, ils reprennent leurs trames en attendant une nouvelle crise qui peut assurer leur revanche. C’est ainsi que les choses sesont passées après les élections du 8 février 1871 et la chute de la Commune; c’est ainsi qu’elles se passeront, si l’Assemblée, satisfaite de sa victoire, se borne à prendre de nouvelles vacances, à prolonger son règne et à traiter des questions secondaires. Mais laissons là cette triste et maussade politique, qui multiplie lespoints noirs, alors même que le ciel semble éclairci et l’orage apaisé... Quant à l’Académie, voici ce qui s’est passé avant-hier soir, au Théâtre-Français (première représentation del’Absent, d’Eugène Manuel). Cuvillier-Fleury y était avec le vénérable M. Patin. Je l’ai rencontré dans le couloir, et je lui ai trouvé un air pincé qui ne présageait rien de bon. Il a commencé par me dire: «Vous savez que M. Beulé se présentera, et qu’on le dit patronné par M. Guizot?» Puis, il a ajouté: «Il y a, dans votre nouveau volume, une page qui pourrait bien gâter vos affaires; c’est celle où, sous le pseudonyme de M. Bourgarel, vous vous moquez de l’Académie[442]. Vous êtes donc incorrigible?» Tout cela était dit d’un ton très amical; mais je n’en ai pas moins compris qu’il y avait là de quoi offenser les susceptibilités académiques. Décidément, mon cherami, je suis trop indépendant, trop fantaisiste, pour me plier à toutes ces diplomaties... Ici, mon cher ami, je m’interromps avec une très vive et très sincère douleur. J’apprends à l’instant la mort de M. Vitet. J’avais vu, samedi dernier, cet homme éminent et excellent à l’Exposition des portraits de Gustave Ricard. Je l’avais trouvé un peu sombre, un peu vieilli; mais rien ne faisait pressentir un dénouement si prompt et si funeste. O mon ami! qu’est-ce donc que la vie? Ils s’en vont tous; la France républicaine n’est pas digne de conserver l’élite de ses enfants. Vitet six semaines après Saint-Marc Girardin! Et pas un vide ne se fait dans les rangs de la gauche radicale! Soumettons-nous à la volonté divine, Dieu nous a protégés le 24 mai; il nous protégera encore...Je partirai, suivant toute vraisemblance, lundi 16 juin... Il me tarde, je dois vous l’avouer, de retrouver à la campagne un peu de recueillement et de calme. Cette vie fébrile n’est bonne ni pour l’esprit, ni pour l’âme, ni pour la conscience, ni pour le corps.O ubi campi!N’est-ce pas dans les temps troublés que ces images virgiliennes nous reviennent avec le plus de mélancolie, de charme et de douceur?...Au lieu de quitter Paris le 16 juin, Pontmartin ne le quitta que dans les premiers jours de juillet. Il me mandait le 17 juin:...Je ne partirai qu’après avoir fait pour l’Académie plus que le nécessaire. J’ai suivi toutes les indications deM. Cuvillier-Fleury. J’ai remisle Filleul de Beaumarchais[443], avec ma carte, à la porte d’une douzaine d’académiciens. J’ai revu ici Laprade, qui va mieux et qui se montre fort passionné pour ma candidature. Autran parle de moi à ses collègues, tous les mardis et tous les jeudis. J’ai vu Camille Rousset, Marmier, Sandeau, Camille Doucet, Legouvé, qui tous savent à quoi s’en tenir. Vous en conclurez, mon cher ami, que ces préliminaires suffisent pour le moment, que je puis m’accorder trois mois de vacances rustiques, et que, en revenant à Paris le 20 septembre, c’est-à-dire six semaines avant l’élection, je serai en mesure de faire les démarches décisives. Au surplus, si j’en crois toutes les personnes qui m’en parlent, la mort de M. Vitet et les désastres parlementaires de M. Beulé multiplient mes chances, à ce point qu’il suffira d’éviter soigneusement les imprudences et d’y mettre, pendant les dernières semaines, un peu de résolution et d’entrain...Les choses paraissaient donc en bonne voie. Tout annonçait que Pontmartin, cette fois, y allaitpour de bon. Et pourtant il n’avait pas encore fait la démarche décisive, la démarche nécessaire. Il n’avait pas envoyé au secrétaire perpétuel sa lettre de candidature: il n’avait pas brûlé ses vaisseaux, et besoin était qu’il le fît, prompt, comme il l’était, à se décourager, à abandonner la partie, à jeter les cartes au moment de tourner le roi, à dire à ses amis, quand ils insistaient: «Un fauteuil? Bah! à quoi bon? J’ai macauseuse!»Septembre arrive et, au lieu de m’annoncer son départ pour Paris, il me mande que son intentionest d’aller en Provence chez Joseph Autran. Il m’écrit, le 4 septembre:...Je n’ai aucune nouvelle académique, malgré les promesses que j’avais emportées de Paris, et je me demande si l’inexplicable entêtement des Marmier, des Cuvillier-Fleury, des Legouvé, qui se rangent bénévolement parmi les vaincus du 24 mai, ne change rien à leurs bonnes dispositions pour l’auteur de certains articles contre M. Thiers et son groupe. Ce qui est positif, mon cher ami,—puisque vous avez la bonté de vous intéresser à ces petits détails,—c’est que, si ma santé me le permet, j’irai, vers la fin de ce mois, passer quelques jours chez M. Autran. Là, je me trouverai, pour ainsi dire, dans une succursale de l’Académie, en mesure d’abord de consulter le maître de la maison, puis de correspondre directement avec les gros bonnets de l’Académie. Je pense donc que, dans ma prochaine lettre, je pourrai vous renseigner d’une façon plus précise sur cet épisode de ma vie littéraire, auquel vous vous intéressez plus que moi; car, dussiez-vous m’accuser d’impénitence finale ou de rechute, je dois vous avouer que, quand je me retrouve dans ce pays-ci, en rase campagne, en pleine verdure, à mille lieues des échos du palais Mazarin, et en face de misères trop réelles, dont quelques-unes peuvent être atténuées par ma présence, je redeviens absolument indifférent à la question de savoir si je porterai ou ne porterai pas les palmes vertes. Mon moment est passé. Il fallait me présenter entre cinquante et soixante ans, lorsque l’Empire mettait d’accord la droite, le centre droit et le centre gauche. A cette époque, d’ailleurs, la gloriole personnelle n’était pas absorbée dans ce gigantesque ensemble de douleurs et d’inquiétudes publiques...IVCe n’était pas encore une renonciation définitive, mais c’était déjà un mauvais son de cloche. Septembre, octobre se passent: Pontmartin est toujours aux Angles et ne donne pas signe de vie auxgros bonnetsde l’Académie. M. de Falloux m’écrit, le 31 octobre: «Que devient M. de Pontmartin? Connaissez-vous ses intentions pour l’Académie? Les plus graves événements politiques ne font point trêve pour les candidats; je vois que les parties se nouent, que les engagements se prennent, et M. de Gaillard ne m’a pas répondu sur mes questions académiques. Le scrutin approche pendant ce temps-là, et l’on parle de nous y appeler pour la fin de décembre, immédiatement après la réception de MM. de Loménie, Taillandier et Viel-Castel.»Je suppliai l’Ermite des Angles(s’il eût été l’Ermite de la Chaussée d’Antin, il aurait été académicien depuis longtemps), je le suppliai de sortir enfin de sa retraite. Mes lettres devinrent de plus en plus pressantes. Pontmartin répondit en ces termes à celle que je lui avais écrite le 22 novembre:Les Angles, le 25 novembre 1873.Je reçois votre lettre, mon cher ami, et je m’afflige sincèrement de dissonances auxquelles notre amitié, presque majeure déjà, n’est pas habituée. Ce n’est pas sur le fondmême de la question académique que nous pouvons être en désaccord; car j’y suis plus intéressé que vous, et je conviens de bonne ou de mauvaise grâce que ma longue et laborieuse vie n’a plus beaucoup de sens si elle n’aboutit pas à l’Académie. C’est donc tout à fait malgré moi que je vais vous opposer quelques raisonnements, d’autant plus sérieux et sincères que, croyant être dans le vrai, je désire pourtant me tromper.D’abord, êtes-vous bien sûr de mes chances? Sont-elles aussi bonnes qu’elles l’auraient été si l’Empire avait duré quelques années de plus? Au premier plan je vois M. Thiers groupant autour de lui MM. de Rémusat, Duvergier de Hauranne, Dufaure, Mignet, Littré, Jules Favre et—ne vous récriez pas—Legouvé, Marmier et Cuvillier-Fleury. Je ne veux pas dire pour cela que ce dernier, mon ancien patron académique, soit désormais contre moi; non, mais il est singulièrement refroidi, et je n’en veux pour preuve que son silence absolu depuis les premiers jours de juillet. M. de Viel-Castel, dont la réception est annoncée pour jeudi, a contre moi des préventions inexplicables. Il prétend que j’aiéreintésonHistoire de la Restauration, tandis que je suis certain de ne pas en avoir parlé. Hostiles aussi MM. de Sacy, Émile Augier et Octave Feuillet. Absolument inconnus Claude Bernard, Patin, Auguste Barbier. Je ne dis rien de Victor Hugo, qui, si je me présente, est disposé, dit-on, à venir par extraordinaire à l’Académie, pour voter contre moi.Maintenant, supposez que Jules Janin, de plus en plus cloué sur son fauteuil par la goutte, ne puisse pas venir; que Laprade soit retenu à Lyon par le déplorable état de sa santé; que Joseph Autran n’ait pas le courage de quitter sa chère Provence, que me restera-t-il? Assurés: Camille Rousset, Camille Doucet, Jules Sandeau, Guizot, le duc de Broglie, d’Haussonville, comte de Falloux, comte de Carné, qui ne peuvent pourtant pas, pour diverses causes, y mettre beaucoup de chaleur: 8.Non moins probables, mais presque étrangers pour moi,le duc de Noailles, D. Nisard, de Champagny, duc d’Aumale: 4.Vous le voyez, les calculs les plus favorables ne peuvent me donner plus de 11 à 13 voix; car il faudrait admettre que, parmi les académiciens que je viens de nommer, aucun n’ait pris des engagements pendant ma longue absence et mon long silence.Je ne vous parle plus de ma santé, puisque vous n’y trouvez pas un obstacle suffisant. J’aime mieux vous dire que, cédant à d’affectueuses instances, je vais partir après-demain pour Grambois, près Pertuis, résidence de M. Autran[444]. Laprade a promis de s’y trouver le 27, s’il n’est pas trop souffrant. Tous deux, à ma demande, se sont arrangés pour avoir des renseignements exacts. Noustravailleronssur la liste des immortels, comme les courtiers électoraux sur la liste des électeurs. Nous examinerons le pour et le contre, les chances bonnes et mauvaises. Si la réponse des oracles est affirmative, je ne passerai à Grambois que cinq ou six jours et je tâcherai de me mettre en mesure de partir pour Paris le lundi 8 ou mardi 9 décembre. Quant à une candidature purement épistolaire, elle ne pourrait être sérieuse; mes titres ne sont pas assez éclatants pour me donner le droit de manquer aux traditions et aux usages et, d’autre part, mes juges auraient à me répliquer que, si je suis trop vieux, trop infirme ou trop malade pour faire ce trajet de dix-huit heures, c’est une bien triste recrue que j’offre à l’Académie.Adieu, mon cher ami; si les choses tournent autrement que le désire votre amitié, je compte mériter votre indulgence en m’efforçant de faire ici un peu de bien et en dépensant, au profit des pauvres, ce que me coûteraient, à Paris, les hôtels, les restaurateurs et les fiacres. Notre malheureux pays est si cruellement éprouvé! La misère est si terrible! L’hiver sera si dur! Mais je ne veux pas ajouter un mot de plus, vous croiriez que je cherche déjà des fauxfuyantset des prétextes, et mieux vaut vous répéter que je suis à vous de tout cœur.Pontmartin, on le voit, réduisait à 12 les voix sur lesquelles il pouvait compter. Son pointage n’était rien moins qu’exact. Il mettait tout d’abord hors de cause trois de ses plus chauds partisans, Victor de Laprade, Joseph Autran, Jules Janin, sous prétexte qu’ils pourraient être malades. Sans doute, mais la maladie ne pouvait-elle sévir aussi dans l’autre camp? Il passait sous silence Loménie et Saint-René Taillandier, qui devaient prendre séance avant le jour de l’élection et qui lui étaient tout dévoués. Il tenait pour hostiles Cuvillier-Fleury et Marmier, qui avaient été les premiers patrons de sa candidature et ne pouvaient honorablement se tourner contre elle. En réalité, il y avait là 7 voix à ajouter aux 12 qu’il reconnaissait lui être acquises. Cela faisait, d’entrée de jeu, 19 voix à peu près assurées, ce qui était superbe, puisque les Quarante étaient réduits à 36, depuis la retraite de MgrDupanloup et la mort de MM. Pierre Lebrun, Saint-Marc Girardin et Vitet. J’ajoutais dans ma réponse à la lettre du 25 novembre: «Octave Feuillet vous a de très grandes obligations; Auguste Barbier est l’ami de Laprade, qui a sur lui une grande influence. M. de Viel-Castel suivra M. Guizot. J’écris aujourd’hui à M. de Falloux et je lui demande s’il ne pourrait pas agir auprès de M. Patin et de M. Claude Bernard.»Pontmartin m’avait annoncé son départ pour Grambois, et c’est là que je lui adressais ma lettre. Il ne s’y était pas rendu. M. Autran, à qui j’avais aussi envoyé quelques lignes, me répondait le 4 décembre:Mon cher monsieur,M. de Pontmartin n’est pas auprès de moi, mais j’ai M. de Laprade et je ne vous étonnerai pas en vous disant que nous exprimons journellement le désir de voir notre ami se décider, enfin, à poser sa candidature. Malheureusement, M. de Pontmartin, vous le savez peut-être, est le plus fugitif et le plus détaché qui soit au monde. Quand on croit le tenir, il vous échappe; quand il vous a ditouila veille, il vous écritnonle lendemain. Ce n’est ni à moi, ni à M. de Laprade qu’il convient de parler des titres de cet éminent écrivain, et la plupart des membres de l’Académie partagent là-dessus l’opinion de ses meilleurs amis.Il entrera quand il voudra, mais encore faut-il qu’il ne se dérobe pas aux instances qui sont faites auprès de lui. C’est donc à lui, mon cher monsieur, bien plus qu’à nous, que vous devez vous adresser dans votre amicale entreprise...Hélas! mon «amicale entreprise» était vouée au plus lamentable échec; au moment où je croyais enfin toucher au port, ma pauvre barque allait couler à pic. Le 12 décembre, je reçus cette lettre:Mon cher ami,Je m’étonne que M. Autran, à qui vous avez cru devoir écrire, ne vous ait pas purement et simplement envoyé ma lettre à M. de Laprade. Voici, en abrégé, ce que je disais à l’auteur dePernette: Le samedi 22 novembre, j’ai fait une chute qui aurait pu être très grave, et comme, à mon âge, un accident de ce genre ne saurait être absolument insignifiant,j’ai appelé mon médecin, qui est mon ami depuis trente ans. Il a constaté que ma chute n’était rien ou presque rien, mais que j’étais atteint d’une gastrite nerveuse passée à l’état chronique, à laquelle il fallait attribuer mes insomnies nocturnes et mes assoupissements diurnes. Mes violentes quintes de toux ont la même cause. Le vieil adage médical:Sanguis moderator nervorum, ne fut jamais plus applicable. Mon sang, appauvri en 1870 et 1871 par des misères et des chagrins de toutes sortes, nemodèreplus mes nerfs et ils en profitent pour bouleverser ma pauvre machine. J’ajoute, pour en finir sur ce sujet, etafin qu’il n’en soit plus question, que, lorsque j’ai demandé à mon docteur s’il serait sage, dans ce triste état, de partir pour Paris et d’affronter les soucis d’une candidature, il m’a regardé avec stupeur et m’a répondu que, en pareil cas, je ne ferais pas mal de m’arrêter à la station de Charenton, pour ne pas arriver jusqu’au Père-Lachaise. Je crois même, en ma qualité d’incorrigible, avoir ébauché un pitoyable calembour sur la chaise et sur le fauteuil.Voilà, mon cher ami, sinon le texte, au moins le sens de ce que j’ai écrit à M. de Laprade, en le priant de communiquer ma lettre à son hôte et collègue, M. Autran. Maintenant, toute insistance serait une véritable cruauté. Je ne puis même songer à des démarches qui engageraient l’avenir; car je veux rester libre de me soigner, d’acheter un petit chalet à Cannes, d’éviter tout ce qui pourrait me forcer de retourner à Paris, et de donner au recueillement, à la retraite et au repos le peu de temps qui me reste à vivre. J’ai à Avignon des amis d’enfance avec lesquels je pourrais célébrer la cinquantaine. Quelques-uns sont suffisamment lettrés, et désireraient, ne fût-ce qu’à titre de compatriote, me voir académicien. Pas un n’oserait, en ce moment, me donner un autre conseil que celui de mon docteur. Pas un n’oserait prendre une responsabilité qui se changerait en regrets et en remords si, en arrivant à Paris, je tombais tout à fait malade. Laissez-moi vous le dire avec la rude franchise d’une fidèle amitié. Votre acharnementacadémique, vos persécutions incessantes, votre système de sommations directes, tantôt à M. de Falloux, tantôt à M. Cuvillier-Fleury, tantôt à M. Autran, tout cela m’attriste et finirait par m’exaspérer. Il y a des moments où je suis tenté de regarder comme une légende fantastique ce que je sais de vous, de votre famille, de vos enfants, du soin avec lequel vous dirigez leur éducation, de vos infatigables travaux, de vos patientes recherches, et où j’ai envie de croire que vous êtes un vieux garçon bien oisif, dont les vingt-quatre heures appartiennent à une idée fixe. D’ici à peu d’années, vous verrez l’Académie dégringoler d’une telle façon, tomber dans un tel discrédit, être entourée d’une telle indifférence (cela commence déjà), que vous serez tout étonné d’avoir attaché tant d’importance à faire de moi le collègue de MM. Jules Favre et Littré, en attendant Renan et About. Donc, n’en parlons plus; vous compromettriez notre amitié, vous me rendriez ridicule et vous atteindriez le but diamétralement contraire à celui que vous vous proposez. La question me semble tellement épuisée que, si vous y reveniez dans vos prochaines lettres, je ne vous répondrais plus. J’aurais dû peut-être m’expliquer plus tôt aussi nettement qu’aujourd’hui; mais, d’abord, j’étais moins souffrant; ensuite, j’espérais toujours que vous lâcheriez prise et que vous adopteriez ma méthode, que je crois bonne: quand je devine que quelque chose est désagréable à un ami, et quand ce quelque chose n’intéresse ni son honneur, ni sa vie, ni sa conscience, je ne lui en dis plus un mot, et, généralement, je m’en trouve bien. Être plus royaliste que le roi n’est bon ni dans la vie publique, ni dans la vie privée. Pardonnez, mon cher ami, à la liberté de mon langage; il fallait en finir, et cette fois je me flatte que c’est bien fini. Notre affection, soyez-en certain, n’en sera que plus vive et plus douce quand nous serons débarrassés de ces éternels tiraillements. Votre tout dévoué de cœur[445].VCe petit dissentiment n’était pas pour altérer en rien notre vieille amitié. Lorsque mourut Jules Janin, au mois de juin 1874, Pontmartin me permit de lui reparler de l’Académie. Il persistait, il est vrai, à ne pas vouloir se présenter; mais sa réponse ne respirait, cette fois, aucune irritation. Dans une lettre qu’il m’adressait de Marseille, le 4 avril 1875, il me disait:...Un mot encore sur l’Académie. Mes chances seraient aussi mauvaises qu’elles auraient été bonnes en 1873. Je n’ai plus M. Guizot[446]; M. Autran n’est pas en état de retourner à Paris; les apparitions de M. de Laprade parmi ses collègues sont trop rares et trop courtes pour qu’il puisse avoir la moindre influence. M. Thiers dispose de quatorze voix qui toutes me seraient hostiles. En fait de bonapartistes, je ne pourrais compter que sur Jules Sandeau. Vous le voyez, mon cher ami, la peau de chagrin s’est singulièrement amincie; ce chagrin-là est le moindre des miens...Joseph Autran mourut le 7 mars 1877. Pontmartin paraissait si bien indiqué pour le remplacer, que ses adversaires eux-mêmes parlèrent aussitôt de sa candidature et la combattirent préventivement. Ainsi fit leSémaphore, journal républicain de Marseille, qui avait pourcorrespondant parisienM. Émile Zola. Pontmartin était alors à Marseille;il répondit sur-le-champ aurédacteur en chef du «Sémaphore»:Monsieur,Avant d’attaquer une candidature, il faudrait, ce me semble, s’assurer qu’elle existe. Depuis la mort de M. Autran, je n’ai quitté la campagne que pour venir à Marseille; je puis me rendre cette justice que, en pleurant mon illustre ami, en m’associant au deuil de sa famille et de sa ville natale, je n’ai pas mêlé à mes regrets la moindre arrière-pensée académique. Je défie que l’on cite un mot de moi, une démarche, une ligne d’écriture qui trahisse des velléités de candidat. Votre correspondant prétend que «j’en meurs d’envie». Je crois avoir prouvé le contraire. Cette envie, d’ailleurs, me paraît peu compatible avec l’épithète deprovincialqu’il me décerne, dont je suis loin de me défendre, et qui, soit dit en passant, produit un singulier effet dans la correspondance d’un journal de province. Oui, depuis sept ans, depuis les désastres de la France, j’ai cessé d’habiter Paris; je suis redevenu, non seulement provincial, mais villageois. Est-ce là le fait d’un homme atteint de nostalgie académique? J’en appelle à votre justice.Cette attaque m’étonne d’autant plus que mes relations avec leSémaphoreavaient toujours été fort amicales. Permettez-moi donc, monsieur le rédacteur, de l’attribuer ou aux inquiétudes d’un candidat pressé d’écarter même les concurrents imaginaires, ou peut-être aux rancunes d’un romancier désireux d’accaparer à lui tout seul les privilèges de l’Assommoir.Comptant sur votre bienveillante impartialité pour l’insertion de cette lettre, je vous en remercie d’avance et je vous prie, monsieur le rédacteur, d’agréer l’assurance de ma parfaite considération, de mes cordiales sympathies.A. de Pontmartin.Marseille, 24 mars 1877Cette lettre ne préjugeait rien sur le fond de la question. Il lui eût été doux de louer son ami, et peut-être n’était-il pas sans désirer qu’on le chargeât de ce soin. La veuve du poète, de son côté, souhaitait vivement que son éloge fût confié à l’auteur desSamedis, à l’écrivain qui, en tant de rencontres, avait si bien parlé de son mari. Ni son propre désir, ni les instances de MmeAutran, ni celles de M. Léopold de Gaillard, ne purent le faire revenir sur son parti pris d’abstention et d’absentéisme. Cette fois encore, il laissa aller les choses. Le 17 avril, M. le duc d’Audiffret-Pasquier posa sa candidature; celle de Pontmartin dès lors devenait impossible, puisqu’ils avaient, l’un et l’autre, mêmes amis et mêmes électeurs. M. de Gaillard, qui voulait bien me tenir au courant de la situation, m’écrivit de Paris, le 25 avril:...Je vous aurais répondu depuis longtemps si j’avais eu à vous dire quelque chose de bon pour la candidature à l’Académie de notre ami Pontmartin. Trois fois, déjà, à ma connaissance, il a été l’objet d’avances aussi flatteuses que peu écoutées. Deux fois je lui ai écrit de la part de M. Guizot pour lui dire:Votre moment est venu; posez votre candidature, nous la soutiendrons.Cette fois encore, M. d’Haussonville lui a fait porter les propositions les plus séduisantes. Jamais notre cher indécis n’a daigné répondre:Je vous remercie, j’accepte et j’arrive.Depuis plus de dix ans, il serait en possession du fauteuil qu’il mérite si bien, s’il avait voulu écrire sa lettre de demande et laisser agir ses amis. Il y a un mois, après une visite au duc de Broglie, je lui faisais connaître la situation d’alors: Sardou seul en avant; le duc Pasquier sollicité, mais refusant et préférant se réserver pour le prochain fauteuilpolitique. Je ne mets pas en doute que si notre ami avait aussitôt pris son parti et posé sa candidature, jamais on n’eût parlé de celle du président du Sénat. Celui-ci, en effet, n’a écrit qu’à la date du 17avril. Maintenant que l’occasion est manquée, je ne conseillerai pas à Pontmartin de se jeter en avant. Évidemment, la moitié des voix sur lesquelles il pourrait compter sont engagées au candidat politique. Si l’élection est renvoyée à l’hiver prochain, il faudra voir, et tout pourrait peut-être s’arranger comme nous le désirons, vous et moi, et mêmelui, en dépit de ses hésitations. Si l’élection a lieu tout de suite, on croit à deux ou trois voix de majorité pour le duc Pasquier. Je suis assez peu duc et assez peu homme de lettres pour avoir une opinion désintéressée sur la matière. Je suis hardiment pour l’AcadémieSalonpolitique et littéraire, contre l’AcadémieSociété des Gens de lettres. C’est pour cela que notre ami qui est, par excellence, ungentlemanet un écrivain devrait se décider...Au commencement de 1878, Pontmartin passa deux mois à Hyères, où se trouvait l’évêque d’Orléans. Nous avons vu quel caractère de cordialité prirent bien vite leurs relations[447]. Il y avait alors trois vacances à l’Académie, par suite de la mort de MM. Thiers, Claude Bernard et Louis de Loménie. Le fauteuil de ce dernier semblait revenir de droit à Pontmartin. MgrDupanloup insista auprès de lui pour qu’il se mît sur les rangs. Seul, l’illustre évêque pouvait triompher de cette résistance que n’avaient pu vaincre ni M. Guizot, ni M. d’Haussonville, ni M. Léopold de Gaillard. Il put croire un instant qu’il avait partie gagnée. Le7 avril 1878, étant encore à Hyères, que Pontmartin venait de quitter, il me faisait l’honneur de m’adresser ces lignes:Monsieur,Tous mes vœux sont pour M. de Pontmartin, et je crois l’avoir déjà décidé à donner son consentement pour sa candidature. Je vais y travailler encore...Rentré à Orléans, il voulut bien, le 18 avril, m’envoyer ce nouveau billet:Monsieur,Je suis l’admirateur et l’ami de M. de Pontmartin; et si cela dépendait uniquement de moi, il serait demain de l’Académie française.J’ai quitté cette Académie, mais j’emploierai ce qui me reste de crédit auprès de mes confrères en faveur de M. de Pontmartin, et en le faisant, je croirai faire une œuvre également honorable pour l’Académie et pour M. de Pontmartin.MgrDupanloup ne devait pas s’en tenir là. «Je ferai, m’écrivait-il quelques jours plus tard, je ferai pour M. de Pontmartin ce que je ne ferais pour personne autre. Je serai heureux de revenir à l’Académie le jour où il s’agira de voter pour lui.» Et cela, il le lui écrivit à lui-même. Être nommé dans de telles conditions, n’était-ce pas être nommé deux fois? Pontmartin refusa[448].Cette fois, tout était bien fini. A peu de tempsde là, le 11 octobre 1878, l’évêque d’Orléans mourait, après une courte maladie, au château de la Combe[449], par Domène (Isère). Après lui, nul ne pouvait plus songer à parler encore de l’Académie à Pontmartin.On a souvent répété que lesJeudis de MmeCharbonneauavaient jusqu’au dernier jour fermé à Pontmartin les portes de l’Académie. Rien n’est moins exact, nous venons de le voir. Il n’a tenu qu’à lui, et à plus d’une reprise, d’en franchir le seuil. S’il n’a pas été académicien, c’est parce qu’il n’a pas voulu l’être. Est-ce à dire qu’il dédaignait de figurer parmi les Quarante? Il était trop homme d’esprit pour avoir ce sot orgueil. Il eût été, au contraire, très heureux et très fier de s’asseoir auprès des maîtres et des amis qu’il comptait dans l’illustre compagnie. S’il s’est obstiné jusqu’à la fin à ne point poser sa candidature, ce n’est ni par excès d’orgueil, ni par excès de modestie. Faut-il chercher la cause de ses refus dans un détail minuscule qu’il se plaisait, il est vrai, à grossir, dans le petit volume et la petite portée de sa voix qui lui faisait peur d’avance? Je sais bien que dans sesMémoires[450], c’est à cette malheureuse voix aigrelette qu’il attribue tout le mal. C’est derrière elle qu’il se retranchait, lorsque ses amis le pressaient de trop près et lui reprochaientde se dérober, même quand l’occasion était propice et le succès certain: «Comment ne devines-tu pas, écrivait-il à Léopold de Gaillard, que le jour de la réception qui est, pour le nouvel académicien, le jour du triomphe serait pour moi le jour de la confusion? On viendrait à ma séance pour se moquer de moi!» Un autre jour, comme M. de Gaillard lui énumérait la majorité certaine qui l’attendait au palais Mazarin: «Oui, répondit-il, avec tristesse, il y aurait même une voix de trop, c’est la mienne!»L’obstacle pourtant,—et Pontmartin le savait bien—était de ceux qui se peuvent tourner. Un académicien a le droit, comme un simple mortel, d’avoir la grippe et de faire lire son discours par un confrère. Ainsi avait fait Jules Janin dans la séance du 9 novembre 1871. Le comte d’Haussonville était un des plus chauds partisans de Pontmartin. Il lui fit dire par un ami commun qu’il se tenait à sa disposition pour se mettre en rapport d’abord avec l’Académie pour sa candidature, puis avec le public pour le jour de la réception. L’obstacle était ainsi levé, et dans les meilleures conditions, puisque aussi bien M. d’Haussonville était un admirable lecteur. Son offre pourtant ne fut pas agréée. C’est que le véritable obstacle était ailleurs; il était dans l’irrésolution et la nervosité de son caractère, dans son éloignement pour tout ce qui ressemblait à une compétition et à une lutte, dans la facilité avec laquelle trop souvent il jetait le manche après la cognée. Il était surtoutdans le sentiment qui, après les désastres et les deuils de 1870 et 1871, le portait de plus en plus à ne point avoir à Paris de résidence fixe, mais un simple campement, et qui le décida à finir ses jours à la campagne. Peut-être, après tout, choisissait-il la meilleure part, et je fus tout à fait désarmé, je l’avoue, le jour où je reçus de lui ces lignes, où le sourire se mouille d’une larme:Si j’étais de l’Académie, il me faudrait habiter Paris une partie de l’année; force au moins me serait d’y aller aux époques d’élection ou de réception... Depuis la mort de ma pauvre femme et depuis les dates sinistres de 1870-1871, Paris ne m’attire plus, au contraire, je n’y arrive que pour m’enrhumer; le théâtre, dont j’ai conservé le goût, me fatigue et m’endort. Dans les maisons où je suis invité, on dîne trop tard pour ma gastrite et on veille trop pour mes soixante-trois ans. La campagne, mes vieilles servantes, mon vieux chien, un peu de travail, un peu de charité, quelques amis à mes dîners maigres du vendredi, quelques coups de fusil très peu meurtriers en septembre et en octobre, et, en perspective, le cimetière de mon village, voilà désormais, non seulement mon partage, mais mes préférences. Ce n’est pas vous, mon cher ami, qui aurez le courage de me blâmer.

CHAPITRE XVPONTMARTIN ET L’ACADÉMIE(1868-1878)Lafièvre verte. Le fauteuil de M. Empis. Lettre auFigaro. Le fauteuil de Sainte-Beuve. Une page desJeudis.—Lettres de M. de Falloux, de Cuvillier-Fleury et de Joseph Autran. LeNon possumusde Pontmartin.—Le fauteuil de Saint-Marc Girardin.Fantaisies et Variationsanti-académiques de M. Bourgarel.—Nouvelle lettre de M. de Falloux. Où l’on voit que Pontmartin était moins fort en calcul que feu Barrême.—Le fauteuil de Jules Janin. La peau de chagrin... académique. Le fauteuil d’Autran. M. Émile Zola se met en marche vers le Palais-Mazarin. MgrDupanloup s’efforce de décider Pontmartin à poser sa candidature. Pourquoi il ne s’est jamais présenté.IAlors que Pontmartin abandonne Paris pour n’y plus revenir, c’est peut-être le moment de se demander s’il y a quelque chose de vrai dans l’opinion qui assigne pour cause à sa retraite définitive aux Angles le refus qu’aurait fait l’Académie de lui donner un de ses fauteuils. On le représente essayant d’entrer au Palais-Mazarin, grattant à la porte, et, dépité de ne pas la voir s’ouvrir, quittantla capitale et jurant de n’y plus remettre les pieds.C’est là une purelégende, que je crois être en mesure de combattre, pièces en mains.Armand de Pontmartin ne fut point de ceux qui attaquent l’Académie et qui lancent contre elle des épigrammes, d’ailleurs faciles. Rien ne lui paraissait plus enviable que d’en faire partie. Toutes les fois que, pendant ses séjours à Paris, avait lieu une séance de réception, il ne manquait jamais d’en rendre compte, en toute liberté sans doute, avec une entière indépendance, mais aussi avec une réelle sympathie, comme quelqu’un qui n’est pas encore de la maison, mais qui, en attendant, se montre un bon voisin et un fidèle ami.A fréquenter ainsi chez les académiciens, il était difficile que l’auteur desSamediséchappât complètement à la contagion, et qu’il n’eût pas, lui aussi, de temps à autre, un accès, plus ou moins fort, de cette fièvre qu’il nomme quelque part lafièvre verte, et qu’il a si bien décrite:Savez-vous, écrivait-il un jour, ce que c’est que lafièvre verte? C’est une maladie bizarre que l’on risque d’attraper en se promenant, le jeudi, sur le pont des Arts, entre deux et cinq heures. On y rencontre, ce jour-là, des hommes vénérables que l’on peut, au premier abord, prendre pour de simples mortels, et qui ne sont pourtant ni mortels ni simples, car ce sont des académiciens.Méfiez-vous! Si le manteau d’un de ces favoris des dieux effleure votre redingote, si son regard s’abaisse sur vous d’un air de bonhomie narquoise, s’il pousse encore plus loin la condescendance, si, pour imiter en tout les gracieux exemplesde son secrétaire perpétuel[426], il vous dit en vous montrant certaine coupole: «Quand donc serez-vous des nôtres?» vous voilà pris; les plus savants docteurs y perdraient leur latin et leur quinine; vous êtes livrés, plume et papier liés, aux tyranniques caprices de lafièvre verte... Je vous plains si la maladie est aiguë, et je vous plains encore plus si elle passe à l’état chronique[427]...Il y a là, dans cette Causerie du 20 février 1864, cinq ou six pages d’une fantaisie charmante. Heureusement, quand on badine ainsi avec son mal, c’est que la fièvre est légère et l’accès passager. La «fièvre verte» n’a jamais été, chez Pontmartin, une fièvre continue, mais seulement une fièvre intermittente. Ses velléités académiques, nous allons le voir, n’ont jamais tenu bien longtemps. Plus d’une fois, ses amis ont obtenu de lui qu’il acceptât l’idée d’une candidature; jamais ils n’ont pu le décider à faire les démarches nécessaires, à se mettre officiellement sur les rangs: en réalité,il ne s’est jamais présenté.J’en éprouvais, pour ma part, un réel chagrin. Bien souvent, avec une insistance qui allait parfois, je le reconnais, jusqu’à l’indiscrétion, je l’ai pressé de poser sa candidature. Rien ne m’est donc aujourd’hui plus facile que de tracer, à l’aide de ses lettres, et aussi un peu à l’aide des miennes, qu’il avait bien voulu conserver, l’odyssée académique—ou plutôt, hélas! anti-académique—de l’auteur desSamedis.A la fin de 1868, il y avait trois fauteuils vacants: ceux de Viennet, de Berryer et d’Empis. Le 24 décembre, j’écrivais à Pontmartin: «Voilà trois places vacantes à l’Académie. Quand commencerez-vous vos visites? Je ne vous tiendrai quitte que le jour où vous me donnerez la joie de vous applaudir au palais Mazarin. Mais le sujet vaut qu’on y revienne et nous y reviendrons.»Moins de huit jours après, en effet, le 31 décembre, je lui adressais ce nouvel appel:Arrivons maintenant par le chemin le plus court à l’Académie. Depuis ma dernière lettre, j’ai lu dans leGaulois,—qui n’est pas toujoursFrançais,—et dans leFrançais,—qui est quelquefoisGaulois,—que vous étiez décidé à poser le pied sur le pont des Arts, qui vient d’inspirer à Sainte-Beuve un bien détestable sonnet. Il me tarde de recevoir de vous la confirmation de cette nouvelle. Je persiste à penser que le moment est venu pour vous de prendre rang. A la distance où je suis du champ de bataille, il m’est bien difficile d’apprécier quelles peuvent être vos chances actuelles; mais je tiens pour certain que, si votre succès n’est pas immédiat, il ne se fera cependant pas longtemps attendre.Pontmartin était alors aux Angles, et c’est de là qu’il me répondit, le 2 janvier 1869:Un mot seulement, mon cher ami, pour répondre à vos deux dernières lettres. La mienne vous a appris que j’étais encore aux Angles, à 180 lieues du pont des Arts, et beaucoup plus loin, je crois, de la salle des séances du palais Mazarin. Je ne pourrai partir pour Paris que le 1erou le 2 février, et là seulement je pourrai savoir de quoi il retourne. La note duFrançais, si elle est, comme je le suppose, de Léon Lavedan, ne signifie pas grand’chose;c’est son amitié qui a voulu risquer ce ballon d’essai. D’autre part, on m’écrit, au contraire, que les trois places vacantes sont déjà prises, que les politiques patronnent M. Duvergier de Hauranne, que Mgrl’évêque d’Orléans protège M. Franz de Champagny, et que, pour le fauteuil de l’insignifiant Empis, la majorité se décidera à faire une concession du côté des auteurs dramatiques ou autres candidats portés par la minorité. Vous voyez, cher confrère et ami, que, même sans tenir compte demon penchant invétéré à l’abstention, la plus grande réserve est ici de rigueur, surtout si ceux que je dois regarder comme mes patrons naturels ont déjà jeté les yeux sur d’autres candidats...La triple élection fut fixée au 29 avril; le 2, leFigaroannonçait, dans sesÉchos de Paris, la candidature de Pontmartin au fauteuil d’Empis; il prit aussitôt la plume et rectifia en ces termes la nouvelle:Vendredi, 2 avril 1869.Monsieur et cher confrère,Je lis à l’instant dans vos spirituelsÉchos de Paris: «Les autres candidats sérieux à l’Académie sont, en première ligne, MM. Duvergier de Hauranne et Armand de Pontmartin.»J’ignore si je suis sérieux; mais je puis vous affirmer que je ne suis pas candidat. Pourtant je me serais contenté du plaisir de vous lire, sans vous donner l’ennui de recevoir ma réponse, si je n’avais deux motifs et deux excuses.D’abord, sibien pensant, si catholique et si voltigeur de 1815 que je sois, mon abstention me donne le droit de ne pas servir derepoussoirà Théophile Gautier, dont j’ai pu quelquefois combattre les doctrines, mais dont j’appelle l’élection de tous mes vœux, et dont j’admire le prodigieux talent.Ensuite, parce que mes parents et mes amis de province, ne voyant pas même figurer mon nom, escorté d’uneminorité consolante, dans le scrutin du 29 avril, pourraient croire à la plus radicale et à la plus grotesque des défaites, là où il n’y aura pas eu même de lutte et de tentative.Je vous saurai beaucoup de gré si vous voulez bien accueillir et publier ma réponse dans vosÉchos de Paris, et je vous prie de croire aux cordiales sympathies de votre dévouéA. de Pontmartin.Comme il avait été décidé, il fut pourvu, le 29 avril, aux trois vacances. Le fauteuil de Berryer échut à M. de Champagny, celui de Viennet à M. d’Haussonville et celui d’Empis à M. Auguste Barbier. Ce dernier fut élu par 18 voix contre 14 données à Théophile Gautier.Deux académiciens, et non des moindres, moururent en cette même année 1869, Lamartine le 1ermars et Sainte-Beuve le 13 octobre.Le 16 octobre, j’écrivis à Pontmartin:...Qui remplacera Sainte-Beuve à l’Académie? J’ai lu ce matin au cercle, dans le journalla France, une petite note où il est dit que l’hésitation n’est pas possible, et que l’Académie doit élire, à la place de Lamartine, M. Théophile Gautier, et à la place de Sainte-Beuve, M. Armand de Pontmartin. Si je puis, en sortant de chez moi, mettre la main sur ce numéro de laFrance, j’en détacherai l’entrefilet en question et le glisserai dans ma lettre. J’ignore si c’est Caro qui a rédigé cette note; qu’elle vienne de lui ou d’un autre, elle n’en a pas moins une valeur et une portée à laquelle vous ne sauriez vous soustraire. Il faut absolument que vous vous présentiez. Je ne sais si, ces années passées, il étaittrop tôt; ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui le moment est venu, l’heure a sonné, et il ne faut pas vous exposer à ce quel’on vous dise ce que l’on a dit à Charles X et à Louis-Philippe, ce que l’on dira un jour, bientôt peut-être, à Napoléon III:Il est trop tard!...Pontmartin était alors en Provence et songeait d’autant moins à rentrer à Paris que sa femme était gravement malade. Il ne se souciait d’ailleurs aucunement de succéder à Sainte-Beuve. Dans lesJeudis de Madame Charbonneau, n’avait-il pas tracé de lui ce portrait, sous le nom deCaritidès?Caritidès a reçu du Ciel, auquel il ne croit plus, un goût exquis, une finesse de tact extraordinaire, de merveilleuses aptitudes de critique relevées et comme fertilisées par de rares facultés de poésie. Il possède et pratique en maître l’art des nuances, des sous-entendus, des insinuations, des infiltrations, des évolutions, des circonlocutions, des précautions, des embuscades, des chatteries, de la haute école, de la stratégie ou de la diplomatie littéraire. Il excellerait à distiller une goutte de poison dans une fiole d’essence, de manière à rendre l’essence vénéneuse ou le poison délicieux. Sa prose est attrayante et magnétisante comme une femme un peu compromise qui ne dit pas tous ses secrets et s’enjolive à la fois de ce qu’elle montre et de ce qu’elle cache. Caritidès a voulu être un pèlerin d’idées, moins la première des qualités du pèlerin, c’est-à-dire la foi. Il a fait, en amateur, le tour de toutes les doctrines de son temps sans s’y fixer jamais, et, en les abandonnant, il a eu l’air de les trahir. Accusé injustement de traîtrise et d’apostasie, il a tenu à justifier sa réputation et il a fini par devenir l’ennemi de ceux dont il n’était que le déserteur. Son erreur a été de sophistiquer ce qu’il aurait pu faire tout simplement, avec tant de grâce, d’esprit et de supériorité naturelle, de traiter la littérature comme une mauvaise guerre où il faudrait constamment avoir un fleuret à la main et un stylet sous ses habits. On assure qu’il passe son temps à colliger une fouled’armes défensives et offensives, de quoi accabler ceux qu’il aime aujourd’hui et qu’il pourra haïr demain, ceux qu’il déteste à présent et dont il veut se venger plus tard. Caritidès aurait pu être la plus irrécusable des autorités, il n’est que la plus friande des curiosités littéraires[428].Il parut à Pontmartin qu’il ne pouvait, en conscience, même avec les sous-entendus académiques, faire l’éloge de l’homme sur lequel il avait écrit cette page. Il avait raison, et je n’insistai pas.IIJules Janin fut nommé à la place de Sainte-Beuve le 7 avril 1870; son discours de réception ne devait être prononcé que le 9 novembre 1871. Dans l’intervalle, la guerre, la chute de l’Empire, le siège de Paris, la Commune, avaient comme suspendu la vie de l’Académie. Lorsque, dans les derniers mois de 1871, elle put enfin reprendre régulièrement ses séances, il se trouva qu’elle avait à pourvoir à quatre vacances: il lui fallait remplacer Montalembert, Villemain, Prévost-Paradol et Prosper Mérimée[429].L’occasion, certes, était propice, et il convenait de ne la pas laisser échapper. Avant même d’agir auprès de Pontmartin, j’écrivis à M. de Fallouxpour m’assurer de ses intentions, et j’en reçus la réponse suivante, datée du 8 août 1871:Je vous remercie, cher monsieur, de votre aimable souvenir et de l’appréciation, si juste à mon sens, de notre vraie situation. Du reste, si je suis affligé par la conduite de M. Thiers, je n’en suis plus surpris depuis un certain nombre de mois, et je puis dire loin de lui ce que je lui ai dit à lui-même: il se trompe aujourd’hui sur l’état de la France, comme il s’est trompé sur l’état de Paris avant le 18 mars. Ces illusions-là nous ont coûté déjà bien cher: elles peuvent entraîner encore de plus épouvantables catastrophes.En attendant, l’Académie reste une de nos dernières épaves et je ne demande pas mieux que de me joindre à ceux qui essaieront de la sauver. On parle de M. le duc d’Aumale pour le fauteuil de M. de Montalembert; celui de M. Villemain irait parfaitement à M. de Pontmartin, et il sait d’avance que mon suffrage ne peut lui faire défaut. Plusieurs d’entre nous le lui avaient déjà fait dire, au triple scrutin d’il y a dix-huit mois[430], et, à cette époque, il résistait à toutes les instances. Si vous pouvez le décider aujourd’hui, vous obtiendrez un succès que n’ont pu remporter de très anciens amis, et cette difficulté est faite pour vous tenter. Recevez donc d’avance mes remerciements avec mes vœux, et pardonnez-moi leur trop brève expression. Malheureusement, ma tête revient bien surmenée par le spectacle et les tristesses de Versailles[431], et je paie aujourd’hui mon voyage comme s’il eût été un plaisir. Veuillez n’en pas moinsdemeurer convaincu de mon très fidèle et très reconnaissant attachement.Falloux.Caradeuc, près Bécherel (Ille-et-Vilaine).Pontmartin parut assez bien disposé. Il m’écrivait des Angles, le 6 novembre:...Pour me consoler de mon échec[432], je suis allé passer, au pied du Luberon, chez M. Joseph Autran, huit ou dix jours qui se sont changés en trois semaines. Le pauvre-riche poète est presque aveugle, et d’une tristesse voisine du désespoir. Pour le tirer de cette prostration désolante, sa femme va l’emmener à Paris. Il est convenu entre nous qu’il arrivera vers le 15 novembre; que, sitôt installé, il s’assurera des dispositions de ses confrères, et m’écrira si je dois venir à Paris en décembre, ce qui serait académique, ou attendre la fin de février, ce qui serait hygiénique. En attendant, je vais me remettre au travail ou, comme vous le dites si bien, audevoir; le même mot pour les vieux journalistes qui finissent que pour les jeunes écoliers qui commencent!...Les candidatures cependant commençaient à se dessiner. M. de Falloux m’écrivait, du Bourg-d’Iré, le 28 novembre: «Je ne crois pas que MM. Littré, Gautier et Dumas aient chance de succès; je n’ai entendu parler jusqu’ici, en dehors du duc d’Aumale,qui paraît n’avoir pas de concurrent, que de MM. Camille Rousset, de Loménie, Wallon et Saint-René Taillandier. M. de Pontmartin va certainement prendre rang parmi les candidats les plus sérieux, et vous pouvez être bien sûr que mon concours ne lui fera pas défaut.»Le mois de décembre arrivait, et Joseph Autran ne partait pas; Pontmartin, de son côté, restait aux Angles, et c’est de là qu’il m’adressait, le 5 décembre, la lettre suivante:Hélas! fidèle ami, nous sommes loin de compte!A se déterminer la Provence est moins prompte...En d’autres termes, et en vile prose, je crois, sans en être positivement sûr, que M. Autran, intercepté par les rigueurs précoces de l’hiver, est encore à Marseille, en vraie marmotte provençale, et qu’il n’ose pas m’informer de ce retard indéfini. Autrement, comment expliquer son silence? Je l’ai quitté le 4 novembre; il comptait partir le 14 au plus tard, et il était convenu que, sitôt arrivé à Paris, il m’écrirait pour me donner son adresse, et commencer notre correspondance académique. Or, il m’écrit de Marseille, le 18, en me parlant d’irrésolution, de la peur que lui faisait un voyage de Paris dans cette saison, des bronches de MmeAutran, qui exigent les plus grandes précautions, etc. Depuis lors, rien, et nous sommes au 5 décembre! Et le froid, déjà fort vif il y a trois semaines, est devenu intolérable! J’en conclus que notre poète n’a pas bougé de son bel hôtel de la rue de Montgrand, qu’il y vit au jour le jour, plus indécis que jamais, et qu’il craint de me contrarier en m’apprenant que son départ est probablement retardé jusqu’au mois de février.Voilà, mon cher confrère, à quel point nous en sommes!Quant à moi, il m’est impossible, en ce moment, de me diriger vers le Nord et je me sentirais plutôt attiré vers la plage de Cannes. Quoique ma santé semble se rétablir, j’ai encore un reste d’anémie qui me rend horriblement frileux. Je m’enrhume à tout propos. Songez d’ailleurs que je serais obligé, en arrivant à Paris, de loger à l’hôtel, n’ayant plus d’appartement. Tout cela m’effraie, et, en attendant, je me console avecle Filleul de Beaumarchais, dont la première partie sera expédiée, aujourd’hui même, à M. de Gaillard. J’ai fini par me passionner pour mon sujet, au point de ne plus pouvoir penser à autre chose...Après m’avoir entretenu de la situation politique, de ses inquiétudes et de ses craintes, de ses tristesses depuis la mort de sa femme, il ajoutait:Voilà, mon cher ami, ce qui m’empêche d’attacher un bien vif intérêt à ce qui, dans une situation différente, aurait été l’objectifde ma vie littéraire. Je me dis: A quoi bon? Pourquoi introduire un nouvel élément de trouble dans une existence qui va finir et qui a eu à subir bien des épreuves? Acceptons la loi du travail que les progrès de la démagogie nous rendent plus obligatoire que jamais, et qui est pour les affligés une consolation, un devoir et un refuge; mais cessons d’y mêler une ambition qui pourrait amener de nouveaux froissements et de nouveaux mécomptes!... Il est bien entendu, mon cher ami, que tout ceci n’est pas définitif. Si, au lieu de sentir un commencement d’onglée et d’entendre le mistral mugir dans mon corridor, j’avais sur ma table une lettre de Joseph Autran et une lettre de Cuvillier-Fleury m’annonçant qu’ils ont préparé les voies et que l’enfant se présente bien, peut-être changerais-je d’avis et de langage. Quoi qu’il en soit, continuons ce doux échange d’idées, de sentiments, de projets, de conseils; chaque jour, j’y trouve plus de charme; quand le malheurne rend pas égoïste, il ajoute à cette faculté que nos pères appelaient la sensibilité, et que nous avons bien mal remplacée...A peine en possession de cette lettre, j’écrivais à Cuvillier-Fleury, qui me répondait aussitôt:...Il y a déjà bien longtemps, Monsieur, que notre cher, aimable, spirituel et loyal ami (en dirai-je jamais assez?) Armand de Pontmartin est mon candidatin pettopour l’Académie. Mais voici très exactement comment jusqu’ici les choses se sont passées. Nous avons passé par la phase de bon accord; il ne demandait pas mieux; on attendait les bonnes occasions; elles arrivaient, il n’était plus là; cependant, on était près de s’entendre; puis, de plus actifs que lui, plus Parisiens, plusprès du Jeu, se produisaient, faisaient récolte et réussissaient. Ensuite,—tout ceci entre nous,—nous avons eu la phase de l’abstention, du renoncement absolu. Le candidat, non seulement ne voulait pas remuer un doigt à l’intention de l’Académie, mais nous écrivait (j’ai les lettres) qu’il se fâcherait et se brouillerait avec nous si nous faisions mine de remuer seulement unephalange. Nous nous résignons, les habiles se présentent et passent. Vient une série fatale de morts académiques, notre ami ne donne pas signe de vie; à peine si on le voit à Paris (ceci avant la guerre). Ses meilleurs amis, et lesplus haut placés, nous disent à nous, invariables dans notre préférence: «Mais où est-il? Il ne se montre pas. Veut-il, ne veut-il pas?» Les intermédiaires les plus habituels, sans me compter, Léopold de Gaillard, Victor de Laprade, d’autres encore, sont réduits à attendre, à interroger la brise qui souffle de Vaucluse... «Ne vois-tu rien venir?» Depuis, Monsieur, et dans cette concurrence du moment très vive, et qui s’accroît chaque jour, le nom de notre ami n’a été prononcé par personne, parce qu’il n’a pas été mis en avant par lui-même. Je n’ose dire qu’il soittrop tardpour moi. Ce mot des révolutions n’a rien à faire dans nos paisibles rapports de confrèresentre eux, ou de candidats à pourvoir. Mais s’il n’a rien d’absolu, il peut se trouver sur le chemin des meilleurs et entraver la voie. C’est ma crainte en ce moment. Je me hâte de vous l’écrire, non sans vous prier de me garder le secret de cette confidence, sinon de mon entier dévouement à notre ami et de ma haute considération pour vous.Rien ne vint de Vaucluse. Au lieu de partir pour Paris, Pontmartin partit pour Cannes. C’était tourner délibérément le dos à l’Académie: et pourtant, à cette heure-là même, si tardive qu’elle fût, il lui eût suffi de poser nettement sa candidature pour qu’elle eût encore chance de triompher. Voici, en effet, ce que m’écrivait Joseph Autran, le 10 décembre:La lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser à l’institut, ayant fait plusieurs ricochets, me parvient à Marseille aujourd’hui seulement... Je suis heureux que nous nous rencontrions, vous et moi, dans un sentiment de commune amitié pour M. de Pontmartin. J’ai eu, en effet, le plaisir de le voir cet automne. Quand nous nous quittâmes il paraissait fort incertain entre le projet d’aller passer l’hiver à Cannes et celui de se rendre immédiatement à Lyon ou à Paris. Il acceptait bien l’idée d’une candidature à l’Académie; mais il avait, depuis nombre d’années, opposé aux plus vives instances de ses amis des refus si persistants que je doutais encore un peu de sa résolution. C’est dans ce doute que je vins à Marseille pour y faire mes préparatifs de départ. De tristes obstacles, sans compter les rigueurs excessives d’un hiver prématuré, m’y ont retenu plus longtemps que je n’eusse voulu. J’ignore, d’ailleurs, où se trouve en ce moment M. de Pontmartin. Une lettre que je lui ai écrite, il y a plusieurs semaines, étant restée sans réponse, je me demande s’il est encore aux Angles ou s’il est déjà à Paris et peut-être même à Cannes.Vous me parlez, Monsieur, des titres de M. de Pontmartin. Est-ce à moi qu’il convient de les rappeler, à moi qui, depuis plus de vingt-cinq ans, n’ai pas cessé de suivre avec autant d’admiration que de sympathie les travaux de cette plume si facile, si élégante, si ingénieuse et souvent même si éloquente? M. de Pontmartin est un des brillants écrivains de ce temps. S’il n’est pas encore de l’Académie, c’est qu’il n’a pas encore voulu en être. Il n’avait qu’à se présenter depuis longtemps, les portes se seraient ouvertes devant lui. Aujourd’hui encore, quelle que soit la date des prochaines élections (et jusqu’ici j’avais cru qu’elles seraient ajournées au printemps), aujourd’hui encore, il n’aurait qu’à dire: Me voici, et je suis convaincu qu’il n’aurait pas à attendre.Je vous parle sciemment, car je n’avais pas attendu jusqu’à ce jour pour sonder les dispositions de quelques-uns de nos plus éminents confrères. Tous ceux que j’ai interrogés m’ont répondu d’une façon qui ne laissait aucun doute et qui réjouissait la très ancienne et très vive amitié que je porte au célèbre auteur desSamedis...La quadruple élection eut lieu le samedi 30 décembre. Pontmartin n’était pas au nombre des candidats. Le duc d’Aumale fut élu, au premier tour, par 28 voix sur 29 votants. Les autres fauteuils furent plus disputés. M. Littré fut nommé, en remplacement de Villemain, par 17 voix contre 9 données à Saint-René Taillandier et 3 données à M. de Viel-Castel. M. Camille Rousset et M. Louis de Loménie remplacèrent Prévost-Paradol et Prosper Mérimée. Au scrutin pour le fauteuil de Mérimée, Edmond About avait obtenu 14 suffrages.Jusqu’à la dernière heure, MgrDupanloup avait combattu M. Littré, dans lequel il voyait «l’apôtre des doctrines les plus subversives de tout ordre religieux, moral et social». Il disait à ses confrères: «Quoi! vous voulez sauver la France, et c’est ainsi que vous vous y prenez! Une glorification solennelle du matérialisme et du socialisme, voilà ce que vous imaginez pour elle, en ce moment où elle penche au bord de tous les abîmes! On a tout enlevé à ce malheureux pays, la paix, la sécurité, les croyances, Jésus-Christ, la Rédemption, la croix; et le peu qui lui reste: Dieu, l’âme, la loi, la liberté morale, la vie future, vous le livrez? Que voulez-vous donc, et quels coups faut-il que vous receviez[433]!...»Le soir même de l’élection, l’évêque d’Orléans écrivit au directeur de l’Académie ce simple mot: «J’ai le regret de ne pouvoir plus continuer de faire partie de l’Académie française.»L’élection de Littré, la quasi-élection d’Edmond About, semblaient donner raison à Pontmartin. N’avait-il pas bien fait de ne se point mettre sur les rangs? Profitant de ses avantages, il m’écrivit, le 19 janvier 1872, de Cannes, duPavillon des jasmins, où il était installé depuis quelques semaines:J’admets parfaitement, avec Léopold de Gaillard et avec vous, que les catholiques laïques, qui sont de l’Académie, aient pu et dû y rester, malgré la splendide démission de l’évêque d’Orléans et le conseil de M. Veuillot; mais queles catholiques, qui ne sont pas encore académiciens et qui n’ont même pas risqué une candidature, ne doivent pas être singulièrementrefroidispar les élections du 30 décembre; que M. Thiers[434], s’il reste au pouvoir, ne soit pas à peu près sûr d’amener MM. Marmier, Janin, Camille Rousset et Littré à voter pour M. About; enfin, que l’Académie, en nommant successivement Émile Ollivier en avril 1870, Littré en décembre 1871, et en accueillant Edmond About à la meilleure place de son antichambre, n’ait pas affaibli pour très longtemps ce prestige, cette autorité morale qui l’avaient jusqu’ici placée au-dessus de toutes les critiques et de toutes les épigrammes, ceci est une autre question, et il n’y a pas d’illusion à se faire; ce qui est tout à fait positif, c’est que voilà six académiciens qui vont attendre leur tour de réception (j’oubliais M. Duvergier de Hauranne[435], tout acquis d’avance au candidat de M. Thiers); que, suivant toute probabilité, il n’y aura pas d’élection nouvelle avant avril 1873; que, d’ici làle Roi, l’âne ou moi, nous mourrons, ou, en d’autres termes, qu’il y aura de tels événements que cette pauvre Académie pourrait bien sombrer dans le naufrage universel; que, par conséquent, il y a lieu de la laisser provisoirement reposer, et d’en délivrer notre correspondance, où elle occupe, soit dit sans reproche, au moins une page sur quatre: moins d’honneur à en faire partie, moins de chance d’y entrer, plus de lointain et de vague dans les perspectives, en faut-il davantage pour nous décider à chercher d’autres sujets de causerie?...IIIPontmartin, comme on le voit, m’avait donné poliment mon congé d’incitateuracadémique. Il l’avait déjà précédemment donné à Léopold de Gaillard, et aussi à Victor de Laprade, auquel il avait écrit:Je suis à la fois, mon cher ami, profondément touché et sincèrement désolé de la façon dont vous avez pris, Léopold et vous, une confidence qui ne devait rien vous apprendre. Mon devoir est de trancher dans le vif ces illusions de l’amitié et de ne pas vous préparer, dans l’avenir des déceptions et des regrets. C’est une chose dite, arrêtée, irrévocable, et la meilleure marque d’affection que puissent me donner ceux qui m’aiment, c’est de ne plus m’en parler. J’écrirai dans ce sens à Autran et à Cuvillier-Fleury. Je résume dans legnôthi séautonet dans lenon possumusce petit débat et je ne vous demande plus, cher poète, que laVoix du silence[436]...Les Bretons sont têtus, et, dès la fin de cette même année 1872, je revenais à la charge.Le P. Gratry était mort, à Montreux, le 7 février 1872. L’élection de son successeur devait avoir lieu le 16 janvier 1873. J’adressai un nouvel appel à l’auteur desSamedis. Voici sa réponse:Les Angles, mercredi soir 25 décembre 72(le beau jour de Noël).Mon cher ami,Vous avez compris que nos deux lettres s’étaient croiséeset que j’avais à peine eu le temps de vous remercier des deux journaux...Passons maintenant, non pas au déluge,—il nous a noyés pendant deux mois,—mais à l’Académie. Je dois vous avouer que je n’y songeais plus du tout. Je savais mes principaux patrons dispersés, malades, réfractaires ou morts; Autran retenu à Marseille par une bronchite de sa femme; Laprade à Montpellier, entre les mains de la Faculté de médecine et dans un état à faire pitié; Mgrd’Orléans, démissionnaire; M. de Falloux sédentaire; Cuvillier-Fleury passé du centre droit au centre gauche; M. Guizot engagé avec M. de Viel-Castel, ainsi que les de Broglie, d’Haussonville, Saint-Marc Girardin, Vitet, etc. De tout cela, il résultait que mes chances me semblaient bien faibles, et j’en profitais pour continuer ma campagne dans laGazette de France. J’ai fini par m’attacher à ce travail, plus honorable que brillant, que je serais forcé d’abandonner si je m’endormais journaliste, pour me réveiller candidat et me réendormir académicien. Vos deux lettres m’ont donc trouvé dans une espèce de laborieuse torpeur, oubliant le palais Mazarin, préparant mon neuvième volume[437], et me disant, avec une résignation philosophique ou une répugnance pour les raisins trop verts, que, depuis la chute de l’Empire, les désastres de la France, la nomination successive de MM. Jules Favre, Émile Ollivier et Littré, la démission de MgrDupanloup, l’Académie n’avait plus sa raison d’être, qu’elle serait emportée, un de ces matins, par le flot démagogique, que la majorité sur laquelle j’aurais pu autrefois m’appuyer est complètement désorganisée, et que, à dater du fauteuil du P. Gratry, que, par pudeur, on n’osera pas donner à un libre penseur, il faut s’attendre à l’invasion des Edmond About, des Taine[438], des Renan et des Dumas fils,favorisés par le salon et l’entourage de M. Thiers. Sérieusement, mon cher ami, j’ai manqué le bon moment. Il fallait ne pas faire lesJeudis de MmeCharbonneau, me mettre en ligne immédiatement après Jules Sandeau et Albert de Broglie, et profiter de ces années où l’Académie servait de centre et de point de ralliement à l’opposition de bonne compagnie. J’avais alors mon intérieur et mon ménage à Paris, ma santé meilleure et un peu plus d’horizon. Un ou deux échecs, et même trois ou quatre avant le succès, n’auraient eu aucun inconvénient. J’étais Parisien, je ne changeais rien à mes habitudes, et il me restait assez de marge pour attendre. Aujourd’hui toutes ces conditions accessoires sont changées. Si je me décidais—bien tardivement—à être un des candidats du 16 janvier, je serais obligé de descendre ou demonterdans un hôtel, au milieu du brouhaha du Jour de l’An, dans une saison où Paris n’a d’autre alternative que la pluie ou la gelée. J’aurais à improviser mes démarches et mes visites, sans conviction, sans espoir, sachant que mes concurrents ont sur moi un trimestre d’avance. Je me connais, je sais avec quelle facilité je me décourage et jette, comme on dit, le manche après la cognée; surtout depuis que mes chagrins et nos malheurs m’ont fait prendre en dégoût les intérêts et les vanités de ce monde. Si ma défaite était trop complète, si je n’étais pas soutenu par la presse, si mes amis me conseillaient, au dernier moment, un désistement préventif, ce serait fini, et j’aurais le temps de mourir de vieillesse—ce qui ne peut pas être bien long—avant de risquer une seconde candidature.Vous me dites, mon cher ami, qu’il y a là pour moi quelque chose comme un devoir. Je ne suis pas de votre avis. Si, contre toute vraisemblance, j’étais nommé, ce serait par quelques amitiés étrangères à l’ancienne majorité; Jules Sandeau, par exemple, et peut-être Camille Rousset. Mais je ne pourrais rien pour empêcher ou retarder la transformation de droite à gauche, qui s’opère à l’Académie depuis trois ans. L’élection de Littré, les 14 voix obtenuespar Edmond About, ne prouvent que trop où elle en est. Montalembert, le P. Gratry et MgrDupanloup ne sont plus là. Laprade se meurt; Autran n’est jamais à Paris; M. de Falloux se tient en dehors. Le duc de Noailles, MM. de Carné et de Champagny sont incapables de résister au courant contraire, du moment que le débat se pose sur un autre terrain et que les candidats catholiques et monarchiques sont condamnés désormais à avoir contre eux tout le centre gauche et tout le groupe bonapartiste. C’est pourquoi il me semble qu’au point de vue du devoir, je fais mieux de rester sur la brèche et de continuer malittérature de combat.Vous voyez, mon cher ami, que, faute de mieux, je trouve, comme vous, la question assez sérieuse pour lui consacrer mes quatre pages. J’étais si éloigné de penser à un départ pour Paris et à une candidature, que j’ai invité mes vieux amis d’Avignon à venir manger aux Angles la dinde de Noël. Seulement, comme chacun avait sa dinde, la mienne ne se mangera que le jeudi 2 janvier. Nous avons ici un temps chaud et pluvieux, qui ne sèche pas nos terres et retarde indéfiniment nos semailles. Que de soucis! que de tristesses à l’âge où l’on aurait le plus besoin d’avoir autour de soi un peu de gaieté et de soleil!...Le 16 janvier, ce fut un ami de Pontmartin, M. Saint-René Taillandier, qui fut nommé au fauteuil du P. Gratry.Presque aussitôt se produisaient deux autres vacances. Le général Philippe de Ségur mourait le 25 février 1873 et Saint-Marc Girardin, le 12 avril suivant. Pontmartin se trouvait alors à Paris, installé pour deux ou trois mois, rue de Rivoli, au pavillon de Rohan. Ses amis le pressèrent de se présenter, sinon pour remplacer M. de Ségur, dont la succession paraissait acquise àM. de Viel-Castel, du moins pour remplacer Saint-Marc Girardin. Il entra dans leurs vues sans trop de difficultés et, le 18 avril, il m’écrivait:Mon cher ami, pardonnez-moi ce retard; j’ai été souffrant: pas assez pour interrompre mon travail quotidien ou hebdomadaire; assez pour que mon fils, qui est arrivé mardi, me forçât de voir un médecin; ce n’est rien, un refroidissement que j’avais attrapé, jeudi soir, en sortant de chez M. Autran sans avoir pris, en fait de paletot et de cache-nez, toutes les précautions désirables; il n’en est pas moins vrai que ma pauvre santé exige les plus grands ménagements; qu’il m’est prouvé, pour la vingtième fois, que le climat de Paris ne me convient pas; que cette vie d’hôtel et de restaurateur finirait par me rendre tout à fait malade. Ce ne sont pas là, vous le voyez, des préliminaires bien favorables à une candidature académique; j’ai cependant causé avec plusieurs académiciens, Autran d’abord, puis Legouvé, de Carné, Sandeau, Cuvillier-Fleury, Marmier. Tous sont du même avis. Les démarches que je pourrais faire aujourd’hui seraient à peu près stériles. L’élection[439]devant avoir lieu dans douze jours, la plupart des académiciens étant engagés avec ou pour M. de Viel-Castel, c’est tout au plus si j’aurais trois ou quatre voix. Un pareil antécédent ne me créerait pas une chance de plus pour le fauteuil de Saint-Marc Girardin, et j’aurais en plus tout l’ennui matériel et moral à travers une existence déjà si encombrée que c’est à peine si je puis trouver un moment pour écrire à mes meilleurs amis. Mais voici une autre raison à laquelle je n’avais pas songé. J’étais arrivé ici avec ma naïveté provinciale et mon amour-propre d’auteur, contrarié que laGazette de Francen’eût pas, à Paris surtout, plus de publicité. J’avais donc cru pouvoir accepter sans inconvénient les propositions ou plutôt les instances de M. Tarbé,décidé que j’étais à faire une campagne contre la démagogie. Or il se trouve, au dire de mes amis les mieux situés et les mieux informés, que ma collaboration auGaulois[440]est prise en mauvaise part, qu’on me blâme, non seulement parce que leGauloisreste bonapartiste, mais parce qu’il appartient, comme leFigaro, au demi-monde littéraire. Les plus sévères vont jusqu’à dire que, par mes relations avec ce journal, je me suis momentanémentdéclassé. Je dois maintenant songer à me tirer de ce mauvais pas; mais il serait très impolitique de brusquer la situation. Voici la marche que l’on me conseille: ne pas interrompre mes articles tant que je suis à Paris; le 6 mai,—mon premier mois fini,—annoncer à M. Tarbé que ce travail est au-dessus de mes forces et que je vais partir pour la campagne; retourner aux Angles, ce qui amènera une interruption toute naturelle; attendre là les renseignements que me donneront les trois ou quatre académiciens que je compte parmi mes amis, et, à leur premier signal, revenir à Paris. Ce programme, qui me paraît fort sage, est d’accord, d’ailleurs, avec mon état de fatigue, ma nostalgie champêtre et les crispations nerveuses que me cause cet abominable pavillon de Rohan, où il me faut cinquante coups de sonnette pour obtenir de l’eau chaude ou une serviette. Mon second mois finit le 12 mai; il est donc infiniment probable que je repartirai ce jour-là; car ce ne serait pas la peine de faire, pour une quinzaine, une nouvelle installation et un déménagement. Tandis que vous jouissez au Pouliguen d’une température admirable, nous avons ici, à la suite de quelques journées chaudes et malsaines, des pluies torrentielles. Les sombres tristesses de la politique ajoutent encore à cet ensemble qui me serre le cœur et me donne envie de m’enfuir, d’aller me cacher dans quelque solitude....Il resta cependant à Paris, retenu par la gravité de la situation politique et par la publication de sonneuvième volume desNouveaux Samedis. J’allai le rejoindre, le 15 mai, au pavillon de Rohan, et je passai avec lui quelques semaines, au cours desquelles se produisirent deux événements d’inégale importance, la mort d’un académicien, M. Pierre Lebrun[441]et le renversement de M. Thiers. A peine de retour à Nantes, je recevais de Pontmartin la lettre suivante, datée de Paris, le 6 juin:...Je profite de mon premier moment de liberté pour vous dire que votre lettre m’a causé un vif plaisir, mais ne m’empêche pas de regretter les moments trop courts que nous avons passés ensemble et dont le souvenir restera lié, dans les archives de notre amitié, aux grands événements du 24 mai 1873. A présent, le calme dont nous jouissons ne me suffit pas; la hausse de la Bourse et le nom de Mac-Mahon devraient servir de prélude à une série de mesures contre-révolutionnaires; sans quoi le parti radical, revenu de sa stupeur, usera et abusera des ressources légales qu’on lui laisse. J’ai reçu plusieurs lettres de mon Midi. Le premier effet avait été excellent; d’autant meilleur que l’on savait, à n’en pouvoir douter, les projets de manifestations écarlates dans le cas où M. Thiers aurait triomphé. Mais déjà, me dit-on, reparaissent quelques-uns des symptômes qui inquiétaient les honnêtes gens. C’est tout simple. Les démagogues jugent d’après eux-mêmes le parti conservateur. Ils savent à quel point, quand ils sont maîtres du terrain, ils méprisent la légalité et se font un jeu d’opprimer ceux qu’ils signalent au peuple comme ses oppresseurs. Dans le premier instant, ils s’attendaient à tout ce qu’ils feraient s’ils étaient les plus forts. Puis, à mesure qu’on les laisse respirer, se reconnaître, échanger leurs mots d’ordre, ils reprennent leurs trames en attendant une nouvelle crise qui peut assurer leur revanche. C’est ainsi que les choses sesont passées après les élections du 8 février 1871 et la chute de la Commune; c’est ainsi qu’elles se passeront, si l’Assemblée, satisfaite de sa victoire, se borne à prendre de nouvelles vacances, à prolonger son règne et à traiter des questions secondaires. Mais laissons là cette triste et maussade politique, qui multiplie lespoints noirs, alors même que le ciel semble éclairci et l’orage apaisé... Quant à l’Académie, voici ce qui s’est passé avant-hier soir, au Théâtre-Français (première représentation del’Absent, d’Eugène Manuel). Cuvillier-Fleury y était avec le vénérable M. Patin. Je l’ai rencontré dans le couloir, et je lui ai trouvé un air pincé qui ne présageait rien de bon. Il a commencé par me dire: «Vous savez que M. Beulé se présentera, et qu’on le dit patronné par M. Guizot?» Puis, il a ajouté: «Il y a, dans votre nouveau volume, une page qui pourrait bien gâter vos affaires; c’est celle où, sous le pseudonyme de M. Bourgarel, vous vous moquez de l’Académie[442]. Vous êtes donc incorrigible?» Tout cela était dit d’un ton très amical; mais je n’en ai pas moins compris qu’il y avait là de quoi offenser les susceptibilités académiques. Décidément, mon cherami, je suis trop indépendant, trop fantaisiste, pour me plier à toutes ces diplomaties... Ici, mon cher ami, je m’interromps avec une très vive et très sincère douleur. J’apprends à l’instant la mort de M. Vitet. J’avais vu, samedi dernier, cet homme éminent et excellent à l’Exposition des portraits de Gustave Ricard. Je l’avais trouvé un peu sombre, un peu vieilli; mais rien ne faisait pressentir un dénouement si prompt et si funeste. O mon ami! qu’est-ce donc que la vie? Ils s’en vont tous; la France républicaine n’est pas digne de conserver l’élite de ses enfants. Vitet six semaines après Saint-Marc Girardin! Et pas un vide ne se fait dans les rangs de la gauche radicale! Soumettons-nous à la volonté divine, Dieu nous a protégés le 24 mai; il nous protégera encore...Je partirai, suivant toute vraisemblance, lundi 16 juin... Il me tarde, je dois vous l’avouer, de retrouver à la campagne un peu de recueillement et de calme. Cette vie fébrile n’est bonne ni pour l’esprit, ni pour l’âme, ni pour la conscience, ni pour le corps.O ubi campi!N’est-ce pas dans les temps troublés que ces images virgiliennes nous reviennent avec le plus de mélancolie, de charme et de douceur?...Au lieu de quitter Paris le 16 juin, Pontmartin ne le quitta que dans les premiers jours de juillet. Il me mandait le 17 juin:...Je ne partirai qu’après avoir fait pour l’Académie plus que le nécessaire. J’ai suivi toutes les indications deM. Cuvillier-Fleury. J’ai remisle Filleul de Beaumarchais[443], avec ma carte, à la porte d’une douzaine d’académiciens. J’ai revu ici Laprade, qui va mieux et qui se montre fort passionné pour ma candidature. Autran parle de moi à ses collègues, tous les mardis et tous les jeudis. J’ai vu Camille Rousset, Marmier, Sandeau, Camille Doucet, Legouvé, qui tous savent à quoi s’en tenir. Vous en conclurez, mon cher ami, que ces préliminaires suffisent pour le moment, que je puis m’accorder trois mois de vacances rustiques, et que, en revenant à Paris le 20 septembre, c’est-à-dire six semaines avant l’élection, je serai en mesure de faire les démarches décisives. Au surplus, si j’en crois toutes les personnes qui m’en parlent, la mort de M. Vitet et les désastres parlementaires de M. Beulé multiplient mes chances, à ce point qu’il suffira d’éviter soigneusement les imprudences et d’y mettre, pendant les dernières semaines, un peu de résolution et d’entrain...Les choses paraissaient donc en bonne voie. Tout annonçait que Pontmartin, cette fois, y allaitpour de bon. Et pourtant il n’avait pas encore fait la démarche décisive, la démarche nécessaire. Il n’avait pas envoyé au secrétaire perpétuel sa lettre de candidature: il n’avait pas brûlé ses vaisseaux, et besoin était qu’il le fît, prompt, comme il l’était, à se décourager, à abandonner la partie, à jeter les cartes au moment de tourner le roi, à dire à ses amis, quand ils insistaient: «Un fauteuil? Bah! à quoi bon? J’ai macauseuse!»Septembre arrive et, au lieu de m’annoncer son départ pour Paris, il me mande que son intentionest d’aller en Provence chez Joseph Autran. Il m’écrit, le 4 septembre:...Je n’ai aucune nouvelle académique, malgré les promesses que j’avais emportées de Paris, et je me demande si l’inexplicable entêtement des Marmier, des Cuvillier-Fleury, des Legouvé, qui se rangent bénévolement parmi les vaincus du 24 mai, ne change rien à leurs bonnes dispositions pour l’auteur de certains articles contre M. Thiers et son groupe. Ce qui est positif, mon cher ami,—puisque vous avez la bonté de vous intéresser à ces petits détails,—c’est que, si ma santé me le permet, j’irai, vers la fin de ce mois, passer quelques jours chez M. Autran. Là, je me trouverai, pour ainsi dire, dans une succursale de l’Académie, en mesure d’abord de consulter le maître de la maison, puis de correspondre directement avec les gros bonnets de l’Académie. Je pense donc que, dans ma prochaine lettre, je pourrai vous renseigner d’une façon plus précise sur cet épisode de ma vie littéraire, auquel vous vous intéressez plus que moi; car, dussiez-vous m’accuser d’impénitence finale ou de rechute, je dois vous avouer que, quand je me retrouve dans ce pays-ci, en rase campagne, en pleine verdure, à mille lieues des échos du palais Mazarin, et en face de misères trop réelles, dont quelques-unes peuvent être atténuées par ma présence, je redeviens absolument indifférent à la question de savoir si je porterai ou ne porterai pas les palmes vertes. Mon moment est passé. Il fallait me présenter entre cinquante et soixante ans, lorsque l’Empire mettait d’accord la droite, le centre droit et le centre gauche. A cette époque, d’ailleurs, la gloriole personnelle n’était pas absorbée dans ce gigantesque ensemble de douleurs et d’inquiétudes publiques...IVCe n’était pas encore une renonciation définitive, mais c’était déjà un mauvais son de cloche. Septembre, octobre se passent: Pontmartin est toujours aux Angles et ne donne pas signe de vie auxgros bonnetsde l’Académie. M. de Falloux m’écrit, le 31 octobre: «Que devient M. de Pontmartin? Connaissez-vous ses intentions pour l’Académie? Les plus graves événements politiques ne font point trêve pour les candidats; je vois que les parties se nouent, que les engagements se prennent, et M. de Gaillard ne m’a pas répondu sur mes questions académiques. Le scrutin approche pendant ce temps-là, et l’on parle de nous y appeler pour la fin de décembre, immédiatement après la réception de MM. de Loménie, Taillandier et Viel-Castel.»Je suppliai l’Ermite des Angles(s’il eût été l’Ermite de la Chaussée d’Antin, il aurait été académicien depuis longtemps), je le suppliai de sortir enfin de sa retraite. Mes lettres devinrent de plus en plus pressantes. Pontmartin répondit en ces termes à celle que je lui avais écrite le 22 novembre:Les Angles, le 25 novembre 1873.Je reçois votre lettre, mon cher ami, et je m’afflige sincèrement de dissonances auxquelles notre amitié, presque majeure déjà, n’est pas habituée. Ce n’est pas sur le fondmême de la question académique que nous pouvons être en désaccord; car j’y suis plus intéressé que vous, et je conviens de bonne ou de mauvaise grâce que ma longue et laborieuse vie n’a plus beaucoup de sens si elle n’aboutit pas à l’Académie. C’est donc tout à fait malgré moi que je vais vous opposer quelques raisonnements, d’autant plus sérieux et sincères que, croyant être dans le vrai, je désire pourtant me tromper.D’abord, êtes-vous bien sûr de mes chances? Sont-elles aussi bonnes qu’elles l’auraient été si l’Empire avait duré quelques années de plus? Au premier plan je vois M. Thiers groupant autour de lui MM. de Rémusat, Duvergier de Hauranne, Dufaure, Mignet, Littré, Jules Favre et—ne vous récriez pas—Legouvé, Marmier et Cuvillier-Fleury. Je ne veux pas dire pour cela que ce dernier, mon ancien patron académique, soit désormais contre moi; non, mais il est singulièrement refroidi, et je n’en veux pour preuve que son silence absolu depuis les premiers jours de juillet. M. de Viel-Castel, dont la réception est annoncée pour jeudi, a contre moi des préventions inexplicables. Il prétend que j’aiéreintésonHistoire de la Restauration, tandis que je suis certain de ne pas en avoir parlé. Hostiles aussi MM. de Sacy, Émile Augier et Octave Feuillet. Absolument inconnus Claude Bernard, Patin, Auguste Barbier. Je ne dis rien de Victor Hugo, qui, si je me présente, est disposé, dit-on, à venir par extraordinaire à l’Académie, pour voter contre moi.Maintenant, supposez que Jules Janin, de plus en plus cloué sur son fauteuil par la goutte, ne puisse pas venir; que Laprade soit retenu à Lyon par le déplorable état de sa santé; que Joseph Autran n’ait pas le courage de quitter sa chère Provence, que me restera-t-il? Assurés: Camille Rousset, Camille Doucet, Jules Sandeau, Guizot, le duc de Broglie, d’Haussonville, comte de Falloux, comte de Carné, qui ne peuvent pourtant pas, pour diverses causes, y mettre beaucoup de chaleur: 8.Non moins probables, mais presque étrangers pour moi,le duc de Noailles, D. Nisard, de Champagny, duc d’Aumale: 4.Vous le voyez, les calculs les plus favorables ne peuvent me donner plus de 11 à 13 voix; car il faudrait admettre que, parmi les académiciens que je viens de nommer, aucun n’ait pris des engagements pendant ma longue absence et mon long silence.Je ne vous parle plus de ma santé, puisque vous n’y trouvez pas un obstacle suffisant. J’aime mieux vous dire que, cédant à d’affectueuses instances, je vais partir après-demain pour Grambois, près Pertuis, résidence de M. Autran[444]. Laprade a promis de s’y trouver le 27, s’il n’est pas trop souffrant. Tous deux, à ma demande, se sont arrangés pour avoir des renseignements exacts. Noustravailleronssur la liste des immortels, comme les courtiers électoraux sur la liste des électeurs. Nous examinerons le pour et le contre, les chances bonnes et mauvaises. Si la réponse des oracles est affirmative, je ne passerai à Grambois que cinq ou six jours et je tâcherai de me mettre en mesure de partir pour Paris le lundi 8 ou mardi 9 décembre. Quant à une candidature purement épistolaire, elle ne pourrait être sérieuse; mes titres ne sont pas assez éclatants pour me donner le droit de manquer aux traditions et aux usages et, d’autre part, mes juges auraient à me répliquer que, si je suis trop vieux, trop infirme ou trop malade pour faire ce trajet de dix-huit heures, c’est une bien triste recrue que j’offre à l’Académie.Adieu, mon cher ami; si les choses tournent autrement que le désire votre amitié, je compte mériter votre indulgence en m’efforçant de faire ici un peu de bien et en dépensant, au profit des pauvres, ce que me coûteraient, à Paris, les hôtels, les restaurateurs et les fiacres. Notre malheureux pays est si cruellement éprouvé! La misère est si terrible! L’hiver sera si dur! Mais je ne veux pas ajouter un mot de plus, vous croiriez que je cherche déjà des fauxfuyantset des prétextes, et mieux vaut vous répéter que je suis à vous de tout cœur.Pontmartin, on le voit, réduisait à 12 les voix sur lesquelles il pouvait compter. Son pointage n’était rien moins qu’exact. Il mettait tout d’abord hors de cause trois de ses plus chauds partisans, Victor de Laprade, Joseph Autran, Jules Janin, sous prétexte qu’ils pourraient être malades. Sans doute, mais la maladie ne pouvait-elle sévir aussi dans l’autre camp? Il passait sous silence Loménie et Saint-René Taillandier, qui devaient prendre séance avant le jour de l’élection et qui lui étaient tout dévoués. Il tenait pour hostiles Cuvillier-Fleury et Marmier, qui avaient été les premiers patrons de sa candidature et ne pouvaient honorablement se tourner contre elle. En réalité, il y avait là 7 voix à ajouter aux 12 qu’il reconnaissait lui être acquises. Cela faisait, d’entrée de jeu, 19 voix à peu près assurées, ce qui était superbe, puisque les Quarante étaient réduits à 36, depuis la retraite de MgrDupanloup et la mort de MM. Pierre Lebrun, Saint-Marc Girardin et Vitet. J’ajoutais dans ma réponse à la lettre du 25 novembre: «Octave Feuillet vous a de très grandes obligations; Auguste Barbier est l’ami de Laprade, qui a sur lui une grande influence. M. de Viel-Castel suivra M. Guizot. J’écris aujourd’hui à M. de Falloux et je lui demande s’il ne pourrait pas agir auprès de M. Patin et de M. Claude Bernard.»Pontmartin m’avait annoncé son départ pour Grambois, et c’est là que je lui adressais ma lettre. Il ne s’y était pas rendu. M. Autran, à qui j’avais aussi envoyé quelques lignes, me répondait le 4 décembre:Mon cher monsieur,M. de Pontmartin n’est pas auprès de moi, mais j’ai M. de Laprade et je ne vous étonnerai pas en vous disant que nous exprimons journellement le désir de voir notre ami se décider, enfin, à poser sa candidature. Malheureusement, M. de Pontmartin, vous le savez peut-être, est le plus fugitif et le plus détaché qui soit au monde. Quand on croit le tenir, il vous échappe; quand il vous a ditouila veille, il vous écritnonle lendemain. Ce n’est ni à moi, ni à M. de Laprade qu’il convient de parler des titres de cet éminent écrivain, et la plupart des membres de l’Académie partagent là-dessus l’opinion de ses meilleurs amis.Il entrera quand il voudra, mais encore faut-il qu’il ne se dérobe pas aux instances qui sont faites auprès de lui. C’est donc à lui, mon cher monsieur, bien plus qu’à nous, que vous devez vous adresser dans votre amicale entreprise...Hélas! mon «amicale entreprise» était vouée au plus lamentable échec; au moment où je croyais enfin toucher au port, ma pauvre barque allait couler à pic. Le 12 décembre, je reçus cette lettre:Mon cher ami,Je m’étonne que M. Autran, à qui vous avez cru devoir écrire, ne vous ait pas purement et simplement envoyé ma lettre à M. de Laprade. Voici, en abrégé, ce que je disais à l’auteur dePernette: Le samedi 22 novembre, j’ai fait une chute qui aurait pu être très grave, et comme, à mon âge, un accident de ce genre ne saurait être absolument insignifiant,j’ai appelé mon médecin, qui est mon ami depuis trente ans. Il a constaté que ma chute n’était rien ou presque rien, mais que j’étais atteint d’une gastrite nerveuse passée à l’état chronique, à laquelle il fallait attribuer mes insomnies nocturnes et mes assoupissements diurnes. Mes violentes quintes de toux ont la même cause. Le vieil adage médical:Sanguis moderator nervorum, ne fut jamais plus applicable. Mon sang, appauvri en 1870 et 1871 par des misères et des chagrins de toutes sortes, nemodèreplus mes nerfs et ils en profitent pour bouleverser ma pauvre machine. J’ajoute, pour en finir sur ce sujet, etafin qu’il n’en soit plus question, que, lorsque j’ai demandé à mon docteur s’il serait sage, dans ce triste état, de partir pour Paris et d’affronter les soucis d’une candidature, il m’a regardé avec stupeur et m’a répondu que, en pareil cas, je ne ferais pas mal de m’arrêter à la station de Charenton, pour ne pas arriver jusqu’au Père-Lachaise. Je crois même, en ma qualité d’incorrigible, avoir ébauché un pitoyable calembour sur la chaise et sur le fauteuil.Voilà, mon cher ami, sinon le texte, au moins le sens de ce que j’ai écrit à M. de Laprade, en le priant de communiquer ma lettre à son hôte et collègue, M. Autran. Maintenant, toute insistance serait une véritable cruauté. Je ne puis même songer à des démarches qui engageraient l’avenir; car je veux rester libre de me soigner, d’acheter un petit chalet à Cannes, d’éviter tout ce qui pourrait me forcer de retourner à Paris, et de donner au recueillement, à la retraite et au repos le peu de temps qui me reste à vivre. J’ai à Avignon des amis d’enfance avec lesquels je pourrais célébrer la cinquantaine. Quelques-uns sont suffisamment lettrés, et désireraient, ne fût-ce qu’à titre de compatriote, me voir académicien. Pas un n’oserait, en ce moment, me donner un autre conseil que celui de mon docteur. Pas un n’oserait prendre une responsabilité qui se changerait en regrets et en remords si, en arrivant à Paris, je tombais tout à fait malade. Laissez-moi vous le dire avec la rude franchise d’une fidèle amitié. Votre acharnementacadémique, vos persécutions incessantes, votre système de sommations directes, tantôt à M. de Falloux, tantôt à M. Cuvillier-Fleury, tantôt à M. Autran, tout cela m’attriste et finirait par m’exaspérer. Il y a des moments où je suis tenté de regarder comme une légende fantastique ce que je sais de vous, de votre famille, de vos enfants, du soin avec lequel vous dirigez leur éducation, de vos infatigables travaux, de vos patientes recherches, et où j’ai envie de croire que vous êtes un vieux garçon bien oisif, dont les vingt-quatre heures appartiennent à une idée fixe. D’ici à peu d’années, vous verrez l’Académie dégringoler d’une telle façon, tomber dans un tel discrédit, être entourée d’une telle indifférence (cela commence déjà), que vous serez tout étonné d’avoir attaché tant d’importance à faire de moi le collègue de MM. Jules Favre et Littré, en attendant Renan et About. Donc, n’en parlons plus; vous compromettriez notre amitié, vous me rendriez ridicule et vous atteindriez le but diamétralement contraire à celui que vous vous proposez. La question me semble tellement épuisée que, si vous y reveniez dans vos prochaines lettres, je ne vous répondrais plus. J’aurais dû peut-être m’expliquer plus tôt aussi nettement qu’aujourd’hui; mais, d’abord, j’étais moins souffrant; ensuite, j’espérais toujours que vous lâcheriez prise et que vous adopteriez ma méthode, que je crois bonne: quand je devine que quelque chose est désagréable à un ami, et quand ce quelque chose n’intéresse ni son honneur, ni sa vie, ni sa conscience, je ne lui en dis plus un mot, et, généralement, je m’en trouve bien. Être plus royaliste que le roi n’est bon ni dans la vie publique, ni dans la vie privée. Pardonnez, mon cher ami, à la liberté de mon langage; il fallait en finir, et cette fois je me flatte que c’est bien fini. Notre affection, soyez-en certain, n’en sera que plus vive et plus douce quand nous serons débarrassés de ces éternels tiraillements. Votre tout dévoué de cœur[445].VCe petit dissentiment n’était pas pour altérer en rien notre vieille amitié. Lorsque mourut Jules Janin, au mois de juin 1874, Pontmartin me permit de lui reparler de l’Académie. Il persistait, il est vrai, à ne pas vouloir se présenter; mais sa réponse ne respirait, cette fois, aucune irritation. Dans une lettre qu’il m’adressait de Marseille, le 4 avril 1875, il me disait:...Un mot encore sur l’Académie. Mes chances seraient aussi mauvaises qu’elles auraient été bonnes en 1873. Je n’ai plus M. Guizot[446]; M. Autran n’est pas en état de retourner à Paris; les apparitions de M. de Laprade parmi ses collègues sont trop rares et trop courtes pour qu’il puisse avoir la moindre influence. M. Thiers dispose de quatorze voix qui toutes me seraient hostiles. En fait de bonapartistes, je ne pourrais compter que sur Jules Sandeau. Vous le voyez, mon cher ami, la peau de chagrin s’est singulièrement amincie; ce chagrin-là est le moindre des miens...Joseph Autran mourut le 7 mars 1877. Pontmartin paraissait si bien indiqué pour le remplacer, que ses adversaires eux-mêmes parlèrent aussitôt de sa candidature et la combattirent préventivement. Ainsi fit leSémaphore, journal républicain de Marseille, qui avait pourcorrespondant parisienM. Émile Zola. Pontmartin était alors à Marseille;il répondit sur-le-champ aurédacteur en chef du «Sémaphore»:Monsieur,Avant d’attaquer une candidature, il faudrait, ce me semble, s’assurer qu’elle existe. Depuis la mort de M. Autran, je n’ai quitté la campagne que pour venir à Marseille; je puis me rendre cette justice que, en pleurant mon illustre ami, en m’associant au deuil de sa famille et de sa ville natale, je n’ai pas mêlé à mes regrets la moindre arrière-pensée académique. Je défie que l’on cite un mot de moi, une démarche, une ligne d’écriture qui trahisse des velléités de candidat. Votre correspondant prétend que «j’en meurs d’envie». Je crois avoir prouvé le contraire. Cette envie, d’ailleurs, me paraît peu compatible avec l’épithète deprovincialqu’il me décerne, dont je suis loin de me défendre, et qui, soit dit en passant, produit un singulier effet dans la correspondance d’un journal de province. Oui, depuis sept ans, depuis les désastres de la France, j’ai cessé d’habiter Paris; je suis redevenu, non seulement provincial, mais villageois. Est-ce là le fait d’un homme atteint de nostalgie académique? J’en appelle à votre justice.Cette attaque m’étonne d’autant plus que mes relations avec leSémaphoreavaient toujours été fort amicales. Permettez-moi donc, monsieur le rédacteur, de l’attribuer ou aux inquiétudes d’un candidat pressé d’écarter même les concurrents imaginaires, ou peut-être aux rancunes d’un romancier désireux d’accaparer à lui tout seul les privilèges de l’Assommoir.Comptant sur votre bienveillante impartialité pour l’insertion de cette lettre, je vous en remercie d’avance et je vous prie, monsieur le rédacteur, d’agréer l’assurance de ma parfaite considération, de mes cordiales sympathies.A. de Pontmartin.Marseille, 24 mars 1877Cette lettre ne préjugeait rien sur le fond de la question. Il lui eût été doux de louer son ami, et peut-être n’était-il pas sans désirer qu’on le chargeât de ce soin. La veuve du poète, de son côté, souhaitait vivement que son éloge fût confié à l’auteur desSamedis, à l’écrivain qui, en tant de rencontres, avait si bien parlé de son mari. Ni son propre désir, ni les instances de MmeAutran, ni celles de M. Léopold de Gaillard, ne purent le faire revenir sur son parti pris d’abstention et d’absentéisme. Cette fois encore, il laissa aller les choses. Le 17 avril, M. le duc d’Audiffret-Pasquier posa sa candidature; celle de Pontmartin dès lors devenait impossible, puisqu’ils avaient, l’un et l’autre, mêmes amis et mêmes électeurs. M. de Gaillard, qui voulait bien me tenir au courant de la situation, m’écrivit de Paris, le 25 avril:...Je vous aurais répondu depuis longtemps si j’avais eu à vous dire quelque chose de bon pour la candidature à l’Académie de notre ami Pontmartin. Trois fois, déjà, à ma connaissance, il a été l’objet d’avances aussi flatteuses que peu écoutées. Deux fois je lui ai écrit de la part de M. Guizot pour lui dire:Votre moment est venu; posez votre candidature, nous la soutiendrons.Cette fois encore, M. d’Haussonville lui a fait porter les propositions les plus séduisantes. Jamais notre cher indécis n’a daigné répondre:Je vous remercie, j’accepte et j’arrive.Depuis plus de dix ans, il serait en possession du fauteuil qu’il mérite si bien, s’il avait voulu écrire sa lettre de demande et laisser agir ses amis. Il y a un mois, après une visite au duc de Broglie, je lui faisais connaître la situation d’alors: Sardou seul en avant; le duc Pasquier sollicité, mais refusant et préférant se réserver pour le prochain fauteuilpolitique. Je ne mets pas en doute que si notre ami avait aussitôt pris son parti et posé sa candidature, jamais on n’eût parlé de celle du président du Sénat. Celui-ci, en effet, n’a écrit qu’à la date du 17avril. Maintenant que l’occasion est manquée, je ne conseillerai pas à Pontmartin de se jeter en avant. Évidemment, la moitié des voix sur lesquelles il pourrait compter sont engagées au candidat politique. Si l’élection est renvoyée à l’hiver prochain, il faudra voir, et tout pourrait peut-être s’arranger comme nous le désirons, vous et moi, et mêmelui, en dépit de ses hésitations. Si l’élection a lieu tout de suite, on croit à deux ou trois voix de majorité pour le duc Pasquier. Je suis assez peu duc et assez peu homme de lettres pour avoir une opinion désintéressée sur la matière. Je suis hardiment pour l’AcadémieSalonpolitique et littéraire, contre l’AcadémieSociété des Gens de lettres. C’est pour cela que notre ami qui est, par excellence, ungentlemanet un écrivain devrait se décider...Au commencement de 1878, Pontmartin passa deux mois à Hyères, où se trouvait l’évêque d’Orléans. Nous avons vu quel caractère de cordialité prirent bien vite leurs relations[447]. Il y avait alors trois vacances à l’Académie, par suite de la mort de MM. Thiers, Claude Bernard et Louis de Loménie. Le fauteuil de ce dernier semblait revenir de droit à Pontmartin. MgrDupanloup insista auprès de lui pour qu’il se mît sur les rangs. Seul, l’illustre évêque pouvait triompher de cette résistance que n’avaient pu vaincre ni M. Guizot, ni M. d’Haussonville, ni M. Léopold de Gaillard. Il put croire un instant qu’il avait partie gagnée. Le7 avril 1878, étant encore à Hyères, que Pontmartin venait de quitter, il me faisait l’honneur de m’adresser ces lignes:Monsieur,Tous mes vœux sont pour M. de Pontmartin, et je crois l’avoir déjà décidé à donner son consentement pour sa candidature. Je vais y travailler encore...Rentré à Orléans, il voulut bien, le 18 avril, m’envoyer ce nouveau billet:Monsieur,Je suis l’admirateur et l’ami de M. de Pontmartin; et si cela dépendait uniquement de moi, il serait demain de l’Académie française.J’ai quitté cette Académie, mais j’emploierai ce qui me reste de crédit auprès de mes confrères en faveur de M. de Pontmartin, et en le faisant, je croirai faire une œuvre également honorable pour l’Académie et pour M. de Pontmartin.MgrDupanloup ne devait pas s’en tenir là. «Je ferai, m’écrivait-il quelques jours plus tard, je ferai pour M. de Pontmartin ce que je ne ferais pour personne autre. Je serai heureux de revenir à l’Académie le jour où il s’agira de voter pour lui.» Et cela, il le lui écrivit à lui-même. Être nommé dans de telles conditions, n’était-ce pas être nommé deux fois? Pontmartin refusa[448].Cette fois, tout était bien fini. A peu de tempsde là, le 11 octobre 1878, l’évêque d’Orléans mourait, après une courte maladie, au château de la Combe[449], par Domène (Isère). Après lui, nul ne pouvait plus songer à parler encore de l’Académie à Pontmartin.On a souvent répété que lesJeudis de MmeCharbonneauavaient jusqu’au dernier jour fermé à Pontmartin les portes de l’Académie. Rien n’est moins exact, nous venons de le voir. Il n’a tenu qu’à lui, et à plus d’une reprise, d’en franchir le seuil. S’il n’a pas été académicien, c’est parce qu’il n’a pas voulu l’être. Est-ce à dire qu’il dédaignait de figurer parmi les Quarante? Il était trop homme d’esprit pour avoir ce sot orgueil. Il eût été, au contraire, très heureux et très fier de s’asseoir auprès des maîtres et des amis qu’il comptait dans l’illustre compagnie. S’il s’est obstiné jusqu’à la fin à ne point poser sa candidature, ce n’est ni par excès d’orgueil, ni par excès de modestie. Faut-il chercher la cause de ses refus dans un détail minuscule qu’il se plaisait, il est vrai, à grossir, dans le petit volume et la petite portée de sa voix qui lui faisait peur d’avance? Je sais bien que dans sesMémoires[450], c’est à cette malheureuse voix aigrelette qu’il attribue tout le mal. C’est derrière elle qu’il se retranchait, lorsque ses amis le pressaient de trop près et lui reprochaientde se dérober, même quand l’occasion était propice et le succès certain: «Comment ne devines-tu pas, écrivait-il à Léopold de Gaillard, que le jour de la réception qui est, pour le nouvel académicien, le jour du triomphe serait pour moi le jour de la confusion? On viendrait à ma séance pour se moquer de moi!» Un autre jour, comme M. de Gaillard lui énumérait la majorité certaine qui l’attendait au palais Mazarin: «Oui, répondit-il, avec tristesse, il y aurait même une voix de trop, c’est la mienne!»L’obstacle pourtant,—et Pontmartin le savait bien—était de ceux qui se peuvent tourner. Un académicien a le droit, comme un simple mortel, d’avoir la grippe et de faire lire son discours par un confrère. Ainsi avait fait Jules Janin dans la séance du 9 novembre 1871. Le comte d’Haussonville était un des plus chauds partisans de Pontmartin. Il lui fit dire par un ami commun qu’il se tenait à sa disposition pour se mettre en rapport d’abord avec l’Académie pour sa candidature, puis avec le public pour le jour de la réception. L’obstacle était ainsi levé, et dans les meilleures conditions, puisque aussi bien M. d’Haussonville était un admirable lecteur. Son offre pourtant ne fut pas agréée. C’est que le véritable obstacle était ailleurs; il était dans l’irrésolution et la nervosité de son caractère, dans son éloignement pour tout ce qui ressemblait à une compétition et à une lutte, dans la facilité avec laquelle trop souvent il jetait le manche après la cognée. Il était surtoutdans le sentiment qui, après les désastres et les deuils de 1870 et 1871, le portait de plus en plus à ne point avoir à Paris de résidence fixe, mais un simple campement, et qui le décida à finir ses jours à la campagne. Peut-être, après tout, choisissait-il la meilleure part, et je fus tout à fait désarmé, je l’avoue, le jour où je reçus de lui ces lignes, où le sourire se mouille d’une larme:Si j’étais de l’Académie, il me faudrait habiter Paris une partie de l’année; force au moins me serait d’y aller aux époques d’élection ou de réception... Depuis la mort de ma pauvre femme et depuis les dates sinistres de 1870-1871, Paris ne m’attire plus, au contraire, je n’y arrive que pour m’enrhumer; le théâtre, dont j’ai conservé le goût, me fatigue et m’endort. Dans les maisons où je suis invité, on dîne trop tard pour ma gastrite et on veille trop pour mes soixante-trois ans. La campagne, mes vieilles servantes, mon vieux chien, un peu de travail, un peu de charité, quelques amis à mes dîners maigres du vendredi, quelques coups de fusil très peu meurtriers en septembre et en octobre, et, en perspective, le cimetière de mon village, voilà désormais, non seulement mon partage, mais mes préférences. Ce n’est pas vous, mon cher ami, qui aurez le courage de me blâmer.

PONTMARTIN ET L’ACADÉMIE(1868-1878)

Lafièvre verte. Le fauteuil de M. Empis. Lettre auFigaro. Le fauteuil de Sainte-Beuve. Une page desJeudis.—Lettres de M. de Falloux, de Cuvillier-Fleury et de Joseph Autran. LeNon possumusde Pontmartin.—Le fauteuil de Saint-Marc Girardin.Fantaisies et Variationsanti-académiques de M. Bourgarel.—Nouvelle lettre de M. de Falloux. Où l’on voit que Pontmartin était moins fort en calcul que feu Barrême.—Le fauteuil de Jules Janin. La peau de chagrin... académique. Le fauteuil d’Autran. M. Émile Zola se met en marche vers le Palais-Mazarin. MgrDupanloup s’efforce de décider Pontmartin à poser sa candidature. Pourquoi il ne s’est jamais présenté.

Alors que Pontmartin abandonne Paris pour n’y plus revenir, c’est peut-être le moment de se demander s’il y a quelque chose de vrai dans l’opinion qui assigne pour cause à sa retraite définitive aux Angles le refus qu’aurait fait l’Académie de lui donner un de ses fauteuils. On le représente essayant d’entrer au Palais-Mazarin, grattant à la porte, et, dépité de ne pas la voir s’ouvrir, quittantla capitale et jurant de n’y plus remettre les pieds.

C’est là une purelégende, que je crois être en mesure de combattre, pièces en mains.

Armand de Pontmartin ne fut point de ceux qui attaquent l’Académie et qui lancent contre elle des épigrammes, d’ailleurs faciles. Rien ne lui paraissait plus enviable que d’en faire partie. Toutes les fois que, pendant ses séjours à Paris, avait lieu une séance de réception, il ne manquait jamais d’en rendre compte, en toute liberté sans doute, avec une entière indépendance, mais aussi avec une réelle sympathie, comme quelqu’un qui n’est pas encore de la maison, mais qui, en attendant, se montre un bon voisin et un fidèle ami.

A fréquenter ainsi chez les académiciens, il était difficile que l’auteur desSamediséchappât complètement à la contagion, et qu’il n’eût pas, lui aussi, de temps à autre, un accès, plus ou moins fort, de cette fièvre qu’il nomme quelque part lafièvre verte, et qu’il a si bien décrite:

Savez-vous, écrivait-il un jour, ce que c’est que lafièvre verte? C’est une maladie bizarre que l’on risque d’attraper en se promenant, le jeudi, sur le pont des Arts, entre deux et cinq heures. On y rencontre, ce jour-là, des hommes vénérables que l’on peut, au premier abord, prendre pour de simples mortels, et qui ne sont pourtant ni mortels ni simples, car ce sont des académiciens.

Méfiez-vous! Si le manteau d’un de ces favoris des dieux effleure votre redingote, si son regard s’abaisse sur vous d’un air de bonhomie narquoise, s’il pousse encore plus loin la condescendance, si, pour imiter en tout les gracieux exemplesde son secrétaire perpétuel[426], il vous dit en vous montrant certaine coupole: «Quand donc serez-vous des nôtres?» vous voilà pris; les plus savants docteurs y perdraient leur latin et leur quinine; vous êtes livrés, plume et papier liés, aux tyranniques caprices de lafièvre verte... Je vous plains si la maladie est aiguë, et je vous plains encore plus si elle passe à l’état chronique[427]...

Il y a là, dans cette Causerie du 20 février 1864, cinq ou six pages d’une fantaisie charmante. Heureusement, quand on badine ainsi avec son mal, c’est que la fièvre est légère et l’accès passager. La «fièvre verte» n’a jamais été, chez Pontmartin, une fièvre continue, mais seulement une fièvre intermittente. Ses velléités académiques, nous allons le voir, n’ont jamais tenu bien longtemps. Plus d’une fois, ses amis ont obtenu de lui qu’il acceptât l’idée d’une candidature; jamais ils n’ont pu le décider à faire les démarches nécessaires, à se mettre officiellement sur les rangs: en réalité,il ne s’est jamais présenté.

J’en éprouvais, pour ma part, un réel chagrin. Bien souvent, avec une insistance qui allait parfois, je le reconnais, jusqu’à l’indiscrétion, je l’ai pressé de poser sa candidature. Rien ne m’est donc aujourd’hui plus facile que de tracer, à l’aide de ses lettres, et aussi un peu à l’aide des miennes, qu’il avait bien voulu conserver, l’odyssée académique—ou plutôt, hélas! anti-académique—de l’auteur desSamedis.

A la fin de 1868, il y avait trois fauteuils vacants: ceux de Viennet, de Berryer et d’Empis. Le 24 décembre, j’écrivais à Pontmartin: «Voilà trois places vacantes à l’Académie. Quand commencerez-vous vos visites? Je ne vous tiendrai quitte que le jour où vous me donnerez la joie de vous applaudir au palais Mazarin. Mais le sujet vaut qu’on y revienne et nous y reviendrons.»

Moins de huit jours après, en effet, le 31 décembre, je lui adressais ce nouvel appel:

Arrivons maintenant par le chemin le plus court à l’Académie. Depuis ma dernière lettre, j’ai lu dans leGaulois,—qui n’est pas toujoursFrançais,—et dans leFrançais,—qui est quelquefoisGaulois,—que vous étiez décidé à poser le pied sur le pont des Arts, qui vient d’inspirer à Sainte-Beuve un bien détestable sonnet. Il me tarde de recevoir de vous la confirmation de cette nouvelle. Je persiste à penser que le moment est venu pour vous de prendre rang. A la distance où je suis du champ de bataille, il m’est bien difficile d’apprécier quelles peuvent être vos chances actuelles; mais je tiens pour certain que, si votre succès n’est pas immédiat, il ne se fera cependant pas longtemps attendre.

Pontmartin était alors aux Angles, et c’est de là qu’il me répondit, le 2 janvier 1869:

Un mot seulement, mon cher ami, pour répondre à vos deux dernières lettres. La mienne vous a appris que j’étais encore aux Angles, à 180 lieues du pont des Arts, et beaucoup plus loin, je crois, de la salle des séances du palais Mazarin. Je ne pourrai partir pour Paris que le 1erou le 2 février, et là seulement je pourrai savoir de quoi il retourne. La note duFrançais, si elle est, comme je le suppose, de Léon Lavedan, ne signifie pas grand’chose;c’est son amitié qui a voulu risquer ce ballon d’essai. D’autre part, on m’écrit, au contraire, que les trois places vacantes sont déjà prises, que les politiques patronnent M. Duvergier de Hauranne, que Mgrl’évêque d’Orléans protège M. Franz de Champagny, et que, pour le fauteuil de l’insignifiant Empis, la majorité se décidera à faire une concession du côté des auteurs dramatiques ou autres candidats portés par la minorité. Vous voyez, cher confrère et ami, que, même sans tenir compte demon penchant invétéré à l’abstention, la plus grande réserve est ici de rigueur, surtout si ceux que je dois regarder comme mes patrons naturels ont déjà jeté les yeux sur d’autres candidats...

La triple élection fut fixée au 29 avril; le 2, leFigaroannonçait, dans sesÉchos de Paris, la candidature de Pontmartin au fauteuil d’Empis; il prit aussitôt la plume et rectifia en ces termes la nouvelle:

Vendredi, 2 avril 1869.Monsieur et cher confrère,Je lis à l’instant dans vos spirituelsÉchos de Paris: «Les autres candidats sérieux à l’Académie sont, en première ligne, MM. Duvergier de Hauranne et Armand de Pontmartin.»J’ignore si je suis sérieux; mais je puis vous affirmer que je ne suis pas candidat. Pourtant je me serais contenté du plaisir de vous lire, sans vous donner l’ennui de recevoir ma réponse, si je n’avais deux motifs et deux excuses.D’abord, sibien pensant, si catholique et si voltigeur de 1815 que je sois, mon abstention me donne le droit de ne pas servir derepoussoirà Théophile Gautier, dont j’ai pu quelquefois combattre les doctrines, mais dont j’appelle l’élection de tous mes vœux, et dont j’admire le prodigieux talent.Ensuite, parce que mes parents et mes amis de province, ne voyant pas même figurer mon nom, escorté d’uneminorité consolante, dans le scrutin du 29 avril, pourraient croire à la plus radicale et à la plus grotesque des défaites, là où il n’y aura pas eu même de lutte et de tentative.Je vous saurai beaucoup de gré si vous voulez bien accueillir et publier ma réponse dans vosÉchos de Paris, et je vous prie de croire aux cordiales sympathies de votre dévouéA. de Pontmartin.

Vendredi, 2 avril 1869.

Monsieur et cher confrère,

Je lis à l’instant dans vos spirituelsÉchos de Paris: «Les autres candidats sérieux à l’Académie sont, en première ligne, MM. Duvergier de Hauranne et Armand de Pontmartin.»

J’ignore si je suis sérieux; mais je puis vous affirmer que je ne suis pas candidat. Pourtant je me serais contenté du plaisir de vous lire, sans vous donner l’ennui de recevoir ma réponse, si je n’avais deux motifs et deux excuses.

D’abord, sibien pensant, si catholique et si voltigeur de 1815 que je sois, mon abstention me donne le droit de ne pas servir derepoussoirà Théophile Gautier, dont j’ai pu quelquefois combattre les doctrines, mais dont j’appelle l’élection de tous mes vœux, et dont j’admire le prodigieux talent.

Ensuite, parce que mes parents et mes amis de province, ne voyant pas même figurer mon nom, escorté d’uneminorité consolante, dans le scrutin du 29 avril, pourraient croire à la plus radicale et à la plus grotesque des défaites, là où il n’y aura pas eu même de lutte et de tentative.

Je vous saurai beaucoup de gré si vous voulez bien accueillir et publier ma réponse dans vosÉchos de Paris, et je vous prie de croire aux cordiales sympathies de votre dévoué

A. de Pontmartin.

Comme il avait été décidé, il fut pourvu, le 29 avril, aux trois vacances. Le fauteuil de Berryer échut à M. de Champagny, celui de Viennet à M. d’Haussonville et celui d’Empis à M. Auguste Barbier. Ce dernier fut élu par 18 voix contre 14 données à Théophile Gautier.

Deux académiciens, et non des moindres, moururent en cette même année 1869, Lamartine le 1ermars et Sainte-Beuve le 13 octobre.

Le 16 octobre, j’écrivis à Pontmartin:

...Qui remplacera Sainte-Beuve à l’Académie? J’ai lu ce matin au cercle, dans le journalla France, une petite note où il est dit que l’hésitation n’est pas possible, et que l’Académie doit élire, à la place de Lamartine, M. Théophile Gautier, et à la place de Sainte-Beuve, M. Armand de Pontmartin. Si je puis, en sortant de chez moi, mettre la main sur ce numéro de laFrance, j’en détacherai l’entrefilet en question et le glisserai dans ma lettre. J’ignore si c’est Caro qui a rédigé cette note; qu’elle vienne de lui ou d’un autre, elle n’en a pas moins une valeur et une portée à laquelle vous ne sauriez vous soustraire. Il faut absolument que vous vous présentiez. Je ne sais si, ces années passées, il étaittrop tôt; ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui le moment est venu, l’heure a sonné, et il ne faut pas vous exposer à ce quel’on vous dise ce que l’on a dit à Charles X et à Louis-Philippe, ce que l’on dira un jour, bientôt peut-être, à Napoléon III:Il est trop tard!...

Pontmartin était alors en Provence et songeait d’autant moins à rentrer à Paris que sa femme était gravement malade. Il ne se souciait d’ailleurs aucunement de succéder à Sainte-Beuve. Dans lesJeudis de Madame Charbonneau, n’avait-il pas tracé de lui ce portrait, sous le nom deCaritidès?

Caritidès a reçu du Ciel, auquel il ne croit plus, un goût exquis, une finesse de tact extraordinaire, de merveilleuses aptitudes de critique relevées et comme fertilisées par de rares facultés de poésie. Il possède et pratique en maître l’art des nuances, des sous-entendus, des insinuations, des infiltrations, des évolutions, des circonlocutions, des précautions, des embuscades, des chatteries, de la haute école, de la stratégie ou de la diplomatie littéraire. Il excellerait à distiller une goutte de poison dans une fiole d’essence, de manière à rendre l’essence vénéneuse ou le poison délicieux. Sa prose est attrayante et magnétisante comme une femme un peu compromise qui ne dit pas tous ses secrets et s’enjolive à la fois de ce qu’elle montre et de ce qu’elle cache. Caritidès a voulu être un pèlerin d’idées, moins la première des qualités du pèlerin, c’est-à-dire la foi. Il a fait, en amateur, le tour de toutes les doctrines de son temps sans s’y fixer jamais, et, en les abandonnant, il a eu l’air de les trahir. Accusé injustement de traîtrise et d’apostasie, il a tenu à justifier sa réputation et il a fini par devenir l’ennemi de ceux dont il n’était que le déserteur. Son erreur a été de sophistiquer ce qu’il aurait pu faire tout simplement, avec tant de grâce, d’esprit et de supériorité naturelle, de traiter la littérature comme une mauvaise guerre où il faudrait constamment avoir un fleuret à la main et un stylet sous ses habits. On assure qu’il passe son temps à colliger une fouled’armes défensives et offensives, de quoi accabler ceux qu’il aime aujourd’hui et qu’il pourra haïr demain, ceux qu’il déteste à présent et dont il veut se venger plus tard. Caritidès aurait pu être la plus irrécusable des autorités, il n’est que la plus friande des curiosités littéraires[428].

Il parut à Pontmartin qu’il ne pouvait, en conscience, même avec les sous-entendus académiques, faire l’éloge de l’homme sur lequel il avait écrit cette page. Il avait raison, et je n’insistai pas.

Jules Janin fut nommé à la place de Sainte-Beuve le 7 avril 1870; son discours de réception ne devait être prononcé que le 9 novembre 1871. Dans l’intervalle, la guerre, la chute de l’Empire, le siège de Paris, la Commune, avaient comme suspendu la vie de l’Académie. Lorsque, dans les derniers mois de 1871, elle put enfin reprendre régulièrement ses séances, il se trouva qu’elle avait à pourvoir à quatre vacances: il lui fallait remplacer Montalembert, Villemain, Prévost-Paradol et Prosper Mérimée[429].

L’occasion, certes, était propice, et il convenait de ne la pas laisser échapper. Avant même d’agir auprès de Pontmartin, j’écrivis à M. de Fallouxpour m’assurer de ses intentions, et j’en reçus la réponse suivante, datée du 8 août 1871:

Je vous remercie, cher monsieur, de votre aimable souvenir et de l’appréciation, si juste à mon sens, de notre vraie situation. Du reste, si je suis affligé par la conduite de M. Thiers, je n’en suis plus surpris depuis un certain nombre de mois, et je puis dire loin de lui ce que je lui ai dit à lui-même: il se trompe aujourd’hui sur l’état de la France, comme il s’est trompé sur l’état de Paris avant le 18 mars. Ces illusions-là nous ont coûté déjà bien cher: elles peuvent entraîner encore de plus épouvantables catastrophes.En attendant, l’Académie reste une de nos dernières épaves et je ne demande pas mieux que de me joindre à ceux qui essaieront de la sauver. On parle de M. le duc d’Aumale pour le fauteuil de M. de Montalembert; celui de M. Villemain irait parfaitement à M. de Pontmartin, et il sait d’avance que mon suffrage ne peut lui faire défaut. Plusieurs d’entre nous le lui avaient déjà fait dire, au triple scrutin d’il y a dix-huit mois[430], et, à cette époque, il résistait à toutes les instances. Si vous pouvez le décider aujourd’hui, vous obtiendrez un succès que n’ont pu remporter de très anciens amis, et cette difficulté est faite pour vous tenter. Recevez donc d’avance mes remerciements avec mes vœux, et pardonnez-moi leur trop brève expression. Malheureusement, ma tête revient bien surmenée par le spectacle et les tristesses de Versailles[431], et je paie aujourd’hui mon voyage comme s’il eût été un plaisir. Veuillez n’en pas moinsdemeurer convaincu de mon très fidèle et très reconnaissant attachement.Falloux.Caradeuc, près Bécherel (Ille-et-Vilaine).

Je vous remercie, cher monsieur, de votre aimable souvenir et de l’appréciation, si juste à mon sens, de notre vraie situation. Du reste, si je suis affligé par la conduite de M. Thiers, je n’en suis plus surpris depuis un certain nombre de mois, et je puis dire loin de lui ce que je lui ai dit à lui-même: il se trompe aujourd’hui sur l’état de la France, comme il s’est trompé sur l’état de Paris avant le 18 mars. Ces illusions-là nous ont coûté déjà bien cher: elles peuvent entraîner encore de plus épouvantables catastrophes.

En attendant, l’Académie reste une de nos dernières épaves et je ne demande pas mieux que de me joindre à ceux qui essaieront de la sauver. On parle de M. le duc d’Aumale pour le fauteuil de M. de Montalembert; celui de M. Villemain irait parfaitement à M. de Pontmartin, et il sait d’avance que mon suffrage ne peut lui faire défaut. Plusieurs d’entre nous le lui avaient déjà fait dire, au triple scrutin d’il y a dix-huit mois[430], et, à cette époque, il résistait à toutes les instances. Si vous pouvez le décider aujourd’hui, vous obtiendrez un succès que n’ont pu remporter de très anciens amis, et cette difficulté est faite pour vous tenter. Recevez donc d’avance mes remerciements avec mes vœux, et pardonnez-moi leur trop brève expression. Malheureusement, ma tête revient bien surmenée par le spectacle et les tristesses de Versailles[431], et je paie aujourd’hui mon voyage comme s’il eût été un plaisir. Veuillez n’en pas moinsdemeurer convaincu de mon très fidèle et très reconnaissant attachement.

Falloux.

Caradeuc, près Bécherel (Ille-et-Vilaine).

Pontmartin parut assez bien disposé. Il m’écrivait des Angles, le 6 novembre:

...Pour me consoler de mon échec[432], je suis allé passer, au pied du Luberon, chez M. Joseph Autran, huit ou dix jours qui se sont changés en trois semaines. Le pauvre-riche poète est presque aveugle, et d’une tristesse voisine du désespoir. Pour le tirer de cette prostration désolante, sa femme va l’emmener à Paris. Il est convenu entre nous qu’il arrivera vers le 15 novembre; que, sitôt installé, il s’assurera des dispositions de ses confrères, et m’écrira si je dois venir à Paris en décembre, ce qui serait académique, ou attendre la fin de février, ce qui serait hygiénique. En attendant, je vais me remettre au travail ou, comme vous le dites si bien, audevoir; le même mot pour les vieux journalistes qui finissent que pour les jeunes écoliers qui commencent!...

Les candidatures cependant commençaient à se dessiner. M. de Falloux m’écrivait, du Bourg-d’Iré, le 28 novembre: «Je ne crois pas que MM. Littré, Gautier et Dumas aient chance de succès; je n’ai entendu parler jusqu’ici, en dehors du duc d’Aumale,qui paraît n’avoir pas de concurrent, que de MM. Camille Rousset, de Loménie, Wallon et Saint-René Taillandier. M. de Pontmartin va certainement prendre rang parmi les candidats les plus sérieux, et vous pouvez être bien sûr que mon concours ne lui fera pas défaut.»

Le mois de décembre arrivait, et Joseph Autran ne partait pas; Pontmartin, de son côté, restait aux Angles, et c’est de là qu’il m’adressait, le 5 décembre, la lettre suivante:

Hélas! fidèle ami, nous sommes loin de compte!A se déterminer la Provence est moins prompte...

En d’autres termes, et en vile prose, je crois, sans en être positivement sûr, que M. Autran, intercepté par les rigueurs précoces de l’hiver, est encore à Marseille, en vraie marmotte provençale, et qu’il n’ose pas m’informer de ce retard indéfini. Autrement, comment expliquer son silence? Je l’ai quitté le 4 novembre; il comptait partir le 14 au plus tard, et il était convenu que, sitôt arrivé à Paris, il m’écrirait pour me donner son adresse, et commencer notre correspondance académique. Or, il m’écrit de Marseille, le 18, en me parlant d’irrésolution, de la peur que lui faisait un voyage de Paris dans cette saison, des bronches de MmeAutran, qui exigent les plus grandes précautions, etc. Depuis lors, rien, et nous sommes au 5 décembre! Et le froid, déjà fort vif il y a trois semaines, est devenu intolérable! J’en conclus que notre poète n’a pas bougé de son bel hôtel de la rue de Montgrand, qu’il y vit au jour le jour, plus indécis que jamais, et qu’il craint de me contrarier en m’apprenant que son départ est probablement retardé jusqu’au mois de février.Voilà, mon cher confrère, à quel point nous en sommes!Quant à moi, il m’est impossible, en ce moment, de me diriger vers le Nord et je me sentirais plutôt attiré vers la plage de Cannes. Quoique ma santé semble se rétablir, j’ai encore un reste d’anémie qui me rend horriblement frileux. Je m’enrhume à tout propos. Songez d’ailleurs que je serais obligé, en arrivant à Paris, de loger à l’hôtel, n’ayant plus d’appartement. Tout cela m’effraie, et, en attendant, je me console avecle Filleul de Beaumarchais, dont la première partie sera expédiée, aujourd’hui même, à M. de Gaillard. J’ai fini par me passionner pour mon sujet, au point de ne plus pouvoir penser à autre chose...

En d’autres termes, et en vile prose, je crois, sans en être positivement sûr, que M. Autran, intercepté par les rigueurs précoces de l’hiver, est encore à Marseille, en vraie marmotte provençale, et qu’il n’ose pas m’informer de ce retard indéfini. Autrement, comment expliquer son silence? Je l’ai quitté le 4 novembre; il comptait partir le 14 au plus tard, et il était convenu que, sitôt arrivé à Paris, il m’écrirait pour me donner son adresse, et commencer notre correspondance académique. Or, il m’écrit de Marseille, le 18, en me parlant d’irrésolution, de la peur que lui faisait un voyage de Paris dans cette saison, des bronches de MmeAutran, qui exigent les plus grandes précautions, etc. Depuis lors, rien, et nous sommes au 5 décembre! Et le froid, déjà fort vif il y a trois semaines, est devenu intolérable! J’en conclus que notre poète n’a pas bougé de son bel hôtel de la rue de Montgrand, qu’il y vit au jour le jour, plus indécis que jamais, et qu’il craint de me contrarier en m’apprenant que son départ est probablement retardé jusqu’au mois de février.

Voilà, mon cher confrère, à quel point nous en sommes!

Quant à moi, il m’est impossible, en ce moment, de me diriger vers le Nord et je me sentirais plutôt attiré vers la plage de Cannes. Quoique ma santé semble se rétablir, j’ai encore un reste d’anémie qui me rend horriblement frileux. Je m’enrhume à tout propos. Songez d’ailleurs que je serais obligé, en arrivant à Paris, de loger à l’hôtel, n’ayant plus d’appartement. Tout cela m’effraie, et, en attendant, je me console avecle Filleul de Beaumarchais, dont la première partie sera expédiée, aujourd’hui même, à M. de Gaillard. J’ai fini par me passionner pour mon sujet, au point de ne plus pouvoir penser à autre chose...

Après m’avoir entretenu de la situation politique, de ses inquiétudes et de ses craintes, de ses tristesses depuis la mort de sa femme, il ajoutait:

Voilà, mon cher ami, ce qui m’empêche d’attacher un bien vif intérêt à ce qui, dans une situation différente, aurait été l’objectifde ma vie littéraire. Je me dis: A quoi bon? Pourquoi introduire un nouvel élément de trouble dans une existence qui va finir et qui a eu à subir bien des épreuves? Acceptons la loi du travail que les progrès de la démagogie nous rendent plus obligatoire que jamais, et qui est pour les affligés une consolation, un devoir et un refuge; mais cessons d’y mêler une ambition qui pourrait amener de nouveaux froissements et de nouveaux mécomptes!... Il est bien entendu, mon cher ami, que tout ceci n’est pas définitif. Si, au lieu de sentir un commencement d’onglée et d’entendre le mistral mugir dans mon corridor, j’avais sur ma table une lettre de Joseph Autran et une lettre de Cuvillier-Fleury m’annonçant qu’ils ont préparé les voies et que l’enfant se présente bien, peut-être changerais-je d’avis et de langage. Quoi qu’il en soit, continuons ce doux échange d’idées, de sentiments, de projets, de conseils; chaque jour, j’y trouve plus de charme; quand le malheurne rend pas égoïste, il ajoute à cette faculté que nos pères appelaient la sensibilité, et que nous avons bien mal remplacée...

A peine en possession de cette lettre, j’écrivais à Cuvillier-Fleury, qui me répondait aussitôt:

...Il y a déjà bien longtemps, Monsieur, que notre cher, aimable, spirituel et loyal ami (en dirai-je jamais assez?) Armand de Pontmartin est mon candidatin pettopour l’Académie. Mais voici très exactement comment jusqu’ici les choses se sont passées. Nous avons passé par la phase de bon accord; il ne demandait pas mieux; on attendait les bonnes occasions; elles arrivaient, il n’était plus là; cependant, on était près de s’entendre; puis, de plus actifs que lui, plus Parisiens, plusprès du Jeu, se produisaient, faisaient récolte et réussissaient. Ensuite,—tout ceci entre nous,—nous avons eu la phase de l’abstention, du renoncement absolu. Le candidat, non seulement ne voulait pas remuer un doigt à l’intention de l’Académie, mais nous écrivait (j’ai les lettres) qu’il se fâcherait et se brouillerait avec nous si nous faisions mine de remuer seulement unephalange. Nous nous résignons, les habiles se présentent et passent. Vient une série fatale de morts académiques, notre ami ne donne pas signe de vie; à peine si on le voit à Paris (ceci avant la guerre). Ses meilleurs amis, et lesplus haut placés, nous disent à nous, invariables dans notre préférence: «Mais où est-il? Il ne se montre pas. Veut-il, ne veut-il pas?» Les intermédiaires les plus habituels, sans me compter, Léopold de Gaillard, Victor de Laprade, d’autres encore, sont réduits à attendre, à interroger la brise qui souffle de Vaucluse... «Ne vois-tu rien venir?» Depuis, Monsieur, et dans cette concurrence du moment très vive, et qui s’accroît chaque jour, le nom de notre ami n’a été prononcé par personne, parce qu’il n’a pas été mis en avant par lui-même. Je n’ose dire qu’il soittrop tardpour moi. Ce mot des révolutions n’a rien à faire dans nos paisibles rapports de confrèresentre eux, ou de candidats à pourvoir. Mais s’il n’a rien d’absolu, il peut se trouver sur le chemin des meilleurs et entraver la voie. C’est ma crainte en ce moment. Je me hâte de vous l’écrire, non sans vous prier de me garder le secret de cette confidence, sinon de mon entier dévouement à notre ami et de ma haute considération pour vous.

Rien ne vint de Vaucluse. Au lieu de partir pour Paris, Pontmartin partit pour Cannes. C’était tourner délibérément le dos à l’Académie: et pourtant, à cette heure-là même, si tardive qu’elle fût, il lui eût suffi de poser nettement sa candidature pour qu’elle eût encore chance de triompher. Voici, en effet, ce que m’écrivait Joseph Autran, le 10 décembre:

La lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser à l’institut, ayant fait plusieurs ricochets, me parvient à Marseille aujourd’hui seulement... Je suis heureux que nous nous rencontrions, vous et moi, dans un sentiment de commune amitié pour M. de Pontmartin. J’ai eu, en effet, le plaisir de le voir cet automne. Quand nous nous quittâmes il paraissait fort incertain entre le projet d’aller passer l’hiver à Cannes et celui de se rendre immédiatement à Lyon ou à Paris. Il acceptait bien l’idée d’une candidature à l’Académie; mais il avait, depuis nombre d’années, opposé aux plus vives instances de ses amis des refus si persistants que je doutais encore un peu de sa résolution. C’est dans ce doute que je vins à Marseille pour y faire mes préparatifs de départ. De tristes obstacles, sans compter les rigueurs excessives d’un hiver prématuré, m’y ont retenu plus longtemps que je n’eusse voulu. J’ignore, d’ailleurs, où se trouve en ce moment M. de Pontmartin. Une lettre que je lui ai écrite, il y a plusieurs semaines, étant restée sans réponse, je me demande s’il est encore aux Angles ou s’il est déjà à Paris et peut-être même à Cannes.Vous me parlez, Monsieur, des titres de M. de Pontmartin. Est-ce à moi qu’il convient de les rappeler, à moi qui, depuis plus de vingt-cinq ans, n’ai pas cessé de suivre avec autant d’admiration que de sympathie les travaux de cette plume si facile, si élégante, si ingénieuse et souvent même si éloquente? M. de Pontmartin est un des brillants écrivains de ce temps. S’il n’est pas encore de l’Académie, c’est qu’il n’a pas encore voulu en être. Il n’avait qu’à se présenter depuis longtemps, les portes se seraient ouvertes devant lui. Aujourd’hui encore, quelle que soit la date des prochaines élections (et jusqu’ici j’avais cru qu’elles seraient ajournées au printemps), aujourd’hui encore, il n’aurait qu’à dire: Me voici, et je suis convaincu qu’il n’aurait pas à attendre.Je vous parle sciemment, car je n’avais pas attendu jusqu’à ce jour pour sonder les dispositions de quelques-uns de nos plus éminents confrères. Tous ceux que j’ai interrogés m’ont répondu d’une façon qui ne laissait aucun doute et qui réjouissait la très ancienne et très vive amitié que je porte au célèbre auteur desSamedis...

La lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser à l’institut, ayant fait plusieurs ricochets, me parvient à Marseille aujourd’hui seulement... Je suis heureux que nous nous rencontrions, vous et moi, dans un sentiment de commune amitié pour M. de Pontmartin. J’ai eu, en effet, le plaisir de le voir cet automne. Quand nous nous quittâmes il paraissait fort incertain entre le projet d’aller passer l’hiver à Cannes et celui de se rendre immédiatement à Lyon ou à Paris. Il acceptait bien l’idée d’une candidature à l’Académie; mais il avait, depuis nombre d’années, opposé aux plus vives instances de ses amis des refus si persistants que je doutais encore un peu de sa résolution. C’est dans ce doute que je vins à Marseille pour y faire mes préparatifs de départ. De tristes obstacles, sans compter les rigueurs excessives d’un hiver prématuré, m’y ont retenu plus longtemps que je n’eusse voulu. J’ignore, d’ailleurs, où se trouve en ce moment M. de Pontmartin. Une lettre que je lui ai écrite, il y a plusieurs semaines, étant restée sans réponse, je me demande s’il est encore aux Angles ou s’il est déjà à Paris et peut-être même à Cannes.

Vous me parlez, Monsieur, des titres de M. de Pontmartin. Est-ce à moi qu’il convient de les rappeler, à moi qui, depuis plus de vingt-cinq ans, n’ai pas cessé de suivre avec autant d’admiration que de sympathie les travaux de cette plume si facile, si élégante, si ingénieuse et souvent même si éloquente? M. de Pontmartin est un des brillants écrivains de ce temps. S’il n’est pas encore de l’Académie, c’est qu’il n’a pas encore voulu en être. Il n’avait qu’à se présenter depuis longtemps, les portes se seraient ouvertes devant lui. Aujourd’hui encore, quelle que soit la date des prochaines élections (et jusqu’ici j’avais cru qu’elles seraient ajournées au printemps), aujourd’hui encore, il n’aurait qu’à dire: Me voici, et je suis convaincu qu’il n’aurait pas à attendre.

Je vous parle sciemment, car je n’avais pas attendu jusqu’à ce jour pour sonder les dispositions de quelques-uns de nos plus éminents confrères. Tous ceux que j’ai interrogés m’ont répondu d’une façon qui ne laissait aucun doute et qui réjouissait la très ancienne et très vive amitié que je porte au célèbre auteur desSamedis...

La quadruple élection eut lieu le samedi 30 décembre. Pontmartin n’était pas au nombre des candidats. Le duc d’Aumale fut élu, au premier tour, par 28 voix sur 29 votants. Les autres fauteuils furent plus disputés. M. Littré fut nommé, en remplacement de Villemain, par 17 voix contre 9 données à Saint-René Taillandier et 3 données à M. de Viel-Castel. M. Camille Rousset et M. Louis de Loménie remplacèrent Prévost-Paradol et Prosper Mérimée. Au scrutin pour le fauteuil de Mérimée, Edmond About avait obtenu 14 suffrages.

Jusqu’à la dernière heure, MgrDupanloup avait combattu M. Littré, dans lequel il voyait «l’apôtre des doctrines les plus subversives de tout ordre religieux, moral et social». Il disait à ses confrères: «Quoi! vous voulez sauver la France, et c’est ainsi que vous vous y prenez! Une glorification solennelle du matérialisme et du socialisme, voilà ce que vous imaginez pour elle, en ce moment où elle penche au bord de tous les abîmes! On a tout enlevé à ce malheureux pays, la paix, la sécurité, les croyances, Jésus-Christ, la Rédemption, la croix; et le peu qui lui reste: Dieu, l’âme, la loi, la liberté morale, la vie future, vous le livrez? Que voulez-vous donc, et quels coups faut-il que vous receviez[433]!...»

Le soir même de l’élection, l’évêque d’Orléans écrivit au directeur de l’Académie ce simple mot: «J’ai le regret de ne pouvoir plus continuer de faire partie de l’Académie française.»

L’élection de Littré, la quasi-élection d’Edmond About, semblaient donner raison à Pontmartin. N’avait-il pas bien fait de ne se point mettre sur les rangs? Profitant de ses avantages, il m’écrivit, le 19 janvier 1872, de Cannes, duPavillon des jasmins, où il était installé depuis quelques semaines:

J’admets parfaitement, avec Léopold de Gaillard et avec vous, que les catholiques laïques, qui sont de l’Académie, aient pu et dû y rester, malgré la splendide démission de l’évêque d’Orléans et le conseil de M. Veuillot; mais queles catholiques, qui ne sont pas encore académiciens et qui n’ont même pas risqué une candidature, ne doivent pas être singulièrementrefroidispar les élections du 30 décembre; que M. Thiers[434], s’il reste au pouvoir, ne soit pas à peu près sûr d’amener MM. Marmier, Janin, Camille Rousset et Littré à voter pour M. About; enfin, que l’Académie, en nommant successivement Émile Ollivier en avril 1870, Littré en décembre 1871, et en accueillant Edmond About à la meilleure place de son antichambre, n’ait pas affaibli pour très longtemps ce prestige, cette autorité morale qui l’avaient jusqu’ici placée au-dessus de toutes les critiques et de toutes les épigrammes, ceci est une autre question, et il n’y a pas d’illusion à se faire; ce qui est tout à fait positif, c’est que voilà six académiciens qui vont attendre leur tour de réception (j’oubliais M. Duvergier de Hauranne[435], tout acquis d’avance au candidat de M. Thiers); que, suivant toute probabilité, il n’y aura pas d’élection nouvelle avant avril 1873; que, d’ici làle Roi, l’âne ou moi, nous mourrons, ou, en d’autres termes, qu’il y aura de tels événements que cette pauvre Académie pourrait bien sombrer dans le naufrage universel; que, par conséquent, il y a lieu de la laisser provisoirement reposer, et d’en délivrer notre correspondance, où elle occupe, soit dit sans reproche, au moins une page sur quatre: moins d’honneur à en faire partie, moins de chance d’y entrer, plus de lointain et de vague dans les perspectives, en faut-il davantage pour nous décider à chercher d’autres sujets de causerie?...

Pontmartin, comme on le voit, m’avait donné poliment mon congé d’incitateuracadémique. Il l’avait déjà précédemment donné à Léopold de Gaillard, et aussi à Victor de Laprade, auquel il avait écrit:

Je suis à la fois, mon cher ami, profondément touché et sincèrement désolé de la façon dont vous avez pris, Léopold et vous, une confidence qui ne devait rien vous apprendre. Mon devoir est de trancher dans le vif ces illusions de l’amitié et de ne pas vous préparer, dans l’avenir des déceptions et des regrets. C’est une chose dite, arrêtée, irrévocable, et la meilleure marque d’affection que puissent me donner ceux qui m’aiment, c’est de ne plus m’en parler. J’écrirai dans ce sens à Autran et à Cuvillier-Fleury. Je résume dans legnôthi séautonet dans lenon possumusce petit débat et je ne vous demande plus, cher poète, que laVoix du silence[436]...

Les Bretons sont têtus, et, dès la fin de cette même année 1872, je revenais à la charge.

Le P. Gratry était mort, à Montreux, le 7 février 1872. L’élection de son successeur devait avoir lieu le 16 janvier 1873. J’adressai un nouvel appel à l’auteur desSamedis. Voici sa réponse:

Les Angles, mercredi soir 25 décembre 72(le beau jour de Noël).Mon cher ami,Vous avez compris que nos deux lettres s’étaient croiséeset que j’avais à peine eu le temps de vous remercier des deux journaux...Passons maintenant, non pas au déluge,—il nous a noyés pendant deux mois,—mais à l’Académie. Je dois vous avouer que je n’y songeais plus du tout. Je savais mes principaux patrons dispersés, malades, réfractaires ou morts; Autran retenu à Marseille par une bronchite de sa femme; Laprade à Montpellier, entre les mains de la Faculté de médecine et dans un état à faire pitié; Mgrd’Orléans, démissionnaire; M. de Falloux sédentaire; Cuvillier-Fleury passé du centre droit au centre gauche; M. Guizot engagé avec M. de Viel-Castel, ainsi que les de Broglie, d’Haussonville, Saint-Marc Girardin, Vitet, etc. De tout cela, il résultait que mes chances me semblaient bien faibles, et j’en profitais pour continuer ma campagne dans laGazette de France. J’ai fini par m’attacher à ce travail, plus honorable que brillant, que je serais forcé d’abandonner si je m’endormais journaliste, pour me réveiller candidat et me réendormir académicien. Vos deux lettres m’ont donc trouvé dans une espèce de laborieuse torpeur, oubliant le palais Mazarin, préparant mon neuvième volume[437], et me disant, avec une résignation philosophique ou une répugnance pour les raisins trop verts, que, depuis la chute de l’Empire, les désastres de la France, la nomination successive de MM. Jules Favre, Émile Ollivier et Littré, la démission de MgrDupanloup, l’Académie n’avait plus sa raison d’être, qu’elle serait emportée, un de ces matins, par le flot démagogique, que la majorité sur laquelle j’aurais pu autrefois m’appuyer est complètement désorganisée, et que, à dater du fauteuil du P. Gratry, que, par pudeur, on n’osera pas donner à un libre penseur, il faut s’attendre à l’invasion des Edmond About, des Taine[438], des Renan et des Dumas fils,favorisés par le salon et l’entourage de M. Thiers. Sérieusement, mon cher ami, j’ai manqué le bon moment. Il fallait ne pas faire lesJeudis de MmeCharbonneau, me mettre en ligne immédiatement après Jules Sandeau et Albert de Broglie, et profiter de ces années où l’Académie servait de centre et de point de ralliement à l’opposition de bonne compagnie. J’avais alors mon intérieur et mon ménage à Paris, ma santé meilleure et un peu plus d’horizon. Un ou deux échecs, et même trois ou quatre avant le succès, n’auraient eu aucun inconvénient. J’étais Parisien, je ne changeais rien à mes habitudes, et il me restait assez de marge pour attendre. Aujourd’hui toutes ces conditions accessoires sont changées. Si je me décidais—bien tardivement—à être un des candidats du 16 janvier, je serais obligé de descendre ou demonterdans un hôtel, au milieu du brouhaha du Jour de l’An, dans une saison où Paris n’a d’autre alternative que la pluie ou la gelée. J’aurais à improviser mes démarches et mes visites, sans conviction, sans espoir, sachant que mes concurrents ont sur moi un trimestre d’avance. Je me connais, je sais avec quelle facilité je me décourage et jette, comme on dit, le manche après la cognée; surtout depuis que mes chagrins et nos malheurs m’ont fait prendre en dégoût les intérêts et les vanités de ce monde. Si ma défaite était trop complète, si je n’étais pas soutenu par la presse, si mes amis me conseillaient, au dernier moment, un désistement préventif, ce serait fini, et j’aurais le temps de mourir de vieillesse—ce qui ne peut pas être bien long—avant de risquer une seconde candidature.Vous me dites, mon cher ami, qu’il y a là pour moi quelque chose comme un devoir. Je ne suis pas de votre avis. Si, contre toute vraisemblance, j’étais nommé, ce serait par quelques amitiés étrangères à l’ancienne majorité; Jules Sandeau, par exemple, et peut-être Camille Rousset. Mais je ne pourrais rien pour empêcher ou retarder la transformation de droite à gauche, qui s’opère à l’Académie depuis trois ans. L’élection de Littré, les 14 voix obtenuespar Edmond About, ne prouvent que trop où elle en est. Montalembert, le P. Gratry et MgrDupanloup ne sont plus là. Laprade se meurt; Autran n’est jamais à Paris; M. de Falloux se tient en dehors. Le duc de Noailles, MM. de Carné et de Champagny sont incapables de résister au courant contraire, du moment que le débat se pose sur un autre terrain et que les candidats catholiques et monarchiques sont condamnés désormais à avoir contre eux tout le centre gauche et tout le groupe bonapartiste. C’est pourquoi il me semble qu’au point de vue du devoir, je fais mieux de rester sur la brèche et de continuer malittérature de combat.Vous voyez, mon cher ami, que, faute de mieux, je trouve, comme vous, la question assez sérieuse pour lui consacrer mes quatre pages. J’étais si éloigné de penser à un départ pour Paris et à une candidature, que j’ai invité mes vieux amis d’Avignon à venir manger aux Angles la dinde de Noël. Seulement, comme chacun avait sa dinde, la mienne ne se mangera que le jeudi 2 janvier. Nous avons ici un temps chaud et pluvieux, qui ne sèche pas nos terres et retarde indéfiniment nos semailles. Que de soucis! que de tristesses à l’âge où l’on aurait le plus besoin d’avoir autour de soi un peu de gaieté et de soleil!...

Les Angles, mercredi soir 25 décembre 72

(le beau jour de Noël).

Mon cher ami,

Vous avez compris que nos deux lettres s’étaient croiséeset que j’avais à peine eu le temps de vous remercier des deux journaux...

Passons maintenant, non pas au déluge,—il nous a noyés pendant deux mois,—mais à l’Académie. Je dois vous avouer que je n’y songeais plus du tout. Je savais mes principaux patrons dispersés, malades, réfractaires ou morts; Autran retenu à Marseille par une bronchite de sa femme; Laprade à Montpellier, entre les mains de la Faculté de médecine et dans un état à faire pitié; Mgrd’Orléans, démissionnaire; M. de Falloux sédentaire; Cuvillier-Fleury passé du centre droit au centre gauche; M. Guizot engagé avec M. de Viel-Castel, ainsi que les de Broglie, d’Haussonville, Saint-Marc Girardin, Vitet, etc. De tout cela, il résultait que mes chances me semblaient bien faibles, et j’en profitais pour continuer ma campagne dans laGazette de France. J’ai fini par m’attacher à ce travail, plus honorable que brillant, que je serais forcé d’abandonner si je m’endormais journaliste, pour me réveiller candidat et me réendormir académicien. Vos deux lettres m’ont donc trouvé dans une espèce de laborieuse torpeur, oubliant le palais Mazarin, préparant mon neuvième volume[437], et me disant, avec une résignation philosophique ou une répugnance pour les raisins trop verts, que, depuis la chute de l’Empire, les désastres de la France, la nomination successive de MM. Jules Favre, Émile Ollivier et Littré, la démission de MgrDupanloup, l’Académie n’avait plus sa raison d’être, qu’elle serait emportée, un de ces matins, par le flot démagogique, que la majorité sur laquelle j’aurais pu autrefois m’appuyer est complètement désorganisée, et que, à dater du fauteuil du P. Gratry, que, par pudeur, on n’osera pas donner à un libre penseur, il faut s’attendre à l’invasion des Edmond About, des Taine[438], des Renan et des Dumas fils,favorisés par le salon et l’entourage de M. Thiers. Sérieusement, mon cher ami, j’ai manqué le bon moment. Il fallait ne pas faire lesJeudis de MmeCharbonneau, me mettre en ligne immédiatement après Jules Sandeau et Albert de Broglie, et profiter de ces années où l’Académie servait de centre et de point de ralliement à l’opposition de bonne compagnie. J’avais alors mon intérieur et mon ménage à Paris, ma santé meilleure et un peu plus d’horizon. Un ou deux échecs, et même trois ou quatre avant le succès, n’auraient eu aucun inconvénient. J’étais Parisien, je ne changeais rien à mes habitudes, et il me restait assez de marge pour attendre. Aujourd’hui toutes ces conditions accessoires sont changées. Si je me décidais—bien tardivement—à être un des candidats du 16 janvier, je serais obligé de descendre ou demonterdans un hôtel, au milieu du brouhaha du Jour de l’An, dans une saison où Paris n’a d’autre alternative que la pluie ou la gelée. J’aurais à improviser mes démarches et mes visites, sans conviction, sans espoir, sachant que mes concurrents ont sur moi un trimestre d’avance. Je me connais, je sais avec quelle facilité je me décourage et jette, comme on dit, le manche après la cognée; surtout depuis que mes chagrins et nos malheurs m’ont fait prendre en dégoût les intérêts et les vanités de ce monde. Si ma défaite était trop complète, si je n’étais pas soutenu par la presse, si mes amis me conseillaient, au dernier moment, un désistement préventif, ce serait fini, et j’aurais le temps de mourir de vieillesse—ce qui ne peut pas être bien long—avant de risquer une seconde candidature.

Vous me dites, mon cher ami, qu’il y a là pour moi quelque chose comme un devoir. Je ne suis pas de votre avis. Si, contre toute vraisemblance, j’étais nommé, ce serait par quelques amitiés étrangères à l’ancienne majorité; Jules Sandeau, par exemple, et peut-être Camille Rousset. Mais je ne pourrais rien pour empêcher ou retarder la transformation de droite à gauche, qui s’opère à l’Académie depuis trois ans. L’élection de Littré, les 14 voix obtenuespar Edmond About, ne prouvent que trop où elle en est. Montalembert, le P. Gratry et MgrDupanloup ne sont plus là. Laprade se meurt; Autran n’est jamais à Paris; M. de Falloux se tient en dehors. Le duc de Noailles, MM. de Carné et de Champagny sont incapables de résister au courant contraire, du moment que le débat se pose sur un autre terrain et que les candidats catholiques et monarchiques sont condamnés désormais à avoir contre eux tout le centre gauche et tout le groupe bonapartiste. C’est pourquoi il me semble qu’au point de vue du devoir, je fais mieux de rester sur la brèche et de continuer malittérature de combat.

Vous voyez, mon cher ami, que, faute de mieux, je trouve, comme vous, la question assez sérieuse pour lui consacrer mes quatre pages. J’étais si éloigné de penser à un départ pour Paris et à une candidature, que j’ai invité mes vieux amis d’Avignon à venir manger aux Angles la dinde de Noël. Seulement, comme chacun avait sa dinde, la mienne ne se mangera que le jeudi 2 janvier. Nous avons ici un temps chaud et pluvieux, qui ne sèche pas nos terres et retarde indéfiniment nos semailles. Que de soucis! que de tristesses à l’âge où l’on aurait le plus besoin d’avoir autour de soi un peu de gaieté et de soleil!...

Le 16 janvier, ce fut un ami de Pontmartin, M. Saint-René Taillandier, qui fut nommé au fauteuil du P. Gratry.

Presque aussitôt se produisaient deux autres vacances. Le général Philippe de Ségur mourait le 25 février 1873 et Saint-Marc Girardin, le 12 avril suivant. Pontmartin se trouvait alors à Paris, installé pour deux ou trois mois, rue de Rivoli, au pavillon de Rohan. Ses amis le pressèrent de se présenter, sinon pour remplacer M. de Ségur, dont la succession paraissait acquise àM. de Viel-Castel, du moins pour remplacer Saint-Marc Girardin. Il entra dans leurs vues sans trop de difficultés et, le 18 avril, il m’écrivait:

Mon cher ami, pardonnez-moi ce retard; j’ai été souffrant: pas assez pour interrompre mon travail quotidien ou hebdomadaire; assez pour que mon fils, qui est arrivé mardi, me forçât de voir un médecin; ce n’est rien, un refroidissement que j’avais attrapé, jeudi soir, en sortant de chez M. Autran sans avoir pris, en fait de paletot et de cache-nez, toutes les précautions désirables; il n’en est pas moins vrai que ma pauvre santé exige les plus grands ménagements; qu’il m’est prouvé, pour la vingtième fois, que le climat de Paris ne me convient pas; que cette vie d’hôtel et de restaurateur finirait par me rendre tout à fait malade. Ce ne sont pas là, vous le voyez, des préliminaires bien favorables à une candidature académique; j’ai cependant causé avec plusieurs académiciens, Autran d’abord, puis Legouvé, de Carné, Sandeau, Cuvillier-Fleury, Marmier. Tous sont du même avis. Les démarches que je pourrais faire aujourd’hui seraient à peu près stériles. L’élection[439]devant avoir lieu dans douze jours, la plupart des académiciens étant engagés avec ou pour M. de Viel-Castel, c’est tout au plus si j’aurais trois ou quatre voix. Un pareil antécédent ne me créerait pas une chance de plus pour le fauteuil de Saint-Marc Girardin, et j’aurais en plus tout l’ennui matériel et moral à travers une existence déjà si encombrée que c’est à peine si je puis trouver un moment pour écrire à mes meilleurs amis. Mais voici une autre raison à laquelle je n’avais pas songé. J’étais arrivé ici avec ma naïveté provinciale et mon amour-propre d’auteur, contrarié que laGazette de Francen’eût pas, à Paris surtout, plus de publicité. J’avais donc cru pouvoir accepter sans inconvénient les propositions ou plutôt les instances de M. Tarbé,décidé que j’étais à faire une campagne contre la démagogie. Or il se trouve, au dire de mes amis les mieux situés et les mieux informés, que ma collaboration auGaulois[440]est prise en mauvaise part, qu’on me blâme, non seulement parce que leGauloisreste bonapartiste, mais parce qu’il appartient, comme leFigaro, au demi-monde littéraire. Les plus sévères vont jusqu’à dire que, par mes relations avec ce journal, je me suis momentanémentdéclassé. Je dois maintenant songer à me tirer de ce mauvais pas; mais il serait très impolitique de brusquer la situation. Voici la marche que l’on me conseille: ne pas interrompre mes articles tant que je suis à Paris; le 6 mai,—mon premier mois fini,—annoncer à M. Tarbé que ce travail est au-dessus de mes forces et que je vais partir pour la campagne; retourner aux Angles, ce qui amènera une interruption toute naturelle; attendre là les renseignements que me donneront les trois ou quatre académiciens que je compte parmi mes amis, et, à leur premier signal, revenir à Paris. Ce programme, qui me paraît fort sage, est d’accord, d’ailleurs, avec mon état de fatigue, ma nostalgie champêtre et les crispations nerveuses que me cause cet abominable pavillon de Rohan, où il me faut cinquante coups de sonnette pour obtenir de l’eau chaude ou une serviette. Mon second mois finit le 12 mai; il est donc infiniment probable que je repartirai ce jour-là; car ce ne serait pas la peine de faire, pour une quinzaine, une nouvelle installation et un déménagement. Tandis que vous jouissez au Pouliguen d’une température admirable, nous avons ici, à la suite de quelques journées chaudes et malsaines, des pluies torrentielles. Les sombres tristesses de la politique ajoutent encore à cet ensemble qui me serre le cœur et me donne envie de m’enfuir, d’aller me cacher dans quelque solitude....

Il resta cependant à Paris, retenu par la gravité de la situation politique et par la publication de sonneuvième volume desNouveaux Samedis. J’allai le rejoindre, le 15 mai, au pavillon de Rohan, et je passai avec lui quelques semaines, au cours desquelles se produisirent deux événements d’inégale importance, la mort d’un académicien, M. Pierre Lebrun[441]et le renversement de M. Thiers. A peine de retour à Nantes, je recevais de Pontmartin la lettre suivante, datée de Paris, le 6 juin:

...Je profite de mon premier moment de liberté pour vous dire que votre lettre m’a causé un vif plaisir, mais ne m’empêche pas de regretter les moments trop courts que nous avons passés ensemble et dont le souvenir restera lié, dans les archives de notre amitié, aux grands événements du 24 mai 1873. A présent, le calme dont nous jouissons ne me suffit pas; la hausse de la Bourse et le nom de Mac-Mahon devraient servir de prélude à une série de mesures contre-révolutionnaires; sans quoi le parti radical, revenu de sa stupeur, usera et abusera des ressources légales qu’on lui laisse. J’ai reçu plusieurs lettres de mon Midi. Le premier effet avait été excellent; d’autant meilleur que l’on savait, à n’en pouvoir douter, les projets de manifestations écarlates dans le cas où M. Thiers aurait triomphé. Mais déjà, me dit-on, reparaissent quelques-uns des symptômes qui inquiétaient les honnêtes gens. C’est tout simple. Les démagogues jugent d’après eux-mêmes le parti conservateur. Ils savent à quel point, quand ils sont maîtres du terrain, ils méprisent la légalité et se font un jeu d’opprimer ceux qu’ils signalent au peuple comme ses oppresseurs. Dans le premier instant, ils s’attendaient à tout ce qu’ils feraient s’ils étaient les plus forts. Puis, à mesure qu’on les laisse respirer, se reconnaître, échanger leurs mots d’ordre, ils reprennent leurs trames en attendant une nouvelle crise qui peut assurer leur revanche. C’est ainsi que les choses sesont passées après les élections du 8 février 1871 et la chute de la Commune; c’est ainsi qu’elles se passeront, si l’Assemblée, satisfaite de sa victoire, se borne à prendre de nouvelles vacances, à prolonger son règne et à traiter des questions secondaires. Mais laissons là cette triste et maussade politique, qui multiplie lespoints noirs, alors même que le ciel semble éclairci et l’orage apaisé... Quant à l’Académie, voici ce qui s’est passé avant-hier soir, au Théâtre-Français (première représentation del’Absent, d’Eugène Manuel). Cuvillier-Fleury y était avec le vénérable M. Patin. Je l’ai rencontré dans le couloir, et je lui ai trouvé un air pincé qui ne présageait rien de bon. Il a commencé par me dire: «Vous savez que M. Beulé se présentera, et qu’on le dit patronné par M. Guizot?» Puis, il a ajouté: «Il y a, dans votre nouveau volume, une page qui pourrait bien gâter vos affaires; c’est celle où, sous le pseudonyme de M. Bourgarel, vous vous moquez de l’Académie[442]. Vous êtes donc incorrigible?» Tout cela était dit d’un ton très amical; mais je n’en ai pas moins compris qu’il y avait là de quoi offenser les susceptibilités académiques. Décidément, mon cherami, je suis trop indépendant, trop fantaisiste, pour me plier à toutes ces diplomaties... Ici, mon cher ami, je m’interromps avec une très vive et très sincère douleur. J’apprends à l’instant la mort de M. Vitet. J’avais vu, samedi dernier, cet homme éminent et excellent à l’Exposition des portraits de Gustave Ricard. Je l’avais trouvé un peu sombre, un peu vieilli; mais rien ne faisait pressentir un dénouement si prompt et si funeste. O mon ami! qu’est-ce donc que la vie? Ils s’en vont tous; la France républicaine n’est pas digne de conserver l’élite de ses enfants. Vitet six semaines après Saint-Marc Girardin! Et pas un vide ne se fait dans les rangs de la gauche radicale! Soumettons-nous à la volonté divine, Dieu nous a protégés le 24 mai; il nous protégera encore...Je partirai, suivant toute vraisemblance, lundi 16 juin... Il me tarde, je dois vous l’avouer, de retrouver à la campagne un peu de recueillement et de calme. Cette vie fébrile n’est bonne ni pour l’esprit, ni pour l’âme, ni pour la conscience, ni pour le corps.O ubi campi!N’est-ce pas dans les temps troublés que ces images virgiliennes nous reviennent avec le plus de mélancolie, de charme et de douceur?...

...Je profite de mon premier moment de liberté pour vous dire que votre lettre m’a causé un vif plaisir, mais ne m’empêche pas de regretter les moments trop courts que nous avons passés ensemble et dont le souvenir restera lié, dans les archives de notre amitié, aux grands événements du 24 mai 1873. A présent, le calme dont nous jouissons ne me suffit pas; la hausse de la Bourse et le nom de Mac-Mahon devraient servir de prélude à une série de mesures contre-révolutionnaires; sans quoi le parti radical, revenu de sa stupeur, usera et abusera des ressources légales qu’on lui laisse. J’ai reçu plusieurs lettres de mon Midi. Le premier effet avait été excellent; d’autant meilleur que l’on savait, à n’en pouvoir douter, les projets de manifestations écarlates dans le cas où M. Thiers aurait triomphé. Mais déjà, me dit-on, reparaissent quelques-uns des symptômes qui inquiétaient les honnêtes gens. C’est tout simple. Les démagogues jugent d’après eux-mêmes le parti conservateur. Ils savent à quel point, quand ils sont maîtres du terrain, ils méprisent la légalité et se font un jeu d’opprimer ceux qu’ils signalent au peuple comme ses oppresseurs. Dans le premier instant, ils s’attendaient à tout ce qu’ils feraient s’ils étaient les plus forts. Puis, à mesure qu’on les laisse respirer, se reconnaître, échanger leurs mots d’ordre, ils reprennent leurs trames en attendant une nouvelle crise qui peut assurer leur revanche. C’est ainsi que les choses sesont passées après les élections du 8 février 1871 et la chute de la Commune; c’est ainsi qu’elles se passeront, si l’Assemblée, satisfaite de sa victoire, se borne à prendre de nouvelles vacances, à prolonger son règne et à traiter des questions secondaires. Mais laissons là cette triste et maussade politique, qui multiplie lespoints noirs, alors même que le ciel semble éclairci et l’orage apaisé... Quant à l’Académie, voici ce qui s’est passé avant-hier soir, au Théâtre-Français (première représentation del’Absent, d’Eugène Manuel). Cuvillier-Fleury y était avec le vénérable M. Patin. Je l’ai rencontré dans le couloir, et je lui ai trouvé un air pincé qui ne présageait rien de bon. Il a commencé par me dire: «Vous savez que M. Beulé se présentera, et qu’on le dit patronné par M. Guizot?» Puis, il a ajouté: «Il y a, dans votre nouveau volume, une page qui pourrait bien gâter vos affaires; c’est celle où, sous le pseudonyme de M. Bourgarel, vous vous moquez de l’Académie[442]. Vous êtes donc incorrigible?» Tout cela était dit d’un ton très amical; mais je n’en ai pas moins compris qu’il y avait là de quoi offenser les susceptibilités académiques. Décidément, mon cherami, je suis trop indépendant, trop fantaisiste, pour me plier à toutes ces diplomaties... Ici, mon cher ami, je m’interromps avec une très vive et très sincère douleur. J’apprends à l’instant la mort de M. Vitet. J’avais vu, samedi dernier, cet homme éminent et excellent à l’Exposition des portraits de Gustave Ricard. Je l’avais trouvé un peu sombre, un peu vieilli; mais rien ne faisait pressentir un dénouement si prompt et si funeste. O mon ami! qu’est-ce donc que la vie? Ils s’en vont tous; la France républicaine n’est pas digne de conserver l’élite de ses enfants. Vitet six semaines après Saint-Marc Girardin! Et pas un vide ne se fait dans les rangs de la gauche radicale! Soumettons-nous à la volonté divine, Dieu nous a protégés le 24 mai; il nous protégera encore...

Je partirai, suivant toute vraisemblance, lundi 16 juin... Il me tarde, je dois vous l’avouer, de retrouver à la campagne un peu de recueillement et de calme. Cette vie fébrile n’est bonne ni pour l’esprit, ni pour l’âme, ni pour la conscience, ni pour le corps.O ubi campi!N’est-ce pas dans les temps troublés que ces images virgiliennes nous reviennent avec le plus de mélancolie, de charme et de douceur?...

Au lieu de quitter Paris le 16 juin, Pontmartin ne le quitta que dans les premiers jours de juillet. Il me mandait le 17 juin:

...Je ne partirai qu’après avoir fait pour l’Académie plus que le nécessaire. J’ai suivi toutes les indications deM. Cuvillier-Fleury. J’ai remisle Filleul de Beaumarchais[443], avec ma carte, à la porte d’une douzaine d’académiciens. J’ai revu ici Laprade, qui va mieux et qui se montre fort passionné pour ma candidature. Autran parle de moi à ses collègues, tous les mardis et tous les jeudis. J’ai vu Camille Rousset, Marmier, Sandeau, Camille Doucet, Legouvé, qui tous savent à quoi s’en tenir. Vous en conclurez, mon cher ami, que ces préliminaires suffisent pour le moment, que je puis m’accorder trois mois de vacances rustiques, et que, en revenant à Paris le 20 septembre, c’est-à-dire six semaines avant l’élection, je serai en mesure de faire les démarches décisives. Au surplus, si j’en crois toutes les personnes qui m’en parlent, la mort de M. Vitet et les désastres parlementaires de M. Beulé multiplient mes chances, à ce point qu’il suffira d’éviter soigneusement les imprudences et d’y mettre, pendant les dernières semaines, un peu de résolution et d’entrain...

Les choses paraissaient donc en bonne voie. Tout annonçait que Pontmartin, cette fois, y allaitpour de bon. Et pourtant il n’avait pas encore fait la démarche décisive, la démarche nécessaire. Il n’avait pas envoyé au secrétaire perpétuel sa lettre de candidature: il n’avait pas brûlé ses vaisseaux, et besoin était qu’il le fît, prompt, comme il l’était, à se décourager, à abandonner la partie, à jeter les cartes au moment de tourner le roi, à dire à ses amis, quand ils insistaient: «Un fauteuil? Bah! à quoi bon? J’ai macauseuse!»

Septembre arrive et, au lieu de m’annoncer son départ pour Paris, il me mande que son intentionest d’aller en Provence chez Joseph Autran. Il m’écrit, le 4 septembre:

...Je n’ai aucune nouvelle académique, malgré les promesses que j’avais emportées de Paris, et je me demande si l’inexplicable entêtement des Marmier, des Cuvillier-Fleury, des Legouvé, qui se rangent bénévolement parmi les vaincus du 24 mai, ne change rien à leurs bonnes dispositions pour l’auteur de certains articles contre M. Thiers et son groupe. Ce qui est positif, mon cher ami,—puisque vous avez la bonté de vous intéresser à ces petits détails,—c’est que, si ma santé me le permet, j’irai, vers la fin de ce mois, passer quelques jours chez M. Autran. Là, je me trouverai, pour ainsi dire, dans une succursale de l’Académie, en mesure d’abord de consulter le maître de la maison, puis de correspondre directement avec les gros bonnets de l’Académie. Je pense donc que, dans ma prochaine lettre, je pourrai vous renseigner d’une façon plus précise sur cet épisode de ma vie littéraire, auquel vous vous intéressez plus que moi; car, dussiez-vous m’accuser d’impénitence finale ou de rechute, je dois vous avouer que, quand je me retrouve dans ce pays-ci, en rase campagne, en pleine verdure, à mille lieues des échos du palais Mazarin, et en face de misères trop réelles, dont quelques-unes peuvent être atténuées par ma présence, je redeviens absolument indifférent à la question de savoir si je porterai ou ne porterai pas les palmes vertes. Mon moment est passé. Il fallait me présenter entre cinquante et soixante ans, lorsque l’Empire mettait d’accord la droite, le centre droit et le centre gauche. A cette époque, d’ailleurs, la gloriole personnelle n’était pas absorbée dans ce gigantesque ensemble de douleurs et d’inquiétudes publiques...

Ce n’était pas encore une renonciation définitive, mais c’était déjà un mauvais son de cloche. Septembre, octobre se passent: Pontmartin est toujours aux Angles et ne donne pas signe de vie auxgros bonnetsde l’Académie. M. de Falloux m’écrit, le 31 octobre: «Que devient M. de Pontmartin? Connaissez-vous ses intentions pour l’Académie? Les plus graves événements politiques ne font point trêve pour les candidats; je vois que les parties se nouent, que les engagements se prennent, et M. de Gaillard ne m’a pas répondu sur mes questions académiques. Le scrutin approche pendant ce temps-là, et l’on parle de nous y appeler pour la fin de décembre, immédiatement après la réception de MM. de Loménie, Taillandier et Viel-Castel.»

Je suppliai l’Ermite des Angles(s’il eût été l’Ermite de la Chaussée d’Antin, il aurait été académicien depuis longtemps), je le suppliai de sortir enfin de sa retraite. Mes lettres devinrent de plus en plus pressantes. Pontmartin répondit en ces termes à celle que je lui avais écrite le 22 novembre:

Les Angles, le 25 novembre 1873.Je reçois votre lettre, mon cher ami, et je m’afflige sincèrement de dissonances auxquelles notre amitié, presque majeure déjà, n’est pas habituée. Ce n’est pas sur le fondmême de la question académique que nous pouvons être en désaccord; car j’y suis plus intéressé que vous, et je conviens de bonne ou de mauvaise grâce que ma longue et laborieuse vie n’a plus beaucoup de sens si elle n’aboutit pas à l’Académie. C’est donc tout à fait malgré moi que je vais vous opposer quelques raisonnements, d’autant plus sérieux et sincères que, croyant être dans le vrai, je désire pourtant me tromper.D’abord, êtes-vous bien sûr de mes chances? Sont-elles aussi bonnes qu’elles l’auraient été si l’Empire avait duré quelques années de plus? Au premier plan je vois M. Thiers groupant autour de lui MM. de Rémusat, Duvergier de Hauranne, Dufaure, Mignet, Littré, Jules Favre et—ne vous récriez pas—Legouvé, Marmier et Cuvillier-Fleury. Je ne veux pas dire pour cela que ce dernier, mon ancien patron académique, soit désormais contre moi; non, mais il est singulièrement refroidi, et je n’en veux pour preuve que son silence absolu depuis les premiers jours de juillet. M. de Viel-Castel, dont la réception est annoncée pour jeudi, a contre moi des préventions inexplicables. Il prétend que j’aiéreintésonHistoire de la Restauration, tandis que je suis certain de ne pas en avoir parlé. Hostiles aussi MM. de Sacy, Émile Augier et Octave Feuillet. Absolument inconnus Claude Bernard, Patin, Auguste Barbier. Je ne dis rien de Victor Hugo, qui, si je me présente, est disposé, dit-on, à venir par extraordinaire à l’Académie, pour voter contre moi.Maintenant, supposez que Jules Janin, de plus en plus cloué sur son fauteuil par la goutte, ne puisse pas venir; que Laprade soit retenu à Lyon par le déplorable état de sa santé; que Joseph Autran n’ait pas le courage de quitter sa chère Provence, que me restera-t-il? Assurés: Camille Rousset, Camille Doucet, Jules Sandeau, Guizot, le duc de Broglie, d’Haussonville, comte de Falloux, comte de Carné, qui ne peuvent pourtant pas, pour diverses causes, y mettre beaucoup de chaleur: 8.Non moins probables, mais presque étrangers pour moi,le duc de Noailles, D. Nisard, de Champagny, duc d’Aumale: 4.Vous le voyez, les calculs les plus favorables ne peuvent me donner plus de 11 à 13 voix; car il faudrait admettre que, parmi les académiciens que je viens de nommer, aucun n’ait pris des engagements pendant ma longue absence et mon long silence.Je ne vous parle plus de ma santé, puisque vous n’y trouvez pas un obstacle suffisant. J’aime mieux vous dire que, cédant à d’affectueuses instances, je vais partir après-demain pour Grambois, près Pertuis, résidence de M. Autran[444]. Laprade a promis de s’y trouver le 27, s’il n’est pas trop souffrant. Tous deux, à ma demande, se sont arrangés pour avoir des renseignements exacts. Noustravailleronssur la liste des immortels, comme les courtiers électoraux sur la liste des électeurs. Nous examinerons le pour et le contre, les chances bonnes et mauvaises. Si la réponse des oracles est affirmative, je ne passerai à Grambois que cinq ou six jours et je tâcherai de me mettre en mesure de partir pour Paris le lundi 8 ou mardi 9 décembre. Quant à une candidature purement épistolaire, elle ne pourrait être sérieuse; mes titres ne sont pas assez éclatants pour me donner le droit de manquer aux traditions et aux usages et, d’autre part, mes juges auraient à me répliquer que, si je suis trop vieux, trop infirme ou trop malade pour faire ce trajet de dix-huit heures, c’est une bien triste recrue que j’offre à l’Académie.Adieu, mon cher ami; si les choses tournent autrement que le désire votre amitié, je compte mériter votre indulgence en m’efforçant de faire ici un peu de bien et en dépensant, au profit des pauvres, ce que me coûteraient, à Paris, les hôtels, les restaurateurs et les fiacres. Notre malheureux pays est si cruellement éprouvé! La misère est si terrible! L’hiver sera si dur! Mais je ne veux pas ajouter un mot de plus, vous croiriez que je cherche déjà des fauxfuyantset des prétextes, et mieux vaut vous répéter que je suis à vous de tout cœur.

Les Angles, le 25 novembre 1873.

Je reçois votre lettre, mon cher ami, et je m’afflige sincèrement de dissonances auxquelles notre amitié, presque majeure déjà, n’est pas habituée. Ce n’est pas sur le fondmême de la question académique que nous pouvons être en désaccord; car j’y suis plus intéressé que vous, et je conviens de bonne ou de mauvaise grâce que ma longue et laborieuse vie n’a plus beaucoup de sens si elle n’aboutit pas à l’Académie. C’est donc tout à fait malgré moi que je vais vous opposer quelques raisonnements, d’autant plus sérieux et sincères que, croyant être dans le vrai, je désire pourtant me tromper.

D’abord, êtes-vous bien sûr de mes chances? Sont-elles aussi bonnes qu’elles l’auraient été si l’Empire avait duré quelques années de plus? Au premier plan je vois M. Thiers groupant autour de lui MM. de Rémusat, Duvergier de Hauranne, Dufaure, Mignet, Littré, Jules Favre et—ne vous récriez pas—Legouvé, Marmier et Cuvillier-Fleury. Je ne veux pas dire pour cela que ce dernier, mon ancien patron académique, soit désormais contre moi; non, mais il est singulièrement refroidi, et je n’en veux pour preuve que son silence absolu depuis les premiers jours de juillet. M. de Viel-Castel, dont la réception est annoncée pour jeudi, a contre moi des préventions inexplicables. Il prétend que j’aiéreintésonHistoire de la Restauration, tandis que je suis certain de ne pas en avoir parlé. Hostiles aussi MM. de Sacy, Émile Augier et Octave Feuillet. Absolument inconnus Claude Bernard, Patin, Auguste Barbier. Je ne dis rien de Victor Hugo, qui, si je me présente, est disposé, dit-on, à venir par extraordinaire à l’Académie, pour voter contre moi.

Maintenant, supposez que Jules Janin, de plus en plus cloué sur son fauteuil par la goutte, ne puisse pas venir; que Laprade soit retenu à Lyon par le déplorable état de sa santé; que Joseph Autran n’ait pas le courage de quitter sa chère Provence, que me restera-t-il? Assurés: Camille Rousset, Camille Doucet, Jules Sandeau, Guizot, le duc de Broglie, d’Haussonville, comte de Falloux, comte de Carné, qui ne peuvent pourtant pas, pour diverses causes, y mettre beaucoup de chaleur: 8.

Non moins probables, mais presque étrangers pour moi,le duc de Noailles, D. Nisard, de Champagny, duc d’Aumale: 4.

Vous le voyez, les calculs les plus favorables ne peuvent me donner plus de 11 à 13 voix; car il faudrait admettre que, parmi les académiciens que je viens de nommer, aucun n’ait pris des engagements pendant ma longue absence et mon long silence.

Je ne vous parle plus de ma santé, puisque vous n’y trouvez pas un obstacle suffisant. J’aime mieux vous dire que, cédant à d’affectueuses instances, je vais partir après-demain pour Grambois, près Pertuis, résidence de M. Autran[444]. Laprade a promis de s’y trouver le 27, s’il n’est pas trop souffrant. Tous deux, à ma demande, se sont arrangés pour avoir des renseignements exacts. Noustravailleronssur la liste des immortels, comme les courtiers électoraux sur la liste des électeurs. Nous examinerons le pour et le contre, les chances bonnes et mauvaises. Si la réponse des oracles est affirmative, je ne passerai à Grambois que cinq ou six jours et je tâcherai de me mettre en mesure de partir pour Paris le lundi 8 ou mardi 9 décembre. Quant à une candidature purement épistolaire, elle ne pourrait être sérieuse; mes titres ne sont pas assez éclatants pour me donner le droit de manquer aux traditions et aux usages et, d’autre part, mes juges auraient à me répliquer que, si je suis trop vieux, trop infirme ou trop malade pour faire ce trajet de dix-huit heures, c’est une bien triste recrue que j’offre à l’Académie.

Adieu, mon cher ami; si les choses tournent autrement que le désire votre amitié, je compte mériter votre indulgence en m’efforçant de faire ici un peu de bien et en dépensant, au profit des pauvres, ce que me coûteraient, à Paris, les hôtels, les restaurateurs et les fiacres. Notre malheureux pays est si cruellement éprouvé! La misère est si terrible! L’hiver sera si dur! Mais je ne veux pas ajouter un mot de plus, vous croiriez que je cherche déjà des fauxfuyantset des prétextes, et mieux vaut vous répéter que je suis à vous de tout cœur.

Pontmartin, on le voit, réduisait à 12 les voix sur lesquelles il pouvait compter. Son pointage n’était rien moins qu’exact. Il mettait tout d’abord hors de cause trois de ses plus chauds partisans, Victor de Laprade, Joseph Autran, Jules Janin, sous prétexte qu’ils pourraient être malades. Sans doute, mais la maladie ne pouvait-elle sévir aussi dans l’autre camp? Il passait sous silence Loménie et Saint-René Taillandier, qui devaient prendre séance avant le jour de l’élection et qui lui étaient tout dévoués. Il tenait pour hostiles Cuvillier-Fleury et Marmier, qui avaient été les premiers patrons de sa candidature et ne pouvaient honorablement se tourner contre elle. En réalité, il y avait là 7 voix à ajouter aux 12 qu’il reconnaissait lui être acquises. Cela faisait, d’entrée de jeu, 19 voix à peu près assurées, ce qui était superbe, puisque les Quarante étaient réduits à 36, depuis la retraite de MgrDupanloup et la mort de MM. Pierre Lebrun, Saint-Marc Girardin et Vitet. J’ajoutais dans ma réponse à la lettre du 25 novembre: «Octave Feuillet vous a de très grandes obligations; Auguste Barbier est l’ami de Laprade, qui a sur lui une grande influence. M. de Viel-Castel suivra M. Guizot. J’écris aujourd’hui à M. de Falloux et je lui demande s’il ne pourrait pas agir auprès de M. Patin et de M. Claude Bernard.»

Pontmartin m’avait annoncé son départ pour Grambois, et c’est là que je lui adressais ma lettre. Il ne s’y était pas rendu. M. Autran, à qui j’avais aussi envoyé quelques lignes, me répondait le 4 décembre:

Mon cher monsieur,M. de Pontmartin n’est pas auprès de moi, mais j’ai M. de Laprade et je ne vous étonnerai pas en vous disant que nous exprimons journellement le désir de voir notre ami se décider, enfin, à poser sa candidature. Malheureusement, M. de Pontmartin, vous le savez peut-être, est le plus fugitif et le plus détaché qui soit au monde. Quand on croit le tenir, il vous échappe; quand il vous a ditouila veille, il vous écritnonle lendemain. Ce n’est ni à moi, ni à M. de Laprade qu’il convient de parler des titres de cet éminent écrivain, et la plupart des membres de l’Académie partagent là-dessus l’opinion de ses meilleurs amis.Il entrera quand il voudra, mais encore faut-il qu’il ne se dérobe pas aux instances qui sont faites auprès de lui. C’est donc à lui, mon cher monsieur, bien plus qu’à nous, que vous devez vous adresser dans votre amicale entreprise...

Mon cher monsieur,

M. de Pontmartin n’est pas auprès de moi, mais j’ai M. de Laprade et je ne vous étonnerai pas en vous disant que nous exprimons journellement le désir de voir notre ami se décider, enfin, à poser sa candidature. Malheureusement, M. de Pontmartin, vous le savez peut-être, est le plus fugitif et le plus détaché qui soit au monde. Quand on croit le tenir, il vous échappe; quand il vous a ditouila veille, il vous écritnonle lendemain. Ce n’est ni à moi, ni à M. de Laprade qu’il convient de parler des titres de cet éminent écrivain, et la plupart des membres de l’Académie partagent là-dessus l’opinion de ses meilleurs amis.Il entrera quand il voudra, mais encore faut-il qu’il ne se dérobe pas aux instances qui sont faites auprès de lui. C’est donc à lui, mon cher monsieur, bien plus qu’à nous, que vous devez vous adresser dans votre amicale entreprise...

Hélas! mon «amicale entreprise» était vouée au plus lamentable échec; au moment où je croyais enfin toucher au port, ma pauvre barque allait couler à pic. Le 12 décembre, je reçus cette lettre:

Mon cher ami,Je m’étonne que M. Autran, à qui vous avez cru devoir écrire, ne vous ait pas purement et simplement envoyé ma lettre à M. de Laprade. Voici, en abrégé, ce que je disais à l’auteur dePernette: Le samedi 22 novembre, j’ai fait une chute qui aurait pu être très grave, et comme, à mon âge, un accident de ce genre ne saurait être absolument insignifiant,j’ai appelé mon médecin, qui est mon ami depuis trente ans. Il a constaté que ma chute n’était rien ou presque rien, mais que j’étais atteint d’une gastrite nerveuse passée à l’état chronique, à laquelle il fallait attribuer mes insomnies nocturnes et mes assoupissements diurnes. Mes violentes quintes de toux ont la même cause. Le vieil adage médical:Sanguis moderator nervorum, ne fut jamais plus applicable. Mon sang, appauvri en 1870 et 1871 par des misères et des chagrins de toutes sortes, nemodèreplus mes nerfs et ils en profitent pour bouleverser ma pauvre machine. J’ajoute, pour en finir sur ce sujet, etafin qu’il n’en soit plus question, que, lorsque j’ai demandé à mon docteur s’il serait sage, dans ce triste état, de partir pour Paris et d’affronter les soucis d’une candidature, il m’a regardé avec stupeur et m’a répondu que, en pareil cas, je ne ferais pas mal de m’arrêter à la station de Charenton, pour ne pas arriver jusqu’au Père-Lachaise. Je crois même, en ma qualité d’incorrigible, avoir ébauché un pitoyable calembour sur la chaise et sur le fauteuil.Voilà, mon cher ami, sinon le texte, au moins le sens de ce que j’ai écrit à M. de Laprade, en le priant de communiquer ma lettre à son hôte et collègue, M. Autran. Maintenant, toute insistance serait une véritable cruauté. Je ne puis même songer à des démarches qui engageraient l’avenir; car je veux rester libre de me soigner, d’acheter un petit chalet à Cannes, d’éviter tout ce qui pourrait me forcer de retourner à Paris, et de donner au recueillement, à la retraite et au repos le peu de temps qui me reste à vivre. J’ai à Avignon des amis d’enfance avec lesquels je pourrais célébrer la cinquantaine. Quelques-uns sont suffisamment lettrés, et désireraient, ne fût-ce qu’à titre de compatriote, me voir académicien. Pas un n’oserait, en ce moment, me donner un autre conseil que celui de mon docteur. Pas un n’oserait prendre une responsabilité qui se changerait en regrets et en remords si, en arrivant à Paris, je tombais tout à fait malade. Laissez-moi vous le dire avec la rude franchise d’une fidèle amitié. Votre acharnementacadémique, vos persécutions incessantes, votre système de sommations directes, tantôt à M. de Falloux, tantôt à M. Cuvillier-Fleury, tantôt à M. Autran, tout cela m’attriste et finirait par m’exaspérer. Il y a des moments où je suis tenté de regarder comme une légende fantastique ce que je sais de vous, de votre famille, de vos enfants, du soin avec lequel vous dirigez leur éducation, de vos infatigables travaux, de vos patientes recherches, et où j’ai envie de croire que vous êtes un vieux garçon bien oisif, dont les vingt-quatre heures appartiennent à une idée fixe. D’ici à peu d’années, vous verrez l’Académie dégringoler d’une telle façon, tomber dans un tel discrédit, être entourée d’une telle indifférence (cela commence déjà), que vous serez tout étonné d’avoir attaché tant d’importance à faire de moi le collègue de MM. Jules Favre et Littré, en attendant Renan et About. Donc, n’en parlons plus; vous compromettriez notre amitié, vous me rendriez ridicule et vous atteindriez le but diamétralement contraire à celui que vous vous proposez. La question me semble tellement épuisée que, si vous y reveniez dans vos prochaines lettres, je ne vous répondrais plus. J’aurais dû peut-être m’expliquer plus tôt aussi nettement qu’aujourd’hui; mais, d’abord, j’étais moins souffrant; ensuite, j’espérais toujours que vous lâcheriez prise et que vous adopteriez ma méthode, que je crois bonne: quand je devine que quelque chose est désagréable à un ami, et quand ce quelque chose n’intéresse ni son honneur, ni sa vie, ni sa conscience, je ne lui en dis plus un mot, et, généralement, je m’en trouve bien. Être plus royaliste que le roi n’est bon ni dans la vie publique, ni dans la vie privée. Pardonnez, mon cher ami, à la liberté de mon langage; il fallait en finir, et cette fois je me flatte que c’est bien fini. Notre affection, soyez-en certain, n’en sera que plus vive et plus douce quand nous serons débarrassés de ces éternels tiraillements. Votre tout dévoué de cœur[445].

Mon cher ami,

Je m’étonne que M. Autran, à qui vous avez cru devoir écrire, ne vous ait pas purement et simplement envoyé ma lettre à M. de Laprade. Voici, en abrégé, ce que je disais à l’auteur dePernette: Le samedi 22 novembre, j’ai fait une chute qui aurait pu être très grave, et comme, à mon âge, un accident de ce genre ne saurait être absolument insignifiant,j’ai appelé mon médecin, qui est mon ami depuis trente ans. Il a constaté que ma chute n’était rien ou presque rien, mais que j’étais atteint d’une gastrite nerveuse passée à l’état chronique, à laquelle il fallait attribuer mes insomnies nocturnes et mes assoupissements diurnes. Mes violentes quintes de toux ont la même cause. Le vieil adage médical:Sanguis moderator nervorum, ne fut jamais plus applicable. Mon sang, appauvri en 1870 et 1871 par des misères et des chagrins de toutes sortes, nemodèreplus mes nerfs et ils en profitent pour bouleverser ma pauvre machine. J’ajoute, pour en finir sur ce sujet, etafin qu’il n’en soit plus question, que, lorsque j’ai demandé à mon docteur s’il serait sage, dans ce triste état, de partir pour Paris et d’affronter les soucis d’une candidature, il m’a regardé avec stupeur et m’a répondu que, en pareil cas, je ne ferais pas mal de m’arrêter à la station de Charenton, pour ne pas arriver jusqu’au Père-Lachaise. Je crois même, en ma qualité d’incorrigible, avoir ébauché un pitoyable calembour sur la chaise et sur le fauteuil.

Voilà, mon cher ami, sinon le texte, au moins le sens de ce que j’ai écrit à M. de Laprade, en le priant de communiquer ma lettre à son hôte et collègue, M. Autran. Maintenant, toute insistance serait une véritable cruauté. Je ne puis même songer à des démarches qui engageraient l’avenir; car je veux rester libre de me soigner, d’acheter un petit chalet à Cannes, d’éviter tout ce qui pourrait me forcer de retourner à Paris, et de donner au recueillement, à la retraite et au repos le peu de temps qui me reste à vivre. J’ai à Avignon des amis d’enfance avec lesquels je pourrais célébrer la cinquantaine. Quelques-uns sont suffisamment lettrés, et désireraient, ne fût-ce qu’à titre de compatriote, me voir académicien. Pas un n’oserait, en ce moment, me donner un autre conseil que celui de mon docteur. Pas un n’oserait prendre une responsabilité qui se changerait en regrets et en remords si, en arrivant à Paris, je tombais tout à fait malade. Laissez-moi vous le dire avec la rude franchise d’une fidèle amitié. Votre acharnementacadémique, vos persécutions incessantes, votre système de sommations directes, tantôt à M. de Falloux, tantôt à M. Cuvillier-Fleury, tantôt à M. Autran, tout cela m’attriste et finirait par m’exaspérer. Il y a des moments où je suis tenté de regarder comme une légende fantastique ce que je sais de vous, de votre famille, de vos enfants, du soin avec lequel vous dirigez leur éducation, de vos infatigables travaux, de vos patientes recherches, et où j’ai envie de croire que vous êtes un vieux garçon bien oisif, dont les vingt-quatre heures appartiennent à une idée fixe. D’ici à peu d’années, vous verrez l’Académie dégringoler d’une telle façon, tomber dans un tel discrédit, être entourée d’une telle indifférence (cela commence déjà), que vous serez tout étonné d’avoir attaché tant d’importance à faire de moi le collègue de MM. Jules Favre et Littré, en attendant Renan et About. Donc, n’en parlons plus; vous compromettriez notre amitié, vous me rendriez ridicule et vous atteindriez le but diamétralement contraire à celui que vous vous proposez. La question me semble tellement épuisée que, si vous y reveniez dans vos prochaines lettres, je ne vous répondrais plus. J’aurais dû peut-être m’expliquer plus tôt aussi nettement qu’aujourd’hui; mais, d’abord, j’étais moins souffrant; ensuite, j’espérais toujours que vous lâcheriez prise et que vous adopteriez ma méthode, que je crois bonne: quand je devine que quelque chose est désagréable à un ami, et quand ce quelque chose n’intéresse ni son honneur, ni sa vie, ni sa conscience, je ne lui en dis plus un mot, et, généralement, je m’en trouve bien. Être plus royaliste que le roi n’est bon ni dans la vie publique, ni dans la vie privée. Pardonnez, mon cher ami, à la liberté de mon langage; il fallait en finir, et cette fois je me flatte que c’est bien fini. Notre affection, soyez-en certain, n’en sera que plus vive et plus douce quand nous serons débarrassés de ces éternels tiraillements. Votre tout dévoué de cœur[445].

Ce petit dissentiment n’était pas pour altérer en rien notre vieille amitié. Lorsque mourut Jules Janin, au mois de juin 1874, Pontmartin me permit de lui reparler de l’Académie. Il persistait, il est vrai, à ne pas vouloir se présenter; mais sa réponse ne respirait, cette fois, aucune irritation. Dans une lettre qu’il m’adressait de Marseille, le 4 avril 1875, il me disait:

...Un mot encore sur l’Académie. Mes chances seraient aussi mauvaises qu’elles auraient été bonnes en 1873. Je n’ai plus M. Guizot[446]; M. Autran n’est pas en état de retourner à Paris; les apparitions de M. de Laprade parmi ses collègues sont trop rares et trop courtes pour qu’il puisse avoir la moindre influence. M. Thiers dispose de quatorze voix qui toutes me seraient hostiles. En fait de bonapartistes, je ne pourrais compter que sur Jules Sandeau. Vous le voyez, mon cher ami, la peau de chagrin s’est singulièrement amincie; ce chagrin-là est le moindre des miens...

Joseph Autran mourut le 7 mars 1877. Pontmartin paraissait si bien indiqué pour le remplacer, que ses adversaires eux-mêmes parlèrent aussitôt de sa candidature et la combattirent préventivement. Ainsi fit leSémaphore, journal républicain de Marseille, qui avait pourcorrespondant parisienM. Émile Zola. Pontmartin était alors à Marseille;il répondit sur-le-champ aurédacteur en chef du «Sémaphore»:

Monsieur,Avant d’attaquer une candidature, il faudrait, ce me semble, s’assurer qu’elle existe. Depuis la mort de M. Autran, je n’ai quitté la campagne que pour venir à Marseille; je puis me rendre cette justice que, en pleurant mon illustre ami, en m’associant au deuil de sa famille et de sa ville natale, je n’ai pas mêlé à mes regrets la moindre arrière-pensée académique. Je défie que l’on cite un mot de moi, une démarche, une ligne d’écriture qui trahisse des velléités de candidat. Votre correspondant prétend que «j’en meurs d’envie». Je crois avoir prouvé le contraire. Cette envie, d’ailleurs, me paraît peu compatible avec l’épithète deprovincialqu’il me décerne, dont je suis loin de me défendre, et qui, soit dit en passant, produit un singulier effet dans la correspondance d’un journal de province. Oui, depuis sept ans, depuis les désastres de la France, j’ai cessé d’habiter Paris; je suis redevenu, non seulement provincial, mais villageois. Est-ce là le fait d’un homme atteint de nostalgie académique? J’en appelle à votre justice.Cette attaque m’étonne d’autant plus que mes relations avec leSémaphoreavaient toujours été fort amicales. Permettez-moi donc, monsieur le rédacteur, de l’attribuer ou aux inquiétudes d’un candidat pressé d’écarter même les concurrents imaginaires, ou peut-être aux rancunes d’un romancier désireux d’accaparer à lui tout seul les privilèges de l’Assommoir.Comptant sur votre bienveillante impartialité pour l’insertion de cette lettre, je vous en remercie d’avance et je vous prie, monsieur le rédacteur, d’agréer l’assurance de ma parfaite considération, de mes cordiales sympathies.A. de Pontmartin.Marseille, 24 mars 1877

Monsieur,

Avant d’attaquer une candidature, il faudrait, ce me semble, s’assurer qu’elle existe. Depuis la mort de M. Autran, je n’ai quitté la campagne que pour venir à Marseille; je puis me rendre cette justice que, en pleurant mon illustre ami, en m’associant au deuil de sa famille et de sa ville natale, je n’ai pas mêlé à mes regrets la moindre arrière-pensée académique. Je défie que l’on cite un mot de moi, une démarche, une ligne d’écriture qui trahisse des velléités de candidat. Votre correspondant prétend que «j’en meurs d’envie». Je crois avoir prouvé le contraire. Cette envie, d’ailleurs, me paraît peu compatible avec l’épithète deprovincialqu’il me décerne, dont je suis loin de me défendre, et qui, soit dit en passant, produit un singulier effet dans la correspondance d’un journal de province. Oui, depuis sept ans, depuis les désastres de la France, j’ai cessé d’habiter Paris; je suis redevenu, non seulement provincial, mais villageois. Est-ce là le fait d’un homme atteint de nostalgie académique? J’en appelle à votre justice.

Cette attaque m’étonne d’autant plus que mes relations avec leSémaphoreavaient toujours été fort amicales. Permettez-moi donc, monsieur le rédacteur, de l’attribuer ou aux inquiétudes d’un candidat pressé d’écarter même les concurrents imaginaires, ou peut-être aux rancunes d’un romancier désireux d’accaparer à lui tout seul les privilèges de l’Assommoir.

Comptant sur votre bienveillante impartialité pour l’insertion de cette lettre, je vous en remercie d’avance et je vous prie, monsieur le rédacteur, d’agréer l’assurance de ma parfaite considération, de mes cordiales sympathies.

A. de Pontmartin.

Marseille, 24 mars 1877

Cette lettre ne préjugeait rien sur le fond de la question. Il lui eût été doux de louer son ami, et peut-être n’était-il pas sans désirer qu’on le chargeât de ce soin. La veuve du poète, de son côté, souhaitait vivement que son éloge fût confié à l’auteur desSamedis, à l’écrivain qui, en tant de rencontres, avait si bien parlé de son mari. Ni son propre désir, ni les instances de MmeAutran, ni celles de M. Léopold de Gaillard, ne purent le faire revenir sur son parti pris d’abstention et d’absentéisme. Cette fois encore, il laissa aller les choses. Le 17 avril, M. le duc d’Audiffret-Pasquier posa sa candidature; celle de Pontmartin dès lors devenait impossible, puisqu’ils avaient, l’un et l’autre, mêmes amis et mêmes électeurs. M. de Gaillard, qui voulait bien me tenir au courant de la situation, m’écrivit de Paris, le 25 avril:

...Je vous aurais répondu depuis longtemps si j’avais eu à vous dire quelque chose de bon pour la candidature à l’Académie de notre ami Pontmartin. Trois fois, déjà, à ma connaissance, il a été l’objet d’avances aussi flatteuses que peu écoutées. Deux fois je lui ai écrit de la part de M. Guizot pour lui dire:Votre moment est venu; posez votre candidature, nous la soutiendrons.Cette fois encore, M. d’Haussonville lui a fait porter les propositions les plus séduisantes. Jamais notre cher indécis n’a daigné répondre:Je vous remercie, j’accepte et j’arrive.Depuis plus de dix ans, il serait en possession du fauteuil qu’il mérite si bien, s’il avait voulu écrire sa lettre de demande et laisser agir ses amis. Il y a un mois, après une visite au duc de Broglie, je lui faisais connaître la situation d’alors: Sardou seul en avant; le duc Pasquier sollicité, mais refusant et préférant se réserver pour le prochain fauteuilpolitique. Je ne mets pas en doute que si notre ami avait aussitôt pris son parti et posé sa candidature, jamais on n’eût parlé de celle du président du Sénat. Celui-ci, en effet, n’a écrit qu’à la date du 17avril. Maintenant que l’occasion est manquée, je ne conseillerai pas à Pontmartin de se jeter en avant. Évidemment, la moitié des voix sur lesquelles il pourrait compter sont engagées au candidat politique. Si l’élection est renvoyée à l’hiver prochain, il faudra voir, et tout pourrait peut-être s’arranger comme nous le désirons, vous et moi, et mêmelui, en dépit de ses hésitations. Si l’élection a lieu tout de suite, on croit à deux ou trois voix de majorité pour le duc Pasquier. Je suis assez peu duc et assez peu homme de lettres pour avoir une opinion désintéressée sur la matière. Je suis hardiment pour l’AcadémieSalonpolitique et littéraire, contre l’AcadémieSociété des Gens de lettres. C’est pour cela que notre ami qui est, par excellence, ungentlemanet un écrivain devrait se décider...

...Je vous aurais répondu depuis longtemps si j’avais eu à vous dire quelque chose de bon pour la candidature à l’Académie de notre ami Pontmartin. Trois fois, déjà, à ma connaissance, il a été l’objet d’avances aussi flatteuses que peu écoutées. Deux fois je lui ai écrit de la part de M. Guizot pour lui dire:Votre moment est venu; posez votre candidature, nous la soutiendrons.Cette fois encore, M. d’Haussonville lui a fait porter les propositions les plus séduisantes. Jamais notre cher indécis n’a daigné répondre:Je vous remercie, j’accepte et j’arrive.

Depuis plus de dix ans, il serait en possession du fauteuil qu’il mérite si bien, s’il avait voulu écrire sa lettre de demande et laisser agir ses amis. Il y a un mois, après une visite au duc de Broglie, je lui faisais connaître la situation d’alors: Sardou seul en avant; le duc Pasquier sollicité, mais refusant et préférant se réserver pour le prochain fauteuilpolitique. Je ne mets pas en doute que si notre ami avait aussitôt pris son parti et posé sa candidature, jamais on n’eût parlé de celle du président du Sénat. Celui-ci, en effet, n’a écrit qu’à la date du 17avril. Maintenant que l’occasion est manquée, je ne conseillerai pas à Pontmartin de se jeter en avant. Évidemment, la moitié des voix sur lesquelles il pourrait compter sont engagées au candidat politique. Si l’élection est renvoyée à l’hiver prochain, il faudra voir, et tout pourrait peut-être s’arranger comme nous le désirons, vous et moi, et mêmelui, en dépit de ses hésitations. Si l’élection a lieu tout de suite, on croit à deux ou trois voix de majorité pour le duc Pasquier. Je suis assez peu duc et assez peu homme de lettres pour avoir une opinion désintéressée sur la matière. Je suis hardiment pour l’AcadémieSalonpolitique et littéraire, contre l’AcadémieSociété des Gens de lettres. C’est pour cela que notre ami qui est, par excellence, ungentlemanet un écrivain devrait se décider...

Au commencement de 1878, Pontmartin passa deux mois à Hyères, où se trouvait l’évêque d’Orléans. Nous avons vu quel caractère de cordialité prirent bien vite leurs relations[447]. Il y avait alors trois vacances à l’Académie, par suite de la mort de MM. Thiers, Claude Bernard et Louis de Loménie. Le fauteuil de ce dernier semblait revenir de droit à Pontmartin. MgrDupanloup insista auprès de lui pour qu’il se mît sur les rangs. Seul, l’illustre évêque pouvait triompher de cette résistance que n’avaient pu vaincre ni M. Guizot, ni M. d’Haussonville, ni M. Léopold de Gaillard. Il put croire un instant qu’il avait partie gagnée. Le7 avril 1878, étant encore à Hyères, que Pontmartin venait de quitter, il me faisait l’honneur de m’adresser ces lignes:

Monsieur,Tous mes vœux sont pour M. de Pontmartin, et je crois l’avoir déjà décidé à donner son consentement pour sa candidature. Je vais y travailler encore...

Monsieur,

Tous mes vœux sont pour M. de Pontmartin, et je crois l’avoir déjà décidé à donner son consentement pour sa candidature. Je vais y travailler encore...

Rentré à Orléans, il voulut bien, le 18 avril, m’envoyer ce nouveau billet:

Monsieur,Je suis l’admirateur et l’ami de M. de Pontmartin; et si cela dépendait uniquement de moi, il serait demain de l’Académie française.J’ai quitté cette Académie, mais j’emploierai ce qui me reste de crédit auprès de mes confrères en faveur de M. de Pontmartin, et en le faisant, je croirai faire une œuvre également honorable pour l’Académie et pour M. de Pontmartin.

Monsieur,

Je suis l’admirateur et l’ami de M. de Pontmartin; et si cela dépendait uniquement de moi, il serait demain de l’Académie française.

J’ai quitté cette Académie, mais j’emploierai ce qui me reste de crédit auprès de mes confrères en faveur de M. de Pontmartin, et en le faisant, je croirai faire une œuvre également honorable pour l’Académie et pour M. de Pontmartin.

MgrDupanloup ne devait pas s’en tenir là. «Je ferai, m’écrivait-il quelques jours plus tard, je ferai pour M. de Pontmartin ce que je ne ferais pour personne autre. Je serai heureux de revenir à l’Académie le jour où il s’agira de voter pour lui.» Et cela, il le lui écrivit à lui-même. Être nommé dans de telles conditions, n’était-ce pas être nommé deux fois? Pontmartin refusa[448].

Cette fois, tout était bien fini. A peu de tempsde là, le 11 octobre 1878, l’évêque d’Orléans mourait, après une courte maladie, au château de la Combe[449], par Domène (Isère). Après lui, nul ne pouvait plus songer à parler encore de l’Académie à Pontmartin.

On a souvent répété que lesJeudis de MmeCharbonneauavaient jusqu’au dernier jour fermé à Pontmartin les portes de l’Académie. Rien n’est moins exact, nous venons de le voir. Il n’a tenu qu’à lui, et à plus d’une reprise, d’en franchir le seuil. S’il n’a pas été académicien, c’est parce qu’il n’a pas voulu l’être. Est-ce à dire qu’il dédaignait de figurer parmi les Quarante? Il était trop homme d’esprit pour avoir ce sot orgueil. Il eût été, au contraire, très heureux et très fier de s’asseoir auprès des maîtres et des amis qu’il comptait dans l’illustre compagnie. S’il s’est obstiné jusqu’à la fin à ne point poser sa candidature, ce n’est ni par excès d’orgueil, ni par excès de modestie. Faut-il chercher la cause de ses refus dans un détail minuscule qu’il se plaisait, il est vrai, à grossir, dans le petit volume et la petite portée de sa voix qui lui faisait peur d’avance? Je sais bien que dans sesMémoires[450], c’est à cette malheureuse voix aigrelette qu’il attribue tout le mal. C’est derrière elle qu’il se retranchait, lorsque ses amis le pressaient de trop près et lui reprochaientde se dérober, même quand l’occasion était propice et le succès certain: «Comment ne devines-tu pas, écrivait-il à Léopold de Gaillard, que le jour de la réception qui est, pour le nouvel académicien, le jour du triomphe serait pour moi le jour de la confusion? On viendrait à ma séance pour se moquer de moi!» Un autre jour, comme M. de Gaillard lui énumérait la majorité certaine qui l’attendait au palais Mazarin: «Oui, répondit-il, avec tristesse, il y aurait même une voix de trop, c’est la mienne!»

L’obstacle pourtant,—et Pontmartin le savait bien—était de ceux qui se peuvent tourner. Un académicien a le droit, comme un simple mortel, d’avoir la grippe et de faire lire son discours par un confrère. Ainsi avait fait Jules Janin dans la séance du 9 novembre 1871. Le comte d’Haussonville était un des plus chauds partisans de Pontmartin. Il lui fit dire par un ami commun qu’il se tenait à sa disposition pour se mettre en rapport d’abord avec l’Académie pour sa candidature, puis avec le public pour le jour de la réception. L’obstacle était ainsi levé, et dans les meilleures conditions, puisque aussi bien M. d’Haussonville était un admirable lecteur. Son offre pourtant ne fut pas agréée. C’est que le véritable obstacle était ailleurs; il était dans l’irrésolution et la nervosité de son caractère, dans son éloignement pour tout ce qui ressemblait à une compétition et à une lutte, dans la facilité avec laquelle trop souvent il jetait le manche après la cognée. Il était surtoutdans le sentiment qui, après les désastres et les deuils de 1870 et 1871, le portait de plus en plus à ne point avoir à Paris de résidence fixe, mais un simple campement, et qui le décida à finir ses jours à la campagne. Peut-être, après tout, choisissait-il la meilleure part, et je fus tout à fait désarmé, je l’avoue, le jour où je reçus de lui ces lignes, où le sourire se mouille d’une larme:

Si j’étais de l’Académie, il me faudrait habiter Paris une partie de l’année; force au moins me serait d’y aller aux époques d’élection ou de réception... Depuis la mort de ma pauvre femme et depuis les dates sinistres de 1870-1871, Paris ne m’attire plus, au contraire, je n’y arrive que pour m’enrhumer; le théâtre, dont j’ai conservé le goût, me fatigue et m’endort. Dans les maisons où je suis invité, on dîne trop tard pour ma gastrite et on veille trop pour mes soixante-trois ans. La campagne, mes vieilles servantes, mon vieux chien, un peu de travail, un peu de charité, quelques amis à mes dîners maigres du vendredi, quelques coups de fusil très peu meurtriers en septembre et en octobre, et, en perspective, le cimetière de mon village, voilà désormais, non seulement mon partage, mais mes préférences. Ce n’est pas vous, mon cher ami, qui aurez le courage de me blâmer.


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