CHAPITRE XVILES ANGLES.—MES MÉMOIRES.—SOUVENIRS D’UN VIEUX CRITIQUE.—LE MILLIÈME ARTICLE.—LES NOCES D’OR.(1879-1887)Description des Angles. Le cabinet de travail, les promenades, les visiteurs. Soirées d’hiver. Évocation du passé.—Delenda est res... punica.Pontmartin et la République conservatrice.—Mes Mémoires.Le chapitre sur Berryer. LesSouvenirs d’un vieux critique.—Le Millième article. L’Encrier de laGazette de France. Les deux Bustes. Les souscripteurs. Lettres de Mgrde Dreux-Brézé, de Belcastel, Edmond Rousse, Désiré Nisard, Emile Ollivier. Lettre de Pontmartin au directeur de laGazette de France.—Le critique et le romancier. La Correspondance de Pontmartin.IPontmartin maintenant ne quittera plus les Angles. Loin, bien loin de Paris et de ses vaines rumeurs, il passera ses dernières années dans cette maison où s’est écoulée son enfance et où il lui sera doux de mourir.L’heure est venue de la décrire.Située sur la rive droite du Rhône, presque enface d’Avignon, mais dans le département du Gard, la plaine des Angles, bornée d’un côté par le fleuve, est entourée de tous les autres côtés d’une chaîne de collines formant hémicycle. La maison est au fond de la plaine, à l’endroit le plus éloigné du Rhône, au pied de la colline, qui s’élève presque à pic derrière elle. C’est une construction à deux étages, à contrevents verts, datant du milieu duXVIIIesiècle, ainsi que le rappellent quelques ornements Louis XV. Logis modeste, en somme, et dont l’aspect n’a rien de seigneurial, bien que dans toute la région on l’appelle courammentle château. Ce qui en fait le charme, ce sont de nombreuses sources d’eau vive, de riantes prairies, de magnifiques arbres, parmi lesquels les marronniers célèbres et un platane qui n’est pas moins légendaire dans le pays. L’été, c’est un nid de verdure et une fraîche retraite; l’hiver, le soleil ne manque pas, et ses rayons ont encore un éclat et une tiédeur que la ville ne connaît pas. Derrière la maison, se dresse sur la colline calcaire dénudée, à une cinquantaine de mètres de hauteur, le village des Angles, avec son prieuré duXIVesiècle et son église duXVe. Vu du bout de l’allée des marronniers, il ressemble d’étonnante façon à ces nids d’aigle des environs de Nice et de Monaco, tels qu’Éza, que leurs habitants avaient bâtis sur des cimes presque inaccessibles, par crainte des Sarrasins. Tous ceux des visiteurs de Pontmartin qui connaissaient la Corniche étaient frappés de cette ressemblance. L’ascension duchâteauà ce villageperché sur son rocher est très fatigante; mais, parvenu au sommet, on découvre une vue merveilleuse sur le Rhône, la Durance, la chaîne des Alpines, le tout inondé de cette lumière intense et douce à la fois, qui donne tant de charme aux paysages méridionaux.Pontmartin avait fait du grand salon du rez-de-chaussée son cabinet de travail. C’était une très vaste pièce, percée de trois fenêtres donnant au midi. Aucune élégance dans l’ameublement, demeuré tel qu’il était au temps de M. Eugène de Pontmartin et de l’oncle Joseph: deux canapés[451]et six fauteuils Restauration garnis de toile perse assortie aux rideaux des fenêtres; deux fauteuils Louis XVI; deux chaises de cuir Louis XIII; deux fauteuils modernes plus confortables; quelques chaises de paille ou de canne; une vieille table de trictrac, supportant un plateau garni de porcelaines de Chine; entre les fenêtres, deux consoles surmontées de deux étagères-bibliothèques; sur la cheminée, une belle pendule Louis XIII de la forme ditereligieuse, flanquée de quatre potiches et de deux bronzes de Chine. Aux murs, quatre grandes gravures d’Audran, d’après les tableaux de Jouvenet:la Pêche miraculeuse,la Résurrection de Lazare,les Noces de Cana,la Guérison du paralytique. Au milieu de la pièce, une grande table ovale, toujours submergée de papiers, de livres,de journaux. C’est là que, tous les matins, assis en face de la fenêtre du milieu, il écrivait lettres et articles avec une régularité, une facilité et une abondance qui ne connaissaient pas la fatigue.Après le déjeuner, il visitait son jardin, il franchissait son enclos et, quand ses forces le lui permettaient, il promenait ses rêveries dans ces champs familiers et ces sentiers connus, à travers ce petit coin de terre où s’étaient écoulées ses premières années. Il reprenait une à une les impressions de son enfance et de sa jeunesse. Ce chêne vert lui avait prêté son ombre quand il étudiait l’Epitomeou leDe Viris. Sous cet ormeau, il avait lu pour la première foisIndiana,la Peau de chagrin,Barnave,Stello,le Rouge et le Noir. Il avait relu Lamartine, Hugo, Vigny, Musset,Childe Harold,Don Juan,Parisina,Faust,Hamlet,Roméo et Juliette. Si la chaleur n’était pas trop grande, il poussait jusqu’au Rhône, ce terrible voisin, dont il redoutait les visites, mais qu’il ne pouvait se défendre d’aimer, malgré ses débordements et ses colères.Le printemps surtout lui était, chaque année, une fête nouvelle, et il se demandait alors comment il avait pu autrefois quitter sa maison quand Avril ramenait les beaux jours. Ce renouveau le rajeunissait. Comment eût-il regretté le boulevard ou même le jardin de laRevue des Deux Mondes, quand il passait la revue de ce petit monde—arbres, nids et fleurs—sur lequel il régnait et qui tenait à toutes les fibres de son cœur? «Pas un de cesamis ne manque à l’appel, dit-il quelque part. Voici le cytise des Alpes, dont les grappes élégantes étalent plus d’or que notre budget n’en réclame. La pervenche se tapit entre les dernières violettes et les premiers lilas. Les églantiers s’entrelacent aux aubépines à fleurs roses. Les panaches des acacias, plus pressés d’habitude, ont attendu que les tilleuls fussent prêts. Les marronniers ont leurs aigrettes. Les clématites, aux vagues parfums, me sont dénoncées par un essaim d’abeilles, qui vont leur demander leur miel. Les plantes grimpantes montent à l’assaut de mon toit. Et les nids! Je les reconnais. On dirait que ce sont les mêmes. Les pères et mères ne se défient pas de mon hospitalité... Je les vois tous à leur place: le nid de tourterelles sur le grand pin; le nid de loriots sur le peuplier de Virginie. A une branche de l’érable, le nid de merles; dans le massif de noisetiers, le nid de fauvettes; dans une touffe de fusains, le nid de chardonnerets[452].»L’hiver même n’interrompait pas tout à fait ses promenades, bien que l’anémie dont il avait été atteint en juillet 1870 et dont il ne s’était jamais très bien guéri, l’eût rendu extrêmement frileux. Il y avait, de sa maison au pont d’Avignon, un chemin abrité par une colline boisée de chênes verts, de micocouliers et surtout d’oliviers, en plein midi, en plein soleil. Il l’appelaitle Cagnard, et, même en décembre, même en janvier, il allaity faire concurrence aux lézards et y rêvasser à ses articles.Hiver comme été cependant, la plupart de ses après-midi se passaient dans son salon, où il lisait le livre du jour et d’un crayon rapide l’annotait pour le mieux juger à l’occasion. Le vendredi seulement, laissant là livres et crayon, il recevait ses amis. Dans ces réunions, qui étaient une fête pour la société avignonnaise, il déployait toutes les grâces de son esprit. Aux Angles, comme autrefois à Paris, on lui pouvait appliquer le mot de Montaigne: «Il n’est rien à quoy il semble que la nature l’aye plus acheminé que pour la Société.»Les autres jours de la semaine, d’ailleurs, les visiteurs n’étaient pas rares, et pas n’était besoin qu’ils portassent un nom connu dans le monde ou dans les lettres, pour qu’ils fussent assurés de recevoir un gracieux accueil. Je laisse à l’un de ceux qui l’ont vu alors le plus souvent et de plus près le soin de nous dire ce qu’était Pontmartin dans ce salon des Angles, où il avait désormais renfermé sa vie:...Dès qu’on entrait, quel cordial accueil, quelle poignée de main bien franche et bien sincère, et comme il était facile de lire sur cette physionomie intelligente et fine, dans cet œil souriant presque avec gratitude: Soyez le bienvenu. Il jetait le livre commencé, semblant dire: A demain les affaires sérieuses, et venait invariablement se placer dans son grand fauteuil adossé au mur et au coin de la cheminée. Il affectionnait cette place, d’où son œil pouvait embrasser le parc merveilleux qui se déroulait sous ses fenêtres, lesvertes pelouses baignées par l’ombre des marronniers séculaires. Peu à peu la conversation s’engageait à bâtons rompus, comme une de ces parties de chasse où on jette une pierre dans les touffes que l’on rencontre. C’était l’événement du jour, l’actualité, une anecdote du temps jadis à propos d’un souvenir évoqué par une ligne de journal. Puis la conversation s’élevait peu à peu, elle gagnait les hauteurs par des méandres capricieux, par des chemins détournés, s’arrêtant dans une clairière pour y cueillir un mot, un trait d’esprit, comme une fleur aux chatoyantes couleurs, s’enfonçant sous bois et arrivant enfin sur un plateau découvert, d’où l’on pouvait voir de vastes horizons. L’éminent écrivain jugeait alors d’un mot ou d’un aperçu une œuvre, un auteur, une époque littéraire, mais brièvement, sans tirades, d’un trait, sans la moindre pédanterie. Car Armand de Pontmartin était un merveilleux causeur. Il déployait dans la causerie les grâces naturelles de son esprit si fin et si primesautier. Il avait beaucoup vu et beaucoup retenu. Sa mémoire était des plus fidèles, et il y puisait comme dans un inépuisable répertoire. Il avait connu presque toutes les illustrations littéraires du siècle, et un sténographe n’eût pas perdu son encre à recueillir les anecdotes et les menus faits qu’il égrenait au cours de la conversation. Il a comparé lui-même la causerie de certaines grandes dames des salons qu’il avait fréquentés, à de la dentelle fine. La sienne était bien de la dentelle, mais une dentelle tissée d’un fil aussi solide que délié et où il laissait percer la grâce aristocratique du gentilhomme unie à la finesse du lettré. C’était, en un mot, le plus séduisant des causeurs. Et ce qui ajoutait plus de charmes à la séduction qu’il exerçait sur l’esprit de son interlocuteur, c’est qu’on n’y apercevait pas la moindre trace de coquetterie. La grâce était toute naturelle et sans le moindre effort[453].Longue serait la liste des visiteurs, des amis, pour qui c’était une fête de faire le pèlerinage des Angles.L’évêque de Nîmes, MgrBesson, lui-même écrivain très distingué[454], était particulièrement fier de son diocésain; toutes les fois que s’offrait à lui l’occasion de l’aller voir, il était heureux de la saisir. Quand Pontmartin avait l’honneur de recevoir son évêque, il ne manquait jamais de me l’écrire et de m’associer—de loin—à sa joie. Elle était complète lorsqu’il pouvait faire asseoir à sa table, le même jour, MgrBesson et son vieil ami Léopold de Gaillard.Par une heureuse fortune pour Pontmartin, en même temps qu’il abandonnait définitivement Paris, M. de Gaillard renonçait également à la capitale; le 25 février 1879, il donnait sa démission de conseiller d’État et venait habiter son château de Bellevue, près Bollène (Vaucluse), à quelques lieues seulement des Angles. Si les deuxamis, retenus chez eux par des occupations diverses, n’allaient guère qu’une fois ou deux par an l’un chez l’autre, dans l’intervalle de ces visites, que de bonnes rencontres à Avignon! Une ou deux fois au moins chaque mois, jusqu’à la fin de 1887, époque où la fatigue de Léopold de Gaillard devint trop grande, on se donnait rendez-vous à l’Hôtel de l’Europe. A ces déjeuners mensuels, à ces «rendez-vous de l’omelette», ajoutez des lettres sans nombre, si bien qu’en réalité leur amitié ne connais-pas l’absence.Dirai-je maintenant tous ceux qui, habitant à Avignon ou dans le voisinage, étaient les hôtes habituels du salon des Angles? Je n’en veux citer que quelques-uns, parmi les plus fidèles: le docteur Cade, M. Augustin Canron, un journaliste et un érudit (ceci n’est point un pléonasme), le bon poète Roumanille, M. de Roubin, M. Alfred Coulondres, ancien magistrat, homme grave, spirituel et savant, M. François Seguin, imprimeur et directeur de l’Union de Vaucluse, pour lequel Pontmartin, qui avait tant fait gémir la presse, éprouvait une particulière sympathie, en raison surtout de sa fidélité à des principes héréditaires dans sa famille, on pourrait dire sa dynastie; car il y a deux siècles que les Seguin pratiquent l’art de Guttemberg, et toujours pour en faire un usage bon et sain.Le soir venu, quand ses hôtes étaient partis, Pontmartin éprouvait un charme mélancolique à évoquer les jours évanouis, ses souvenirs de jeunesse,et surtout ces deux dernières années de la Restauration, dont rien n’égala jamais la douceur et l’éclat. Il se reporte par la pensée à ses promenades sous les arbres du Luxembourg ou sous les galeries de l’Odéon, aux leçons de Villemain ou de Cousin, ou encore à cette soirée de novembre 1829, où il alla, avec un de ses camarades de collège, entendreGuillaume Tellà l’Opéra. Il revoit le rideau qui se lève sur le chœurQuel jour serein pour nous s’apprête!Il croit entendre encore l’exquise romance du pêcheur,Accours dans ma nacelle!puis le foudroyant appel de Guillaume:Il chante et l’Helvétie pleure sa liberté!Et le lendemain, il écrit:Doux et lointain souvenir! Il y a de cela cinquante-huit ans. Depuis longues années, je n’entends plus d’autre musique que celle de mes rossignols et de mes cigales. Mais souvent, le soir, dans ce demi-sommeil où l’âme se détache des choses présentes, où ne veillent plus que les songes, j’évoque ces images du passé. Plongé dans mon vieux fauteuil, je me chante à moi-même, sans ouvrir la bouche, ces airs, cesduos, ces cantilènes, dont se berça ma jeunesse. On me croit endormi, tandis que défilent devant moi les créations pathétiques ou riantes, tragiques ou bouffonnes, mais toujours mélodieuses, de Rossini, de ses émules et de ses meilleurs disciples: Sémiramide et Desdemona, Ninetta et Rosine, Assur et Otello, Figaro et don Magnifico, Edgardo et Lucia, Norina et don Pasquale, Elvino et Amina, Alice et Robert, Valentine et Raoul, Fidès et Sélika; et, avec eux, leurs interprètes, Rubini et Lablache, Ronconi et Mario, Tamburini et Julia Grisi, MmeMalibran et sa sœur Pauline Viardot, Garcia et Alboni. Si la musique était belle, les auditoires n’étaient pas moins beaux. Où sont-elles, les célébrités de l’élégance, de l’art, de la poésie, du théâtre, dublason, de la richesse? Dans quelle nécropole faut-il les chercher? Les robes de soie et de velours sont devenues des suaires; les figures sont des fantômes, les fantômes sont des spectres, les spectres sont des squelettes, les squelettes sont des ombres. C’est à peine si les petites-filles savent les noms de leurs aïeules, qui inspirèrent les poètes, les romanciers et les artistes, qui eurent elles-mêmes leurs romans, qui firent battre les cœurs desdandysles plus éblouissants, des plus brillants officiers de la garde royale et de l’armée, et qui constellaient les loges de leur beauté, de leurs sourires. Où sont les fleurs de leur corsage, les diamants et les perles de leurs colliers? O vanité! ô néant! C’est triste; ce serait lugubre et navrant, si, au bout de ces mélodies profanes, on ne récitait unPateret unAve, si, après ces litanies mondaines, on ne répétait les véritables: «Rosa mystica!Rose mystique, qui fleurit dans le ciel, et ne se fanera jamais!Stella matutina!Étoile du matin, d’un matin qui n’aura pas de soir, d’un jour qui n’aura pas de nuit[455]!»IIPontmartin avait soixante-sept ans quand il se retira ainsi aux Angles. L’âge est venu, mais non laparesse de la vieillesse, celle dont Tacite a dit:Invisa primum desidia postremo amatur. Avec une régularité plus grande encore que par le passé, il enverra à laGazette de Francesa causerie hebdomadaire. S’il lui arrive parfois d’avoir une heure de découragement, ce ne sont pas seulement ses amis les plus anciens, ses vieux coreligionnaires et à leur tête Léopold de Gaillard, qui lui demandentde ne pas interrompre ses Semaines littéraires; c’est Cuvillier-Fleury, qui lui écrit: «Non, vous ne renoncerez pas à cette tribune littéraire, bien souvent politique de laGazette, où vous vous honorez si grandement par le talent, la vivacité et la sincérité de l’esprit, l’originalité souvent familière, toujours spirituelle[456].» Et Cuvillier-Fleury ajoutait, à propos d’un article de Pontmartin en réponse à une attaque de M. Émile Zola[457]: «Vous avez traité Zola avec une douceur féline qui a dû faire sortir toutes ses griffes,suaviter in modo, fortiter in re. Voilà leFigaroqui vous complimente après vous avoir immolé. C’est le Capitole après la Roche Tarpéienne. N’importe, j’aime mieux cela.On vous a beaucoup lu, et on a beaucoup admiré cette grande possession que vous avez montrée de vous-même. On attendait de vous un éreintement de première grandeur; vous avez préféré un enterrement de première classe.»C’est précisément parce que laGazette de Franceétait une tribunepolitique, ainsi que l’écrivait Cuvillier-Fleury, que Pontmartin ne pouvait pas, ne voulait pas la déserter. Il combat la République depuis le jour où elle est née; il la combattra jusqu’à la fin. Il continuera donc de parler encore littérature, roman, poésie, mais à la condition de terminer chacun de ses articles par un mot, par un cri, toujours le même:Delenda est res... punica. Même quand la République se présente sous des apparences modérées, il refuse d’être dupe; ni la houlette et la panetière, dont parfois elle s’affuble, ne le trompent, et sous le déguisement de ce faux berger il a vite reconnu Guillot le sycophante. Quand des Religieux, comme le Père Didon ou le Père Maumus, prêchent le ralliement et annoncent le prochain avènement d’une République chrétienne, il leur répond:C’est là un beau rêve, qui pourrait être, au besoin, contresigné par M. de La Palice, mais c’est un rêve. La République ressemble à ces vins frelatés qui s’aigrissent en vieillissant... L’expérience prouve que la République est forcée de marcher toujours, soit à reculons, pour refluer vers la dictature, soit en avant pour verser dans le radicalisme et le jacobinisme. Je me souviens d’une très amusante pièce de M. Labiche, où Hyacinthe jouait le rôle d’un fabricant de bougies de l’Aurore boréale. On lui faisaitobserver que ses bougies coulaient et n’éclairaient pas.—«Si elles éclairaient et ne coulaient pas, répliquait-il avec un sang-froid superbe, elles ne seraient pas de l’Aurore boréale.»—Si la République pouvait se fixer dans un programme d’amabilité, d’honnêteté, de modération, d’équité, de tolérance, de libéralisme sincère, elle ne serait pas la République[458].De telles pages, on en rencontre à chaque instant dans les Causeries de Pontmartin, et c’est pourquoi, bien loin d’avoir vieilli, elles sont plusactuellesque jamais.De Semaine en Semaine, il semblait rajeunir, et ses amis, en présence de ce perpétuel jaillissement d’esprit et de talent, ne pouvaient croire qu’il eût définitivement renoncé à toute idée de retour à Paris. Pour ma part, toutes les fois qu’il m’arrivait d’y aller, je le suppliais de venir m’y rejoindre. Toujours charmantes, ses réponses étaient toujours négatives. Telle, par exemple, cette lettre du 21 avril 1880:...Je n’ai pas le courage de me décider. Tout à l’heure, je me promenais seul dans mon allée de marronniers où je voudrais tant me promener avec vous. Je pesais lepouret lecontrede ce voyage: d’un côté, le plaisir de rentrer un moment dans la vie littéraire, de retrouver quelques figures amies, de m’asseoir dans un fauteuil d’orchestre du Théâtre-Français, de faire quelques visites au Salon, dont je ne rends plus compte; de l’autre, la nuit en chemin de fer, la chance de tomber malade dans un hôtel comme en 1877, la difficulté de se procurer tous ces petits détails debien-être et dechez soi, dont on ne s’aperçoit que quand ils vous manquent. J’étais exactement comme l’âne de Buridan entre deux bottes de chardons d’égale grosseur. Tout à coup, j’ai entendu le premier rossignol de l’année, qui commençait sa mélodieuse chanson dans un massif d’érables; ce n’est rien, et pourtant le gazouillement de ce petit oiseau m’a presque décidé au parti le plus sage, c’est-à-dire le plus sédentaire. Ne vous semble-t-il pas qu’un poète pourrait rimer là-dessus quelques jolies stances ou un sonnet presque sans défauts? Mais la poésie, c’est la jeunesse; la jeunesse, c’est le vrai printemps; ce rossignol, dont j’ai probablement entendu chanter les ancêtres les plus lointains, n’avait pour moi que le charme mélancolique d’un fugitif retour au passé[459].L’année suivante, je revenais à la charge, mais sans plus de succès. Il me répondait, le 7 novembre 1881: «Vous me demandez si je n’ai pas idée d’aller à Paris au mois de décembre. Hélas! j’ai l’idée contraire. Il ne faut pas que la surabondance de mes écritures vous fasse illusion sur mon âge et sur ma santé. Et puis, décembre est bien froid ou bien humide, avec des jours bien courts, des rues bien boueuses et des boulevards bien bruyants. Bizarre contraste! Le sage Biré m’engage à venir à Paris, et Ludovic Halévy, l’auteur d’Orphée aux Enfers, le boulevardier par excellence, m’écrivant pour me remercier d’un article, ajoutait récemment: ‘Ne venez pas à Paris! Vous ne le reconnaîtriez pas. Il n’est plus digne de vous.’»S’il ne va plus à Paris, il y enverra du moins ses volumes, à raison de deux par an. En 1879, il publia la dix-septième et la dix-huitième série desNouveaux Samedis; en 1880, la dix-neuvième et la vingtième.Ce tome XX desNouveaux Samedisn’était rien moins que le vingt-neuvième volume desCauseries. «Si nous adoptions un nouveau titre?» lui écrivit son éditeur, M. Calmann-Lévy. Pontmartin, légèrement piqué, proposa, un peuab irato:Souvenirs posthumes, ouCauseries posthumes. Au fond, M. Calmann-Lévy avait raison, et, d’un commun accord, on adopta, pour les séries futures, le titre deSouvenirs d’un vieux critique.Le premier volume desSouvenirsparut au mois de juillet 1881, avec cette dédicace:AMA CHÈRE FILLEJEANNE D’HONORATIVICOMTESSE HENRI DE PONTMARTINHOMMAGEDE RECONNAISSANCE ET DE TENDRESSEA. DE PONTMARTIN.Le mariage de son fils avait eu lieu le 27 avril précédent. En me l’annonçant, le 16 avril, il terminait ainsi sa lettre: «Je vous embrasse de cœur dans toute l’effusion d’une honnête joie.»IIIBien des fois, je l’avais engagé à écrire sesMémoires. Il me répondait que ses vrais Mémoires, les seuls qu’il pût avoir la prétention de publier, il les écrivait au jour le jour dans ses Causeries. Tel était aussi, du reste, l’avis de Cuvillier-Fleury, qui, dans une lettre du 3 mai 1880, lui disait: «Vos feuilletons prennent figure demémoires«pour servir à l’histoire de notre temps», presque aussi politiques que ceux de M. Guizot, et plus mêlés de littérature, de souvenirs personnels et de commérages friands. On les savoure et on en garde le goût comme d’un mets délicatement épicé. Tout est là, être délicat dans un siècle qui ne l’est plus.»Un jour vint cependant où, se trouvant de loisir,—c’était au mois d’août 1881,—il prit une belle feuille de papier, inscrivit en tête ces deux mots:MES MEMOIRES, écrivit d’un trait le premier chapitre et l’envoya auCorrespondant[460]. Au bout de quatre ou cinq mois, le volume était fait et conduisait le lecteur jusqu’à l’année 1832.Critique, Pontmartin avait eu à juger les Mémoires et les Confidences de nosillustres, Chateaubriand, Lamartine, Alexandre Dumas, George Sand,et il ne s’était pas fait faute de condamner chez eux l’abus de la personnalité, ces complaisances duMoi, qui les avaient conduits à entretenir le public de tout ce qu’ils avaient fait depuis le berceau, de leurs enfantillages, de leurs espiègleries, de leurs bonnes fortunes, de leur mérite, de leur vertu, de leur talent. Il ne les imitera donc pas; mais,Souvent la peur d’un mal entraîne dans un autre.Comme il est bien décidé à ne point se poser en héros de sa propre histoire; comme il s’efforce de se dégager de toute préoccupation d’amour-propre, il arrive qu’il s’en dégage trop. Il semble qu’il éprouve surtout le besoin de ne pas se grandir, de diminuer sa personne et ses succès. Au lieu de chercher seulement en lui-même les éléments d’intérêt, il les cherche volontiers ailleurs, et il est ainsi conduit à ne pas serrer la réalité d’assez près, à substituer son imagination à sa mémoire et àromancerses souvenirs. Obligé de faire le départ de ce qui est exact et de ce qui a cessé de l’être, le lecteur, dépaysé, perd confiance, résiste à son plaisir et ne goûte plus, comme il le faudrait, tant de pages charmantes, où la modestie la plus sincère se relève de l’esprit le plus piquant.Pontmartin avait terminé la préface de ce premier volume, en disant: «Je commence, au risque, hélas! de ne jamais finir.» Ce fut seulement quatre ans après, en 1885, qu’il se décida à donnerla suite:MES MÉMOIRES. SECONDE JEUNESSE[461].Ce nouveau volume allait de 1832 à 1845, du retour à Avignon au départ pour Paris. Il renfermait, sur Berryer, un chapitre qui ne laissa pas de surprendre. Pontmartin autrefois, en 1837 et 1839, avait très bien parlé du grand orateur[462]. Plus tard, en 1869, sans renier sa première admiration, il avait atténué ses louanges et élevé quelques chicanes[463]. Cette fois, son jugement était d’une sévérité qui allait jusqu’à l’injustice. D’où était venu ce changement? Dans ce chapitre même, avec une entière franchise, avec cette bonne foi dont il ne se départait jamais, il en donnait la raison. Tandis que de grands artistes, des écrivains célèbres, des hommes d’État plus ou moins étrangers à la cause royaliste, Meyerbeer, Eugène Delacroix, Paul Delaroche, Berlioz, Molé, Cousin, Guizot, Villemain, Dupanloup, Montalembert, lui prodiguaient des marques de sympathie, Berryer le traitait en inconnu[464]. Le grief était mince et ne justifiait guère ces représailles contre le chef du parti que lui-même avait si persévéramment et si noblement servi, contre celui que Jules Janin avait si bien défini un jour: «Cet admirable et charmant Berryer[465].»Je ne cachai pas à Pontmartin ma tristesse etma désapprobation. Je le suppliai de ne pas reproduire dans le volume les pages publiées dans leCorrespondant[466], ou tout au moins de les modifier. Il me le promit. A quelques jours de là, parut une réplique de M. Charles de Lacombe[467]: elle eut pour résultat de décider Pontmartin à maintenir son premier texte. Il le fit suivre, dans son volume, d’une note ainsi conçue:Cédant aux instances de mon ami Edmond Biré, j’allais retoucher, atténuer, adoucir, abréger ce chapitre, lorsque leCorrespondanta publié le beau travail de mon éminent confrère et ami, Charles de Lacombe. Sans nul doute, ce travail, où Charles de Lacombe réfute la plupart de mes récits, paraîtra bientôt en volume. Dès lors, je craindrais de lui jouer un mauvais tour en supprimant les détails contre lesquels il proteste. Il aurait trop l’air de s’agiter dans le vide... J’ajoute que, bien différent des plaideurs ordinaires, je désire avoir tort.Il avait tort très certainement. Encore un peu de temps, et il le reconnaîtra. Il confessera son erreur avec une générosité de cœur, avec une noblesse d’âme, qui ne laisseront rien subsister de la faute commise. En 1888, rendant compte, précisément dans leCorrespondant[468], d’un livre où j’avais longuement parlé de Berryer, il écrira ces quelques lignes:Le cœur! l’âme! qui en eut plus que Berryer, soit qu’il traitât à la tribune de la Chambre une question d’honneur ou d’intérêt national, soit qu’il plaidât un procès politique,soit que, devant la cour d’assises, il se fît le défenseur d’accusés dont la tête était en jeu? Le cœur, l’âme, la conviction, la conscience, les plus nobles facultés qui puissent faire de la parole humaine, non pas un instrument merveilleux sous les doigts magiques d’un Thalberg ou d’un Paganini, mais l’expression d’un sentiment supérieur à toute pensée vulgaire, et en quelque sorte une délégation divine! N’a-t-il pas eu, en maintes circonstances, le droit de s’écrier: «Eh mon Dieu! on parle de fascination, de talent... Savez-vous ce que c’est que le talent pour un honnête homme? C’est d’étudier, c’est de sentir, c’est d’exprimer avec vérité ce qu’il a dans son cœur... Quand on sait rendre cela avec une émotion vraie, on est éloquent, on a du talent, et quelquefois on parvient à faire triompher la vérité dont on est convaincu.»Berryer a porté bonheur à Edmond Biré. Pour ma part, je lui dois un remerciement. Son livre me fournit l’occasion de faire amende honorable à une illustre mémoire; de réparer les malencontreuses chicanes que m’avaient suggérées de misérables griefs personnels, aujourd’hui perdus comme des grains de poussière dans un rayon de soleil. Eh! n’est-ce pas le soleil ou plutôt l’immortelle lumière qui se lève lorsque toutes les autres s’éteignent[469]?La rédaction de ses deux volumes deMémoiresn’avait pas interrompu ses Semaines littéraires. De 1881 à 1887, il publia huit volumes desSouvenirs d’un vieux critique. Il allait être bientôt octogénaire, et sa verve, son entrain ne faiblissaient pas. Décidément, Henri Lavedan avait eu raison de dire en 1879: «Vieux!il ne le deviendra jamais! Ce n’est pas fait pour lui...» Ses lecteurs étaient surpris autant que charmés de cette jeunesse sanscesse renouvelée. Cuvillier-Fleury lui écrivait, le 30 mai 1883: «J’enviede plus en plus, quoique j’en profite tous les huit jours, cettejeunesse persistantede votre plume dont vos adversaires vous savent sans doute moins de gré...»Un autre académicien, M. Camille Rousset, l’historien de Louvois, lui écrivait, de son côté, le 7 avril 1885: «Comment faites-vous, admirable magicien, pour rester toujours aussi jeune? En vérité, votre plume n’a jamais été plus vive, plus alerte, plus gracieuse et, dans l’occasion, plus acérée. Assurément, vous ne vous êtes pas donné au diable; mais à coup sûr, vous lui avez arraché le secret de Jouvence. Je vous en félicite et j’applaudis à votre bonne fortune qui devient celle de vos lecteurs.»—Il lui écrira encore, le 15 juillet 1889: «Vos deux articles sont magnifiques, pleins de choses, pleins d’idées, surtout pleins de cœur. Quelle variété! quelle verve! quel entrain! quelle jeunesse!»IV«J’ai commencé ce matin l’article numéromille[470], auquel je désespérais d’atteindre; après quoi, nous verrons si je dois me reposer, ou continuer mon radotage sénile...» Ainsi m’écrivaitPontmartin, le 31 janvier 1887. Comme il était toujours en avance à laGazette, l’article ne fut publié que le dimanche 24 avril[471]. Il s’était amusé à en disposer ainsi l’en-tête:M1,000MilleJ’ai mis dans le mille.(Pomadour—Eugène Labiche.—29 degrés à l’ombre.)Le jour même où paraissait lemillièmearticle, l’Ermite des Angles voyait entrer dans son salon deux rédacteurs de laGazette de France, M. Louis de La Roque et M. Henri Poussel, qui venaient, au nom de M. Gustave Janicot et de son journal, lui offrir un encrier d’honneur. MM. de La Roque et Poussel s’étaient adjoint, pour remplir leur mission, deux vieux amis du vieux critique, le poète Roumanille[472]et M. Augustin Canron[473],l’un des plus anciens journalistes de province.En termes émus, M. de La Roque exprima les sentiments de M. Janicot et de ses collaborateurs envers le maître qui, depuis près de vingt-cinq ans, n’avait pas cessé de donner à tous l’exemple du travail; qui, depuis un quart de siècle, avait toujours été à la peine, et aussi, grâce au ciel, à l’honneur. «C’est l’amitié, dit-il en terminant, qui, en ce jour, rend hommage au talent, au caractère et à la fidélité.»Pontmartin remercia par de touchantes paroles; puis, tout émerveillé, lui, l’infatigable écrivain que l’encre avait si souvent grisé, il se prit à contempler, avec une joie d’enfant, le magnifique encrier qui allait être désormais le sien.Le sujet allégorique de cette belle pièce, en argent ciselé, représente une urne renversée sur laquelle s’appuient deux Amours et d’où s’échappe une nappe d’eau coulant dans une vasque, ornée de deux cartouches style Louis XV. Sur celui de droite, on lit l’inscription suivante: «LaGazette de Franceà Pontmartin, 24 avril 1887», et sur celui de gauche se trouvent gravées les armoiries de sa famille, qui sont:d’azur à une porte coulissée et renversée d’argent, mouvante du côté droit de l’écu et accompagnée d’un lion d’or armé, lampassé et couronné de gueules.Cette fête duMillièmeavait eu un caractère intime. Dans les départements de la région du Sud-Est, où l’écrivain comptait tant d’admirateurs et d’amis, on décida de faire en son honneur une manifestation d’un caractère plus général et qui serait, d’ailleurs, exclusivement littéraire. L’Union de Vaucluseet les principales feuilles du Midi ouvrirent une souscription dont les fonds devaient être consacrés à l’exécution de deux bustes de M. de Pontmartin: l’un, en marbre, qui lui serait offert; l’autre, en bronze, qui serait placé dans le Musée d’Avignon.Plusieurs journaux de Paris, de ceux-là mêmes qui combattaient les opinions de l’auteur desSamedis, envoyèrent leur adhésion. Sous ce titre:les Noces d’or de M. de Pontmartin, Francisque Sarcey rendit un complet hommage à son caractère et à son talent. «Ce n’est pas peu de chose, écrivait-il, d’avoir durant tant d’années dirigé l’opinion d’une foule d’honnêtes gens, d’avoir toujours témoignéd’une justice, au moins relative, même envers des adversaires, d’avoir toujours respecté sa plume, aimé les lettres, et de se trouver encore, à l’âge où l’on a depuis longtemps pris sa retraite, à la tête du mouvement, entouré de la considération et de la sympathie universelles.»En publiant, le 31 juillet 1887, sa première liste de souscription, l’Union de Vauclusela faisait précéder de la lettre suivante, écrite au nom de MgrVigne, archevêque d’Avignon:Cher monsieur,Mgrl’archevêque me confie l’agréable mission de vous transmettre sa souscription au buste de notre cher et illustre compatriote, M. le comte Armand de Pontmartin, et de féliciter en même temps, en son nom, ceux qui ont eu l’inspiration et pris l’initiative d’élever un monument à la gloire de notre éminent critique.Cet hommage ne s’adresse pas seulement à l’écrivain distingué dont l’incomparable talent a jeté un si vif éclat sur la littérature française, mais encore à l’homme de caractère et de cœur qui, constamment fidèle à toutes les grandes et saintes causes, n’a jamais cherché le succès que dans le culte de la religion, unique source du vrai, du bien et du beau, sans jamais rien demander à ces moyens dont tant d’autres abusent, et que sa plume éloquente et vengeresse flétrissait hier encore avec une si énergique indignation. A ce titre, votre entreprise doit trouver de l’écho dans toutes les âmes qui veulent honorer le talent et la vertu, et je lui souhaite un plein succès.Veuillez agréer, cher monsieur, l’assurance de mes sentiments bien respectueux et dévoués.L. Plautin,Vic.-gén., secr. de Mgrl’archevêque d’Avignon.Les souscripteurs atteignirent bientôt le chiffre de 580. Les fonds versés s’élevèrent à 6,768 fr. 25, somme qui dépassait de beaucoup celle demandée par le sculpteur.Sur les listes, à côté du Chef de la Maison de France, Monseigneur le comte de Paris, figuraient de hauts dignitaires de l’Église, des académiciens, des notabilités de tout genre, et, auprès des principaux représentants de l’aristocratie, des commerçants et des industriels, des ouvriers de la ville et de la campagne.On trouvera plus loin[474]les noms de tous les souscripteurs. Signaler ici les uns et laisser les autres dans l’ombre, serait mal répondre au sentiment éprouvé par Pontmartin: les témoignages de sympathie auxquels il se montra le plus sensible furent ceux qui lui venaient des petits et des humbles.Beaucoup de souscripteurs accompagnaient leur cotisation dune lettre d’envoi; plusieurs de ces lettres méritent d’être reproduites.Mgrde Dreux-Brézé, évêque de Moulins, faisait suivre son offrande de ces lignes:Bien faible tribut des constantes sympathies de l’évêque de Moulins pour son ancien condisciple Pontmartin, alors concurrent désespérant, et depuis passé maître en tous les styles, hormis les styles académique et ennuyeux.M. de Belcastel, l’ancien et vaillant député dela Haute-Garonne à l’Assemblée nationale de 1871, écrivait:N’étant pas à Toulouse lorsque leMessagerde cette ville a ouvert sa petite souscription pour le buste de votre grand écrivain, Armand de Pontmartin, je n’ai pas eu l’occasion d’y prendre part. Mais j’aurais un trop vif regret de ne pas m’inscrire au nombre des admirateurs de ce beau talent, qui a tout à la fois la grâce des fleurs de la Provence, la force, la santé et la longévité du vieux chêne gaulois...Voici quelques lettres d’académiciens.De M. Edmond Rousse:Le nom de M. de Pontmartin est assurément un de ceux qui honorent le plus la littérature de notre temps. Sa vie est un bel exemple de probité littéraire; et son œuvre atteste, avec le talent de l’écrivain, le courage de l’homme et du citoyen. Je suis très heureux de joindre mon modeste hommage à tous les témoignages d’estime et de respect dont les amis des lettres doivent entourer ce grand homme de bien.De M. Désiré Nisard:Je m’associe de grand cœur au sentiment qui a inspiré le projet d’offrir à M. de Pontmartin son buste en marbre comme un juste hommage rendu au talent, à la vieillesse si verte et si féconde, au caractère si honorable de l’illustre écrivain.De M. Émile Ollivier:Monsieur, j’éprouve pour la personne de Pontmartin une sympathie cordiale et bien ancienne, puisqu’elle date des réunions de 1849, chez Joseph d’Ortigue. J’admire son talent souple, varié, à la fois charmant et élevé, embaumé de poésie et, à l’occasion, vibrant d’éloquence, et dans lequel la pointe malicieuse n’est que la bonne humeur d’un espritsain, ou la mise en relief du bon sens, et non l’échappée d’une âme maligne.J’aurais voulu contribuer à le faire un de nos confrères à l’Académie. C’est vous dire que j’approuve fort la souscription dont vous avez pris l’initiative, et que je m’y associe avec empressement.Frédéric Mistral, qui est à lui seul toute une Académie, écrivait de Maillane:GLORI A PONTMARTIN!Pontmartin,—et ce n’était pas l’un de ses moindres titres d’honneur,—avait toujours défendu la Compagnie de Jésus. Un jésuite, le Père Victor Delaporte[475], le poète desRécits et Légendes, à défaut d’autre obole, lui envoya ce sonnet:A L’ENCRIER DES 1000 ARTICLESEncrier idéal, source de maint volume,Fontaine de Vaucluse à la noire liqueur,Le Maître, avec tes flots qui coulent de sa plume,Laisse couler à flots son esprit et son cœur.Tu bouillonnes toujours et tu n’as point d’écume;Le Maître, juge, arbitre, artiste, chroniqueur,Puise en ta profondeur claire et sans amertumeSon style ferme et franc—malin, mais non moqueur.Sous ses doigts l’encre tombe en gouttes de lumière,Faisant éclore au jour toute fleur printanière,Reflétant à la fois l’or et l’azur du ciel;Qu’on grave sur tes flancs, merveilleuse écritoire,Pour éloge, ou devise unique dans l’histoire:Cinquante ans de critique! et... pas un jour de fiel.Le vieux critique pouvait être fier de ces témoignages de sympathie. Il en fut surtout très heureux, et, pour remercier les souscripteurs, il adressa la lettre suivante au Directeur de laGazette de France:Mon cher ami,Au moment où va se clore une souscription pour laquelle j’avais redouté un four, avec d’autant plus de vraisemblance que je posais devant mon artiste avec une chaleur de 38°, et qu’avant d’être fondu en bronze, je fondais en sueur, j’ai recours à laGazette de Francepour adresser mes remerciements à qui de droit.A vous d’abord, et à laGazette. On prétend que le contenant doit être plus grand que le contenu. Cette fois, ç’a été le contraire. Le buste était contenu dans l’encrier. C’est l’encrier qui a donné à mes amis de Provence l’idée dont ils ont poursuivi l’exécution avec un merveilleux entrain.A Léopold de Gaillard, qui, dans une page charmante oùil lançait l’affaire, a prouvé que l’amitié ressemblait à nos vins de France, d’autant plus généreux qu’ils sont moins jeunes.Au Prince auguste que sa haute intelligence, son patriotisme,son âme essentiellement française, élèvent au niveau de toutes les fortunes, depuis l’exil présent jusqu’au trône prochain.A nos saints et vénérables Évêques, qui, au lieu de m’accueillir à coups de crosse, m’ont donné leur bénédiction.Aux membres éminents de l’Académie française, qui ont voté pour moi sous forme de souscription, et que je ne pourrais remercier dignement que si j’avais de l’esprit comme quatre.A mon éditeur Calmann-Lévy, qui a tenu à prouver que je ne l’avais pas ruiné.Aux grandes dames, qui ont un moment abandonné en ma faveur les romans de M. Zola.A tous mes amis, connus ou inconnus, lointains ou voisins, à qui je suis obligé d’adresser l’expression collective de ma reconnaissance, en ajoutant que chacun en a sa part, et que tous l’ont tout entière.Mais surtout, et du fond du cœur, à ceux qui, moins riches de numéraire que de nobles sentiments et de dévouement invincible à toutes les bonnes causes, ont prélevé sur leur nécessaire pour donner un témoignage de sympathie au vieillard dont le seul mérite est de ne pas être tout à fait mort,—et de persévérer.Si j’avais douze ou quinze ans de moins, je dirais que ces témoignages doivent m’encourager à mieux faire. Mais, à mon âge, quelmieuxpeut-on demander et attendre? Un seul: le silence, et vous ne le voulez pas.Encore une fois merci, mon cher ami, tout à vous et à nos excellents collaborateurs.Armand de Pontmartin.Les Angles, 11 septembre 1887.Le buste en marbre, œuvre de M. Bastet, fut remis à Pontmartin; le buste en bronze, fondu à Paris dans les ateliers de M. Thiébault, fut déposéeau Musée Calvet, à Avignon. L’excédent des recettes sur les dépenses ayant été de 2109 francs, ce reliquat, suivant le désir exprimé par Pontmartin, fut versé à MgrVigne pour des œuvres de bienfaisance.VRarement hommage fut plus mérité que celui qui venait d’être rendu à Pontmartin.Son œuvre critique était la plus considérable du siècle. Elle se composait, à ce moment, de trente-sept volumes[476], que cinq autres bientôt allaient suivre[477]; soit, en tout, quarante-deux volumes. En voyant ainsi, d’année en année, croître son œuvre, Pontmartin ne songeait nullement à répéter l’Exegi monumentumd’Horace, mais il se croyait le droit de lui appliquer leVires acquirit eundode son cher Virgile: «Je sens, m’écrivait-il le 28 juin 1868, que mes volumes de Causeries littéraires gagnent, à se multiplier, une sorte de valeur indépendante de leur mérite.»Pendant plus d’un demi-siècle, Pontmartin a parlé de tous les écrivains et de tous les livres de son temps, non comme un bibliographe, non pasmême comme un critique de profession, mais comme un homme du monde, très mêlé au mouvement littéraire, et qui, sans avoir l’air d’y toucher, ajoute chaque semaine un chapitre à ses Mémoires—et à ceux du voisin. «S’il me fallait chercher dans le passé des comparaisons ou plutôt des analogies, dit très bien M. Léopold de Gaillard, je songerais à une sorte de Saint-Simon homme de lettres, vivant au milieu des auteurs comme l’autre vivait au milieu des courtisans, mêlé à tout, connaissant tout, racontant tout par le menu, non certes sans malice, ni sans parti pris, ni même sans une certaine pointe d’aristocratie, mais avec la bonne foi visible de la passion, avec une verve infatigable, et pour ses lecteurs avec l’heureuse surprise d’un esprit toujours en scène, et qui n’a pas l’air de s’en douter[478].»Quarante-deux volumes d’extraitset de comptes rendus, c’est beaucoup, dira-t-on; j’ajoute, pour ma part, que ce serait trop, beaucoup trop. Mais les feuilletons de Pontmartin ne sont pas des extraits; il n’oublie jamais qu’il est un causeur, et un causeur, dans son salon, n’a pas un livre à la main et ne fait pas de citations. Ce ne sont pas non plus des comptes rendus, à proprement parler. Sans doute il a lu avec soin l’ouvrage dont il veut entretenir ceux qui l’écoutent; mais, sa lecture faite et le volume fermé, il ne l’analyse pas, ou très rarement; il en prend texte seulement pour développerà son tour les idées que le sujet lui suggère. L’auteur lui a fourni le libretto, il se charge d’écrire la musique.Combien de fois ne lui arrive-t-il pas, surtout lorsqu’il lui faut parler d’un roman, de le reprendre en sous-œuvre et d’ajouter au canevas des broderies nouvelles! A propos du roman par lettres de MmeCaro—Nouvelles amours de Hermann et de Dorothée,—il écrit: «J’en veux à l’auteur d’avoir manqué un délicieux sujet, où nos patriotiques rancunes auraient pu rencontrer un commencement de revanche. Ce sujet, voici, selon moi, comment elle aurait dû le traiter.» Et, en un tour de main, l’auteur et son roman se trouvent refaits[479].La Veuveest un des meilleurs récits d’Octave Feuillet, Pontmartin ne lui ménage pas les éloges. Les dernières pages cependant n’ont pas laissé de le choquer. Un autre critique se fût borné à donner ses raisons, à motiver son jugement. Il fera mieux; il propose une variante, il imagine un autre dénouement[480].Dans un de ses premiers romans,Mensonges, Paul Bourget avait développé avec succès toutes les délicatesses, toutes les subtilités de l’analyse psychologique; mais il y avait mêlé des peintures sensuelles, des pages où la psychologie se faisait plastique. Et Pontmartin de se demander: «Était-il donc impossible d’écrire un roman complètementchaste avec le sujet choisi par M. Paul Bourget? Essayons.» Il essaie, et à la toile du jeune maître il apporte d’heureuses retouches[481].Un autre jour, ayant à parler desMaximes de la vie, parMmela comtesse Diane[482], il prend deux ou trois de ces maximes et il lesillustrepar des exemples, par deux ou trois saynètes du tour le plus piquant[483].C’est ainsi qu’avec lui la critique est souvent une véritable création.Ses confrères, même les plus justement célèbres, n’ont qu’un cadre, toujours le même, qui sert pour tous leurs articles. Rien de plus varié, au contraire, que les cadres de Pontmartin.Une femme d’infiniment d’esprit, la comtesse de Boigne, publie en 1866 un roman—une Passion dans le grand monde—qu’elle avait composé... en 1816. L’article de Pontmartin revêt la forme d’une lettreà M. l’abbé de Féletz, à Paris, lettre datée du 12 janvier 1817, et qui dut faire les délices du très spirituel abbé, alors rédacteur auJournal des Débats, en attendant l’Académie française[484].—A-t-il à parler d’un poète, de François Coppée ou de Paul Déroulède, il écrit sa causerie en vers[485]. A propos dela Sorcière, de Michelet, il nous transporte sur une des cimes du Brocken,avec une décoration dans le genre de celle de lafonte des balles, de Freyschütz, et il nous fait assister à unBallet sur balai, moitié vers, moitié prose[486]. Ailleurs, à l’occasion duLycée Condorcet(tour à tour Bonaparte, Bourbon, Fontanes, re-bonaparte, etc.), nous avons, non plus un ballet fantastique, mais de vraies scènes de comédie[487]. Jamais Lycée de la République ne s’était trouvé à pareille fête, et ce n’est pas ce jour-là qu’on aurait pu dire:L’ennui naquit un jour... de l’Université.LesCauseriesne renferment pas moins de neuf ou dix articles sur les romans de M. Zola. «Comment faites-vous, demandait-on à un vieux journaliste, pour faire votre article tous les jours? Quel est donc votre secret?—Mon secret est bien simple. Il tient en quatre mots: dire, redire, se contredire.» Pontmartin, dans ses dix articles sur Zola, ne se répète pas; encore moins, se contredit-il; seulement, sur ce fond invariable, il applique sans cesse une forme nouvelle. Tantôt, à propos d’Une page d’amour, pour ébrancher, ou plutôt pour couper par le pied l’arbre généalogique des Rougon-Macquart, le chevalier Tancrède déroule sur le tapis du salon l’arbre généalogique des Bougon-Jobard et en détaille toutes les beautés[488].C’est de la parodie, mais c’est aussi de la critique, et de la meilleure. Tantôt, il commence un éloquent article surNana—Nana partout—par une désopilante fantaisie sur le naturalisme et la réclame, sur la ronde des affiches remplaçant celle du sabbat[489]. Une autre fois, quand M. Zola met en pièce le plus fameux de ses romans, Pontmartin nous raconte lapremièredel’Assommoirsur le Grand-Théâtre d’Athènes, et c’est merveille de voir quelle exquise poésie il a su extraire de l’argot de Coupeau et de Bibi-la-Grillade, et comme il a su changer letord-boyauxde Mes-Bottes en vin de Chypre ou de Samos[490].VIBayle a dit quelque part: «Combien y a-t-il de gens d’esprit qui s’ennuient à la lecture d’un ouvrage qui resserre leur imagination en la tenant toujours appliquée à un même sujet! Qui n’aime la diversité?» Ceux-là ne s’ennuieront pas avec les Causeries de Pontmartin. Où trouver plus de diversité? Diversité dans les cadres, nous venons de le voir, diversité aussi dans les sujets. D’habitude, les critiques littéraires ne parlent que des livres. Pontmartin parle de tout; il a des feuilletons sur les théâtres et sur les grandespremières; il en a sur les réceptions académiques—et ce lui est un jeude montrer que si les immortels ont, à eux tous, de l’esprit comme quarante, il a, à lui seul, de l’esprit comme quatre. A un article de critique succède un article de fantaisie: après une grande étude sur lesMisérables, de Victor Hugo, vient une dramatique nouvelle intituléele Vrai Jean Valjean[491]. A la suite de feuilletons sur les romans d’Alphonse Daudet ou de Georges Ohnet, viennent d’émouvantes pages sur lesInvalides du Sanctuaire[492], l’Orphelinat d’Auteuil[493]et lesSœurs hospitalières[494].Les autres critiques ne s’occupaient que des vers publiés à Paris. Pontmartin s’occupe volontiers des poètes restés fidèles à leur province, et en particulier de ceux qui n’ont pas voulu quitter, pour les rives de la Seine, les bords du Rhône et de la Durance, Roumanille, Mistral, Aubanel, Félix Gras, Anselme Mathieu. C’est lui qui a, dès 1854, bien avant l’apparition deMireille, appelé l’attention sur ce réveil de la littérature provençale, qui contraste si singulièrement avec les tendances générales d’une société dont le génie centralisateur est encore secondé par la rapidité des communications, le mouvement des idées et l’inévitable abandon des mœurs, des traditions, des physionomies locales. C’est l’auteur desCauseries littérairesqui nous a fait connaître et aimer cet admirableRoumanille, dont les œuvres en prose et en vers ont fait autour de lui tant de bien, ce vaillant et ce modeste qui, par ses efforts, sa persévérance, ses poésies charmantes, a créé le groupe dont, jusqu’à sa mort, il est resté le centre et d’où Mistral a pu sortir, son poème deMiréioà la main, sûr d’avoir un public et un auditoire.Si la philosophie l’attire peu, et s’il s’obstine à trouver, ainsi qu’il le faisait au collège, qu’il y a làbeaucoup de tintamarre et de brouillamini, il aborde volontiers, quand l’occasion lui en est offerte, les questions morales et religieuses. Ses articles sur les livres de Renan, et en particulier sur son volume desApôtres[495], sont d’excellents chapitres d’apologétique chrétienne.Romancier et poète, il a du goût pour l’histoire,—je veux dire celle de son temps et de son siècle; car, de l’histoire ancienne, il n’avait guère souci. En politique, comme en littérature, il a des principes, il a un criterium, qui lui permet de bien juger. Jeune, il avait été uncarlisteintransigeant, et il fût allé aisément aux extrêmes; mais les années, la leçon des événements, la connaissance des hommes, lui ont appris l’indulgence et lui ont rendu facile l’impartialité. Nul peut-être n’a mieux parlé de la monarchie de Juillet que ce légitimiste impénitent. Ses huit articles sur lesMémoiresde M. Guizot[496]sont vraiment dignes de l’illustrehomme d’État. S’il est parfois obligé de le combattre, il n’engage avec lui qu’un duel à armes courtoises, et il met un crêpe à la poignée de son épée.Pontmartin excelle encore dans ces études d’ensemble, dans cesportraits après décès, qu’il consacre à ceux de ses contemporains qui ont brillé dans la politique ou dans les lettres et dont la tombe vient de s’ouvrir. Il aurait suffi de les réunir en un ou deux volumes, pour avoir comme une annexe de l’Exposition desPortraits du siècle: Lamartine, Berryer, Thiers, Guizot, de Barante, Alfred de Vigny, Charles Baudelaire, Edmond About, Louis de Carné, Brizeux, Reboul, Charles de Bernard, Jules Sandeau, MgrDupanloup, le Père d’Alzon, François Buloz, Victor Cousin, Joseph Autran, Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Jules Janin, Salvandy, Vitet, Saint-Marc Girardin, le baron de Larcy, Gustave Flaubert, Victor de Laprade, Alfred de Falloux, Paul de Saint-Victor, Charles de Rémusat, Villemain, Silvestre de Sacy, etc., etc.Mais où il excelle surtout et se montre vraiment original, c’est dans ce genre qui lui est propre, qui donne un charme si particulier à sesSouvenirs d’un vieux critique, et qu’il a défini lui-même—on se le rappelle peut-être,—un genre mixte entre la critique, l’histoire intime, l’impression personnelle et le roman[497].Rien n’égale donc la variété de ces quarante-deux volumes, de ces causeries ailées, fines, légères comme des abeilles, qui butinaient sur tous les livres, qui faisaient leur miel du suc de toutes les fleurs. Pontmartin aurait pu leur donner pour épigraphe ces vers de son poète préféré:Illæ continuô saltus silvasque peragrant,Purpureosque metunt flores, et flumina libantSumma leves. Hinc nescio qua dulcedine lætæProgeniem nidosque fovent; hinc arte recentesExcudunt ceras, et mella tenacia fingunt[498].En même temps qu’une extrême variété dans les sujets et dans les cadres, lesCauseries littérairesoffrent un autre caractère plus rare encore et plus essentiel, l’unité. Un même souffle de spiritualisme chrétien anime ces chapitres sans nombre, où l’auteur, toujours fidèle à lui-même, n’a cessé, pendant un demi-siècle, de défendre le beau, le vrai, la vertu et le goût, la religion et la patrie. En publiant son dernier volume, au bas de la dernière page, il aurait eu le droit d’écrire:Qualis ab incepto.Est-ce à dire que rien ne soit à critiquer dans ces Causeries? Assurément non. Soit dans le blâme, soit dans l’éloge, Pontmartin dépasse quelquefois la juste mesure. Il a sesbêtes noires: tel, par exemple, Barbey d’Aurevilly, pour lequel il se montre sans pitié. Barbey d’Aurevilly sans douteeut l’impardonnable tort de vouloir fréquenter à la fois chez Joseph de Maistre et chez le marquis de Sade, de prendre l’attitude d’un ultra-catholique à l’heure même où il écrivait des contes qui relevaient de la police correctionnelle,les Diaboliques[499]etUne Histoire sans nom. Ces inconséquences, certes, il les fallait signaler; il fallait déplorer ces aberrations. Mais pourquoi ne pas reconnaître en même temps que les vingt volumes desŒuvres et des Hommes au XIXesièclesont une œuvre maîtresse, et que notre littérature compte peu de romans aussi remarquables quel’Ensorcelée,le Chevalier Des Touchesetle Prêtre marié[500]?Trop sévère, injuste même à l’endroit de certains écrivains, Pontmartin est ailleurs d’une indulgenceparfois excessive. Avec ses amis (et, pour ma part, j’en sais quelque chose), il est volontiers prodigue de louanges. Les épithètes les plus flatteuses jaillissent alors de sa plume. Exquis! délicieux! charmant! balsamique! magnifique! adorable! admirable!—«Mais enfin, lui disais-je un jour, si vous donnez ainsi de l’admirableàX.et àY.que vous restera-t-il pour caractériser les œuvres de Bossuet ou celles de Joseph de Maistre?» Pontmartin souriait: «Bah! me répondit-il, vous seriez bien attrapés, vous et quelques autres, si je n’avais toujours dans ma maison une ou deux chambres à offrir à mes amis.»On n’écrit pas impunément quatre grands articlespar mois, et souvent bien davantage. Quoiqu’il en ait laissé un grand nombre en dehors de ses volumes, il en a pourtant conservé quelques-uns où la lassitude se fait sentir. Il lui arrive, en quelques rencontres, de sacrifier à l’éclat du mot la précision de la pensée, de préférer au feu qui couve et qui dure l’étincelle qui jaillit et brille un instant pour s’éteindre bientôt. Il lui arrive aussi de multiplier les épithètes, de redoubler les synonymes, de s’abandonner aux excès de sa verve et de donner à sa phrase, toujours cependant harmonieuse et pure, une ampleur démesurée.Mais ces défauts—pouvait-il donc ne pas y en avoir dans une œuvre d’une si extraordinaire étendue?—ne sont-ils pas rachetés, et bien au delà, par tant de brillantes et durables qualités? Pontmartin a été l’un des meilleurs écrivains duXIXesiècle, l’un des plus éloquents et, en même temps, l’un des plus naturels. Le naturel, ce signe distinctif, cette grâce suprême des bonnes littératures et des œuvres dignes de vivre. Pontmartin l’avait au plus haut degré. Lui qui si facilement atteignait à l’éclat, il prisait par-dessus tout la simplicité. «Tâchez, disait-il souvent, tâchez d’être simples, sans être vulgaires.» Un bon juge, J.-J. Weiss, disait un jour: «Pontmartin est du petit nombre de ceux de notre temps qui écrivent naturellement en français.» Écrire naturellement en français, c’est peu de chose, semble-t-il, et pourtant rien n’est plus rare. Un autre bon juge, Cuvillier-Fleury, voyait également juste, quand ilécrivait à Pontmartin: «Ah! combien j’en ai vu mourir de jeunes et de vieilles réputations! La vôtrequi a le stylevivra ce que le style vit, toujours, plus ou moins célèbre, mais toujours!Vivunt commissi caloresÆoliæ fidibus puellæ[501]!»VIILes Causeries littéraires de Pontmartin ne doivent pas nous faire oublier ses romans. Dans leCorrespondantdu 25 octobre 1865, Victor Fournel[502]publia sur l’auteur desSamedisun article où il donnait le pas au critique sur le conteur. Pontmartin m’écrivit aussitôt:Je veux maintenant, puisque votre amitié me tend ce piège, vous dire un mot de l’article de Victor Fournel. Assurément il y a, dans cet article, de quoi contenter dix vanités plus exigeantes que la mienne. Et cependant!... cependant de mon cœur de romancier l’orgueilleuse faiblesse eût mieux aimé peut-être voir sacrifier le critique, pourvu qu’une part un peu plus large fût faite au conteur. M. Victor Fournel, que je ne connais pas, qui ne peut pas savoir mes secrètes préférences, a suivi tout simplement l’opinion généralement adoptée par tous ceux qui veulent bien songer à moi: sous les formes les plus bienveillantes et avec de fort belles compensations, il a fait clairement entendre que, dans monbagage, la critique représente les malles, et le roman tout au plus le sac de nuit. Il ne s’est pas aperçu que, dans son système, le roman d’analyse, qui n’est souvent que de la critique animée, ne serait plus que le très humble serviteur du roman d’aventure, contre lequel nous n’avons, au contraire, cessé de protester et de réagir depuis trente ans; Eugène Sue, Alexandre Dumas, Frédéric Soulié, redeviendraient alors les souverains maîtres de ce romanesque empire d’où nous aurions à expulser les délicats, les analyseurs, tels qu’Octave Feuillet, etc., etc. Mais en voilà bien assez sur ce sujet où je devrais me récuser[503]...Avait-il, comme il le croyait, une véritable vocation de romancier? Peut-être.Les Brûleurs de Temples,la Fin du Procès,les Jeudis de madame Charbonneau,Entre chien et loup,le Filleul de Beaumarchaisont de rares et précieuses qualités. Mais ce sont des livres mi-partie critique et mi-partie roman. La vigueur de la conception, la puissance et la fertilité de l’invention n’égalaient pas, chez Pontmartin, la finesse de l’observateur et la délicatesse de l’analyste. Il n’avait pas assez depoignepour étreindre de fortes situations, pour soulever de lourds fardeaux. Le cadre de la nouvelle lui était plus favorable; nos meilleurs auteurs en ce genre, Nodier, Mérimée, Charles de Bernard, Jules Sandeau, ont dans leurs écrins peu de perles d’une plus belle eau quela Marquise d’Aurebonne,AurélieetMarguerite Vidal.Je ne finirai pas ce chapitre sans dire un mot de laCorrespondancede Pontmartin.Il écrivait ses lettres de prime-saut et avec une rapidité matérielle inouïe. Il ne soupçonnait pas d’ailleurs qu’aucun fragment pût en être jamais publié, et il n’y attachait pas plus d’importance qu’à des paroles qui volent et dont rien ne reste. Elles resteront pourtant, parce qu’elles sont les plus simples, les plus naturelles—et les plus spirituelles du monde.Ses principaux correspondants furent Léopold de Gaillard, Joseph Autran, Cuvillier-Fleury, Victor de Laprade, Jules Claretie, la marquise de Blocqueville et la duchesse de la Roche-Guyon. Dans les dernières années de Pontmartin, la duchesse et lui s’écrivaient tous les trois jours en prose et en vers.Les lettres à Autran, que la famille du poète a bien voulu me confier, vont de 1845 à 1875. Le châtelain de Pradine écrivait à son ami des Angles, le 23 octobre 1873:Votre lettre, mon cher ami, est tout à la fois désolante et charmante.Désolante, elle me donne de fâcheuses nouvelles de votre santé, et m’annonce des résolutions qui, je l’espère, ne sont pas irrévocables.Charmante, elle est écrite dans ce style dont vous possédez seul le secret, et qui fait de vos lettres autant de perles fines. Laissez-moi vous dire quelque chose à ce propos, c’est que j’ai dernièrement recherché et retrouvé toutes celles que j’ai reçues de vous depuis l’origine de notre amitié. Je les ai réunies dans une vaste cassette, qui restera pour moi plus précieuse que la fameuse cassette d’Alexandre. Autrefois, je relisais de temps en temps les épîtres de Cicéron à Atticus. Je relirai maintenant celles d’Armand à Joseph, et l’amitiéne sera pour rien dans la préférence très réelle que je leur donnerai.La correspondance avec Cuvillier-Fleury s’étend de 1854 à 1886. «Savez-vous bien, mandait un jour à l’auteur desSamedisl’auteur desPortraits révolutionnaires, savez-vous qu’on ferait deux ou trois beaux volumes après notre mort—Dî talem avertite casum!—avec les lettres que nous échangeons depuis dix ans, vous fournissant l’esprit, moi lereportageparisien, vous la mélancolie de l’exilé, moi la fausse gaieté du citadin, celle qui court les rues, bien que je ne sorte guère de la maison; mais la rue nous arrive par tous les canaux de la publicité, par tous les bruits du boulevard qui semblent retentir dans nos solitudes suburbaines[504]...»Un des rédacteurs duJournal des Débats, M. Ernest Bertin, a eu la bonne fortune de pouvoir lire les lettres de Pontmartin à Cuvillier-Fleury, et il ne cache pas qu’il en a été émerveillé. Il résume ainsi les impressions que lui a laissées cette lecture: «Près des lettres de Guizot j’en aperçois d’autres, rassemblées sous un cordon rose, et signées: Armand de Pontmartin! Quelle liasse volumineuse! Quelle écriture fine et serrée! Mais quelle facile et agréable lecture! C’est une heureuse fluidité de langage, qui touche à tout, en se jouant, à la politique, aux lettres, au monde, monde de Paris, monde de la province; c’est aussi une ironie brillanteet souple, qui tantôt s’échappe et se disperse en mille flèches légères, et pique à fleur de peau, tantôt se concentre, s’aiguise et s’enfonce en belle chair vive, avec une sorte d’allégresse cruelle; mais toujours et bientôt le sourire reparaît, la belle humeur, la gaieté, la joie du Midi surnagent. Il pense, il sent tout haut, librement, hardiment; mais il se fait pardonner ce qu’il ose, même les calembours les moins académiques, tant il y met d’abandon, de bonne grâce, d’imprévu. «Peu s’en estfallou, écrit-il à M. Cuvillier-Fleury, que je neMontalember... cadère de la rue Saint-Lazare pour aller vous surprendre dans votre riante oasis», et son indulgent confrère reçoit cela en pleine poitrine sans crier, étant déjà aguerri par l’habitude.«Il se moque de tout le monde et de lui-même, de lui-même un peu plus que de tout le monde, sur un ton, il est vrai, un peu différent. Il raille fort agréablement les Angles, près Avignon, où il a sa gentilhommière,—les Angles obtus, comme il date l’une de ses lettres,—les airs de grande ville affectés par ce maigre village, et lui, tout le premier, le dilettante de lettres, le critique attitré de laGazette de France, mordu, sur le tard, de la passion des grandeurs municipales, et s’en offrant jusqu’à saturation les ineffables jouissances, organisant des courses locales, faisant épierrer et arroser la piste, signant des autorisations de buvettes, débattant le prix de location des écuries ou allant faire l’aimable chez les belles dames patronnessesd’une Société hippique fondée dans un pays qui neproduit que des ânes!... C’est l’histoire du maire de Gigondas, dans lesJeudis de madame Charbonneau, moins les enjolivements et les hyperboles de la fiction. Et, tandis qu’il vaque à ces soins variés, il sent ou croit sentir son esprit se rouiller, s’empâter, s’amortir, et il demande grâce aux Athéniens de Paris pour la pesante rusticité de ses lettres béotiennes. Voulez-vous un exemple de sa rouille, de son empâtement épistolaires? Écoutez la façon dont il excuse sa lenteur à partir pour Paris, où il est impatiemment attendu:Vous savez la vieille histoire de ces aimables affamés qui, dans une partie de campagne, au moment de se mettre à table, s’aperçoivent qu’ils ont oublié le pain. On envoie un domestique à franc étrier, à la ville voisine; on lui commande d’aller ventre à terre et l’on calcule le temps, la distance: il est ici, il est là; il achète le pain, il remonte à cheval, il est à tel endroit, il approche, il arrive, le voici!... En effet, le domestique, à ce moment, ouvre la porte et dit, d’un air bête: «Je ne puis pas trouver la bride!» La bride que je n’ai pas trouvée, ou plutôt celle qui me retient, c’est d’abord un rhume de ma femme au moment où nos malles étaient faites; puis la crise agricole qui nous ruine et m’a mis dans l’alternative ou de partir sans argent ou d’attendre indéfiniment celui de mes fermiers, encore plus pauvres que moi, etc.[505].Les lettres à Jules Claretie, qui vont de 1862 à 1890 et que j’ai en ce moment sous les yeux, ne sont ni moins intéressantes ni moins spirituelles que celles à Cuvillier-Fleury.Avec ces lettres de Pontmartin à ses amis, enne prenant même que le dessus du panier, on fera aisément un ou deux volumes exquis, qui seront un vrai régal pour les délicats,—s’il en existe encore quand ces volumes paraîtront.Toutes les lettres qu’il recevait de ses amis, Pontmartin les conservait précieusement; c’était un trésor dont il ne voulait rien distraire. Il n’en allait pas de même de celles que, pendant près d’un demi-siècle de critique, il avait reçues de ses justiciables. Ces autographes, signés de noms illustres ou tout au moins célèbres: Guizot, Villemain, Montalembert, Mignet, Victor Cousin, Albert de Broglie et son beau-frère M. d’Haussonville, Vitet, Saint-Marc Girardin, Gaston Boissier[506], Octave Feuillet, Désiré Nisard, Caro, J.-J. Weiss, Ludovic Halévy, Paul de Saint-Victor, Paul Féval, etc., étaient faits pour flatter sa vanité, et d’autres les auraient collectionnés avec soin: il n’en gardait jamais un seul. Plusieurs fois il m’arriva de lui en demander. Il me répondait invariablement: «Hélas! mon cher ami, il ne m’en reste pas une bribe. Toutes les fois qu’il y aen Avignonune tombola, un bazar de charité, je me fais un devoir et un plaisir d’y envoyer quelques-uns de ces autographes: lorsqu’ils atteignent un haut prix, j’en suis fier pourmesauteurs; j’en suis surtout heureux pour nos pauvres.»
CHAPITRE XVILES ANGLES.—MES MÉMOIRES.—SOUVENIRS D’UN VIEUX CRITIQUE.—LE MILLIÈME ARTICLE.—LES NOCES D’OR.(1879-1887)Description des Angles. Le cabinet de travail, les promenades, les visiteurs. Soirées d’hiver. Évocation du passé.—Delenda est res... punica.Pontmartin et la République conservatrice.—Mes Mémoires.Le chapitre sur Berryer. LesSouvenirs d’un vieux critique.—Le Millième article. L’Encrier de laGazette de France. Les deux Bustes. Les souscripteurs. Lettres de Mgrde Dreux-Brézé, de Belcastel, Edmond Rousse, Désiré Nisard, Emile Ollivier. Lettre de Pontmartin au directeur de laGazette de France.—Le critique et le romancier. La Correspondance de Pontmartin.IPontmartin maintenant ne quittera plus les Angles. Loin, bien loin de Paris et de ses vaines rumeurs, il passera ses dernières années dans cette maison où s’est écoulée son enfance et où il lui sera doux de mourir.L’heure est venue de la décrire.Située sur la rive droite du Rhône, presque enface d’Avignon, mais dans le département du Gard, la plaine des Angles, bornée d’un côté par le fleuve, est entourée de tous les autres côtés d’une chaîne de collines formant hémicycle. La maison est au fond de la plaine, à l’endroit le plus éloigné du Rhône, au pied de la colline, qui s’élève presque à pic derrière elle. C’est une construction à deux étages, à contrevents verts, datant du milieu duXVIIIesiècle, ainsi que le rappellent quelques ornements Louis XV. Logis modeste, en somme, et dont l’aspect n’a rien de seigneurial, bien que dans toute la région on l’appelle courammentle château. Ce qui en fait le charme, ce sont de nombreuses sources d’eau vive, de riantes prairies, de magnifiques arbres, parmi lesquels les marronniers célèbres et un platane qui n’est pas moins légendaire dans le pays. L’été, c’est un nid de verdure et une fraîche retraite; l’hiver, le soleil ne manque pas, et ses rayons ont encore un éclat et une tiédeur que la ville ne connaît pas. Derrière la maison, se dresse sur la colline calcaire dénudée, à une cinquantaine de mètres de hauteur, le village des Angles, avec son prieuré duXIVesiècle et son église duXVe. Vu du bout de l’allée des marronniers, il ressemble d’étonnante façon à ces nids d’aigle des environs de Nice et de Monaco, tels qu’Éza, que leurs habitants avaient bâtis sur des cimes presque inaccessibles, par crainte des Sarrasins. Tous ceux des visiteurs de Pontmartin qui connaissaient la Corniche étaient frappés de cette ressemblance. L’ascension duchâteauà ce villageperché sur son rocher est très fatigante; mais, parvenu au sommet, on découvre une vue merveilleuse sur le Rhône, la Durance, la chaîne des Alpines, le tout inondé de cette lumière intense et douce à la fois, qui donne tant de charme aux paysages méridionaux.Pontmartin avait fait du grand salon du rez-de-chaussée son cabinet de travail. C’était une très vaste pièce, percée de trois fenêtres donnant au midi. Aucune élégance dans l’ameublement, demeuré tel qu’il était au temps de M. Eugène de Pontmartin et de l’oncle Joseph: deux canapés[451]et six fauteuils Restauration garnis de toile perse assortie aux rideaux des fenêtres; deux fauteuils Louis XVI; deux chaises de cuir Louis XIII; deux fauteuils modernes plus confortables; quelques chaises de paille ou de canne; une vieille table de trictrac, supportant un plateau garni de porcelaines de Chine; entre les fenêtres, deux consoles surmontées de deux étagères-bibliothèques; sur la cheminée, une belle pendule Louis XIII de la forme ditereligieuse, flanquée de quatre potiches et de deux bronzes de Chine. Aux murs, quatre grandes gravures d’Audran, d’après les tableaux de Jouvenet:la Pêche miraculeuse,la Résurrection de Lazare,les Noces de Cana,la Guérison du paralytique. Au milieu de la pièce, une grande table ovale, toujours submergée de papiers, de livres,de journaux. C’est là que, tous les matins, assis en face de la fenêtre du milieu, il écrivait lettres et articles avec une régularité, une facilité et une abondance qui ne connaissaient pas la fatigue.Après le déjeuner, il visitait son jardin, il franchissait son enclos et, quand ses forces le lui permettaient, il promenait ses rêveries dans ces champs familiers et ces sentiers connus, à travers ce petit coin de terre où s’étaient écoulées ses premières années. Il reprenait une à une les impressions de son enfance et de sa jeunesse. Ce chêne vert lui avait prêté son ombre quand il étudiait l’Epitomeou leDe Viris. Sous cet ormeau, il avait lu pour la première foisIndiana,la Peau de chagrin,Barnave,Stello,le Rouge et le Noir. Il avait relu Lamartine, Hugo, Vigny, Musset,Childe Harold,Don Juan,Parisina,Faust,Hamlet,Roméo et Juliette. Si la chaleur n’était pas trop grande, il poussait jusqu’au Rhône, ce terrible voisin, dont il redoutait les visites, mais qu’il ne pouvait se défendre d’aimer, malgré ses débordements et ses colères.Le printemps surtout lui était, chaque année, une fête nouvelle, et il se demandait alors comment il avait pu autrefois quitter sa maison quand Avril ramenait les beaux jours. Ce renouveau le rajeunissait. Comment eût-il regretté le boulevard ou même le jardin de laRevue des Deux Mondes, quand il passait la revue de ce petit monde—arbres, nids et fleurs—sur lequel il régnait et qui tenait à toutes les fibres de son cœur? «Pas un de cesamis ne manque à l’appel, dit-il quelque part. Voici le cytise des Alpes, dont les grappes élégantes étalent plus d’or que notre budget n’en réclame. La pervenche se tapit entre les dernières violettes et les premiers lilas. Les églantiers s’entrelacent aux aubépines à fleurs roses. Les panaches des acacias, plus pressés d’habitude, ont attendu que les tilleuls fussent prêts. Les marronniers ont leurs aigrettes. Les clématites, aux vagues parfums, me sont dénoncées par un essaim d’abeilles, qui vont leur demander leur miel. Les plantes grimpantes montent à l’assaut de mon toit. Et les nids! Je les reconnais. On dirait que ce sont les mêmes. Les pères et mères ne se défient pas de mon hospitalité... Je les vois tous à leur place: le nid de tourterelles sur le grand pin; le nid de loriots sur le peuplier de Virginie. A une branche de l’érable, le nid de merles; dans le massif de noisetiers, le nid de fauvettes; dans une touffe de fusains, le nid de chardonnerets[452].»L’hiver même n’interrompait pas tout à fait ses promenades, bien que l’anémie dont il avait été atteint en juillet 1870 et dont il ne s’était jamais très bien guéri, l’eût rendu extrêmement frileux. Il y avait, de sa maison au pont d’Avignon, un chemin abrité par une colline boisée de chênes verts, de micocouliers et surtout d’oliviers, en plein midi, en plein soleil. Il l’appelaitle Cagnard, et, même en décembre, même en janvier, il allaity faire concurrence aux lézards et y rêvasser à ses articles.Hiver comme été cependant, la plupart de ses après-midi se passaient dans son salon, où il lisait le livre du jour et d’un crayon rapide l’annotait pour le mieux juger à l’occasion. Le vendredi seulement, laissant là livres et crayon, il recevait ses amis. Dans ces réunions, qui étaient une fête pour la société avignonnaise, il déployait toutes les grâces de son esprit. Aux Angles, comme autrefois à Paris, on lui pouvait appliquer le mot de Montaigne: «Il n’est rien à quoy il semble que la nature l’aye plus acheminé que pour la Société.»Les autres jours de la semaine, d’ailleurs, les visiteurs n’étaient pas rares, et pas n’était besoin qu’ils portassent un nom connu dans le monde ou dans les lettres, pour qu’ils fussent assurés de recevoir un gracieux accueil. Je laisse à l’un de ceux qui l’ont vu alors le plus souvent et de plus près le soin de nous dire ce qu’était Pontmartin dans ce salon des Angles, où il avait désormais renfermé sa vie:...Dès qu’on entrait, quel cordial accueil, quelle poignée de main bien franche et bien sincère, et comme il était facile de lire sur cette physionomie intelligente et fine, dans cet œil souriant presque avec gratitude: Soyez le bienvenu. Il jetait le livre commencé, semblant dire: A demain les affaires sérieuses, et venait invariablement se placer dans son grand fauteuil adossé au mur et au coin de la cheminée. Il affectionnait cette place, d’où son œil pouvait embrasser le parc merveilleux qui se déroulait sous ses fenêtres, lesvertes pelouses baignées par l’ombre des marronniers séculaires. Peu à peu la conversation s’engageait à bâtons rompus, comme une de ces parties de chasse où on jette une pierre dans les touffes que l’on rencontre. C’était l’événement du jour, l’actualité, une anecdote du temps jadis à propos d’un souvenir évoqué par une ligne de journal. Puis la conversation s’élevait peu à peu, elle gagnait les hauteurs par des méandres capricieux, par des chemins détournés, s’arrêtant dans une clairière pour y cueillir un mot, un trait d’esprit, comme une fleur aux chatoyantes couleurs, s’enfonçant sous bois et arrivant enfin sur un plateau découvert, d’où l’on pouvait voir de vastes horizons. L’éminent écrivain jugeait alors d’un mot ou d’un aperçu une œuvre, un auteur, une époque littéraire, mais brièvement, sans tirades, d’un trait, sans la moindre pédanterie. Car Armand de Pontmartin était un merveilleux causeur. Il déployait dans la causerie les grâces naturelles de son esprit si fin et si primesautier. Il avait beaucoup vu et beaucoup retenu. Sa mémoire était des plus fidèles, et il y puisait comme dans un inépuisable répertoire. Il avait connu presque toutes les illustrations littéraires du siècle, et un sténographe n’eût pas perdu son encre à recueillir les anecdotes et les menus faits qu’il égrenait au cours de la conversation. Il a comparé lui-même la causerie de certaines grandes dames des salons qu’il avait fréquentés, à de la dentelle fine. La sienne était bien de la dentelle, mais une dentelle tissée d’un fil aussi solide que délié et où il laissait percer la grâce aristocratique du gentilhomme unie à la finesse du lettré. C’était, en un mot, le plus séduisant des causeurs. Et ce qui ajoutait plus de charmes à la séduction qu’il exerçait sur l’esprit de son interlocuteur, c’est qu’on n’y apercevait pas la moindre trace de coquetterie. La grâce était toute naturelle et sans le moindre effort[453].Longue serait la liste des visiteurs, des amis, pour qui c’était une fête de faire le pèlerinage des Angles.L’évêque de Nîmes, MgrBesson, lui-même écrivain très distingué[454], était particulièrement fier de son diocésain; toutes les fois que s’offrait à lui l’occasion de l’aller voir, il était heureux de la saisir. Quand Pontmartin avait l’honneur de recevoir son évêque, il ne manquait jamais de me l’écrire et de m’associer—de loin—à sa joie. Elle était complète lorsqu’il pouvait faire asseoir à sa table, le même jour, MgrBesson et son vieil ami Léopold de Gaillard.Par une heureuse fortune pour Pontmartin, en même temps qu’il abandonnait définitivement Paris, M. de Gaillard renonçait également à la capitale; le 25 février 1879, il donnait sa démission de conseiller d’État et venait habiter son château de Bellevue, près Bollène (Vaucluse), à quelques lieues seulement des Angles. Si les deuxamis, retenus chez eux par des occupations diverses, n’allaient guère qu’une fois ou deux par an l’un chez l’autre, dans l’intervalle de ces visites, que de bonnes rencontres à Avignon! Une ou deux fois au moins chaque mois, jusqu’à la fin de 1887, époque où la fatigue de Léopold de Gaillard devint trop grande, on se donnait rendez-vous à l’Hôtel de l’Europe. A ces déjeuners mensuels, à ces «rendez-vous de l’omelette», ajoutez des lettres sans nombre, si bien qu’en réalité leur amitié ne connais-pas l’absence.Dirai-je maintenant tous ceux qui, habitant à Avignon ou dans le voisinage, étaient les hôtes habituels du salon des Angles? Je n’en veux citer que quelques-uns, parmi les plus fidèles: le docteur Cade, M. Augustin Canron, un journaliste et un érudit (ceci n’est point un pléonasme), le bon poète Roumanille, M. de Roubin, M. Alfred Coulondres, ancien magistrat, homme grave, spirituel et savant, M. François Seguin, imprimeur et directeur de l’Union de Vaucluse, pour lequel Pontmartin, qui avait tant fait gémir la presse, éprouvait une particulière sympathie, en raison surtout de sa fidélité à des principes héréditaires dans sa famille, on pourrait dire sa dynastie; car il y a deux siècles que les Seguin pratiquent l’art de Guttemberg, et toujours pour en faire un usage bon et sain.Le soir venu, quand ses hôtes étaient partis, Pontmartin éprouvait un charme mélancolique à évoquer les jours évanouis, ses souvenirs de jeunesse,et surtout ces deux dernières années de la Restauration, dont rien n’égala jamais la douceur et l’éclat. Il se reporte par la pensée à ses promenades sous les arbres du Luxembourg ou sous les galeries de l’Odéon, aux leçons de Villemain ou de Cousin, ou encore à cette soirée de novembre 1829, où il alla, avec un de ses camarades de collège, entendreGuillaume Tellà l’Opéra. Il revoit le rideau qui se lève sur le chœurQuel jour serein pour nous s’apprête!Il croit entendre encore l’exquise romance du pêcheur,Accours dans ma nacelle!puis le foudroyant appel de Guillaume:Il chante et l’Helvétie pleure sa liberté!Et le lendemain, il écrit:Doux et lointain souvenir! Il y a de cela cinquante-huit ans. Depuis longues années, je n’entends plus d’autre musique que celle de mes rossignols et de mes cigales. Mais souvent, le soir, dans ce demi-sommeil où l’âme se détache des choses présentes, où ne veillent plus que les songes, j’évoque ces images du passé. Plongé dans mon vieux fauteuil, je me chante à moi-même, sans ouvrir la bouche, ces airs, cesduos, ces cantilènes, dont se berça ma jeunesse. On me croit endormi, tandis que défilent devant moi les créations pathétiques ou riantes, tragiques ou bouffonnes, mais toujours mélodieuses, de Rossini, de ses émules et de ses meilleurs disciples: Sémiramide et Desdemona, Ninetta et Rosine, Assur et Otello, Figaro et don Magnifico, Edgardo et Lucia, Norina et don Pasquale, Elvino et Amina, Alice et Robert, Valentine et Raoul, Fidès et Sélika; et, avec eux, leurs interprètes, Rubini et Lablache, Ronconi et Mario, Tamburini et Julia Grisi, MmeMalibran et sa sœur Pauline Viardot, Garcia et Alboni. Si la musique était belle, les auditoires n’étaient pas moins beaux. Où sont-elles, les célébrités de l’élégance, de l’art, de la poésie, du théâtre, dublason, de la richesse? Dans quelle nécropole faut-il les chercher? Les robes de soie et de velours sont devenues des suaires; les figures sont des fantômes, les fantômes sont des spectres, les spectres sont des squelettes, les squelettes sont des ombres. C’est à peine si les petites-filles savent les noms de leurs aïeules, qui inspirèrent les poètes, les romanciers et les artistes, qui eurent elles-mêmes leurs romans, qui firent battre les cœurs desdandysles plus éblouissants, des plus brillants officiers de la garde royale et de l’armée, et qui constellaient les loges de leur beauté, de leurs sourires. Où sont les fleurs de leur corsage, les diamants et les perles de leurs colliers? O vanité! ô néant! C’est triste; ce serait lugubre et navrant, si, au bout de ces mélodies profanes, on ne récitait unPateret unAve, si, après ces litanies mondaines, on ne répétait les véritables: «Rosa mystica!Rose mystique, qui fleurit dans le ciel, et ne se fanera jamais!Stella matutina!Étoile du matin, d’un matin qui n’aura pas de soir, d’un jour qui n’aura pas de nuit[455]!»IIPontmartin avait soixante-sept ans quand il se retira ainsi aux Angles. L’âge est venu, mais non laparesse de la vieillesse, celle dont Tacite a dit:Invisa primum desidia postremo amatur. Avec une régularité plus grande encore que par le passé, il enverra à laGazette de Francesa causerie hebdomadaire. S’il lui arrive parfois d’avoir une heure de découragement, ce ne sont pas seulement ses amis les plus anciens, ses vieux coreligionnaires et à leur tête Léopold de Gaillard, qui lui demandentde ne pas interrompre ses Semaines littéraires; c’est Cuvillier-Fleury, qui lui écrit: «Non, vous ne renoncerez pas à cette tribune littéraire, bien souvent politique de laGazette, où vous vous honorez si grandement par le talent, la vivacité et la sincérité de l’esprit, l’originalité souvent familière, toujours spirituelle[456].» Et Cuvillier-Fleury ajoutait, à propos d’un article de Pontmartin en réponse à une attaque de M. Émile Zola[457]: «Vous avez traité Zola avec une douceur féline qui a dû faire sortir toutes ses griffes,suaviter in modo, fortiter in re. Voilà leFigaroqui vous complimente après vous avoir immolé. C’est le Capitole après la Roche Tarpéienne. N’importe, j’aime mieux cela.On vous a beaucoup lu, et on a beaucoup admiré cette grande possession que vous avez montrée de vous-même. On attendait de vous un éreintement de première grandeur; vous avez préféré un enterrement de première classe.»C’est précisément parce que laGazette de Franceétait une tribunepolitique, ainsi que l’écrivait Cuvillier-Fleury, que Pontmartin ne pouvait pas, ne voulait pas la déserter. Il combat la République depuis le jour où elle est née; il la combattra jusqu’à la fin. Il continuera donc de parler encore littérature, roman, poésie, mais à la condition de terminer chacun de ses articles par un mot, par un cri, toujours le même:Delenda est res... punica. Même quand la République se présente sous des apparences modérées, il refuse d’être dupe; ni la houlette et la panetière, dont parfois elle s’affuble, ne le trompent, et sous le déguisement de ce faux berger il a vite reconnu Guillot le sycophante. Quand des Religieux, comme le Père Didon ou le Père Maumus, prêchent le ralliement et annoncent le prochain avènement d’une République chrétienne, il leur répond:C’est là un beau rêve, qui pourrait être, au besoin, contresigné par M. de La Palice, mais c’est un rêve. La République ressemble à ces vins frelatés qui s’aigrissent en vieillissant... L’expérience prouve que la République est forcée de marcher toujours, soit à reculons, pour refluer vers la dictature, soit en avant pour verser dans le radicalisme et le jacobinisme. Je me souviens d’une très amusante pièce de M. Labiche, où Hyacinthe jouait le rôle d’un fabricant de bougies de l’Aurore boréale. On lui faisaitobserver que ses bougies coulaient et n’éclairaient pas.—«Si elles éclairaient et ne coulaient pas, répliquait-il avec un sang-froid superbe, elles ne seraient pas de l’Aurore boréale.»—Si la République pouvait se fixer dans un programme d’amabilité, d’honnêteté, de modération, d’équité, de tolérance, de libéralisme sincère, elle ne serait pas la République[458].De telles pages, on en rencontre à chaque instant dans les Causeries de Pontmartin, et c’est pourquoi, bien loin d’avoir vieilli, elles sont plusactuellesque jamais.De Semaine en Semaine, il semblait rajeunir, et ses amis, en présence de ce perpétuel jaillissement d’esprit et de talent, ne pouvaient croire qu’il eût définitivement renoncé à toute idée de retour à Paris. Pour ma part, toutes les fois qu’il m’arrivait d’y aller, je le suppliais de venir m’y rejoindre. Toujours charmantes, ses réponses étaient toujours négatives. Telle, par exemple, cette lettre du 21 avril 1880:...Je n’ai pas le courage de me décider. Tout à l’heure, je me promenais seul dans mon allée de marronniers où je voudrais tant me promener avec vous. Je pesais lepouret lecontrede ce voyage: d’un côté, le plaisir de rentrer un moment dans la vie littéraire, de retrouver quelques figures amies, de m’asseoir dans un fauteuil d’orchestre du Théâtre-Français, de faire quelques visites au Salon, dont je ne rends plus compte; de l’autre, la nuit en chemin de fer, la chance de tomber malade dans un hôtel comme en 1877, la difficulté de se procurer tous ces petits détails debien-être et dechez soi, dont on ne s’aperçoit que quand ils vous manquent. J’étais exactement comme l’âne de Buridan entre deux bottes de chardons d’égale grosseur. Tout à coup, j’ai entendu le premier rossignol de l’année, qui commençait sa mélodieuse chanson dans un massif d’érables; ce n’est rien, et pourtant le gazouillement de ce petit oiseau m’a presque décidé au parti le plus sage, c’est-à-dire le plus sédentaire. Ne vous semble-t-il pas qu’un poète pourrait rimer là-dessus quelques jolies stances ou un sonnet presque sans défauts? Mais la poésie, c’est la jeunesse; la jeunesse, c’est le vrai printemps; ce rossignol, dont j’ai probablement entendu chanter les ancêtres les plus lointains, n’avait pour moi que le charme mélancolique d’un fugitif retour au passé[459].L’année suivante, je revenais à la charge, mais sans plus de succès. Il me répondait, le 7 novembre 1881: «Vous me demandez si je n’ai pas idée d’aller à Paris au mois de décembre. Hélas! j’ai l’idée contraire. Il ne faut pas que la surabondance de mes écritures vous fasse illusion sur mon âge et sur ma santé. Et puis, décembre est bien froid ou bien humide, avec des jours bien courts, des rues bien boueuses et des boulevards bien bruyants. Bizarre contraste! Le sage Biré m’engage à venir à Paris, et Ludovic Halévy, l’auteur d’Orphée aux Enfers, le boulevardier par excellence, m’écrivant pour me remercier d’un article, ajoutait récemment: ‘Ne venez pas à Paris! Vous ne le reconnaîtriez pas. Il n’est plus digne de vous.’»S’il ne va plus à Paris, il y enverra du moins ses volumes, à raison de deux par an. En 1879, il publia la dix-septième et la dix-huitième série desNouveaux Samedis; en 1880, la dix-neuvième et la vingtième.Ce tome XX desNouveaux Samedisn’était rien moins que le vingt-neuvième volume desCauseries. «Si nous adoptions un nouveau titre?» lui écrivit son éditeur, M. Calmann-Lévy. Pontmartin, légèrement piqué, proposa, un peuab irato:Souvenirs posthumes, ouCauseries posthumes. Au fond, M. Calmann-Lévy avait raison, et, d’un commun accord, on adopta, pour les séries futures, le titre deSouvenirs d’un vieux critique.Le premier volume desSouvenirsparut au mois de juillet 1881, avec cette dédicace:AMA CHÈRE FILLEJEANNE D’HONORATIVICOMTESSE HENRI DE PONTMARTINHOMMAGEDE RECONNAISSANCE ET DE TENDRESSEA. DE PONTMARTIN.Le mariage de son fils avait eu lieu le 27 avril précédent. En me l’annonçant, le 16 avril, il terminait ainsi sa lettre: «Je vous embrasse de cœur dans toute l’effusion d’une honnête joie.»IIIBien des fois, je l’avais engagé à écrire sesMémoires. Il me répondait que ses vrais Mémoires, les seuls qu’il pût avoir la prétention de publier, il les écrivait au jour le jour dans ses Causeries. Tel était aussi, du reste, l’avis de Cuvillier-Fleury, qui, dans une lettre du 3 mai 1880, lui disait: «Vos feuilletons prennent figure demémoires«pour servir à l’histoire de notre temps», presque aussi politiques que ceux de M. Guizot, et plus mêlés de littérature, de souvenirs personnels et de commérages friands. On les savoure et on en garde le goût comme d’un mets délicatement épicé. Tout est là, être délicat dans un siècle qui ne l’est plus.»Un jour vint cependant où, se trouvant de loisir,—c’était au mois d’août 1881,—il prit une belle feuille de papier, inscrivit en tête ces deux mots:MES MEMOIRES, écrivit d’un trait le premier chapitre et l’envoya auCorrespondant[460]. Au bout de quatre ou cinq mois, le volume était fait et conduisait le lecteur jusqu’à l’année 1832.Critique, Pontmartin avait eu à juger les Mémoires et les Confidences de nosillustres, Chateaubriand, Lamartine, Alexandre Dumas, George Sand,et il ne s’était pas fait faute de condamner chez eux l’abus de la personnalité, ces complaisances duMoi, qui les avaient conduits à entretenir le public de tout ce qu’ils avaient fait depuis le berceau, de leurs enfantillages, de leurs espiègleries, de leurs bonnes fortunes, de leur mérite, de leur vertu, de leur talent. Il ne les imitera donc pas; mais,Souvent la peur d’un mal entraîne dans un autre.Comme il est bien décidé à ne point se poser en héros de sa propre histoire; comme il s’efforce de se dégager de toute préoccupation d’amour-propre, il arrive qu’il s’en dégage trop. Il semble qu’il éprouve surtout le besoin de ne pas se grandir, de diminuer sa personne et ses succès. Au lieu de chercher seulement en lui-même les éléments d’intérêt, il les cherche volontiers ailleurs, et il est ainsi conduit à ne pas serrer la réalité d’assez près, à substituer son imagination à sa mémoire et àromancerses souvenirs. Obligé de faire le départ de ce qui est exact et de ce qui a cessé de l’être, le lecteur, dépaysé, perd confiance, résiste à son plaisir et ne goûte plus, comme il le faudrait, tant de pages charmantes, où la modestie la plus sincère se relève de l’esprit le plus piquant.Pontmartin avait terminé la préface de ce premier volume, en disant: «Je commence, au risque, hélas! de ne jamais finir.» Ce fut seulement quatre ans après, en 1885, qu’il se décida à donnerla suite:MES MÉMOIRES. SECONDE JEUNESSE[461].Ce nouveau volume allait de 1832 à 1845, du retour à Avignon au départ pour Paris. Il renfermait, sur Berryer, un chapitre qui ne laissa pas de surprendre. Pontmartin autrefois, en 1837 et 1839, avait très bien parlé du grand orateur[462]. Plus tard, en 1869, sans renier sa première admiration, il avait atténué ses louanges et élevé quelques chicanes[463]. Cette fois, son jugement était d’une sévérité qui allait jusqu’à l’injustice. D’où était venu ce changement? Dans ce chapitre même, avec une entière franchise, avec cette bonne foi dont il ne se départait jamais, il en donnait la raison. Tandis que de grands artistes, des écrivains célèbres, des hommes d’État plus ou moins étrangers à la cause royaliste, Meyerbeer, Eugène Delacroix, Paul Delaroche, Berlioz, Molé, Cousin, Guizot, Villemain, Dupanloup, Montalembert, lui prodiguaient des marques de sympathie, Berryer le traitait en inconnu[464]. Le grief était mince et ne justifiait guère ces représailles contre le chef du parti que lui-même avait si persévéramment et si noblement servi, contre celui que Jules Janin avait si bien défini un jour: «Cet admirable et charmant Berryer[465].»Je ne cachai pas à Pontmartin ma tristesse etma désapprobation. Je le suppliai de ne pas reproduire dans le volume les pages publiées dans leCorrespondant[466], ou tout au moins de les modifier. Il me le promit. A quelques jours de là, parut une réplique de M. Charles de Lacombe[467]: elle eut pour résultat de décider Pontmartin à maintenir son premier texte. Il le fit suivre, dans son volume, d’une note ainsi conçue:Cédant aux instances de mon ami Edmond Biré, j’allais retoucher, atténuer, adoucir, abréger ce chapitre, lorsque leCorrespondanta publié le beau travail de mon éminent confrère et ami, Charles de Lacombe. Sans nul doute, ce travail, où Charles de Lacombe réfute la plupart de mes récits, paraîtra bientôt en volume. Dès lors, je craindrais de lui jouer un mauvais tour en supprimant les détails contre lesquels il proteste. Il aurait trop l’air de s’agiter dans le vide... J’ajoute que, bien différent des plaideurs ordinaires, je désire avoir tort.Il avait tort très certainement. Encore un peu de temps, et il le reconnaîtra. Il confessera son erreur avec une générosité de cœur, avec une noblesse d’âme, qui ne laisseront rien subsister de la faute commise. En 1888, rendant compte, précisément dans leCorrespondant[468], d’un livre où j’avais longuement parlé de Berryer, il écrira ces quelques lignes:Le cœur! l’âme! qui en eut plus que Berryer, soit qu’il traitât à la tribune de la Chambre une question d’honneur ou d’intérêt national, soit qu’il plaidât un procès politique,soit que, devant la cour d’assises, il se fît le défenseur d’accusés dont la tête était en jeu? Le cœur, l’âme, la conviction, la conscience, les plus nobles facultés qui puissent faire de la parole humaine, non pas un instrument merveilleux sous les doigts magiques d’un Thalberg ou d’un Paganini, mais l’expression d’un sentiment supérieur à toute pensée vulgaire, et en quelque sorte une délégation divine! N’a-t-il pas eu, en maintes circonstances, le droit de s’écrier: «Eh mon Dieu! on parle de fascination, de talent... Savez-vous ce que c’est que le talent pour un honnête homme? C’est d’étudier, c’est de sentir, c’est d’exprimer avec vérité ce qu’il a dans son cœur... Quand on sait rendre cela avec une émotion vraie, on est éloquent, on a du talent, et quelquefois on parvient à faire triompher la vérité dont on est convaincu.»Berryer a porté bonheur à Edmond Biré. Pour ma part, je lui dois un remerciement. Son livre me fournit l’occasion de faire amende honorable à une illustre mémoire; de réparer les malencontreuses chicanes que m’avaient suggérées de misérables griefs personnels, aujourd’hui perdus comme des grains de poussière dans un rayon de soleil. Eh! n’est-ce pas le soleil ou plutôt l’immortelle lumière qui se lève lorsque toutes les autres s’éteignent[469]?La rédaction de ses deux volumes deMémoiresn’avait pas interrompu ses Semaines littéraires. De 1881 à 1887, il publia huit volumes desSouvenirs d’un vieux critique. Il allait être bientôt octogénaire, et sa verve, son entrain ne faiblissaient pas. Décidément, Henri Lavedan avait eu raison de dire en 1879: «Vieux!il ne le deviendra jamais! Ce n’est pas fait pour lui...» Ses lecteurs étaient surpris autant que charmés de cette jeunesse sanscesse renouvelée. Cuvillier-Fleury lui écrivait, le 30 mai 1883: «J’enviede plus en plus, quoique j’en profite tous les huit jours, cettejeunesse persistantede votre plume dont vos adversaires vous savent sans doute moins de gré...»Un autre académicien, M. Camille Rousset, l’historien de Louvois, lui écrivait, de son côté, le 7 avril 1885: «Comment faites-vous, admirable magicien, pour rester toujours aussi jeune? En vérité, votre plume n’a jamais été plus vive, plus alerte, plus gracieuse et, dans l’occasion, plus acérée. Assurément, vous ne vous êtes pas donné au diable; mais à coup sûr, vous lui avez arraché le secret de Jouvence. Je vous en félicite et j’applaudis à votre bonne fortune qui devient celle de vos lecteurs.»—Il lui écrira encore, le 15 juillet 1889: «Vos deux articles sont magnifiques, pleins de choses, pleins d’idées, surtout pleins de cœur. Quelle variété! quelle verve! quel entrain! quelle jeunesse!»IV«J’ai commencé ce matin l’article numéromille[470], auquel je désespérais d’atteindre; après quoi, nous verrons si je dois me reposer, ou continuer mon radotage sénile...» Ainsi m’écrivaitPontmartin, le 31 janvier 1887. Comme il était toujours en avance à laGazette, l’article ne fut publié que le dimanche 24 avril[471]. Il s’était amusé à en disposer ainsi l’en-tête:M1,000MilleJ’ai mis dans le mille.(Pomadour—Eugène Labiche.—29 degrés à l’ombre.)Le jour même où paraissait lemillièmearticle, l’Ermite des Angles voyait entrer dans son salon deux rédacteurs de laGazette de France, M. Louis de La Roque et M. Henri Poussel, qui venaient, au nom de M. Gustave Janicot et de son journal, lui offrir un encrier d’honneur. MM. de La Roque et Poussel s’étaient adjoint, pour remplir leur mission, deux vieux amis du vieux critique, le poète Roumanille[472]et M. Augustin Canron[473],l’un des plus anciens journalistes de province.En termes émus, M. de La Roque exprima les sentiments de M. Janicot et de ses collaborateurs envers le maître qui, depuis près de vingt-cinq ans, n’avait pas cessé de donner à tous l’exemple du travail; qui, depuis un quart de siècle, avait toujours été à la peine, et aussi, grâce au ciel, à l’honneur. «C’est l’amitié, dit-il en terminant, qui, en ce jour, rend hommage au talent, au caractère et à la fidélité.»Pontmartin remercia par de touchantes paroles; puis, tout émerveillé, lui, l’infatigable écrivain que l’encre avait si souvent grisé, il se prit à contempler, avec une joie d’enfant, le magnifique encrier qui allait être désormais le sien.Le sujet allégorique de cette belle pièce, en argent ciselé, représente une urne renversée sur laquelle s’appuient deux Amours et d’où s’échappe une nappe d’eau coulant dans une vasque, ornée de deux cartouches style Louis XV. Sur celui de droite, on lit l’inscription suivante: «LaGazette de Franceà Pontmartin, 24 avril 1887», et sur celui de gauche se trouvent gravées les armoiries de sa famille, qui sont:d’azur à une porte coulissée et renversée d’argent, mouvante du côté droit de l’écu et accompagnée d’un lion d’or armé, lampassé et couronné de gueules.Cette fête duMillièmeavait eu un caractère intime. Dans les départements de la région du Sud-Est, où l’écrivain comptait tant d’admirateurs et d’amis, on décida de faire en son honneur une manifestation d’un caractère plus général et qui serait, d’ailleurs, exclusivement littéraire. L’Union de Vaucluseet les principales feuilles du Midi ouvrirent une souscription dont les fonds devaient être consacrés à l’exécution de deux bustes de M. de Pontmartin: l’un, en marbre, qui lui serait offert; l’autre, en bronze, qui serait placé dans le Musée d’Avignon.Plusieurs journaux de Paris, de ceux-là mêmes qui combattaient les opinions de l’auteur desSamedis, envoyèrent leur adhésion. Sous ce titre:les Noces d’or de M. de Pontmartin, Francisque Sarcey rendit un complet hommage à son caractère et à son talent. «Ce n’est pas peu de chose, écrivait-il, d’avoir durant tant d’années dirigé l’opinion d’une foule d’honnêtes gens, d’avoir toujours témoignéd’une justice, au moins relative, même envers des adversaires, d’avoir toujours respecté sa plume, aimé les lettres, et de se trouver encore, à l’âge où l’on a depuis longtemps pris sa retraite, à la tête du mouvement, entouré de la considération et de la sympathie universelles.»En publiant, le 31 juillet 1887, sa première liste de souscription, l’Union de Vauclusela faisait précéder de la lettre suivante, écrite au nom de MgrVigne, archevêque d’Avignon:Cher monsieur,Mgrl’archevêque me confie l’agréable mission de vous transmettre sa souscription au buste de notre cher et illustre compatriote, M. le comte Armand de Pontmartin, et de féliciter en même temps, en son nom, ceux qui ont eu l’inspiration et pris l’initiative d’élever un monument à la gloire de notre éminent critique.Cet hommage ne s’adresse pas seulement à l’écrivain distingué dont l’incomparable talent a jeté un si vif éclat sur la littérature française, mais encore à l’homme de caractère et de cœur qui, constamment fidèle à toutes les grandes et saintes causes, n’a jamais cherché le succès que dans le culte de la religion, unique source du vrai, du bien et du beau, sans jamais rien demander à ces moyens dont tant d’autres abusent, et que sa plume éloquente et vengeresse flétrissait hier encore avec une si énergique indignation. A ce titre, votre entreprise doit trouver de l’écho dans toutes les âmes qui veulent honorer le talent et la vertu, et je lui souhaite un plein succès.Veuillez agréer, cher monsieur, l’assurance de mes sentiments bien respectueux et dévoués.L. Plautin,Vic.-gén., secr. de Mgrl’archevêque d’Avignon.Les souscripteurs atteignirent bientôt le chiffre de 580. Les fonds versés s’élevèrent à 6,768 fr. 25, somme qui dépassait de beaucoup celle demandée par le sculpteur.Sur les listes, à côté du Chef de la Maison de France, Monseigneur le comte de Paris, figuraient de hauts dignitaires de l’Église, des académiciens, des notabilités de tout genre, et, auprès des principaux représentants de l’aristocratie, des commerçants et des industriels, des ouvriers de la ville et de la campagne.On trouvera plus loin[474]les noms de tous les souscripteurs. Signaler ici les uns et laisser les autres dans l’ombre, serait mal répondre au sentiment éprouvé par Pontmartin: les témoignages de sympathie auxquels il se montra le plus sensible furent ceux qui lui venaient des petits et des humbles.Beaucoup de souscripteurs accompagnaient leur cotisation dune lettre d’envoi; plusieurs de ces lettres méritent d’être reproduites.Mgrde Dreux-Brézé, évêque de Moulins, faisait suivre son offrande de ces lignes:Bien faible tribut des constantes sympathies de l’évêque de Moulins pour son ancien condisciple Pontmartin, alors concurrent désespérant, et depuis passé maître en tous les styles, hormis les styles académique et ennuyeux.M. de Belcastel, l’ancien et vaillant député dela Haute-Garonne à l’Assemblée nationale de 1871, écrivait:N’étant pas à Toulouse lorsque leMessagerde cette ville a ouvert sa petite souscription pour le buste de votre grand écrivain, Armand de Pontmartin, je n’ai pas eu l’occasion d’y prendre part. Mais j’aurais un trop vif regret de ne pas m’inscrire au nombre des admirateurs de ce beau talent, qui a tout à la fois la grâce des fleurs de la Provence, la force, la santé et la longévité du vieux chêne gaulois...Voici quelques lettres d’académiciens.De M. Edmond Rousse:Le nom de M. de Pontmartin est assurément un de ceux qui honorent le plus la littérature de notre temps. Sa vie est un bel exemple de probité littéraire; et son œuvre atteste, avec le talent de l’écrivain, le courage de l’homme et du citoyen. Je suis très heureux de joindre mon modeste hommage à tous les témoignages d’estime et de respect dont les amis des lettres doivent entourer ce grand homme de bien.De M. Désiré Nisard:Je m’associe de grand cœur au sentiment qui a inspiré le projet d’offrir à M. de Pontmartin son buste en marbre comme un juste hommage rendu au talent, à la vieillesse si verte et si féconde, au caractère si honorable de l’illustre écrivain.De M. Émile Ollivier:Monsieur, j’éprouve pour la personne de Pontmartin une sympathie cordiale et bien ancienne, puisqu’elle date des réunions de 1849, chez Joseph d’Ortigue. J’admire son talent souple, varié, à la fois charmant et élevé, embaumé de poésie et, à l’occasion, vibrant d’éloquence, et dans lequel la pointe malicieuse n’est que la bonne humeur d’un espritsain, ou la mise en relief du bon sens, et non l’échappée d’une âme maligne.J’aurais voulu contribuer à le faire un de nos confrères à l’Académie. C’est vous dire que j’approuve fort la souscription dont vous avez pris l’initiative, et que je m’y associe avec empressement.Frédéric Mistral, qui est à lui seul toute une Académie, écrivait de Maillane:GLORI A PONTMARTIN!Pontmartin,—et ce n’était pas l’un de ses moindres titres d’honneur,—avait toujours défendu la Compagnie de Jésus. Un jésuite, le Père Victor Delaporte[475], le poète desRécits et Légendes, à défaut d’autre obole, lui envoya ce sonnet:A L’ENCRIER DES 1000 ARTICLESEncrier idéal, source de maint volume,Fontaine de Vaucluse à la noire liqueur,Le Maître, avec tes flots qui coulent de sa plume,Laisse couler à flots son esprit et son cœur.Tu bouillonnes toujours et tu n’as point d’écume;Le Maître, juge, arbitre, artiste, chroniqueur,Puise en ta profondeur claire et sans amertumeSon style ferme et franc—malin, mais non moqueur.Sous ses doigts l’encre tombe en gouttes de lumière,Faisant éclore au jour toute fleur printanière,Reflétant à la fois l’or et l’azur du ciel;Qu’on grave sur tes flancs, merveilleuse écritoire,Pour éloge, ou devise unique dans l’histoire:Cinquante ans de critique! et... pas un jour de fiel.Le vieux critique pouvait être fier de ces témoignages de sympathie. Il en fut surtout très heureux, et, pour remercier les souscripteurs, il adressa la lettre suivante au Directeur de laGazette de France:Mon cher ami,Au moment où va se clore une souscription pour laquelle j’avais redouté un four, avec d’autant plus de vraisemblance que je posais devant mon artiste avec une chaleur de 38°, et qu’avant d’être fondu en bronze, je fondais en sueur, j’ai recours à laGazette de Francepour adresser mes remerciements à qui de droit.A vous d’abord, et à laGazette. On prétend que le contenant doit être plus grand que le contenu. Cette fois, ç’a été le contraire. Le buste était contenu dans l’encrier. C’est l’encrier qui a donné à mes amis de Provence l’idée dont ils ont poursuivi l’exécution avec un merveilleux entrain.A Léopold de Gaillard, qui, dans une page charmante oùil lançait l’affaire, a prouvé que l’amitié ressemblait à nos vins de France, d’autant plus généreux qu’ils sont moins jeunes.Au Prince auguste que sa haute intelligence, son patriotisme,son âme essentiellement française, élèvent au niveau de toutes les fortunes, depuis l’exil présent jusqu’au trône prochain.A nos saints et vénérables Évêques, qui, au lieu de m’accueillir à coups de crosse, m’ont donné leur bénédiction.Aux membres éminents de l’Académie française, qui ont voté pour moi sous forme de souscription, et que je ne pourrais remercier dignement que si j’avais de l’esprit comme quatre.A mon éditeur Calmann-Lévy, qui a tenu à prouver que je ne l’avais pas ruiné.Aux grandes dames, qui ont un moment abandonné en ma faveur les romans de M. Zola.A tous mes amis, connus ou inconnus, lointains ou voisins, à qui je suis obligé d’adresser l’expression collective de ma reconnaissance, en ajoutant que chacun en a sa part, et que tous l’ont tout entière.Mais surtout, et du fond du cœur, à ceux qui, moins riches de numéraire que de nobles sentiments et de dévouement invincible à toutes les bonnes causes, ont prélevé sur leur nécessaire pour donner un témoignage de sympathie au vieillard dont le seul mérite est de ne pas être tout à fait mort,—et de persévérer.Si j’avais douze ou quinze ans de moins, je dirais que ces témoignages doivent m’encourager à mieux faire. Mais, à mon âge, quelmieuxpeut-on demander et attendre? Un seul: le silence, et vous ne le voulez pas.Encore une fois merci, mon cher ami, tout à vous et à nos excellents collaborateurs.Armand de Pontmartin.Les Angles, 11 septembre 1887.Le buste en marbre, œuvre de M. Bastet, fut remis à Pontmartin; le buste en bronze, fondu à Paris dans les ateliers de M. Thiébault, fut déposéeau Musée Calvet, à Avignon. L’excédent des recettes sur les dépenses ayant été de 2109 francs, ce reliquat, suivant le désir exprimé par Pontmartin, fut versé à MgrVigne pour des œuvres de bienfaisance.VRarement hommage fut plus mérité que celui qui venait d’être rendu à Pontmartin.Son œuvre critique était la plus considérable du siècle. Elle se composait, à ce moment, de trente-sept volumes[476], que cinq autres bientôt allaient suivre[477]; soit, en tout, quarante-deux volumes. En voyant ainsi, d’année en année, croître son œuvre, Pontmartin ne songeait nullement à répéter l’Exegi monumentumd’Horace, mais il se croyait le droit de lui appliquer leVires acquirit eundode son cher Virgile: «Je sens, m’écrivait-il le 28 juin 1868, que mes volumes de Causeries littéraires gagnent, à se multiplier, une sorte de valeur indépendante de leur mérite.»Pendant plus d’un demi-siècle, Pontmartin a parlé de tous les écrivains et de tous les livres de son temps, non comme un bibliographe, non pasmême comme un critique de profession, mais comme un homme du monde, très mêlé au mouvement littéraire, et qui, sans avoir l’air d’y toucher, ajoute chaque semaine un chapitre à ses Mémoires—et à ceux du voisin. «S’il me fallait chercher dans le passé des comparaisons ou plutôt des analogies, dit très bien M. Léopold de Gaillard, je songerais à une sorte de Saint-Simon homme de lettres, vivant au milieu des auteurs comme l’autre vivait au milieu des courtisans, mêlé à tout, connaissant tout, racontant tout par le menu, non certes sans malice, ni sans parti pris, ni même sans une certaine pointe d’aristocratie, mais avec la bonne foi visible de la passion, avec une verve infatigable, et pour ses lecteurs avec l’heureuse surprise d’un esprit toujours en scène, et qui n’a pas l’air de s’en douter[478].»Quarante-deux volumes d’extraitset de comptes rendus, c’est beaucoup, dira-t-on; j’ajoute, pour ma part, que ce serait trop, beaucoup trop. Mais les feuilletons de Pontmartin ne sont pas des extraits; il n’oublie jamais qu’il est un causeur, et un causeur, dans son salon, n’a pas un livre à la main et ne fait pas de citations. Ce ne sont pas non plus des comptes rendus, à proprement parler. Sans doute il a lu avec soin l’ouvrage dont il veut entretenir ceux qui l’écoutent; mais, sa lecture faite et le volume fermé, il ne l’analyse pas, ou très rarement; il en prend texte seulement pour développerà son tour les idées que le sujet lui suggère. L’auteur lui a fourni le libretto, il se charge d’écrire la musique.Combien de fois ne lui arrive-t-il pas, surtout lorsqu’il lui faut parler d’un roman, de le reprendre en sous-œuvre et d’ajouter au canevas des broderies nouvelles! A propos du roman par lettres de MmeCaro—Nouvelles amours de Hermann et de Dorothée,—il écrit: «J’en veux à l’auteur d’avoir manqué un délicieux sujet, où nos patriotiques rancunes auraient pu rencontrer un commencement de revanche. Ce sujet, voici, selon moi, comment elle aurait dû le traiter.» Et, en un tour de main, l’auteur et son roman se trouvent refaits[479].La Veuveest un des meilleurs récits d’Octave Feuillet, Pontmartin ne lui ménage pas les éloges. Les dernières pages cependant n’ont pas laissé de le choquer. Un autre critique se fût borné à donner ses raisons, à motiver son jugement. Il fera mieux; il propose une variante, il imagine un autre dénouement[480].Dans un de ses premiers romans,Mensonges, Paul Bourget avait développé avec succès toutes les délicatesses, toutes les subtilités de l’analyse psychologique; mais il y avait mêlé des peintures sensuelles, des pages où la psychologie se faisait plastique. Et Pontmartin de se demander: «Était-il donc impossible d’écrire un roman complètementchaste avec le sujet choisi par M. Paul Bourget? Essayons.» Il essaie, et à la toile du jeune maître il apporte d’heureuses retouches[481].Un autre jour, ayant à parler desMaximes de la vie, parMmela comtesse Diane[482], il prend deux ou trois de ces maximes et il lesillustrepar des exemples, par deux ou trois saynètes du tour le plus piquant[483].C’est ainsi qu’avec lui la critique est souvent une véritable création.Ses confrères, même les plus justement célèbres, n’ont qu’un cadre, toujours le même, qui sert pour tous leurs articles. Rien de plus varié, au contraire, que les cadres de Pontmartin.Une femme d’infiniment d’esprit, la comtesse de Boigne, publie en 1866 un roman—une Passion dans le grand monde—qu’elle avait composé... en 1816. L’article de Pontmartin revêt la forme d’une lettreà M. l’abbé de Féletz, à Paris, lettre datée du 12 janvier 1817, et qui dut faire les délices du très spirituel abbé, alors rédacteur auJournal des Débats, en attendant l’Académie française[484].—A-t-il à parler d’un poète, de François Coppée ou de Paul Déroulède, il écrit sa causerie en vers[485]. A propos dela Sorcière, de Michelet, il nous transporte sur une des cimes du Brocken,avec une décoration dans le genre de celle de lafonte des balles, de Freyschütz, et il nous fait assister à unBallet sur balai, moitié vers, moitié prose[486]. Ailleurs, à l’occasion duLycée Condorcet(tour à tour Bonaparte, Bourbon, Fontanes, re-bonaparte, etc.), nous avons, non plus un ballet fantastique, mais de vraies scènes de comédie[487]. Jamais Lycée de la République ne s’était trouvé à pareille fête, et ce n’est pas ce jour-là qu’on aurait pu dire:L’ennui naquit un jour... de l’Université.LesCauseriesne renferment pas moins de neuf ou dix articles sur les romans de M. Zola. «Comment faites-vous, demandait-on à un vieux journaliste, pour faire votre article tous les jours? Quel est donc votre secret?—Mon secret est bien simple. Il tient en quatre mots: dire, redire, se contredire.» Pontmartin, dans ses dix articles sur Zola, ne se répète pas; encore moins, se contredit-il; seulement, sur ce fond invariable, il applique sans cesse une forme nouvelle. Tantôt, à propos d’Une page d’amour, pour ébrancher, ou plutôt pour couper par le pied l’arbre généalogique des Rougon-Macquart, le chevalier Tancrède déroule sur le tapis du salon l’arbre généalogique des Bougon-Jobard et en détaille toutes les beautés[488].C’est de la parodie, mais c’est aussi de la critique, et de la meilleure. Tantôt, il commence un éloquent article surNana—Nana partout—par une désopilante fantaisie sur le naturalisme et la réclame, sur la ronde des affiches remplaçant celle du sabbat[489]. Une autre fois, quand M. Zola met en pièce le plus fameux de ses romans, Pontmartin nous raconte lapremièredel’Assommoirsur le Grand-Théâtre d’Athènes, et c’est merveille de voir quelle exquise poésie il a su extraire de l’argot de Coupeau et de Bibi-la-Grillade, et comme il a su changer letord-boyauxde Mes-Bottes en vin de Chypre ou de Samos[490].VIBayle a dit quelque part: «Combien y a-t-il de gens d’esprit qui s’ennuient à la lecture d’un ouvrage qui resserre leur imagination en la tenant toujours appliquée à un même sujet! Qui n’aime la diversité?» Ceux-là ne s’ennuieront pas avec les Causeries de Pontmartin. Où trouver plus de diversité? Diversité dans les cadres, nous venons de le voir, diversité aussi dans les sujets. D’habitude, les critiques littéraires ne parlent que des livres. Pontmartin parle de tout; il a des feuilletons sur les théâtres et sur les grandespremières; il en a sur les réceptions académiques—et ce lui est un jeude montrer que si les immortels ont, à eux tous, de l’esprit comme quarante, il a, à lui seul, de l’esprit comme quatre. A un article de critique succède un article de fantaisie: après une grande étude sur lesMisérables, de Victor Hugo, vient une dramatique nouvelle intituléele Vrai Jean Valjean[491]. A la suite de feuilletons sur les romans d’Alphonse Daudet ou de Georges Ohnet, viennent d’émouvantes pages sur lesInvalides du Sanctuaire[492], l’Orphelinat d’Auteuil[493]et lesSœurs hospitalières[494].Les autres critiques ne s’occupaient que des vers publiés à Paris. Pontmartin s’occupe volontiers des poètes restés fidèles à leur province, et en particulier de ceux qui n’ont pas voulu quitter, pour les rives de la Seine, les bords du Rhône et de la Durance, Roumanille, Mistral, Aubanel, Félix Gras, Anselme Mathieu. C’est lui qui a, dès 1854, bien avant l’apparition deMireille, appelé l’attention sur ce réveil de la littérature provençale, qui contraste si singulièrement avec les tendances générales d’une société dont le génie centralisateur est encore secondé par la rapidité des communications, le mouvement des idées et l’inévitable abandon des mœurs, des traditions, des physionomies locales. C’est l’auteur desCauseries littérairesqui nous a fait connaître et aimer cet admirableRoumanille, dont les œuvres en prose et en vers ont fait autour de lui tant de bien, ce vaillant et ce modeste qui, par ses efforts, sa persévérance, ses poésies charmantes, a créé le groupe dont, jusqu’à sa mort, il est resté le centre et d’où Mistral a pu sortir, son poème deMiréioà la main, sûr d’avoir un public et un auditoire.Si la philosophie l’attire peu, et s’il s’obstine à trouver, ainsi qu’il le faisait au collège, qu’il y a làbeaucoup de tintamarre et de brouillamini, il aborde volontiers, quand l’occasion lui en est offerte, les questions morales et religieuses. Ses articles sur les livres de Renan, et en particulier sur son volume desApôtres[495], sont d’excellents chapitres d’apologétique chrétienne.Romancier et poète, il a du goût pour l’histoire,—je veux dire celle de son temps et de son siècle; car, de l’histoire ancienne, il n’avait guère souci. En politique, comme en littérature, il a des principes, il a un criterium, qui lui permet de bien juger. Jeune, il avait été uncarlisteintransigeant, et il fût allé aisément aux extrêmes; mais les années, la leçon des événements, la connaissance des hommes, lui ont appris l’indulgence et lui ont rendu facile l’impartialité. Nul peut-être n’a mieux parlé de la monarchie de Juillet que ce légitimiste impénitent. Ses huit articles sur lesMémoiresde M. Guizot[496]sont vraiment dignes de l’illustrehomme d’État. S’il est parfois obligé de le combattre, il n’engage avec lui qu’un duel à armes courtoises, et il met un crêpe à la poignée de son épée.Pontmartin excelle encore dans ces études d’ensemble, dans cesportraits après décès, qu’il consacre à ceux de ses contemporains qui ont brillé dans la politique ou dans les lettres et dont la tombe vient de s’ouvrir. Il aurait suffi de les réunir en un ou deux volumes, pour avoir comme une annexe de l’Exposition desPortraits du siècle: Lamartine, Berryer, Thiers, Guizot, de Barante, Alfred de Vigny, Charles Baudelaire, Edmond About, Louis de Carné, Brizeux, Reboul, Charles de Bernard, Jules Sandeau, MgrDupanloup, le Père d’Alzon, François Buloz, Victor Cousin, Joseph Autran, Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Jules Janin, Salvandy, Vitet, Saint-Marc Girardin, le baron de Larcy, Gustave Flaubert, Victor de Laprade, Alfred de Falloux, Paul de Saint-Victor, Charles de Rémusat, Villemain, Silvestre de Sacy, etc., etc.Mais où il excelle surtout et se montre vraiment original, c’est dans ce genre qui lui est propre, qui donne un charme si particulier à sesSouvenirs d’un vieux critique, et qu’il a défini lui-même—on se le rappelle peut-être,—un genre mixte entre la critique, l’histoire intime, l’impression personnelle et le roman[497].Rien n’égale donc la variété de ces quarante-deux volumes, de ces causeries ailées, fines, légères comme des abeilles, qui butinaient sur tous les livres, qui faisaient leur miel du suc de toutes les fleurs. Pontmartin aurait pu leur donner pour épigraphe ces vers de son poète préféré:Illæ continuô saltus silvasque peragrant,Purpureosque metunt flores, et flumina libantSumma leves. Hinc nescio qua dulcedine lætæProgeniem nidosque fovent; hinc arte recentesExcudunt ceras, et mella tenacia fingunt[498].En même temps qu’une extrême variété dans les sujets et dans les cadres, lesCauseries littérairesoffrent un autre caractère plus rare encore et plus essentiel, l’unité. Un même souffle de spiritualisme chrétien anime ces chapitres sans nombre, où l’auteur, toujours fidèle à lui-même, n’a cessé, pendant un demi-siècle, de défendre le beau, le vrai, la vertu et le goût, la religion et la patrie. En publiant son dernier volume, au bas de la dernière page, il aurait eu le droit d’écrire:Qualis ab incepto.Est-ce à dire que rien ne soit à critiquer dans ces Causeries? Assurément non. Soit dans le blâme, soit dans l’éloge, Pontmartin dépasse quelquefois la juste mesure. Il a sesbêtes noires: tel, par exemple, Barbey d’Aurevilly, pour lequel il se montre sans pitié. Barbey d’Aurevilly sans douteeut l’impardonnable tort de vouloir fréquenter à la fois chez Joseph de Maistre et chez le marquis de Sade, de prendre l’attitude d’un ultra-catholique à l’heure même où il écrivait des contes qui relevaient de la police correctionnelle,les Diaboliques[499]etUne Histoire sans nom. Ces inconséquences, certes, il les fallait signaler; il fallait déplorer ces aberrations. Mais pourquoi ne pas reconnaître en même temps que les vingt volumes desŒuvres et des Hommes au XIXesièclesont une œuvre maîtresse, et que notre littérature compte peu de romans aussi remarquables quel’Ensorcelée,le Chevalier Des Touchesetle Prêtre marié[500]?Trop sévère, injuste même à l’endroit de certains écrivains, Pontmartin est ailleurs d’une indulgenceparfois excessive. Avec ses amis (et, pour ma part, j’en sais quelque chose), il est volontiers prodigue de louanges. Les épithètes les plus flatteuses jaillissent alors de sa plume. Exquis! délicieux! charmant! balsamique! magnifique! adorable! admirable!—«Mais enfin, lui disais-je un jour, si vous donnez ainsi de l’admirableàX.et àY.que vous restera-t-il pour caractériser les œuvres de Bossuet ou celles de Joseph de Maistre?» Pontmartin souriait: «Bah! me répondit-il, vous seriez bien attrapés, vous et quelques autres, si je n’avais toujours dans ma maison une ou deux chambres à offrir à mes amis.»On n’écrit pas impunément quatre grands articlespar mois, et souvent bien davantage. Quoiqu’il en ait laissé un grand nombre en dehors de ses volumes, il en a pourtant conservé quelques-uns où la lassitude se fait sentir. Il lui arrive, en quelques rencontres, de sacrifier à l’éclat du mot la précision de la pensée, de préférer au feu qui couve et qui dure l’étincelle qui jaillit et brille un instant pour s’éteindre bientôt. Il lui arrive aussi de multiplier les épithètes, de redoubler les synonymes, de s’abandonner aux excès de sa verve et de donner à sa phrase, toujours cependant harmonieuse et pure, une ampleur démesurée.Mais ces défauts—pouvait-il donc ne pas y en avoir dans une œuvre d’une si extraordinaire étendue?—ne sont-ils pas rachetés, et bien au delà, par tant de brillantes et durables qualités? Pontmartin a été l’un des meilleurs écrivains duXIXesiècle, l’un des plus éloquents et, en même temps, l’un des plus naturels. Le naturel, ce signe distinctif, cette grâce suprême des bonnes littératures et des œuvres dignes de vivre. Pontmartin l’avait au plus haut degré. Lui qui si facilement atteignait à l’éclat, il prisait par-dessus tout la simplicité. «Tâchez, disait-il souvent, tâchez d’être simples, sans être vulgaires.» Un bon juge, J.-J. Weiss, disait un jour: «Pontmartin est du petit nombre de ceux de notre temps qui écrivent naturellement en français.» Écrire naturellement en français, c’est peu de chose, semble-t-il, et pourtant rien n’est plus rare. Un autre bon juge, Cuvillier-Fleury, voyait également juste, quand ilécrivait à Pontmartin: «Ah! combien j’en ai vu mourir de jeunes et de vieilles réputations! La vôtrequi a le stylevivra ce que le style vit, toujours, plus ou moins célèbre, mais toujours!Vivunt commissi caloresÆoliæ fidibus puellæ[501]!»VIILes Causeries littéraires de Pontmartin ne doivent pas nous faire oublier ses romans. Dans leCorrespondantdu 25 octobre 1865, Victor Fournel[502]publia sur l’auteur desSamedisun article où il donnait le pas au critique sur le conteur. Pontmartin m’écrivit aussitôt:Je veux maintenant, puisque votre amitié me tend ce piège, vous dire un mot de l’article de Victor Fournel. Assurément il y a, dans cet article, de quoi contenter dix vanités plus exigeantes que la mienne. Et cependant!... cependant de mon cœur de romancier l’orgueilleuse faiblesse eût mieux aimé peut-être voir sacrifier le critique, pourvu qu’une part un peu plus large fût faite au conteur. M. Victor Fournel, que je ne connais pas, qui ne peut pas savoir mes secrètes préférences, a suivi tout simplement l’opinion généralement adoptée par tous ceux qui veulent bien songer à moi: sous les formes les plus bienveillantes et avec de fort belles compensations, il a fait clairement entendre que, dans monbagage, la critique représente les malles, et le roman tout au plus le sac de nuit. Il ne s’est pas aperçu que, dans son système, le roman d’analyse, qui n’est souvent que de la critique animée, ne serait plus que le très humble serviteur du roman d’aventure, contre lequel nous n’avons, au contraire, cessé de protester et de réagir depuis trente ans; Eugène Sue, Alexandre Dumas, Frédéric Soulié, redeviendraient alors les souverains maîtres de ce romanesque empire d’où nous aurions à expulser les délicats, les analyseurs, tels qu’Octave Feuillet, etc., etc. Mais en voilà bien assez sur ce sujet où je devrais me récuser[503]...Avait-il, comme il le croyait, une véritable vocation de romancier? Peut-être.Les Brûleurs de Temples,la Fin du Procès,les Jeudis de madame Charbonneau,Entre chien et loup,le Filleul de Beaumarchaisont de rares et précieuses qualités. Mais ce sont des livres mi-partie critique et mi-partie roman. La vigueur de la conception, la puissance et la fertilité de l’invention n’égalaient pas, chez Pontmartin, la finesse de l’observateur et la délicatesse de l’analyste. Il n’avait pas assez depoignepour étreindre de fortes situations, pour soulever de lourds fardeaux. Le cadre de la nouvelle lui était plus favorable; nos meilleurs auteurs en ce genre, Nodier, Mérimée, Charles de Bernard, Jules Sandeau, ont dans leurs écrins peu de perles d’une plus belle eau quela Marquise d’Aurebonne,AurélieetMarguerite Vidal.Je ne finirai pas ce chapitre sans dire un mot de laCorrespondancede Pontmartin.Il écrivait ses lettres de prime-saut et avec une rapidité matérielle inouïe. Il ne soupçonnait pas d’ailleurs qu’aucun fragment pût en être jamais publié, et il n’y attachait pas plus d’importance qu’à des paroles qui volent et dont rien ne reste. Elles resteront pourtant, parce qu’elles sont les plus simples, les plus naturelles—et les plus spirituelles du monde.Ses principaux correspondants furent Léopold de Gaillard, Joseph Autran, Cuvillier-Fleury, Victor de Laprade, Jules Claretie, la marquise de Blocqueville et la duchesse de la Roche-Guyon. Dans les dernières années de Pontmartin, la duchesse et lui s’écrivaient tous les trois jours en prose et en vers.Les lettres à Autran, que la famille du poète a bien voulu me confier, vont de 1845 à 1875. Le châtelain de Pradine écrivait à son ami des Angles, le 23 octobre 1873:Votre lettre, mon cher ami, est tout à la fois désolante et charmante.Désolante, elle me donne de fâcheuses nouvelles de votre santé, et m’annonce des résolutions qui, je l’espère, ne sont pas irrévocables.Charmante, elle est écrite dans ce style dont vous possédez seul le secret, et qui fait de vos lettres autant de perles fines. Laissez-moi vous dire quelque chose à ce propos, c’est que j’ai dernièrement recherché et retrouvé toutes celles que j’ai reçues de vous depuis l’origine de notre amitié. Je les ai réunies dans une vaste cassette, qui restera pour moi plus précieuse que la fameuse cassette d’Alexandre. Autrefois, je relisais de temps en temps les épîtres de Cicéron à Atticus. Je relirai maintenant celles d’Armand à Joseph, et l’amitiéne sera pour rien dans la préférence très réelle que je leur donnerai.La correspondance avec Cuvillier-Fleury s’étend de 1854 à 1886. «Savez-vous bien, mandait un jour à l’auteur desSamedisl’auteur desPortraits révolutionnaires, savez-vous qu’on ferait deux ou trois beaux volumes après notre mort—Dî talem avertite casum!—avec les lettres que nous échangeons depuis dix ans, vous fournissant l’esprit, moi lereportageparisien, vous la mélancolie de l’exilé, moi la fausse gaieté du citadin, celle qui court les rues, bien que je ne sorte guère de la maison; mais la rue nous arrive par tous les canaux de la publicité, par tous les bruits du boulevard qui semblent retentir dans nos solitudes suburbaines[504]...»Un des rédacteurs duJournal des Débats, M. Ernest Bertin, a eu la bonne fortune de pouvoir lire les lettres de Pontmartin à Cuvillier-Fleury, et il ne cache pas qu’il en a été émerveillé. Il résume ainsi les impressions que lui a laissées cette lecture: «Près des lettres de Guizot j’en aperçois d’autres, rassemblées sous un cordon rose, et signées: Armand de Pontmartin! Quelle liasse volumineuse! Quelle écriture fine et serrée! Mais quelle facile et agréable lecture! C’est une heureuse fluidité de langage, qui touche à tout, en se jouant, à la politique, aux lettres, au monde, monde de Paris, monde de la province; c’est aussi une ironie brillanteet souple, qui tantôt s’échappe et se disperse en mille flèches légères, et pique à fleur de peau, tantôt se concentre, s’aiguise et s’enfonce en belle chair vive, avec une sorte d’allégresse cruelle; mais toujours et bientôt le sourire reparaît, la belle humeur, la gaieté, la joie du Midi surnagent. Il pense, il sent tout haut, librement, hardiment; mais il se fait pardonner ce qu’il ose, même les calembours les moins académiques, tant il y met d’abandon, de bonne grâce, d’imprévu. «Peu s’en estfallou, écrit-il à M. Cuvillier-Fleury, que je neMontalember... cadère de la rue Saint-Lazare pour aller vous surprendre dans votre riante oasis», et son indulgent confrère reçoit cela en pleine poitrine sans crier, étant déjà aguerri par l’habitude.«Il se moque de tout le monde et de lui-même, de lui-même un peu plus que de tout le monde, sur un ton, il est vrai, un peu différent. Il raille fort agréablement les Angles, près Avignon, où il a sa gentilhommière,—les Angles obtus, comme il date l’une de ses lettres,—les airs de grande ville affectés par ce maigre village, et lui, tout le premier, le dilettante de lettres, le critique attitré de laGazette de France, mordu, sur le tard, de la passion des grandeurs municipales, et s’en offrant jusqu’à saturation les ineffables jouissances, organisant des courses locales, faisant épierrer et arroser la piste, signant des autorisations de buvettes, débattant le prix de location des écuries ou allant faire l’aimable chez les belles dames patronnessesd’une Société hippique fondée dans un pays qui neproduit que des ânes!... C’est l’histoire du maire de Gigondas, dans lesJeudis de madame Charbonneau, moins les enjolivements et les hyperboles de la fiction. Et, tandis qu’il vaque à ces soins variés, il sent ou croit sentir son esprit se rouiller, s’empâter, s’amortir, et il demande grâce aux Athéniens de Paris pour la pesante rusticité de ses lettres béotiennes. Voulez-vous un exemple de sa rouille, de son empâtement épistolaires? Écoutez la façon dont il excuse sa lenteur à partir pour Paris, où il est impatiemment attendu:Vous savez la vieille histoire de ces aimables affamés qui, dans une partie de campagne, au moment de se mettre à table, s’aperçoivent qu’ils ont oublié le pain. On envoie un domestique à franc étrier, à la ville voisine; on lui commande d’aller ventre à terre et l’on calcule le temps, la distance: il est ici, il est là; il achète le pain, il remonte à cheval, il est à tel endroit, il approche, il arrive, le voici!... En effet, le domestique, à ce moment, ouvre la porte et dit, d’un air bête: «Je ne puis pas trouver la bride!» La bride que je n’ai pas trouvée, ou plutôt celle qui me retient, c’est d’abord un rhume de ma femme au moment où nos malles étaient faites; puis la crise agricole qui nous ruine et m’a mis dans l’alternative ou de partir sans argent ou d’attendre indéfiniment celui de mes fermiers, encore plus pauvres que moi, etc.[505].Les lettres à Jules Claretie, qui vont de 1862 à 1890 et que j’ai en ce moment sous les yeux, ne sont ni moins intéressantes ni moins spirituelles que celles à Cuvillier-Fleury.Avec ces lettres de Pontmartin à ses amis, enne prenant même que le dessus du panier, on fera aisément un ou deux volumes exquis, qui seront un vrai régal pour les délicats,—s’il en existe encore quand ces volumes paraîtront.Toutes les lettres qu’il recevait de ses amis, Pontmartin les conservait précieusement; c’était un trésor dont il ne voulait rien distraire. Il n’en allait pas de même de celles que, pendant près d’un demi-siècle de critique, il avait reçues de ses justiciables. Ces autographes, signés de noms illustres ou tout au moins célèbres: Guizot, Villemain, Montalembert, Mignet, Victor Cousin, Albert de Broglie et son beau-frère M. d’Haussonville, Vitet, Saint-Marc Girardin, Gaston Boissier[506], Octave Feuillet, Désiré Nisard, Caro, J.-J. Weiss, Ludovic Halévy, Paul de Saint-Victor, Paul Féval, etc., étaient faits pour flatter sa vanité, et d’autres les auraient collectionnés avec soin: il n’en gardait jamais un seul. Plusieurs fois il m’arriva de lui en demander. Il me répondait invariablement: «Hélas! mon cher ami, il ne m’en reste pas une bribe. Toutes les fois qu’il y aen Avignonune tombola, un bazar de charité, je me fais un devoir et un plaisir d’y envoyer quelques-uns de ces autographes: lorsqu’ils atteignent un haut prix, j’en suis fier pourmesauteurs; j’en suis surtout heureux pour nos pauvres.»
LES ANGLES.—MES MÉMOIRES.—SOUVENIRS D’UN VIEUX CRITIQUE.—LE MILLIÈME ARTICLE.—LES NOCES D’OR.
(1879-1887)
Description des Angles. Le cabinet de travail, les promenades, les visiteurs. Soirées d’hiver. Évocation du passé.—Delenda est res... punica.Pontmartin et la République conservatrice.—Mes Mémoires.Le chapitre sur Berryer. LesSouvenirs d’un vieux critique.—Le Millième article. L’Encrier de laGazette de France. Les deux Bustes. Les souscripteurs. Lettres de Mgrde Dreux-Brézé, de Belcastel, Edmond Rousse, Désiré Nisard, Emile Ollivier. Lettre de Pontmartin au directeur de laGazette de France.—Le critique et le romancier. La Correspondance de Pontmartin.
Pontmartin maintenant ne quittera plus les Angles. Loin, bien loin de Paris et de ses vaines rumeurs, il passera ses dernières années dans cette maison où s’est écoulée son enfance et où il lui sera doux de mourir.
L’heure est venue de la décrire.
Située sur la rive droite du Rhône, presque enface d’Avignon, mais dans le département du Gard, la plaine des Angles, bornée d’un côté par le fleuve, est entourée de tous les autres côtés d’une chaîne de collines formant hémicycle. La maison est au fond de la plaine, à l’endroit le plus éloigné du Rhône, au pied de la colline, qui s’élève presque à pic derrière elle. C’est une construction à deux étages, à contrevents verts, datant du milieu duXVIIIesiècle, ainsi que le rappellent quelques ornements Louis XV. Logis modeste, en somme, et dont l’aspect n’a rien de seigneurial, bien que dans toute la région on l’appelle courammentle château. Ce qui en fait le charme, ce sont de nombreuses sources d’eau vive, de riantes prairies, de magnifiques arbres, parmi lesquels les marronniers célèbres et un platane qui n’est pas moins légendaire dans le pays. L’été, c’est un nid de verdure et une fraîche retraite; l’hiver, le soleil ne manque pas, et ses rayons ont encore un éclat et une tiédeur que la ville ne connaît pas. Derrière la maison, se dresse sur la colline calcaire dénudée, à une cinquantaine de mètres de hauteur, le village des Angles, avec son prieuré duXIVesiècle et son église duXVe. Vu du bout de l’allée des marronniers, il ressemble d’étonnante façon à ces nids d’aigle des environs de Nice et de Monaco, tels qu’Éza, que leurs habitants avaient bâtis sur des cimes presque inaccessibles, par crainte des Sarrasins. Tous ceux des visiteurs de Pontmartin qui connaissaient la Corniche étaient frappés de cette ressemblance. L’ascension duchâteauà ce villageperché sur son rocher est très fatigante; mais, parvenu au sommet, on découvre une vue merveilleuse sur le Rhône, la Durance, la chaîne des Alpines, le tout inondé de cette lumière intense et douce à la fois, qui donne tant de charme aux paysages méridionaux.
Pontmartin avait fait du grand salon du rez-de-chaussée son cabinet de travail. C’était une très vaste pièce, percée de trois fenêtres donnant au midi. Aucune élégance dans l’ameublement, demeuré tel qu’il était au temps de M. Eugène de Pontmartin et de l’oncle Joseph: deux canapés[451]et six fauteuils Restauration garnis de toile perse assortie aux rideaux des fenêtres; deux fauteuils Louis XVI; deux chaises de cuir Louis XIII; deux fauteuils modernes plus confortables; quelques chaises de paille ou de canne; une vieille table de trictrac, supportant un plateau garni de porcelaines de Chine; entre les fenêtres, deux consoles surmontées de deux étagères-bibliothèques; sur la cheminée, une belle pendule Louis XIII de la forme ditereligieuse, flanquée de quatre potiches et de deux bronzes de Chine. Aux murs, quatre grandes gravures d’Audran, d’après les tableaux de Jouvenet:la Pêche miraculeuse,la Résurrection de Lazare,les Noces de Cana,la Guérison du paralytique. Au milieu de la pièce, une grande table ovale, toujours submergée de papiers, de livres,de journaux. C’est là que, tous les matins, assis en face de la fenêtre du milieu, il écrivait lettres et articles avec une régularité, une facilité et une abondance qui ne connaissaient pas la fatigue.
Après le déjeuner, il visitait son jardin, il franchissait son enclos et, quand ses forces le lui permettaient, il promenait ses rêveries dans ces champs familiers et ces sentiers connus, à travers ce petit coin de terre où s’étaient écoulées ses premières années. Il reprenait une à une les impressions de son enfance et de sa jeunesse. Ce chêne vert lui avait prêté son ombre quand il étudiait l’Epitomeou leDe Viris. Sous cet ormeau, il avait lu pour la première foisIndiana,la Peau de chagrin,Barnave,Stello,le Rouge et le Noir. Il avait relu Lamartine, Hugo, Vigny, Musset,Childe Harold,Don Juan,Parisina,Faust,Hamlet,Roméo et Juliette. Si la chaleur n’était pas trop grande, il poussait jusqu’au Rhône, ce terrible voisin, dont il redoutait les visites, mais qu’il ne pouvait se défendre d’aimer, malgré ses débordements et ses colères.
Le printemps surtout lui était, chaque année, une fête nouvelle, et il se demandait alors comment il avait pu autrefois quitter sa maison quand Avril ramenait les beaux jours. Ce renouveau le rajeunissait. Comment eût-il regretté le boulevard ou même le jardin de laRevue des Deux Mondes, quand il passait la revue de ce petit monde—arbres, nids et fleurs—sur lequel il régnait et qui tenait à toutes les fibres de son cœur? «Pas un de cesamis ne manque à l’appel, dit-il quelque part. Voici le cytise des Alpes, dont les grappes élégantes étalent plus d’or que notre budget n’en réclame. La pervenche se tapit entre les dernières violettes et les premiers lilas. Les églantiers s’entrelacent aux aubépines à fleurs roses. Les panaches des acacias, plus pressés d’habitude, ont attendu que les tilleuls fussent prêts. Les marronniers ont leurs aigrettes. Les clématites, aux vagues parfums, me sont dénoncées par un essaim d’abeilles, qui vont leur demander leur miel. Les plantes grimpantes montent à l’assaut de mon toit. Et les nids! Je les reconnais. On dirait que ce sont les mêmes. Les pères et mères ne se défient pas de mon hospitalité... Je les vois tous à leur place: le nid de tourterelles sur le grand pin; le nid de loriots sur le peuplier de Virginie. A une branche de l’érable, le nid de merles; dans le massif de noisetiers, le nid de fauvettes; dans une touffe de fusains, le nid de chardonnerets[452].»
L’hiver même n’interrompait pas tout à fait ses promenades, bien que l’anémie dont il avait été atteint en juillet 1870 et dont il ne s’était jamais très bien guéri, l’eût rendu extrêmement frileux. Il y avait, de sa maison au pont d’Avignon, un chemin abrité par une colline boisée de chênes verts, de micocouliers et surtout d’oliviers, en plein midi, en plein soleil. Il l’appelaitle Cagnard, et, même en décembre, même en janvier, il allaity faire concurrence aux lézards et y rêvasser à ses articles.
Hiver comme été cependant, la plupart de ses après-midi se passaient dans son salon, où il lisait le livre du jour et d’un crayon rapide l’annotait pour le mieux juger à l’occasion. Le vendredi seulement, laissant là livres et crayon, il recevait ses amis. Dans ces réunions, qui étaient une fête pour la société avignonnaise, il déployait toutes les grâces de son esprit. Aux Angles, comme autrefois à Paris, on lui pouvait appliquer le mot de Montaigne: «Il n’est rien à quoy il semble que la nature l’aye plus acheminé que pour la Société.»
Les autres jours de la semaine, d’ailleurs, les visiteurs n’étaient pas rares, et pas n’était besoin qu’ils portassent un nom connu dans le monde ou dans les lettres, pour qu’ils fussent assurés de recevoir un gracieux accueil. Je laisse à l’un de ceux qui l’ont vu alors le plus souvent et de plus près le soin de nous dire ce qu’était Pontmartin dans ce salon des Angles, où il avait désormais renfermé sa vie:
...Dès qu’on entrait, quel cordial accueil, quelle poignée de main bien franche et bien sincère, et comme il était facile de lire sur cette physionomie intelligente et fine, dans cet œil souriant presque avec gratitude: Soyez le bienvenu. Il jetait le livre commencé, semblant dire: A demain les affaires sérieuses, et venait invariablement se placer dans son grand fauteuil adossé au mur et au coin de la cheminée. Il affectionnait cette place, d’où son œil pouvait embrasser le parc merveilleux qui se déroulait sous ses fenêtres, lesvertes pelouses baignées par l’ombre des marronniers séculaires. Peu à peu la conversation s’engageait à bâtons rompus, comme une de ces parties de chasse où on jette une pierre dans les touffes que l’on rencontre. C’était l’événement du jour, l’actualité, une anecdote du temps jadis à propos d’un souvenir évoqué par une ligne de journal. Puis la conversation s’élevait peu à peu, elle gagnait les hauteurs par des méandres capricieux, par des chemins détournés, s’arrêtant dans une clairière pour y cueillir un mot, un trait d’esprit, comme une fleur aux chatoyantes couleurs, s’enfonçant sous bois et arrivant enfin sur un plateau découvert, d’où l’on pouvait voir de vastes horizons. L’éminent écrivain jugeait alors d’un mot ou d’un aperçu une œuvre, un auteur, une époque littéraire, mais brièvement, sans tirades, d’un trait, sans la moindre pédanterie. Car Armand de Pontmartin était un merveilleux causeur. Il déployait dans la causerie les grâces naturelles de son esprit si fin et si primesautier. Il avait beaucoup vu et beaucoup retenu. Sa mémoire était des plus fidèles, et il y puisait comme dans un inépuisable répertoire. Il avait connu presque toutes les illustrations littéraires du siècle, et un sténographe n’eût pas perdu son encre à recueillir les anecdotes et les menus faits qu’il égrenait au cours de la conversation. Il a comparé lui-même la causerie de certaines grandes dames des salons qu’il avait fréquentés, à de la dentelle fine. La sienne était bien de la dentelle, mais une dentelle tissée d’un fil aussi solide que délié et où il laissait percer la grâce aristocratique du gentilhomme unie à la finesse du lettré. C’était, en un mot, le plus séduisant des causeurs. Et ce qui ajoutait plus de charmes à la séduction qu’il exerçait sur l’esprit de son interlocuteur, c’est qu’on n’y apercevait pas la moindre trace de coquetterie. La grâce était toute naturelle et sans le moindre effort[453].
Longue serait la liste des visiteurs, des amis, pour qui c’était une fête de faire le pèlerinage des Angles.
L’évêque de Nîmes, MgrBesson, lui-même écrivain très distingué[454], était particulièrement fier de son diocésain; toutes les fois que s’offrait à lui l’occasion de l’aller voir, il était heureux de la saisir. Quand Pontmartin avait l’honneur de recevoir son évêque, il ne manquait jamais de me l’écrire et de m’associer—de loin—à sa joie. Elle était complète lorsqu’il pouvait faire asseoir à sa table, le même jour, MgrBesson et son vieil ami Léopold de Gaillard.
Par une heureuse fortune pour Pontmartin, en même temps qu’il abandonnait définitivement Paris, M. de Gaillard renonçait également à la capitale; le 25 février 1879, il donnait sa démission de conseiller d’État et venait habiter son château de Bellevue, près Bollène (Vaucluse), à quelques lieues seulement des Angles. Si les deuxamis, retenus chez eux par des occupations diverses, n’allaient guère qu’une fois ou deux par an l’un chez l’autre, dans l’intervalle de ces visites, que de bonnes rencontres à Avignon! Une ou deux fois au moins chaque mois, jusqu’à la fin de 1887, époque où la fatigue de Léopold de Gaillard devint trop grande, on se donnait rendez-vous à l’Hôtel de l’Europe. A ces déjeuners mensuels, à ces «rendez-vous de l’omelette», ajoutez des lettres sans nombre, si bien qu’en réalité leur amitié ne connais-pas l’absence.
Dirai-je maintenant tous ceux qui, habitant à Avignon ou dans le voisinage, étaient les hôtes habituels du salon des Angles? Je n’en veux citer que quelques-uns, parmi les plus fidèles: le docteur Cade, M. Augustin Canron, un journaliste et un érudit (ceci n’est point un pléonasme), le bon poète Roumanille, M. de Roubin, M. Alfred Coulondres, ancien magistrat, homme grave, spirituel et savant, M. François Seguin, imprimeur et directeur de l’Union de Vaucluse, pour lequel Pontmartin, qui avait tant fait gémir la presse, éprouvait une particulière sympathie, en raison surtout de sa fidélité à des principes héréditaires dans sa famille, on pourrait dire sa dynastie; car il y a deux siècles que les Seguin pratiquent l’art de Guttemberg, et toujours pour en faire un usage bon et sain.
Le soir venu, quand ses hôtes étaient partis, Pontmartin éprouvait un charme mélancolique à évoquer les jours évanouis, ses souvenirs de jeunesse,et surtout ces deux dernières années de la Restauration, dont rien n’égala jamais la douceur et l’éclat. Il se reporte par la pensée à ses promenades sous les arbres du Luxembourg ou sous les galeries de l’Odéon, aux leçons de Villemain ou de Cousin, ou encore à cette soirée de novembre 1829, où il alla, avec un de ses camarades de collège, entendreGuillaume Tellà l’Opéra. Il revoit le rideau qui se lève sur le chœurQuel jour serein pour nous s’apprête!Il croit entendre encore l’exquise romance du pêcheur,Accours dans ma nacelle!puis le foudroyant appel de Guillaume:Il chante et l’Helvétie pleure sa liberté!Et le lendemain, il écrit:
Doux et lointain souvenir! Il y a de cela cinquante-huit ans. Depuis longues années, je n’entends plus d’autre musique que celle de mes rossignols et de mes cigales. Mais souvent, le soir, dans ce demi-sommeil où l’âme se détache des choses présentes, où ne veillent plus que les songes, j’évoque ces images du passé. Plongé dans mon vieux fauteuil, je me chante à moi-même, sans ouvrir la bouche, ces airs, cesduos, ces cantilènes, dont se berça ma jeunesse. On me croit endormi, tandis que défilent devant moi les créations pathétiques ou riantes, tragiques ou bouffonnes, mais toujours mélodieuses, de Rossini, de ses émules et de ses meilleurs disciples: Sémiramide et Desdemona, Ninetta et Rosine, Assur et Otello, Figaro et don Magnifico, Edgardo et Lucia, Norina et don Pasquale, Elvino et Amina, Alice et Robert, Valentine et Raoul, Fidès et Sélika; et, avec eux, leurs interprètes, Rubini et Lablache, Ronconi et Mario, Tamburini et Julia Grisi, MmeMalibran et sa sœur Pauline Viardot, Garcia et Alboni. Si la musique était belle, les auditoires n’étaient pas moins beaux. Où sont-elles, les célébrités de l’élégance, de l’art, de la poésie, du théâtre, dublason, de la richesse? Dans quelle nécropole faut-il les chercher? Les robes de soie et de velours sont devenues des suaires; les figures sont des fantômes, les fantômes sont des spectres, les spectres sont des squelettes, les squelettes sont des ombres. C’est à peine si les petites-filles savent les noms de leurs aïeules, qui inspirèrent les poètes, les romanciers et les artistes, qui eurent elles-mêmes leurs romans, qui firent battre les cœurs desdandysles plus éblouissants, des plus brillants officiers de la garde royale et de l’armée, et qui constellaient les loges de leur beauté, de leurs sourires. Où sont les fleurs de leur corsage, les diamants et les perles de leurs colliers? O vanité! ô néant! C’est triste; ce serait lugubre et navrant, si, au bout de ces mélodies profanes, on ne récitait unPateret unAve, si, après ces litanies mondaines, on ne répétait les véritables: «Rosa mystica!Rose mystique, qui fleurit dans le ciel, et ne se fanera jamais!Stella matutina!Étoile du matin, d’un matin qui n’aura pas de soir, d’un jour qui n’aura pas de nuit[455]!»
Pontmartin avait soixante-sept ans quand il se retira ainsi aux Angles. L’âge est venu, mais non laparesse de la vieillesse, celle dont Tacite a dit:Invisa primum desidia postremo amatur. Avec une régularité plus grande encore que par le passé, il enverra à laGazette de Francesa causerie hebdomadaire. S’il lui arrive parfois d’avoir une heure de découragement, ce ne sont pas seulement ses amis les plus anciens, ses vieux coreligionnaires et à leur tête Léopold de Gaillard, qui lui demandentde ne pas interrompre ses Semaines littéraires; c’est Cuvillier-Fleury, qui lui écrit: «Non, vous ne renoncerez pas à cette tribune littéraire, bien souvent politique de laGazette, où vous vous honorez si grandement par le talent, la vivacité et la sincérité de l’esprit, l’originalité souvent familière, toujours spirituelle[456].» Et Cuvillier-Fleury ajoutait, à propos d’un article de Pontmartin en réponse à une attaque de M. Émile Zola[457]: «Vous avez traité Zola avec une douceur féline qui a dû faire sortir toutes ses griffes,suaviter in modo, fortiter in re. Voilà leFigaroqui vous complimente après vous avoir immolé. C’est le Capitole après la Roche Tarpéienne. N’importe, j’aime mieux cela.On vous a beaucoup lu, et on a beaucoup admiré cette grande possession que vous avez montrée de vous-même. On attendait de vous un éreintement de première grandeur; vous avez préféré un enterrement de première classe.»
C’est précisément parce que laGazette de Franceétait une tribunepolitique, ainsi que l’écrivait Cuvillier-Fleury, que Pontmartin ne pouvait pas, ne voulait pas la déserter. Il combat la République depuis le jour où elle est née; il la combattra jusqu’à la fin. Il continuera donc de parler encore littérature, roman, poésie, mais à la condition de terminer chacun de ses articles par un mot, par un cri, toujours le même:Delenda est res... punica. Même quand la République se présente sous des apparences modérées, il refuse d’être dupe; ni la houlette et la panetière, dont parfois elle s’affuble, ne le trompent, et sous le déguisement de ce faux berger il a vite reconnu Guillot le sycophante. Quand des Religieux, comme le Père Didon ou le Père Maumus, prêchent le ralliement et annoncent le prochain avènement d’une République chrétienne, il leur répond:
C’est là un beau rêve, qui pourrait être, au besoin, contresigné par M. de La Palice, mais c’est un rêve. La République ressemble à ces vins frelatés qui s’aigrissent en vieillissant... L’expérience prouve que la République est forcée de marcher toujours, soit à reculons, pour refluer vers la dictature, soit en avant pour verser dans le radicalisme et le jacobinisme. Je me souviens d’une très amusante pièce de M. Labiche, où Hyacinthe jouait le rôle d’un fabricant de bougies de l’Aurore boréale. On lui faisaitobserver que ses bougies coulaient et n’éclairaient pas.—«Si elles éclairaient et ne coulaient pas, répliquait-il avec un sang-froid superbe, elles ne seraient pas de l’Aurore boréale.»—Si la République pouvait se fixer dans un programme d’amabilité, d’honnêteté, de modération, d’équité, de tolérance, de libéralisme sincère, elle ne serait pas la République[458].
De telles pages, on en rencontre à chaque instant dans les Causeries de Pontmartin, et c’est pourquoi, bien loin d’avoir vieilli, elles sont plusactuellesque jamais.
De Semaine en Semaine, il semblait rajeunir, et ses amis, en présence de ce perpétuel jaillissement d’esprit et de talent, ne pouvaient croire qu’il eût définitivement renoncé à toute idée de retour à Paris. Pour ma part, toutes les fois qu’il m’arrivait d’y aller, je le suppliais de venir m’y rejoindre. Toujours charmantes, ses réponses étaient toujours négatives. Telle, par exemple, cette lettre du 21 avril 1880:
...Je n’ai pas le courage de me décider. Tout à l’heure, je me promenais seul dans mon allée de marronniers où je voudrais tant me promener avec vous. Je pesais lepouret lecontrede ce voyage: d’un côté, le plaisir de rentrer un moment dans la vie littéraire, de retrouver quelques figures amies, de m’asseoir dans un fauteuil d’orchestre du Théâtre-Français, de faire quelques visites au Salon, dont je ne rends plus compte; de l’autre, la nuit en chemin de fer, la chance de tomber malade dans un hôtel comme en 1877, la difficulté de se procurer tous ces petits détails debien-être et dechez soi, dont on ne s’aperçoit que quand ils vous manquent. J’étais exactement comme l’âne de Buridan entre deux bottes de chardons d’égale grosseur. Tout à coup, j’ai entendu le premier rossignol de l’année, qui commençait sa mélodieuse chanson dans un massif d’érables; ce n’est rien, et pourtant le gazouillement de ce petit oiseau m’a presque décidé au parti le plus sage, c’est-à-dire le plus sédentaire. Ne vous semble-t-il pas qu’un poète pourrait rimer là-dessus quelques jolies stances ou un sonnet presque sans défauts? Mais la poésie, c’est la jeunesse; la jeunesse, c’est le vrai printemps; ce rossignol, dont j’ai probablement entendu chanter les ancêtres les plus lointains, n’avait pour moi que le charme mélancolique d’un fugitif retour au passé[459].
L’année suivante, je revenais à la charge, mais sans plus de succès. Il me répondait, le 7 novembre 1881: «Vous me demandez si je n’ai pas idée d’aller à Paris au mois de décembre. Hélas! j’ai l’idée contraire. Il ne faut pas que la surabondance de mes écritures vous fasse illusion sur mon âge et sur ma santé. Et puis, décembre est bien froid ou bien humide, avec des jours bien courts, des rues bien boueuses et des boulevards bien bruyants. Bizarre contraste! Le sage Biré m’engage à venir à Paris, et Ludovic Halévy, l’auteur d’Orphée aux Enfers, le boulevardier par excellence, m’écrivant pour me remercier d’un article, ajoutait récemment: ‘Ne venez pas à Paris! Vous ne le reconnaîtriez pas. Il n’est plus digne de vous.’»
S’il ne va plus à Paris, il y enverra du moins ses volumes, à raison de deux par an. En 1879, il publia la dix-septième et la dix-huitième série desNouveaux Samedis; en 1880, la dix-neuvième et la vingtième.
Ce tome XX desNouveaux Samedisn’était rien moins que le vingt-neuvième volume desCauseries. «Si nous adoptions un nouveau titre?» lui écrivit son éditeur, M. Calmann-Lévy. Pontmartin, légèrement piqué, proposa, un peuab irato:Souvenirs posthumes, ouCauseries posthumes. Au fond, M. Calmann-Lévy avait raison, et, d’un commun accord, on adopta, pour les séries futures, le titre deSouvenirs d’un vieux critique.
Le premier volume desSouvenirsparut au mois de juillet 1881, avec cette dédicace:
AMA CHÈRE FILLEJEANNE D’HONORATIVICOMTESSE HENRI DE PONTMARTINHOMMAGEDE RECONNAISSANCE ET DE TENDRESSE
A. DE PONTMARTIN.
Le mariage de son fils avait eu lieu le 27 avril précédent. En me l’annonçant, le 16 avril, il terminait ainsi sa lettre: «Je vous embrasse de cœur dans toute l’effusion d’une honnête joie.»
Bien des fois, je l’avais engagé à écrire sesMémoires. Il me répondait que ses vrais Mémoires, les seuls qu’il pût avoir la prétention de publier, il les écrivait au jour le jour dans ses Causeries. Tel était aussi, du reste, l’avis de Cuvillier-Fleury, qui, dans une lettre du 3 mai 1880, lui disait: «Vos feuilletons prennent figure demémoires«pour servir à l’histoire de notre temps», presque aussi politiques que ceux de M. Guizot, et plus mêlés de littérature, de souvenirs personnels et de commérages friands. On les savoure et on en garde le goût comme d’un mets délicatement épicé. Tout est là, être délicat dans un siècle qui ne l’est plus.»
Un jour vint cependant où, se trouvant de loisir,—c’était au mois d’août 1881,—il prit une belle feuille de papier, inscrivit en tête ces deux mots:MES MEMOIRES, écrivit d’un trait le premier chapitre et l’envoya auCorrespondant[460]. Au bout de quatre ou cinq mois, le volume était fait et conduisait le lecteur jusqu’à l’année 1832.
Critique, Pontmartin avait eu à juger les Mémoires et les Confidences de nosillustres, Chateaubriand, Lamartine, Alexandre Dumas, George Sand,et il ne s’était pas fait faute de condamner chez eux l’abus de la personnalité, ces complaisances duMoi, qui les avaient conduits à entretenir le public de tout ce qu’ils avaient fait depuis le berceau, de leurs enfantillages, de leurs espiègleries, de leurs bonnes fortunes, de leur mérite, de leur vertu, de leur talent. Il ne les imitera donc pas; mais,
Souvent la peur d’un mal entraîne dans un autre.
Comme il est bien décidé à ne point se poser en héros de sa propre histoire; comme il s’efforce de se dégager de toute préoccupation d’amour-propre, il arrive qu’il s’en dégage trop. Il semble qu’il éprouve surtout le besoin de ne pas se grandir, de diminuer sa personne et ses succès. Au lieu de chercher seulement en lui-même les éléments d’intérêt, il les cherche volontiers ailleurs, et il est ainsi conduit à ne pas serrer la réalité d’assez près, à substituer son imagination à sa mémoire et àromancerses souvenirs. Obligé de faire le départ de ce qui est exact et de ce qui a cessé de l’être, le lecteur, dépaysé, perd confiance, résiste à son plaisir et ne goûte plus, comme il le faudrait, tant de pages charmantes, où la modestie la plus sincère se relève de l’esprit le plus piquant.
Pontmartin avait terminé la préface de ce premier volume, en disant: «Je commence, au risque, hélas! de ne jamais finir.» Ce fut seulement quatre ans après, en 1885, qu’il se décida à donnerla suite:MES MÉMOIRES. SECONDE JEUNESSE[461].
Ce nouveau volume allait de 1832 à 1845, du retour à Avignon au départ pour Paris. Il renfermait, sur Berryer, un chapitre qui ne laissa pas de surprendre. Pontmartin autrefois, en 1837 et 1839, avait très bien parlé du grand orateur[462]. Plus tard, en 1869, sans renier sa première admiration, il avait atténué ses louanges et élevé quelques chicanes[463]. Cette fois, son jugement était d’une sévérité qui allait jusqu’à l’injustice. D’où était venu ce changement? Dans ce chapitre même, avec une entière franchise, avec cette bonne foi dont il ne se départait jamais, il en donnait la raison. Tandis que de grands artistes, des écrivains célèbres, des hommes d’État plus ou moins étrangers à la cause royaliste, Meyerbeer, Eugène Delacroix, Paul Delaroche, Berlioz, Molé, Cousin, Guizot, Villemain, Dupanloup, Montalembert, lui prodiguaient des marques de sympathie, Berryer le traitait en inconnu[464]. Le grief était mince et ne justifiait guère ces représailles contre le chef du parti que lui-même avait si persévéramment et si noblement servi, contre celui que Jules Janin avait si bien défini un jour: «Cet admirable et charmant Berryer[465].»
Je ne cachai pas à Pontmartin ma tristesse etma désapprobation. Je le suppliai de ne pas reproduire dans le volume les pages publiées dans leCorrespondant[466], ou tout au moins de les modifier. Il me le promit. A quelques jours de là, parut une réplique de M. Charles de Lacombe[467]: elle eut pour résultat de décider Pontmartin à maintenir son premier texte. Il le fit suivre, dans son volume, d’une note ainsi conçue:
Cédant aux instances de mon ami Edmond Biré, j’allais retoucher, atténuer, adoucir, abréger ce chapitre, lorsque leCorrespondanta publié le beau travail de mon éminent confrère et ami, Charles de Lacombe. Sans nul doute, ce travail, où Charles de Lacombe réfute la plupart de mes récits, paraîtra bientôt en volume. Dès lors, je craindrais de lui jouer un mauvais tour en supprimant les détails contre lesquels il proteste. Il aurait trop l’air de s’agiter dans le vide... J’ajoute que, bien différent des plaideurs ordinaires, je désire avoir tort.
Il avait tort très certainement. Encore un peu de temps, et il le reconnaîtra. Il confessera son erreur avec une générosité de cœur, avec une noblesse d’âme, qui ne laisseront rien subsister de la faute commise. En 1888, rendant compte, précisément dans leCorrespondant[468], d’un livre où j’avais longuement parlé de Berryer, il écrira ces quelques lignes:
Le cœur! l’âme! qui en eut plus que Berryer, soit qu’il traitât à la tribune de la Chambre une question d’honneur ou d’intérêt national, soit qu’il plaidât un procès politique,soit que, devant la cour d’assises, il se fît le défenseur d’accusés dont la tête était en jeu? Le cœur, l’âme, la conviction, la conscience, les plus nobles facultés qui puissent faire de la parole humaine, non pas un instrument merveilleux sous les doigts magiques d’un Thalberg ou d’un Paganini, mais l’expression d’un sentiment supérieur à toute pensée vulgaire, et en quelque sorte une délégation divine! N’a-t-il pas eu, en maintes circonstances, le droit de s’écrier: «Eh mon Dieu! on parle de fascination, de talent... Savez-vous ce que c’est que le talent pour un honnête homme? C’est d’étudier, c’est de sentir, c’est d’exprimer avec vérité ce qu’il a dans son cœur... Quand on sait rendre cela avec une émotion vraie, on est éloquent, on a du talent, et quelquefois on parvient à faire triompher la vérité dont on est convaincu.»Berryer a porté bonheur à Edmond Biré. Pour ma part, je lui dois un remerciement. Son livre me fournit l’occasion de faire amende honorable à une illustre mémoire; de réparer les malencontreuses chicanes que m’avaient suggérées de misérables griefs personnels, aujourd’hui perdus comme des grains de poussière dans un rayon de soleil. Eh! n’est-ce pas le soleil ou plutôt l’immortelle lumière qui se lève lorsque toutes les autres s’éteignent[469]?
Le cœur! l’âme! qui en eut plus que Berryer, soit qu’il traitât à la tribune de la Chambre une question d’honneur ou d’intérêt national, soit qu’il plaidât un procès politique,soit que, devant la cour d’assises, il se fît le défenseur d’accusés dont la tête était en jeu? Le cœur, l’âme, la conviction, la conscience, les plus nobles facultés qui puissent faire de la parole humaine, non pas un instrument merveilleux sous les doigts magiques d’un Thalberg ou d’un Paganini, mais l’expression d’un sentiment supérieur à toute pensée vulgaire, et en quelque sorte une délégation divine! N’a-t-il pas eu, en maintes circonstances, le droit de s’écrier: «Eh mon Dieu! on parle de fascination, de talent... Savez-vous ce que c’est que le talent pour un honnête homme? C’est d’étudier, c’est de sentir, c’est d’exprimer avec vérité ce qu’il a dans son cœur... Quand on sait rendre cela avec une émotion vraie, on est éloquent, on a du talent, et quelquefois on parvient à faire triompher la vérité dont on est convaincu.»
Berryer a porté bonheur à Edmond Biré. Pour ma part, je lui dois un remerciement. Son livre me fournit l’occasion de faire amende honorable à une illustre mémoire; de réparer les malencontreuses chicanes que m’avaient suggérées de misérables griefs personnels, aujourd’hui perdus comme des grains de poussière dans un rayon de soleil. Eh! n’est-ce pas le soleil ou plutôt l’immortelle lumière qui se lève lorsque toutes les autres s’éteignent[469]?
La rédaction de ses deux volumes deMémoiresn’avait pas interrompu ses Semaines littéraires. De 1881 à 1887, il publia huit volumes desSouvenirs d’un vieux critique. Il allait être bientôt octogénaire, et sa verve, son entrain ne faiblissaient pas. Décidément, Henri Lavedan avait eu raison de dire en 1879: «Vieux!il ne le deviendra jamais! Ce n’est pas fait pour lui...» Ses lecteurs étaient surpris autant que charmés de cette jeunesse sanscesse renouvelée. Cuvillier-Fleury lui écrivait, le 30 mai 1883: «J’enviede plus en plus, quoique j’en profite tous les huit jours, cettejeunesse persistantede votre plume dont vos adversaires vous savent sans doute moins de gré...»
Un autre académicien, M. Camille Rousset, l’historien de Louvois, lui écrivait, de son côté, le 7 avril 1885: «Comment faites-vous, admirable magicien, pour rester toujours aussi jeune? En vérité, votre plume n’a jamais été plus vive, plus alerte, plus gracieuse et, dans l’occasion, plus acérée. Assurément, vous ne vous êtes pas donné au diable; mais à coup sûr, vous lui avez arraché le secret de Jouvence. Je vous en félicite et j’applaudis à votre bonne fortune qui devient celle de vos lecteurs.»—Il lui écrira encore, le 15 juillet 1889: «Vos deux articles sont magnifiques, pleins de choses, pleins d’idées, surtout pleins de cœur. Quelle variété! quelle verve! quel entrain! quelle jeunesse!»
«J’ai commencé ce matin l’article numéromille[470], auquel je désespérais d’atteindre; après quoi, nous verrons si je dois me reposer, ou continuer mon radotage sénile...» Ainsi m’écrivaitPontmartin, le 31 janvier 1887. Comme il était toujours en avance à laGazette, l’article ne fut publié que le dimanche 24 avril[471]. Il s’était amusé à en disposer ainsi l’en-tête:
M
J’ai mis dans le mille.
(Pomadour—Eugène Labiche.—29 degrés à l’ombre.)
Le jour même où paraissait lemillièmearticle, l’Ermite des Angles voyait entrer dans son salon deux rédacteurs de laGazette de France, M. Louis de La Roque et M. Henri Poussel, qui venaient, au nom de M. Gustave Janicot et de son journal, lui offrir un encrier d’honneur. MM. de La Roque et Poussel s’étaient adjoint, pour remplir leur mission, deux vieux amis du vieux critique, le poète Roumanille[472]et M. Augustin Canron[473],l’un des plus anciens journalistes de province.
En termes émus, M. de La Roque exprima les sentiments de M. Janicot et de ses collaborateurs envers le maître qui, depuis près de vingt-cinq ans, n’avait pas cessé de donner à tous l’exemple du travail; qui, depuis un quart de siècle, avait toujours été à la peine, et aussi, grâce au ciel, à l’honneur. «C’est l’amitié, dit-il en terminant, qui, en ce jour, rend hommage au talent, au caractère et à la fidélité.»
Pontmartin remercia par de touchantes paroles; puis, tout émerveillé, lui, l’infatigable écrivain que l’encre avait si souvent grisé, il se prit à contempler, avec une joie d’enfant, le magnifique encrier qui allait être désormais le sien.
Le sujet allégorique de cette belle pièce, en argent ciselé, représente une urne renversée sur laquelle s’appuient deux Amours et d’où s’échappe une nappe d’eau coulant dans une vasque, ornée de deux cartouches style Louis XV. Sur celui de droite, on lit l’inscription suivante: «LaGazette de Franceà Pontmartin, 24 avril 1887», et sur celui de gauche se trouvent gravées les armoiries de sa famille, qui sont:d’azur à une porte coulissée et renversée d’argent, mouvante du côté droit de l’écu et accompagnée d’un lion d’or armé, lampassé et couronné de gueules.
Cette fête duMillièmeavait eu un caractère intime. Dans les départements de la région du Sud-Est, où l’écrivain comptait tant d’admirateurs et d’amis, on décida de faire en son honneur une manifestation d’un caractère plus général et qui serait, d’ailleurs, exclusivement littéraire. L’Union de Vaucluseet les principales feuilles du Midi ouvrirent une souscription dont les fonds devaient être consacrés à l’exécution de deux bustes de M. de Pontmartin: l’un, en marbre, qui lui serait offert; l’autre, en bronze, qui serait placé dans le Musée d’Avignon.
Plusieurs journaux de Paris, de ceux-là mêmes qui combattaient les opinions de l’auteur desSamedis, envoyèrent leur adhésion. Sous ce titre:les Noces d’or de M. de Pontmartin, Francisque Sarcey rendit un complet hommage à son caractère et à son talent. «Ce n’est pas peu de chose, écrivait-il, d’avoir durant tant d’années dirigé l’opinion d’une foule d’honnêtes gens, d’avoir toujours témoignéd’une justice, au moins relative, même envers des adversaires, d’avoir toujours respecté sa plume, aimé les lettres, et de se trouver encore, à l’âge où l’on a depuis longtemps pris sa retraite, à la tête du mouvement, entouré de la considération et de la sympathie universelles.»
En publiant, le 31 juillet 1887, sa première liste de souscription, l’Union de Vauclusela faisait précéder de la lettre suivante, écrite au nom de MgrVigne, archevêque d’Avignon:
Cher monsieur,Mgrl’archevêque me confie l’agréable mission de vous transmettre sa souscription au buste de notre cher et illustre compatriote, M. le comte Armand de Pontmartin, et de féliciter en même temps, en son nom, ceux qui ont eu l’inspiration et pris l’initiative d’élever un monument à la gloire de notre éminent critique.Cet hommage ne s’adresse pas seulement à l’écrivain distingué dont l’incomparable talent a jeté un si vif éclat sur la littérature française, mais encore à l’homme de caractère et de cœur qui, constamment fidèle à toutes les grandes et saintes causes, n’a jamais cherché le succès que dans le culte de la religion, unique source du vrai, du bien et du beau, sans jamais rien demander à ces moyens dont tant d’autres abusent, et que sa plume éloquente et vengeresse flétrissait hier encore avec une si énergique indignation. A ce titre, votre entreprise doit trouver de l’écho dans toutes les âmes qui veulent honorer le talent et la vertu, et je lui souhaite un plein succès.Veuillez agréer, cher monsieur, l’assurance de mes sentiments bien respectueux et dévoués.L. Plautin,Vic.-gén., secr. de Mgrl’archevêque d’Avignon.
Cher monsieur,
Mgrl’archevêque me confie l’agréable mission de vous transmettre sa souscription au buste de notre cher et illustre compatriote, M. le comte Armand de Pontmartin, et de féliciter en même temps, en son nom, ceux qui ont eu l’inspiration et pris l’initiative d’élever un monument à la gloire de notre éminent critique.
Cet hommage ne s’adresse pas seulement à l’écrivain distingué dont l’incomparable talent a jeté un si vif éclat sur la littérature française, mais encore à l’homme de caractère et de cœur qui, constamment fidèle à toutes les grandes et saintes causes, n’a jamais cherché le succès que dans le culte de la religion, unique source du vrai, du bien et du beau, sans jamais rien demander à ces moyens dont tant d’autres abusent, et que sa plume éloquente et vengeresse flétrissait hier encore avec une si énergique indignation. A ce titre, votre entreprise doit trouver de l’écho dans toutes les âmes qui veulent honorer le talent et la vertu, et je lui souhaite un plein succès.
Veuillez agréer, cher monsieur, l’assurance de mes sentiments bien respectueux et dévoués.
L. Plautin,
Vic.-gén., secr. de Mgrl’archevêque d’Avignon.
Les souscripteurs atteignirent bientôt le chiffre de 580. Les fonds versés s’élevèrent à 6,768 fr. 25, somme qui dépassait de beaucoup celle demandée par le sculpteur.
Sur les listes, à côté du Chef de la Maison de France, Monseigneur le comte de Paris, figuraient de hauts dignitaires de l’Église, des académiciens, des notabilités de tout genre, et, auprès des principaux représentants de l’aristocratie, des commerçants et des industriels, des ouvriers de la ville et de la campagne.
On trouvera plus loin[474]les noms de tous les souscripteurs. Signaler ici les uns et laisser les autres dans l’ombre, serait mal répondre au sentiment éprouvé par Pontmartin: les témoignages de sympathie auxquels il se montra le plus sensible furent ceux qui lui venaient des petits et des humbles.
Beaucoup de souscripteurs accompagnaient leur cotisation dune lettre d’envoi; plusieurs de ces lettres méritent d’être reproduites.
Mgrde Dreux-Brézé, évêque de Moulins, faisait suivre son offrande de ces lignes:
Bien faible tribut des constantes sympathies de l’évêque de Moulins pour son ancien condisciple Pontmartin, alors concurrent désespérant, et depuis passé maître en tous les styles, hormis les styles académique et ennuyeux.
M. de Belcastel, l’ancien et vaillant député dela Haute-Garonne à l’Assemblée nationale de 1871, écrivait:
N’étant pas à Toulouse lorsque leMessagerde cette ville a ouvert sa petite souscription pour le buste de votre grand écrivain, Armand de Pontmartin, je n’ai pas eu l’occasion d’y prendre part. Mais j’aurais un trop vif regret de ne pas m’inscrire au nombre des admirateurs de ce beau talent, qui a tout à la fois la grâce des fleurs de la Provence, la force, la santé et la longévité du vieux chêne gaulois...
Voici quelques lettres d’académiciens.
De M. Edmond Rousse:
Le nom de M. de Pontmartin est assurément un de ceux qui honorent le plus la littérature de notre temps. Sa vie est un bel exemple de probité littéraire; et son œuvre atteste, avec le talent de l’écrivain, le courage de l’homme et du citoyen. Je suis très heureux de joindre mon modeste hommage à tous les témoignages d’estime et de respect dont les amis des lettres doivent entourer ce grand homme de bien.
De M. Désiré Nisard:
Je m’associe de grand cœur au sentiment qui a inspiré le projet d’offrir à M. de Pontmartin son buste en marbre comme un juste hommage rendu au talent, à la vieillesse si verte et si féconde, au caractère si honorable de l’illustre écrivain.
De M. Émile Ollivier:
Monsieur, j’éprouve pour la personne de Pontmartin une sympathie cordiale et bien ancienne, puisqu’elle date des réunions de 1849, chez Joseph d’Ortigue. J’admire son talent souple, varié, à la fois charmant et élevé, embaumé de poésie et, à l’occasion, vibrant d’éloquence, et dans lequel la pointe malicieuse n’est que la bonne humeur d’un espritsain, ou la mise en relief du bon sens, et non l’échappée d’une âme maligne.
J’aurais voulu contribuer à le faire un de nos confrères à l’Académie. C’est vous dire que j’approuve fort la souscription dont vous avez pris l’initiative, et que je m’y associe avec empressement.
Frédéric Mistral, qui est à lui seul toute une Académie, écrivait de Maillane:
GLORI A PONTMARTIN!
Pontmartin,—et ce n’était pas l’un de ses moindres titres d’honneur,—avait toujours défendu la Compagnie de Jésus. Un jésuite, le Père Victor Delaporte[475], le poète desRécits et Légendes, à défaut d’autre obole, lui envoya ce sonnet:
A L’ENCRIER DES 1000 ARTICLES
Encrier idéal, source de maint volume,Fontaine de Vaucluse à la noire liqueur,Le Maître, avec tes flots qui coulent de sa plume,Laisse couler à flots son esprit et son cœur.
Tu bouillonnes toujours et tu n’as point d’écume;Le Maître, juge, arbitre, artiste, chroniqueur,Puise en ta profondeur claire et sans amertumeSon style ferme et franc—malin, mais non moqueur.
Sous ses doigts l’encre tombe en gouttes de lumière,Faisant éclore au jour toute fleur printanière,Reflétant à la fois l’or et l’azur du ciel;
Qu’on grave sur tes flancs, merveilleuse écritoire,Pour éloge, ou devise unique dans l’histoire:Cinquante ans de critique! et... pas un jour de fiel.
Le vieux critique pouvait être fier de ces témoignages de sympathie. Il en fut surtout très heureux, et, pour remercier les souscripteurs, il adressa la lettre suivante au Directeur de laGazette de France:
Mon cher ami,Au moment où va se clore une souscription pour laquelle j’avais redouté un four, avec d’autant plus de vraisemblance que je posais devant mon artiste avec une chaleur de 38°, et qu’avant d’être fondu en bronze, je fondais en sueur, j’ai recours à laGazette de Francepour adresser mes remerciements à qui de droit.A vous d’abord, et à laGazette. On prétend que le contenant doit être plus grand que le contenu. Cette fois, ç’a été le contraire. Le buste était contenu dans l’encrier. C’est l’encrier qui a donné à mes amis de Provence l’idée dont ils ont poursuivi l’exécution avec un merveilleux entrain.A Léopold de Gaillard, qui, dans une page charmante oùil lançait l’affaire, a prouvé que l’amitié ressemblait à nos vins de France, d’autant plus généreux qu’ils sont moins jeunes.Au Prince auguste que sa haute intelligence, son patriotisme,son âme essentiellement française, élèvent au niveau de toutes les fortunes, depuis l’exil présent jusqu’au trône prochain.A nos saints et vénérables Évêques, qui, au lieu de m’accueillir à coups de crosse, m’ont donné leur bénédiction.Aux membres éminents de l’Académie française, qui ont voté pour moi sous forme de souscription, et que je ne pourrais remercier dignement que si j’avais de l’esprit comme quatre.A mon éditeur Calmann-Lévy, qui a tenu à prouver que je ne l’avais pas ruiné.Aux grandes dames, qui ont un moment abandonné en ma faveur les romans de M. Zola.A tous mes amis, connus ou inconnus, lointains ou voisins, à qui je suis obligé d’adresser l’expression collective de ma reconnaissance, en ajoutant que chacun en a sa part, et que tous l’ont tout entière.Mais surtout, et du fond du cœur, à ceux qui, moins riches de numéraire que de nobles sentiments et de dévouement invincible à toutes les bonnes causes, ont prélevé sur leur nécessaire pour donner un témoignage de sympathie au vieillard dont le seul mérite est de ne pas être tout à fait mort,—et de persévérer.Si j’avais douze ou quinze ans de moins, je dirais que ces témoignages doivent m’encourager à mieux faire. Mais, à mon âge, quelmieuxpeut-on demander et attendre? Un seul: le silence, et vous ne le voulez pas.Encore une fois merci, mon cher ami, tout à vous et à nos excellents collaborateurs.Armand de Pontmartin.Les Angles, 11 septembre 1887.
Mon cher ami,
Au moment où va se clore une souscription pour laquelle j’avais redouté un four, avec d’autant plus de vraisemblance que je posais devant mon artiste avec une chaleur de 38°, et qu’avant d’être fondu en bronze, je fondais en sueur, j’ai recours à laGazette de Francepour adresser mes remerciements à qui de droit.
A vous d’abord, et à laGazette. On prétend que le contenant doit être plus grand que le contenu. Cette fois, ç’a été le contraire. Le buste était contenu dans l’encrier. C’est l’encrier qui a donné à mes amis de Provence l’idée dont ils ont poursuivi l’exécution avec un merveilleux entrain.
A Léopold de Gaillard, qui, dans une page charmante oùil lançait l’affaire, a prouvé que l’amitié ressemblait à nos vins de France, d’autant plus généreux qu’ils sont moins jeunes.
Au Prince auguste que sa haute intelligence, son patriotisme,son âme essentiellement française, élèvent au niveau de toutes les fortunes, depuis l’exil présent jusqu’au trône prochain.
A nos saints et vénérables Évêques, qui, au lieu de m’accueillir à coups de crosse, m’ont donné leur bénédiction.
Aux membres éminents de l’Académie française, qui ont voté pour moi sous forme de souscription, et que je ne pourrais remercier dignement que si j’avais de l’esprit comme quatre.
A mon éditeur Calmann-Lévy, qui a tenu à prouver que je ne l’avais pas ruiné.
Aux grandes dames, qui ont un moment abandonné en ma faveur les romans de M. Zola.
A tous mes amis, connus ou inconnus, lointains ou voisins, à qui je suis obligé d’adresser l’expression collective de ma reconnaissance, en ajoutant que chacun en a sa part, et que tous l’ont tout entière.
Mais surtout, et du fond du cœur, à ceux qui, moins riches de numéraire que de nobles sentiments et de dévouement invincible à toutes les bonnes causes, ont prélevé sur leur nécessaire pour donner un témoignage de sympathie au vieillard dont le seul mérite est de ne pas être tout à fait mort,—et de persévérer.
Si j’avais douze ou quinze ans de moins, je dirais que ces témoignages doivent m’encourager à mieux faire. Mais, à mon âge, quelmieuxpeut-on demander et attendre? Un seul: le silence, et vous ne le voulez pas.
Encore une fois merci, mon cher ami, tout à vous et à nos excellents collaborateurs.
Armand de Pontmartin.
Les Angles, 11 septembre 1887.
Le buste en marbre, œuvre de M. Bastet, fut remis à Pontmartin; le buste en bronze, fondu à Paris dans les ateliers de M. Thiébault, fut déposéeau Musée Calvet, à Avignon. L’excédent des recettes sur les dépenses ayant été de 2109 francs, ce reliquat, suivant le désir exprimé par Pontmartin, fut versé à MgrVigne pour des œuvres de bienfaisance.
Rarement hommage fut plus mérité que celui qui venait d’être rendu à Pontmartin.
Son œuvre critique était la plus considérable du siècle. Elle se composait, à ce moment, de trente-sept volumes[476], que cinq autres bientôt allaient suivre[477]; soit, en tout, quarante-deux volumes. En voyant ainsi, d’année en année, croître son œuvre, Pontmartin ne songeait nullement à répéter l’Exegi monumentumd’Horace, mais il se croyait le droit de lui appliquer leVires acquirit eundode son cher Virgile: «Je sens, m’écrivait-il le 28 juin 1868, que mes volumes de Causeries littéraires gagnent, à se multiplier, une sorte de valeur indépendante de leur mérite.»
Pendant plus d’un demi-siècle, Pontmartin a parlé de tous les écrivains et de tous les livres de son temps, non comme un bibliographe, non pasmême comme un critique de profession, mais comme un homme du monde, très mêlé au mouvement littéraire, et qui, sans avoir l’air d’y toucher, ajoute chaque semaine un chapitre à ses Mémoires—et à ceux du voisin. «S’il me fallait chercher dans le passé des comparaisons ou plutôt des analogies, dit très bien M. Léopold de Gaillard, je songerais à une sorte de Saint-Simon homme de lettres, vivant au milieu des auteurs comme l’autre vivait au milieu des courtisans, mêlé à tout, connaissant tout, racontant tout par le menu, non certes sans malice, ni sans parti pris, ni même sans une certaine pointe d’aristocratie, mais avec la bonne foi visible de la passion, avec une verve infatigable, et pour ses lecteurs avec l’heureuse surprise d’un esprit toujours en scène, et qui n’a pas l’air de s’en douter[478].»
Quarante-deux volumes d’extraitset de comptes rendus, c’est beaucoup, dira-t-on; j’ajoute, pour ma part, que ce serait trop, beaucoup trop. Mais les feuilletons de Pontmartin ne sont pas des extraits; il n’oublie jamais qu’il est un causeur, et un causeur, dans son salon, n’a pas un livre à la main et ne fait pas de citations. Ce ne sont pas non plus des comptes rendus, à proprement parler. Sans doute il a lu avec soin l’ouvrage dont il veut entretenir ceux qui l’écoutent; mais, sa lecture faite et le volume fermé, il ne l’analyse pas, ou très rarement; il en prend texte seulement pour développerà son tour les idées que le sujet lui suggère. L’auteur lui a fourni le libretto, il se charge d’écrire la musique.
Combien de fois ne lui arrive-t-il pas, surtout lorsqu’il lui faut parler d’un roman, de le reprendre en sous-œuvre et d’ajouter au canevas des broderies nouvelles! A propos du roman par lettres de MmeCaro—Nouvelles amours de Hermann et de Dorothée,—il écrit: «J’en veux à l’auteur d’avoir manqué un délicieux sujet, où nos patriotiques rancunes auraient pu rencontrer un commencement de revanche. Ce sujet, voici, selon moi, comment elle aurait dû le traiter.» Et, en un tour de main, l’auteur et son roman se trouvent refaits[479].
La Veuveest un des meilleurs récits d’Octave Feuillet, Pontmartin ne lui ménage pas les éloges. Les dernières pages cependant n’ont pas laissé de le choquer. Un autre critique se fût borné à donner ses raisons, à motiver son jugement. Il fera mieux; il propose une variante, il imagine un autre dénouement[480].
Dans un de ses premiers romans,Mensonges, Paul Bourget avait développé avec succès toutes les délicatesses, toutes les subtilités de l’analyse psychologique; mais il y avait mêlé des peintures sensuelles, des pages où la psychologie se faisait plastique. Et Pontmartin de se demander: «Était-il donc impossible d’écrire un roman complètementchaste avec le sujet choisi par M. Paul Bourget? Essayons.» Il essaie, et à la toile du jeune maître il apporte d’heureuses retouches[481].
Un autre jour, ayant à parler desMaximes de la vie, parMmela comtesse Diane[482], il prend deux ou trois de ces maximes et il lesillustrepar des exemples, par deux ou trois saynètes du tour le plus piquant[483].
C’est ainsi qu’avec lui la critique est souvent une véritable création.
Ses confrères, même les plus justement célèbres, n’ont qu’un cadre, toujours le même, qui sert pour tous leurs articles. Rien de plus varié, au contraire, que les cadres de Pontmartin.
Une femme d’infiniment d’esprit, la comtesse de Boigne, publie en 1866 un roman—une Passion dans le grand monde—qu’elle avait composé... en 1816. L’article de Pontmartin revêt la forme d’une lettreà M. l’abbé de Féletz, à Paris, lettre datée du 12 janvier 1817, et qui dut faire les délices du très spirituel abbé, alors rédacteur auJournal des Débats, en attendant l’Académie française[484].—A-t-il à parler d’un poète, de François Coppée ou de Paul Déroulède, il écrit sa causerie en vers[485]. A propos dela Sorcière, de Michelet, il nous transporte sur une des cimes du Brocken,avec une décoration dans le genre de celle de lafonte des balles, de Freyschütz, et il nous fait assister à unBallet sur balai, moitié vers, moitié prose[486]. Ailleurs, à l’occasion duLycée Condorcet(tour à tour Bonaparte, Bourbon, Fontanes, re-bonaparte, etc.), nous avons, non plus un ballet fantastique, mais de vraies scènes de comédie[487]. Jamais Lycée de la République ne s’était trouvé à pareille fête, et ce n’est pas ce jour-là qu’on aurait pu dire:
L’ennui naquit un jour... de l’Université.
LesCauseriesne renferment pas moins de neuf ou dix articles sur les romans de M. Zola. «Comment faites-vous, demandait-on à un vieux journaliste, pour faire votre article tous les jours? Quel est donc votre secret?—Mon secret est bien simple. Il tient en quatre mots: dire, redire, se contredire.» Pontmartin, dans ses dix articles sur Zola, ne se répète pas; encore moins, se contredit-il; seulement, sur ce fond invariable, il applique sans cesse une forme nouvelle. Tantôt, à propos d’Une page d’amour, pour ébrancher, ou plutôt pour couper par le pied l’arbre généalogique des Rougon-Macquart, le chevalier Tancrède déroule sur le tapis du salon l’arbre généalogique des Bougon-Jobard et en détaille toutes les beautés[488].C’est de la parodie, mais c’est aussi de la critique, et de la meilleure. Tantôt, il commence un éloquent article surNana—Nana partout—par une désopilante fantaisie sur le naturalisme et la réclame, sur la ronde des affiches remplaçant celle du sabbat[489]. Une autre fois, quand M. Zola met en pièce le plus fameux de ses romans, Pontmartin nous raconte lapremièredel’Assommoirsur le Grand-Théâtre d’Athènes, et c’est merveille de voir quelle exquise poésie il a su extraire de l’argot de Coupeau et de Bibi-la-Grillade, et comme il a su changer letord-boyauxde Mes-Bottes en vin de Chypre ou de Samos[490].
Bayle a dit quelque part: «Combien y a-t-il de gens d’esprit qui s’ennuient à la lecture d’un ouvrage qui resserre leur imagination en la tenant toujours appliquée à un même sujet! Qui n’aime la diversité?» Ceux-là ne s’ennuieront pas avec les Causeries de Pontmartin. Où trouver plus de diversité? Diversité dans les cadres, nous venons de le voir, diversité aussi dans les sujets. D’habitude, les critiques littéraires ne parlent que des livres. Pontmartin parle de tout; il a des feuilletons sur les théâtres et sur les grandespremières; il en a sur les réceptions académiques—et ce lui est un jeude montrer que si les immortels ont, à eux tous, de l’esprit comme quarante, il a, à lui seul, de l’esprit comme quatre. A un article de critique succède un article de fantaisie: après une grande étude sur lesMisérables, de Victor Hugo, vient une dramatique nouvelle intituléele Vrai Jean Valjean[491]. A la suite de feuilletons sur les romans d’Alphonse Daudet ou de Georges Ohnet, viennent d’émouvantes pages sur lesInvalides du Sanctuaire[492], l’Orphelinat d’Auteuil[493]et lesSœurs hospitalières[494].
Les autres critiques ne s’occupaient que des vers publiés à Paris. Pontmartin s’occupe volontiers des poètes restés fidèles à leur province, et en particulier de ceux qui n’ont pas voulu quitter, pour les rives de la Seine, les bords du Rhône et de la Durance, Roumanille, Mistral, Aubanel, Félix Gras, Anselme Mathieu. C’est lui qui a, dès 1854, bien avant l’apparition deMireille, appelé l’attention sur ce réveil de la littérature provençale, qui contraste si singulièrement avec les tendances générales d’une société dont le génie centralisateur est encore secondé par la rapidité des communications, le mouvement des idées et l’inévitable abandon des mœurs, des traditions, des physionomies locales. C’est l’auteur desCauseries littérairesqui nous a fait connaître et aimer cet admirableRoumanille, dont les œuvres en prose et en vers ont fait autour de lui tant de bien, ce vaillant et ce modeste qui, par ses efforts, sa persévérance, ses poésies charmantes, a créé le groupe dont, jusqu’à sa mort, il est resté le centre et d’où Mistral a pu sortir, son poème deMiréioà la main, sûr d’avoir un public et un auditoire.
Si la philosophie l’attire peu, et s’il s’obstine à trouver, ainsi qu’il le faisait au collège, qu’il y a làbeaucoup de tintamarre et de brouillamini, il aborde volontiers, quand l’occasion lui en est offerte, les questions morales et religieuses. Ses articles sur les livres de Renan, et en particulier sur son volume desApôtres[495], sont d’excellents chapitres d’apologétique chrétienne.
Romancier et poète, il a du goût pour l’histoire,—je veux dire celle de son temps et de son siècle; car, de l’histoire ancienne, il n’avait guère souci. En politique, comme en littérature, il a des principes, il a un criterium, qui lui permet de bien juger. Jeune, il avait été uncarlisteintransigeant, et il fût allé aisément aux extrêmes; mais les années, la leçon des événements, la connaissance des hommes, lui ont appris l’indulgence et lui ont rendu facile l’impartialité. Nul peut-être n’a mieux parlé de la monarchie de Juillet que ce légitimiste impénitent. Ses huit articles sur lesMémoiresde M. Guizot[496]sont vraiment dignes de l’illustrehomme d’État. S’il est parfois obligé de le combattre, il n’engage avec lui qu’un duel à armes courtoises, et il met un crêpe à la poignée de son épée.
Pontmartin excelle encore dans ces études d’ensemble, dans cesportraits après décès, qu’il consacre à ceux de ses contemporains qui ont brillé dans la politique ou dans les lettres et dont la tombe vient de s’ouvrir. Il aurait suffi de les réunir en un ou deux volumes, pour avoir comme une annexe de l’Exposition desPortraits du siècle: Lamartine, Berryer, Thiers, Guizot, de Barante, Alfred de Vigny, Charles Baudelaire, Edmond About, Louis de Carné, Brizeux, Reboul, Charles de Bernard, Jules Sandeau, MgrDupanloup, le Père d’Alzon, François Buloz, Victor Cousin, Joseph Autran, Sainte-Beuve, Théophile Gautier, Jules Janin, Salvandy, Vitet, Saint-Marc Girardin, le baron de Larcy, Gustave Flaubert, Victor de Laprade, Alfred de Falloux, Paul de Saint-Victor, Charles de Rémusat, Villemain, Silvestre de Sacy, etc., etc.
Mais où il excelle surtout et se montre vraiment original, c’est dans ce genre qui lui est propre, qui donne un charme si particulier à sesSouvenirs d’un vieux critique, et qu’il a défini lui-même—on se le rappelle peut-être,—un genre mixte entre la critique, l’histoire intime, l’impression personnelle et le roman[497].
Rien n’égale donc la variété de ces quarante-deux volumes, de ces causeries ailées, fines, légères comme des abeilles, qui butinaient sur tous les livres, qui faisaient leur miel du suc de toutes les fleurs. Pontmartin aurait pu leur donner pour épigraphe ces vers de son poète préféré:
Illæ continuô saltus silvasque peragrant,Purpureosque metunt flores, et flumina libantSumma leves. Hinc nescio qua dulcedine lætæProgeniem nidosque fovent; hinc arte recentesExcudunt ceras, et mella tenacia fingunt[498].
En même temps qu’une extrême variété dans les sujets et dans les cadres, lesCauseries littérairesoffrent un autre caractère plus rare encore et plus essentiel, l’unité. Un même souffle de spiritualisme chrétien anime ces chapitres sans nombre, où l’auteur, toujours fidèle à lui-même, n’a cessé, pendant un demi-siècle, de défendre le beau, le vrai, la vertu et le goût, la religion et la patrie. En publiant son dernier volume, au bas de la dernière page, il aurait eu le droit d’écrire:Qualis ab incepto.
Est-ce à dire que rien ne soit à critiquer dans ces Causeries? Assurément non. Soit dans le blâme, soit dans l’éloge, Pontmartin dépasse quelquefois la juste mesure. Il a sesbêtes noires: tel, par exemple, Barbey d’Aurevilly, pour lequel il se montre sans pitié. Barbey d’Aurevilly sans douteeut l’impardonnable tort de vouloir fréquenter à la fois chez Joseph de Maistre et chez le marquis de Sade, de prendre l’attitude d’un ultra-catholique à l’heure même où il écrivait des contes qui relevaient de la police correctionnelle,les Diaboliques[499]etUne Histoire sans nom. Ces inconséquences, certes, il les fallait signaler; il fallait déplorer ces aberrations. Mais pourquoi ne pas reconnaître en même temps que les vingt volumes desŒuvres et des Hommes au XIXesièclesont une œuvre maîtresse, et que notre littérature compte peu de romans aussi remarquables quel’Ensorcelée,le Chevalier Des Touchesetle Prêtre marié[500]?
Trop sévère, injuste même à l’endroit de certains écrivains, Pontmartin est ailleurs d’une indulgenceparfois excessive. Avec ses amis (et, pour ma part, j’en sais quelque chose), il est volontiers prodigue de louanges. Les épithètes les plus flatteuses jaillissent alors de sa plume. Exquis! délicieux! charmant! balsamique! magnifique! adorable! admirable!—«Mais enfin, lui disais-je un jour, si vous donnez ainsi de l’admirableàX.et àY.que vous restera-t-il pour caractériser les œuvres de Bossuet ou celles de Joseph de Maistre?» Pontmartin souriait: «Bah! me répondit-il, vous seriez bien attrapés, vous et quelques autres, si je n’avais toujours dans ma maison une ou deux chambres à offrir à mes amis.»
On n’écrit pas impunément quatre grands articlespar mois, et souvent bien davantage. Quoiqu’il en ait laissé un grand nombre en dehors de ses volumes, il en a pourtant conservé quelques-uns où la lassitude se fait sentir. Il lui arrive, en quelques rencontres, de sacrifier à l’éclat du mot la précision de la pensée, de préférer au feu qui couve et qui dure l’étincelle qui jaillit et brille un instant pour s’éteindre bientôt. Il lui arrive aussi de multiplier les épithètes, de redoubler les synonymes, de s’abandonner aux excès de sa verve et de donner à sa phrase, toujours cependant harmonieuse et pure, une ampleur démesurée.
Mais ces défauts—pouvait-il donc ne pas y en avoir dans une œuvre d’une si extraordinaire étendue?—ne sont-ils pas rachetés, et bien au delà, par tant de brillantes et durables qualités? Pontmartin a été l’un des meilleurs écrivains duXIXesiècle, l’un des plus éloquents et, en même temps, l’un des plus naturels. Le naturel, ce signe distinctif, cette grâce suprême des bonnes littératures et des œuvres dignes de vivre. Pontmartin l’avait au plus haut degré. Lui qui si facilement atteignait à l’éclat, il prisait par-dessus tout la simplicité. «Tâchez, disait-il souvent, tâchez d’être simples, sans être vulgaires.» Un bon juge, J.-J. Weiss, disait un jour: «Pontmartin est du petit nombre de ceux de notre temps qui écrivent naturellement en français.» Écrire naturellement en français, c’est peu de chose, semble-t-il, et pourtant rien n’est plus rare. Un autre bon juge, Cuvillier-Fleury, voyait également juste, quand ilécrivait à Pontmartin: «Ah! combien j’en ai vu mourir de jeunes et de vieilles réputations! La vôtrequi a le stylevivra ce que le style vit, toujours, plus ou moins célèbre, mais toujours!
Vivunt commissi caloresÆoliæ fidibus puellæ[501]!»
Les Causeries littéraires de Pontmartin ne doivent pas nous faire oublier ses romans. Dans leCorrespondantdu 25 octobre 1865, Victor Fournel[502]publia sur l’auteur desSamedisun article où il donnait le pas au critique sur le conteur. Pontmartin m’écrivit aussitôt:
Je veux maintenant, puisque votre amitié me tend ce piège, vous dire un mot de l’article de Victor Fournel. Assurément il y a, dans cet article, de quoi contenter dix vanités plus exigeantes que la mienne. Et cependant!... cependant de mon cœur de romancier l’orgueilleuse faiblesse eût mieux aimé peut-être voir sacrifier le critique, pourvu qu’une part un peu plus large fût faite au conteur. M. Victor Fournel, que je ne connais pas, qui ne peut pas savoir mes secrètes préférences, a suivi tout simplement l’opinion généralement adoptée par tous ceux qui veulent bien songer à moi: sous les formes les plus bienveillantes et avec de fort belles compensations, il a fait clairement entendre que, dans monbagage, la critique représente les malles, et le roman tout au plus le sac de nuit. Il ne s’est pas aperçu que, dans son système, le roman d’analyse, qui n’est souvent que de la critique animée, ne serait plus que le très humble serviteur du roman d’aventure, contre lequel nous n’avons, au contraire, cessé de protester et de réagir depuis trente ans; Eugène Sue, Alexandre Dumas, Frédéric Soulié, redeviendraient alors les souverains maîtres de ce romanesque empire d’où nous aurions à expulser les délicats, les analyseurs, tels qu’Octave Feuillet, etc., etc. Mais en voilà bien assez sur ce sujet où je devrais me récuser[503]...
Avait-il, comme il le croyait, une véritable vocation de romancier? Peut-être.Les Brûleurs de Temples,la Fin du Procès,les Jeudis de madame Charbonneau,Entre chien et loup,le Filleul de Beaumarchaisont de rares et précieuses qualités. Mais ce sont des livres mi-partie critique et mi-partie roman. La vigueur de la conception, la puissance et la fertilité de l’invention n’égalaient pas, chez Pontmartin, la finesse de l’observateur et la délicatesse de l’analyste. Il n’avait pas assez depoignepour étreindre de fortes situations, pour soulever de lourds fardeaux. Le cadre de la nouvelle lui était plus favorable; nos meilleurs auteurs en ce genre, Nodier, Mérimée, Charles de Bernard, Jules Sandeau, ont dans leurs écrins peu de perles d’une plus belle eau quela Marquise d’Aurebonne,AurélieetMarguerite Vidal.
Je ne finirai pas ce chapitre sans dire un mot de laCorrespondancede Pontmartin.
Il écrivait ses lettres de prime-saut et avec une rapidité matérielle inouïe. Il ne soupçonnait pas d’ailleurs qu’aucun fragment pût en être jamais publié, et il n’y attachait pas plus d’importance qu’à des paroles qui volent et dont rien ne reste. Elles resteront pourtant, parce qu’elles sont les plus simples, les plus naturelles—et les plus spirituelles du monde.
Ses principaux correspondants furent Léopold de Gaillard, Joseph Autran, Cuvillier-Fleury, Victor de Laprade, Jules Claretie, la marquise de Blocqueville et la duchesse de la Roche-Guyon. Dans les dernières années de Pontmartin, la duchesse et lui s’écrivaient tous les trois jours en prose et en vers.
Les lettres à Autran, que la famille du poète a bien voulu me confier, vont de 1845 à 1875. Le châtelain de Pradine écrivait à son ami des Angles, le 23 octobre 1873:
Votre lettre, mon cher ami, est tout à la fois désolante et charmante.Désolante, elle me donne de fâcheuses nouvelles de votre santé, et m’annonce des résolutions qui, je l’espère, ne sont pas irrévocables.Charmante, elle est écrite dans ce style dont vous possédez seul le secret, et qui fait de vos lettres autant de perles fines. Laissez-moi vous dire quelque chose à ce propos, c’est que j’ai dernièrement recherché et retrouvé toutes celles que j’ai reçues de vous depuis l’origine de notre amitié. Je les ai réunies dans une vaste cassette, qui restera pour moi plus précieuse que la fameuse cassette d’Alexandre. Autrefois, je relisais de temps en temps les épîtres de Cicéron à Atticus. Je relirai maintenant celles d’Armand à Joseph, et l’amitiéne sera pour rien dans la préférence très réelle que je leur donnerai.
Votre lettre, mon cher ami, est tout à la fois désolante et charmante.
Désolante, elle me donne de fâcheuses nouvelles de votre santé, et m’annonce des résolutions qui, je l’espère, ne sont pas irrévocables.
Charmante, elle est écrite dans ce style dont vous possédez seul le secret, et qui fait de vos lettres autant de perles fines. Laissez-moi vous dire quelque chose à ce propos, c’est que j’ai dernièrement recherché et retrouvé toutes celles que j’ai reçues de vous depuis l’origine de notre amitié. Je les ai réunies dans une vaste cassette, qui restera pour moi plus précieuse que la fameuse cassette d’Alexandre. Autrefois, je relisais de temps en temps les épîtres de Cicéron à Atticus. Je relirai maintenant celles d’Armand à Joseph, et l’amitiéne sera pour rien dans la préférence très réelle que je leur donnerai.
La correspondance avec Cuvillier-Fleury s’étend de 1854 à 1886. «Savez-vous bien, mandait un jour à l’auteur desSamedisl’auteur desPortraits révolutionnaires, savez-vous qu’on ferait deux ou trois beaux volumes après notre mort—Dî talem avertite casum!—avec les lettres que nous échangeons depuis dix ans, vous fournissant l’esprit, moi lereportageparisien, vous la mélancolie de l’exilé, moi la fausse gaieté du citadin, celle qui court les rues, bien que je ne sorte guère de la maison; mais la rue nous arrive par tous les canaux de la publicité, par tous les bruits du boulevard qui semblent retentir dans nos solitudes suburbaines[504]...»
Un des rédacteurs duJournal des Débats, M. Ernest Bertin, a eu la bonne fortune de pouvoir lire les lettres de Pontmartin à Cuvillier-Fleury, et il ne cache pas qu’il en a été émerveillé. Il résume ainsi les impressions que lui a laissées cette lecture: «Près des lettres de Guizot j’en aperçois d’autres, rassemblées sous un cordon rose, et signées: Armand de Pontmartin! Quelle liasse volumineuse! Quelle écriture fine et serrée! Mais quelle facile et agréable lecture! C’est une heureuse fluidité de langage, qui touche à tout, en se jouant, à la politique, aux lettres, au monde, monde de Paris, monde de la province; c’est aussi une ironie brillanteet souple, qui tantôt s’échappe et se disperse en mille flèches légères, et pique à fleur de peau, tantôt se concentre, s’aiguise et s’enfonce en belle chair vive, avec une sorte d’allégresse cruelle; mais toujours et bientôt le sourire reparaît, la belle humeur, la gaieté, la joie du Midi surnagent. Il pense, il sent tout haut, librement, hardiment; mais il se fait pardonner ce qu’il ose, même les calembours les moins académiques, tant il y met d’abandon, de bonne grâce, d’imprévu. «Peu s’en estfallou, écrit-il à M. Cuvillier-Fleury, que je neMontalember... cadère de la rue Saint-Lazare pour aller vous surprendre dans votre riante oasis», et son indulgent confrère reçoit cela en pleine poitrine sans crier, étant déjà aguerri par l’habitude.
«Il se moque de tout le monde et de lui-même, de lui-même un peu plus que de tout le monde, sur un ton, il est vrai, un peu différent. Il raille fort agréablement les Angles, près Avignon, où il a sa gentilhommière,—les Angles obtus, comme il date l’une de ses lettres,—les airs de grande ville affectés par ce maigre village, et lui, tout le premier, le dilettante de lettres, le critique attitré de laGazette de France, mordu, sur le tard, de la passion des grandeurs municipales, et s’en offrant jusqu’à saturation les ineffables jouissances, organisant des courses locales, faisant épierrer et arroser la piste, signant des autorisations de buvettes, débattant le prix de location des écuries ou allant faire l’aimable chez les belles dames patronnessesd’une Société hippique fondée dans un pays qui neproduit que des ânes!... C’est l’histoire du maire de Gigondas, dans lesJeudis de madame Charbonneau, moins les enjolivements et les hyperboles de la fiction. Et, tandis qu’il vaque à ces soins variés, il sent ou croit sentir son esprit se rouiller, s’empâter, s’amortir, et il demande grâce aux Athéniens de Paris pour la pesante rusticité de ses lettres béotiennes. Voulez-vous un exemple de sa rouille, de son empâtement épistolaires? Écoutez la façon dont il excuse sa lenteur à partir pour Paris, où il est impatiemment attendu:
Vous savez la vieille histoire de ces aimables affamés qui, dans une partie de campagne, au moment de se mettre à table, s’aperçoivent qu’ils ont oublié le pain. On envoie un domestique à franc étrier, à la ville voisine; on lui commande d’aller ventre à terre et l’on calcule le temps, la distance: il est ici, il est là; il achète le pain, il remonte à cheval, il est à tel endroit, il approche, il arrive, le voici!... En effet, le domestique, à ce moment, ouvre la porte et dit, d’un air bête: «Je ne puis pas trouver la bride!» La bride que je n’ai pas trouvée, ou plutôt celle qui me retient, c’est d’abord un rhume de ma femme au moment où nos malles étaient faites; puis la crise agricole qui nous ruine et m’a mis dans l’alternative ou de partir sans argent ou d’attendre indéfiniment celui de mes fermiers, encore plus pauvres que moi, etc.[505].
Les lettres à Jules Claretie, qui vont de 1862 à 1890 et que j’ai en ce moment sous les yeux, ne sont ni moins intéressantes ni moins spirituelles que celles à Cuvillier-Fleury.
Avec ces lettres de Pontmartin à ses amis, enne prenant même que le dessus du panier, on fera aisément un ou deux volumes exquis, qui seront un vrai régal pour les délicats,—s’il en existe encore quand ces volumes paraîtront.
Toutes les lettres qu’il recevait de ses amis, Pontmartin les conservait précieusement; c’était un trésor dont il ne voulait rien distraire. Il n’en allait pas de même de celles que, pendant près d’un demi-siècle de critique, il avait reçues de ses justiciables. Ces autographes, signés de noms illustres ou tout au moins célèbres: Guizot, Villemain, Montalembert, Mignet, Victor Cousin, Albert de Broglie et son beau-frère M. d’Haussonville, Vitet, Saint-Marc Girardin, Gaston Boissier[506], Octave Feuillet, Désiré Nisard, Caro, J.-J. Weiss, Ludovic Halévy, Paul de Saint-Victor, Paul Féval, etc., étaient faits pour flatter sa vanité, et d’autres les auraient collectionnés avec soin: il n’en gardait jamais un seul. Plusieurs fois il m’arriva de lui en demander. Il me répondait invariablement: «Hélas! mon cher ami, il ne m’en reste pas une bribe. Toutes les fois qu’il y aen Avignonune tombola, un bazar de charité, je me fais un devoir et un plaisir d’y envoyer quelques-uns de ces autographes: lorsqu’ils atteignent un haut prix, j’en suis fier pourmesauteurs; j’en suis surtout heureux pour nos pauvres.»