Il néglige ce qu'il a pris.
Il néglige ce qu'il a pris.
Il néglige ce qu'il a pris.
Milord Forbes, pour voir plus souvent MlleLafond, lui proposa d'être sa maîtresse de langue, et lui offrit pour ce service cent louis par mois. La belle nese fit pas tirer l'oreille, et l'écolier devint bientôt maître. MlleArnould ayant appris cet arrangement, dit: «Milord a sagement fait; avant de s'engager dans une affaire, il est bon de prendreLANGUE.»
MlleMazarelli, courtisane fameuse par plus d'une aventure, devint la maîtresse de M. de Montcrif; elle avait puisé près de cet Anacréon le goût de la belle littérature; elle faisait même gémir la presse, et ne fréquentait plus que des savans. «Comme les goûts changent avec l'âge!dit Sophie;jadis Mazarelli ne s'attachait qu'aux beaux corps, maintenant elle n'a commerce qu'avec les beaux esprits.»
La vie privée de Louis XV autorisa les scènes scandaleuses qui se multiplièrentsous son règne. Ce monarque blasé n'eut pas honte d'élever jusqu'à son trône une fille publique nommée Lange, et qui bientôt devint comtesse Dubarri[31]. Une telle métamorphose anoblit pour un temps l'état de courtisane, qui depuis la régence avait offert tant de chances de fortune. Lorsque cette célèbre Laïs devint la maîtresse du roi, Sophie dit: «Qu'elle avait changé sa monnaie contre unLouis.»
Lorsque Favart donna saRosière de Salency, une jeune figurante demanda à Sophie ce que c'était qu'une rosière.—C'est une jeune fille couronnée de roses pour en avoir défendu le bouton.—En ce cas, répondit naïvement la danseuse,je ne serai jamais rosière.
Un jour qu'elle jouait le rôle de Thélaïre dans Castor et Pollux, la foule était si grande qu'on étouffait dans toutes les parties de la salle. Quelqu'un vint sur le théâtre s'en plaindre à MlleArnould. C'était précisément dans le temps que les arrêts du conseil venaient de paraître au sujet de la réduction des effets royaux. «Où est notre cher abbé Terray?dit Sophie;que n'est-il là pour vous réduire de moitié!»
MlleG. rassemblait en 1769, dans unhôtel de la chaussée d'Antin, nommé lePalais de Terpsichore, la foule de tous les plaisirs: à Athènes et à Rome, où les courtisanes étaient si révérées, on ne trouva jamais l'exemple d'un pareil luxe. Mais le prince de Soubise ayant retiré à cette nymphe les 72,000 liv. de rentes dont il la gratifiait, et M. de Laborde, valet de chambre du roi, s'étant ruiné à son service, elle fut obligée de suspendre les délicieux spectacles qu'elle donnait, et ses créanciers la tourmentèrent au point qu'elle se vit à la veille de déposer son bilan. Un des fournisseurs ayant demandé si cette Laïs ferait honneur à ses affaires: «En doutez-vous?lui dit Sophie;je réponds que G. mourra au lit d'honneur.»
M. d'Aucourt, fermier général et bel esprit, est l'auteur desMémoires Turcs,où il rappelle les aventures galantes de l'envoyé deMarocqui vint en France en 1768. Il les dédia à MlleDuthé, ce qui fit la fortune de l'ouvrage. Les talens cachés de cet heureux musulman répondaient à sa taille supérieure et à sa vaste corpulence, et les odalisques de plus d'un théâtre ont attesté ses prouesses. MllePeslin fut une de celles qui lui firent cueillir le plus de lauriers. Sophie dit à ce sujet: «Depuis que Peslin a trouvé chaussure à son pied, elle ne veut plus que duMAROQUIN.»
Tandis que le boucher Colin achevait de se ruiner avec MlleDuplant, cette actrice avait encore d'autres amans pour ses menus plaisirs.—Il faut que cet homme ait l'espritbouché, dit un plaisant, pour ne pas s'apercevoir des incartades de sa maîtresse.—Vous ne savezdonc pas, reprit Sophie,que pour mieux l'attraper elle le fait jouer à Colin-maillard.
Poinsinet[32]partit pour l'Espagne en 1769; il comptait travailler dans ce royaume à la propagation de la musique italienne et des ariettes françaises; malheureusement il se noya dans le Guadalquivir. Lorsque MlleArnould apprit cet événement, elle s'écria: «Pauvre Poinsinet, voilà donc tous tes projets à vau-l'eau?»
Une figurante vivait avec un maître de danse qu'on appelaitMoka, parce que, semblable au bon café de ce nom, il étaitpetit,vieuxetsec.—Il a toutes les qualités du cœur, disait-elle en parlant de son amant; c'est dommage qu'il ne soit pas un peu plusvert.—Hé bien!répartit Sophie,il faut le planter là pour reverdir.
Un jeune homme bien né, mais plus fastueux que sage, après avoir mangé sa légitime avec une danseuse de l'Opéra, nommée Martigny, se trouva réduit à vivre d'un talent qu'il avait jusque-là cultivé pour son agrément, et il se fit peintre en miniature. Quelque temps après Sophie dit à sa camarade: «Reçois mon compliment, ma chère Martigny,je croyais ton amant ruiné, etje viens d'apprendre qu'il faitFIGUREdans le monde.»
Quoique MlleLaguerre eût acquis une fortune considérable, elle ne s'occupait aucunement de ses parens. Son père vendait des cantiques dans les carrefours, et sa mère allait offrant dans les promenades cette sorte d'oublis qu'on appellele plaisir des dames. Un jour Sophie rencontra sur les boulevarts la mère Laguerre, et elle dit en la montrant à quelqu'un: «Cette pauvre femme n'a pas gagné dans le cours de sa vie, avecle plaisir des dames,ce que sa fille gagne dans une heure en se livrant auplaisir des hommes.»
Le chevalier de T., officier aux gardes, avait une grande taille et un petit esprit.Elle le comparait à «ces hôtels garnis dont l'appartement le plus élevé est ordinairement le plus mal meublé.»
M. Bertin, trésorier des parties casuelles, dont les folies amoureuses ont tant coûté à l'état, fréquentait souvent les coulisses: MlleArnould l'avait surnommé l'inspecteur des parties casuelles. Un étranger qui le rencontrait toujours à son poste favori, et qui ne connaissait pas ses titres, demanda à Sophie si ce monsieur avait un emploi à l'Opéra. «Certainement, répondit-elle;ne voyez-vous pas qu'il contrôle les grandes et les petites entrées.»
On cite dans les fastes de l'Opéra cette journée mémorable où Sophie Arnouldet Geliotte, représentant l'acte de Vertumne et Pomone, ils recommencèrent à deux fois, et l'assemblée, aussi brillante que nombreuse, en fut dans le ravissement. On complimenta beaucoup Sophie sur un triomphe aussi éclatant. «Hélas!dit-elle,je paie tous les jours l'honneur de m'être élevée par la peine de me soutenir.»
Un de ces aimables roués[33], remplis de grâces et de défauts, et dont le persiflage est tout l'esprit, voyant Sophie richement parée et couverte de diamans, s'approcha d'elle en la lorgnant, et lui demanda si ses bijoux lui avaient coûtébien cher. «Mon petit ami, répondit-elle,vous croyez sans doute parler à votre maman?»
Beaumarchais n'était point aimé. Quelqu'un mit sur l'affiche de la première représentation des Deux Amis[34]:par un auteur qui n'en a aucun. Cette pièce tomba presqu'aussitôt qu'elle parut. Quelque temps après cette chute l'auteur eut la maladresse de plaisanter sur l'abandon dans lequel le public semblait laisser l'Opéra. La salle était nouvellement restaurée, et on allait y donner la reprise d'une ancienne pièce. Beaumarchaisdit à Sophie:—Votre salle est très-belle, mais vous n'aurez personne à votre Zoroastre.—Pardonnez-moi, reprit-elle,vosAMISnous en enverront.
MlleD*** était devenue amoureuse d'un M. Levacher de Charnois, gendre du comédien Préville. C'était un bel esprit qui rédigeait le Journal des Théâtres. D***, enchantée de trouver dans ce jeune homme les agrémens de la figure et les ressources de l'esprit, goûtait dans cette liaison un charme inexprimable; mais M. de Charnois s'étant réconcilié avec sa femme, abandonna sa maîtresse. La nymphe ne put soutenir une telle rupture, et en mourut de douleur. «Mourir pour un infidèle, s'écria Sophie,voilà une mode que les actrices ne suivront pas.»
Quelqu'un rapportait que le médecin Chirac, interrogé si le commerce des femmes est nuisible, avait répondu:—Non, pourvu qu'on ne prenne point de drogue; mais j'avertis que le changement est une drogue.—Hé bien, répartit Sophie,c'est pourtant cette drogue-là qui fait aller le commerce.
Mlled'Albigny, pensionnaire de l'Opéra, s'était mise sur le pied des dames du bel air, et ayant donné à jouer chez elle, fut envoyée, par ordre du roi, à la Salpêtrière. A son retour cette princesse voulant être bien avec tout le monde, admit à l'honneur de sa couche le commissaire de son quartier. Quelques jours après Sophie lui demanda «comment elle trouvait la chair de commissaire?(la chère).»
Le chevalier de C. était d'une gaucherie et d'une indifférence insoutenables; on ne savait par où le prendre pour l'émouvoir. MlleArnould s'étant infructueusement occupée de son éducation, le congédia en disant que «c'était une cruche sans anse.»
J.-J. Rousseau allait en 1770 souper chez Sophie Arnould avec l'élite des petits-maîtres et des talons rouges; il avait choisi Rulhières pour conducteur, et il se trouvait souvent là en fort bonne compagnie. Voulant prouver que la plupart de nos tragédies lyriques ne doivent leurs succès qu'aux charmes de la musique, il disait:—S'il est possible de faire un bon opéra, il ne l'est pas qu'un opéra soit un bon ouvrage.—Voilà pourquoi, répartit Sophie,chez nous leSONvaut mieux que la farine.
Elle s'intéressait pour un jeune homme auquel elle désirait faire obtenir un emploi qui dépendait de M. D., fermier général, lequel, disait-on, avait été laquais; elle attendait depuis deux heures dans l'antichambre du traitant qui était remplie de valets. Un jeune seigneur sortant du cabinet du financier, témoigna sa surprise à Sophie de la voir attendre en si mauvaise compagnie. «Je ne crains point ces messieurs, répondit-elle,tant qu'ils sont encore laquais.»
Louis-Gabriel Fardeau, procureur au Châtelet, composait des pièces pour le théâtre des Associés. Un plaisant trouva dans l'anagramme de ses noms son véritable portrait:Il a l'air dubœuf gras.Ce dramatiste s'étant avisé de faire sa cour à une danseuse de l'Opéra, Sophie dit à sa camarade: «Comment peux-tu supporter ceFARDEAU? Un procureur de son espèce n'aime les femmes que pour les formes.»
Après le déplacement de M. de Choiseul on fit des tabatières où il y avait d'un côté le portrait du duc de Sully, ministre de Henri IV, et de l'autre celui du duc de Choiseul[35], ministre de Louis XV. «C'est bien, dit MlleArnould en voyant une de ces boîtes;on a mis ensemble la recette et la dépense.»
Le baron de Grimm, devenu amoureux de MlleFel, chanteuse à l'Opéra, et n'ayant pu s'en faire écouter, tomba dans une sorte de catalepsie qui, pendant plusieurs jours, parut l'avoir privé de tout mouvement. Le médecin Senac se douta de la ruse et en parla à MlleArnould qui lui dit en riant: «Mon cher docteur, si Fel était auprès de votre malade, il ressusciterait bientôt.»
MlleLemaure, cette sublime actrice de la scène lyrique, si connue par ses caprices et sa belle voix, s'était retirée du théâtre en 1743. Les entrepreneurs du Colisée mirent en 1771 ses talens à contribution, et elle y chanta le monologue de l'acte du Sylphe avec un succès prodigieux. Cette cantatrice était fort laide. Sophie disait: «On a beau l'applaudir,elle fait toujours mauvaise mine.»
L'intérêt renferme un poison si actif, si subtil, que dès qu'il vient se joindre à un sentiment, il le corrompt et finit par l'éteindre. MlleLaguerre en offrit un exemple, et la galanterie ne fut pour elle qu'un commerce. Cette chanteuse ayant mis sur la liste de ses nombreux favoris[36]un apothicaire nommé La C., Sophie le surnomma «le premier commis deLA GUERRE.»
Un financier, vieux et blasé, venait de prendre à ses gages une jeune et jolie danseuse.—Comment va ton monsieur? lui demandait une de ses camarades.—Il paraît beaucoup m'aimer, répondit-elle, car il ne fait que m'embrasser. «Tant pis pour toi, répartit Sophie;qui trop embrasse mal étreint.»
Le marquis de Lettorière, officier aux gardes, passait pour le plus joli homme de Paris; il avait fait faire son portrait pour le donner à une actrice connue pour être moins tendre qu'intéressée. MlleArnould, à laquelle il le montra, lui dit: «Vous êtes beau comme l'Amour, mais votre Danaé aimerait mieux l'effigie du roi que la vôtre.»
On parlait de la prochaine représentation du Faucon, opéra comique deSedaine. Sophie semblait n'en avoir pas bonne opinion; elle se fit presser quelque temps pour s'expliquer et déclarer les motifs de son préjugé. «C'est que, reprit-elle avec vivacité par ce vers de Boileau:
Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.»
Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.»
Rien n'est beau que le vrai, le vrai seul est aimable.»
MlleAllard fut la maîtresse du duc de Chartres, du prince de Guimenée, du duc de Mazarin et d'un régiment de roturiers. S'étant fait peindre par Lenoir dans l'état où parut Vénus devant le berger Pâris, quelqu'un dit que la tête de cette figure n'était pas ressemblante. «Qu'est-ce que cela fait, reprit Sophie;Allard serait sans tête que tout Paris la reconnaîtrait.»
Marmontel débuta dans la carrièrelittéraire par des tragédies et des opéras. Ses Contes Moraux, qui parurent bientôt après, lui acquirent la plus grande réputation; il y puisa le sujet de quelques jolies comédies, et l'on sait que sa pièce de Zémire et Azor est tirée d'un ancien conte intituléla Belle et la Bête. MlleArnould étant allée voir jouer ce demi-opéra, elle dit à quelqu'un qui s'extasiait sur cet œuvre dramatique: «C'est la musique qui estla Belle.»
Le Mierre[37]lui disait un jour:—Rappelez-vous que d'Alembert, après lapremière représentation d'Hypermnestre, a dit que j'ai fait faire un pas à la tragédie. Elle reprit en riant: «Est-ce en avant ou en arrière?»
Quelques jours après la nomination de M. de Boynes au département de la marine, on donna à l'Opéra une pièce dont un des actes offrait la vue d'une mer couverte de vaisseaux. Le nouveau ministre se trouvant à cette représentation, quelqu'un le fit remarquer à MlleArnould. «Ne voyez-vous pas, dit-elle,qu'il vient ici prendre une idée de la marine.»
On dit que Valeria Coppiola, célèbre chorégraphe romaine, dansait, sautait et cabriolait encore sur le théâtre à l'âge de cent quatre ans, après y avoir figurépendant quatre-vingt onze ans consécutifs: une danseuse de l'Opéra voulant sauter sur ses traces, refusait sa retraite malgré ses longs travaux. «Elle est bienheureuse d'être aussi ingambe, dit Sophie,car à son âge on ne sait ordinairement sur quel pied danser.»
La manie des titres de noblesse fit prendre à M. de Pezai celui de marquis[38], quoiqu'il ne fût que le fils d'un nommé Masson, ancien commis du contrôle général. Ce poëte voulant paraître à la cour, acheta une généalogie qui lefaisait descendre d'un comte Massoni d'Italie, et à la faveur de ce brillant vernis il épousa une jolie femme à laquelle M. de Maurepas fit donner par le roi une dot considérable. «Ce jeune homme, disait Sophie,a tant de prétentions qu'il donnerait la moitié de son bien pour être auteur, et le reste pour être gentilhomme.»
Aux fêtes de la cour qui eurent lieu à Versailles à l'occasion du mariage du dauphin, Mmela duchesse de Villeroi composa les paroles d'un ballet mêlé de chant et de danse, intituléla Tour enchantée. Cette tour était une petite machine en papier huilé vert et blanc. MlleArnould qu'on y voyait à travers une petite porte de gaze blanche, avait l'air d'un avorton conservé dans un bocald'esprit de vin. On en fit la remarque à Sophie après la pièce, et elle répondit: «Cela est tout simple, puisque je suis le fruit d'une fausse couche de Mmela duchesse de Villeroi.»
Sedaine[39]étant venu lui faire visite après la représentation d'une de ses pièces qui n'avait pas réussi, on mit cet événement sur le tapis. Le poëtes'accusa d'avoir mal pris son temps, et dit:—La poire n'est pas mûre.—Cela ne l'a pas empêché de tomber, reprit Sophie.
Elle avait fait placer dans sa chambre à coucher un très-beau lit dont le ciel offrait la forme d'une coupe renversée. Un vieil amateur examinant l'élégance de ce nouveau meuble, s'écria:—Voici un bien beaudôme.—Oui, répondit-elle;mais ce n'est pas celui des Invalides.
MllesVerrière étaient en 1772 deux courtisanes du vieux sérail, puisque l'une d'elles avait appartenu au maréchal de Saxe et en a eu une fille; mais leur opulence, la société distinguée qui allait chez elles, leurs talens et l'habitude où elles étaient de donner des spectacles,y attiraient beaucoup d'amateurs. Colardeau, longtemps attaché à leur char, fut remplacé par La Harpe, qui jouait la comédie dans cette assemblée. Sophie disait en faisant allusion aux différens rôles que ces nymphes avaient joué dans le monde: «Une femme galante est un recueil d'historiettes dont l'introduction est le plus joli chapitre; on se le prête, on s'en amuse; mais ce livre est bientôt lu; enfin il se délabre, et il ne reste aux curieux que l'errata.»
Coqueley de Chaussepierre, avocat plus renommé par ses bouffonneries que par son éloquence, se plaignait d'avoir été cruellement trompé par une femme charmante dont la fraîcheur l'avait séduit. «Voilà comme vous faites tous, lui dit Sophie;vous aurez jugé son affaire sur l'étiquette du sac.»
Lorsque Dorat faisait la cour à MlleDubois, actrice du Théâtre-Français, celle-ci alla consulter sa bonne amie Sophie sur le traitement qu'on devait faire éprouver à ce soupirant. «Ma chère Dubois, lui dit-elle,on ne prend un homme que pour l'un de ces trois motifs, parce qu'il est riche, qu'il est homme à sentimens, ou qu'il est fort; ton Dorat est une petite espèce, pauvre, froid et faible[40]; ce n'est donc pas là ton fait.»
Une grande dame se trouvant au Concert spirituel près de MlleArnould, dit après s'être informée du nom de l'actrice:—On devrait bien distinguer par des marques honorables toutes les femmes honnêtes.—Madame, répartit Sophie,pourquoi voulez-vous mettre les filles dans le cas de les compter?
Deux mousquetaires courtisaient MlleGranville de l'Opéra. L'un d'eux dit à Sophie en parlant de son camarade:—Nous sommes rivaux et nous vivons en frères.—Oui, répondit-elle,mais vous vous aimez comme deux frères qui ont une succession à partager.
MlleLaguerre n'étant que fille des chœurs fut, dit-on, trouvée en flagrant délit dans une loge. Cette aventureamusa beaucoup les habitués de l'Opéra; mais comme ce n'était pas la première de ce genre, l'affaire n'eut aucune suite. Quelques jours après, par un temps très-froid, cette actrice parut à la répétition avec une robe toute garnie de fleurs. «Bon Dieu!lui dit Sophie,tu as l'air d'une serre chaude.»
Un anglomane lisait une traduction qu'il avait faite de la tragédie de Macbeth, et en vantait beaucoup les beautés. «Quel sujet noir et froid!s'écria Sophie;c'est une nuit d'hiver que cette pièce-là.»
Les cheveux étaient un des genres de beauté qui brillaient en MmeDubarri, et qu'elle soignait davantage; elle avait appartenu dans sa jeunesse au coiffeurLamet, et c'est d'elle que sont venus depuis, lorsqu'elle fut dans le cas de faire exemple, les chignons adoptés par les femmes du plus haut parage. Cette mode fit naître des chansons et des caricatures aux auteurs desquelles la bonté de la favorite pardonna toujours; mais un jour Sophie fut menacée de Sainte-Pélagie, pour avoir dit au sujet d'une prochaine disgrâce de MmeDubarri: «Quand leBARILroulera, le chancelier aura les jambes cassées.»
Le marquis de Pezai, surnommé le singe de Dorat, portait des talons rouges et se donnait tous les airs d'un grand seigneur. Une dame à laquelle il faisait la cour demanda à MlleArnould si elle connaissait sa famille.—Certainement, répondit-elle,c'est le fils de Scarron.—Vousplaisantez, sans doute?—Non, vraiment; Scarron n'a-t-il pas fait leMarquis ridicule?
Le docteur Léger, médecin renommé parmi les vierges de l'Opéra, s'étonnait de ce que les femmes galantes donnaient plus d'amour qu'elles n'en prenaient. «C'est comme les bons médecins, dit Sophie,qui ne prennent jamais de médecine.»
Le boucher Colin, après avoir fait pendant six ans les honneurs de la cuisine de MlleDuplant, se trouva totalement ruiné, et fut obligé de se mettre à l'année chez un confrère qu'il avait lui-même occupé dans sa splendeur. Pendant une répétition, on laissa par mégarde aller sur le théâtre de l'Opéraun gros chien de boucher. Sophie appela aussitôt sa camarade, et lui dit: «Tiens, Duplant, voici le coureur de ton amant.»
Le marquis de Lettorière[41], cet aimable roué qui ruina tant de femmes, et dont la dépense aurait tari les sources du Pactole, avait été mis aux arrêts pour avoir battu un de ses créanciers. Il perça pendant la nuit le mur de sa prison et alla coucher avec une nymphe de l'Opéra. A cette nouvelle Sophie dit: «Cet étourdi paie joliment sesdettes; il fait un trou pour en boucher un autre.»
MlleDuperrey, charmante danseuse de l'Opéra, pleine de grâces et de talens, se mit au couvent par dépit de n'avoir pu fixer le danseur Dauberval qu'elle voulait épouser. Quelques jours avant cette fugue, Sophie lui avait dit: «Ma chère Duperrey, la femme qui se marie met la main dans un sac où il n'y a qu'une anguille sur une centaine de serpens; il y a cent à parier contre un qu'au lieu de l'anguille c'est un serpent qu'elle prendra.»
M. *** avait le défaut de bredouiller; un jour qu'il faisait de grands complimens à MlleArnould sur son esprit etses talens: «Ménagez mon amour-propre, lui dit-elle,et souvenez-vous qu'en fait de flatterie on aime mieux le peintre que le barbouilleur.»
Les Fables de Dorat ont des grâces que ce genre semble proscrire, et l'affectation du bel esprit en écarte presque toujours la simplicité et la naïveté du fabuliste. On a dit qu'il voulait rire comme La Fontaine, mais qu'il n'avait pas la bouche faite comme lui. MlleArnould disait, en faisant allusion aux gravures prodiguées dans les Fables de ce poëte musqué: «Ce pauvre Dorat se sauve par les planches.»
Un de ces petits maîtres en soutane qui fourmillaient alors dans toutes les sociétés, et qui, comme l'abbé Pellegrin,dînaient de l'autel et soupaient du théâtre, se lia avec Sophie, et voulut goûter le plaisir des élus:«O ciel! que me proposez-vous là, s'écria-t-elle;vous ne savez donc pas que j'ai rayé de mes tablettes l'histoire ecclésiastique?»
C'est le 5 février 1772, dit le baron de Grimm dans sa correspondance, que le duc de la Vauguyon alla rendre compte au tribunal de la justice éternelle de la manière dont il s'était acquitté du devoir effrayant et terrible d'élever un dauphin de France, et recevoir le châtiment de la plus criminelle des entreprises, lorsqu'elle ne s'accomplit pas au gré de toute la nation. Le lendemain de son décès, l'Opéra donnaCastor et Pollux. Le ballet des diables ayant manqué, et messieurs les démonsdansant tout de travers, Sophie Arnould dit: «Qu'ils étaient si troublés par l'arrivée de M. le duc de la Vauguyon que la tête leur en pétait.»
M. ***, intendant du prince de Guémené, devait sa fortune à celle de son maître, dont il n'avait pas mal embrouillé les affaires. Cet homme avait de l'esprit, faisait des vers et travaillait à un opéra. Un de ses amis ayant communiqué l'ouvrage à MlleArnould, elle lui dit: «Je trouve que l'auteur a un peu pillé; mais au surplus c'est digne d'unVoltaire(vole terre).»
MlleRey avait entrepris de dégourdir un grand jeune homme qui étaitclercde notaire. Un jour cet aimable précepteur se plaignit à Sophie de labêtise de son élève: «Tu ne savais donc pas, lui répondit-elle,que les plus grands clercs ne sont pas les plus fins.»
L'abbé Terray fut nommé contrôleur général des finances en 1769. Peu de ministres se sont trouvés dans une position plus difficile et plus orageuse, et ceux dont il avait blessé les intérêts particuliers pour sauver la fortune publique s'en vengèrent par mille quolibets. Ce ministre ayant paru, à l'entrée de l'hiver, avec un superbe manchon, MlleArnould dit: «Qu'a-t-il besoin d'un manchon? il a toujours les mains dans nos poches.»
MlleR...., née en 1756, débuta à la Comédie-Française en 1772, avec le plus grand éclat. Ses talens excitèrent la jalousiede ses camarades, et MlleVestris, maîtresse du maréchal duc de Duras, forma contre elle une cabale affreuse. Un jour qu'elle jouait l'Emiliede Cinna, un chat qui se trouvait dans la salle se mit à miauler. «Je parie, dit Sophie,que c'est le chat de la Vestris.»[42]
On sait que M. Masson de Pezai prenait le titre de marquis afin d'augmenter ses qualités. Un jour que ce poëte signait devant Sophie, en y joignant sa nouvelle seigneurie, elle lui dit: «Prenez garde à ce que vous faites, le sobriquet demarquispourrait bien vous rester.»
Le princed'Hénin, capitaine des gardes du comte d'Artois, n'était pas fort considéré. Champcenetz l'appelait leNain des princes. Ce seigneur étant devenu amoureux de MlleArnould, employa tous ses moyens pour lui plaire. Un jour qu'il s'efforçait vainement d'obtenir un tendre aveu, Sophie excédée rompit enfin le silence, et lui dit: «Vous ne savez donc pas qu'il est souvent aussi difficile de faire parler une femme que de la faire taire.»
MlleCléophile sortit de chez Audinot pour entrer danseuse à l'Opéra; elle appartenait en 1773 au comte d'Aranda, qui lui donnait trois cents louis de fixe par mois; ce qui la mit dans le cas de représenter convenablement. Cette nymphe, qui avait le regard un peurude, ayant fait faire son portrait, conduisit MlleArnould chez son peintre. L'artiste dit à celle-ci:—Croiriez-vous, mademoiselle, que je suis amoureux de mon modèle?—«En ce cas, répondit Sophie,faites-lui donc les yeuxDOUX.»
Le président de..., auteur d'assez mauvais ouvrages, après avoir vécu dans la dissipation, se retira du monde pour cultiver dévotement les lettres. Quelqu'un disait, en parlant de lui:—Voilà donc le président devenu ermite;il a enfin renoncé àSatanet à sespompes.—MlleArnould répartit: «Il devrait bien aussi renoncer à ses œuvres.»
M. de Buzençais, et le prince de Nassau qui n'était pas reconnu en Allemagne, s'étaient battus en duel: on disait devant Sophie que le premier avait fait beaucoup de façons avant de s'y déterminer, et que c'était d'autant plus singulier qu'il passait pour bien manier l'épée. «C'est que, reprit-elle,les grands talens se font toujours prier.»
Un auteur lui remit un opéra en cinq actes, en la priant de l'examiner et de lui en donner son avis. Il ajouta que dans cette composition il n'avait pas voulu suivre la route ordinaire, et qu'ils'était surtout appliqué à éviter le style du langoureuxQuinaultet du philosopheVoltaire. «Monsieur, lui répondit Sophie,éviter Voltaire et Quinault, c'est s'asseoir par terre entre deux beaux siéges.»
M. Jacquemain, joaillier de la couronne, avait fait des folies pour mademoiselle Granville, de l'Opéra. Sophie ayant vu cette nymphe en petite loge avec M. de Joinville, maître des requêtes, lui demanda le lendemain: «Si elle avait changé de metteur en œuvre.»
MlleC... naquit à Venise en 1754, mais elle fut élevée en France; elle dansa d'abord dans les ballets de la Comédie-Italienne et se fit remarquer par sa beauté. Le lord Mazarin en devintéperduement amoureux et voulut l'enlever. Ce danger fit quitter le théâtre à la belle C...; ses parens l'emmenèrent en province, où elle perfectionna les dons précieux que la nature lui avait accordés; elle revint ensuite à Paris, et elle fut reçue à la Comédie-Italienne en 1773. Ses charmes maîtrisaient tous les cœurs; son jeu, sa voix, son maintien, tout séduisait en elle, et chaque jour poëtes et financiers déposaient à ses pieds le tribut de leur adoration. Cette charmante actrice avait peu d'esprit. Un jour elle dit à MlleArnould:—On m'adresse souvent des vers; je voudrais bien apprendre à m'y connaître.—Rien n'est plus facile, répondit Sophie;dis toujours qu'ils sont mauvais, et tu ne te tromperas guère.
Le volume des Fables de Dorat se vendaitun louis dans sa nouveauté[43]. Quelqu'un se récriait sur la chèreté de cet ouvrage. «Examinez donc bien, dit-elle,le papier, les gravures et les vignettes; vous verrez que les vers sont pour rien.»
Un danseur entretenait une jeune figurante dont la complexion était fort maigre, et lorsqu'il était avec elle il ne l'appelait jamais quemon chou. Ce mot souvent répété fit dire à Sophie: «Il paraît que cet homme-là ne fait pas sesCHOUXgras.»
On a vu dans le même temps figurer à l'Opéra trois sœurs qui portaient toutes les trois des noms de fleurs; l'une s'appelaitRose, l'autreHyacinthe, et la dernièreMarguerite. Comme on les nommait devant Sophie, elle s'écria: «Bon Dieu! quelle plate-bande!»
Un musicien, un peu gascon, se vantait d'être aimé d'une femme charmante qui demeurait dans le faubourg Saint-Marceau.—Oh! oh! dit un plaisant, il y a bien de la boue dans ce quartier-là.—Cela n'empêche pas, reprit l'artiste, que ma conquête y faitdu bruit.—En ce cas, reprit Sophie,je gage que votre belle a des sabots.
Un jeune mousquetaire qui croyait sans doute que l'amour tient lieu de tout,faisait une cour assidue à une jolie danseuse, mais dont le cœur ne s'ouvrait qu'avec une clef d'or. Un jour qu'il se plaignait de n'obtenir de sa belle que de vaines promesses, MlleArnould lui dit: «Il faut être bien novice pour ignorer que l'amant qui ne dépense qu'en soupirs n'est payé qu'en espérances.»
Ce qui a surtout nui à l'abbé Terray[44]dans l'esprit des Parisiens, c'est qu'il montrait dans ses réponses trop de mépris pour l'opinion publique. On lui reprochait un jour qu'une de ses opérationsressemblait fort à prendre l'argent dans les poches. «Et où voulez-vous donc que je le prenne?» répondit-il. Une autre fois on lui disait, une telle opération est injuste. «Qui vous dit qu'elle est juste?» répliqua-t-il. Un coryphée de l'Opéra étant allé solliciter près de lui le paiement des pensions de plusieurs de ses camarades, revint tristement dire à Sophie que l'abbé Terray l'avait fort mal accueilli. «Je n'en suis point surprise, répondit-elle;comment paierait-il ceux qui chantent, quand il ne paie pas ceux qui pleurent.»
Un jeune poëte paraissait indécis sur le genre de composition dramatique dont son génie devait s'occuper.—Conseillez-moi, disait-il à MlleArnould, où dois-je me fixer, et quel modèle prendrai-je?—Croyez-moi, répondit-elle,fixez-vous au Théâtre-Français, et tâchez d'y prendreRacine.
En 1773 le Palais-Royal, bien différent de ce qu'il est aujourd'hui[45], renfermait un jardin beaucoup plus vaste. Une allée d'antiques marronniers formant le berceau, présentait un agréable spectacle par la brillante compagnie qui s'y rassemblait trois fois par semaine; des concerts délicieux qui se prolongeaientjusqu'à deux heures du matin, ajoutaient aux charmes des belles soirées d'été. Sophie occupait alors un appartement qui donnait sur ce jardin. Voulant tirer un feu d'artifice à l'occasion de la naissance du duc de Valois, elle écrivit au duc d'Orléans la lettre suivante:
«Monseigneur,«Suivant un usage antique, à la naissance des rois on apportait de l'or, de la myrrhe et de l'encens; l'or aujourd'hui serait une offrande trop vile pour un grand prince comme vous; la myrrhe est, je crois, un aromate peu agréable; quant à l'encens, tant de mains délicates le font fumer devant vous que je n'ai garde de m'en mêler. Par la position de ma demeure sur le jardin de votre palais, Monseigneur, je me trouve à portée de faire parvenir jusqu'à l'auguste accouchéel'éclat et le bruit de notre hommage. Le dédaignerez-vous? Je n'ai à présenter à Votre Altesse qu'un petit feu, une explosion vive et beaucoup de fumée; celui dont brûlent nos cœurs pour Votre Altesse est plus durable et ne s'éteindra qu'avec nos vies.«Je suis, etc.»
«Monseigneur,
«Suivant un usage antique, à la naissance des rois on apportait de l'or, de la myrrhe et de l'encens; l'or aujourd'hui serait une offrande trop vile pour un grand prince comme vous; la myrrhe est, je crois, un aromate peu agréable; quant à l'encens, tant de mains délicates le font fumer devant vous que je n'ai garde de m'en mêler. Par la position de ma demeure sur le jardin de votre palais, Monseigneur, je me trouve à portée de faire parvenir jusqu'à l'auguste accouchéel'éclat et le bruit de notre hommage. Le dédaignerez-vous? Je n'ai à présenter à Votre Altesse qu'un petit feu, une explosion vive et beaucoup de fumée; celui dont brûlent nos cœurs pour Votre Altesse est plus durable et ne s'éteindra qu'avec nos vies.
«Je suis, etc.»
Le duc d'Orléans accorda la demande, et Sophie fit tirer son petit feu, à la grande satisfaction de tous ceux qui en furent témoins.
Le marquis de L. ayant eu du goût pour MlleGrandi, danseuse à l'Opéra, celle-ci peu cruelle l'admit à sa couche et fit les choses très-généreusement, s'en rapportant à la munificence du seigneur, et n'imposant aucune condition. Le lendemain son amant lui demandace qui lui faisait plaisir. Elle parla dechatons, qui s'assortiraient à merveille avec un collier qu'elle avait. Le surlendemain il arriva à MlleGrandi une corbeille pleine de petits chats. Cette facétie fit beaucoup rire, et lorsque Sophie revit sa camarade, elle lui dit: «Je ne suis point surprise de ce qui t'arrive, ma chère Grandi; tesSOURISdoivent attirer lesCHATS.»
Une actrice de l'Opéra qui faisait la prude amena un soir au foyer une petite fille de sa façon, qu'elle appelait sa nièce. Cette jolie enfant était remplie de grâces, et chacun la faisait jaser. Quand ce fut au tour de Sophie, elle lui dit: «Ma petite, il y a longtemps que je n'ai eu le plaisir de te voir; comment se porte mademoiselle ta mère?»
Le duc de la Vrillière[46]avait pour maîtresse une femme d'un excessif embonpoint, qui avait beaucoup d'empire sur son esprit. Un jeune homme ayant besoin de la protection de ce ministre, demanda à MlleArnould le moyen de lui présenter un placet. «Adressez-vous à sa maîtresse, répondit-elle;on parvient à tout par le canal desGRASSES.»
MlleAllard s'étant plus occupée de ses plaisirs que de ses intérêts, se trouva sur la fin de sa brillante carrière sans fortune et sans amans; elle acquit avecles années un embonpoint excessif, et l'énormité de sa taille éloigna peu à peu tous ses adorateurs. «Pauvre Allard, disait Sophie,elle s'agrandit sans garder ses conquêtes.»
Le chevalier de C., vivement épris des charmes de MlleArnould, lui jurait un amour éternel, et ne demandait en retour qu'une heure de complaisance. «Le désir vous aveugle, lui dit-elle;une femme dont on sollicite les faveurs est comme une énigme dont on cherche le mot: dès qu'on a pénétré l'une et l'autre, elles sont bientôt oubliées.»
MlleJude était une danseuse surnuméraire de l'Opéra, qui, à la faveur de ce titre, à l'abri des persécutions de ses parens et des recherches de la police, selivrait au culte de Vénus avec tant d'ardeur, d'intelligence et d'économie que malgré qu'elle fût très-jeune encore, elle avait déjà des rentes, de l'argent comptant et un fort beau mobilier. Ayant pris un abbé pour son coadjuteur, elle eut des scrupules sur un tel choix. «Rassure-toi, lui dit Sophie;il est bien défendu aux prêtres d'avoir des femmes; mais aucun canon n'a interdit aux femmes l'usage des prêtres.»
On donna en 1774, pour les fêtes de la cour, l'opéra deCéphale. Le poëme est de Marmontel et la musique de Grétry. Cette pièce obtint un grand succès à Versailles, mais elle trouva des juges sévères à Paris. Le mot latinaura, que le poëte crut devoir conserver en français, fit naître le jeu de motsorapro nobis, et Sophie eut la malice de dire «que la musique deCéphalelui paraissait beaucoup plus française que les paroles.»[47]
Le 24 mars 1774, MlleArnould, par un pur caprice, refusa de chanter, et ce jour-là elle eut la hardiesse de se montrer à l'Opéra, en disant «qu'elle venait prendre une leçon de MlleBeaumesnil.»Les directeurs se plaignirent au duc de la Vrillière, qui, au lieu d'envoyer cette actrice rebelle au Fort-l'Evêque, se contenta de la réprimander. Des spectateurs de mauvaise humeur allèrent à l'Opéra le mardi suivant pour la siffler; mais ils n'en eurent pas le courage, et la séduction de son jeu leur fit oublier ce projet.
Le duc de F.[48]ne pouvant obtenir les faveurs d'une jeune personne aussi sage que belle, ne trouva pas d'autre expédient que de l'enlever après avoirmis le feu à la maison. On racontait l'événement devant plusieurs vieilles coquettes qui se récrièrent beaucoup sur les circonstances de ce rapt. «Hélas!dit Sophie,les libertins enlèvent les belles, mais le temps plus cruel enlève la beauté.»
LenotaireClauze, grand amateur de filles et fort inconstant, eut, dit-on, les prémices de MlleDorival, l'une des plus jolies danseuses de l'Opéra, et peu de temps après il quitta cette nymphe pour un nouvel objet. Dorival pleurant la perte de son infidèle, Sophie lui dit pour la consoler: «Faisun actede contrition, pauvre innocente, et souviens-toi qu'à Cythère on ne fait point debail à vie.»
Lorsque Dorat fit jouer sa comédie dela Feinte par amour, il était attachéau char de MlleDupuis de l'Opéra. Cette actrice s'étant amourachée d'un jeune mousquetaire, supposa une longue indisposition pour être plus libre chez elle. Quelque temps après Dorat demanda à Sophie si MlleDupuis avait été réellement malade. «Non, répondit-elle,c'est uneFEINTEpar amour.»
Le baron du Hou.... avait fait dans ses terres, en Normandie, unecoupe de boisde 80,000 liv., afin de mieux payer les faveurs d'une courtisane nomméeBréman. Ce fou fieffé étant venu à l'Opéra dans un costume magnifique, MlleArnould dit à quelqu'un: «Regardez donc le baron comme il porte bien sonBOIS.»
Lespontsont singulièrement influésur la vie de MmeDubarri. Cette célèbre courtisane naquit à Paris auPont-aux-Choux, et dès l'âge le plus tendre elle exerça ses talens sur lePont-Neuf; lePont-Royalla vit le sceptre en main, et à la mort de son illustre amant elle fut exilée auPont-aux-Dames. Après avoir émigré en Angleterre elle revint à Paris en 1793, et finit sa vie près duPont de la Révolution. Sophie apprenant la mort de Louis XV et l'exil de MmeDubarri, dit en regardant tristement ses camarades: «Nous voilà orphelines de père et de mère.»
P. n'ayant pu faire jouer sa comédie desCourtisanes, attaqua juridiquement la troupe des comédiens français, et publia une épître intitulée:Remercîmens des Demoiselles du monde aux Demoiselles de la Comédie-Française, à l'occasiondesCourtisanes,comédie. Cette satire ameuta contre lui toutes les prêtresses de Vénus. Quelqu'un disait à Sophie que P.[49], si méchant dans ses écrits, était pourtant un bon homme. «Ne vous y fiez pas, reprit-elle,il a des griffes jusque dans les yeux.»
Une figurante jeune et jolie se fit quelque temps remarquer par sa conduite sage et réservée; elle résista au torrent qui entraînait ses camarades, et pour se faire une égide contre les traits de la séduction, elle prit un mari. Quelqu'un admirant les mœurs de cette danseuse,disait qu'elle avait beaucoup de vertus. «Hé bien, reprit Sophie,elle a cela de commun avec lesSIMPLES.»
MlleLaguerre se promenait dans les coulisses de l'Opéra, entourée de quelques adorateurs. Sophie s'approcha de cette nymphe, et lui touchant son ventre qui s'arrondissait visiblement: «Voilà, dit-elle,le recueil de ces messieurs.[50]»
Unprocureurau parlement qui s'était presque ruiné au service de MlleDuplant, vint un soir au foyer de l'Opéra. Quelqu'un qui le reconnut dit à voix basse:—Voici un dindon queDuplanta bienplumé.—Cela ne l'empêche pas de voler, répartit Sophie.
Une dame deHunolstein[51]s'engoua tellement de Sophie qu'elle avait vue dans le rôle d'Iphigénie, qu'elle en était devenue presque amoureuse. Celle-ci voulant en marquer sa reconnaissance, lui envoya un chapeau fort galant qu'elle nommachapeau à l'Iphigénie. La jeune dame ne pouvant parvenir à ajuster cette coiffure à son goût, envoya chez l'actrice un laquais balourd qui fit plaisammentsa commission. Il trouva Sophie à sa toilette entre le prince d'Hénin son amant payant, et un coiffeur son amant payé; il lui dit:—Mademoiselle, Mmela comtesse vous remercie du chapeau que vous lui avez envoyé, mais elle ne peut réussir à l'arranger comme vous, et elle vous prie de lui envoyer celui qui vous le met.—Iphigéniealors se tournant avec majesté vers ses deux favoris, leur dit le plus gravement du monde: «Hé bien, qui est-ce qui marche aujourd'hui?»
Le 22 février 1774, l'Académie royale de Musique donna la première représentation deSabinus, tragédie lyrique en quatre actes, qui avait été représentée à Versailles pour les fêtes de la cour le 4 décembre 1773; le poëme est de Chabanon, la musique de Gossec.Cet opéra n'eut pas plus de succès à la ville qu'à la cour; on ne s'aperçut pas même de l'attention que les auteurs avaient eue de le réduire en quatre actes après l'avoir donné d'abord en cinq; ce qui fit dire à MlleArnould que «le public était un ingrat de s'ennuyer quand on se mettait enQUATREpour lui plaire.»
Elle rencontra, en se promenant au bois de Boulogne, un médecin de sa connaissance qui cheminait avec un fusil sous le bras.—Où allez-vous donc ainsi armé?lui demanda Sophie.—Je vais à Longchamp voir un malade.—Il paraît, reprit-elle,que vous avez peur de le manquer.
Une jeune danseuse s'était avisée de devenir amoureuse folle d'un violon del'Opéra. Sa mère s'en plaignit amèrement en présence de Sophie, qui dit à la novice:—Mademoiselle, vous n'avez point l'esprit de votre état; on vous passe de céder à quelque caprice, pourvu que cela ne fasse pas de bruit; mais une demoiselle d'Opéra ne doit avoir ouvertement un cœur que pour la fortune.—C'est bien parlé, s'est écriée la mère. Oh! Mademoiselle, que ma fille n'a-t-elle votre esprit! Il n'est pas surprenant que vous soyez si riche.
En 1775 on donna à l'OpéraCythère assiégée, opéra-comique de Favart, remis en musique par Gluck. Cette pièce est le triomphe de la beauté sur la force; malheureusement Favart a tiré un mauvais parti de ce sujet. Lors de la première représentation les guerriers, pour monterà l'assaut, apportaient des échelles. On demanda à quoi bon. Sophie répondit que «c'était pour afficher un nouvel opéra.»
MlleGrandi s'était liée avec un Américain qu'elle trouva un matin couché avec une jeune négresse. Cette infidélité piqua son amour-propre, et ses camarades en furent bientôt instruites. Sophie lui dit pour la consoler: «Ah! ma chère, les hommes sont des caméléons qui changent de couleur pour tromper toutes les femmes.»
Elle était dans un cercle où plusieurs académiciens faisaient assaut d'esprit; c'était un vrai cliquetis de pointes et de saillies. «Ne trouvez-vous pas, dit-elle à une de ses voisines,que les beaux-espritssont comme les roses; une seule fait plaisir, un grand nombre entête.»
MlleDuthé[52], originairement figurante à l'Opéra, puis aux promenades nocturnes du Palais-Royal, fut la première maîtresse du duc de Chartres, et elle devint ensuite celle du comte d'Artois. Un peintre nommé Perrin voulut se signaler, en 1775, par le portrait de cette célèbre courtisane; il en avait fait deux qu'il montrait aux amateurs; l'un très-grand, où il la représentait en pied,parée de tout le luxe des vêtemens à la mode; l'autre plus petit, où il la montrait nue, avec le détail de tous ses charmes. Quelqu'un s'écria en voyant ce dernier tableau:—Voici une charmante Danaé.—Dites plutôt, reprit Sophie,le tonneau des Danaïdes.
Il parut en 1775 une facétie intituléeles Curiosités de la Foire, où les filles les plus célèbres de Paris étaient désignées allégoriquement sous des noms d'animaux rares; elles en furent cruellement offensées, mais ne purent se venger de l'auteur anonyme. Le sieur Landrin, poëte voué au théâtre d'Audinot, imagina de composer une petite pièce sur ce sujet et sous le même titre. MlleDuthé assistant à la première représentation, s'y reconnut si sensiblement, qu'elle entomba en syncope. Cet événement fit grand bruit parmi les filles du haut style. Les partisans de cette nymphe crièrent au scandale, et le duc de Dur., son amant, obtint, malgré l'approbation de la police et les désirs du public, que cette pièce ne fût plus jouée. MlleArnould, piquée contre quelques seigneurs de la cour qui commentaient cette satire, dit: «Pourquoi n'a-t-on pas mêlé quelques courtisans parmi les courtisanes? Dans une ménagerie, les mâles doivent figurer à côté des femelles.»
M.Poissonde Malvoisin recherchait les bonnes grâces d'une jeune figurante, qui le rebutait toujours à cause de son âge. Sophie dit à cette novice: «Ce ne sont pas les années qu'il faut compter; dans les mariages que fait Plutus, onvoit presque toujours jeune chair et vieuxPOISSON.»
Elle passa pour avoir été en mariage réglé, pendant huit jours, avec M. Bertin, que les nymphes de l'Opéra appelaientBertinus. Un jour deux hommes se trouvant sur le théâtre de l'Opéra derrière Sophie, sans le savoir, plaignaient beaucoup M. Bertin des infidélités et des mauvais procédés qu'il avait essuyés de la part de ces demoiselles, ajoutant qu'il ne le méritait pas, qu'il était généreux, aimable, facile, etc., etc. Sophie se retourne et dit: «On voit bien que ces messieurs ne l'ont pas eu.»
MlleLevasseur, en entrant à l'Opéra, changea de nom comme toutes ses compagnes, et prit celui deRosalie; mais lacomédie intituléeles Courtisanesla dégoûta de son choix. L'une des héroïnes de cette pièce s'appelleRosalie, et Rosalie actrice ne voulant pas être confondue avec Rosalie courtisane, reprit son premier nom. Sophie disait de MlleLevasseur qui était passablement laide: «Cette Rosalie, au lieu de changer de nom, aurait bien dû changer de visage.»
La duchesse de Chaulnes ayant épousé un maître des requêtes nommé de Giac, perdit par cette mésalliance le tabouret qu'elle avait à la cour; elle disait à ceux qui s'étonnaient qu'elle eût sacrifié son rang à de folles amours:—J'aime mieux être couchée qu'assise.—Cette dame était connue pour être fort galante. Un jour elle rencontra MlleArnould et lui demanda comment allait le métier.«Assez mal, répondit-elle,depuis que les duchesses s'en mêlent.»
Le goût des noms supposés a produit parfois les scènes les plus plaisantes, et il n'était pas rare de voir se présenter à la porte de l'Opéra une pauvre journalière couverte de haillons, pour réclamer sa fille ou sa nièce que le jour précédent elle avait vue dans un brillant équipage. MlleDorival éprouva cette humiliation. Un soir qu'elle avait dansé dansErnelinde, la mère ayant pénétré jusqu'au foyer, se jeta dans les bras de sa fille qui la reçut avec dignité en l'appelantmadame. A ce titre la tendresse maternelle se changea en fureur, et cette comédie eût fini par un drame, si le marquis de Chabrillant, amant de la danseuse, n'eût pas entraîné la mère dans un cabinet où on lui fit boire forcerasades pour appaiser son ressentiment. MlleArnould, présente à cette scène bachique, et voyant cette bonne mère vider tous les flacons que l'on apportait, dit au marquis: «En vérité, c'est uneMÈRE A BOIREque cette femme-là.»
Le Barbier de Sévilleest le mieux conçu et le mieux fait des ouvrages dramatiques de Beaumarchais; les caractères en sont bien marqués et assez soutenus pour le genre de l'imbroglio. Cependant le public accueillit froidement cette comédie: elle fut d'abord jouée en cinq actes (le 23 février 1775), mais l'auteur en supprima un, et l'intrigue y gagna. Quelqu'un ayant dit à Sophie que Beaumarchais allait mettre sa pièce en quatre actes: «Il ferait bien mieux, reprit-elle,de mettre ses actes enPIÈCES.»
Le marquis de Bièvre fut le premier amant de MlleR., comme le comte de L. fut celui de MlleArnould. L'intimité qui régna pendant quelque temps entre ces deux actrices, lia naturellement M. de Bièvre avec MlleArnould, et c'est dans sa société qu'il reçut le sobriquet demarquis Bilboquet, par allusion à son adresse à jouer de cet instrument et à la frivolité de son caractère. Sa manie des calembours le rendit célèbre, et plus d'un bel esprit tâcha de l'imiter. Un soir qu'il était chez Sophie Arnould, une jolie femme lui dit en souriant:—Faites donc un calembour sur moi.—Attendez donc qu'il y soit, reprit Sophie.
MlleCr. après avoir fait par précaution trois quarantaines de suite, entra au couvent des Carmélites où elle devint enceinte à force de travailler à oublierle monde avec le directeur de cette maison. «Cette vieille fille, disait Sophie,s'est retirée du monde par dépit, s'est mise au couvent par ennui, et s'y est fait faire un enfant par habitude.»
MlleArnould avait l'art dangereux de saisir les ridicules et d'en faire le sujet de ses plaisanteries; aussi recevait-elle parfois des épigrammes dont elle ne se vantait pas. On lui faisait un jour des complimens sur son esprit. Quelqu'un crut la mortifier en disant:—Bah! maintenant l'esprit court les rues.—Elle répartit aussitôt:—Monsieur, c'est un bruit que les sots font courir.
Le duc de Bouillon fut tellement épris des charmes de MlleLaguerre, qu'il dépensa pour elle 800,000 liv. dans l'espacede trois mois. Cette excessive prodigalité à l'égard d'une impure révolta tous les créanciers du duc; leurs plaintes parvinrent aux pieds du trône, et ce seigneur fut exilé dans une de ses terres. Peu de jours après quelqu'un s'informa de la santé de MlleLaguerre[53]. «J'ignore comment elle va maintenant, répondit Sophie;mais le mois dernier la pauvre enfant ne vivait que deBOUILLON.»
Aux fêtes de Longchamp, en 1775, les filles entretenues tenaient le premier rang[54]. La fameuse Duthé s'y fit voir dans une voiture élégante attelée de six chevaux blancs, dont les harnais étaient de maroquin bleu, recouverts d'acier poli réfléchissant de toutes parts les rayons du soleil. «Quand on observe un tel luxe, dit Sophie,doit-on être surpris si tant de grandes dames se dégoûtent de l'état d'honnêtes femmes.»
Le comte Dubarri possédait aux environs de Paris une petite maison de campagne où il élevait en cachette une jolie villageoise nomméeBarbe. Le chevalier de G. découvrit la cachette, et dit à MlleArnould qu'il avait profité de l'absence du comte pour lui souffler sa maîtresse. «Vous êtes bien heureux, répondit-elle,que ce n'ait pas été son jour deBarbe.»
Le baron de Grimm n'était pas riche en agrémens extérieurs, mais sa mise était toujours fort recherchée, et pour corriger les défauts de son visage, il y mettait durouge et du blanc. MlleFel de l'Opéra, à laquelle il faisait une cour assidue, parlait un jour de la laideur de son soupirant. «De quoi te plains-tu, lui dit Sophie,n'est-il pas fait à peindre?»
Elle rencontra sur l'escalier du théâtre une très-agréable chanteuse des chœurs qui tenait par la main une petite fille.—Mon Dieu, le joli enfant! à qui est-il?—A moi, mademoiselle.—A vous? mais il me semble que vous n'êtes pas mariée.—Non, mademoiselle, mais je suis de l'Opéra.
On lui racontait l'histoire singulière d'un curé de la Guienne, qui, pour avoir gardé une continence trop parfaite, éprouva une longue maladie à laquelle il eût succombé sans une demoiselle qui voulut bien être son médecin. «Tel est l'empire de notre sexe, dit Sophie;la femme est comme la grâce à laquelle on peut résister, mais à laquelle on ne résiste jamais.»
Le lundi gras 1775, MmeDugas,femme d'un gentilhomme lyonnais, suivit pendant quelque temps, au bal de l'Opéra, un masque habillé en vieille femme, qu'un jeune cavalier accompagnait. Croyant reconnaître la reine à laquelle le comte d'Artois donnait le bras, MmeDugas se précipita à ses genoux et lui demanda la permission de lui baiser la main.—Vous ne me connaissez pas, Madame, répondit le masque.—Mettez la main sur mon cœur, s'écria MmeDugas, et sentez à ses battemens s'il méconnaît des maîtres pour lesquels il est passionné.—En même temps elle prit la main du masque, la porta à son cœur et la baisa. Le masque embarrassé s'esquiva dans la foule, et MmeDugas se releva au milieu d'un concours nombreux attiré par la nouveauté du spectacle, et l'accompagnant de mille battemens de mains. Le masque queMmeDugas avait pris pour la reine était Sophie Arnould, qui s'en est fort amusée avec ses amis.
MlleDubois, de la Comédie-Française, laissa en mourant plus de 25,000 l. de rentes. C'était, en son temps, une des courtisanes les plus citées pour leur cupidité et l'art d'escroquer les dupes; du reste elle avait toujours été médiocre au théâtre, et n'avait pas su tirer parti des heureux moyens que la nature lui avait donnés. Un jour elle se plaignait d'approcher de trente ans, quoiqu'elle en eût davantage. «Console-toi, lui dit Sophie,tu t'en éloignes tous les jours.»
Dans le cours de ses folies amoureuses, MlleLaguerre n'eut qu'une seule fille,qui mourut en bas âge[55]. Lorsque Sophie apprit que sa camarade était enceinte, elle s'écria: «Ah! tant mieux, nous verrons les fruits deLA GUERRE.»
Le duc de D., abandonné à toutes les suites malheureuses d'une mauvaise conduite, fut exilé pour ses déportemens. Ce jeune seigneur, avant de partir, alla avec plusieurs amis souper chez MlleArnould, et jura entre ses mains qu'il conserveraitson cœur à toutes les nymphes de l'Opéra. «Quelle injustice!s'écria Sophie;on exile ce pauvre duc parce qu'il s'est ruiné pour quelques jolies femmes; mais il n'a fait que suivre l'usage.»
Dorat[56]dissipa une fortune assez considérable en magnifiques éditions de ses ouvrages; celle de ses Fables lui coûta 30,000 fr. et se vendit mal. Des malins en coupèrent les estampes, les payèrent au libraire et lui laissèrent les vers. Ces mortifications ne le rebutèrentpas; il rassembla toutes les poésies qui lui restaient en porte-feuille, et en intitula le recueil:Mes nouveaux Torts. Sophie lui dit: «C'est de tous vos ouvrages celui qui remplit le mieux son titre.»