Chapter 5

Lorsque Lekain mourut (le 8 février 1778), on dit que ce tragédien, en passant l'Achéron, avait laissé ses talens surla rive. En effet, Larive possédait à un degré éminent tous les talens de la déclamation. En 1775 il mit au théâtrePygmalion, scène lyrique de J.-J. Rousseau, et joua ce monologue avec un charme qui lui fit beaucoup de partisans. MlleR. ayant dans cette pièce représenté la statue, Sophie dit que «c'était le meilleur rôle qu'elle eût encore fait.»

Un mélomane proposa sérieusement de mettre en opéra les douze travaux d'Hercule. Un jour qu'on dissertait sur les hauts faits de ce demi-dieu, un plaisant dit qu'il fallait qu'Hercule sût la physique pour opérer tant de prodiges. «En ce cas, répartit MlleArnould,il était impossible de résister à un savant de cette force-là.»

M. Dupin, fils de l'ancien fermier général de ce nom, avait été l'élève de J.-J. Rousseau, et c'était un des plus mauvais sujets que l'on pût voir; il entretenait une danseuse de l'Opéra qui l'aimait beaucoup. Quelqu'un s'étonnant que cette fille eût pu s'attacher à un amant si peu généreux: «Il paraît qu'elle n'est pas sur sa bouche, répondit Sophie;elle est contente pourvu qu'elle ait Dupin(du pain).»

Un jeune mousquetaire, connu par plus d'une gasconnade, racontait qu'il s'était un jour battu avec uncomte italien, et qu'avec la pointe de son épée il lui avait enlevé un œil, lequel était resté au bout du fer comme un bouton de fleuret. Tout le monde se mit à rire, et Sophie lui dit: «Bah! c'est unCONTE BORGNEque vous faites là.»

Un acteur de l'Opéra s'était marié à une jolie personne de province; ses camarades étant allés visiter sa nouvelle compagne, MlleArnould s'amusa surtout à lutiner la mariée, qui lui dit naïvement:—Je vous assure que c'est un fort bon acteur.—Vous confirmez sa réputation, répartit Sophie;il a toujours passé pour bien entrer dans son personnage.

MlleC.[57]des Italiens était une femme superbe, mais prodigieusement grosse et grande; elle eut beaucoup d'amans, entr'autres le duc de Fronsac. Satisfaite de sa fortune, elle quitta la scène au moment même où les plaisirs et la gloire l'environnaient. Un jeune homme vivement épris de cette courtisane ne se lassait pas d'en vanter les talens et les grâces. Sophie ennuyée de cette apologie, s'écria: «Tout le monde connaît son grand mérite, Monsieur;mais on s'est si souvent étendu sur ce sujet-là qu'il devrait être épuisé.»

Elle assistait à une partie de pêche où il se trouva un de ces bavards ennuyeux qui se croient propres à tout, et qui ressemblent en tout à la mouche du coche. Cet homme s'approcha de MlleArnould, et lui demanda avec sa loquacité ordinaire, la permission depêcheravec elle. «Eh quoi! Monsieur, répartit Sophie,vous voulezPÊCHERet vous n'avez pas leFILET.»

Marmontel travailla pour les trois principaux théâtres; il aimait beaucoup les femmes et était fort entreprenant auprès d'elles; MlleArnould faisant allusion à ses travaux dramatiques et galans, disait: «Je ne voudrais pascombattre avec cet homme-là, il est armé de toutesPIÈCES.»

On donna en 1776 un ballet intituléles Romans. Cet ouvrage rappelant les anciens tournois fut exécuté avec beaucoup de pompe et d'appareil. On y remarqua MlleDuplant déguisée en homme sous les traits deFerragus, prince de Castille, et elle remplit à merveille ce rôle fier et vigoureux. Cette actrice dit en rentrant au foyer:—En vérité, la moitié du parterre m'a prise pour un homme.—Qu'est-ce que cela fait, reprit Sophie,si l'autre moitié sait le contraire?

Champfort, après avoir composé quelques comédies, voulut s'élever sur un ton plus haut et donna sa tragédie deMustapha et Zéangir. Quelqu'un annonçant la première représentation de cette pièce dit qu'elle avait brouillé Thalie avec l'auteur. «Il paraît, répartit Sophie,que Champfort prend la chose au tragique.»

MlleCoupé[58], retirée depuis longtemps de l'Opéra, vivait avec M. Rollin, fermier général. Elle vint un soir à l'Opéra et causa avec des actrices. Quelqu'un s'informa quelle était cette dame: «Eh quoi!répondit Sophie,vous ne la reconnaissez pas? C'est l'histoire ancienne de M. Rollin.»

MlleLevasseur devait à l'art la moitié de ses charmes, et son cabinet de toilette était un sanctuaire impénétrable lorsque la prêtresse y opérait ses mystères. Sophie étant allée la voir dans ce moment critique, une femme de chambre lui dit confidentiellement que sa maîtresse ne pouvait la recevoir parce qu'elle faisait son visage. Sophie tire aussitôt sa boîte à rouge, en répondant: «Portez-lui cela de ma part, et dites-lui que c'est pour l'achever de peindre.»

Un habitué de l'Opéra se plaignait de ce que les actrices dirigeaient tout, brouillaient tout et commandaient en despotes dans ce spectacle. «Voulez-vous, dit Sophie,que ce soient les hommes qui distribuent les rôles, et qui règnent sur ce théâtre? nommez les femmes directrices; car tant que leshommes resteront directeurs, ils seront eux-mêmes dirigés par les femmes.»

On lui demandait ce qu'elle pensait de l'arcade qui sert de porte à l'hôtel Thélusson, situé au bout de la rue Cérutti. Elle répondit: «C'est une grande bouche qui s'ouvre pour dire une sottise.»

Louise Contat[59], nommée par les gens de lettres la Thalie de la Comédie-Française, eut Préville pour maître;elle débuta le 3 février 1776. Une jolie figure, des grâces naïves, un son de voix enchanteur, et cet art d'être propre àpresquetous les emplois, firent sa réputation. Sophie assistant à la représentation d'un drame où cette actrice était fort déplacée, riait continuellement, et disait à ses voisins qui s'étonnaient de cette gaieté folle: «Je ne cesserai de rire que lorsqu'elle me fera pleurer.»

Un journaliste publia en 1776 une lettre de Sophie Arnould, dans laquelle cette actrice annonce qu'elle est née en 1744, qu'elle a reçu le jour dans l'alcove de l'amiral de Coligny, et que cette anecdote est la seule illustration de sa naissance. On lui répondit fort poliment qu'elle se trompait sur ces trois points; 1oque son baptistaire datait du 14 février1740; 2oque les chambres à coucher des grands seigneurs du seizième siècle étaient sans alcoves; 3oqu'une actrice de l'Opéra n'avait pas besoin d'une autre illustration que celle de ses talens ou de sa beauté.

La mort du prince de Conti laissa veuves beaucoup de vierges de l'Opéra. On trouva dans son immense mobilier plusieurs milliers de bagues de différentes espèces. Son altesse avait l'habitude de constater chacun de ses exploits amoureux par cette légère dépouille; il fallait que la femme dont il obtenait les faveurs lui donnât sa bague ou son anneau, et sur le champ il étiquetait ce bijou du nom de l'ancienne propriétaire. Quelqu'un parlant à Sophie de cette singulière manie, elle répondit:«Je ne vois en cela qu'une allégorie; une femme aimable n'est-elle pas un anneau qui circule dans la société, et que chacun peut mettre à son doigt?»

Colardeau, dans la vigueur de l'âge, périt victime d'une passion malheureuse. Il était lié depuis longtemps avec deux filles célèbres qui, à l'instar de MlleG., avaient dans leur hôtel un théâtre et tous les accessoires de l'opulence. Colardeau fit, en faveur de l'aînée, vivement éprise de lui, un drame en deux actes intitulé:La Courtisane amoureuse; mais cette courtisane[60], ingrate et perfide, laissaà son favori un souvenir amer de ses embrassemens, et la santé délicate du poëte en fut altérée au point de périr insensiblement. Au commencement de cette maladie de langueur, un de ses amis voulant en déguiser la cause, dit à Sophie qu'il était malade de la petite vérole. «Bah!reprit-elle,est-ce que vous prenez Colardeau pour un enfant?»

On lui faisait remarquer les armoiries d'un certain duc connu par le déréglement de ses mœurs et la nullité de ses moyens. «Voilà, dit-elle,une affiche bien pompeuse pour une pièce bien médiocre.»

Un abbé qui pinçait agréablement de la guitare, fut prié d'accompagner une romance. Il y consentit quoiqu'il eût lavoix fausse. On demanda ensuite à un musicien nomméLemoinecomment il trouvait que l'abbé eût chanté?—Parfaitement, répondit-il.—Cela est faux, dit tout bas quelqu'un.—En ce cas, reprit Sophie,Lemoinerépond comme l'ABBÉchante.

Elle donnait un repas où se trouva Linguet[61], son conseil et son ami. A chaque mets qu'on lui offrait, cet avocatrépondait modestement qu'il avait peu d'appétit, et cependant il acceptait tout et mangeait comme un ogre. MlleArnould dit aux convives au moment où Linguet usait encore de son refrain: «Vous pouvez en croire monsieur, lafaimde l'orateur est de persuader.» (La fin.)

Colaltoétait un acteur de la Comédie-Italienne dans le rôle dePantalon, où il excella pendant vingt ans. La pièce desTrois Jumeaux Vénitiensrend son nom immortel, et l'on se souviendra longtemps de l'art étonnant avec lequel ce comédien exécutait et variait ses différens rôles. On sait que MlleR. se mettait souvent en homme. Un plaisant ayant fait courir le bruit que cette actrice allait se marier: «Je gage, dit Sophie,que c'est avec Colalto, car R. aime beaucoup lesPantalons.»

MlleLaguerre était fort avare et faisait de temps en temps la vente de ses meubles et de ses bijoux. Un jour qu'elle procédait à cette opération, des femmes de qualité marchandèrent divers objets précieux, et se plaignirent de leur chèreté. «Il paraît, Mesdames, leur dit MlleArnould,que vous voudriez les avoir à prix coûtant.»

Gluck[62]a la gloire d'avoir fait en musique ce que Corneille a fait en poésie;il a conçu, il a créé la véritable tragédie lyrique.Iphigénie,Orphée,AlcesteetArmidesont des chefs-d'œuvres qui ne vieilliront jamais. Cependant le mérite de ce célèbre compositeur éprouva de violentes critiques. Un Picciniste disait à MlleArnould:—L'illusion est détruite, la musique de Gluck est tombée.—Oui, tombée du ciel, répondit-elle.

En 1776, trois nouvelles actrices débutèrent pour le chant à l'Opéra. Mademoiselle Lambert avait une jolie figure, mais point de talent; MlleSevri faisait de jolies cadences, mais avait besoin de goût; enfin MlleMonville possédait une belle voix, mais était gauche au théâtre. Ces trois nymphes, qui déjà avaient placé leur honneur à fonds perdu, se promenaient un soir au Palais-Royal. Quelqu'un ayant demandé qui ellesétaient, Sophie répondit: «Ce sont troisGracesqui prennent l'air un peu tard.» (l'R.)

Dauberval, célèbre danseur de l'Opéra et compositeur du charmant ballet dela Fille mal gardée, s'était chargé de l'éducation théâtrale d'une jolie figurante. Un jour qu'elle avait dansé un nouveau pas, Dauberval dit à ses camarades d'un air satisfait:—Trouvez-vous que mon élève ait fait des progrès?—Sophie Arnould s'apercevant que l'embonpoint de cette danseuse s'augmentait chaque jour, répondit aussitôt:—Une écolière docile doit profiter à vue d'œil sous un maître tel que vous.

Un officier aux gardes nommé de la Roirie devint éperdument amoureuxde MlleBeaumesnil[63], actrice de l'Opéra, l'enleva à son oncle qui l'entretenait, et non content de cet exploit, voulut l'épouser. Ce jeune fou fit part à Sophie de son projet; elle tâcha de l'en détourner, et finit par lui dire: «Prenez-y garde, le cœur d'une femme galante est comme une rose dont chaque amant emporte une feuille; il ne reste bientôt plus que l'épine au mari.»

M. Gruet, avocat en parlement, et M. A. M., gendre de MlleArnould, ont remporté en 1776 le prix de l'Académie française. Tous les deux, par un pur hasard, avaient choisi pour sujetles Adieux d'Hector et d'Andromaque. M. A. M., engoué de ce brillant succès, dit à sa belle-mère:—Si je ne suis pas de l'Académie à trente ans, je me brûle la cervelle.—Taisez-vous, cerveau brûlé, répartit Sophie.

Ce littérateur a fait plusieurs pièces de théâtre, dont une en vers intituléele Rendez-Vous du Mari, fut représentée en 1780. Il joua lui-même, au Théâtre-Français en 1791, le rôle deNasserdans sa tragédie d'Abdelasis et Zuleima, et il réclama l'indulgence du public dans une fable qu'il lui adressa. Une partie des Œuvres poétiques deM. A. M. a été imprimée en 1808, sous le titre d'Année champêtre. On y trouve les vers suivans destinés pour le portrait de Sophie Arnould:

Ses grâces, ses talens ont illustré son nom;Elle a su tout charmer, jusqu'à la jalousie:Alcibiade en elle eût cru voir Aspasie,Maurice, Lecouvreur; et Gourville, Ninon.

Ses grâces, ses talens ont illustré son nom;Elle a su tout charmer, jusqu'à la jalousie:Alcibiade en elle eût cru voir Aspasie,Maurice, Lecouvreur; et Gourville, Ninon.

Ses grâces, ses talens ont illustré son nom;

Elle a su tout charmer, jusqu'à la jalousie:

Alcibiade en elle eût cru voir Aspasie,

Maurice, Lecouvreur; et Gourville, Ninon.

M. de *** avait épousé deux femmes. La première était riche et sage; la seconde pauvre et galante. «La destinée de cet homme est singulière, disait MlleArnould;dans sa jeunesse il a eu la corne d'abondance, et dans sa vieillesse il a l'abondance des cornes.»

On avait ôté à l'auteur duDevin du Villageses entrées à l'Opéra, à cause de sa Lettre sur la musique. Lorsqu'on voulut les lui rendre:—Pourquoi, dit-il,me dérangerais-je de si loin pour aller à l'Opéra, tandis que j'ai à ma porte les chouettes de la forêt de Montmorency?—MlleArnould dit en apprenant cette boutade:—Le goût de Jean-Jacques est fort naturel; un hibou[64]doit aimer les chouettes.

Une très-jolie femme, mais peu spirituelle et fort ennuyeuse, se plaignait d'être obsédée par la foule de ses amans. «Hé! madame, lui dit Sophie,il vous est bien facile de les éloigner; vous n'avez qu'à parler.»

Robbé de Beauveset logeait et vivait en 1776 chez la duchesse d'Olonne, si fameuse par le déréglement de ses mœurs. M. de Laverdi, contrôleur général, avait fait obtenir à ce poëte une pension de 1,200 liv., à condition qu'il brûlerait tous ses ouvrages licencieux. On regretta surtout un poëme intituléla Jobiade, dans un des chants duquel les diables assemblés composent le poison dont ils se proposent d'infecter le vertueux Job, et avec lui le genre humain. Ce morceau ayant paru manuscrit, Sophie Arnould s'écria en le lisant: «Quelle audace poétique! Pour peindrela cacomonadeavec tant d'énergie, il faut que l'auteur soit bien plein de son sujet[65].»

Sophie Arnould avait son franc-parler dans tous les lieux où elle se trouvait. La facilité avec laquelle elle saisissait l'à-propos, la tournure plaisante qu'elle donnait aux choses les plus sérieuses, tout en elle faisait goûter les folies qu'elle débitait. Un capitaine de dragons, pour vivre avec plus d'aisance, s'était associé avec une antique beauté qui partageait avec lui son lit, sa table et sa bourse. Un de ses amis le rencontrant au foyer de l'Opéra, persifla son incroyable constance. Sophie dit à cet étourdi: «Monsieur, une vieille bannière est l'honneur du capitaine.»

Le vieux duc de *** avait pris pour ses menus plaisirs une jeune figurante qui perdit en peu de temps son embonpoint et sa fraîcheur. On faisait remarquer à Sophie ce changement subit. «Hélas!dit-elle,une jeune fille entre les mainsd'un vieillard est un oiseau entre les mains d'un enfant.»

En 1777 il y avait dans le bois de Boulogne une espèce de vide-bouteille nomméBagatelle. Le comte d'Artois en fit l'acquisition, et voulant se satisfaire aux frais de qui il appartiendrait, il paria 100,000 liv. avec la reine que le palais qu'il voulait y faire construire serait commencé et achevé durant le voyage de Fontainebleau, au point d'y donner au retour une fête à Sa Majesté. Le pari fut tenu, et ce jardin, dans sa nouveauté, parut avoir été créé par magie. MlleArnould s'y trouvant avec l'architecte Bellanger, à qui l'on doit les dessins de ce charmant séjour, lui dit: «Vous devez être bien satisfait de votre ouvrage; Paris s'occupera longtemps deBagatelle.»

Sophie avait de fort beaux yeux, et c'est en raison de ce don de la nature que le comte de L. disait en la voyant:

Delicta juventutis meæ ne memineris, domine.

Delicta juventutis meæ ne memineris, domine.

Delicta juventutis meæ ne memineris, domine.

Ce seigneur vécut longtemps avec elle; mais on se lasse de tout, c'est une loi de la nature. Un jour il lui reprochait d'être un peu médisante. «Si vous m'aimiez encore, reprit-elle,vous oublieriez près de moi tous les défauts de mon sexe.»

M. Turgot[66], qui se retira du ministère en 1776, devait supprimer lessoixante fermiers généraux lorsqu'il fut disgracié. «Nous l'avons échappé belle, dit MlleArnould;que deviendraient nos domaines si nous n'avions plus de fermiers?»

Les particuliers tirent par-ci par-là quelque douce vengeance des atteintes que leurs fronts reçoivent souvent de la part des grands. Le prince de *** entrant un soir furtivement chez sa maîtresse, trouva le chevalier de L. dans une place qu'il croyait avoir le droit exclusif d'occuper, du moins avait-il fait des dépenses énormes pour se l'assurer. Mademoiselle G., chanteuse à l'Opéra, aussi sensible à l'agréable tournure du capitaine qu'aux hommages éclatans du vieux général, partageait également ses faveurs entre eux. Le prince se retira discrètement, et envoya cinq cents louisavec le congé; mais la belle lui tenait au cœur, et quelque temps après, comme il se plaignait de son inconduite devant MlleArnould, elle lui dit en souriant: «Monseigneur, la sagesse d'une actrice n'est que l'art de bien fermer les portes.»

MlleLaprairie brilla quelque temps sur la scène lyrique, et depuis l'homme en place jusqu'à l'artisan, tout ressentit le pouvoir des yeux de cette enchanteresse; elle avait puisé chez l'abbé Terray des goûts que le prince de Soubise se plut à cultiver. Ce seigneur magnifique lui fit quitter l'Opéra pour n'être plus qu'à lui; ensuite elle abandonna l'amour pour se ranger sous les drapeaux de l'hymen, et Gardel l'aîné devint son époux. Quelqu'un disait que cette Laïs ne serait pas plus fidèle à son mari qu'ellene l'avait été à ses amans. Sophie répondit: «Cela peut être; mais ce qui doit consoler un mari d'être trompé par sa femme, c'est qu'il reste toujours propriétaire d'un bien-fonds dont les autres n'ont que l'usufruit.»

D'Alembert était bâtard de Mmede Tencin, comme MlleLespinasse était bâtarde du cardinal de Tencin. Identité d'origine et espèce de parenté, première cause des liaisons de ces deux personnages qui s'étaient connus chez Mmedu Deffand, où MlleLespinasse avait fait son apprentissage de bel esprit. MlleArnould, qui tenait aussi bureau d'esprit, recevait souvent la visite de Marmontel. Un jour cet académicien vantait avec chaleur MlleLespinasse.—Vous en parlez en amant, lui dit Sophie.—On peuts'y tromper; l'amitié n'est-elle pas la sœur de l'amour?—Je le crois, reprit-elle,mais ce n'est pas du même lit.

On lui disait que M. ... était tellement indolent et paresseux, qu'il ne faisait absolument rien du matin au soir.—Et Madame, demanda quelqu'un, agit-elle de même?—C'est la meilleure femme du monde, répondit Sophie;pour ne pas fatiguer son mari, elle se fait faire ses enfans par d'autres.

Un officier aux gardes ayant passé une nuit laborieuse avec MlleLaguerre, racontait le lendemain au foyer tous les assauts que cette amazone lui avait livrés sans avoir voulu lui faire aucun quartier. «Hé! Monsieur, lui dit Sophie,vous deviez savoir queLA GUERREetLA PITIÉne s'accordent point ensemble.»

La marquise d'Aupy, connue par ses galanteries, avait donné un rendez-vous nocturne au chevalier de C., nouvel adorateur de ses charmes, lorsqu'un fâcheux survint tout à coup, et troubla les plaisirs qu'elle s'apprêtait à goûter. C'était un ancien amant favorisé, le comte de V., mais qui était presque oublié, parce que son amour durait depuis huit grands jours. Les deux rivaux se rapprochèrent en riant, et comme aucun des deux ne voulait céder la place, la marquise, pour les mettre d'accord, leur proposa de jouer ses bontés dans un cent de piquet. Ces aimables roués trouvèrent l'expédient unique, et le chevalier fit son adversaire repic et capot. MlleArnould entendant raconter cetteaventure, s'écria: «Quelle présence d'esprit! On m'avait bien dit que cette femme-là ne perdait jamaisLA CARTE.»

Elle dit un jour à M. Amelot, à l'occasion des troubles qui régnaient à l'Opéra en 1776, et de la rigueur que ce ministre déployait: «Vous devez savoir, Monseigneur, qu'il est plus aisé de composer un parlement qu'un opéra[67].»

Quelqu'un mécontent de la perte d'un procès, déclamait contre les abus qui assiégent le temple de Thémis. «Ne trouvez-vouspas, dit Sophie,que la justice ressemble à une vierge déguisée; elle est sollicitée par le plaideur, tourmentée par le procureur, cajolée par l'avocat et soutenue par le juge, qui finit par la violer.»

On avait annoncé au Théâtre-Français la comédie duMisantrope. L'acteur qui devait en remplir le principal rôle tomba malade, et la pièce fut remise. «Comment n'a-t-on pas songé à Raucourt?dit MlleArnould;elle qui joue si bien leMisantrope.»

Un ancien danseur de l'Opéra, nomméHennequin, fit la folie de se jeter par la fenêtre d'un troisième étage, de désespoir d'avoir été trompé par une prêtresse du théâtre lyrique; ce n'est pas pardonnable à un homme qui devait connaître lesus et coutumesde l'Opéra.Sophie dit à ce sujet: «De tous lesSautsque j'ai vus, celui-là est le plus fou.»

Il parut à l'Opéra en 1777 une danseuse jeune et jolie, nommée Cécile. Au talent le plus brillant elle joignait une taille, des grâces, une figure, une fraîcheur qui séduisaient tout. Les nombreux amateurs de nouveautés étaient fort empressés de savoir qui toucherait le cœur de cette novice, et plus d'un richard marchanda ses prémices; mais cette nymphe, plus tendre qu'intéressée, donna pour rien à son maître G. un bijou qui lui eût valu des monceaux d'or. Cette charmante personne ayant demandé naïvement à Sophie ce qu'il fallait pour toujours plaire aux hommes, celle-ci répondit: «Douce humeur, douce peau et douce haleine.»

Toutes les filles[68]de l'Opéra et d'ailleurs, instruites du bonheur que MlleMichelot, jolie figurante dans les ballets, avait eu de plaire au comte d'Artois, envièrent son bonheur; mais ce ne fut qu'une simple passade, et la jolie danseuse eut le destin de la rose: elle trouva ensuite d'illustres amans qui lui firent éprouver le même sort. «Cette pauvre Michelot, dit Sophie,ressemble à ces vins dont tout le monde veut goûter, et dont personne ne veut faire son ordinaire.»

MlleArnould voulut plusieurs fois quitter le théâtre par boutade; elle disaità ceux qui s'étonnaient que la gloire n'eût plus de charmes pour elle: «Quand on a passé les deux tiers de sa vie au grand jour, il est sage de passer le reste à l'ombre.»

Mlled'Eon de Beaumont fut un personnage extraordinaire: on la vit successivement avocat, guerrier, ambassadeur et écrivain politique. Ses parens désirant un fils, cachèrent, dit-on, son sexe, la vêtirent en homme et lui en donnèrent l'éducation. L'incertitude de son état devint le sujet d'un pari et d'un procès considérable, qui fut terminé au banc du roi, d'après les déclarations de Mlled'Eon, qui s'avoua pour femme. Elle vint à Paris en 1777, et parut à la cour en costume féminin, avec lacroixde Saint-Louis. Quoi qu'il en soit, le sexe de la chevalière d'Eon est encore un problêmepour beaucoup d'incrédules. Lorsque Sophie rencontrait cette amazone parée de sa décoration, elle disait en souriant: «Voici le mystère de laCROIX.»

Le comte de Maurepas[69], que Louis XVI rappela au ministère en montant sur le trône, était un grand amateur de jolies filles, et allait souvent à l'Opéra, comme le magasin de cette marchandise. La vieillesse ne lui avait pointôté ce goût-là, et les soucis du gouvernement lui rendaient un tel plaisir encore plus nécessaire. Ce ministre aimait aussi beaucoup les ouvrages graveleux, et M. Amelot, pour lui plaire, faisait, dit-on, ramasser dans Paris toutes les chansons gaillardes et autres opuscules de ce genre, que la licence des mœurs faisait éclore. M. de Maurepas disait un soir au foyer de l'Opéra:—Dans ma jeunesse, quand on voulait des femmes, il n'y avait qu'à se baisser et en prendre.—Mais aujourd'hui, Monseigneur, répartit Sophie,on n'en prend plus que quand on se relève.

Mmede C. avait conservé dans un âge avancé une profonde sensibilité; elle était surtout très indulgente pour les faiblesses de son sexe. Un jour elle disaità ce sujet:—Quelle est la femme qui peut se vanter de résister à l'émotion de ses sens et aux instances d'un homme qui lui plaît, réunis à l'occasion? La plus vertueuse est celle à qui pour cesser de l'être, une de ces circonstances a manqué.—MlleArnould applaudit beaucoup à ce discours, et dit en regardant Mmede C.:—On voit bien que l'Amour a passé par-là.

Voltaire écrivait de Ferney, le 9 novembre 1777: «Vous avez vu ici le mariage de M. de Florian, vous verriez aujourd'hui celui de M. le marquis de Villette. Je dis marquis, parce qu'il a effectivement une terre érigée en marquisat par le roi pour lui, comme seigneur de sept grosses paroisses, suivant les lois de l'ancienne chevalerie; il est, en outre, possesseur de 40,000 écus derentes; il partage tout cela avec Mllede Varicourt, qui demeure chez MmeDenis. La jeune personne lui apporte en échange dix-sept ans, de la naissance, des grâces, de la vertu, de la prudence; M. de Villette fait un excellent marché.»

Mllede Varicourt était fille d'un officier des gardes du corps peu à l'aise et ayant douze enfans. Il était question de la faire religieuse, lorsqu'elle fit part à Voltaire de son fâcheux destin. Le philosophe bienfaisant obtint de la famille qu'elle viendrait passer quelque temps à Ferney. La jeune personne s'y est si bien conduite, qu'elle y a acquis le surnom deBelle et Bonne; ce qui détermina le marquis de Villette à lui faire sa fortune en l'épousant. Quelque temps après son mariage, il demanda à MlleArnould ce qu'elle pensait de sa femme; elle répondit:«C'est une charmante édition de la Pucelle[70].»

Une mendiante enceinte portant à son cou deux enfans, implorait au coin d'une rue la pitié publique. Un vieux célibataire qui donnait le bras à MlleArnould, trouva fort étrange que cette femme s'occupât si constamment de la propagation de sa pauvre espèce. «Que voulez-vous,reprit Sophie,ces malheureux n'ont souvent que cela pour souper.»

Vestris débuta le 18 septembre 1778[71], à l'âge de treize ans. Ce célèbre danseur est fils naturel de l'Italien Vestris et de MlleAllard, d'où lui vient le surnom de Vestr'Allard, que les Anglais lui ont donné. Ce fut dans les coulisses que MlleAllard accoucha. Cette danseuse étant enceinte, faisait remarquerà ses camarades comme son enfant remuait. «Excellent augure, dit Sophie;c'est un pas de ballet qu'il répète.»

M. P. était amoureux fou de MlleDorival; mais cette jolie danseuse ne pouvait le souffrir. Il en fit faire le portrait qu'il plaça sur une tabatière. Un jour il dit à quelques actrices:—Hé bien, Mesdemoiselles, je possède enfin Dorival, et je la tiens dans ma poche.—Il vaudrait bien mieux, répartit Sophie,que vous l'eussiez dans votre manche.

Le marquis de Bièvre, surnommé le père des calembours, dissertait un jour avec elle sur les diversesprits, et il soutenait que ce mot avait toujours besoin d'un commentaire.—Par exemple, disait-il, l'esprit devindes prophètes n'est pointl'esprit de seldes railleurs; l'esprit immondedes libertins n'est ni l'esprit fortdes crocheteurs, ni l'esprit familierdes valets, et lebel espritd'une savante est bien loin dubon espritd'une ménagère:espritest donc un terme vague auquel chacun attache un différentsens.—Je suis de votre avis, répliqua MlleArnould;car je connais des gens d'esprit qui n'ont pas le sens commun.

M. Campan, valet de chambre de la reine, fit obtenir à M. de Vîmes l'administration générale de l'Opéra. Le nouvel administrateur s'annonça par des réformes considérables; il fit graver sur la porte de son bureau ces trois mots en lettres d'or:Ordre,justiceetsévérité. Toutes les nymphes de l'Opéra se récrièrent contre cette affiche, et parvinrent à faire rayer le motsévérité. Malgré son zèle et son courage, M. de Vîmes neput réformer un grand nombre d'abus sans déplaire aux grandes puissances, sans révolter contre lui tous les ordres de l'état confié à sa tutelle. On présagea que son ministère ne serait pas de longue durée, ce qui est arrivé; et le peu d'égard qu'il eut aux principes reçus et aux anciens usages le fit surnommer par MlleArnould «le Turgot de l'Opéra.»

Un fat se plaignait de la dépense qu'il était obligé de faire pour nourrir ses chevaux. Quelqu'un lui dit:—Au lieu d'avoir tant de bêtes dans votre écurie, que ne réservez-vous une partie de votre revenu pour vous procurer la compagnie des gens d'esprit?—Mes chevaux me traînent, répondit le fat; et entre nous, les gens d'esprit...—Les gens d'esprit, répartit Sophie,vous portent sur leurs épaules.

Pendant le dernier séjour que Voltaire fit à Paris en 1778[72], il alla faire une visite à MlleArnould: on l'en avait prévenue, et pour mieux fêter le grand homme, elle rassembla une partie de sa famille. Aussitôt que Voltaire entra dans l'appartement, tous les enfans se jetèrent à son cou.—Vous voulez m'embrasser, leur dit-il,et je n'ai plus de visage.—La conversation s'engagea, et le poëte dit à Sophie:—Ah! Mademoiselle, j'ai quatre-vingt-quatre ans, et j'ai fait quatre-vingt-quatre sottises.—Bellebagatelle, reprit l'actrice;moi qui n'en ai pas quarante, j'en ai fait plus de mille.

MlleArnould avait une fille assez laide et fort rousse. Cet enfant de l'amour ayant atteint l'âge de puberté sans avoir fait un faux pas, un malin observa que sa couleur ne contribuait pas peu à la maintenir sage. «Vous avez raison, répartit Sophie,ma fille est comme Samson; sa force est dans ses cheveux.»

En 1778 Monvel fit débuter au Théâtre-Français une demoiselleMars, qui pour un moment produisit le concours occasionné précédemment par MlleRaucourt. Cette actrice était douée d'une belle figure, d'une taille haute et d'un bel organe, mais elle n'avait pas assezde talens pour se soutenir sur la scène française. Un amateur engoué de la débutante, fit faire son portrait par un artiste qui la peignit extrêmement pâle. «O ciel!s'écria Sophie en le voyant,est-ce qu'on a peintMarsen carême?»

Le médecin Guibert de Préval dissertait sur les avantages de son art. «Mon cher docteur, lui dit-elle,quand je vous vois traiter un malade, il me semble voir un enfant qui mouche une chandelle.»

MlleDuplant, qui remplissait à l'Opéra les rôles à baguette, était d'une corpulence volumineuse; il se présenta pour la doubler une actrice de province qui avait une fort belle voix, mais dont la taille effilée contrastait singulièrement avec celle de MlleDuplant. Ellene fut pas reçue, et Sophie dit plaisamment: «Si cette femme tient tant aux rôles à baguettes, que ne se fait-elle fusée volante.»

C'est aux Chinois que les Anglais doivent l'art de composer les jardins paysagistes[73], nommés abusivementjardins anglais. Sophie alla visiter dans sa nouveauté celui que M. Boutin avait fait construire, et qui s'appelle maintenantTivoli. En voyant la bizarrerie de tous les objets qu'on y a rassemblés, elle s'écria:—On a mis ici la nature en mascarade.—Mais remarquez donc cette jolie rivière.—Oh! oui, reprit-elle,cela ressemble à une rivière comme deux gouttes d'eau.

Un jour qu'il y avait une grande réunion au concert spirituel qui se donnait aux Tuileries pendant la quinzaine de Pâques, on fit passer les musiciens dans la salle du conseil. «S'accorder dans une salle de conseil, dit Sophie,c'est un vrai tour de page.»

On lui demandait pourquoi MlleV., son amie, avait quitté un certain acteur qu'elle avait comblé de ses bontés.—Les hommes sont si trompeurs, répondit-elle.—Cet amant semblait cependant lapayer de retour.—Comme cela, reprit Sophie;il était assez bien pour la représentation, mais il manquait toujours aux répétitions.

On sait que MlleR.[74]a passé pour avoir, comme la chevalière d'Eon, un sexe fort équivoque. Un étranger se trouvant avec cette actrice l'appelaitMadame. Sophie qui l'entendit reprit aussitôt: «DitesMademoiselle, ou plutôtMonsieur.»

Une jeune débutante[75]qui passait pour un petit dragon de vertu, avait appris un pas fort difficile qu'elle n'osait répéter en public: enfin elle s'enhardit et réussit complètement.—Ah! dit-elle en rentrant dans la coulisse, que j'ai eu de peine à faire ce pas-là.—Bah!reprit Sophie,il n'y a que le premierPASqui coûte.

Une courtisane nommée Dorval avait épousé depuis peu le marquis d'Aubard. Un soir que cette Laïs était à l'Opéra dans une parure éblouissante, quelqu'un demanda à MlleArnould qui était cette grande dame. «C'est une petite personne, répondit-elle,qui s'est laissé tomber d'un quatrième étage dans un carrosse sans se faire de mal.»

La galanterie n'est guère connue qu'en France, où la mode qui influe sur les mœurs fait consister la gloire d'un sexe dans ce qui fait la honte de l'autre, dans la manie des bonnes fortunes; mais les coureurs de ruelles font souvent des dupes. Sophie disait de M. L. qui affichait de grandes prétentions en amour: «Cet homme n'a que le premier jet.»

Dugazon était regardé comme un excellentmime; c'était un bouffon du premier ordre sur la scène, et même dans la société; mais il avait le défaut de trop charger ses rôles, et à force de vouloir faire rire il manquait quelquefois son but. On demandait à MlleArnould ce qu'elle pensait de cet acteur. «C'est un bon comédien, répondit-elle,plaisanterie à part.»

MlleLaguerre unissait souvent l'Amour et Bacchus, et rarement elle montait sur le théâtre sans avoir sablé quelques verres de Champagne. Le lendemain d'une orgie qu'elle avait faite chez M. Haudry de Souci, riche fermier général dont elle épuisait la fortune, cette actrice dit à ses camarades qu'elle avait bu de toutes sortes de vins. «Je gage, reprit Sophie,que tu n'as jamais goûté celui de Constance.»

M. de Chalabre était fils d'un joueur renommé. Le jeu avait fait passer de père en fils dans cette famille une assez belle fortune que les faveurs de la cour accrurent encore. MlleArnould passant auprès d'une terre que ce joueur venait d'acheter, quelqu'un lui en fit remarquer l'habitation. «Oh! oh!dit-elle,c'est bien fort pour un château deCARTES.»

Un jour qu'elle avait déployé dans un cercle brillant toutes les grâces de son esprit, une dame, connue par son amabilité, lui dit avec enthousiasme:—Jamais, Mademoiselle, je n'ai entendu parler avec autant de charmes.—Madame n'est donc pas une femme qui s'écoute?répondit-elle.

Voltaire, dans ses derniers jours, nepouvait voir sans un violent chagrin qu'on se permît à l'Opéra d'estropier nos belles tragédies; il entendait parler d'Electre; il tremblait pourAlzire, pourSémiramis, pourTancrède. «J'approuve fort M. de Voltaire, dit Sophie;un bon père doit craindre que ses enfans ne se gâtent à l'Opéra.»

Le comte de Merci Argenteau, ambassadeur d'Autriche, devint tellement amoureux de MlleLevasseur, qu'il lui acheta une baronnie de 25,000 liv. de rentes, lui fit construire un hôtel, et la combla de biens. Son excellence voulut en 1779 la faire renoncer à l'Opéra; mais l'amour de son art l'empêcha d'y consentir, et elle ne se retira qu'en 1788. Cette actrice fut pendant quelques années l'un des soutiens des ouvrages de Gluck. Un jour que l'on donnaitAlceste,un détracteur de cette nouveauté s'écria au second acte:—Ah! Rosalie, vous m'arrachez les oreilles.—Ah! Monsieur, quelle fortune, répliqua Sophie,si c'était pour vous en donner d'autres!

M. de J. possédait en même temps la feuille des bénéfices et la maigre G.[76]. Ce voluptueux prélat lui portait beaucoup d'intérêt, et partageait avec elleet une de ses nièces le fruit de ses simonies. Sophie disait de sa camarade G.: «Je ne conçois pas comment ce petit ver à soie n'est pas plus gras; il vit sur une si bonneFEUILLE!»

Voltaire, peu de temps avant sa mort, voulant faire jouer sa tragédie d'Irène, toute la troupe des comédiens français alla chez lui. Le poëte dit à MmeVestris qui devait remplir le rôle principal:—Madame, j'ai travaillé pour vous cette nuit comme un jeune homme de vingt ans.—Sophie Arnould, présente à cette audience, reprit avec sa malice ordinaire:—Au moins, ce n'a pas été sans rature.

Volange débarrassa MlleLaguerre d'une partie des dépouilles du duc de Bouillon, et ce fut avec cet acteur forainqu'elle contracta le goût de débauche qui l'entraîna dans la tombe au milieu de son printemps. La santé de cette actrice se trouvant dérangée par suite de ses nombreux excès, tous ses amis déploraient sa triste situation. «Hélas!dit Sophie,c'est un si rude métier que celui deLA GUERRE.»

Plusieurs peintres avaient travaillé à un portrait de saint Louis destiné pour les Invalides, et n'avaient pu y réussir complètement. Lors de l'exposition, MlleArnould dit: «Jamais le proverbegueux comme peintrene s'est mieux vérifié qu'aujourd'hui, car à dix ils n'ont pu faireCINQ LOUIS. (saint Louis.)»

MlleLevasseur, veuve de J.-J. Rousseau, qui de sa servante était devenuesa femme[77], rentra dans son premier état en épousant le nomméMontretout, laquais du marquis de Girardin, seigneur d'Ermenonville, chez lequel le philosophe s'était retiré. M. de Girardin fut indigné de la bassesse de cette femme, et tous les partisans de Jean-Jacques le furent également de lui avoir vu placer son affection dans une telle compagne. «Pourquoi blâmer le choix de cette veuve?dit Sophie;elle épouse un homme qui n'a rien de caché pour elle, et dans tousles états de la vie on aime mieux son égal que son maître.»

Elle avait une affaire de cheminée avec le ministre qui administrait le département de Paris. M. Thomas, chargé d'arranger cela, lui dit:—Mademoiselle, j'ai eu occasion de voir M. le duc de la Vrillière et de l'entretenir de votre cheminée. Je lui ai d'abord parlé en citoyen, ensuite en philosophe.—Eh! Monsieur, reprit-elle vivement,ce n'était ni en citoyen ni en philosophe; c'était en ramoneur qu'il fallait lui parler.

MlleCléophile quitta le théâtre pour se livrer entièrement aux aventures galantes. Un mal d'aventure lui ayant enlevé le palais de la bouche, on le luiremplaça par une feuille d'or, ce qui la faisait nasillonner d'une manière désagréable. Cette disgrâce la rendit sage; elle donna dans les beaux-esprits et les philosophes. La Harpe devint amoureux fou de cette nymphe[78]; il menait ses confrères chez elle, et osa un jour l'introduire à l'Académie, où il la plaça parmi les femmes les plus honnêtes. Cette courtisane avait des prétentions à l'esprit,citait beaucoup et faisait souvent desquiproquo. Se trouvant dans un cercle près de MlleArnould, elle commit un anachronisme fort ridicule. «Hé bien, s'écria Sophie,il y a cependant trente ans que Mademoiselle étudie l'HISTOIRE.»

MmeM. avait, comme on le sait, les cheveux d'un blond fort équivoque. Quelqu'un demanda à MlleArnould s'il était vrai qu'un certain lord fût amoureux de sa fille? «Je n'ai pas encore ouï-dire, répondit-elle,qu'aucun Anglais ait fait la conquête de la toison d'or.»

MlleDuplant était une belle femme. Cette actrice, en jouant le rôle deCircé, avait appris à charmer les amans fortunés qui se présentaient. Sa cupidité luiayant fait quitter le comte de D. pour un riche boucher dont nous avons déjà parlé, quelqu'un s'étonna que cette Laïs ne sût pas distinguer un gentilhomme d'un homme de la plus vileespèce. «Chacun a son prix, répartit Sophie;mais en fait d'espèce, un homme de quantité vaut mieux qu'un homme de qualité.»

Son jockey étant revenu tout crotté de faire une commission pressée:—Où diable t'es-tu donc mis?lui dit-elle.—Je courais si fort que je suis tombé dans le ruisseau.—Je ne t'avais pas dit, reprit-elle,d'aller ventre à terre.

M. Moline fit représenter en 1780 une pastorale intituléeLaure et Pétrarque. Il se trouvait alors à l'Opéra une figurante nomméeLaure, qui sortantde jouer dans cette pièce se plaignit en rentrant au foyer d'un grand mal de cœur. «Je gage, dit Sophie,que cette jeune fille porte avec elle les Œuvres de Pétrarque.»

Depuis longtemps M. de L. avait coutume de passer avec elle toutes ses soirées d'hiver. Un jour il voulait s'en excuser sous quelque prétexte; mais ce fut en vain, et après maintes sollicitations auxquelles il ne put résister, elle finit par lui dire: «Mon cher comte, quand on a brûlé des mêmes feux, il faut cracher sur les mêmes tisons.»

Lorsque MlleG. était la maîtresse de M. de J., on lui présenta un jeune abbé en la priant de lui faire obtenir un bénéfice. La prêtresse de Terpsichore demandagravement:—A-t-il des mœurs?—Celui qui rapportait cette anecdote ajouta:—La question de MlleG. est d'autant mieux fondée qu'elle connaîtla morale.—Oui, répartit Sophie,comme les voleurs connaissent la maréchaussée.

Le marquis de Bièvre déjeûnant un jour chez elle, on servit un melon auquel il reprocha d'avoirles pâles couleurs. «N'en soyez point surpris, reprit Sophie,c'est qu'il relève deCOUCHE.»

Un banquier fort sot personnage ayant obtenu à prix d'or les faveurs de MlleA., actrice des Italiens, était dans une société où se trouvait MlleArnould. Notre Midas, en vantant toutes ses conquêtes, parla d'A., et dit que la bellel'avaitgrandement logé. «Cela doit être, reprit Sophie qui voulait venger sa camarade,car elle m'a dit qu'elle ne pensait pas que vous eussiez un si petit train.»

Les premières représentations dela Veuve du Malabar[79]furent mal accueillies; mais Le Mierre, à la faveur de quelques corrections, obtint que cetteVeuve eût ses reprises, et elle reparut dans le monde avec un peu plus d'éclat. Comme le succès de cette pièce tenait au perfectionnement dubûcher, Sophie dit: «Qu'entre la Veuve du Malabar de 1770 et celle de 1780, il y avait ladifférence d'une falourde à une voie de bois.»

Barthe était un auteur pétri d'amour-propre, et assez ignorant de tout ce qui n'avait pas rapport au théâtre et à la poésie; c'était presque un second Poinsinet, qui prêtait singulièrement aux mystifications. MlleArnould voulant s'en amuser forma un grand souper dont il était; elle avait donné le mot à Volange, que le rôle deJeannotrendait alors célèbre. Ce farceur se fit annoncer sous le nom duchevalier de Médicis, qu'on dit à Barthe être un bâtard de la maison de ce nom. Ce seigneur parut le distinguer entre tous les convives, le prit à l'écart, lui parla de tous ses ouvrages avec admiration; ce qui excita celle du poëte, auquel il proposa de faire un poëme épique en l'honneur de sa maison. Cettefarce dura pendant tout le repas: enfin, au moment où Barthe était le plus enchanté de l'Italien, la maîtresse de la maison demanda un verre, et regardant le prétendu chevalier:à ta santé, Jeannot. On peut juger combien Barthe fut décontenancé; il devint le plastron de mille quolibets, etJeannotne fut pas des derniers à le turlupiner.

Un ancien musicien de l'Opéra venait d'épouser une femme jeune et jolie. Ce bon mari vantait sans cesse la fidélité de sa compagne. «Si cela était, lui dit Sophie,auriez-vous tant d'amis?»

En 1780 un grand nombre d'amateurs désirant conserver la mémoire des cinq plus parfaites danseuses de l'Opéra qui existaient alors, sollicitèrent le sieur Machy, sculpteur, d'en perpétuer lestraits. En conséquence il ouvrit une souscription. MlleGuimard devait être représentée enTerpsichore; MlleHeynel ennymphe; MllesAllard et Peslin enbacchantes, et MlleThéodore enbergère. Ces statues étant principalement destinées aux boudoirs et aux petits réduits, devaient être enbiscuitde huit pouces de hauteur. Un amant de MlleHeynel étant sur le point de retourner en Angleterre, Sophie lui dit en riant: «J'espère, Monsieur, que vous ne vous embarquerez pas sansBISCUIT.»

Le théâtre de l'Opéra fut détruit pour la seconde fois le 8 juin 1781. A peine le spectacle était-il fini, que le séjour des grâces et des divinités, que tous ces palais, ces temples magnifiques, ces bosquets enchanteurs devinrent tout àcoup la proie des flammes. Un cruel incendie consuma la salle; plusieurs personnes périrent; le feu dura pendant huit jours. Le lendemain matin le peuple regardait les affreux ravages du feu avec un visage consterné. Bientôt une voiture chargée de costumes échappés aux flammes traversa la place du Palais-Royal. Un crocheteur s'avisa de mettre sur sa tête un casque qu'il trouva sous sa main; il se couvrit ensuite d'un manteau de pourpre. Debout sur la charrette, comme un vainqueur qui fait son entrée dans un char de triomphe, il attira les regards du public, dont la tristesse se changea tout à coup en éclats de rire. Voilà le chagrin du Français. Quelques jours après il y eut des étoffes couleur de feu d'Opéra. MlleArnould voyant ses camarades se désoler de la perte qu'ils éprouvaient, leur dit en soupirant:«Hélas! mes amis, ne sommes-nous pas tous condamnés auFEU?»

A la seconde représentation d'Iphigénie en Tauride(en janvier 1781), MlleLaguerre qui en remplissait le principal rôle était ivre[80], mais ivre au point de chanceler sur la scène et de se rendre fort incommode à toutes les prêtresses empressées de la soutenir. Tous les secours qui pouvaient dissiper promptement les vapeurs qui offusquaient encorele cerveau de la princesse lui furent administrés dans l'intervalle du second acte, et la mirent en état de chanter avec plus de décence dans les deux derniers. Quelqu'un ayant demandé si cette actrice jouait Iphigénie en Aulide ou en Tauride: «Non, Monsieur, répondit Sophie,c'est Iphigénie en Champagne.»

M*** débuta au Théâtre-Français en 1770; il fut le contemporain deLekain, deBrisard, dePréville, et son nom s'associe naturellement à ces noms célèbres. Cet acteur a produit plusieurs ouvrages dramatiques qui ont joui d'un grand succès; mais sa moralité ne répondait pas à ses talens. Accusé d'un péché que les dames ne pardonnent pas, il se réfugia en Suède où il fut bien accueilli du roi qui lui fit une pension de 20,000 liv. pourêtre son lecteur et l'un des premiers comédiens de sa capitale. Sa fuite ayant eu lieu à l'époque de l'embrasement de l'Opéra: «Je ne suis point surprise du départ de M***, dit MlleArnould;voilà tant d'incendies; le pauvre garçon a craint la brûlure.»

MlleLefèvre[81], seconde femme de Dugazon, débuta à la Comédie-Italienne le 19 juin 1777 par le rôle de Pauline dansle Sylvain; elle se montra l'émule de MmeFavart, marcha de près sur sestraces, et comme elle contribua au succès de plusieurs ouvrages dramatiques;Ninaoula Folle par amourfut son triomphe. Sa beauté compromit plus d'une fois sa vertu, et son mari était le premier à la décrier. «Cet homme est bien inconséquent, disait Sophie;il peut penser de sa femme tout ce qu'il voudra, mais il ne faut pas en dégoûter les autres.»

MlleThéodore ne se détermina à danser sur le théâtre que par complaisance pour son maître Lany, jaloux de prouver au public qu'il était en état de transmettre son talent. Cette charmante personne nourrissait son esprit des ouvrages de J.-J. Rousseau, et lorsqu'elle entra à l'Opéra, elle écrivit à ce philosophe austère pour lui demander des instructions sur la manière de s'y conduire.Jean-Jacques fut flatté d'un pareil hommage, et ne dédaigna pas de répondre à sa lettre. Sophie qui avait peu de confiance dans cette belle affiche, et qui ne croyait pas qu'on pût être sage et danser à l'Opéra, dit à quelqu'un qui prônait MlleThéodore: «Ne voyez-vous pas qu'elle veut arriver au vice par le chemin de la vertu?»

M. Blanchard, qui depuis est devenu un célèbre aéronaute, annonça au mois d'août 1782 qu'il naviguerait dans les airs au moyen d'un bateau volant. Ce projet rappela la folie de M. Desforges, chanoine d'Etampes, qui, voulant aussi traverser les airs en cabriolet, se cassa le cou dans son jardin, et celle du marquis de Baqueville qui, de son hôtel de la rue de Baune, au moyen de deux ailes à ressorts,alla tomber sur un des bateaux qui couvrent la Seine, en se brisant les os. Ces essais malheureux ne dégoûtèrent point M. Blanchard, qui fit insérer dans les Petites-Affiches une lettre assez platement écrite sur les résultats de son expérience. MlleArnould dit à ce sujet: «Avec cet esprit-là, M. Blanchard[82]s'ennuiera bien en l'air.»

Un danseur à l'Opéra ayant été trouvé couché avec une sœur du couvent deSaint-Mandé, cette religieuse fut conduite dans une maison de force, et son amant au Fort-l'Evêque. Cette sœur avait été femme de chambre de MmeDubarri, lui avait donné de la jalousie, et avait été obligée de prendre le voile pour se soustraire à la vengeance de sa maîtresse. Lorsque Sophie apprit son incartade, elle dit: «J'ai toujours pensé que cette fille ne serait qu'une sœurCONVERSE.»

Le poëte Barthe, dont nous avons déjà parlé, avait autant de ridicules que d'esprit, et l'on s'amusait souvent à ses dépens. Un jour qu'il se fâchait des épigrammes qu'on lui lançait: «Calmez-vous, lui dit MlleArnould;ne savez-vous pas que ce n'est qu'aux arbres à fruit que les vauriens jettent des pierres.»

Elle avait un petit chien auquel elle était fort attachée; il tomba malade; on le porta chez le fameuxMesmer[83], qui magnétisa l'animal. Le malade éprouva la crise la plus favorable; il guérit. On le rapporte à sa maîtresse, qui donne gaîment un certificat de guérison; mais le lendemain le chien meurt. «Au moins, dit Sophie,je n'ai rien à me reprocher; le pauvre animal est mort en parfaite santé.»

MlleL***, de la Comédie-Française, était entretenue par M. Landry, receveur général des finances, qui lui prodiguait l'argent avec un luxe digne de sa qualité. Ce financier la quitta, quoiqu'il en eût des enfans, et épousa une autre courtisane. Un tel abandon donna de l'humeur à la charmante L*** dont la santé périclitait depuis longtemps. Dégoûtée des vains plaisirs de ce monde, elle devint l'édification du public, et ne joua pas moins bien le rôle de dévote que celui de soubrette. MlleArnould, apprenant que cette néophyte voulait aller vivre dans un couvent, s'écria: «Oh! la friponne; elle s'est fait sainte en apprenant que Jésus s'est fait homme.»

M. G..., fils d'un avocat de Bordeaux, vint à Paris en 1782; il étaitdoué de l'organe le plus beau et le plus merveilleux. Il contrefaisait, à s'y tromper, toutes les voix des acteurs et des actrices, tous les instrumens d'un orchestre; à lui seul il exécutait un opéra: ce talent unique l'eut bientôt faufilé parmi les filles du haut style; c'était à qui l'aurait. Quand il eut chanté, dans l'oratorio d'Haydn, le rôle d'Uriel, Sophie dit: «Je n'avais pas besoin de le voir ici pour savoir qu'il chantait comme unANGE.[84]»

Dès que le drame d'Henrietteeût été joué, la critique ne respecta ni le sexe ni les goûts de l'auteur. Quelqu'un dit alors que MlleR... employait mal sa langue. «Certainement, ajouta Sophie,car souvent elle se sert du féminin au lieu du masculin.»

MlleAurore, élève de l'Académie royale de Musique, aimait la littérature et les beaux-arts. Voulant perfectionner ses talens, elle s'adressa à MlleR..., et réclama sa bienveillance par des vers assez bien faits. Les goûts de cette actrice lui ayant déplu, elle se tourna du côté de MlleArnould, et lui proposa de la guider dans la carrière du théâtre. Celle-ci y consentit; mais trouvant cette jeune personne plus sage qu'elle ne le pensait, elle lui dit:«Prends-y garde, ma chère amie,Dieu a maudit un figuier précisément parce qu'il ressemblait à une vierge.»

Le comte de L..., connu pour avoir été l'un des plus aimables seigneurs de l'ancienne cour, avait dans le caractère un fond de bizarrerie qui le rendait quelquefois difficile à vivre. Tour à tour caressant et brusque, tendre et grondeur, jaloux et volage, il voulait régner en maître sur le cœur de ses maîtresses. Sa libéralité seule excusait ses défauts, et l'on sait que l'inconstance de ses goûts épuisa son immense fortune. Sophie lui fut toujours attachée, et dans le calme de l'âge mûr elle regrettait encore le temps orageux de ses premières amours. Elle en causait un jour avec Rulhières; et, lui racontant les fureurs de son premieramant, elle ajouta avec une naïveté charmante: «Ah! c'était le bon temps; j'étais bien malheureuse.»

En 1782 le prince de Guémené, grand chambellan de France, fit une faillite d'environ vingt-cinq millions[85]; ce fut une désolation générale dans tout Paris, tant le nombre des créanciers était considérable. MlleArnould y perdit trente mille francs. Un de ses amis déplorait ce fâcheux événement: «Hélas!dit-elle,ce qui vient de la flûte retourne au tambour.»

MlleDuplant avait un fils qu'elle aimait tendrement: elle céda même à cet enfant de l'amour, par acte devant notaire, une petite terre qu'elle possédait depuis plusieurs années. Cette bonne mère témoignait un jour l'intention de faire élever son fils au sein de sa famille. «En ce cas, lui dit MlleArnould,il faut l'envoyer au collége des Quatre-Nations.»

Rien n'était moins édifiant que d'entendre au Concert spirituel chanter MllesSaint-Huberti et Girardin, qui, dans le costume le plus voluptueux, la gorge mi-nue, les yeux en coulisse, récitaient avec des prétentions érotiques une paraphrase des psaumes de David. Toute la troupe lyrique était sur le même ton. Sophie apercevant un jour MlleDubuisson, chanteuse des chœurs,environnée d'une compagnie d'officiers aux gardes qui tour à tour l'agaçaient: «Cette petite fera son chemin, dit-elle à quelqu'un;voyez comme elle se pousse dans l'épée.»


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