IIMEMORIA

… Il s’effacera de ta débileMémoireet tu retomberas dans le calcul infini…Épître à Storge

… Il s’effacera de ta débileMémoireet tu retomberas dans le calcul infini…

Épître à Storge

Ceci est né de l’amour de l’Abîme, ceci estArs Magnaet renferme toute la poésie sacrée de la Science. Toi qui, dans les siècles à venir, liras ces pages avec un sentiment de filial respect pour leur auteur et d’indicible mépris pour l’époque qui les vit naître, souviens-toi queMemoriaest la clef de l’Épître à Storge, et que cette épître, où te fut dévoilé dès l’année 1916 le secret métaphysique de la Relativité, est la nouvelle porte du palais de l’union des fontaines. Ainsi donc, approche de ma tempe ton oreille et écoute. Ma tête est comme la pierre du carrefour et du torrent cosmiques. Voici, les grands chariots noirs et sourds de la Méditation vont passer. Puis, ce sera un effroi comme d’un déversement de l’eau primordiale. Et tout cela, ce sera le Silence. Et d’un lieu que n’a jamais atteint le message d’aucune terre, je sonderai cette éternité sans lieu qui s’ouvre en moi dans le muet cataclysme. Car l’espace, le temps et la matière sont enfermés dans cette unité insondable mais sensible que crée en nous et projette à travers l’œil muré notre Mouvement intérieur, sang et esprit, pour ne le point nommer de prime abordpensée du sang. Ce langage t’a déjà révélé qui je suis. Oui, mon enfant, je suis celui que je suis, je suis celui qui sait, qui sait, et je suis celui qui parle astreint à une mesure. Apprends donc de moi, fils d’un temps où je serai compris et aimé, que de l’alpha à l’oméga tout ce poème, Couronne des deux Testaments, traite du prochain lever du Soleil de la Mémoire. La connaissance de la substance primordiale sommeille en nous dans les ténèbres de l’orgueil comme l’or sous le poids des montagnes. Ce que notre science avare et privée de son regard médian et initial nous jette de siècle en siècle du dehors, comme un os, n’est qu’une obscure correspondance du magistère dont resplendit l’intérieur de notre sainte maison d’argile. Quelque chose subsiste en nous indubitablement du premier père ; les générations procèdent d’un Mouvement unique, et ce Mouvement est de l’espace et du temps l’inaltérable matière. Que t’enseignait Storge ? que l’immobilité n’est pas seulement une absence de mouvement, mais encore une négation de lieu (par conséquent d’espace, de temps et de matière).Memoriaajoute : Tout ce qui est Mouvement est sang. Le Mouvement est Un, puisqu’il est l’espace et le temps saisis dans une matière ; la matière est donc Une, comme cela par quoi elle est matière, et par quoi est-elle matière, sinon par le Mouvement ? Or, si la matière est unité, dans quel Mouvement autre que celui du sang en rechercherons-nous la réalité, le lieu unique ? Tout le secret de la Manifestation réside dans la transmission par le sang,fiatcéleste, d’un Mouvement qui est identité de l’espace, de la matière et du temps. Physiquement, le cosmos court tout entier en nous : mais si la mer primitive, qui fut l’un de nos premiers habitats et dont la respiration règle encore celle de notre cœur, se souvient, nous, nous avons oublié. Les racines de notre être physique pénètrent si avant dans la masse illusoire du globe, qu’il est plus aisé de prêcher la vérité aux arbres et aux rocs que de faire saisir à l’homme l’identité de la matière, de l’espace et du temps dans le Mouvement, ou la nécessité de substituer au concept enfantin d’une éternité de succession divisée en passé, présent et avenir, celui d’une simultanéité ou plutôt instantanéité, dont la rotation à une vitesse infinie serait l’imparfaite image. Ainsi donc, notre sang perpétue l’instant de la première émission, et toute la conscience du propulseur spirituel est encore en lui, toujours prête à se dévoiler progressivement aux intelligences qui, avec l’arme magique de la prière, ont reconquis le lieu absolu de l’Affirmation. Tout le sang cosmique est encore dans l’élan de la première éjaculation ; mobile initial, il nous enseigne à situer toutes choses de l’espace dans le seul Mouvement, et toutes choses du temps dans la seule instantanéité. C’est là le secret des vieux Maîtres et l’origine céleste de leur double concept de l’unité de la matière et de l’identité des deux mondes. La transmutation une fois admise comme principe fondamental, le progrès de mon œuvre sur le leur devait se borner à une simple extension, car il ne me restait guère, après Bœhme, Sendivogius et Paracelse, qu’à identifier la matière avec le temps et l’espace et, les ayant ainsi captés tous trois dans le Mouvement, à chasser le Mouvement lui-même de son lieu (lequel, comme je l’ai appris depuis peu et le révèle ici, est le sang) pour faire retomber le tout dans l’immobile instantanéité du Soleil de la Mémoire. Étranger aux mathématiques, en publiant dès janvier 1917 mon Épître à Storge, je n’étais donc qu’un annonciateur métaphysique de la théorie de la Relativité généralisée, dont j’ignorais à cette époque le premier mot et en qui je saluai, quelques années plus tard, moins une confirmation du résultat de ma méditation de vingt années sur la matière, l’espace et le temps, que l’aube d’une ère nouvelle et merveilleuse de l’esprit. Il importe assez peu que je n’aie pas été compris de la misérable et égoïste pensée contemporaine ; car, pour dire le vrai, je me plais si fort dans la solitude de mon promontoire, et le Soleil de la Mémoire m’a fait connaître tant de richesse intérieure, que je rougirais d’apercevoir autre chose dans ma découverte qu’un secret hermétique très ancien hérité, avec le mouvement du sang, de mes ancêtres les souverains de la Lusace. Interroge, mon cher enfant, ce sang qui, dès la consistance et la couleur, t’apparaît d’une si céleste substance ; pénètre dans sa coulée spirituelle, saisis-le dans sa tragique pulsation et viens m’apprendre si c’est la démence ou la sagesse qui me dicte ici de défendre sa gloire. En lui tu retrouveras la chaleur et le jet de l’instantanéité insondable ; il te dira de quelles fidélités et de quelles révoltes il est la lice somptueuse ; il te révélera ses mille poisons et son remède unique ; il t’expliquera la féminité de la Manifestation, et comment Ève fut tirée d’Adam, et pourquoi, en s’abandonnant au rythme de l’émission première, toute prédisposition à la création intellectuelle non soutenue par l’oraison, finit par répudier l’acte procréateur. Il te dévoilera, enfin, le secret de l’universelle transmutation, car il est l’Alchimiste qui, sous la robe de rubis, dissimule le pain et le vin de la Cène. Le soleil de notre mémoire n’est qu’obscurci et tout nous sera rendu avec le secret du sang dans la vertu d’une science ramenée par la Relativité et à ses célestes origines. Car ce sang, essence du Mouvement et rythme universel, est le contenant, la fondation, le lieu, pour tout dire, de la simultanéité et de l’instantanéité du temps, de l’espace et de la matière. Que n’ai-je le pouvoir de t’introduire dans les chambres secrètes, dans le gynécée de la virginale Création ! Hélas ! parler et écrire, que voilà donc une misérable charité ! car ce n’est point communier, ce n’est que proposer quelque sujet à la méditation. Et la méditation elle-même n’est qu’un effort anxieux et débile de notre mémoire ; car le lieu secret entre tous est en nous, et notre couronne est celle des trois royaumes. Voilà pourquoi, quand l’esprit de la terre me dicte : subconscient, moi dans le Lieu seul situé j’écris : Soleil de la Mémoire.Memoria, je le répète, est la clef d’or de Storge qui elle-même est la porte que tu ouvriras toute grande aux effluences de paradis des temps nouveaux. Relis l’épître généreuse et tu connaîtras ce que renferme la mémoire de l’homme. Car, mystiquement, que dit Storge ? « Moi qui n’ai jamais pu voir tomber de ma main un caillou ramassé sur la route sans que quelque chose en moi de secret se déchire comme pour une division de cœurs, j’ai la première, moi Storge, compris ceci : que la sainte pierre du chemin est de l’espace, du temps et du Mouvement l’indivisible et insondable unité. Car matière, espace, temps et mouvement sont tombés du Lieu situé en une seule pierre de témoignage. C’est là, comprends-le bien, le fondamental arcane ; à cause que toute réalité initiale demande l’humilité d’un corps et l’épreuve d’une vie, et cela pour l’adoration ; car dans l’acte d’adoration réside la fin de toutes choses. Tel est l’esprit céleste du Mouvement, maison du temps, de la matière et de l’espace. » Et qu’ajoute à ce discours le confident de Storge qui te parle ? ceci simplement : « Ce Mouvement, ce vent qui vers le Lieu chasse les systèmes non situés, ce Mouvement est en nous, il est notre sang. » Maintenant, mon enfant, prends bien garde à ce qui va suivre. Quand tu possèdes une chose, est-ce bien la chose que tu possèdes ou seulement l’affirmation intérieure par laquelle tu te donnes à toi-même comme possesseur ? Or, ton sang, que tu possèdes dans l’instantanéité comme jamais époux ne posséda épouse, mon enfant, ton sang qui est Mouvement primordial, espace, temps, matière, ton sang et son secret, tu as cessé de les posséder en esprit. L’initiale possession par la simultanéité est là ; mais quel secours en attendre, sans l’héroïque Affirmation ? La folie de l’orgueil, c’est d’élever le moindre butin par-dessus toute donation ; et, lors même que la libéralité est avouée, de l’attribuer à l’inconnu plutôt qu’au père. Écoute, mon enfant, je ne me lasserai point de le redire : tout l’univers court en toi, éclairant de son auréole admirable la tête de l’omniprésent. Ton sang, ton sang est comme l’eau primordiale ; il se souvient dans l’obéissance, il opère dans l’amour. Nourris donc du blé de l’affirmation ton sang, ô mon fils ; ne le sustente pas uniquement des fruits de ton verger tout âcres de la sueur de ton front. Qu’as-tu fait, mais qu’as-tu donc fait, mon enfant, pour oublier cela dont se souvient ton sang, céleste clepsydre ? Approche, ouvre-moi du moins ta conscience, afin que je transmue en or le plomb de ton humilité. Et puisque nous avons nommé l’Aliment, prononce à voix haute avec moi ces mots que je te prescris : Soyez bénis, ô Vous Pain et Vin, enfants de la terre et du ciel, qui après chaque repas que je fais, moi voyageur, en cette auberge, me jetez dans une sainte et féconde exaltation. Soyez bénis, ô Pain, ô Vin, en l’unité de ce sang, de ce Mouvement et de cet espace, dans les siècles des siècles. Amen. Mais je ne sais pas si tu m’as bien compris. Ton sang, ton sang, te dis-je, est lefiatqui, avant même l’éclosion cosmique, reçut la première impression de Mouvement, à seule fin de revêtir d’un contenant physique, partant, d’une simple apparence de lieu, le concept indivis matière-espace-temps, lequel est l’homme lui-même, dans la perfection de son humilité. Cette belle humilité solaire ayant été obscurcie par l’haleine volcanique de l’orgueil, comment, me diras-tu, mon enfant, comprendre que ce sang de la cécité ait souci encore de décrire à travers l’immense inutilité des choses, ses deux admirables cercles, le grand et le petit ? Mais c’est là, précisément, mon fils, ce que les hommes qui ont créé Dieu et l’Univers appellent instinct et instinct de conservation, et que nous, dans le Lieu seul situé, nous connaissons comme Soleil de la Mémoire. Car ce sang cosmique, cefiatmouvement-espace-temps-matière, n’est rien autre chose que l’empreinte d’un Lieu qui, n’existant pas uniquement dans le rapport de A à B, mais par sa réalité propre dans notre pouvoir d’affirmation, est, de tous les lieux circonscrits par une relation, le géniteur et l’unique repère. Comprends-tu, sens-tu à présent jusqu’à quel point vous vous êtes l’un à l’autre, le sang et toi, devenus étrangers ? eh bien, je vais te le dire avec tout le ménagement possible. Passe encore que ton sang propre, maître de ton secret le plus profond, anxieusement voyage dans les ténèbres féroces ; mais, lors même que celui de l’épouse aimée de fureur sainte t’emporte en son élyséen torrent, tu te sens comme l’aveugle qui, traversant le pont, ne perçoit de la rivière que l’odeur et la respiration. Car ton amour ne recueille de la mystique effusion que le témoignage extérieur, lequel embrasse certaines manifestations allant du toucher, qui est illusion, à la parole qui est mensonge ; tandis que l’union parfaite, l’alchimique fusion dont l’enfant lui-même n’est que la signature éphémère et sensible, s’opère à l’abri de ton œil médian revêtu de la taie nocturne de l’orgueil, meurtrier de toute durabilité. Très certainement vous sortirez de ce monde de pierres altérées, l’épouse et toi, comme vous y êtes entrés, dans la Séparation, et sans avoir été jamais accord de harpe ; tristesse et impureté pour le Couple des Jardins ; et à vos propres yeux, des talons au sommet du crâne, rouges sexes saisis par le frisson des portes secrètes, rongés par le délice de cette fausse fidélité mentale qui, jusque dans le sacrement vidé de sa lumière, vient allumer et tordre la bête de la trahison. Toutefois, si tu es père, bénis la création, car l’épouse encore vierge a peut-être aimé en toi son enfant. Je te révèle ici un secret épouvantable, mais tu es habitant du solaire Avenir, un siècle de Relativité s’est écoulé déjà et le règne de l’esprit nouveau commence. Au demeurant, est-il beauté plus tourmentante que celle de l’ange qui trouble les eaux ? Du mariage indestructible naît le mouvement vers le lieu situé,Magnum Compositum, dont la vertu active s’agite encore au milieu des terreurs de la spirituelle éclipse ; et la preuve en est dans le secours prêté à une impure science par les contre-poisons tirés du sang, rayons furtifs tout ensemble souvenirs et avant-coureurs de la spirituelle Magnificence. Le feu d’omniscience couve pareillement dans le sang animal, dans la sève nourricière de nos sœurs les plantes et, en général, dans les trois substances de la somme terrestre entraînée dans notre déchéance. Imagine donc levé l’Astre de Mémoire, rayonnant terrible mais aussi tout doux d’un or comme féminin — ah ! comme nous courons, toi et moi, saluer dans leur saint langage le lézard, la pierre et l’ortie ! Tel est, mon enfant, l’Arcane fondamental ; mais, pour apaiser ton cœur, je vais te redire les mêmes choses en douces images. Le Mouvement, le Sang, — l’Amour, puisque enfin il le faut nommer — ne voyage point comme le regard en droite ligne de créature à créature. Il décrit une merveilleuse courbe sur un chemin d’arc-en-ciel, et, jaillissant d’un cœur pour retomber dans un cœur, il traverse tout le grand cœur balsamique du Maître, ses pieds de lumière sur les perce-neige de la paradisiaque fraîcheur. L’amour des époux, mon pauvre enfant, est le fruit de la greffe de deux prières. Mais ne t’ai-je pas parlé de la féminité de la Manifestation ? et toi-même, as-tu pu demeurer insensible au charme de cette Eau jonchée de milliards de nymphéas stellaires ? Mon fils, ô mon fils ! Sur cette terre égarée où la pierre attend avec une sainte patience que tu lui dises qu’elle vit, mais où Adam finit par se désenchanter de tout, même du pouvoir de n’être qu’un avec Dieu, mon enfant, mon enfant, n’as-tu jamais entendu résonner en toi l’heure parfaite de l’univers ? Écoute, j’évoque des jours très anciens ; la matière, l’espace et le temps étaient encore comme les îles éparses d’une mer mesurée, toutes les galères d’or du firmament étaient encore à l’ancre dans l’antique port de l’immobilité, la pensée de l’homme nageait paisiblement dans la transparence sans se demander où était située cette eau universelle, et les sages se détachaient déjà de Dieu, mais avec un sourire, à cause que, Dieu disparu, il restait encore un Lieu et une Sécurité, mon enfant, mon enfant, j’évoque des jours très anciens, et cependantl’effroi de la réalitéme ressaisit ! C’était une nuit brûlante du second équinoxe, et j’étais seul dans le silence de la lumière totale du monde ; car Renaissance, mon épouse, dormait aux pieds du trône sur les terrasses suspendues entre les deux rosées immenses, celle d’en haut et celle d’en bas, la stellaire et la terrestre. Et comme je contemplais la Dormeuse enveloppée dans le feu de la nuit, elle m’apparut, à travers la distance du sommeil, lointaine comme une constellation. Et cependant, je la sentais en moi, plus doucement et plus terriblement en moi que jamais. Elle descendait, avec le rayon d’un soleil depuis longtemps disparu, dans les profondeurs les plus silencieuses de ma vie, dans cet abîme où souvenance et pressentiment ne sont qu’un. Et soudain, je la sentis tout à fait intérieure et mienne, et comme transmuée en une beauté d’univers. Quelle compassion alors me saisit à la vue de tout ce cosmos en bas ! Je perdis jusqu’à la notion de la chose extérieure ; amour redevenu charité, je sentais mon propre sang courir à travers toute la création, et la manifestation de l’Etre m’apparaissait dans sa forme et sa lumière féminines. Ainsi me fut dévoilé l’Arcane Conjugal. Et alors, dans l’immense Instantanéité, le Feu admirable me couronna, le Soleil de la Mémoire, porte du Lieu seul situé, tombeau des Nombres, palais des rencontres secrètes avec moi-même. Mon enfant, relis l’Épître à Storge. Et souviens-toi qu’il faut chérir les êtres et les choses : car tout cela, depuis la pierre jusqu’à Christ, et depuis Christ jusqu’au Père, tout cela, c’est ton sang. Soleil ou atome, tout mouvement est vie et amour, création d’espace-temps-matière. Ce ne sont point là graines lancées par une main de semeur ! Il n’y a que du sang, du sang qui court de son mouvement propre !


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