Il l’accompagne, lié à son char aux milliards de roues, dans sa poursuite vertigineuse du Lieu.Nombres.
Il l’accompagne, lié à son char aux milliards de roues, dans sa poursuite vertigineuse du Lieu.
Nombres.
Le mouvement est antérieur à la chose qui se meut. Le mouvement, matière-espace-temps, est déjà la chose. Et cependant, il est antérieur à la chose. C’est là l’assise nouvelle de toute la métaphysique de demain. L’espace-temps n’est pas le lieu du mouvement ; il en est la création, la matière. Nous ne connaissons pas d’autre matière que l’espace et le temps. L’univers est depuis alpha jusqu’à oméga matière. Il l’est, non pas en opposition à l’esprit — misérable concept humain — mais bien par cela qu’il est lui-même pensée, c’est-à-dire mouvement. Les éléments de la pensée, quels sont-ils ? espace, temps et matière. Cet espace, ce temps et cette matière, où les trouvons-nous ? dans le mouvement. Quelque chose se meut, donc quelque chose pense ; donc je suis. Nous voilà loin de Descartes. Reconnaissons cependant que le clair Descartes était bien près du vrai, de même que le grand Pascal avec son point animé d’une vitesse infinie. Honneur à la France, pays de cristal, patrie de la pure raison ! Quelque chose se meut, donc quelque chose pense, donc je suis. Eh bien non, ce n’est pas cela encore. Ce « quelque chose » nous arrive trop tôt. Le mouvement est avant la chose. C’est grâce au seul mouvement que la chose est. Car la chose est espace et temps donnés par le mouvement. Avant la chose, il y a donc le mouvement. Mais avant la chose il n’y a rien ; et cependant le mouvement, qui est matière, espace et temps, est déjà la chose. Et il faut entendre qu’il l’est parantériorité, donc, pour ainsi dire, en soi. Quelque effort toutefois que nous fassions, vers de terre que nous sommes, cette antériorité du mouvement demeure, dans notre représentation, contemporaine du Rien. Avant la chose il existe donc une simultanéité, une instantanéité plutôt del’êtreet dunon-être, du rien et du mouvement qui est déjà la chose. Nous arrivons de la sorte, grâce à la découverte d’une méthode physique ignorée avant notre Épître et sœur jumelle de la Relativité généralisée, à la connaissance d’un état primordial de la chose, d’un état antérieur à la séparation du Oui d’avec le Non. La reconstitution mécanique, au moyen de notreNovum Organum— seul digne de ce nom — de cet état initial obscurément entrevu par Kant dans ses antinomies, vient confirmer l’exactitude de la touchante théorie, exposée par Lessing dans son « Éducation du genre humain » et d’après laquelle toute connaissance révélée finit par s’imposer scientifiquement une fois parcouru le cercle prescrit de son évolution, Dois-je ajouter que la vérité que j’apporte ici est vieille comme le monde et que seule est nouvelle la voie par laquelle j’y suis parvenu ? N’as-tu pas déjà salué dans mon Mouvement, que j’identifie avec le Sang et qui est ensemble préexistence et coexistence dans l’instantanéité, Hesed, amour constructeur du monde, et le désir lumineux dans le Rien de Jacob Bœhme, et aussi ce merveilleux « acte » que Gœthe, dans la première partie deFaust, substitue magistralement au Verbe ? Le mouvement, unité de l’espace-temps-matière, est donc la chose ; et cependant, en raison de son antériorité, il coexiste avec le Rien dans le cadre de l’instantanéité. Car, depuis l’obscurcissement du Soleil de la Mémoire, l’homme n’est plus que l’enregistreur d’un mouvement qu’il coupe automatiquement en trois tronçons, passé, présent et avenir, et ce passé, ce présent et cet avenir servent en quelque sorte d’alphabet en relief à sa pensée d’aveugle, de dispositif et de rail à son rigide langage, et de canal à la circulation de son sang dans le monde triparti et non-situé de l’espace, du temps et de la matière. Dans la Réalité, l’acte s’accomplit d’une tout autre manière : là, tout ce qui fut, tout ce qui est et tout ce qui sera arrive au même instant unique. Voilà pourquoi l’antériorité inconcevable, absurde du mouvement, trouve une confirmation dans les nouveaux rapports établis par la Relativité généralisée entre l’espace-temps-matière et les champs de gravitation. Le mouvement cesse et tout contenant s’évanouit. Le mouvement est son propre lieu (relatif) ; qu’il s’agisse d’hier, d’aujourd’hui ou de demain, ce que nous appelons notre pensée retombe toujours dans la même préexistence du mouvement en coexistence avec la chose dans le Rien. Et ce Rien lui-même, contemporain du Mouvement dans l’instantanéité, n’offre qu’une pauvre nourriture à notre faim d’immobilité, comble qu’il nous apparaît par avance du fait de sa coexistence avec le mouvement, c’est-à-dire la chose. La dernière cime accessible est déjà sous nos pieds, et qu’apercevons-nous d’autre que notre propre mouvement ? Contemple, contemple, mon enfant, ce sang cosmique qui est le tien : éternellement il se donne la chasse à soi-même, attiré qu’il est par l’appât du Lieu ; mais son antériorité court plus vite que lui. Il n’y a partout que désespoir et abîme ! Car si un point A trouve dans l’infinitude des descriptibles de l’Épître une apparence de situation dans son rapport au point B, c’est à cause seulement qu’il est mouvement, tout de même que B. Et c’est uniquement parce que les choses sont mouvement qu’il existe en nous une idée de diversité : le soleil est un certain mouvement que nous appelons soleil, et le cœur est un autre mouvement que nous appelons cœur ; il en est de même de l’herbe, du nuage, de l’or, de l’excrément et de la femme, bref, de toute chose tombant sous le sens, que celui-ci soit physique ou mental : car c’est pareillement la seule fluence du sang qui détermine chez l’animal doué ou non de langage les divers caractères de race ou d’individualité. Chasser le plomb vers l’or ou l’Adam vers le Christ, qu’est-ce donc, sinon capter et poser en son lieu, par le moyen d’une science propitiatoire, un mouvement qui circonscrit la chose tout en demeurant lui-même non-situé ? Le Grand Art est de toutes les activités humaines, la seule raisonnable et naturelle. Son corps voyage avec la science, sans que toutefois son esprit s’éloigne de la belle demeure aux solides fondations du Père et de la Mère. Il se meut comme la Balance dont le but éternel est l’Immobilité. Les deux plateaux, Amour et Vérité, sont suspendus à la main du Seigneur notre Justice. Cette humble et obéissante toute-puissance, nous l’avons perdue en abandonnant la terre ferme de l’adoration pour le mirage d’une infinitude de points mobiles qui, loin d’être lamatière, ne sont que lelangagede l’anatomie descriptive de l’univers. Mon enfant ! il n’y a que désespoir et abîme. Mais dans ce désespoir, quel héroïsme, et dans cet abîme, quelle affirmation !
Ai-je besoin d’ajouter que l’époque qui me voit souffrir comme jamais n’a souffert cœur mortel, est la plus sotte et la plus vile de toutes, époque de mouvement qu’elle est dans tous les domaines, amour, art, science, politique ? Je ne veux pas m’étendre sur un sujet si peu fait pour moi, si indigne de mon caractère et de mon génie. Et pourtant, j’aime et j’admire mon époque, et je remercie mon Maître de m’y avoir jeté : car surabondance de mouvement est putréfaction et source devie nouvelle.
J’ai écrit ces pages pour toi seul, mon fils dans un lointain avenir.Ars Magnaest une Pyramide large à sa base et qui va se rétrécissant. J’ai donné à mon Grand’Œuvre le moins d’étendue et le plus de poids possible, sans chercher à me faire entendre de l’élite agitée de ces siècles deTurba, donc de putréfaction : car nos grandes guerres politiques et sociales sont les terribles charrues, notre conception de l’amour est le fumier et notre science la graine amollie que le soleil du renouveau n’a pas encore fait germer.
O Mouvement, ô Sang jailli dans leFiatdivin, quand je t’ai maudit, j’étais moi-même un battement du cœur du Maître ! Maintenant, mes pieds à nouveau solidement s’appuient sur la terre ma mère. Je veux vivre, vivre et agir pour les hommes, mes ennemis.
Réveille-toi, Cosmos, répands-toi à travers les milliards de voies lactées tes veines, ô Sang magique jailli du cœur du Maître ! O vie, ô sainte vie, apparais, immense et splendide, dans la profondeur de l’ombre. Heure bénie ! le jour de la terre, brutal comme l’homme et menteur comme la femme, ferme sa vue d’océans et de mers, et le regard de la sagesse tombe d’une myriade d’yeux sur mon âme dorée. Ma vérité nocturne se réveille ; je suis libre, libre ! Je ne suis plus un lâche créateur d’illusions ; je ne me donne plus la comédie de purifier la chose terrestre que j’aime par faiblesse. Je suis libre ! C’est comme si j’étais mort. Salut, univers, mon amour !