CHAPITRE IV.

Qu'ils sont doux, mais qu'ils sont rapidesles moments que les frères et les sœurs passentdans leurs jeunes années, réunis sousl'aile de leurs vieux parents! La famille del'homme n'est que d'un jour;—le souffle deDieu la disperse comme une fumée: à peinele fils connaît-il le père, le frère la sœur.Le chêne voit germer ses glands autour delui: il n'en est pas ainsi des enfants deshommes!CHATEAUBRIAND.—René.

—Foi de Dieu, compère, la génisse et leveau cinquante écus marqués?—Non, cinquante-cinq....—Cinquante.—Cinquante-cinq..., c'est donné.—Cinquante....—Allons, mettons-en cinquante-deux,compère, et rompons la paille.... Nous demanderonsensuite une cruche de vin et une galettede blé noir.—Tope,... compère..., ma croix en Dieu.—Tope, compère, ma croix en Dieu.—Paillerompue, marché fait.CONAM-HEC.—Mœurs bretonnes.

LA VENTE.

Deux jours après l'entrevue du capitaine Benoît et du respectableVan-Hop, laCatherinese balançait sur les eaux tranquilles de larivière aux Poissons, et, grâce au bas mât de la corvette anglaise que le courant avait apporté jusqu'à la hauteur du brick, qui fut ainsi remâté au moyen de deuxbiguesdressés sur les gaillards, il était impossible de retrouver à bord la moindre trace des ravages de l'ouragan.

Les caillebottis et les panneaux avaient été enlevés, afin d'aérer et de sanifier la cale, pendant que l'équipage remplissait les barriques d'une eau pure et fraîche. On allait en consommer une si grande quantité!!!

Il était environ midi, et le capitaine Benoît, légèrement vêtu, s'occupait à remettre sa dunette en ordre, à poser une foule de clous dont la destination était d'avance invariablement fixée; puis il s'arrêtait pour considérer un instant le portrait de Catherine et de Thomas, et recommençait à ranger, frotter, étiqueter.

Malheureusement, le matelot de veille à l'avant du brick vint l'arracher à ces touchantes et modestes occupations d'intérieur, pour lui annoncer qu'une pirogue accostait à babord.

C'était un des mulâtres deVan-Hop, qui, saluant Benoît, lui dit:

—Mon maître vous attend... capitaine....

—Enfin... il est donc arrivé, le vieux serpent! Je n'y comptais plus.

—Capitaine, il revient duKraalau moment même avec beaucoup de noirs et le roiTarooqui les escorte; ils n'attendent que vous et les marchandises, capitaine.

—Caiot—dit Benoît à son quartier-maître, grand et beau garçon qui remplaçait le pauvre Simon comme lieutenant du capitaine...—Caiot, fais armer la chaloupe, mets-y neuf hommes, et embarque à bord les caisses et ballots que tu trouveras dans les soutes.

—On est paré—ditCaiotau bout d'une demi-heure.

—Ah ça, mon garçon—reprit le capitaine—je te laisse à bord; fais toujours bien aérer l'entrepont, préparer les barres de justice, les fers, les menottes; que tout cela soit propre, convenable, décent; enfin qu'ils se trouvent ici comme chez eux... ou à peu près.

—N'y a pas de soin, capitaine, ça sera gréé à donner envie d'y fourrer les pieds et mains; je vais faire balayer le lit de cesmessieurs, et il faudra qu'ils soient bien difficiles s'ils ne sont pas contents, car les draps ne feront pas de plis, je vous jure.

—C'est cela, mon garçon; avant tout, l'humanité, vois-tu, parce qu'enfin ce sont des hommes comme nous, et une bonne action trouve tôt ou tard sa récompense...—ajouta Benoît de la meilleure foi du monde.

Quand les marchandises furent arrimées à bord de la chaloupe, et que plusieurs matelots s'y furent placés, M. Benoît descendit dans sa yole, et, devançant l'autre embarcation, arriva bientôt près de M. Van-Hop, qui l'attendait à sa porte.

—Allons donc, allons donc, capitaine; arrivez donc, flâneur.

—C'est bien plutôt vous, père Van-Hop; deux jours... deux jours entiers....

—Si vous croyez que les affaires vont vite avec ces gaillards-là, vous vous trompez; ils sont plus adroits qu'on ne le pense, diable! Mais enfin le roi Taroo est là dans ma case; vous allez le voir et vous entendre avec lui.... Mais vos marchandises!

—Ma chaloupe les apporte; j'ai laissé un homme dans la yole pour montrer le chemin aux autres et les conduire ici.

—Avec les marchandises?

—Sans doute... soyez tranquille....

—Bien... très-bien.... Maintenant je vais vous présenter à Sa Majesté....

—Dites-moi donc, compère, je ne suis guère en toilette pour me présenter devant Sa Majesté... j'ai une barbe de sapeur... et puis une veste....

Allez donc, allez donc... ne voulez-vous pas lui donner dans l'œil... vieux coquet?—dit plaisamment le courtier en poussant Benoît dans l'intérieur de la maison.

Le roi Taroo, majestueusement assis sur la table (au grand déplaisir de Van-Hop), les jambes croisées comme un tailleur, fumait dans une grande pipe.

C'était un fort vilain nègre de quelque quarante ans, paré de son mieux, fièrement coiffé d'un vieux chapeau à trois cornes chargé de petites plaques de cuivre, et portant pour tout vêtement une grande canne à pomme argentée et un lambeau de ceinture rouge qui lui ceignait à peine les reins.

Comme le courtier parlait fort agréablement namaquois, il servit d'interprète; et, après une heure de vive et chaleureuse discussion, on convint de se fier aux lumières de Van-Hop, qui devait rédiger les bases du traité consenti de part et d'autre. Il tira donc une écritoire de corne d'un secrétaire de noyer, tailla soigneusement une plume qu'il approcha vingt fois de ses yeux, et qu'il imbiba d'encre, à la grande satisfaction de Benoît, dont la patience était à bout.

Puis il lut lentement ce qui suit à Benoît, après l'avoir préalablement traduit, au roi Taroo.

Sur l'habitation de l'Anse aux Prés, e... etc.

Moi, Paul Van-Hop, agissant au nom de... Taroo(nom de baptême en blanc),chef du Kraal de Kanti-Opow, tribu des grands Namaquois, je vends au nom dudit Taroo, à M. Benoît... (Claude-Borromée-Martial), capitaine du brick laCatherine,savoir:

Trente-deux nègres, race de petits Namaquois, sains, vigoureux et bien constitués, de l'âge de vingt à trente ans; ci contre. 32nègres.

Item:Dix-neuf négresses à peu près du même âge, dont deux pleines et une ayant un petit de quelques mois... que le vendeur donne, noblement par dessus le marché; ci-contre. 19négresses.

Item:Onze négrillons et négrillonnes de neuf à douze ans; ci-contre. 11négrillons.

Total, 32nègres, 19négresses, 11négrillons.

Et le courtier accentuait son addition comme s'il eût dit:

Total: 32 livres 19 sous 11 deniers.

Lesquels il livre audit Benoît (Claude-Borromée-Martial) moyennant...

Ici le courtier fut interrompu...

—Mon bon Van-Hop—dit le capitaine—ajoutez: et à dameCatherine Brigitte Loupot, son épouse, comme étant en communauté de biens, meubles et immeubles....

—Ce n'est pas la peine... M. Benoît.

—Si fait, car je dois bien ça... à ma pauvre épouse....

—Comme vous voudrez....

Le chef Taroo, s'étant fait expliquer par Van-Hop le sujet de la discussion, et n'y comprenant rien du tout, but deux verres de rhum.

Le courtier continua après avoir accédé au désir de Benoît, et mentionna dame Catherine-Brigitte Loupot. Il reprit:

Moyennant:

Vingt-trois fusils complets, garnis de leur baguette, batterie et baïonnette;

—Cinq quintaux de poudre à tirer;

—Vingt quintaux de fer en barre;

—Quinze quintaux de plomb en saumon,

Et six caisses de verroteries, colliers, bracelets en cuivre et en fil de laiton, qu'il s'oblige à remettre à moi, Van-Hop (Paul), agissant au nom et place du chefTaroo.

Item:Pour mes frais de commission, déplacement, etc., ledit Benoît s'engage à me remettre, dans les vingt-quatre heures, la somme de mille livres en argent monnoyé et ayant cours, sans préjudice du marché fait, pour lui avoir fourni les matériaux nécessaires pour radouber et remâter son brick.

Fait double entre nous, etc.[6]

Ceci lu et entendu, le chef Taroo agita la tête, et, levant un bras en signe d'acquiescement, pinça le nez de l'époux de Catherine, qui répondit à cette royale faveur par un salut fort courtois.

—Voici la plume, capitaine—dit Van-Hop—maintenant: signez.

—Tout cela est bel et bon, mais avant de signer, je voudrais voir nosmessieurset nosmadames.

—Rien de plus juste, capitaine, je ne suis pas de ces gens qui, comme on dit conseillent d'acheter chat en poche... venez par ici... vous les examinerez tout à votre aise.

Ils s'approchèrent alors de l'enclos où l'on avait provisoirement renfermé les noirs.

Hommes, femmes, enfants, étaient étendus à terre, les mains liées derrière le dos par une corde qui, leur entourant aussi les pieds de nœuds assez lâches pour qu'ils pussent marcher, remontait encore faire le tour du col et se rattachait enfin au gros palmier qu'on leur faisait porter en route sur les épaules, par mesure de prudence.

Benoît examina ces noirs en fin connaisseur.

Il leur fit craquer leurs articulations pour juger de la souplesse des membres, puis ouvrir la bouche afin de voir l'état des dents, du palais et des gencives;

Élever et abaisser les paupières dans le but de s'assurer si le globe de l'œil était pur et limpide;

Regarda la plante de leurs pieds pour y être certain qu'il n'y avait aucune trace dechiquesou insectes malfaisants qui déposent leurs œufs sous l'épiderme, et causent ainsi du violentes maladies... quelquefois le tétanos... par exemple;

Leur frappa doucement le sternum et écouta si la poitrine résonnaitbon creux;

Leur mit le genoux sur l'estomac, sans appuyer trop fort... (oh non certes, le cher homme!) mais seulement pour juger si, malgré cette pression, la respiration s'échappait facile et sonore....

Enfin, il s'occupa encore long-temps d'apprécier ou de découvrir une foule de défauts ou de qualités qu'il nous est impossible d'énumérer ici.

Pendant ce long et consciencieux examen, que nous venons de décrire en partie, Benoît avait quelquefois souri d'un air de satisfaction: deux fois même, à la vue d'une belle et forte nature d'homme, il allongea ses lèvres en faisant entendre un léger sifflement admiratif; d'autres fois, au contraire, ses sourcils s'étaient contractés, et un énergique hum, hum, ou une forte inclination de la tête sur la clavicule gauche avaient témoigné de son mécontentement.

Pourtant après quelques réflexions, employées sans doute à supputer les chances probables de son marché, il dit à Van-Hop:—J'accepte, compère, et vous faites une affaire d'or....

—Peuh... mais, capitaine, avant de partir, examinez donc un peu, je vous prie, ce gaillard que le chefTarooma donné pour épingles. C'est un des plus beaux nègres que j'aie vendus de ma vie; voyez, c'est fort comme un bison, grand comme une girafe; mais, par exemple, il est si têtu, si têtu, qu'après l'avoir roué de coups, pour l'engager à se servir de ses jambes, le roi Taroo a été réduit à le faire apporter ici comme un jeune taureau récalcitrant, tenez... plutôt....

Et il lui montrait un nègre qu'on pouvait juger d'une haute et puissante stature quoiqu'il fût courbé en deux, ayant les pieds et les mains joints et attachés ensemble.

—C'est, je crois, continua Van-Hop, le chef du Kraal ennemi, un petit Namaquois; il s'entête, mais quinze jours de régime du bord et des colonies, il deviendra doux comme une gazelle.

Taroo, qui les avait suivis, après s'être ingéré de glorieuses rasades d'eau-de-vie, s'approcha, et la vue de son ennemi rallumant sans doute sa colère et sa haine, il se mit à injurier et menacer bien grossièrement le petit Namaquois, mais celui-ci fermait les yeux avec une dignité stoïque, et ne répondait à ces invectives que par un chant triste et doux.

Ce sang-froid irrita fort le chef Taroo, qui lança une pierre au malheureux noir, mais comme elle ne l'atteignit pas, il allait sans doute recommencer, lorsque Van-Hop le prit par le bras et lui dit, en bon namaquois:

—Doucement, doucement, grand chef, ce prisonnier est à moi maintenant, et vous allez me le détériorer... ne confondons pas, s'il vous plaît.

Taroo continua ses cris et ses menaces; ces mots surtout: Atar-Gull, revenaient sans cesse au milieu de ses hurlements sauvages.

—Que diable chante-t-il là? demanda Benoît.

—C'est son nom... il l'appelle à ce qu'il paraît Atar-Gull.

—Drôle de nom, le premier petit chat qui naîtra deMoumouth, c'est le chat angora de ma femme, père Van-Hop... je l'appellerai... comment dites-vous?

—Atar-Gull... Dites comme moi... tenez: Atar....

—Atar....

—Bien, très-bien;... Atar... Gull....

—Atar... Gull... Atar Gull....

—Parfait....

—Je le dirai comme ça jusqu'à demain: Atar-Gull; Atar-Gull, c'est égal c'est un bien drôle de nom.... Ah ça, combien voulez-vous du compère?...

—Voyons, pour vous, et à cause de votre épouse, mettons cent piastres.

—Cent piastres!... et moi que gagnerais-je donc? Mon Dieu... cent piastres... cent piastres!

—Vous le vendrez trois cents à la Jamaïque.... Tenez, comme c'est bâti! quelles épaules! quels bras! il est un peu maigre, mais quand il aura repris.... Vous verrez... d'abord je vous jure qu'il a du fond....

—Quatre-vingts piastres, et c'est une affaire arrangée, père Van-Hop, et vraiment c'est une folie; mais tenez, pour le dire entre nous, j'emploierai mon gain a acheter des marabouts et un cachemire que je destine à madame Benoît, et puis à faire construire un petit canot pour Thomas, qui est fou de marine.

—Allons.... Ah... vous faites de moi tout ce que vous voulez, mais vous êtes si bon mari, si bon père... qu'on ne peut rien vous refuser... va pour quatre-vingts gourdes.... C'est donné.

Enfin l'affaire conclue, les marchandises livrées à Van-Hop, car Taroo, à force de goûter le rhum, était tombé ivre mort; les nègres rafraîchis, Benoît obtint que l'escorte du chef de Kraal se joindrait à ses huit matelots pour conduire par terre les nègres vendus jusqu'au mouillage de laCatherine; là, ils devaient être embarqués ou hissés à bord, selon la bonne volonté ou la résistance de chacun.

Quant àAtar-Gull, un finserpent, comme avait dit le chefTaroo, Benoît le fit porter à bord de la chaloupe, et le recommanda particulièrement à la surveillance du patron.

Toutes ces petites dispositions prises, l'argent compté, les échanges faites, Benoît et Van-Hop n'avaient plus qu'à se séparer, jusqu'à la première traite, d'autant plus que le capitaine voulait profiter de la marée et d'une bonne brise d'est; or, suivant ce sage axiome,que le vent n'attend personne, il tendit cordialement la main au courtier:

—Allons, père Van-Hop... au revoir.

—Et Dieu fasse que ce soit bientôt, digne capitaine.

—Encore une poignée de main; c'est plaisir que de traiter avec vous, père Van-Hop.

Ce bon capitaine, ça me fend le cœur de vous voir partir; mais tenez, encore deux ou trois ans de séjour sur la côte, et après vous m'emmènerez avec vous en Europe....

—Bien vrai... ce sera une fameuse partie, nous rirons, allez... mais je bavarde, et je devrais déjà être à mon bord.... Adieu, adieu, mon vieux....

Et ils s'embrassèrent à s'étouffer, c'était à arracher des larmes, à attendrir un cœur de roche.

Tenez, père Van-Hop, avec ces bêtises-là vous me feriez pleurer comme un veau.... Adieu—dit brusquement Benoît—et d'un saut il fut dans sa yole qui descendit le courant du fleuve avec rapidité.

—Encore adieu, digne capitaine—criait Van-Hop, en le saluant de la main—bien des choses à madame Benoît, bon voyage....

—Au revoir, compère—répondait Benoît, qui de son côté agita son chapeau de paille tant qu'il put apercevoir le courtier sur le rivage.

Deux heures après tous les noirs étaient dûment embarqués, arrimés, encaqués dans le faux pont de laCatherine, les nègres à babord et les négresses à tribord; quant aux négrillons, on les laissa libres.

Atar-Gull fut séparément mis aux fers.

Il est inutile de dire que pendant toutes ces manœuvres, les noirs s'étaient laissé prendre, mener, hisser et enchaîner à bord avec une insensibilité stupide: ne pensant pas qu'on pût avoir d'autre but que celui de les dévorer, ils mettaient, selon la coutume, tout leur courage à rester impassibles.

Avant de lever l'ancre, M. Benoît fit faire une bonne distribution de morue, de biscuit, et d'eau mêlée d'un peu de rhum.

Mais presqu'aucun nègre n'y voulut toucher, ce qui n'étonna pas le digne capitaine, car les noirs, on le sait, restent ordinairement les cinq ou six premiers jours du voyage à peu près sans manger; aussi c'est alors que ledéchetest le plus à craindre; ce moment passé, sauf quelques fâcheux résultats de la chaleur et de l'humidité, la proportion des pertes est fort minime.

Enfin il mit à la voile par un joli vent frais de sud-est, vers les trois heures du soir, et à six heures..... au coucher du soleil, la côte d'Afrique ne se dessinait plus au loin que comme une ligne brumeuse et étroite.

Si mon songe de bonheur fut vif,il fut de courte durée.Châteaubriand.—Atala.

—Vous voulez être riche?Elle l'était, la coquine, deux foisplus qu'elle ne le méritait.—Et vous le serez: puisque c'estl'or que vous aimez, il faut aller vouschercher de l'or.Diderot.—Ceci n'est pas un conte.—Vol.vii.

L'INCONNUE.

Dors, va, dors en paix, brave capitaine; allonge tes membres engourdis sur la toile fine et blanche tissée par ta Catherine. La vois-tu assise au coin d'un feu pétillant, dans les longues soirées d'hiver, l'œil fixe, humide; elle quitte quelquefois le travail pour attacher un long regard sur ton portrait, tout en jouant avec l'épaisse et rude chevelure deThomas, pendant queMoumouth, grave et silencieux, lèche et polit sa fourrure soyeuse et bigarrée.

Alors elle calcule sans doute avec angoisse le terme de ton voyage, la vertueuse épouse! C'est qu'aussi tu l'aimes tant, ta digne femme! pour elle, tu braves des dangers sans nombre; pour elle, capitaine Benoît, tu te voues corps et âme à un métier atroce, tu passes pour un brigand, pour un ignoble vendeur de chair humaine, toi... toi, dont l'âme est si naïve et si pure! Tu devras rendre, il est vrai, un bien effrayant compte devant Dieu!... mais tu auras au moins procuré à Catherine une douce et paresseuse existence. Tu seras tout consolé, brave homme, et tu grimaceras encore ton honnête sourire au milieu des flammes de Lucifer, en voyant peut-être Catherine, assise dans le ciel, pêle-mêle avec les blonds chérubins aux ailes de moire et d'azur.

Comment aussi le retour d'un pareil mari ne ferait-il pas époque dans une famille?

Je ne saurais pourtant vous dire au juste si Catherine espère ou redoute ce bienheureux retour... peut-être le sait-il... ce grand canonnier de marine étendu complaisamment dans le fauteuil unique de M. Benoît, coiffé de lagorrade M. Benoît, fumant enfin, dans la meilleure pipe de M. Benoît, du tabac de M. Benoît; alors, que Thomas et Moumouth regardent par moments cet intrus d'un air craintif et colère.

Eh! mais j'y pense; si, pendant que le brave capitaine trafique avec le père Van-Hop, affronte les tempêtes... Catherine... le?...

Bah... bah... dors, va; dors, Claude; dors, Martial; dors, Borromée; rêve, rêve le bonheur et la fidélité de ta femme... Un songe heureux, vois-tu, frère, c'est encore ce qu'il y a de plus positif dans notre tant joyeuse existence... dors, la brise fraîchit, ton autre Catherine est en route (et elle est doublée et chevillée en cuivre, celle-ci!...)

Bonne! bonneCatherine, elle n'est pas coquette non plus celle-ci. Oh! mon Dieu, tous les ans, une pauvre couche de goudron, quelques voiles neuves, un coup de peigne dans son gréement, et la voilà pimpante et proprette, toujours douce, soumise, obéissante... Ah! digne Benoît, c'est à celle-ci que tu devrais borner tes amours... Au lieu de ton gros Thomas, tu te serais donné un joli petit sloop, vif, léger, hardi, qui eût voltigé autour de ton brick comme un jeune Alcyon auprès de sa mère.

Cette Catherine-ci aurait reçu dix, vingt, trente canonniers... que tu n'en eusses pas été jaloux... Certainement non, au contraire, comme vont le prouver les événements.

Enfin, dors toujours... le soleil va se lever pur et radieux, si j'en crois cette légère vapeur et cette teinte de pourpre qui lutte à l'orient contre les dernières ombres de la nuit, et fait pâlir les étoiles.

Dors, capitaine; ton second, ton autre Simon, ton fidèleCaiotveille pour toi, veille pour tous...

Depuis quelques instants, lui et sa longue-vue, incessamment braqués vers le sud-est, observaient dans cette direction avec une infatigable curiosité.

—«Je donnerais mon quart de vin pendant huit jours—se disait Caiot—pour que le soleil fût haut... Par tous les saints du calendrier, il me semble pourtant voir quelque chose... non... si... diable de brume... une fois le soleil levé, je serais sûr... allons encore... ah! voici enfin une clarté de crépuscule; gueux de fanal, sors donc... sors donc... ah! enfin le voilà... est-il rouge ce matin!... mais oui... oui... je distingue parfaitement.... c'est une goëlette tout au plus à un mille de nous... ah ça... mais... je n'ai jamais vu de voilure comme la sienne.... quelles basses voiles... quels huniers! quelle mâture penchée sur l'arrière!...

Et en énumérant ces singulières qualités, la figure de Caiot prenait peu à peu une expression d'étonnement nuancée d'une légère teinte de frayeur.

—Mais—reprit-il en braquant de nouveau sa lunette—elle a l'air d'avoir le même cap que nous! on dirait qu'elle navigue dans nos eaux,n'y a pas de soin; mais il faut toujours prévenir le capitaine.»

D'un bond, Caiot fut à la porte de la dunette; et, après sept minutes d'un bruit à réveiller un chanoine, la porte s'ouvrit lentement, et M. Benoît apparut sur le pont, tout étonné, débraillé, ébouriffé, se tordant les bras, se frottant les yeux encore lourds de son bon gros sommeil, et entremêlant cette expressive pantomime de oh!... de brrrr... de ah!... il fait frais... brrrr... etc.

—Bigre de Caiot—dit enfin le capitaine qui commençait à avoir des idées claires et lucides.

Or, je ne suis pas superstitieux; mais il me semble peu convenable de saluer le soleil par un quasi juron, par—bigre de Caiot—car je me rappelle toujours en tremblant le sort de ce pauvre Simon (que les flammes de l'enfer ne lui soient pas trop ardentes!)

—Bigre de Caiot—fit donc le capitaine—je dormais si bien... Enfin, que me viens-tu chanter?

—Je crains que ce ne soit une drôle de ronde.... capitaine; c'est une goëlette qui paraît vouloir...

—Ah! mon Dieu... une goëlette... c'est peut-être celle que nous deux ce pauvre Simon nous avions déjà signalée!

—C'est possible, capitaine; voici la longue-vue...

—Donne... donne, mon garçon..., ah! mais... oui... bigre... c'est bien cela; et tu dis qu'elle a l'air de nous suivre?

—Voyez plutôt, capitaine.

—Ça ne dit rien, on peut faire la même route sans pour cela suivre les gens comme des voleurs à la piste.

—Si vous m'en croyez, capitaine, nous laisserons porter un quart de plus, nous virerons de bord s'il le faut; et si elle imite en tout notre manœuvre, nous serons bien sûrs alors qu'elle veut nous appuyer une chasse. Hein?

—Pourquoi faire? nous chasser! ce n'est pas un bâtiment de guerre préposé pour empêcher la traite, c'est tenu comme une piguière; si c'est un pirate, il doit bien voir à notre air d'où nous venons, et qu'il n'y a rien à faire ici pour lui...

—Dam, capitaine... voyez... mais elle approche... elle nous gagne... c'est celle-là qui a des jambes... bon, voilà qu'elle grée ses catacoës... et toujours le cap sur nous; c'est là que je reconnais l'entêtement?—dit Caiot en agitant son index.

—Écoute, garçon, fais venir un peu au vent, après laisse arriver; virons enfin de bord... et si elle nous suit toujours, nous lui demanderons ce qu'elle nous veut; n'est-ce pas?... c'est plus franc...

D'après cette décision, laCatherinese mit à louvoyer.

Vous vous êtes quelquefois trouvé la nuit, par un ciel voilé, dans une de ces longues rues de Cordoue si sombres et si étroites, errant avec insouciance et entendant sans l'écouter le bruit sonore et cadencé de vos pas, qui retentissait sur les larges dalles des trottoirs.

Abîmé dans une douce et amoureuse pensée; vous marchiez toujours; mais votre imagination s'égarait ailleurs, soulevait peut-être cette jalousie verte, ces lourds rideaux de soie... que sais-je, moi?

Lorsqu'un autre bruit de pas qui semblait être l'écho de votre marche, écho d'abord lointain, puis plus proche, puis enfin tout près de vous, appelait votre attention, et vous tirait d'une ravissante rêverie, sans doute.

Alors, redressant la tête, élevant votre cape sur vos yeux, et cherchant dans votre poche la crosse mignonne et ciselée d'un pistolet, chef-d'œuvre d'Ortiz père, doyen des armuriers de Tolède, vous ralentissiez fièrement le pas...

On ralentissait le pas derrière vous.

Vous le doubliez...

On le doublait.

Vous quittiez le trottoir gauche...

On quittait le trottoir gauche.

Vous alliez à droite...

On allait à droite...

Vous reveniez à gauche..

On revenait à gauche...

Las enfin, et prenant le milieu de la rue, car, en Espagne, les entrées de porte sont dangereuses, vous vous retourniez bravement en disant au fâcheux:—Seigneur cavalier; que veut votre grâce?

Et sa grâce pouvait voire luire dans l'ombre le canon damasquiné du chef-d'œuvre d'Ortiz père.

—Alors ici le drame se simplifiait ou se compliquait singulièrement.

Eh bien! laCatherineavait exactement agi sur l'Océan comme vous aviez agi dans la rue de Cordoue; elle avait louvoyé,—viré,—tourné;—la damnée goëlette avait louvoyé,—viré,—tourné.

Or le capitaine Benoît, ne conservant plus aucun doute sur les intentions de ce navire, n'imita pas votre impertinente fanfaronnade; d'abord parce qu'il n'avait pas de canons à bord, et qu'il s'était aperçu, dans les différentes manœuvres exécutées par la goëlette, qu'elle avait des canons et beaucoup.

Et puis l'âge et l'expérience avaient mûri cette vieille tête grise; aussi ordonna-t-il simplement à Caiot de mettre dehors toutes les voiles du brick, et de tâcher d'échapper par la fuite à cet infernal curieux.

C'était, vous voyez, un moyen que vous pouviez encore employer pour dénouer le drame de la rue de Cordoue.

Le brick marchait comme un poisson; mais la goëlette volait comme un oiseau, et on voyait même qu'elle ne déployait pas encore toutes ses ressources, se contentant d'observer toujours une honnête distance entre elle et le brick.

Celui-ci se couvrit de toile; elle, sans efforts, avec calme, sans paraître augmenter sa voilure... doubla sa vitesse et se maintint toujours à la même portée.

—C'est infernal—disait Benoît qui, ne comprenant rien à cette manœuvre, voyait l'immense supériorité de la goëlette sur son brick...—Puisqu'elle marche mieux que moi, pourquoi ne pas profiter de son avantage, et me dire tout de suite ce qu'elle veut... au lieu de s'amuser avecCatherinecomme un chat avec une souris.

Il ne croyait pas dire si juste, le pauvre homme.

—Capitaine... tenez... tenez, la voilà qui ouvre la bouche—dit Caiot en voyant l'éclair qui précède un coup de canon...—n'y a pas de soin—dit-il en levant la tête au long sifflement qui cria dans les cordages.

—C'est à boulet!

—Ah ça, mais est-elle bête?—dit Benoît rouge de colère.—Qu'est-ce que ces bigres de sauvages-là? et pas un canon à mon bord...—hurlait le capitaine en se rongeant les pouces;—aussi a-t-on jamais vu un négrier attaqué par un pirate, car ce ne peut être que ça...

Un second éclair brilla, et ce ne fut point un sifflement, mais bien un bruit sourd et mat que l'on entendit; c'était un boulet qui se logeait dans la préceinte.

—Ah! bigre... bigre... bigre de goëlette... elle va me couler comme une outre...

—Capitaine—fit Caiot, pâle et blême comme tout l'équipage que ces salves réitérées avaient attiré sur le pont, et qui devisait fort agité sur tout ceci—capitaine, elle veut peut-être vous prier de mettre en panne?

—J'y pensais, mais c'est bien dur. Allons, allons, brassez tribord, la barre sous le vent.

L'effet des voiles se neutralisant, le brick resta immobile; alors aussi le feu cessa à bord de la goëlette qui s'approcha tout près de laCatherine, et on entendit ces mots s'échapper de l'orifice d'un large porte-voix:

—Ohé! du brick, envoyez une embarcation à bord avec le capitaine dedans.

—Avec le capitaine dedans!—répéta ironiquement Benoît;—plus souvent que j'irai... est-ce qu'il se fiche de moi? sans pavillon, sans signe de reconnaissance, avec sa tournure de flibustier? ah! oui... pas mal... Pauvre Catherine, va, si tu savais que dans ce moment...

Le monologue de Benoît fut interrompu par le porte-voix de la goëlette, qui répéta avec le même accent, la même mesure:

—Ohé! du brick, envoyez une embarcation à bord avec le capitaine dedans.

Et puis aussi on vit briller un boute-feu sur les passe-avants de l'inconnue.

—Bigre de scie... je t'entends bien—dit Benoît; et tâchant d'éluder la question, il répondit à son tour avec volubilité:

—Ohé de la goëlette, d'où venez-vous?—Que voulez-vous du capitaine?—Pourquoi ne hissez-vous pas votre pavillon?—De quelle nation êtes-vous?—Je ne vous connais pas.—Je suis Français.—Je vais de Nantes à la Jamaïque.—Je n'ai rencontré aucun navire.

Le porte-voix de la goëlette, dont on voyait toujours la large gueule, laissa déborder ce flux de paroles et de questions; et, après un moment de silence, la grosse voix répéta avec le même accent, avec la même mesure:

—Ohé! du brick, envoyez une embarcation à bord avec le capitaine dedans.

Et un coup de canon, qui ne blessa personne, partit avec le dernier mot de la phrase, en manière de péroraison.

—Le chien, est il taquin!—dit Benoît.—Allons, il faut y mordre. Oh! mon pauvre Simon, Simon, où es-tu?... La yole à la mer, Caiot, et quatre hommes pour y nager.

—Capitaine—dit Caiot—défiez-vous; ça m'a l'air d'un flibustier.

—Que diable veux-tu qu'il me prenne; il a peut-être besoin d'eau ou de vivres...

—C'est encore possible... le canot est paré, capitaine...

Et le malheureux Benoît y descendit à peine vêtu; sans armes, sans chapeau... au moment où le maudit porte-voix répétait encore, avec le même accent, avec la même mesure:

—Ohé! du brick, envoyez une embarcation à bord avec le capitaine dedans.

—Le capitaine dedans...le capitaine dedans...Il y est, bigre d'animal,dedans...On y va... Un instant donc, fichtre!!!!—gromelait Benoît comme un domestique récalcitrant qui répond à la vibrante et infatigable sonnette d'un maître asthmatique et goutteux.

—Allons toujours donner la pâtée aux moricauds—dit Caiot—car ils crient comme des chacals.

Hélas! chaque heure dans la sociétéouvre un tombeau, et fait couler unelarme.Châteaubriand.—René.

.....Cette scène avait quelque chosed'étrange qui étonnerait l'âme la plus assurée.Charles Nodier.—Roi de Bohême.

C'est une étrange sensation que produitsur l'oreille le bruit qu'on fait enarmant un pistolet, quand vous savezque le moment d'après votre sein vaêtre visé à douze toises de distance ou àpeu près;—cent, n'est-ce pas une distancehonorable?Byron.—Don Juan, ch. IV,xli.

LA HYÈNE.

Plus Benoît approchait de la goëlette, plus il concevait de défiance et de soupçons, surtout lorsqu'arrivé tout près, il put distinguer les étranges compagnons qui, appuyés sur les bastingages, suivaient curieusement les manœuvres de son petit canot.

Ce fut aussi avec un imperceptible battement de cœur que le capitaine dela Catherineremarqua deux petits nuages d'une fumée bleuâtre qui,—tourbillonnant au-dessus des caronades,—attestaient des dispositions encore hostiles de ce singulier navire.

Enfin, Claude-Borromée-Martial accosta la goëlette.

(Ce fut, je crois, un vendredi du mois de juillet 18..... à sept heures vingt-neuf minutes du matin.)

Au moment où Benoît se disposait à monter à bord, un coup de sifflet aigu, modulé, retentit fortement; cette marque de déférence qui, dans la civilité nautique, signale toujours l'arrivée d'un personnage de distinction, rassura un peu notre bon capitaine.

—Ils ne sont pas encore si sauvages qu'ils en ont l'air—dit-il en se hissant au moyen de tire-veilles qu'on lui avait jetées avec galanterie.

Il arriva sur le pont de laHyène(la goëlette s'appelaitla Hyène).

Là, ma foi, n'eût été la grâce toute courtoise avec laquelle on avait sifflé pendant qu'il grimpait à bord, là, Benoît eût senti une bien poignante inquiétude, croyez-moi; car il put considérer à loisir ce hideux équipage.

Quelles figures, bon Dieu!

Certes, l'équipage dela Catherinen'était pas tout composé de timides adolescents qui venaient de se séparer pour la première fois d'une bonne vieille mère, en emportant sa sainte bénédiction, qui s'essuyaient les yeux au seul souvenir de ses cheveux blancs si vénérables, qu'ils baisaient chaque matin avec respect et joie en disant:—Bonjour, mère!

Avant le départ, tous n'avaient pas été murmurer une humble prière à la bonne Vierge qui protège les pauvres marins, et puis offrir naïvement sur son autel une modeste couronne de paquerettes des bois.

Et lorsque le soleil, disparaissant le soir sous un immense dais de pourpre et d'or, semblait changer la mer en un océan de feu, et inondait encore le brick d'une clarté flamboyante, certes, bien peu allaient d'habitude se prosterner sur le pont et unir leurs voix reconnaissantes en un religieux cantique, dont les touchantes paroles se mêlaient aux majestueuses et sublimes harmonies de la nature.

Ce n'étaient pas non plus de chastes et d'honnêtes pensées qui venaient sourire à leur ardente imagination, et dont ils se berçaient le soir en s'endormant balancés dans un hamac.

Certes, ils n'avaient pas de ces visages frais, roses et candides, de ces fronts blancs et purs qui se colorent d'une si voluptueuse rougeur au premier regard d'une femme; ils ne soulevaient pas timidement de ces beaux yeux voilés de longs cils de soie, de ces yeux qui disent à seize ans, avec une mélancolie si douce:—Oh!... comme j'aimerais une femme qui voudrait de moi... mais, mon Dieu, quelle femme voudra de moi?...

Revenons aux marins de Benoît; non certes, ils n'étaient pas ainsi; je l'avouerai même, ils se montraient un peu blasphémateurs,—un peu buveurs,—un peu querelleurs,—un peu tueurs,—un peu joueurs,—un peu voleurs,—un peu adonnés aux négresses, aux Espagnoles, aux Indiennes, aux Japonaises, aux Américaines, aux Haïtiennes, même aux Namaquoises, grandes ou petites, cela dépendait de la route qu'ils suivaient.

Mais, grand Dieu! quelle différence avec l'équipage dela Hyène; quels hommes! ou plutôt quels démons!

Laids, sales, déchirés, couverts de méchants haillons, noirs de poudre et de fange, basanés, cuivrés, bronzés, cicatrisés; les cheveux et la barbe longs, malpropres, les yeux farouches et creux, les ongles crochus, et des jurements! des plaisanteries! ah!

C'était à donner la chair de poule à l'honnête Benoît, qui, après tout, faisait, si vous voulez, un petit trafic que quelques personnes réprouvent; mais au moins le faisait-il honnêtement, en conscience, et, après tout, comme il le disait avec beaucoup de justesse d'esprit: Pour soutenir les colonies; car, sans colonies, adieu sucre, adieu café, adieu indigo, etc.

Ces réflexions, je vous le dis, vinrent en foule assaillir le capitaine Benoît, lorsqu'il fut sur le pont dela Hyène.

Et ce pont avait aussi, comme tous ces atroces visages, une expression, une physionomie particulière.

C'étaient des manœuvres mêlées et confondues, des armes jetées çà et là, pour qu'on pût les trouver toujours prêtes; un plancher humide et boueux, couvert, en quelques endroits, de larges taches d'un rouge noir; des canons en état de faire feu, mais remplis de crasse et de rouille; puis, sur quelques affûts, encore des traces de ce même rouge noir, mêlées de certains débris membraneux séchés et racornis au soleil, que Benoît reconnut en frissonnant pour être des restes de lambeaux de chair humaine!

Oh! c'est alors qu'il regretta le pont de son brick, si blanc, si propre, si net! son gréement lisse et peigné, les jalousies vertes de sa petite chambre, ses jolis rideaux de toile perse, bigarrés et émaillés de fleurs comme un parterre... et sa moustiquaire diaphane... et son lit où il dormait si bien... et son verre de gyn, humé lentement en compagnie de ce pauvre Simon, tout en causant de Catherine et de Thomas, de ses riants projets pour l'avenir, de sa modeste ambition et de son espoir de finir ses jours par une belle soirée d'automne, à l'ombre des acacias qu'il avait plantés, entouré de deux ou trois générations de petits Benoît.

Oh! mon Dieu, Montaigne a bien raison!Comme la fatalité nous masche!

—Tu as b.... renâclé pour venir au lof, vieux marsouin—lui dit un homme à figure repoussante, et qui n'avait qu'un œil; cet intrigant était à peine vêtu d'un pantalon déchiré, d'une vieille, vieille chemise de laine rouge, sale et grasse, et ceint d'une corde au travers de laquelle passait la lame d'un grand couteau à manche de bois.

Ici Benoît rassembla sa dignité, son courage, et répondit sans émotion:

—Vous aviez seize canons et je n'en avais pas un... c'est pas cher d'amariner les gens à ce prix-là, bigre!

—C'est pour cela, mon gros souffleur, qu'il faut gouverner droit, parce que la raison est toujours du côté des canons... et tu vois si nous sommes raisonnables...

Dit le gentilhomme, en lui faisant observer que les gaillards étaient parfaitement garnis...

—Enfin—reprit Benoît avec impatience—vous m'avez hélé; que voulez-vous de moi? je perds la brise; est-ce que vous allez m'embêter encore long-temps comme ça?

—N'y a que le commandant qui puisse te répondre; en attendant, sois calme et ronge ton câble, ça t'empêchera de grincer des gencives...

—Le commandant! ah! vous avez un commandant ici, ça doit être du propre—dit imprudemment Benoît, avec une sorte de moue dédaigneuse.

—Mords ta langue, vieille carogne, ou je te l'arrache pour la jeter aux requins!

—Mais, bigre d'enfer...—s'écria le malheureux capitaine...—enfin que me voulez-vous?... est-ce de l'eau ou des vivres?

—De l'eau et des vivres, toujours de l'eau et des vivres, même du rhum, ça ne peut jamais nuire.

—Dites donc cela tout de suite... Ohé!... toi, Jean-Louis—cria Benoît à un de ses canotiers—rallie le bord et apporte dans la yole...

—Toi—dit l'interlocuteur de Benoît en s'adressant au matelot précité—toi, Jean-Louis, jet'infusedeux balles dans les reins si tu fais mine de pousser au large.

—Oh! quelle bigre, bigre de scie!... vous ne voulez donc ni eau ni vivres?

—Nous irons nous-mêmes en chercher à ton bord, vieille bête...

—Comme je danse—fit Benoît.

—Tu verras, que je te dis.... et sans toi encore.

Ici, le capitaine dela Catherine, au lieu de répondre, clignota des yeux, enfla sa joue gauche en la soulevant avec sa langue, et tapa légèrement sur cette proéminence du bout de son index.

Cette pantomime bien inoffensante, vous le voyez, parut pourtant insultante au gentilhomme; car, d'un revers de sa large main, noire et velue, il étendit le pauvre Benoît sur le pont, en disant:

—Est-ce que tu prendsle Borgnepour un mousse, dis donc... attachez-moi cet animal-là par les pattes, vous autres...

Ce qui fut fait malgré lesbigreset lesfichtresréitérés de Benoît.

Les matelots de son embarcation étaient tenus en respect parle Borgneet ses honnêtes amis.

Une grosse tête, hideuse et crépue, sortit du panneau en criant:

—Le Borgne...le Borgne, le commandant demande ce qu'on déralingue sur le pont.

—C'est le vieux caïman qui gouverne le brickque l'on fait se taire...

La grosse tête disparut.

Puis elle reparut.

—Eh!—dit le vilain mousse—eh!le Borgne, le commandant ordonne qu'on lui apporte lemonsieur.

Et, bon gré mal gré, l'honnête Benoît fut affalé par le panneau, et se trouva auprès d'une petite porte qui donnait dans la cabine du seigneur et maître dela Hyène.

Là, le misérable entendit une voix, oh! une voix de tonnerre qui hurlait:

—Mais qu'on le coupe en deux comme une pastèque, ce vieux gueux-là... s'il se rebiffe... Ah! on l'a apporté!... eh bien! qu'on lui délie les quilles, et qu'il entre... nous allons nous voir le blanc des yeux.

Ici, Claude-Martial-Borromée pensa à Catherine et à Thomas, boutonna sa veste, passa la main dans ses cheveux gris, toussa deux fois... se moucha... Et entra...

Peut-être, messieurs, ne savez-vouspas ce que c'est que le pal?...Jules Janin.—L'Âne mort.

Je frissonnai, et je crus que madernière heure était arrivée.P. Mérimée.—L'Enlèvement de la redoute.

MONSIEUR BRULART.

En vérité, il méritait bien de commanderla Hyèneet son hideux équipage.

Telle fut la première réflexion du capitaine Benoît, lorsqu'il se trouva face à face avec ce personnage.

Figurez-vous un homme d'une taille athlétique, avec un visage pâle et plombé, un front plissé, un nez long et mince, d'épais sourcils d'un noir de jais, et des yeux d'un bleu clair et vitreux d'une fixité insupportable; un menton large et carré, des joues creuses, recouvertes d'une barbe épaisse à moitié longue, et puis enfin une bouche bordée de lèvres minces et blafardes, agitées par un tremblement convulsif presque continuel qui, par exemple, laissaient voir, pourquoi ne l'avouerait-on pas, de fort belles dents parfaitement rangées.

Pour tout vêtement, il portait une grosse chemise bleue à moitié usée qu'il attachait ordinairement autour de ses reins avec un bout de bitord; aussi Benoît put-il admirer à son aise la force puissante de ses membres musculeux, bruns et velus.

Seulement ses mains, toutes malpropres, toutes noires qu'elles étaient, témoignaient, par leur forme longue et effilée, par la délicatesse de leurs contours, témoignaient, dis-je, d'une grande distinction de race...

Le commandant Brulart, car il avait un nom et s'appelait Brulart, même aucuns disent un nom ancien, un nom historique, qui, déjà illustre sous François Ier, fit pâlir plus d'une fois les généraux de Charles-Quint; quant à moi, je ne crois guère à ces dires; toujours est-il que M. Brulart était assis sur un vieux coffre, et avait devant lui une petite table tachée de graisse et de vin sur laquelle il s'appuya quand il vit entrer Benoît.

Ce fut donc la tête dans ses mains, les coudes sur la table, son regard clair et perçant attaché sur le bon homme, qu'il s'apprêta à engager la conversation.

Benoît, voulant lui épargner la peine de commencer, prit la parole avec dignité:

—Saurai-je enfin pourquoi...—mais M. Brulart l'interrompit de sa grosse voix:

—Pourquoi toi-même!chien; au lieu de m'interroger, réponds.... pourquoi as-tu été si long-temps à mettre tonourqueen panne?

À ces mots, le front de M. Benoît se colora d'une vive et légitime indignation; il fût peut-être resté impassible pour une injure adressée à lui personnellement, mais insulter son brick...sa Catherine!appeler son joli navire uneourque!c'était plus qu'il n'en pouvait supporter; aussi reprit-il vivement:

—Mon brick n'est pas uneourque, entendez-vous, malhonnête, et si je n'avais pas un bas mât trop pesant, je rendrais les huniers à votre bateau...

Ici M. Brulart fit trembler la goëlette aux éclats de son gros rire, et continua sans changer de position.

—Tu mériterais bien, vieille carcasse démâtée, que je te fisse amarrer à une ligne de lock, et que je te f.... à la mer... à la remorque de ma goëlette... pour que tu puisses juger si elle file bien;... mais je te réserve mieux que ça... oui, mon vieux, mieux que ça—dit Brulart en voyant l'air étonné de Benoît.—Mais ce n'est pas encore l'heure; dis-moi, d'où viens-tu?

—Je viens de la côte d'Afrique, je fais la traite, j'ai mon chargement, et je vais à la Jamaïque pour y vendre mes noirs...

—Je savais tout cela mieux que toi, je te le demandais pour voir si tu mentirais...

—Vous le saviez?...

—Je te suis depuis Gorée...

—C'est donc vous... que j'ai vu avant l'ouragan... dans la brume...

—Un peu... ainsi touche-là, confrère, salut!...—dit Brulart en tirant une mèche de ses épais cheveux noirs, comme si c'eût été la corne d'un chapeau; ah!... nous faisons la traite! et moi aussi... j'en suis enchanté.

—J'étais sûr que nous nous entendrions—dit Benoît un peu rassuré par cette parité d'état.

—Mais, dis-moi, tes noirs, où les as-tu pris? car l'ouragan nous a séparés, et je ne t'ai retrouvé que cette nuit.

—Sur la côte... à l'embouchure de larivière des Poissons; ils m'ont été vendus par un chef deKraal, des grandsNamaquois, c'est une partie depetits Namaquoisqui provenait d'une prise faite pendant la guerre.

—Ah! vraiment...

—Mon Dieu, oui, et j'avais même eu l'idée, si mon chargement n'eût pas été complet, de descendre jusqu'aufleuve Rouge, qui est à peu près à trente lieues dans le sud de la rivière des Poissons.

—Pour?

—Pour compléter mon chargement avec desgrands Namaquois, car ils se sont fait des prises des deux côtés; et si les grands Namaquois vendent les petits, les petits mangent les grands Namaquois.

—Ah! ils les mangent!

—Ils les mangent à la croque-au-sel...—répéta Benoît tout-à-fait rassuré, en faisant l'agréable—ainsi, commandant, vous voyez que puisqu'ils les mangent, ils les vendraient peut-être, et à bon marché aussi, et je vous enseigne cet endroit commeun bon coin.

—Oh! moi, je prends mes cargaisons de noirs ailleurs.... c'est une combinaison à part.... une espèce de tontine dans laquellej'amortisbeaucoup...

—Ah!—fit Benoît ouvrant ses petits yeux—c'est une tontine... pourrais-je en être?

—Comment! mon brave, tu y es déjà!...

—Déjà....—dit Benoît, qui n'y comprenait rien.

—Déjà.... Mais, dis-moi, tu as quitté la rivière des Poissons?

—Hier soir... mais cette tontine...

—Bien;—ton estime t'éloigne de la rivière?...

—De vingt lieues environ.... et cette tontine que?...

—Et tu es sûr que lespetits Namaquois du fleuve Rougeont aussi fait prisonniers desgrands Namaquois?

—Sûr, sûr, c'est leur chefTarooqui me l'a dit; mais vous voyez, commandant, que je m'amuse aux lanternes; tout ce que je puis faire pour vous, c'est de vous donner six tonnes d'eau et deux barils de biscuit; vous concevez qu'avec près de quatre-vingts noirs à bord et vingt hommes d'équipage, c'est beaucoup;... mais nous causerons de la tontine, et vrai, comme Catherine est mon épouse, je mesaignepour vous.

—C'est le mot—dit Brulart, en souriant d'une façon singulière.

—Je ne puis pas faire un fifrelin de plus—ajouta Benoît d'un air décidé.

—Je te jure pourtant, moi, par tous les reins que j'ai brisés!...—cria Brulart. Et il leva sa tête d'entre ses mains.

—Par tous les crânes que j'ai fendus.—Et il se dressa debout.

—Par tous les gosiers que j'ai échancrés!—Et il marcha sur Benoît.

—Par tous les navires que j'ai pillés.—Et il regarda le malheureux capitaine sous le nez.

—Que tu feras davantage pour moi,monsieur des grands Namaquois.

—Me trahirais-tu?—demanda Benoît pâle comme la mort.

—Si je-te-tra-his?...

Et à peine Brulart avait-il terminé ces mots, qui furent accentués lentement, qu'un rire tout homérique ou plutôt tout méphistophélétique, ou mieux encore, un vrai rire de hyène, souleva sa large poitrine.

—Ah! gredin... bigre de forban...—dit l'honnête Benoît en lui sautant au cou....

Mais Brulart, saisissant les deux bras de Benoît, les emprisonna dans son poignet de fer, tandis que de l'autre main il dénoua la corde qui lui servait de ceinture, et en quelques minutes Benoît fut ficelé, lié, enchevêtré, de manière à ne pouvoir faire le plus léger mouvement; après quoi Brulart le posa en travers sur son grand coffre, en lui disant:

—À tout à l'heure, nous allons rire...confrère.

Et il monta sur le pont au bruit des imprécations, des injures, des bigres, des hurlements du malheureux Benoît, qui sautait par soubresauts sur son coffre comme un poisson sur le sable.

Oh!... lui dit-il en mourant; oh! monAnna, coupe les boucles de mes longs cheveuxqui ressemblent aux tiens...—Au moins, se dit à part la douce fille, jepourrai donner des bagues à mes amants,sans dégarnir ma chevelure.—Ils me suivrontau tombeau... qui, je te le jure, est entr'ouvert,mon adoré...—reprit-elle touthaut.Une larme brilla dans les yeux ardentsdu moribond.(Historique.)

Ils auraient dû vivre invisibles dans l'épaisseurdes bois, comme les rossignols mélodieux;ils n'auraient jamais dû habiterces vastes solitudes appelées société, où toutest vice et haine: chaque créature née librese plaît dans un secret asile. Les oiseaux lesplus doux ne nichent qu'avec une compagne,l'aigle prend seul son essor, lamouette et les corbeaux se réunissent entroupes sur les cadavres, comme font lesmortels.Byron.—Don Juan, ch. IV,xxix.

ARTHUR ET MARIE.

Pour en finir une bonne fois avec tous les antécédents, vrais ou faux, attribués à Brulart, nous rapportons ici l'anecdote suivante.

À peine âgé de vingt-sept ans, le comte Arthur de Valbelle avait déjà mené une existence passablement orageuse; doué par la nature d'une puissance physique et intellectuelle extraordinaire, jeune encore, il s'était livré avec emportement à tous les excès, à toutes les débauches, et conséquemment beaucoup diminué le patrimoine considérable que lui avait légué son père.

Il vit par hasard dans le monde, où il allait très-peu, une jeune fille fort belle, mais sans fortune...

Par hasard aussi il en devint éperdûment amoureux; c'était son premier amour véritable. Or, un premier amour de débauché, c'est, on le sait, la passion la plus frénétique, la plus violente qu'on puisse imaginer.

La jeune fille, fort belle, répondit bien à la passion frénétique, mais comme elle était aussi sage que jolie, mais comme sa tante, qui l'avait élevée, s'était mariée quatre fois et possédait naturellement une prodigieuse expérience de ce bas monde, on n'accorda ni un baiser, ni un serrement de main avant l'union civile et religieuse.

Arthur avait remarqué dans Marie (la fille fort belle s'appelait Marie) une tête ardente, des idées exaltées, et surtout un profond instinct du confortable qui n'attendait que la jouissance d'une fortune brillante pour se développer.

Or, avant de signer le contrat, il lui dit à peu près ceci:

—Marie, j'ai des vices, des défauts, et même des ridicules....

La jeune fille sourit... en montrant deux rangées de petites perles blanches.

—Marie, je suis violent, emporté, querelleur, et jusqu'à présent malheureux en duels comme en amour.

La jeune fille soupira, en le regardant avec, un air de compassion touchant et sincère. Mais il fallait voir quels yeux!... et comme les soupirs allaient bien à cette gorge de vierge!

—Marie, j'avais beaucoup d'argent, beaucoup; les chevaux, les chiens, la table et les femmes m'en ont absorbé une furieuse quantité.

La jeune fille sourit avec indifférence... en levant ses jolies épaules rondes....

—Marie, il me reste, je crois, trois cents et quelques mille francs, vous avez dix-neuf ans, des émotions toutes fraîches à satisfaire; la vie est neuve pour vous; le luxe, les plaisirs, le tourbillon enivrant d'une grande ville, vous sont inconnus... et, par conséquent, doivent vous faire grande envie. Pour répondre à tous ces besoins, j'ai peu d'argent, et beaucoup de défauts; mais enfin voulez-vous de moi?

La jeune fille lui ferma la bouche avec sa main mignonne et potelée.

Arthur l'épousa donc; De quoi ses amis rirent beaucoup. Sa femme, jusqu'alors froide et réservée, se livra à tout le délire d'une première passion; brune, jeune, ardente, elle sympathisa vite avec l'âme brûlante, le caractère fougueux de son mari.

Chose étrange! la possession n'affaiblit par leur ivresse, et les plaisirs du jour naissaient des souvenirs de la veille.

On l'a dit, quoique le patrimoine du comte eût singulièrement maigri, il avait encore une honnête rotondité de cent mille écus au moment du mariage.

Mais, comme avant tout, le comte adorait son idole, son dieu, sa Marie, son dieu resplendissait de pierreries, ne foulait que le satin et le cachemire, et n'aventurait jamais ses petits pieds sur le pavé des rues ou la poussière des promenades.

Et le malheureux patrimoine desséchait, fondait à vue d'œil que c'était pitié!!!

Or un jour, sur les trois heures du soir, quatre mois après leur mariage, et le lendemain du retour du comte, qui avait fait une légère absence, ils étaient couchés tous deux, beaux de leur pâleur, de leurs traits fatigués:

—Arthur—disait Marie, en peignant ses longs cheveux noirs qu'elle avait si beaux, avec ses jolis doigts blancs un peu amaigris—Arthur... encore un mois de pareil bonheur... et puis mourir... dis, mon ange, nous aurons usé tous les plaisirs, depuis la molle et douce extase jusqu'au spasme nerveux et convulsif, et pourtant notre ivresse est toujours renaissante.... Nous sommes trop heureux... il est impossible que cela dure... devançons l'heure des regrets qui viendrait peut-être! veux-tu, dis, mon amour?... veux-tu mourir bientôt... un charbon parfumé, ma bouche sur ta bouche, et nous nous en irons comme toujours... ensemble....

Et la délicieuse créature, sa tête entre les mains, ses coudes à mignonnes fossettes, appuyés sur les riches dentelles de son oreiller, attachait ses grands yeux battus et voilés sur la pâle figure de son mari.

Arthur se dressa de toute la hauteur de son buste, son regard flamboyait, et une incroyable expression d'étonnement et de joie, rayonnait sur son front.... Il était plongé dans une ravissante béatitude... cette idée lui était venue à lui... cinq jours avant, et au fait:

À vingt-huit ans, il avait vécu autant qu'il est possible de vivre avec un corps de fer, une âme de feu, et des tonnes d'or;—cette passion qu'il éprouvait pour sa femme semblait résumer toutes ses passions, car il l'aimait de tout l'amour qu'il avait eu pour les chevaux, les chiens, le jeu, le vin et les filles d'opéra ou d'ailleurs.

Et puis aussi le misérable patrimoine était devenu si étique, si souffreteux, si chétif, si diaphane, qu'on voyait la misère au travers.

Et puis aussi, l'accord parfait qui avait existé jusque-là entrepouvoiretvolonté(eût dit Scudéry) avait disparu... qu'aurait-il regretté?...

Aussi Arthur ne répondit rien. Il est de ces sensations qu'aucune langue humaine ne peut exprimer;—deux grosses larmes roulèrent sur ses joues flétries... ce fut sa seule, son unique réponse....

Mais le dévoûment de Marie eut une si inconcevable influence sur cet être énergique, qu'il l'exalta pour quelque temps encore à un degré de puissance inouïe et presque surnaturelle... il faut avouer que cette influence magique ne s'étendit pourtant pas jusqu'au patrimoine, car quinze jours après il était défunt. Le patrimoine! Oh! bien défunt... et lui donc...Bone Deus!pauvre Arthur!.....

—C'est donc aujourd'hui—disait Marie, toujours belle, quoiqu'amincie, car avant son mariage elle était un peu grasse, un peu colorée....

—C'est ce soir....—répondit-il tendrement.

—As-tu écrit?...—demanda-t-elle.

—Sois tranquille, on n'inquiétera personne, chère et bonne Marie—et ils arrivèrent calmes et joyeux dans les bois de Ville-d'Avray, car ils avaient abandonné l'idée de l'asphyxie; c'est commun, au lieu qu'avec un bon poison rapide comme la foudre, on peut quitter la vie sous un bel ombrage frais et riant; justement on était en juillet.

—Ce n'est pas une femme, c'est un ange—disait Arthur, en voyant Marie déboucher toute heureuse, toute souriante, un petit flacon de cristal mince, friable, et rempli d'une belle liqueur limpide, verte comme l'émeraude.

Ils s'étendirent tous deux sous un chêne magnifique, dans un épais taillis, désert et reculé; l'air était tiède, le ciel pur, le soleil à son déclin.

—Devine, cher adoré... comment nous allons partager cette douce liqueur?—dit la jeune femme, en jetant son bras blanc et potelé autour du cou de son mari, et le baisant au front.

—Je ne sais, mon ange—répondit Arthur avec insouciance, en comptant sous ses lèvres les palpitations du cœur de Marie.

—Eh bien!—dit-elle avec un regard ardent et passionné, pendant qu'un frisson voluptueux semblait courir par tout son corps—eh bien! mon Arthur, nous mettrons ce mince cristal à moitié entre nos dents... et nous le briserons au milieu d'un de ces baisers délirants... tu sais....

—Oh! viens... donc....—dit Arthur.....

Le soleil se coucha.

Le lendemain, à la nuit, le comte sortit comme d'un affreux sommeil, la langue rude et sèche... le gosier brûlant, et des battements d'artères à lui rompre le crâne....

Il était à la même place que la veille. Il sentit aussi mille pointes aiguës lui déchirer les entrailles.

Pour lors il se tordit, cria, mordit la terre, car il souffrait des douleurs atroces....

Dans un moment de calme, il chercha le cadavre de Marie avec angoisse.

Elle n'y était plus....

Les douleurs le reprenant, il se tordit de nouveau, hurla tant et si bien, qu'un honnête garde-chasse le recueillit, l'emmena dans sa maison et le soigna comme un fils.

L'incroyable force de tempérament du comte résista à cette violente secousse, et au bout de quinze jours il fut presque hors de danger.

Mais qu'était devenue Marie? c'est ce qu'il ne put savoir.

Un matin le brave garde-chasse apporta avecsa petite note pour les bons soins donnés à Monsieur(ce qui cotait l'humanité du garde-chasse à dix francs par jour), apporta, pour distraire son hôte, un numéro de l'honnêteJournal de Paris.

Le comte se mit à le lire, et sa figure prit une expression bien étrange.

Deux cents francs de récompense à qui ramènera chez M. M***, rue***, un lévrier blanc, de grande taille, marqué de taches jaunes aux oreilles, fort méchant, et mordant au nom deVairdaw.

Ce n'est pourtant pas cela qui pouvait faire craquer si violemment les dents du comte les unes contre les autres... continuons:

Le nommé Chavard a été condamné à cinq ans de travaux forcés et à la marque, pour avoir volé avec effraction, escalade nocturne, et à main armée, cinq choux et un lapin blanc; mais, vu les circonstances atténuantes (Chavard jouissait, avant ce crime, d'une bonne réputation, et veuf, père de cinq petits enfants, vivait d'une industrie qui renait d'être détruite par l'invention d'une nouvelle machine à vapeur fort économique, employée par un banquier millionnaire).

Vu ces circonstances, on lui fait remise de la marque, etc., etc.

Ce n'était pourtant pas non plus cette conséquence d'une civilisation très-avancée qui faisait pâlir le comte et rouler ses yeux sanglants dans leur orbite; voyons autre chose, nous y sommes, je crois:

Depuis quinze jours environ, le comte Arthur de *** a disparu de son domicile; il y a tout lieu de croire qu'un suicide a mis fin à ses jours, et que des affaires dérangées et des chagrins domestiques l'auront poussé à cette extrémité, d'autant plus que l'on assure que madame la comtesse de *** est partie la veille même ou le lendemain de la disparition de son mari, avec le fils d'un des plus riches banquiers de la capitale; ils ont pris, dit-on, la route de Marseille.

C'est cela pour sur qui terrifia le comte et le fit tomber sur son lit sans connaissance. Pendant cet évanouissement douloureux et poignant comme un cauchemar par une nuit d'été, lourde et chaude, il lui sembla voir des êtres fantastiques, hideux et flamboyants, qui, en se rapprochant les uns des autres, formaient un sens, comme s'ils eussent été les signes animés d'une langue inconnue.

Et il lut les mots suivants qui étincelaient et tournaient rapides, rapides comme la roue d'un moulin: «Une jeune et jolie femme ne renonce jamais au luxe et aux plaisirs....

»Pour se tuer, surtout....

»Elle t'a joué, sot....

»Elle a aimé ton or, quand tu avais de l'or....

»Elle a aimé ta jeunesse et ta beauté, quand tu avais de la jeunesse et de la beauté....

»L'orange est sucée, adieu l'écorce....

»Elle en aime un autre qui a de l'or, comme tu avais de l'or; de la beauté, comme tu avais de la beauté....

»Elle a voulu se débarrasser de toi....

»Elle a compté sur ta niaise exaltation....

»Et puis sur ta ruine....

»Et puis sur son sang-froid et son adresse pendant que tu te livrerais à un dernier transport frénétique et convulsif....


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