CHAPITRE V.

»Et elle rit de toi avec son amant—son amant—son amant....

»Car elle te croit mort—mort—mort...»

Ici le comte fit un bond affreux, se réveilla, se dressa raide sur ses pieds, tout d'une pièce, la bouche écumante, et tomba en travers de son lit, les yeux grands, ouverts, fixes, presque sans pouls et faisant entendre un râlement sourd et étouffé....

Ce fut encore le bon garde-chasse qui le tira de cette nouvelle crise, qui le combla de nouveaux soins, toujours à dix francs la journée d'affection et d'attachement.

Quand le comte put se lever et marcher, il lui donna un diamant pour aller le vendre, le paya sur le prix, et disparut.

Onc depuis le bon garde-chasse n'en entendit parler.

S'il eût pourtant lu leSémaphorede Marseille, il eût été peut-être frappé du paragraphe qui suit:

«Un crime affreux vient de jeter la consternation dans nos murs; depuis quelque temps, madame la comtesse veuve de *** était arrivée ici avec M. ***: cette dame voyageait, dit-on, pour sa santé; hier, au coucher du soleil, des cris affreux partent de l'appartement de cette dame, qui est logée sur le port, hôtel des Ambassadeurs. On enfonce la porte et on la trouve baignée dans son sang, percée de plusieurs coups de poignard; elle n'a pu dire que ces mots à son compagnon de voyage:—«Je le croyais mort, il ne l'est pas, il vient de m'assassiner... crains tout de lui... je n'ai aimé que toi, amour...»—Et elle expira.

»Ses obsèques ont eu lieu ce matin dans l'église de Saint-Joseph; on est à la recherche de l'assassin, qui est, dit-on, le mari de cette dame, le comte Arthur de *** qu'on avait cru mort; mais on n'espère pas le découvrir, car plusieurs témoins affirment avoir vu, avant-hier soir, peu de temps après le meurtre, un homme marchant fort vite se dirigeant vers le port, et dans la soirée, on sait qu'un mistic sous pavillon sarde a mis à la voile. Mais les plus fortes présomptions portent à croire que ce monstre de jalousie a terminé sa vie dans les flots; voici le signalement affiché à la préfecture: Taille, cinq pieds dix pouces,—très-maigre,—figure longue et pâle,—sourcils noirs, barbe noire, cheveux noirs, yeux bleus très-clairs,—dents blanches,—menton carré,—vêtu d'une redingote verte et d'un chapeau rond.»

Or, le comte Arthur de Varbelle c'était Brulart!

Brulart monta donc sur le pont, laissant l'honnête Benoît maugréer à son aise, étendu sur le grand coffre.

.....Aliquis providet.....

Marche au flambeau de l'espéranceJusque dans l'ombre du trépas,Assuré que ma providenceNe tend point de piège à tes pas:chaque aurore la justifie,L'univers entier s'y confie,Et l'homme seul en a douté;Mais ma vengeance paternelleConfondra le doute InfidèleDans l'abîme de ma bonté.de Lamartine.—Méditationviii.

QUE LE BON DIEU VOUS PUNITDE FAIRE LA TRAITE.

Lorsque M. Brulart parut sur le pont dela Hyène, tous les entretiens particuliers cessèrent comme par enchantement.

Et de fait, si ce personnage n'était pas affable et gracieux, il était au moins imposant et terrible aux yeux de son équipage.

Sa chemise ouverte laissait voir son cou bruni, ses membres nerveux et endurcis aux fatigues. Il s'appuyait sur une énorme barre de chêne qu'il faisait tournoyer de temps en temps, comme si c'eût été le plus mince roseau.

—Où est leBorgne, canailles?—demanda-t-il. LeBorgnes'approcha.

—Fais armer la chaloupe en guerre, prends quinze hommes, deux pierriers à pivots, et va amariner le bateau dece monsieur; quant à ces chiens qui sont dans le canot, mène-les aussi à bord, et mets-les aux fers avec les noirs et le reste de l'équipage du brick. À vous quinze vous pourrez manœuvrer ce bâtiment: imite mes mouvements, et navigue dans mes eaux... tu commanderas ce navire... veille aussi à la nourriture des nègres... allons, file.

Les ordres de M. Brulart furent exécutés à la lettre; seulement, lorsqueCaiotvit arriver l'embarcation armée qui venait s'emparer dela Catherine, il eut le fol entêtement de vouloir résister un peu; aussi lui et deux autres, je crois, furent tués, et leBorgnepensa judicieusement que ce serait autant de moins à garder et à nourrir. Bientôtla Hyèneorienta ses voiles, et, serrant le vent au plus près, mit le cap au sud, comme pour regagner la côte d'Afrique....

Benoît sentit alors, aux secousses du navire et au bruit qu'on faisait sur le pont, que la goëlette se remettait en route.

La brise fraîchit, et la marche dela Hyènese trouvait tellement supérieure qu'elle fut obligée d'amener ses huniers pour quela Catherinepût la suivre, et pourtant son nouveau commandant, leBorgne, la couvrait de voiles....

—Toi, timonier, le cap à l'est-sud-est—dit Brulart—et veille aux embardées, ou je te cogne;—puis il descendit retrouver son prisonnier.

—Ah! brigand... forban, gredin....—cria celui-ci dès qu'il le vit—ah! si j'avais eu des canons et mon brave Simon... tu ne m'aurais pas pris comme un congre dans son trou....

—Tout de même, papa....

—Non!... bigre... non... fichtre!...

—Comme tu voudras... mais il fait solidement soif....

Brulart prit alors sa barre de chêne, et frappa le plancher.

Le mousse à la vilaine tête reparut, et à peine M. Brulart eut-il fermé ses doigts moins le pouce, qu'il tendit vers sa bouche en haussant le coude... qu'une grosse cruche de rhum était sur la petite table.

Le capitaine dela Catherine, toujours amarré sur son coffre, se trouvait dans l'impossibilité de faire un mouvement.

—Dis donc, confrère—reprit Brulart, après s'être ingéré un énorme verre de cette liqueur alcoolique;—dis donc, pour passer le temps, jouons à un jeu, veux-tu? àpigeon vole... non, tu es attaché; à moncorbillon... c'est bien fade; àM. le curé n'aime pas les os... ça sent le blasphème; tiens, j'y suis, jouons à deviner; je te préviendrai quand tubrûleras, comme nous disions au lycée Bonaparte... voyons, devine... devine... ah! tiens, devine ce que je vais faire de toi et de ton équipage.

—Bigre, ce n'est pas malin! nous piller, scélérat....

—Non, va toujours....

—Nous faire prisonniers... monstre....

—Non, va toujours.

—Eh bien donc! nous massacrer, car tu es capable de tout....

—Tu brûles... mais ce n'est pas ça tout-à-fait.

—Ah bigre de fichtre! être là immobile, amarré comme une ancre au capon... c'est à se dévorer la langue....

—Tu donnes ta langue au chien... c'est-à-dire que tu renonces, que tu ne devines pas.... Eh bien! écoute.

Il but encore un grand verre, et Benoît ferma les yeux....

Mais se ravisant:—Je ne veux pas t'entendre, vilain gueux—s'écria-t-il—je t'empêcherai bien de parler... tu vas voir....

Et Claude-Borromée-Martial se mit à crier, à vociférer, à chanter, à hurler, pour couvrir la voix de M. Brulart et ne pas ouïr ses atroces plaisanteries.

Deux ou trois matelots, épouvantés de ce bruit infernal, se précipitèrent à la porte de la cabine, croyant qu'on s'y égorgeait....

—Voulez-vous retourner là haut, canailles—dit Brulart—ne voyez-vous pas que c'est monsieur qui s'amuse à chanter des romances namaquoises! Ah! scélérat de musicien, va!

Et le pauvre Benoît de continuer ses ah! ah! ses oh! oh! sur tous les tons pour s'étourdir et couvrir la voix de son hôte.

—Ah oui! mais ça m'embête—dit Brulart—c'est bon un moment, et puis tu t'enroueras....

En deux tours, Benoît fut bâillonné... ses yeux devinrent rouges comme du sang, et lui sortaient de la tête....

—À la bonne heure, sois gentil, et on causera avec toi; pour la peine, je vais t'apprendre ce que je vais faire de ta seigneurie et de ton équipage. Je te dirai d'abord que j'avais autrefois la sottise d'aller acheter des noirs à la côte: tel bon marché qu'ils soient, c'est encore trop cher.... Un jour que nous avions, moi et mes agneaux, dépensé jusqu'au dernier quart le fruit d'une assez bonne opération, j'eus l'idée de latontinedont je t'ai parlé.... Allons, reste donc tranquille—tu te feras du mal.... Or, je flane le long de la côte... et quand j'aperçois un négrier que je suppose chargé—crac... je mets son chargement dans matontine... et lui et son équipage, je lesamortiscomme j'ai eu l'honneur de te le dire... de cette façon les noirs ne me coûtent que la nourriture, que lafaçon, et je puis les donner aux colonies à meilleur marché que mes confrères: ainsi tu vois la chose; mais en t'entendant parler desgrandsetpetits Namaquois, il m'est bien venu, pardieu, une autre idée... tu vas rire.

Benoît pâlit...

—Vois-tu, nous avons le cap à l'est-sud-est... c'est-à-dire que nous portons un peu au nord de la rivière Rouge, où nous allons, autrement dit, chez lespetits Namaquoisdont tu as acheté les frères, parents et amis.

Benoît fit un mouvement brusque et convulsif.

—Comprends-tu?... j'ai un de mes agneaux qui parle très-bien caffre et namaquois; je le mets dans ma chaloupe avec toi et ton équipage, et je vous expédie à terre... en faisant bien expliquer aux petits Namaquois que tu es l'homme blanc qui depuis long-temps les achète quand ils sont faits prisonniers par leur ennemi, le chef desgrands Namaquois, et tu juges s'ils seront contents de se venger sur toi et les tiens du sort affreux que l'on fait endurer à leurs compatriotes.

Les yeux de Benoît étincelérent, et on entendit un gémissement étouffé.

—À la bonne heure, tu commences à comprendre.... Ainsi donc, mon Caffre va trouver le chef du Kraal despetits Namaquoiset lui dit à peu près ceci:

—Grand chef! mon maître, un homme blanc respectable, vient de donner la chasse à un autre blanc; mais cet autre blanc est un misérable, le voici... ce monstre a acheté à votre ennemi, le chef desgrands Namaquois, tous les prisonniers qu'il vous a faits dans la dernière bataille... témoin, ce cadavre de l'un d'eux... qu'il a sans doute égorgé. C'est, vois-tu, confrère—dit Brulart en souriant d'une manière infernale et se penchant près de Benoît—c'est un de tes noirs quenous préparons, c'est-à-dire que nous noyons à cet effet, pour prouver que c'est la vérité, parce que s'il était en vie il pourrait jaser....

Les yeux de Benoît s'ouvrirent d'une affreuse manière... et ils semblèrent lancer des éclairs.

—Tu y es, n'est-ce pas, mon frère?—continua Brulart;—mon Caffre ajoute....

—Nous n'avons donc trouvé, grand et digne chef, que ce cadavre; ils avaient sans doute jeté les autres à la mer pour tromper la vigilance de mon maître, qui poursuit sans relâche ces atroces marchands de chair humaine... et n'être pas surpris en flagrant délit. Mais heureusement ce petit Namaquois est revenu à la surface de l'eau, comme pour donner une preuve de leur crime... car Dieu est Dieu!... Or, grand chef, mon maître livre ce blanc et son équipage à ta justice et à ta sévérité, ne demandant en échange, et pour leur faire subir la loi du talion, que vingt ou trente de vos prisonniers, compatriotes de cesgrands Namaquoisqui ont si indignement vendu tes frères à ce misérable; et, d'ailleurs, si vous destinez vos ennemis à être dévorés, tâtez du blanc, et vous verrez que c'est un manger fort délicat.

Ici le linge qui bâillonnait Benoît se teignit peu à peu de sang... et ses yeux se fermèrent.... Le malheureux capitaine venait de se rompre une artère par la violence de sa colère et de sa rage si long-temps comprimées....

Brulart le fit revenir à lui, au moyen de quelques gouttes de rhum qu'il lui introduisit charitablement dans les yeux.

—Oh! pitié... pitié....—dit Benoît d'une voix faible et entrecoupée....

—Je ne comprends pas—répondit Brulart en ricanant....

—Pitié!—répéta le capitaine dela Catherine....

—Je n'entends que le français... mais je continue, tu juges de la joie du chef deKraalet des siens de tenir des blancs! ceux qui ont acheté les nègres leurs frères... ils ne marchandent pas, ils nous donnent en échange de vous autres desgrands Namaquoisà remuer à la pelle... et quant à toi et aux tiens... voilà où est la farce; on vous scalpelle... on vous roue... on vous brûle... on vous mange, un tas de folies, quoi... et moi qui garde ton brick, je me trouve avoir par le fait deux charmants navires, je charge ma goëlette desgrands Namaquoisqu'on me troque pour toi et les tiens. Je mets le cap sur les Antilles; je vends mes noirs à bon compte, et j'ai fait ainsi le bonheur des colons, de mon équipage, mais par dessus tout j'ai puni un infâme négrier comme toi, qui vend ses frères ainsi que des bestiaux.

Dis donc, après cela, qu'il n'y a pas une Providence, mon gros compère! ouf... et pour péroraison Brulart absorba deux verres de rhum coup sur coup....

Le malheureux Benoît restait écrasé sous le poids de cette horrible éloquence, et ne pouvait placer une parole.... Quand le corsaire eut fini, il se recueillit un instant et dit avec un calme affecté que démentait le tremblement de sa voix:

—Il est impossible qu'un projet aussi affreux puisse entrer dans la tête d'un homme... je ne croyais pas encore qu'on put voler un négrier... mais enfin, volez mon brick, mes noirs... mais, au lieu de me jeter sur la rive du fleuve Rouge, menez-moi à la rivière des Poissons, au moins là... j'ai des amis... je ne serai pas massacré... c'est encore moins pour moi que pour mon équipage, je vous le jure... la preuve, c'est que je vous le demande à genoux... tuez-moi... mais ne les exposez pas à un sort aussi horrible, ces malheureux ont des familles, des femmes, des enfants!...

—Juste.... Je suis fabricant de veuves et d'orphelins, c'est aussi ma partie.

—Capitaine—reprit le commandant dela Catherine, avec des larmes dans la voix... Dieu me punit de métier que je fais, mais il m'est témoin que c'est toujours avec humanité que j'ai exercé... et puis, capitaine, oh! capitaine, j'ai une femme et un enfant... qui n'ont que moi... prenez tout... mais, par grâce, laissez-moi la vie... oh! la vie! que je revoie mon enfant.

—Voyez-vous le volage! tout à l'heure il voulait la mort! arrange-toi donc....

—Oh! grâce... pour mon équipage et pour moi! c'est une cruauté inutile.

—Comment, diable, inutile... j'y gagne un brick et un chargement de noirs....

—Mon Dieu, mon Dieu, que faire?... ma pauvre femme... mon pauvre enfant....—disait Benoît en pleurant à chaudes larmes....

—Bien, des larmes, bien, je voudrais, vois-tu, voir pleurer du sang... oh! j'ai eu aussi, moi, d'atroces douleurs dans ma vie; il faut que l'homme me paie ce que l'homme m'a fait souffrir, sang pour sang, torture pour torture... et j'y perds....—dit Brulart avec une sombre expression que ses traits durs et moqueurs n'avaient pas encore révélée, mais qui disparut bientôt.

—Mais, au nom du ciel, est-ce ma faute?... je ne vous ai jamais fait de mal... moi....

—Tant mieux, ta souffrance sera plus affreuse.

—Commandant... grâce... grâce....

—Tu me fais rire... mais je vais m'assoupir, ainsi remets ta langue au croc, ou, bien mieux, je vais te remettre ton bâillon, ce sera sûr.

Ce qu'il fit.

Puis il s'assoupit jusqu'à ce que son mousseCartahutfût descendu et l'eût secoué fortement; leditCartahutreçut de Brulart un vigoureux coup de poing pour son message et reprit, en se frottant la tête:

—C'est la terre qu'on voit...

—Ah! chien... bien vrai, mort de Dieu, je rêvais que je voyais rôtir ce b—— là—dit Brulart en montant sur le pont...

—Mais tu es donc un monstre... un cannibale—criait sourdement Benoît malgré son bâillon; sa voix s'éteignit...

Brulart, arrivé sur le pont, reconnut en effet les hautes montagnes sèches et rougeâtres qui cernent cette partie de la côte, et, à l'aide de sa longue-vue, il distingua quelques cases à l'embouchure de la rivière Rouge.

Il est inutile de répéter ce qu'on a déjà dit; qu'il suffise de savoir que le projet si complaisamment dévoilé à Benoît fut exécuté à la lettre avec le plus grand bonheur, la réussite la plus complète.

Le nègre noyé, le Caffre interprète, rien n'y manqua; seulement Benoît ayant supplié Brulart de se charger d'une lettre que le malheureux homme écrivait en France pour prévenir Catherine et Thomas de ne plus l'attendre... plus jamais...—et puis Benoît ayant enfin demandé à Brulart comme grâce dernière de lui laisser embrasser encore une fois ce mauvais portrait et cette couronne fanée qui lui étaient si précieux;—on assure que le capitaine dela Hyènerefusa et fit même sur cette peinture les plus horribles plaisanteries.

Enfin la soir même, M. Brulart passa à bord du brick, et donna le commandement de la goélette à son second, leBorgne.

Son chargement se composait des cinquante-un noirs du capitaine Benoît sans compterAtar-Gull, et de vingt-troisgrands Namaquoisqu'il avait eut en échange de M. Benoît et de l'équipage dela Catherine, lesquels noirs furent aussi mis aux fers et embarqués à bord de la goélette...

On ne sait ce que devinrent Benoît et ses compagnons, seulement le Caffre qui avait conduit cette négociation apprit a l'équipage de la goëlette que tout leKraaldespetits Namaquois, femmes, enfants, hommes, vieillards, semblaient transportés d'une joie délirante, et que désignant l'équipage de Benoît et ce malheureux capitaine, garrottés et couchés par terre, ils chantaient en se caressant l'estomac:—Nous les ensevelirons là, noble tombeau, noble tombeau pour les hommes pâles, nous les ensevelirons là, et nous donnerons leurs yeux et leurs dents au grandTommaw-Owouh......

—Maintenant—dit Brulart—laissons porter sur la Jamaïque... que sur près de cent noirs, il m'en reste seulement trente, à deux mille francs pièce... pour ce que ça me coûte... c'est une affaire d'or...

Et, selon son habitude, il se retira dans sa chambre, en faisant la défense accoutumée:

Le premier qui osera entrer ici avant demain—à la mer!

Que faisait-il ainsi chaque nuit?

Pourquoi cet isolement? cette lumière qui brûlait sans cesse?

C'est ce que l'équipage dela Hyènene pouvait savoir.

Le mal régna dès lors dans son immense empire;Dès lors tout ce qui pense et tout ce qui respireCommença de souffrir;Et la terre, et le ciel, et l'âme, et la matière,Tout gémit; et la voix de la nature entièreNe fut qu'un long soupir.DeLamartine.—Méditations.

L'homme est un animal bizarre, et faitun singulier usage de sa nature et desarts qu'il invente; il se tue, il se vend;l'un fabrique des nez artificiels, un autreinvente la guillotine, celui-là vous casseles os, celui-ci vous les remet en place;—maisla vaccine a été certainement un excellentantidote des fusées à la Congrève.Byron.—Don Juan, chant I,cxxix.

LE FAUX PONT.

On le sait, le capitaine Brulart fit embarquer à bord dela Catherinetout son mobilier, c'est-à-dire sa table tachée de graisse et de vin, son vieux coffre où il n'y avait rien du tout, la chemise bleue, sale et trouée qu'il portait sur lui, son gros bâton (ou son éventail à bourrique, comme il disait plaisamment), et son grand pot d'étain qui tenait trois pintes.

Mais une fois entré dans la dunette du malheureux Benoît, il fut émerveillé des richesses qu'elle contenait. Il s'empara d'abord du chapeau de paille et de la vieille couronne de bluets qu'il planta sur sa tête, puis d'une veste et d'un pantalon dont il se revêtit insolemment. Tout cela, il est vrai, lui était fort court et fort étroit; aussi ne ménageait-il pas les imprécations et les injures contre l'ancien propriétaire. Après tout, il n'y regardait pas de si près, et s'en trouva fort bien; aussi le lendemain matin, à son réveil, il dit en se mirant avec complaisance dans la petite glace de la dunette:

—Il n'y a rien de tel que la toilette pour refaire un homme.

Puis il déjeûna de bon appétit d'une dalle de morue sèche, d'un fromage de Hollande, de trois galons d'eau-de-vie, et après boire, fut inspecter les nègres et descendit dans le faux pont.

Lesgrands Namaquoisavaient été un peu négligés, un peu oubliés depuis la veille; mais que voulez-vous, il s'était passé tant d'événements, tant de choses, qu'on ne pouvait penser à tout.

Donc, sur les midi, le capitaine Brulart arriva dans le faux pont, singulièrement espacé aux dépens de la cale; car, de l'étrave à l'étambord, le faux pont avait, je crois, trente-cinq pieds, et son grand beau à peu près quinze pieds, autrement dit, trente-cinq pieds de long sur quinze de large; la hauteur était de dix. La lumière ne pouvait passer que par le grand panneau grillé et regrillé.

Brulart commença son inspection par tribord.

Oh! de ce côté ce n'étaient que des enfants, de frêles et pauvres créatures qui, servant d'appoint dans ces marchés de chair humaine, formaient pour ainsi dire lamonnaiede ce trafic.

Ces enfants jouaient là comme ils eussent joué sur les bords frais et ombragés dufleuve Rouge.

Mon Dieu, pour eux, rien n'était changé; seulement, au lieu du ciel pur qui leur souriait la veille, c'était le lourd plafond du brick; au lieu du soleil éblouissant qui les inondait de chaleur et de lumière, c'était le panneau carré du faux pont qui suintait à travers ses barreaux un jour douteux et un air épais. Seulement, en montrant le plafond et le panneau, ils se demandaient, dans leur naïf langage, pourquoi ce ciel était si noir et si près, et ce soleil si pâle et si froid;... et puis pourquoi ces vilains cercles de fer enchevêtraient leurs petits pieds déjà endoloris et gonflés; et puis aussi pourquoi ils ne voyaient pas leur mère depuis trois jours, leur mère qui justement leur avait promis un joli collier de plumes de colibris, et une pagne plus brillante à elle seule que tous les cailloux de larivière Rouge.

Enfin, las de se questionner, de pleurer, ils se roulaient et se battaient entre eux pour attendre plus patiemment sans doute l'heure de manger; car, depuis deux jours, on les avait un peu oubliés, et ils avaient bien faim.

Brulart passa, et, sans le faire exprès, le capitaine écrasa presque la jambe d'un de ces enfants sous son pied large et massif.

C'est qu'il faisait si sombre dans ce faux pont.

Le pauvre petit poussa un cri bien déchirant.

—Mets des sabots, mauvais rat d'Afrique—dit Brulart....

Et il continua sa promenade jusqu'au milieu du brick, fort mécontent de ces négrillons que l'on vend si mal.... Par exemple, arrivé là, sa mauvaise humeur fit place à un sourire de satisfaction qui rida ses lèvres.

Car là commençait lasection des mâles, comme il disait....

La clarté du grand panneau tombant d'aplomb sur cet endroit, il put facilement les examiner.

C'étaient des hommes forts et vigoureux; aussi le négrier contemplait-il avec une curieuse avidité ces vastes poitrines, ces bras nerveux, ces épaules larges et découpées, ces reins souples, cambrés et musculeux, et encore, enchaînés qu'ils étaient, on ne pouvait juger de toute la puissance de ces êtres sains et jeunes, car le plus vieux n'avait pas trente ans.

Ces nègres, par exemple, n'imitaient pas l'heureuse et naïve insouciance des enfants; car eux, je crois, comprenaient mieux leur situation.

Souvent dans leur Kraal, assis autour d'un bon feu de palmier et d'aloës qui répandait une fumée si odorante et une flamme si blanche, souvent ils avaient entendu raconter par un vieillard que dans le Nord, quelques tribus, au lieu de manger leurs prisonniers, les vendaient aux hommes blancs qui les emmenaient dans leur pays... bien loin... bien loin.... Ici, les renseignements s'arrêtaient, et la crainte s'augmentait de cette ignorance; aussi, nous l'avons dit, lesNamaquoisde feu (hélas! on peut bien, je crois, dire de feu...) le capitaine Benoît étaient sombres et tristes.

Les uns assis, la tête penchée sur la poitrine et le bout de leurs pieds dans leurs mains, avaient les yeux fixes, ternes, et restaient dans un état d'immobilité parfaite...

D'autres raidissaient leurs bras, serraient fortement leurs dents, et faisaient je ne sais quel mouvement buccal intérieur; mais de temps en temps leurs joues s'enflaient, leurs yeux devenaient sanglants, et on entendait une sorte de crépitation sourde et saccadée s'échapper de leur poitrine haletante.

Ils cherchaient ceux-là, on peut le présumer du moins, à avaler leur langue; espèce de mort, dit-on, assez commune chez les sauvages.

D'autres, couchés en long, semblaient fort calmes; mais de temps en temps ils imprimaient à leurs jambes une violente et affreuse secousse, comme pour les arracher de l'anneau qui les étreignait; ce qui était absurde, et prouvait bien la stupide ignorance des sauvages; car ces anneaux, rivés avec la barre, n'avaient, comme on le pense bien, aucune élasticité...

Ceux-ci enfin, et c'était le plus grand nombre, tournés sur le côté, dormaient d'un sommeil souvent interrompu par quelques mouvements convulsifs, quelques tiraillements de l'estomac, ou quelque joyeux souvenir des rivages du fleuve Rouge.

Comme le souvenir d'une bonne dansenamaquoise, si vive et si preste, au son dujnoumjnoum, sous des mimosas qui secouent leurs pétales roses et font mystérieusement bruire leur dentelle de verdure, alors que le soleil couchant illumine le sommet des arbres, que les oiseaux du ciel chantent leur chanson du soir, que les legouanes murmurent un cri plaintif, et que le ramage des didriks et des moineaux du Cap se mêle aux sourds et lointains rugissements des lions et des panthères....

Alors que le monstreux hippopotame, comme la vieille divinité de ce fleuve africain, fendant l'onde bouillonnante, montre son corps noir et cuirassé tout ruisselant d'eau, de joncs verts et de nénufars, dont les fleurs bleues se détachent sur les larges plis d'argent de la rivière.

Alors enfin que c'est fête au Kraal, et que le chef a promis pour le lendemain une grande chasse à l'éléphant.

Danse alors, vaillant Caffre, danse, tes flèches sont acérées, ta hache est luisante, et ton arc est verni; danse, car le soleil se couche! mais la lune brille, et Narina l'aime tant! la pâle clarté de la lune!

Je vous le dis, c'était le rêve de quelques-uns... car autant la figure de ceux qui veillaient devenait sombre et chagrine, autant celle d'un bon nombre de dormeurs s'épanouissait rayonnante et heureuse; un surtout, Atar-Gull, un grand jeune nègre aux cheveux frisés, dilatait son bon et franc visage que c'était plaisir de voir ses joues s'enfler, ses sourcils s'écarter, ses oreilles remuer; ses mains battre la mesure, et un inconcevable frémissement de bonheur courir par tout son corps; de voir enfin deux rangées de belles dents blanches qu'il montrait en ouvrant la bouche sans parler... le pauvre garçon, tant il était content de son rêve!

—Je vais te faire me rire au nez, f—— noireau—dit Brulart, que cette gaîté hors de saison importunait, et d'un coup de son bâton de chêne il éveilla le dormeur en sursaut.

Alors vraiment c'était à fendre le cœur de voir cet homme, je veux dire ce nègre, tout à l'heure si gai, si content, conserver un instant encore l'expression de cette joyeuseté factice, puis, baissant les yeux sur ses fers, s'entourer, tout à coup d'un morne désespoir, et laisser couler deux grosses larmes le long de ses joues.

C'est qu'il revoyait sa position actuelle dans son vrai jour, et que, comme les autres, il avait grand faim, car on les avait aussi un peu oubliés.

Brulart passa, et arriva au bout du brick, près l'avant.

C'est là que les femmes étaient parquées.

—Ah, ah!—dit le forban—voici le sérail, mille tonnerres de diable! il faut voir clair ici.Cartahut, va me chercher un fanal, dit-il à son mousse, la lumière vint, et Brulart regarda....

Vrai, si je n'avais eu un de mes grands-oncles chanoine de Rheims, un bien saint homme! je vous révélerais, sur ma parole, un gracieux et érotique tableau.

Figurez-vous une vingtaine de négresses ayant presque toutes l'âge d'un vieux bœuf, non de ces Caffres rabougries d'un brun terne, sales, huilées, graissées, avec une vilaine tête laineuse et crépue; non!

C'étaient de sveltes et grandes jeunes filles, fortes et charnues, au nez droit et mince, au front haut et voilé par d'épais cheveux noirs, lisses comme l'aile d'un corbeau. Et quels yeux! des yeux d'Espagnoles, longs et étroits, avec une prunelle veloutée qui luit sur un fond si limpide, si transparent qu'il paraît bleuâtre.... Pour la bouche, c'était de l'ébène, de l'ivoire et du corail....

Et si vous les aviez vues là, mordieu, toutes cesNamaquoises, bizarrement éclairées par le fanal de Brulart...

Si vous aviez vu cette lumière vacillante courir et jouer sur ces corps, tant souples, tant gracieux, qu'elle semblait dorer....

Les unes, à moitié couvertes d'une pagne aux vives couleurs, laissaient à nu leurs épaules rondes et potelées, les autres croisaient leurs beaux bras sur une gorge ferme et bondissante; celles-ci....

Ah! si je n'avais eu un de mes grands-oncles chanoine de Rheims, un bien saint homme!...

On aime, je le sais, une peau fraîche, élastique et satinée, qui frissonne et devient rude sous une bouche caressante. On aime à entourer un joli cou blanc, d'une chevelure soyeuse et dorée qui se joue sur des veines d'azur.

On aime à clore sous un baiser les paupières roses, les longs cils d'un œil bleu, doux et riant comme le ciel de mai.

On aime autant, je le sais, la pourpre et les perles incrustées dans l'ivoire que dans l'ébène.

On aime ce maintien timide, cette allure modeste qui font si doucement tressaillir une robe de vierge.... On aime encore à voir un petit pied au travers de la légère broderie d'un bas de soie encadré dans le satin.

Mais pourquoi dire anathème, cordieu, sur ces beautés noires et fougueuses comme une cavale africaine, farouches et emportées comme une jeune tigresse...

Oh! si vous les aviez vues parées pour le harem d'Ibrahim, avec leurs voiles rouges tressés d'argent, leurs anneaux d'or, leurs chaînes de pierreries qui étincelaient sur le sombre émail de leur peau comme un éclair au milieu d'une obscure nuée d'orage!...

Oh! si vous les aviez vues, furieuses, échevelées, les narines sifflantes, le sein dressé, ouvrir, fermer à demi, et ouvrir encore des yeux nageants, qui regardent sans voir, et dardent au hasard un long jet de flamme...

Si vous aviez senti leurs délirantes morsures, entendu leurs cris de rage convulsifs.... Si....

Ah! mon Dieu! j'oubliais mon grand-oncle le chanoine, un bien saint homme, et le capitaine Brulart...

En somme, Brulart s'était sans doute fait à lui-même cette comparaison (que je lui emprunte, croyez-le, je vous prie), des beautés noires et beautés blanches; car il dit àCartahut:—Mène là-haut ces deux cocottes;—et autant pour les réveiller que pour les désigner, il donna à chacune un coup de son bâton....

L'effet fut aussi prompt qu'il l'avait espéré,Cartahutouvrit le cadenas, et les chassa devant lui, toutes tristes, toutes honteuses et à moitié nues; les pauvres filles.

Et en les voyant monter les étroites marches de l'échelle, le regard vitreux du capitaine Brulart s'éclaira sourdement, et brilla comme une chandelle au travers de la corne transparente d'une lanterne.

Il remonta aussi; mais, en arrivant près du panneau de l'arrière, il s'arrêta tout-à-coup à la vue d'un spectacle étrange et hideux...

En aucune chose l'homme ne saits'arrêter au point de son besoin de volupté,de richesse, de puissance, il embrasseplus qu'il ne peut estreindre,son avidité est incapable de modération.Montaigne.—Liv. II, ch.xii.

Il y a des héros en mal comme en bien.Larochefoucauld.

ATAR-GULL.

On se souvient, je crois, du beau grand nègre que feu M. Benoît avait acheté du courtier, d'Atar-Gull enfin, réveillé si brusquement tout à l'heure par Brulart, parce que, disait-il, ce noireau lui riait au nez.—C'était lui qui excitait encore l'attention du capitaine.

Séparé, je sais bien pourquoi, des autres noirs, on l'avait étendu en travers de la porte d'une petite cabine, située à l'arrière du brick.

En repassant auprès de lui, maître Brulart glissa, trébucha, et finit par tomber en jurant comme un païen.

En se relevant, il vit ses mains toutes tachées de sang, etAtar-Gullpresque sans haleine.

Il s'approcha, et après un mûr examen, il s'aperçut que le malheureux s'était ouvert les veines du bras... avec ses dents!!!

Les morsures encore saignantes le prouvaient assez.

—Ah! chien!—s'écria le négrier—tu t'amuses à me faire perdre deux cents gourdes; une fois rengraissé, ton compte sera bon.

Puis, passant la tête hors du panneau,—holà!Cartahut—s'écria-t-il, et le mousse descendit.

—Tu vas aller dans le coffre là-haut, tu prendras les deux mouchoirs à tabac de cette vieille bête que l'on est probablement en train de mastiquer sur les bords du fleuve Rouge; il doit être coriace en diable, le chien; mais cespetits Namaquoisont de bonnes dents.... Enfin grand bien lui fasse! ça le regarde.—Tu vas toujours m'apporter ses mouchoirs, et en outre une chique que tu trouveras dans un vieux soulier accroché à bâbord près du porte-voix, car il faut bien que je fasse le médecin ici.

Hélas! le capitaine Brulart n'avait point de chirurgien, par une raison bien simple: un homme était-il blessé à son bord, dans un combat, par exemple... il avait vingt-quatre heures pour se guérir, et au bout de ce temps s'il ne l'était pas,—à la mer.—

Quant à ces rhumes légers qui soulèvent à bonds précipités le sein de nos jolies femmes, toutes enveloppées de schals de cachemires et de dentelles, de soie et de fourrures; quant à ces petites toux gracieuses et coquettes, et que l'on calme à grand'peine en puisant une guimauve blanche et parfumée dans un drageoir d'or...

Quant à ces spasmes nerveux, à cette douce et triste mélancolie qui voilent l'éclat de deux beaux yeux et les cernent d'une auréole azurée... on ne les connaissait pas à bord dela Hyène.

C'était quelquefois, souvent même un homme couvert de guenilles et de fange, ivre mort, gorgé de lard et de morue, que Brulart faisait pendre la tête en bas pendant qu'on lui administrait comme digestif une vigoureuse bastonnade.

Ou bien un autre qui recevait d'un ami intime, d'un frère, au milieu d'une innocente discussion sur le vol droit ou anguleux d'un goéland, sur l'avantage du poignard droit ou du poignard recourbé; qui recevait, dis-je, un coup de barre de fer sur la tête... lequel coup Brulart guérissait encore au moyen d'une forte application de sa bastonnade digestive à la plante des pieds, parce qu'une douleur chasse l'autre, disait-il...

Et puis, pour rétablir l'équilibre, on finissait la cure en réitérant l'application sur les reins, parce qu'alors la douleur, quittant la tête pour les pieds, et les pieds pour les reins, devait avoir perdu toute son intensité dans ces voyages successifs.—Sinon, comme il paraissait patent qu'on ne pouvait jamais guérir, et que Brulart n'avait pas besoin de bouches inutiles à son bord,—à la mer.

On le voit, le capitaine pouvait fort bien se passer de chirurgiens, puisqu'il réunissait des connaissances d'un effet aussi sûr et aussi prompt; pourtant, lorsqueCartahutdescendit, Brulart enveloppa avec une merveilleuse adresse les deux bras d'Atar-Gull; après avoir appliqué sur l'ouverture des veines ouvertes deux chiques préalablement mâchées parCartahut, qui reçût cinq coups de pieds à irriter un éléphant, pour ne pas mastiquer assez vite le topique.

—Maintenait—dit Brulart à deux des siens—attachez-moi les mains de ce moricaud-là, et montez-le en haut, sur le pont; il a besoin d'air....

On emportaAtar-Gullpresque inanimé; alors le vent qui circulait plus vif lui fit ouvrir les yeux.

C'était, on le sait, un homme d'une haute et puissante stature, en un mot, aussi colossal dans son espèce que Brulart l'était dans la sienne.

À un geste du capitaine, tout l'équipage reflua sur l'avant, et il resta seul à contempler son prisonnier.

Atar-Gull, de son côté, ne le quittait pas du regard, et tenait arrêté sur lui un coup-d'œil fixe et intuitif.

Entre ces deux hommes, il existait je ne sais quelle affinité cachée, quels secrets rapports, quelle bizarre sympathie naissant de leur conformation physique; involontairement ils s'admiraient tous deux, car tous deux avaient prototypée dans tous leurs traits cette apparence de vigueur, de force et de caractère indomptable qui est l'idéal de la beauté des sauvages.

Ces deux hommes devaient s'aimer ou se haïr, s'aimer, non de cette amitié timide et menteuse que nous connaissons dans nos brillants hôtels, que l'on éprouve par un peu d'or, qui s'effraie d'un mot, d'un adultère ou d'un soufflet, mais de cette amitié large et puissante qui donne coup pour coup, du sang pour du sang, qui se montre au milieu du meurtre et du carnage quand le canon tonne et que la mer mugit, et qui veut qu'on s'embrasse les lèvres noires de poudre et les bras rougis... et puis... si Pylade est blessé à mort,—un énergique adieu, un bon coup de poignard pour terminer une lente agonie, un serment d'atroce vengeance que l'on tient, peut-être une larme,—et Oreste est en paix avec lui-même.

Voilà comme Brulart etAtar-Gulldevaient s'aimer, s'aimer ainsi ou se haïr à la mort, car tout devait être extrême chez ces deux hommes.

Ils se haïrent...—Cette impression fut électrique et simultanée... mais elle se traduisit bien différemment chez chacun d'eux; les yeux de Brulart étincelèrent et ses lèvres pâlirent.—Atar-Gull, au contraire, resta calme, froid, et un sourire d'une inimitable douceur vint errer sur sa bouche;—son regard, tout à l'heure fixe et arrêté, devint suppliant et craintif, et c'est avec une expression de soumission profonde que le nègre tendit ses bras à Brulart....

Et pourtant la haine d'Atar-Gullétait implacable, mais la subtile intelligence du sauvage lui apprenait que, pour arriver à satisfaire cette haine, il fallait se traîner par de longs et obscurs détours. Et la dissimulation qui se trouve aussi savante, aussi instinctive dans l'état de nature que dans l'état de civilisation la plus avancée, vint merveilleusement le servir.

—C'est un lâche... il me craint, et il me demande grâce—avait dit Brulart—je croyais qu'il valait mieux que ça; au fait, c'est trop brute pour avoir de la colère et de la haine.

Cette conviction perdait Brulart; de ce jourAtar-Gullavait sur lui un avantage immense.

Le capitaine, ne le jugeant donc pas digne de son animosité, lui tourna le dos.

Et ses pensées prirent une autre direction; il vint à se souvenir que ses noirs n'avaient rien pris depuis la veille, et appelant leMalais, qui parlait caffre et avait servi d'interprète dans l'échange du malheureux Benoît, il lui donna ses ordres.

Une heure après, lesgrands Namaquoisreçurent une portion d'eau, de morue et de biscuit, puis vinrent par fractions de douze ou quinze humer un peu d'air sur l'avant du brick.

Ils s'épanouissaient aux bienfaisants rayons du soleil, ces pauvres nègres; ils oubliaient la vapeur épaisse et humide de la cale, et riaient de leur rire stupide, en revoyant ce ciel bleu... qu'ils se montraient les uns aux autres.

LeMalaisremonta comme la troisième fraction de femmes descendait... car les femmes que nous avons vues dans le faux pont participaient aussi à cette bienfaisante promenade—Capitaine...—dit leMalaisà Brulart (et il lui parla bas à l'oreille).

—Tout à l'heure, dans ce moment je suis en affaire—répondit le capitaine qui paraissait courroucé.—Viens ici, toi, leGrand-Sec, il s'adressait à un matelot qu'on avait, je ne sais pourquoi, surnommé leGrand-Sec, car il était gros et petit.

—Viens ici—reprit-il—et pourquoi, carogne, as-tu osétoucherà une deces damesqui viennent de descendre; ne sais-tu pas mon ordre... et que c'est sacré?...

—Oh! sacré... sacré....

Et il allait ajouter je ne sais quel horrible blasphème, que la large main de Brulart fit brusquement rentrer dans sa vilaine bouche.

—Et vous croyez que l'on a une cargaison pour votre plaisir! et que vous la gaspillerez, et que vous vous passerez toutes les douceurs de la vie?

—Vous en avez bien deux dans votre dunette, excusez... alors c'est différent, y paraît que ça vous va, et que ça ne nous va pas!—dit l'incorrigibleGrand-Sec, après avoir ramassé deux de ses dents et étanché le sang qui coulait à flots de sa bouche.

—Ah! tu raisonnes, mignon?... tu la veux... et bien, tu l'auras....

—La négresse...—fit leGrand-Sec....

—Oui!!!

Et dans ceouiil y avait une horrible ironie qui fit, malgré lui, tressaillir le matelot.

—Mais d'abord... il faut faire une petite promenade, mon garçon... ça t'ouvrira l'appétit pour souper.... Mettez-le à cheval—dit Brulart en montrant le malheureuxGrand-Sec.—Et ce fut une grande joie à bord du brick.

Car si l'on comptait trouver parmi ces gens pitié ou commisération, c'était faute.

Une punition, ça aidait à passer le temps, car les cris du condamné égayaient un peu... mais tout cela ne valait pas une mort.... Oh! une mort!... parce que, voyez-vous, à une mort on héritait... ce n'était pas tous les jours fête!

Enfin, dix minutes après, leGrand-Sec faisait sa promenade à cheval.

C'est-à-dire qu'on lui avait mis une barre de Cabestan entre les jambes, après l'avoir exhaussé de manière à ce que ses pieds ne touchassent pas à terre; de plus, pendaient à chaque jambe, à défaut de boulets, un des lourds pierriers de feu M. Benoît, et enfin, selon l'ordre du capitaine, on imprima au cabestan un mouvement rapide de rotation à peu près comme celui d'un jeu de bague, la seule différence consistait en ceci, qu'au lieu d'avoir les pieds appuyés sur des étriers, leGrand-Secles avait tiraillés par deux poids de cent livres chaque.

Ainsi les articulations commençaient à craquer et à se détendre, comme s'il eût été écartelé....

Il criait... il criait, et ses plaintes étaient aiguës, convulsives et saccadées....

—Vois-tu,Grand-Sec—dit l'un en riant aux larmes,—tu es dans ta croissance....

—Hue... hue donc, pique donc ton cheval,Grand-Sec,... tu as pourtant de fameux éperons...—disait un autre, en montrant les deux masses de bronze qui allaient arracher et séparer la jambe de la cuisse....

—Tu t'engageras comme tambour-major de cavalerie, car, vrai, tu as grandi de deux pouces—criait un troisième....

Enfin c'était un feu croisé de quolibets et de hurlements de douleur atroce.

Brulart reprit sa conversation avec leMalais.

—Tu dis donc qu'il y a deux moricaudes qui ne veulent pas monter?

—Je ne dis pasveulent, capitaine, je dispeuvent,... vu qu'elles sont mortes....

—Diable... et est-ce des bonnes?

—Il y en a une qui n'était pas mauvaise... l'autre comme ça... un peu maigrotte...

—Et le troisième jour... déjà... tonnerre du diable! qu'elles n'aillent pas se mettre à jouer ce jeu-là... est-ce de chaleur ou de faim?

—Je crois que c'est de chaleuretde faim.

—Débarrasse ça tout de suite du faux pont, ça me gâterait les autres.

—Et c'est bien vu, capitaine, car elles commencent déjà a s'avarier.....

Dix minutes après, deux matelots parurent sur le pont, portant les cadavres des négresses... enveloppés ou à peu près dans une pagne....

On allait les jeter par dessus le bord....

—Un instant—dit Brulart....

Et on les laissa tomber sur le pont qui résonna sourdement.

Un cri plaintif et faible sembla sortir d'un des linceuls....

Lés matelots se regardèrent...

—Ce b—— deMalaiss'est sans doute trompé—dit Brulart—il l'aura cru finie, et elle n'est peut-être qu'en train... voyons....

Et il tira violemment la pagne qui entourait à peine une des deux négresses....

Un tout jeune enfant tomba du sein de sa mère où il était attaché....

(C'était une des deux négresses ayant unpetitporté sur la facture de Van-Hop, vous savez...)

Cette frêle et chétive créature redoublait ses faibles cris... et s'accrochait au corps de sa pauvre mère qui ne pouvait plus l'entendre!...

Brulart eut l'air presque attendri...

—Toi, leMalais—dit-il—va chercher en bas l'autre négresse qui a un enfant, et monte-les ici.

Et il prit le négrillon dans ses larges et grandes mains....

La négresse monta toute tremblante, croyant qu'on allait la battre, et serrant son fils entre ses bras...

Quand elle vit les deux cadavres, elle poussa un cri triste et doux, s'agenouilla et se prit à chanter quelques paroles d'une mélodie singulière...

—Toi, leMalais—dit Brulart—apprends-lui qu'elle n'est pas là pour seriner des antiennes, mais pour prendre ce négrillon et le nourrir avec le sien...

LeMalaislui présentant l'enfant:—Tiens—lui dit-il en caffre....—le chef pâle t'ordonne de partager ton lait entre ton fils et celui-ci.

La jeune femme le regarda avec étonnement, et répondit en secouant la tête...

—Oh! non, je ne puis, cet enfant, vois-tu, est le premier né d'une vierge...

—Qu'est-ce que cela fait?...

—Oh! non, je ne puis... sa mère est morte... elle est allée au grand Kraal de là haut! Il faut que son enfant meure avec elle... sans cela... qui la servirait au grand Kraal... la pauvre mère... si ce n'est son enfant?... il faut qu'il meure! le premier fils d'une vierge jamais ne doit quitter sa mère...

Et la jeune femme reprit son chant triste et doux, puis baisa le petit enfant qui lui souriait... en lui tendant ses bras.

—Le Malais traduisit cette conversation à Brulart...

—Ah! bah... tout ça m'embête, va au grand Kraal alors... ça vaut mieux pour toi....

Et le négrillon voltigea au-dessus du bord et disparut!...

—Quant à elle, pour m'avoir résisté, fais-lui un peu tambouriner les reins.

On se mit à battre la pauvre négresse, et quoiqu'elle avançât les bras en avant pour garantir son négrillon des atteintes du fouet, il en reçut quelques coups, et la mère, je vous jure, criait plus pour lui que pour elle....

Ses cris se mêlèrent à ceux duGrand-Sec, à la grande joie de l'équipage, qui trouvait le concert complet.

Enfin, comme l'homme à cheval perdait connaissance, on arrêta.

On le descendit.

Mais on le coucha sur le pont, car il ne pouvait se tenir debout.

—Il est plus fatigué que s'il avait fait dix lieues... le bon cavalier—dit un plaisant—il n'a pourtant pas été secoué.

—Silence,—dit Brulart...

On fit silence...

Le brick et la goëlette marchaient toujours de conserve, la brise était fraîche et le soleil se couchait étincelant, pas un nuage, un ciel pur et chaud, une mer douce et calme...

—Vous avez tous vu—continua le capitaine—cemonsieurqui vient de descendre de cheval; il avait manqué à mon ordre, et vous savez de quel bois je paie ordinairement ces fautes-là... aujourd'hui je veux être bon enfant.

L'équipage frémit....

—Je veux, au lieu de le punir, le récompenser....

Les matelots se regardèrent, et trois des plus intrépides pâlirent....

—Et que ça vous serve d'exemple: écoute, toi,Grand-Sec....

LeGrand-Secleva péniblement la tête et souleva des yeux éteints.

—Tu as voulu tâter des négresses....

Le malheureux poussa un long soupir... il n'y pensait plus, je vous jure....

—C'est une idée comme une autre; d'ailleurs tu es dans l'âge des amours, aussi je ne t'en veux pas pour cela; pour te le prouver, au lieu d'une... je t'en donne deux... mon bon homme!

L'infortuné ne comprit pas... mais l'équipage saisit parfaitement l'intention, et fut d'abord comme atterré d'une atrocité si calme... mais après, voyant le côté plaisant de l'aventure, il se dérida, et un sourire, qui gagna de proche en proche, vint éclaircir ces figures un instant assombries....

—Qu'on l'amarre sur une cage à poules avec ces deux charognes... et—à la mer.

—Vivant?—demanda avec anxiété le Malais, qui était intime du Grand-Sec et l'aimait de tout son cœur.....

—Ça va sans dire—reprit Brulart en regagnant sa dunette...

On entendit quelques mots entrecoupés, des imprécations, des blasphèmes, des prières à attendrir un inquisiteur, des rires, des sanglots, d'affreuses plaisanteries, des cris perçants... puis enfin un bruit sourd qui fit rejaillir l'eau sur le pont.

Alors Brulart se pencha sur le plat-bord, et, montrant à son équipage la cage à poules qu'ils laissaient déjà derrière eux, et le misérableGrand-Sec... dont les yeux flamboyaient... et qui, se tordant sur les cadavres malgré les cordes qui l'étreignaient... poussait des hurlements de rage qui n'avaient rien d'humain.

—Que ça vous serve d'exemple, mes agneaux... et encore—ajouta-t-il en souriant...—il ne mourra pas de faim!

Dix minutes après, la cage à poules ne paraissait plus qu'un point lumineux au milieu de l'Océan, car le soleil couchant la colorait fortement de ses rayons... puis elle s'effaça tout-à-fait quand le soleil disparut dans la brume... et que la nuit fut venue.

Alors, on vit poindre une lumière dans la dunette de Brulart: c'est cette lumière et cette retraite qui intriguaient si fortement l'équipage; que faisait-il ainsi toutes les nuits? et pourquoi s'enfermer ainsi soigneusement, car à bord du brick, comme à bord de sa goélette, il avait défendu, sous peine de mort (et il tenait sa promesse), il avait défendu d'approcher de sa cabine, à moins d'un cas imprévu et imminent, et encore s'était-il réservé le droit de juger après, si le cas était réellement imminent; or, si malheureusement il ne le croyait pas tel,—à la mer,—celui qui, oubliant ses ordres, se fût approché de sa cabine avant huit heures.

Je n'y puis rien comprendre.Musique de Boieldieu.

MYSTÈRE.

Brulart avait soigneusement fermé, verrouillé, cadenassé la porte de sa dunette.

Au dehors, pas le plus léger bruit, quelquefois le sifflement des cordages... le frôlement des voiles... le clapotis des vagues qui battaient doucement la poupe du brick, et s'ouvraient au sciage phosphorescent du navire, voilà tout.

Il écouta encore, regarda bien si personne ne l'épiait,... et s'avança vers son grand coffre.

Il l'ouvrit.

On aurait cru d'abord que ce vieux bahut ne contenait rien... mais, en l'examinant attentivement, on y découvrait un double fond.

Il le leva.

Et dans un coin de cette cachette il prit un coffret recouvert de cuir de Russie.

Cette petite caisse, richement ornée, portait un bel écusson armorié.

C'était le blason de Brulart...

Brulart ferma hermétiquement les rideaux de la dunette; et posa le précieux coffret sur sa petite table sale et graisseuse qu'il approcha du lit...

Il se coucha à demi étendu, après avoir dédaigneusement jeté le chapeau, la couronne et la veste de feu M. Benoît....

Alors il leva le couvercle de l'étui, et ses yeux brillaient d'un feu singulier...

Sa figure, ordinairement rude, sauvage, semblait se dépouiller de cette écorce épaisse, et ses traits, fortement caractérisés, paraissaient vraiment beaux, tant une subite et inimitable expression de douceur s'y était révélée.... Il secoua son épaisse chevelure, comme un lion qui se débarrasse de sa crinière, écarta ses longs cheveux, et tira respectueusement du coffret un petit flacon de cristal miraculeusement sculpté et presque caché sous l'or et les pierreries qui l'ornaient...

Puis il approcha ce merveilleux bijou de sa lampe fumeuse et fétide, et, à sa lueur rougeâtre, contempla ce qu'il contenait.

C'était une liqueur épaisse, visqueuse, d'une teinte plus colorée, plus brillante que celle du café. Il paraît qu'elle était pour lui d'un bien haut prix, car ses yeux rayonnèrent d'une joie céleste quand il s'aperçut que le précieux flacon était encore aux trois quarts plein.

—Il le baisa avec onction et amour, comme on baise la main d'une vierge, et le déposa, non sur la vilaine table; oh! non, mais sur un petit coussinet de velours bleu, tout brodé d'argent et de perles...

Il tira aussi du coffret une petite coupe d'or et un assez grand flacon de même métal.

Mais, pendant toute cette cérémonie, il y avait, sur les traits de Brulart, autant de recueillement et d'adoration que sur le visage d'un prêtre qui retire le calice du tabernacle...

Et, ouvrant délicatement la petite fiole, il versa goutte à goutte la séduisante liqueur qui tombait en perles brillantes comme des rubis.

Il en compta vingt... puis il remplit la coupe d'une autre liqueur limpide et claire comme le cristal, qui prit alors une teinte rouge et dorée.

Et il porta la coupe à ses lèvres avides, but avec lenteur en fermant les yeux et appuyant sa large main sur sa poitrine; après quoi, il resserra coupe, flacon dans le petit coffre, et le petit coffre dans le grand bahut, avec la même mesure, le même soin, le même recueillement...

Et quand il se redressa, vous eussiez baissé les yeux devant ce regard inspiré... qui faisait presque pâlir la lumière de sa lampe: il était beau, grandiose, admirable ainsi; ses guenilles, sa longue barbe, tout cela disparaissait devant l'incroyable conscience de bonheur qui éclatait sur ce front tout à l'heure sombre et froncé... maintenant lisse et pur comme celui d'une jeune fille...

—Adieu, terre!... à moi le ciel...

Dit-il en s'élançant sur son lit.

—Dix minutes, après, il était profondément endormi.

Il venait de prendre la dose d'OPIUM qu'il buvait chaque soir.

Or, par une bizarrerie que l'effet et l'habitude constante de cet exalirant peuvent facilement expliquer, il avait fini par prendre l'existence factice qu'il se procurait au moyen de l'opium, ses créations si poétiques, si merveilleuses, ses délirants prestiges, ses ravissantes visions, pour sa vievraie,réelle, dont le souvenir vague et confus venait étinceler par moment à son esprit, dans le jour, parmi des scènes affreuses, comme la conscience d'une journée de bonheur vient quelquefois dilater notre cœur, même au milieu d'un songe horrible.

Tandis qu'il considérait savie vraie, sa vie qu'il menait au milieu de ses brigands, du meurtre et du vol, à peu près comme un songe, un cauchemar pénible auquel il se laissait entraîner avec insouciance, et qu'il poussait machinalement à l'horrible, selon le besoin, le désir du moment, sans réflexion, sans remords, et même avec une secrète jouissance, comme ces gens qui se disent vaguement au milieu d'un rêve affreux...—Que m'importe... je me réveillerai toujours bien!

C'était en un mot—la vie renversée.

Le fantastique mis à la place du positif.

Un rêve à la place d'une réalité.

C'est obscur; je le sais.

Mais essayez de l'opium, et vous me comprendrez...

Croyez d'ailleurs un homme d'expérience.

Rien n'est vrai, rien n'est faux;Tout est songe et mensonge.DeLamartine.—Harmonies.

Écoutez, mes enfants, cette effrayante histoire,Comme d'un saint avis gardez-en la mémoire;Un jour vous la direz à vos petits neveuxQuand la neige des ans blanchira vos cheveux.DelphineGat.—La Tour du Prodige.

OPIUM.

Ô douce et ravissante ivresse de l'opium, ivresse pure et suave, ivresse toute morale, élevée, poétique!

À côté de la vie réelle, triste, déçue, douloureuse, tu improvises une vie fantastique, brillante et colorée!

Là, jamais un chagrin; mollement bercé de rêve en rêve, on jouit sans regret... c'est un long jour de fête sans lendemain, un amour sans larmes... un printemps sans hiver.

Tantôt c'est un gai voyage sur ce beau lac, dominé par l'antique habitation de vos aïeux et encadré d'un gazon vert que foulent en dansant de jeunes filles aux robes flottantes.

C'est une séduisante causerie sous un ombrage séculaire où l'on se parle si bas, si près, que les lèvres se touchent et frémissent.

Ou bien encore, c'est la demoiselle au corselet d'émeraude, aux ailes de nacre et de moire que l'on poursuit en chantant la vieille chanson qu'une mère vous a apprise autrefois.

Et puis souvent, pour contraster avec ces tableaux si frais, si jeunes, si parfumés, surgit une bizarre vision, quelque chose d'horrible et d'étrange... qui vous terrifie et vous glace un moment...

Alors c'est comme la peur qu'on éprouve au milieu d'une paisible veillée d'automne, quand l'aïeul raconte quelque lugubre et sanglante chronique.

Mais aussi que cette folle terreur d'un instant donne un charme plus vif aux voluptueuses caresses de ces femmes pâles, douces, aériennes qui réalisent tous les songes de votre ardente jeunesse; vous savez! quand le regard sec, haletant sur votre couche solitaire, vous appeliez en vain l'être mystérieux et inconnu que l'on rêve toujours à quinze ans.

Oh! qu'alors elle semble vulgaire cette ivresse du punch, malgré ses mille flammes bleuâtres et nacrées, ses étincelantes aigrettes d'opale et de feu, qui frissonnent, pétillent en courant sur les bords d'une large coupe.

Oubliez le vin de Champagne au milieu des glaçons; laissez bouillonner sa mousse; laissez-la déborder et couler à longs flots sur le cristal des carafes.

—Après tout, que serait cette ivresse? quelque lourde et grossière orgie, des idées sans suite, une tête pesante, une raison éteinte ou hébétée.

Au lieu que l'opium! tenez... voyez ce Brulart! si vous saviez ce qu'il rêve.

C'est un homme étrange que cet homme! Féroce et crapuleux, c'est à force de vices et de crimes qu'il a pris un impérieux et irrésistible ascendant sur une tourbe d'êtres dégradés et infâmes; jamais une pensée noble ou consolante; on dirait que c'est en riant, d'un rire satanique, qu'il creuse dans la fange pour voir jusqu'à quel point d'ignominie peut aller la dégradation humaine.

Cette vie, c'est sa vie apparente de chaque jour, sa vie physique, sa vie de brigand, de négrier, de pirate, d'assassin... sa vie qui le fera pendre...

Maintenant il rêve: l'esprit, l'âme a quitté son ignoble enveloppe... c'est son autre existence qui commence... son existence aussi à lui, belle, riante, parée, avec des fleurs et des femmes, des palais somptueux, des chants de gloire et d'amour, son existence à vous désespérer tous, oui, cent fois oui, car l'ivresse de l'opium l'élève à un degré de puissance inouïe. Les trésors du monde, le pouvoir des rois ne pourraient jamais, dans votre vie réelle, vous donner la millième partie des jouissances ineffables que goûte ce brigand en guenilles.

—Et ce n'est pas une heure, un jour, une année... mais la moitié de sa vie qu'il passe dans cette sphère divine, où il est presque dieu; quant à sa vie réelle, ce n'est pour lui, je l'ai dit, qu'un cauchemar qu'il pousse à l'horrible autant qu'il le peut, car, vus d'aussi haut, en présence de tels souvenirs... que sont les hommes? mon Dieu!... de la matière à contrastes, de la boue qu'on jette à côté d'un diamant pour en faire briller plus vives les étincelantes facettes....

Ainsi du moins pensait Brulart....

Tenez, suivez d'ailleurs le rêve qui répand sur ses traits cette incroyable expression de plaisir et d'extase.

SONGE.

C'était une merveilleuse villa qui se mirait aux flots bleus de l'Adriatique, avec ses arbres verts, ses majestueuses colonnades et ses escaliers de marbre blanc, baignés par une mer indolente...

—Une foule de gondoles aux riches dorures, recouvertes de tentes et de rideaux de pourpre se balançaient amarrées aux dalles, et, impatientes, battaient l'eau de leurs deux grandes ailes satinées qui, chose étrange, leur tenaient lieu de rames et de voiles.

—On entendit une musique mélodieuse... des sons vibrants et sonores comme ceux de l'harmonica,... aériens comme ceux des harpes éoliennes.

Et puis de belles filles pâles, avec des yeux noirs, des cheveux noirs et un ineffable sourire sur leurs lèvres roses, se placèrent dans les barques en jouant d'une lyre d'ébène.

Et cette harmonie suave et mélancolique remplissait les yeux de larmes,... de larmes douces comme celles qu'on répand à la vue d'un ami retrouvé.

Alors les gondoles s'animèrent, tendirent leurs ailes argentées à une brise odorante, qui, traversant de vastes bois d'orangers et de jasmins, apportait une senteur délicieuse, et la petite flotte s'éloigna doucement.

À l'arrière de chaque gondole une place était réservée, et les jeunes filles y jetaient incessamment des fleurs qu'elles effeuillaient en chantant à voix basse je ne sais quelles mystérieuses paroles dont la mélodie faisait pourtant battre le cœur.

Mais les gondoles frémirent de joie, agitèrent tout à coup leurs grandes ailes, et, formant un demi-cercle, volèrent avec rapidité au-devant d'un petit esquif aux voiles blanches, manœuvré par un seul homme.

Cet homme, c'était Brulart, c'était le comte, c'était Arthur... mais beau, mais noble, mais paré....

D'un bond il fit disparaître son canot, sauta dans une des gondoles, et regagna le palais de marbre escorté par les filles pâles aux yeux noirs, qui continuaient leurs chants d'une harmonie ravissante.

—Et s'étendant avec délices sur les fleurs qu'elles avaient effeuillées, il attira une des jeunes femmes sur ses genoux:

—Oh! viens; que j'aime la douceur de ta voix, que j'aime ton sourire... dénoue tes cheveux au vent... que je les sente caresser mon front... donne... Oh! donne un baiser de ta bouche amoureuse... j'en ai besoin, j'ai tant souffert! Oui, au lieu de vous, mes sœurs, j'ai vu en songe des êtres noirs et difformes! au lieu de notre beau lac limpide, de ses rivages fleuris... une mer triste et brumeuse, un ciel gris et sombre! puis un vaisseau sans pourpre, sans dorure et sans femmes... un homme qui se tordait sur des cadavres, en poussant des cris horribles... au lieu de cette mélodie, de ce langage pur et doux, j'ai entendu je ne sais quels éclats rauques et discordants!...

Et puis, horreur!... je me voyais, moi, couvert de haillons, me jetant ça et là, au milieu de cette bizarre et étrange tourbe d'hommes affreux, parlant leur langue, riant de leur rire, tuant avec leur poignard... moi, moi, si noble et si fier...

Oh! quel rêve, quel rêve!... oublions-le... oui... ces souvenirs déjà lointains s'effacent tout-à-fait.... À moi, mes femmes! à moi, mes sœurs! franchissons ces degrés; entrons sous cette coupole étincelante de lumière... mettons-nous à cette table couverte de vermeil, de cristaux et de fleurs....

Tout disparaissait.

Et il se trouvait au milieu d'un immense jardin, rempli d'arbres courbant sous le poids de leurs fruits.

Il avait bien soif... sa langue était sèche et rude, son gosier brûlant.

—Il prit une orange couverte d'une peau vermeille et fine et tenta de la lui ôter....

Mais à chaque morceau d'écorce qu'il enlevait, l'orange saignait comme une blessure fraîche....


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