C'était du vrai sang, du sang noir, épais et chaud.
—Il continua... ses mains étaient toutes ensanglantées...
—Il arracha le dernier lambeau...
—Mais, à l'instant, il se sentit mordu au doigt, mordu avec rage, comme par une bouche humaine, comme par des dents aiguës, convulsivement serrées.
—Et il se prit à fuir.
—Et il secouait sa main toujours mordue par l'orange, qui, s'étant attachée à son doigt, le mâchait... le mâchait...
—Et il sentait les dents froides, arrivant jusqu'à l'os, glisser et crier sur sa membrane luisante.
—Et les dents firent rouler cet os entre elles comme entre deux lames de scie.
L'os se divisa...
Alors le contact des dents glaciales avec la moelle fit circuler un horrible frisson dans tous les membres de Brulart...
Et la moelle fut aussi divisée... comme l'os...
—Alors il sentit l'impression fraîche et humide d'une bouche de femme effleurer ses lèvres brûlantes... et une voix bien connue murmurait à son oreille:—Ne crains rien, je veille sur toi... attends-moi...
Et tout disparut encore.
Alors il était dans une vaste chambre, toute tapissée de soie amarante brochée d'or, éclairée par l'invisible foyer d'une lumière égale et pure.
Au fond, se dressait un lit de bois de sandal magnifiquement incrusté de nacre et d'ivoire, couvert d'une riche dentelle et entouré d'élégants rideaux rouges qui laissaient pénétrer dans l'alcôve une lueur faible, rose et mystérieuse.
Puis, de légers tourbillons d'une vapeur embaumée, s'échappant de riches cassolettes d'or, adoucissaient le vif et brillant éclat de délicieuses peintures qu'ils semblaient voiler.
Et ces tableaux voluptueux faisaient battre les artères et porter le sang au visage...
On entendit marcher... et lui se cacha dans un petit réduit, proche l'alcôve.
Mais de là il pouvait tout voir...
Elleentra suivie de ses femmes...
C'était peut-être une reine, car elle portait un éblouissant diadème sur son beau et noble front.
Et, apercevant un lis qu'ilavait posé sur sa toilette, elle sourit....
Mais bientôt, impatiente, emportée, elle gronda ses femmes, car chaque fleur, chaque diamant, chaque bijou, tombait avec une lenteur bien cruelle!...
Enfin, sa lourde robe bleue, toute raide d'or et de pierreries, glissant à ses pieds, laissa nues ses épaules d'albâtre, larges et rondes, avec une petite fossette au milieu.
Et l'on vit son cou gracieux, et cet endroit si blanc, si doux, où naît une chevelure brune, lisse et épaisse, élégamment relevée, peignée, lustrée....
Elle se retourna.
Sa figure d'un parfait ovale avait une expression rayonnante... ses grands yeux bleus étincelaient humides et brillants, sous des sourcils châtains, étroits et bien arqués que ses désirs haletants fronçaient un peu...
Sa gorge bondissait d'une façon étrange et faisait craquer son corset...
Elle croisa sa jolie jambe sur son genou, et dénoua, ou plutôt rompit avec violence les longs cordons de soie qui attachaient un tout petit soulier de satin.
Et puis enfin elle renvoya ses femmes, et voulut, quel caprice! les suivre jusqu'au bout d'une galerie qui communiquait à son appartement.
Après avoir soigneusement fermé la porte de cette galerie, rapide comme un oiseau, elle vola dans sa chambre.
—Oh! mon amour, mon seul amour—murmura-t-elle en tombant dans ses bras, à lui qui, debout, la soutenait en sentant avec ivresse le contact électrique de ce corps, d'admirables proportions.
—Tiens—disait-elle tout bas...—aujourd'hui... partout les louanges, partout on disait ton nom, mon adoré; partout on disait ton courage, ton noble caractère, ta beauté... et heureuse, fière, je me disais:—Ce courage, ce noble cœur, cette beauté, tout est à moi... à moi... mon Arthur!
—Oh! Marie... quel doux réveil.... N'ai-je pas rêvé, mon ange... que tu m'avais trahi... tué... que sais-je, moi? Me pardonnes-tu, dis?
—Non, non... tu mourras palpitant sous mes baisers—dit-elle en bondissant comme une jeune panthère, et lui mordant les lèvres avec une amoureuse frénésie....
—Oh! viens, viens—dit-il, et l'on entendit crier les anneaux d'or des rideaux soyeux de l'alcôve....
—Mais, mille millions de tonnerres de diable—hurlaitle Malaisà la porte de la dunette, qu'il ébranlait de toutes ses forces—il est donc mort... capitaine... c'est la goëlette qui est à poupe, et maîtrele Borgnequi dit que nous sommes chassés... capitaine... capitaine!
Cet infernal bruit tira Brulart de son sommeil fantastique.—Déjà...—s'écria-t-il douloureusement (je le crois) en regardant à travers les joints de ses persiennes.
Et tout avait fui avec le réveil, il ne lui restait qu'un vague et confus souvenir qui ne faisait que l'accabler davantage.
Le dieu retombait brigand.
Et, sans se donner la peine d'ouvrir sa porte verrouillée et fermée, d'un effroyable coup de tête il la défonça au moment oùle Malaisfrappait encore; celui-ci fut rouler à vingt pieds....
Fort heureusement, car Brulart l'eût tué.
Mais que devint le capitaine, lorsqu'il vit la goélette en panne, et qu'il entendit le Borgne lui crier:
—Ah ça, vous êtes donc sourd, capitaine, voilà une heure que je m'égosille à vous héler; nous sommes chassés, et par une frégate, je crois; il n'y a pas à lanterner... je vais aller vous trouver, et nous causerons... vite... car elle a bonne brise, et c'est un vilain jeu à jouer.... Tenez... voyez-vous ce signal qu'elle vient de faire encore!
—F....—dit Brulart.
Vienge par mer al duc den k'il ara boen vent:Tôt sa navie amaint, si n'i demort noient.RobertWace.—Roman du Rou et des ducs de Normandie.
LA FRÉGATE.
—Mais, sacredieu, c'est une horreur!...—cria le premier lieutenant de la frégate qui devait intriguer si fortement le Borgne et Brulart.
—Le cœur me manque, et ma tante qui m'a défendu les émotions fortes—dit d'une voix flûtée le commissaire du bord, petit jeune homme frisé, musqué, cambré, qui portait des gants, même à table....
—C'est à interrompre la digestion la mieux commencée—soupira le docteur, frais, vermeil, fort obèse, et gourmand comme une femme de quarante ans qui a deux amants ou plus....
—C'est à écarteler un brigand de cette espèce! Si on le rencontre...—reprit le lieutenant;—mais voyons, ne crains rien... raconte-nous ça en détail... veux-tureboire, mon garçon?...
—Je n'y tiendrais pas... ce serait à m'évanouir... les jambes me flageolent déjà... heureusement j'ai mon vinaigre et mon éther....—s'écria le commissaire en se sauvant ducarréde la frégate.
—Moi, je reste—dit le docteur—maintenant que le coup est porté... je n'en digérerai ni plus ni moins... je ne vous quitte pas, mon cher Pleyston....—ajouta-t-il en serrant le bras du lieutenant avec cordialité.
—Voyons maintenant... parle—reprit celui-ci; il s'adressait, en français, à un homme pâle, décharné, qui tremblait encore de frayeur et de froid.
C'était leGrand-Sec, que leCambrian, frégate anglaise de quarante-quatre canons, avait rencontré sur une cage à poules, avec les deux négresses mortes, et que l'on avait humainement recueilli à bord le lendemain de son accident.
Il était temps, je vous assure.
La scène se passait dans lecarré, ougrande chambredu bâtiment, et les interlocuteurs étaient, comme nous l'avons dit, le docteur et lelieutenant en piedde la frégate.
LeGrand-Secreprit la parole en regardant toujours autour de lui, d'un air effaré:
—Oui, mon lieutenant, voici la chose... pour lors, il a volé le négrier, pris les nègres, le navire, a troqué le capitaine et l'équipage pour des noirs, et pour lors, finalement, l'a laissé dans unepatrieous'qu'on l'a dévoré lui et ses matelots... avec leurs pantalons, leurs souliers, leurs vestes, et tout; car ces gens-là est trop sauvage pour les avoir épluchés....
—Et ça devait être d'un dur...—fit le médecin....
—Taisez-vous donc, docteur...—reprit le lieutenant;—continue mon garçon....
—Pour lors, mon lieutenant, voilà que quand nous avons fait la chose de prendre le brick, notre capitaine à nous y porte son bazar, et s'y installe... bon... pour lors, voilà qu'un jour, on fait monter les noirauds pour chiquer leurration d'air et de soleil... bon... pour lors voilà que lorsque les femelles s'affalent en bas pour rallier leur coucher... c'était, mon lieutenant, l'histoire de rire... pour lors j'en arrête une par les cheveux et je l'embrasse... bon... je la réembrasse... bon... mais pour lors, voilà... le... capit... aine (Grand-Sectremblait encore à ce souvenir, et ses dents s'entre-choquaient), voilà le capit... aine... qui... me... voit... et comme... il... l'avait... dé... fendu, il me fait mettre à cheval sur une barre de cabestan avec des pierriers à chaque jambe... et puis après... amarrer sur une cage à poules avec les... deux....
Ici le pauvre garçon ne put continuer, et perdit connaissance.
—Allons, allons, docteur,... à votre pharmacie.
—Faites-le coucher, c'est moral, purement moral, de l'eau de fleur d'orange, des calmants....
—Je vous le laisse, mon ami—dit le lieutenant—je monte chez lePacha[7]pour causer de tout cela avec lui....
Arrivé dans la batterie, le lieutenant Pleyston se dirigea vers l'arrière, dit deux mots à un factionnaire qui montait la garde près la porte de l'appartement du commandant, et entra.
Comme à bord de toutes les frégates, il traversa la salle du conseil, laissa la chambre à coucher à droite, l'office à gauche, et arriva dans la galerie ou salon situé sous le couronnement.
Là se trouvait le commandant, sir Edward Burnett.
Cette galerie avait tout à la fois l'air d'une bibliothèque et d'un musée, partout des peintures, des livres, des cartes, enfin un asile de savant et d'artiste. Couché sur un moelleux sopha, un jeune homme de trente ans, vêtu d'un élégant uniforme brodé... feuilletait un volume de Shakespeare... autour de lui, sur son tapis de Perse, étaient ouverts ça et là d'autres livres, Volney, Sterne, Swift, Montesquieu, Corneille, Moore, Byron, etc... et on voyait que le lecteur avait butiné ça et là une pensée, une idée, une anecdote... agissant en véritable épicurien qui goûte de tout avec choix et friandise.
Quand le lieutenant entra, sir Burnett leva la tête, et l'on vit une charmante figure de brillant et fashionable officier....
—Ah... bonjour, mon cher Pleyston—dit-il en se levant et tendant la main à son second avec la plus exquise politesse;—eh bien... quelles nouvelles... asseyez-vous là... prenez donc un verre de vin de Madère avec moi....
—Il sonna, son maître d'hôtel servit et se retira.
—Toujours du Madère, commandant, et pour moi seul, car vous ne buvez que de l'eau... jamais de pipe... jamais une pauvre chique...—ajouta Pleyston en dissimulant la sienne.
—Mais vous voyez que j'ai du vin, mon bon lieutenant; et quant au tabac... j'en possède aussi de parfait....
—Pour nous autres... comme le Madère....
—Ne parlons plus de ça, qu'avons-nous de nouveau?...
—Commandant, il y a de nouveau que ce malheureux que l'on a repêché confirme tout ce qu'il nous avait d'abord dit....
—C'est inconcevable... c'est d'une cruauté inouïe... mais quelle route suit ce forban?...
—Il fait voile pour la Jamaïque, commandant....
—Nous devons le rencontrer en courant la même bordée; faites, je vous prie, gréer les bonnettes, couvrez la frégate de toile... il est possible que nous l'atteignions avant la nuit... nous ferons alors une bonne et prompte justice de ce misérable... rien de plus... Pleyston....
—Non, commandant....
—Oh! quel ennuyeux métier, chasser des négriers, c'est à périr de monotonie....
—Ah! commandant, pardieu, vous aimeriez mieux retourner dans votre Londres... aux courses de New-Markett.... Dame... riche et jeune... joli garçon... le câble file sans qu'on y regarde....
—Non, non, mon cher lieutenant, j'aimerais mieux une bonne campagne de guerre....
—Vous êtes payé pour cela... à trente ans deux combats, cinq blessures, et capitaine de frégate... ça donne envie....
—Non, mon ami, cela donne des regrets, surtout quand on voit des vétérans comme vous rester aussi long-temps dans les bas grades... mais vous savez que je me suis chargé de vous faire rendre justice, et....
Un nouveau personnage entra bruyamment... figure commune, quarante ans, grand, gros, lourd, l'air niais et brutal.
C'était un de ces officiers sans mérite qui, ayant langui dans les emplois inférieurs à cause de leur stupide ignorance, nourrissent une haine d'instinct et d'envie contre tout ce qui est jeune et d'une portée supérieure. Le grand refrain de cette espèce est celui-ci:—Je suis vieux, donc j'ai des droits.—Quant au mérite, à la capacité, aux services rendus, on n'en parle pas.
—Je crois—dit le nouveau venu, presque sans saluer son supérieur—je crois qu'on voit les deux navires que vous avez fait chasser depuis ce matin, mais la nuit viendra avant qu'on ait pu les rallier... aussi, cordieu, c'est votre faute, commandant.
—Vous oubliez, monsieur, que le temps était trop forcé pour nous permettre de faire plus de voile....
—Non... on pouvait faire plus de voile; d'ailleurs, c'est mon opinion, et les opinions sont libres... nous ne sommes pas des esclaves; des anciens comme nous peuvent dire ce qu'ils pensent... et leur opinion....
—C'est un droit que je ne vous conteste pas, monsieur, je reçois avec reconnaissance les conseils de gens expérimentés, mais j'ai agi comme je croyais devoir agir, et je viens de donner l'ordre au lieutenant en pied de gréer les bonnettes.
—C'est trop tard, je puis bien trouver que c'est trop tard, c'est mon opinion.
—Monsieur Jacquey—reprit le commandant avec un mouvement d'impatience—depuis quelque temps vous prenez avec moi de singulières licences, je suis seul chef ici, j'agis comme bon me semble, monsieur, et je vous engage à y songer.
—Commandant—dit Pleyston tout bas—vous savez qu'il est bourru et bête comme un âne.
—Mon cher lieutenant, veuillez, je vous prie, faire exécuter mes ordres—dit le commandant.
Pleyston sortit.
—Monsieur Jacquey, vous avez de l'humeur; il est pénible, je le conçois, à votre âge, de n'occuper qu'un grade inférieur... mais vos camarades... Pleyston lui-même... un officier rempli de mérite.
—C'est un brosseur, vous dites cela parce qu'il vous flatte....
—Vous me manquez en parlant ainsi d'un officier qui m'approche, monsieur.
—Je suis fâché, c'est mon opinion... je suis un ancien... un franc marin... et je dis ce que je pense.
—On peut, monsieur, être à la fois ancien marin et calomniateur en accusant à faux un brave et loyal camarade... j'en suis fâché, mais vous m'obligez à vous infliger une punition, vous garderez les arrêts huit jours, monsieur.
—Mille tempêtes, être puni par un enfant... par un mousse....
Le commandant pâlit, ses lèvres se contractèrent, mais il répondit avec le plus grand calme.
—Monsieur, vous perdez la tête, vous oubliez que chacun de mes grades a été acheté par une blessure ou une action qu'on a bien voulu remarquer... ne me faites donc pas rougir, en m'obligeant à parler ainsi de moi.... Vous n'êtes pas généreux, monsieur, vous savez que le temps, le lieu et ma position ne me permettent pas de répondre à votre injure, mais comme avant tout je suis commandant de cette frégate, vous garderez les arrêts forcés pendant un mois, monsieur, et je suis indulgent; car vous m'avez injurié chez moi, et je pouvais vous faire passer à un conseil. Je désire être seul, monsieur.
Et le commandant se remit froidement à lire.
—Mais tonnerre de....
—Monsieur—dit le jeune officier en se levant—je serais désolé de finir par appeler le capitaine d'armes....
Et le lieutenant Jacquey, vaincu par cette fermeté, sortit en maugréant.
—Je suis fâché de tout ça—dit sir Edwards—mais parce qu'ils sont vieux et ignorants... il faudrait tout leur passer, c'est impossible....
Les ordres furent exécutés; et, les bonnettes donnant une nouvelle vitesse auCambrian, cette belle frégate ne se trouvait guère qu'à douze milles du brick et de la goëlette de Brulart, au coucher du soleil.
Tout l'état-major était monté sur le pont, attiré par la curiosité; car l'histoire duGrand-Secs'était répandue, et l'on attendait avec une incroyable impatience le moment où l'on s'emparerait de ces deux navires, et de l'infâme Brulart surtout.
Pourtant l'équipage ne montrait pas la même horreur que les officiers pour ces méfaits, et les marins duCambrianparlaient de Brulart comme les femmes parlent de ce qu'on appelle vulgairement:—les mauvais sujets.
—C'est ça un crâne négociant—disait l'un—quel toupet!...
—C'est égal—reprenait un autre—il doit êtrechenu, c'est pas un combat ou une tempête qui lui ferait cligner l'œil à celui-là....
—Enfin, on le pendrait que ça serait bien juste... mais tout de même ça me pincerait le ventre... parce qu'après tout on regrette toujours un brave....—disait un troisième.
Quand le soleil fut couché, on continua d'observerla Catherineetla Hyèneau moyen de longues-vues de nuit qui permettaient de suivre leurs manœuvres....
—Allons-nous souper, Pleyston?—dit le docteur—j'ai un appétit de vautour... nous avons, entre autres choses, un endaubage d'Appert, des perdreaux farcis... qui ont une mine... une mine... à en devenir amoureux... à se mettre à genoux devant, à ne les manger que respectueusement découvert... tête nue....
—Ah... vieux... vieux docteur, va... tu prends pour toi tous les appétits que tu défends à tes malades! quel coffre! c'est une vraie calle aux vivres! Allons, commissaire, allons donc... que faites-vous-là?
—Ce que je fais?... mon Dieu, je tâche de voir ces deux infâmes bâtiments; il n'y a aucun danger, n'est-ce pas, lieutenant? Quelle figure ils doivent avoir.... Dieu! si ma tante savait à quoi l'on m'expose....
—Ah! est-il drôle, le commissaire, avec sa tante! Tenez... vous devriez mettre une cornette et du rouge... et vous lui ressembleriez à votre tante; soyez donc homme, cordieu! mais vous ne savez donc pas qu'une fois les navires amarinés, c'est vous qui serez chargé d'aller à bord faire l'inventaire des nègres et des pirates?
—Dieu du ciel... à bord... mais ce doit être infect.... Non... non, je n'irai pas... pour attraper une bonne maladie... ma tante m'a bien dit d'être prudent!
—Pleyston... tu te feras tuer—disait le docteur à moitié descendu, et dont on ne voyait plus que la joyeuse figure qui rayonnait au-dessus du grand panneau... à ton premier coup de grog... je te soignerai....
—Je te suis, vieux... Allons, madame, voulez-vous ma main?—dit le lieutenant d'un air goguenard au commissaire.
—Monsieur, toujours route à l'ouest-nord-ouest, et avertissez-moi dès que nous serons à portée de canon de ces pirates—dit le commandant à l'officier de quart en rentrant chez lui.
Gueule Dieu! c'est lui qui nous poussecéans, et il nous plante là au milieu dela besogne!VictorHugo.—Notre Dame de Paris.
Oh! oh! le rusé compère... voilà dequoi nous faire rire le soir à la veillée.Burke.—La femme folle.
UNE RUSE.
Le matin, sur les quatre heures, la frégate était au plus à un mille dela Catherineet dela Hyène; mais ses grandes voiles blanches et ses feux, qui étincelaient au milieu d'une de ces nuits des tropiques si claires et si transparentes, avaient merveilleusement aidé le Borgne à découvrir l'ennemi qui le poursuivait.
Les deux navires de Brulart venaient de mettre en panne, et le Borgne s'était rendu à bord du brick.
Lui, Brulart et le Malais tenaient conseil sur l'arrière de la dunette.
—Il n'y a qu'une chose à faire—disait le Borgne...—c'est de filer....
—Filons...—répéta le Malais.
—Anes, chiens que vous êtes—cria Brulart—la frégate vous laissera faire, n'est-ce pas?... car elle m'a l'air de marcher comme une autruche, ce n'est pas ça... réponds,le Borgne, combien peut-il tenir de noirs... en plus dans la goëlette?
—Mais, en les serrant un peu... vingt....
—Pas plus?...
—Non, car ils n'aurient pas même leurs coudées franches. Il faudra les arimer de côté....
—Mettons quarante; ils ne sont pas ici au bal pour faire les beaux bras et les jolis cœurs.
—Bah! quand il y a de la place pour quarante, il y en a bien pour cinquante!—dit le Borgne.
—Alors mettons soixante... que tu vas choisir ici, parmi les grands Namaquois; tu les amarreras d'un côté et les petits Namaquois de l'autre, pour qu'ils ne se dévorent pas... tu m'entends?
—Oui, capitaine.
—Pendant ce temps-là, toi, le Malais, tu prendras tout ce qui nous reste de poudre à bord de la goëlette, moins un baril, et tu l'apporteras ici... tu m'entends?...
—Oui, capitaine.
—Et dépêchons, car je vous cognerai si dans une demi-heure tout n'est pas paré....
Le Borgne descendit dans le faux pont du brick, choisit à peu près cinquante nègres ou négresses, y compris Atar-Gull... doubla leurs fers et les fit embarquer à mesure par section de dix, dans un canot qui les transportait à bord de la goëlette;... là, on les déposait provisoirement sur le pont... bien et dûment enchaînés.
De son côté, le Malais ouvrit la soute aux poudres dela Hyène, fort honnêtement garnie, et fit apporter sur le pont dela Catherineenviron trois cents kilogrammes de poudre renfermés dans de petits barils.
Pendant ce temps, Brulart fixait son regard pénétrant, qui semblait percer l'obscurité de la nuit, sur la frégate qui avançait toujours,... et à une lueur qui éclata tout à coup (c'était sans doute un signal), il put juger sûrement de la distance qui le séparait d'elle...
—Sacré mille tonnerres de diable—cria-t-il—c'est juste ce qui nous reste de temps pour prendre de l'air... le Borgne... le Borgne... ici, chien, ici...
Le Borgne accourut....
—Fais embarquer tout l'équipage à bord de la goëlette, y compris les noirs.
—Les noirs y sont déjà...
—Bien... tu resteras ici seul avec moi et le Malais....
Le Borgne frémit...
—Et dis à un vieux matelot de tout parer pour prendre le large sitôt que nous retournerons à bord dela Hyène.
Ces ordres furent exécutés avec une merveilleuse rapidité, et au bout d'un quart d'heureBrulart,le Borgneetle Malaisrestaient seuls sur le pont dela Catherinequi se balançait silencieuse sur l'Océan...
La Hyène, aussi toujours en panne, n'attendait que la présence de Brulart et de ses deux acolytes pour mettre à la voile...
Le Borgne et le Malais échangeaient de fréquents regards, et des mouvements d'yeux expressifs en considérant Brulart qui, appuyé sur son gros bâton, semblait méditer profondément.
Cet infernal trio avait une singulière expression, éclairé à moitié par la clarté du fanal queCartahutbalançait machinalement.
La figure de Brulart, reflétée au plafond par cette lumière rougeâtre, avait une horrible expression de méchanceté; on voyait aux rides qui, se croisant dans tous les sens sur son large front, s'effaçaient, allaient et revenaient, qu'il était sous l'influence d'une idée fixe, cherchant sans doute la solution d'un projet quelconque...
Enfin... frappant un grand coup de bâton sur le dos deCartahut, il s'écria, joyeux et triomphant:
—J'y suis... j'y suis. Ah! dame frégate, tu veux manger dans ma gamelle... eh bien! tu vas goûter de ma soupe...
—Et vous autres—dit-il à le Borgne et au Malais qui causaient à voix basse de je ne sais quel meurtre ou quel vol, vous autres, imitez-moi... prenez des haches... mais d'abord descendons ces barils de poudre dans le faux pont....
Ce qui fut fait... puis ils enlevèrent avec précaution le dessus de chaque baril de poudre....
Puis ils agglomérèrent ces barils en les entourant de trois ou quatre tours de câbles et de chaînes... afin de les faire éclater avec une incroyable violence.
Puis Brulart mit au-dessus d'un des barils un pistolet armé et chargé, dont le canon plongeait dans la poudre.
Puis il attacha une longue corde à la détente de ce pistolet.
Pendant cette délicate opération, ses deux confrères se regardaient en frissonnant, il fallait un geste, un rien pour les faire sauter. Mais Brulart avait tant de sang-froid et d'adresse!...
—Montons là-haut—reprit-il en emportant le bout de la grande corde qui répondait au pistolet—et toi,Cartahut, tu resteras ici...
Le malheureux mousse jeta un cri d'effroi.
—Allons—dit Brulart, non, je ne t'y laisserai pas tout-à fait, seulement, ferme et calfate bien l'entrée du petit panneau.... Nous allons t'attendre sur le pont...—et il poussait du coude ses acolytes comme pour les prévenir d'une intention plaisante.
J'oubliais de dire qu'il restait une ou deux douzaines de nègres dans le faux pont, de ceux que le Borgne n'avait pas désignés comme devant aller à bord de la goëlette....
Cartahut ferma, verrouilla le petit panneau, et sortit par le grand....
Alors Brulart, avant de recouvrir cette ouverture avec la planche carrée destinée à cet effet, attacha au-dessous de cette planche, du côté qui donnait dans le faux pont, attacha, dis-je, la corde qui répondait à son pétard, et replaça ce couvercle sur le panneau à demi ouvert.
—Comprenez-vous?—dit-il aux deux autres qui suivaient ses mouvements avec une impatiente curiosité.
—Non... capitaine....
—Vous êtes des bêtes... je... mais nous causerons de ça à bord dela Hyène; toi, le Borgne, laisse le brick amure comme il l'est, laisse-le en panne et suis-moi.
Or tous trois descendirent dans la yole amarrée aux flancs du brick, suivis deCartahutqui l'avait échappé belle... ma foi, et le Malais et le Borgne ramant avec ardeur, ils atteignentla Hyèneen un instant....
À peine Brulart fut-il sur le pont, que, de sa grosse et tonnante voix, il cria....
—Brassez bâbord, laissez arriver vent arrière, amurez toutes les voiles, toutes, à chavirer s'il le faut... mais filons vite, car la camarade... nous apprête une chasse.
Et la nuit devenant plus claire, il montrait la frégate qui était à deux ou trois portées de canon....
La Hyènesentit bientôt cette augmentation de voiles, et vola avec une inconcevable rapidité sur la surface de la mer, favorisée par une bonne brise....
—Eh bien... vous abandonnez donc le brick, capitaine—crièrent le Borgne et le Malais.
—Je le crois bien... mais voici la chose: comme vous voyez, il reste en panne dans l'air de vent de la frégate; nous sommes deux navires, elle est seule, il faut choisir, elle pique d'abord droit au cul lourd, au bâtiment en panne, ou ne se défie pas de ça, un vrai bateau marchand; elle s'approche à petite portée de voix... et se met à héler... pas un mot de réponse; embêtée de ça, elle envoie du monde à bord, on monte,—personne...—on va au petit panneau... fermé, verrouillé, on va au grand.... Bon—font-ils, il est à moitié ouvert, ils veulent l'ouvrir tout-à-fait, ils soulèvent le couvercle, la corde raidit, la détente part... et allez donc, six cents livres de poudre en feu. Avis aux amateurs!
—Quel homme...—se dirent des yeux le Borgne et le Malais....
—Vous voyez la chose, le brûlot éclate, désempare la frégate ou à peu près, lui tue un monde fou, si proche, c'est une bénédiction! elle ne pense pas à nous poursuivre; nous profitons de ça pour filer, et dans deux jours nous sommes à la Jamaïque... à boire....
Et il se dit en lui-même:quel vilain rêve.
Le pont dela Hyèneoffrait un singulier spectacle: encombré de nègres et de matelots, chargé de plus du double de monde qu'il n'en pouvait contenir; vrai, c'était à faire pitié que de voir ces noirs, enchaînés, battus, foulés aux pieds pendant les manœuvres, ne sachant où se mettre, et roués de coups par les marins.
—Avant qu'il soit dix minutes—murmura Brulart—vous verrez l'effet de ma mécanique.
À peine achevait-il ces mots, qu'une immense clarté illumina le ciel et l'Océan, une énorme colonne de fumée blanche et compacte se déroula en larges volutes, et la goëlette trembla dans sa membrure au bruit d'une épouvantable détonation.
...C'était cette pauvreCatherinequi sautait en l'air, en couvrant sans doute la frégatele Cambriande ses débris enflammés, tuant peut-être son jeune et brave commandant, son bon et gourmand docteur, son petit commissaire, malgré sa tante... que sais-je, moi?
PauvreCatherine, adieu! laissez-moi lui donner un regret!
Adieu, c'en est donc fait; aussi bien tu devais suivre la destinée de ton capitaine, du bon et digne Benoît, car sans lui que serais-tu devenu, pauvre cher brick?... quelque infâme bâtiment pirate.... Toi, accoutumé aux jurons si chastes, si candides de Claude-Borromée-Martial, tu aurais peut-être retenti d'ignobles et crapuleux blasphèmes! d'infâmes orgies eussent souillé la blancheur virginale de ton plancher, tes mâts en auraient frémi d'indignation, et, au lieu de voir pendre à tes jolies vergues luisantes l'habit et le pantalonhabilléde ton bon capitaine qui soignait si bien sa modeste garde-robe, on les aurait peut-être vues fléchir, ces jolies vergues, sous les balancements de cadavres pendus ça et là.
Ainsi, repose en paix,Catherine, tu as trouvé un tombeau digne de toi, mieux vaut cent fois pour tombe la profondeur transparente de l'Océan, que les lourds et chauds estomacs despetits Namaquois....
Et certes, Benoît le dirait, s'il vivait, s'il n'avait pas été digéré; le pauvre homme....
Adieu donc encore... adieu,Catherine... que les vagues te soient légères.
On ne peut se faire une idée du transport, du délire que cet événement excita à bord dela Hyène: c'étaient des cris, des battements de mains à la faire sombrer; Brulart surtout ne se possédait pas de joie, il sautait, gambadait, tonnait, ravi de voir la réussite de saruse....
Au lever du soleil il avait perdu la frégate de vue.
Le surlendemain, sur les quatre heures du soir, il débarquait ses nègres à la Jamaïque, près de l'anse Carbet... sur l'habitation de M. Wil, brave colon, une de ses plus anciennes pratiques.
Par exemple, sur les noirs sauvés du brick, il n'en restait que dix-sept et Atar-Gull. La cargaison de la goëlette avait moins souffert, il en restait les deux tiers, somme toute:—il jouissait de quarante-sept nègres ou négresses qu'il vendit, l'un dans l'autre, quinze cents francs pièce, c'était donné....
Tom Wil le paya comptant, mais il l'engagea à ne pas faire un long séjour dans la colonie, par mesure de prudence....
Brulart goûta d'autant plus cet avis qu'il se souvenait de l'espièglerie faite à la frégate; or, il mit bientôt à la voile pour Saint-Thomas, en se proposant de renouvelersa tontines'il en trouvait l'occasion, car Tom Wil lui avait appris que, comptant marier sa fille, il lui faudrait alors monter l'atelier qu'il lui donnait en dot, et que lui, Brulart, étant raisonnable, il voulait le charger de cette fourniture.
Brulart partit donc, et de quelque temps on n'en entendit plus parler.
Sucre, café, coton, indigo, rhum,tafia.—Exportation.—0000000000.—Frais bruts.—0000000000.—Gain.—00000.B. Poivre.—Économie politique.
C'est qu'il y a certains personnagesdont on s'est fait une habitude de rire,et qu'on ne plaint de rien.Diderot.—Romans.
LE COLON.
C'était un digne et honnête homme que ce bon M. Wil, un des plus riches colons de la Jamaïque: il était riche, puisque ses plantations s'étendaient depuis la pointe de l'Acoma jusqu'au Carbet; il était bon, car ses voisins le taxaient de faiblesse envers ses noirs.
Le fait est que M. Wil recevaitle Times; aussi l'esprit négrophile de cette feuille avait-il développé en lui des sentiments de philanthropie qui seraient peut-être restés enfouis au fond de son cœur, si leur germe n'avait été fécondé par la lecture de cette estimable feuille; lecture que le colon comparait poétiquement à la bienfaisante rosée qui fait poindre et éclore les cannes à sucre, car le colon avait quelques lettres, et lisait bien autre chose que lecode noirou lamercurialede la Jamaïque.
Or, un matin, environ deux mois après la visite de Brulart, M. Wil fut inspecter sa sucrerie de l'Anse aux Bananiers, dont les ateliers étaient presque tous montés avec les noirs de feu le capitaine Benoît. Grands et petits Namaquois y vivaient en bonne intelligence, larigoisedu commandeur avant éteint toutes les haines, nivelé tous les caractères.
M. Wil partit donc un matin; devant lui deux nègres armés de coutelas marchaient pieds nus; ces fidèles serviteurs, couverts de simples caleçons de toile, devaient, en abattant des haziers épineux, frayer un chemin plus facile à la mule de leur maître, écarter des ronces qui l'auraient blessé, et surtout détruire les reptiles, si nombreux dans cette partie de la colonie, qui pouvaient piquer mortellement cette belle bête, que M. Wil n'eût pas donnée pour trois cents gourdes, tant elle avait de bonnes et franches allures.
On arriva.—Le commandeur de l'habitation fouettait un nègre, attaché à un poteau.
—Holà! Tomy—dit M. Wil—qu'a fait cet esclave?
—Maître, il arrive de la Geole, il s'était enfuimarron[8]. Sondroitest de cinquante coups de fouet, mais comme vous avez été assez bon pour réduire toutes les peines de moitié, ça ne nous fait que vingt-cinq, et je suis au douzième....
—Continue...—dit le Titus—et il s'en fut aux acclamations de ses nègres, réellement fiers d'avoir un si doux maître.
Il entra dans le moulin à sucre: cette machine se compose de deux énormes cylindres de pierre, qui tournent sur leur axe, en laissant entre eux deux un étroit intervalle, dans lequel on introduit des bottes de cannes à sucre, que l'on avance à mesure que le mouvement de rotation les attire et les broie....
Comme le colon marchait sur des feuilles de palmier, dont on avait jonché le sol, il ne fut point entendu d'une jeune négresse qui présentait des cannes au moulin.
Mais ce n'était pas le moulin que regardait la pauvre fille!
Ses yeux étaient tournés vers un jeune, beau, grand nègre... aux yeux vifs, aux dents blanches... à la peau noire et luisante....
Or,Atar-Gull, car c'était lui, s'approchait quelquefois pour effleurer les lèvres vermeilles de la négresse; mais elle baissait la tête, et la bouche de son amant ne rencontrait que ses cheveux longs et doux.
Alors elle riait aux éclats, la pauvre fille... et les deux cylindres attiraient toujours les bottes de cannes, et elle, suivant leur mouvement, approchait de la meule sans y penser, occupée qu'elle était des tendres propos de son amant.
Le père Wil voyait tout cela et se mourait d'envie de châtier un peu ces fainéants; mais il contint sa colère...
—Karina—disaitAtar-Gulldans sa belle langue caffre, si suave, si expressive—Karina, tu me refuses un baiser, et pourtant je t'ai fait de beaux colliers avec les graines rouges du caïtier; pour toi, j'ai souvent surpris l'anoli aux écailles bleues et dorées, je t'ai donné un madras qui eût fait envie à la plus belle mulâtresse de la Basse-Terre; vingt fois, j'ai porté tes fardeaux; ces cicatrices profondes prouvent que j'ai reçu pour toi la punition que tu méritais, quand tu laissais échapper le ramier favori du maître... et pour tout cela un baiser... un seul....
Karina n'était pas ingrate, non; aussi elle avançait en souriant ses lèvres de corail... lorsqu'elle poussa un cri horrible, un cri qui fit retourner le colon, car il cherchait déjà le commandeur pour livrer à son fouet la négresse indolente et rieuse.
Toute à son amour, avançant toujours machinalement, sa main vers le moulin, la malheureuse ne s'était pas aperçue qu'il ne restait plus de cannes à moudre, et au moment oùAtar-Gulll'embrassait... elle engageait sa main entre les deux cylindres qui, continuant leur mouvement d'attraction, l'eurent bientôt écrasée; l'avant-bras suivait la main, lorsque le nègre sauta sur la hache de salut[9], et d'un coup sépara le bras de l'avant-bras, qui disparut broyé entre les deux meules....
Le commandeur accourut aux cris du bonhomme Wil, et à ceux des noirs....
On transporta Karina à l'infirmerie où elle fut parfaitement soignée.
Avec un maître moins humain que le colon, elle eût reçu une vigoureuse correction à sa convalescence, car enfin elle ne perdait à tout cela qu'un bras, le propriétaire y perdait au moins cent gourdes....
—Que décidez-vous de ce gaillard?—demanda le commandeur—il mérite quelque chose pour avoir retardé la fabrication et détérioré une de vos esclaves?
—Sa conduite?
—Pour ce qui est de cela, monsieur Wil, excellente: travailleur comme un bison, un peu taciturne, mais doux comme un agneau, pas plus de fiel qu'un pigeon....
—Vraiment; pardieu, alors je l'emmène avec moi... justement cet animal de Cham, à qui j'ai donné la direction de mes chiens, se néglige de jour en jour... je te l'enverrai pour remplacer celui-ci à l'atelier.... Parle-t-il un peu anglais?
—Quelques mots de patois, il commence; mais il entend très-bien les signes.
—Allons, c'est dit, je le prends... mais avant, pour ne pas encourager de telles dégradations, fais-lui administrer quelque chose... un rien... pour l'exemple, et fais vite... car ma femme et Jenny m'attendent pour déjeuner, et je veux rentrer avant la chaleur....
—Alors, monsieur Wil, la douzaine....
—Comment! la douzaine?
—Oui, monsieur—répondit le commandeur en agitant son fouet....
—Ah!... je n'y étais, ma foi, pas du tout; oui, oui, la douzaine... et envoie-le-moi tout de suite....
Atar-Gull fut donc attaché et fouetté.
Son calme, son sourire doux ne l'abandonnèrent pas un instant; pas une plainte, pas un gémissement; c'était plutôt avec une expression de joie et de contentement qu'il recevait les coups....
Et au fait, le pauvre garçon, tout le servait à souhait; depuis une certaine aventure, il n'avait eu qu'un but, celui de se rapprocher de M. Wil, d'être autant que possible admis dans son intérieur, car il vivait maintenant de deux haines bien distinctes:—Brulart et le colon.
Et encore la haine qu'il portait à Brulart était-elle pâle et froide auprès de celle qu'il avait vouée au bon homme Wil.
Aussi sa conduite sage, laborieuse, réglée, soumise, portait déjà son fruit; car, avant la correction, et comme pour la lui faire endurer plus patiemment, le commandeur lui avait expliqué qu'il allait suivre le colon, et que c'était à sa bonne conduite qu'il devait cette faveur inespérée.
Comment, après cela, n'eût-il pas béni cent fois les coups! n'eût-il pas baisé les lanières qui le déchiraient!
Quand on eut fini, Atar-Gull fit un paquet du peu qu'il possédait, et courut tenir l'étrier de M. Wil qui, flatté de son activité et de son peu de rancune, lui tapa légèrement la joue d'un air riant et paternel.
Atar-Gull partit sans même voir Karina.... Il s'agissait bien d'amour vraiment....
Qu'est-ce que l'amour, dites-moi, en présence d'une bonne haine africaine, profonde et vivace?
Quand le colon arriva près du Carbet, le soleil était fort ardent; aussi commençait-il à regretter son grand parasol, et à se tourmenter sur sa mule, lorsqu'une voix bien connue le fit tressaillir....
Il parcourait une longue avenue d'épais tamarins, entourés de lianes et de haziers, lorsque d'un des côtés accourut, toute gaie, toute palpitante, toute rose, une ravissante jeune fille....
C'était Jenny....
Et puis derrière elle, un beau jeune homme qui portait le parasol tant désiré... et donnait le bras à une femme à cheveux gris, un peu courbée....
C'était Théodrick et madame Wil....
—Prends garde, prends garde, ma Jenny—dit le colon...—tu vas faire écraser tes petits pieds par labiche(c'était le nom de sa mule).
Et au fait, la jeune folle se précipitait sur la main de son père qu'elle baisait avec tendresse, sans craindre les atteintes de labiche; et, comme son grand chapeau de paille tomba, ses jolis yeux disparurent presque sous ses beaux cheveux blonds tout bouclés....
—Pauvre père—dit-elle en attachant sur le colon un regard tendre et inquiet—comme il a chaud... et nous avions oublié ce parasol... c'est la faute de Théodrick aussi....
—Ah!... Jenny... tu vas gronder ton Théodrick.
Madame Wil approcha....
—Eh bien! mon ami, tu dois être fatigué....
—Voulez-vous descendre de mule, monsieur Wil?—demanda Théodrick avec intérêt.
—Non, mes enfants, non, je me trouve très-bien... quelle est la fatigue qui ne s'oublierait pas avec une réception aussi cordiale?... Pourtant j'aime mieux finir la route à pied... avec vous....
Et le colon descendit de sa monture, la flatta un peu de sa grosse main, et la remit à un des nègres qui l'avaient suivi.
—Quel est ce nouveau venu?—demanda madame Wil en montrant Atar-Gull.
—Un diamant... un vrai diamant, à ce que m'a assuré Jacob... je vais lui donner la place de ce paresseux de Cham[10]....
—Tu es bien sûr au moins de cet esclave, mon ami....
—Tu sais que Jacob s'y connaît.... Allons, allons, marchons vite, je me sens en appétit....
—Vous aurez de quoi le satisfaire, monsieur—dit d'un air sérieusement comique madame Wil—je crois que Tony s'est surpassé... vous avez des langoustes au piment, un chou-palmiste au coulis, des....
—Tais-toi, tais-toi, ne me dis pas, madame Wil, tu m'ôtes la surprise.... Mais vois donc Jenny et Théodrick! chers enfants... ils sont bien faits l'un pour l'autre... qu'ils sont beaux; regarde donc cette taille, hein... ma Jenny n'est-elle pas une des plus jolies filles de la Jamaïque?...
—Dites donc notre Jenny, s'il vous plaît, monsieur Wil—reprit madame Wil.
Le colon embrassa joyeusement sa femme pour toute réponse....
On arriva enfin dans une salle à manger, fraîche et spacieuse, et toute cette bonne et honnête famille s'attabla gaîment autour d'un splendide déjeûner.
—Faites appeler Cham—dit M. Wil quand il eut pris son thé.
Au bout d'un quart d'heure, Cham se présenta tout tremblant.
Le colon à demi couché sur son canapé, tenait un superbe fusil de chasse dont il s'amusait à faire jouer les ressorts.—Cham—dit le maître—je m'aperçois de plus en plus de ta négligence; d'abord, tu maigris, tandis qu'un bon esclave doit toujours être bien portant pour faire honneur à son maître, et représenter le plus d'argent qu'il peut;—mes chiens de chasse dépérissaient aussi, je t'en ai ôté la surveillance;—je t'avais donné la direction de la purgerie, tu t'en acquittes fort mal. Or, tu ne mettras plus les pieds chez moi, dans la maîtresse case, tu partageras les travaux des autres esclaves; c'est Atar-Gull—dit-il en montrant le noir qui, déjà installé dans son poste, était assis aux pieds du colon, et le rafraîchissait avec un éventail;—c'est Atar-Gull qui te remplacera....
Le pauvre Cham baissa tristement la tête en disant à voix basse:
—Pardon, maître, pardon, pardon, il y a seulement neuf jours que je néglige mes devoirs, jusque-là....
—Jusque-là, c'est vrai, tu t'étais montré un digne serviteur—dit le colon en jetant un morceau de sucre à Atar-Gull qui le disputa à un superbe épagneul—mais depuis il a fallu ma bonté pour ne pas te laisser mourir sous le fouet du commandeur, car Dieu me damne si je sais à quoi attribuer ce changement dans ta conduite.
Alors Cham, comme s'il fût sorti d'un combat qu'il se livrait intérieurement, articula avec peine et angoisse:—C'est que, depuis neuf jours, mon fils a disparu, et je ne puis penser qu'à cette perte cruelle; je l'aimais tant, mon premier né!
—Ton fils a disparu!—s'écria l'honnête Wil en se levant sur son séant et ajustant Cham avec son fusil qui, heureusement, n'était pas chargé (Cham valait au moins trois cents gourdes)—ton fils a disparu, misérable! un négrillon Congo de la plus belle espèce! Non content de laisser dépérir mes chiens, de maigrir toi-même, tumeperds ton fils! mais tu veux donc me ruiner, misérable! songes-y bien!... si, demain, à pareille heure, ton fils n'est pas retrouvé; si, dans quinze jours, tu ne commences pas à avoir un embonpoint convenable, tu seras châtié d'importance; va-t'en, que je ne te voie plus; et toi, mon fidèle Atar-Gull, tiens, voici une montre que je destinais à cette brute; que ce soit une récompense et un encouragement; et toi, Cham... sors, ou, pardieu, tu connaîtras ce que pèse la crosse de mon fusil.
Cham sortit en jetant un furieux regard sur son rival qui se livrait à une joie d'enfant en approchant la montre de son oreille pour écouter le bruit du mouvement.
Voici donc Atar-Gull en faveur chez le colon.
Il y a une grande différence, voyez-vous,entre un capital productif et un capital improductif.
Car un capital employéproductivementest un des trois grandsagents de la production,et prend part aux profits de cetteproduction.
Employer un capital dans laproduction,c'est avancer lesfrais de production.Lavaleur du produitqui en résulte remboursecette avance.J.-B. Say.—Économie politique, tomeii, p. 255.
—Sais-tu ce que c'est que ce supplice quevous font subir durant de longues nuits vosartères qui bouillonnent, votre cœur quicrève, votre tête qui rompt, vos dents quimordent vos mains; tourmenteurs acharnésqui vous retournent sans relâchecomme sur un gril ardent?...VictorHugo,—Notre-Dame de Paris.
LE PÈRE ET LE FILS.
Il est, je crois, nécessaire d'expliquer le motif de la haine que portait Atar-Gull a M. Wil, qui, par sa conduite, ne paraît peut-être pas, comme le capitaine Brulart, devoir inspirer cet affreux sentiment à son esclave.
Voici le fait:
C'était quelques vingt jours après l'arrivée desgrandsetpetits Namaquoisdans la colonie. M. Wil dînait ce jour-là chez M. Beufry, riche et industrieux planteur.
Quand vint le dessert, l'heure des confidences, les femmes s'en allèrent, et furent remplacées chacune par une respectable bouteille d'un excellent et vieux vin de madère... c'était le seul moyen de compenser la retraite du beau sexe.
La conversation vint à tomber sur les nègres, les habitations, les chances, les pertes, les bénéfices, et M. Wil et M. Beufry occupèrent bientôt l'attention générale, car on avait une entière confiance dans leurs lumières et dans leur longue expérience.
BEUFRY.
Eh bien, dites-moi, Wil, êtes-vous content de votre acquisition? comment vont les nouveaux... se font-ils un peu?...
WIL.
Très-bien... très-bien... ce diable de Brulart a la main heureuse, il les choisit à ravir... je n'en ai perdu que cinq....
BEUFRY.
Par exemple, que Dieu me damne si je sais comment il y trouve son compte en les donnant à ce prix....
WIL.
Ma foi, peu m'importe, c'est la troisième fournée qu'il me procure depuis dix-huit mois; et il ne m'a jamais trompé... c'est-à-dire... si... une fois... oh! j'ai été joué... c'est un fin maquignon, allez....
BEUFRY ET LES CONVIVES.
Contez-nous ça, monsieur Wil, c'est utile....
WIL.
Eh bien, car je n'y mets pas d'amour-propre, il y a trois mois, il m'a fourré, au milieu de son avant-dernière fourniture, un vieux, vieux nègre, auquel il avait teint les cheveux avec du charbon, et qu'il avait sans doute engraissé avec de la farine, ou je ne sais quoi.—Enfin... trois jours après son départ, j'envoie faire baigner mes noirs à la mer, et mon vieil animal me revient les cheveux tout blancs; au bout de cinq jours, cette graisse factice tombe, car il était soufflé, et je m'aperçois aux dents, aux plis du front et des yeux, que c'est un homme d'au moins soixante ans, et si faible, si faible, qu'il est, depuis ce temps-là incapable de me rendre aucun service, et pourtant le scélérat mange comme un vautour; aussi c'est un cheval à l'écurie.... Ça fait le cinquième que je nourris à rien faire... et quand on les a payés des quinze cents, des deux mille francs, ce n'est pas gai....
BEUFRY.
C'est un voleur que votre Brulart; mais moi j'ai un moyen bien commode, non seulement d'éviter la nourriture de mes vieux nègres hors de service, mais encore de rentrer dans mes fonds, et au-delà....
WIL ET LES CONVIVES.
Contez-nous ça... c'est un miracle.
BEUFRY.
Du tout, c'est bien simple, vous savez que le gouvernement donne deux mille francs de tout nègre supplicié pour assassinat ou pour vol, afin que le propriétaire n'essaie pas de soustraire les coupables à la justice, dans la crainte de perdre une valeur....
WIL.
Eh bien?...
BEUFRY.
Eh bien... les gueux de noirs, arrivés surtout à un âge très-avancé, ont bien toujours quelques peccadilles sur la conscience, c'est impossible autrement; ainsi, on est toujours sûr de ne pas se tromper; on aposte donc deux témoins qui affirment l'avoir vu voler, par exemple. Les preuves ne manquent pas; on l'envoie à la geôle, et s'il est trouvé coupable, ce qui arrive ordinairement, on le pend... et en échange, on vous compte deux mille francs écus....
WIL,avec répugnance.
Diable... diable....
BEUFRY.
N'allez-vous pas faire la petite bouche; au lieu d'un capital improductif qui vous absorbe encore un intérêt quelconque... vous avez, par mon procédé... un capital productif qui peut vous rapporter sept et huit pour cent... c'est hors de toute proportion.
WIL.
Oui, mais c'est un peu dur... de... (Faisant le geste de pendre.)
BEUFRY.
Ah! pardieu, s'il s'agissait d'un homme, je ne vous dirais pas un mot de cela, mes principes sont connus, je crois avoir prouvé dans ce dernier incendie que j'avais quelque humanité....
WIL.
C'est vrai; non content d'avoir sauvé ce pauvre Colstrop et ses deux enfants, vous l'avez aidé à rebâtir sa cafeyrie de vos propres deniers... mais faire pendre... hum....
BEUFRY.
Ah! mon Dieu, avez-vous la tête dure.... Supposez qu'une loi vous dise:—Chaque mulet atteint de la morve(par exemple)sera détruit, mais on indemnisera le propriétaire en lui en comptant la valeur; est-ce que, si vous pouviez faire passer pour morveux un vieux mulet qui croupit à rien faire dans votre écurie, vous ne le feriez pas? préférant avoir deux cents bonnes gourdes bien sonnantes qui vous en rapporteraient quinze ou vingt, à garder un animal infirme qui vous en dépense la moitié sans vous rendre aucun service? Que diable! soyez donc conséquent; pourquoi ne pas faire pour un nègre ce que vous feriez pour un mulet?...
PLUSIEURS VOIX.
Il a raison,—c'est clair comme deux et deux font quatre....
WIL.
Pardieu, je le sais bien, je n'aime pas plus qu'un autre à avoir de l'argenten friche, et puisqueBeufrys'est servi de cette combinaison... puisque vous autres ne la désapprouvez pas....
PLUSIEURS VOIX.
Mais au contraire... nous ferions de même.
WIL.
Au fait: je ne vois pas pourquoi je m'amuserais à jeter de l'argent par les fenêtres.... Ce qui me retenait, voyez-vous, c'était le respect humain... parce qu'avant tout, on tient à l'opinion de la société, et, quand ou est père de famille, quand depuis quarante ans on mène une conduite irréprochable... on n'aime pas à la voir ternir....
BEUFRY.
Je ne puis mieux faire que de me citer pour exemple....
WIL.
Je me rends, mon ami, je me rends; j'étais un fou. Mais dites-moi, le témoignage de deux blancs suffit-il?
BEUFRY.
Deux blancs suffisent... et on vous débarrasse de votrecapital improductif... après quoi, le greffier vousremboursele pendu en espèces sonnantes.
WIL.
Pas plus tard que demain, j'en essaierai....
BEUFRY.
Ah ça, messieurs, c'est assez parler d'affaires; ces dames doivent s'ennuyer, un dernier verre de vin de Porto, et allons les rejoindre dans la galerie.... Wil, je vous retiens pour ma partie de tric-trac....
WIL.
C'est donc une revanche que vous voulez... vous l'aurez... à vos ordres... mais nous ne jouerons pas tard, car j'ai ma fille un peu souffrante.
(Ils sortent.)
Cinq jours après cette conversation, le bonhomme Wil comptait, en soupirant un peu, dix piles de quarante gourdes chacune.... (Oh! dans ce doux pays les exécutions et les procédures marchent grand train, grâce à la justice coloniale.)
Mais la cabane du vieux Job était déserte....
Seulement deux ou trois petits enfants pleuraient assis à la porte, car le pauvre vieux Job, qui ne pouvait plus travailler, aimait à s'asseoir au soleil et à faire des jouets en bois de palmier pour tous les négrillons de son voisinage... qui sautaient de joie et battaient des mains à son approche... en criant:—Voilà le père Job... hé! bon Job....
Aussi ils pleuraient le vieux nègre, dont le cadavre se balançait, accroché au gibet de la savane, et qui ainsi ne coûtait plus rien à son maître.
Le lendemain de l'exécution, il était nuit, mais une nuit des tropiques, une belle nuit claire et transparente, inondée de la molle clarté de la lune.
Les noirs s'étaient agenouillés au dernier coup de cloche, car M. Wil, sa femme et sa fille leur avaient donné l'exemple, en commençant la prière commune à haute voix.
Et c'était un grand et noble spectacle que de voir le maître et l'esclave égaux devant le Créateur, se courbant ensemble, prier de la même prière sous la voûte azurée du firmament, toute étincelante du feu des étoiles.
Autour d'eux... pas le plus léger bruit... on n'entendait que la voix grave et sonore du colon, et par instant le timbre pur et argentin de celle de Jenny, qui répétait une phrase sainte avec sa mère.
Les palmiers agitaient en silence leurs grandes feuilles vernissées, et les fleurs du caféyer, s'ouvrant à la fraîcheur de la nuit, répandaient une senteur délicieuse.
Après la prière, les nègres allèrent se reposer ou errer dans les savanes, car on leur accordait cette permission.
Atar-Gull ne pouvait dormir la nuit lui....
Oh! la nuit, il aimait à errer seul, c'était l'unique instant où il pouvait quitter son masque d'humble et basse soumission, son doux et tendre sourire.
Il fallait alors le voir bondir, haletant, crispé, furieux, se rouler en rugissant comme un lion, et mordre la terre avec rage, en pensant aux outrages, aux coups de chaque jour!
En pensant à Brulart, qu'il espérait revoir tôt ou tard; au colon qui l'avait fait battre, et avait pour lui une pitié insultante, un attachement d'homme à bête, de maître à chien! Alors ses yeux étincelaient dans l'ombre, ses dents s'entre-choquaient.
Et voyez quelle puissance il avait sur lui-même!... avec ce caractère indomptable et sauvage, cette énergie dévorante, dans le jour, il souriait à chaque coup qu'il recevait, et baisait la main qui le frappait.
Il fallait pour arriver à ce résultat incroyable une idée fixe, arrêtée, immuable, à laquelle le nègre fait tous les sacrifices:
La vengeance!
Et encore cette vengeance n'était motivée que par la brutalité de Brulart, et la rage de se voir esclave; mais à quel degré d'intensité arriva-t-elle, mon Dieu! quand il sut ce que vous allez savoir.
Entraîné dans une course rapide, ce malheureux bondissait ça et là comme pour s'échapper à lui-même....
En vain l'air pur et embaumé, la douce solitude de la nuit venaient rafraîchir ses sens.
Toujours courant, il arriva près d'une savane déserte, que la lune couvrait d'une nappe de pâle lumière.
Au milieu s'élevait un gibet.
Après le gibet était accroché un noir, c'était le vieux Job.
Atar-Gull, sortant des allées sombres et obscures qui entouraient cet espace nu et découvert, fut comme ébloui de cette clarté resplendissante qui argentait les longues herbes de la savane, et le rideau de tamarins et de mangotiers qui l'ombrageaient.
Mais bientôt il fut saisi d'un inexplicable sentiment de douleur en voyant ce gibet noir et ce corps noir, qui se dressaient et se découpaient si sombres sur les feuilles brillantes et nacrées de la forêt.
Il s'approcha plus près....
Plus près encore....
Ses jambes fléchirent... il tomba... la face contre terre....
Après être resté quelques minutes dans cette position, il se releva, et s'élançant comme un tigre, sauta d'un bond sur la fourche du gibet.
Arrivé là, il poussa un cri... un cri dont vous comprendrez l'expression quand vous saurez que le malheureux venait de reconnaître....
SON PÈRE!!!
Son père, le vieux Job! vendu comme lui, victime de la traite, et volé peut-être par Brulart à quelque autre Benoît.
Atar-Gull ne conserva plus aucun doute quand il eut vu une espèce de talisman ou de fétiche que le vieillard portait au cou....
Couper la corde qui attachait le cadavre à la potence, le prendre sur ses épaules et fuir dans les bois avec ce précieux fardeau, ce fut l'affaire d'un moment pour Atar-Gull.
—Il est de ces douleurs qui ont besoin d'ombre et de profonde solitude.....
Le lendemain, au premier coup de cloche, Atar-Gull était déjà rendu à l'atelier, toujours avec sa bonne figure ouverte et franche, son éternel sourire qui laissait voir ses dents blanches et aiguës....
Et voilà pourquoi M. Wil partageait avec Brulart le privilège d'occuper incessamment l'imagination d'Atar-Gull, d'autant plus que Cham, auquel Atar-Gull avait fait sa confidence, que Cham, auquel cinq ans de séjour dans la colonie et dans l'intérieur du colon avaient donné quelque habitude et quelque connaissance des spéculations des planteurs, mit charitablement Atar-Gull au fait des causes et résultats de la mort de son père....
—Quant au cadavre du vieux Job, on ne le retrouva plus, et on pensa sur l'habitation que lesempoisonneurss'en étaient emparés pour quelques-unes de leurs opérations magiques.
On conçoit maintenant, je crois, la haine du noir pour cet estimable colon, et quelle dut être sa joie lorsqu'il put soupçonner que son service presque intime le mettrait à même de se venger; aussi, pendant cinq mois qui servirent d'essai, d'épreuves, il étonna tellement M. Wil par son zèle, par son dévoûment, son activité, que le colon le proclama le modèle des bons serviteurs, l'éleva à la dignité de valet de chambre, et mit en lui sa plus entière confiance.
Cet engouement est d'ailleurs un des traits caractéristiques des colons.
Ainsi Atar-Gull fut chargé de surveiller les préparatifs de la fête qui devait précéder les fiançailles de la jolie Jenny et de Théodrick.