LIVRE V.

Les étreintes caressantes, le frémissementde leurs mains enlacées, l'expression siéloquente de leurs regards, qui disaienttout, et ne disaient jamais trop; ce langage,semblable à celui des oiseaux, connu desamants, ou du moins n'ayant un sens quepour eux, ces phrases qui font sourire,et qui sembleraient absurdes à ceux qui ontcessé de les entendre, ou qui ne les ontjamais entendues.—Tels étaient leurs plaisirs.—Carc'étaient encore deux enfants.BYRON.—Don Juan, chap. IV, st.xiv.

Cette âme tomba dans une nuit profonde,la mélancolie du misérable devint incurableet complète.VICTOR HUGO.—Notre-Dame de Paris.

FÊTE.

Heureux Théodrick!... heureuse Jenny! voici donc enfin ce jour de fiançailles si impatiemment désiré.... Ne baisse pas tes beaux yeux... Jenny... laisses-y briller tout le bonheur que tu éprouves, cette expression rayonnante le rend si heureux, ton amant... qui, retiré dans un coin obscur des immenses salons du bonhomme Wil, ne te quitte pas du regard.

Si tu savais comme son cœur se dilate, s'épanouit en voyant les hommages qui t'environnent, et l'influence que ta beauté, que ta douceur exercent sur cette foule toujours envieuse ou injuste!

Il se dit:—Mon avenir est à jamais fixé! c'est une longue suite de jours riants et paisibles. «Elleetmoi», ma vie se résume dans ces deux mots; vrai, je suis trop heureux.

Et ses yeux se mouillaient de larmes en la contemplant avec amour et reconnaissance.

Or, cette impression douce et pleine de charmes fut comme sympathique... car au même instant Jenny fixa sur lui ses deux grands yeux humides aussi...

Mais un troisième regard, se bifurquant, pour ainsi dire, se partageait entre les deux fiancés.

C'était celui d'Atar-Gull.

Placé dans l'embrasure d'une fenêtre, tout en activant le service des nègres, sa bouche conservait toujours ce sourire stéréotypé que vous connaissez... et il regardait Théodrick et Jenny d'un air joyeux.

—Oh!—pensait-il en lui-même—que les voilà satisfaits, riches, beaux et jeunes... et leur père... lui aussi est heureux de leur bonheur... un père!—un père... c'est pour ce blanc, un ami tendre, un homme qui lui donne de l'or et une belle jeune fille... une riche habitation et beaucoup d'esclaves.

Pour moi... un père, c'est un cadavre pendu à un gibet!...

Pour eux la vie, ce sont des instants qui fuient rapides... car ils comptent le temps, non par heures, mais par plaisirs...

Pour moi la vie, c'est l'esclavage, le travail et les coups....

Oh! mais aussi j'ai un bonheur, moi; c'est de tenir ces brillantes et joyeuses destinées dans ma main d'esclave, au bout de mon couteau! c'est de pouvoir me dire:—À l'instant, si je veux, je fais un cercueil de ce lit nuptial, une orpheline de cette fille, un veuf de ce jeune homme, des larmes de ces rires...

Mon bonheur! c'est de me dire:—Et ce sera un jour, un jour! par moi, moi seul! cette famille sera exterminée! et pourtant le dernier me serrera encore la main, en me disant: brave et digne serviteur, je te bénis.

Et il continuait son bon et touchant regard, de telle façon que Théodrick et Jenny, le rencontrant fixé sur eux, se dirent d'un coup d'œil:—Brave Atar-Gull!... voilà un esclave sûr et dévoué...

—Allons donc, allons donc, paresseux—dit le bonhomme Wil en prenant doucement le nègre par l'oreille—le service languit par là... on voit bien que tu n'y es pas....

Atar-Gull, saluant, disparut vite, et obéit avec une admirable activité...

Tous les colons de la Jamaïque semblaient s'être donné rendez-vous dans la maison vaste et commode du père de Jenny, et c'est à peine si la belle habitation pouvait contenir cette foule de visiteurs....

Au milieu de la grande galerie boisée de cèdre et d'acap, éclairée par mille bougies odorantes, des nègres richement habillés offraient tour à tour les ananas et les pastèques sortant des glacières, les longues bananes si douces au goût, l'avocat ou beurre végétal qui renferme une crème parfumée, la goiave, le gingembre, la pomme rose, et une foule de fruits cristallisés dans un sucre brillant et candi, qui étincelaient comme des diamants; et puis deux maîtres d'hôtel mulâtres faisaient circuler de larges jattes de punch au rhum et au tafia, que l'on servait avec de petites tranches de choux-palmistes saupoudrées de sucre et de vanille; vrai, c'était alors un élysée que le salon du bonhomme Wil.

Là se pressaient, se heurtaient de fringantes créoles aux yeux noirs et brillants, rieuses, souples et légères comme les filles de Grenade; à leur gai sourire, au piquant abandon de leur toilette, on reconnaissait les brunes Jamaïquaises.

Les unes, couchées dans des hamacs de mille couleurs qui pendaient au plafond d'une galerie, se laissaient mollement balancer, et, rapides, effleurant le sol de leurs jolis pieds, agitaient en riant les plumes bigarrées de leurs éventails.

Les autres, réunies ensemble, se faisaient de ces naïves et joyeuses confidences de femmes; c'étaient des petits éclats de rire doux et frais, un peu comprimés par la présence des graves parents.

Et puis, si un indiscret et hardi jeune homme s'approchait de ce ravissant groupe de figures malignes et vives, de blanches épaules, de cheveux parfumés, de gazes, de rubans et de fleurs... tout cela se divisait, disparaissait, fuyait comme une volée de tourterelles à l'approche d'un milan.

Et le bonhomme Wil et sa femme allaient et venaient, recevaient les félicitations de chacun avec franchise et cordialité... ivres qu'ils étaient du bonheur de leur enfant.

—Votre fête est charmante, mon cher Wil—lui dit le colon Beufry (l'homme qui faisait pendre ses nègres pour 1500 francs)—mais permettez-moi de vous présenter M. Pleyston, lieutenant en pied de la frégatele Cambrian, qui vient de mouiller dans notre rade; M.Peel, médecin du même navire, et M.Delly, commissaire du bord.

—Messieurs, soyez les bienvenus, votre présence ne peut que m'être infiniment agréable, et surtout dans un jour comme celui-ci.

C'était une partie de l'état-major de la frégate que Brulart avait tenté de faire sauter au moyen de la pauvreCatherine, qu'il avait installée en brûlot, comme on sait.

Après quelques civilités... le colon, s'adressant au commissaire, dont la petite voix et l'air féminin lui inspiraient plus de confiance:

—Pardon, monsieur, de l'indiscrétion; mais mon correspondant de Portsmouth m'avait annoncé qu'un des officiers les plus distingués de notre marine, sir Edwards Burnett, commandaitle Cambrian, et j'aurais même quelques commissions pour lui... ne le verrons-nous donc pas aujourd'hui?

—Hélas! monsieur—dit le petit jeune homme en pâlissant, je vous en supplie... par pitié... parlons d'autres choses... tenez, voyez... comme je suis agité... seulement que de penser à cet horrible événement.

Et, au fait, le pauvre commissaire tremblait de tous ses membres.

—Mon Dieu! je suis désolé, monsieur,—reprit l'honnête colon—d'avoir, sans y songer, éveillé sans doute de pénibles souvenirs.... Est-ce qu'un malheur serait arrivé à....

—Grâce... monsieur... ne m'en parlez pas...—dit le jeune homme, qui se perdit au milieu de la foule....

Diable!—se dit Wil—cela m'inquiète.... Voyons, il faut en interroger un autre qui soit moins nerveux,—et justement il avisa la figure pleine et vermeille du docteur Peel, qui causait avec Beufry, tenant d'une main un verre de punch, et de l'autre une tranche de chou-palmiste.

—Ah! monsieur—répondit l'Esculape après avoir entendu la question du colon—ah! monsieur,—et il vida son verre avec un long et bruyant soupir, essuya sa bouche, et prit Wil par le bras—c'est une bien affreuse histoire: écoutez-la donc, vous frémirez....

Sachez que nous rencontrâmes, il y a environ cinq mois, à cinquante lieues de la Jamaïque, un matelot attaché sur deux cadavres de négresses, et abandonné en pleine mer sur une cage à poules....

—C'est affreux—dit Wil.

—Ne m'interrompez pas, s'il vous plaît. Nous recueillons ce misérable, et il nous apprend qu'un infâme pirate, à bord duquel il était d'ailleurs engagé, que l'infâme pirate, dis-je, pour le punir d'une légère infraction à ses ordres, l'a fait jeter à la mer, ainsi que vous savez, et que le forban a le cap sur la Jamaïque.... Notre pauvre commandant, un digne et brave jeune homme, fait tenir la même route.... Or, la nuit même, sur les quatre heures... on signale deux voiles à bâbord... et bientôt on les reconnaît pour le brick et la goélette montés par cet infâme scélérat et par un de ses acolytes....

Nous faisons force de voiles, et au point du jour nous n'en étions qu'à deux portées de canon.

Alors... que voyons-nous? la goélette, mâtée d'une inconcevable hauteur, filer vent arrière... mais d'une vitesse... d'une vitesse dont on n'a pas d'idée... laissant le brick en panne. Il n'y avait pas à balancer, il fallait choisir entre l'une ou l'autre, comme vous pensez....

Le commandant fit donc tenir le travers, afin de mettre garnison à bord du brick pour pouvoir continuer de donner la chasse à la goélette.

Nous nous approchons à portée de fusil, et l'on envoie quarante hommes bien armés dans la chaloupe, sous la conduite d'un lieutenant, pour s'emparer du brick, qui ne bougeait pas plus qu'un poisson mort.

Mon Dieu! je les vois comme si j'y étais: ils accostent et montent tous sur le pont de l'infernal bâtiment, quatre hommes seulement restent dans la chaloupe; le lieutenant, arrivé sur les passe-avant, divisa son monde en deux escouades, et, entendant des cris dans le faux pont, ordonna à la première d'y descendre par le petit panneau; on essaie en vain, il était verrouillé en dedans....

Un jeune aspirant s'écria:—Lieutenant, le grand panneau est à moitié ouvert.

—Eh bien! ouvrez-le tout-à-fait...—dit l'officier. Le pauvre enfant se baisse, attire la lourde planche...—Ah! monsieur...—dit le docteur en pâlissant.

—Eh bien!... eh bien!—fit l'honnête Wil.

—Eh bien! monsieur, une effroyable détonation se fait entendre, nous sommes à l'instant couverts de débris, de flammes et de feu; le pont de la frégate est jonché de cadavres, d'éclats de mâts et de vergues; notre beaupré et notre guibre sont fracassés, et notre brave et jeune commandant écrasé sous une énorme poutre lancée en l'air par l'explosion du brick.

—Dieu du ciel!... c'était donc un brûlot?

—Hélas! oui, que cet infâme négrier avait laissé là, espérant qu'à l'aide de cette horrible, infernale invention, il aurait le temps de disparaître. Le monstre ne se trompait malheureusement pas; nous eûmes cinquante blessés, trente-cinq morts, sans compter notre jeune commandant... un officier d'une si haute et si brillante expérience....

Enfin, le misérable pirate nous échappa, comme bien vous pouvez penser; nous fûmes relâcher à Porto-Rico, dont nous étions heureusement près, pour nous radouber, et nous venons ici faire de l'eau et repartir pour l'Angleterre.

Voilà, monsieur, tout ce que je puis vous apprendre sur notre brave et malheureux sir Edwards—dit le docteur en essuyant une larme et en demandant un verre de punch.

—D'après tout ce que je vois—se dit le colon—ce gredin n'est autre que Brulart, c'est un de ses tours.... Mais aussi pourquoi diable s'avisent-ils d'empêcher la traite?... C'est le bon Dieu qui les punit....

Peu à peu les invités de M. Wil se séparèrent, et avant minuit il restait seul avec sa femme, Théodrick et Jenny....

Suivant son antique et respectable coutume, il baisa sa fille au front, et la bénit après la prière du soir, qu'ils firent ensemble.

Bientôt toute cette honnête famille dormait profondément, bercée par l'espérance du lendemain, car le lendemain était la veille du jour de noces, du beau jour de noces de Théodrick et de Jenny.

—Atar-Gull—avait dit le bon Wil avant de s'endormir—comme tu t'es surpassé aujourd'hui, voici pour toi....

Et il lui donna une fort belle chaîne de montre....

Le nègre se jeta aux pieds de son maître, qu'il baisa en sanglotant....

—Allons, va—reprit le colon—va dormir, mon garçon, car tu dois avoir besoin de repos....

Atar-Gullse retira....

Et sortant de l'habitation avec mystère, il se dirigea vers le bois duMorne aux Loups, car c'est là que lesempoisonneurstenaient leurs séances cette nuit même.

Il arriva bientôt au pied du ravin et des rochers qui servent de base à cette montagne.

C'est là que sont les angoisses toujoursnouvelles qui se multiplient jusqu'àce que leur nombre même endurcissel'homme qui voit l'agonie soustant de formes diverses.—Ici, l'un gémit;là, un autre se roule dans lapoussière, et un troisième tourne dansleur orbite ses yeux d'une terne blancheur.Byron.—Don Juan, chap.viii, liv. 13.

Oh! dans ce monde auguste où rien n'est éphémère,Dans ces flots de bonheur que ne trouble aucun fiel,Enfant! loin du sourire et des pleurs de ta mère,N'es-tu pas orphelin au ciel?Victor hugo.—Odexvi.

LES EMPOISONNEURS[11].

Il était nuit, on n'entendait que le bruissement des longues flèches des palmiers balancés par la brise du soir, les cris aigus des anolis ou le chant plaintif des ramiers et des jerrys.

Atar-Gullgravissait péniblement les rochers à pic qui forment la base de la Soufrière, montagne située vers le nord-ouest de la Jamaïque.

Tantôt il s'accrochait aux lianes qui flottaient sur les masses de granit rouge; tantôt, à l'aide d'un bâton ferré dont il se servait avec une adresse singulière, il s'élançait d'un quartier de roche à un autre, et vous auriez pâli de le voir suspendu au-dessus de ces précipices sans fond.

Une fois, épuisé de fatigue, glissant sur la pente rapide d'un ravin, cherchant un point d'appui et croyant voir se balancer près de lui un de ces beaux cactus aux fleurs rouges et bleues, il le saisit haletant... mais tout à coup il rejette avec horreur ce corps froid et visqueux... c'était un long serpent qui se jouait au clair de lune.

Atar-Gull roule alors et bondit sur la roche, mais dans sa chute il rencontre une large touffe de raquettes fortes et épaisses, s'y cramponne, aperçoit un sentier à dix pieds, au-dessous de lui, se laisse glisser, tombe, et reconnaît un chemin qui devait le mener plus directement au sommet de la montagne. Enfin, après des efforts inouïs, Atar-Gull, meurtri, sanglant, arriva.

Elle était, dans cet endroit, couverte de palmiers, d'aloès, de bananiers qui n'avaient pas encore été mutilés par le fer, et dont la végétation forte et vigoureuse était si serrée que le nègre n'aurait jamais pu pénétrer à travers ces milliers de plantes qui se croisaient et s'étreignaient en tous sens, s'il n'avait eu l'aide de son bon coutelas qui lui fraya bientôt un passage au milieu de cet épais fourré.

Et comme il commençait à apercevoir au loin une lueur rougeâtre qui éclairait les hasiers, il se prit à sourire d'une étrange façon, s'arrêta, remit son couteau à sa ceinture, et prêta l'oreille....

On n'entendait que le cri des anolis ou le chant plaintif des ramiers....

Atar-Gull se trouvait dans une espèce de chemin frayé; il le suivit assez long-temps, écoutant toujours avec attention.

Il distingua bientôt un chant bizarre et solennel, mais faible et éloigné.... Il doubla le pas.

Le chant devint plus distinct.... Atar-Gull avançait toujours avec rapidité.

Tout à coup on cessa de chanter, il se fit un moment de silence....

Puis on entendit comme des cris d'enfant d'abord horriblement aigus, ensuite mourants et convulsifs.

Et le chant bizarre et solennel devenait de plus en plus éclatant, et Atar-Gull courait toujours vers la lueur rougeâtre qui teignait de pourpre une partie des arbres gigantesques de la forêt, tandis que les autres se dessinaient noirs sur ce fond enflammé.

Le nègre arriva enfin, se fit reconnaître à un signe mystérieux qui consistait à se mordre les deux index, tandis que le petit doigt de chaque main revenait se poser sur le coin de l'œil.

Il s'assit à sa place, attendit son tour, et regarda.

Au milieu d'une vaste clairière, étaient rassemblés une assez grande quantité de nègres, tous accroupis, les bras croisés, les yeux ardemment fixés sur trois noirs qui entouraient une cuve d'airain posée sur un brasier ardent.

Auprès, posée au bout d'un long roseau, était une tête fraîche et saignante.

C'était la tête du fils de Cham qu'Atar-Gull avait remplacé dans les bonnes grâces du colon, depuis que la perte de son enfant lui avait fait si cruellement oublier ses devoirs.

Le reste du jeune négrillon bouillait dans la chaudière.

Car, outre deux pintades blanches, cinq têtes de serpents mâles, trois verts palmistes, un ramier noir, un bon nombre de plantes vénéneuses, pour que le filtre fût complet, il avait bien fallu se procurer le corps d'un enfant de cinq ans, ni plus ni moins, cinq ans juste...

Aussi, les empoisonneurs s'étaient-ils emparés du pauvre petit un jour qu'égaré, au coucher du soleil, il poursuivait de belles perruches bleues sur les bords déserts du lacSalé.

Les trois noirs ayant fini leur opération retirèrent la cuve du feu et se placèrent sur les blocs de rochers....

Atar-Gull s'avança....

—Que veux-tu, mon fils?—dit un des trois nègres, dont le front était presque caché sous des cheveux blancs et crépus.

—Mort et ruine sur l'habitation de l'anse Nelson, mort sur les bestiaux, ruine sur les récoltes et les bâtiments.

—Mais on dit que le colon Wil est humain pour ses noirs.... Songe, mon fils, que les empoisonneurs sont justes dans leurs vengeances....

—Aussi, mon père—ditAtar-Gull, qui avait prévu l'espèce d'intégrité sauvage qui a de tout temps présidé à ces terribles associations du faible contre le fort, depuis les chrétiens jusqu'aux carbonari—

Aussi, mon père, je ne demande pas mort sur ses habitants. Le maître est bon, nos cases sont saines et propres, les fruits de nos jardins sont à nous, et jamais on ne sépare nos femmes de leurs enfants avant qu'ils aient atteint leur douzième année.

La morue sèche et le manioc se distribuent abondamment, et tous les dimanches il fait beau nous voir sauter et bondir sur le bord de la mer, ou plonger au fond de l'eau pour rapporter les gourdes que le maître abandonne au plus adroit nageur.

Quant au fouet du commandeur—dit Atar-Gull avec son sourire—nos enfants s'en servent pour retourner les tortues sur la grève, et vingt d'entre nous ont refusé l'affranchissement pour rester avec un aussi bon maître.

—Que veux-tu donc alors?—dit le vieux nègre avec impatience.

—M'y voici, mon digne père: le planteur Wil est riche; maintenant il veut, dit-on, retourner en Europe; alors l'habitation sera peut-être achetée par un mauvais blanc qui ferait remettre des lanières neuves au fouet du bourreau; aussi les noirs de l'anse de Nelson m'envoient vers toi pour demander de frapper notre bon maître dans ses récoltes et ses bestiaux, afin de le ruiner assez, ce bon maître, pour qu'il ne puisse quitter l'île et que nous le conservions encore long-temps, ce maître chéri.

Il y avait dans tout ceci une conséquence logique.Atar-Gulljouait prudemment son rôle, car, même au milieu des ennemis les plus acharnés des blancs, il pouvait se glisser un espion, un traître. En appelant de cette façon la terrible et sûre vengeance des empoisonneurs sur son maître,Atar-Gullse réservait encore un moyen de défense auprès du colon; il pouvait trouver une excuse dans son attachement sauvage et égoïste, il est vrai, mais qui, après tout, prouvait sa violence même par l'étrangeté des moyens qu'il employait; c'est encore pour cela qu'il n'avait pas parlé du meurtre de son père, on pouvait y voir un ressentiment personnel.

Alors le vieux nègre poussa un cri singulier que ses deux compagnons répétèrent avec recueillement; il s'écria:

—Comme rien n'est aussi rare qu'un bon blanc, qu'un bon maître, et que nos frères sont exposés, par le départ du colon Wil, à voir remplacer cet homme humain par un homme cruel, nous consentons à envoyer la ruine et la mort sur ses habitations et ses bestiaux, pour l'empêcher de quitter la colonie. Les bons sont trop rares, on doit à tout prix les garder.

Puis il fit agenouillerAtar-Gull, et lui dit:—Jures-tu par la lune qui nous éclaire, par le sein de ta mère et les yeux de ton père, de garder le silence sur ce que tu as vu?

—Je le jure....

—Sais-tu qu'à la moindre révélation tu tomberas sous le couteau des fils du Morne aux Loups?

—Je le sais.

—T'engages-tu par serment à servir la haine de tes frères, même sur ta femme et les enfants, s'il fallait en arriver là pour se venger plus sûrement d'un colon injuste et cruel?

—Je le jure.

—Va donc, et que justice soit faite.

Alors un des deux nègres qui étaient auprès du vieillard alla chercher plusieurs paquets de plantes vénéneuses d'un effet sûr et rapide.

Le nègre les trempa dans la chaudière, les retira aussitôt, et les remit àAtar-Gullen lui expliquant leurs propriétés....

Puis, trempant un roseau dans la chaudière, il le stigmatisa aux yeux, au front et à la poitrine,

En lui disant:

—Grâce à ce charme, l'effet de tes poisons est sûr.... Adieu, fils.... Justice et force... nous t'aiderons, et le bon maître sera ruiné.

—Justice et force—dirent les nègres en chœur. Alors le brasier ne jetait plus qu'une lueur pâle et incertaine; les nègres se séparèrent en se donnant rendez-vous à dix-sept jours de là, et Atar-Gull regagna l'habitation du bonhomme Wil.

—Enfin la vengeance approche—disait le noir en rugissant comme un chacal:—je te frappe d'abord dans ta richesse, car il faut que tu restes ici, ici, que je voie tomber tes larmes une à une, que la misère t'atteigne devant moi, que tes noirs meurent, que tes bestiaux meurent, que tes bâtiments s'écroulent incendiés, et que tu arrives enfin à ce point de malheur de n'avoir plus que moi, moi seul, pour brave et dévoué serviteur, et alors....

Ici Atar-Gull poussa un horrible cri de joie infernale....

Et le soleil s'annonçait déjà par une éclatante lueur lorsque le nègre arriva près de la maison du colon.

J'oubliai de cacher le trouble de mon âme;Il le vit, et ses yeux, pleins d'une douce flamme,Pour m'en récompenser, l'excitaient tendrement,Et mon cœur se perdait dans cet enchantement.Toi-même, en souriant, contemplais mon suppliceD'un regard à la fois maternel et complice.DelphineGay.—Essais poétiques.

Seulement de temps à autre il levait le rideaurouge pour s'assurer si quelqu'un ne venait pasvoler ses morts!JulesJanin.—L'Âne mort.

LA VEILLE DES NOCES.

Quand Atar-Gull atteignit la dernière rampe de la montagne, le soleil était déjà levé, et les rochers de la Soufrière projetaient au loin leurs grandes ombres.

Comme il allait entrer dans une espèce de bassin formé par plusieurs énormes blocs de granit qui entouraient une petite pelouse verte traversée par un filet d'eau dont le courant se perdait sous de hautes herbes, il entendit le sifflement aigu d'un serpent, et s'arrêta.

Un bruit sourd et précipité lui fit aussi lever la tête, et il vit unsecretaris[12]qui, décrivant dans son vol de larges cercles au-dessus du reptile, s'en approchait ainsi peu à peu....

Le serpent sentit l'inégalité de ses forces, et employa pour fuir, et regagner son trou qui était proche, cette prudence adroite, cette agilité calme qu'on lui connaît.

Mais l'oiseau, devinant son intention, s'abattit tout à coup, d'un saut se jeta au-devant de sa retraite, et l'arrêta court en lui présentant une de ses grandes ailes terminées par une protubérance osseuse dont il se servait à la fois comme d'une massue et d'un bouclier.

Alors le serpent se dressa furieux, les couleurs vives et bigarrées de sa peau étincelèrent au soleil comme des anneaux d'or et d'azur... sa tête se gonfla de rage et de venin, ses yeux rougirent, et il ouvrit Une gueule menaçante en poussant d'affreux sifflements....

Lesecretarisétendit une de ses ailes, et s'avança de coté contre son ennemi qui le guignait de l'œil, et faisait osciller son corps à droite ou à gauche, suivant ainsi les mouvements et les attaques de l'oiseau.

À un saut que fit ce dernier... le serpent s'abaissa tout-à-coup, et tenta de le mordre et de l'envelopper....

Mais lesecretaris, livrant le bout osseux de ses ailes aux dents aiguës du reptile, le saisit dans ses serres, et d'un effroyable coup de bec lui ouvrit le crâne....

Le serpent agita violemment sa queue... en battit la terre... se roula... se tordit... finit par rester sans mouvement... et mourut.

Alors l'oiseau, revenant à la charge, lui déchiquetait la tête avec fureur, lorsqu'un coup de feu l'abattit....

Atar-Gull tressaillit, se retourna et vit au-dessus de lui, sur une roche, Théodrick, son fusil à la main....

—Eh bien! Atar-Gull—dit le jeune homme en se laissant glisser du sommet du rocher—voilà de l'adresse, qu'en dis-tu?

—Bien tué, bien tué, maître; mais c'est dommage, car lessecretarisnous débarrassent de ces mauvais serpents... tenez, voyez plutôt celui-ci....

Et le noir montrait le reptile mort qu'il tenait par la queue, et qui pouvait avoir sept à huit pieds de long et quatre pouces de diamètre...

—Diable!... j'en suis fâché... car nous sommes infectés de ces animaux, et je donnerais bien mille gourdes... pour qu'il n'y en eût pas un dans toute l'île...

—Vous avez raison, maître... car les bestiaux sont souvent mortellement piqués...

—Oui, Atar-Gull, d'abord, et puis c'est que ma Jenny a encore une effroyable peur de ces animaux, moins pourtant qu'autrefois; car alors le nom seul la faisait pâlir comme une morte, la pauvre enfant... son père, sa mère, moi, nous avons tout tenté pour faire passer cette frayeur... nous avons cent fois mis des serpents, empaillés, morts, sur son passage... aussi maintenant elle commence à les moins redouter....

—C'est le seul moyen, maître—dit Atar-Gull;—dans nos Kraals, c'est ainsi que nous habituons nos enfants et nos femmes à ne rien craindre. Mais j'y pense... en voici un... si vous l'employiez, maître—dit Atar-Gull, dont les yeux prirent une singulière expression qui disparut aussi vite que la pensée—mais il lui faut couper la tête, quoiqu'il soit mort.... On ne saurait prendre trop de précautions....

—Brave homme!—dit Théodrick....

Et aidant le noir à séparer la tête du corps, afin que son innocente plaisanterie fût sans aucun danger, la tête tomba.

—Bien—se dit Atar-Gull en lui-même—c'est une femelle....

—Allons—dit Théodrick—dépêchons-nous d'arriver à l'habitation, afin qu'on ne nous voie pas... porte le serpent, Atar-Gull, et suis-moi....

L'habitation était tout proche, Théodrick marchait le premier, et le noir, tenant le serpent par la queue, le traînait sur la savane qui s'affaissait et formait un léger sillon ensanglanté sous le poids du cadavre de ce reptile.

Ils arrivèrent...

La maison du bon homme Wil, comme toutes les demeures des colons, n'avait qu'un rez-de-chaussée et un premier étage.

Au rez-de-chaussée étaient les chambres de M. et de madame Wil et de Jenny.

Une double persienne et une jalousie les défendaient de la chaleur dévorante du ciel des tropiques.

Théodrick... s'approcha sur la pointe du pied, souleva un coin de la jalousie, car il trouva la persienne à demi ouverte...

Jenny n'était pas dans sa chambre, elle priait sans doute avec sa mère...

Alors Théodrick écartant le store enjamba la plinthe de la fenêtre, prit le serpent des mains d'Atar-Gull, qui, par une dernière mesure de précaution, voulut encore écraser le cou du reptile sur les dalles qui servaient d'appui au chambranle.

Puis Théodrick cacha le serpent, dont les vives couleurs étaient déjà ternies par la mort, sous une petite table, remit la jalousie, la persienne et le store en place, puis se retira.

Comme il se retournait vers Atar-Gull, qui suivait tous ses mouvements avec une singulière attention... on lui saisit violemment le bras....

—Ah! je vous y prends, monsieur le séducteur—dit une bonne grosse voix avec un bruyant éclat de rire. C'était le colon....

—Plus bas, M. Wil, plus bas—dit Théodrick—Jenny peut nous entendre....

—Eh bien... monsieur l'amoureux?

—Eh bien, il ne le faut pas, je viens de faire ce que nous avons fait vingt fois... pour la guérir de sa malheureuse frayeur...

—Vrai... un serpent, oh! la bonne farce! ah! nous allons rire, mais il n'y a rien à craindre au moins...

—La tête coupée... et écrasée en deux endroits... monsieur Wil...

—Je suis tranquille, mon garçon... viens, nous allons nous cacher derrière la porte de la chambre, la bien tenir, et nous entendrons ses cris deMélusine,—dit le bon homme en tâchant de marcher légèrement... pour gagner sans bruit la galerie sur laquelle donnait une des portes de l'appartement de Jenny...

L'autre porte donnait chez sa mère....

Et suspendant leur respiration, serrant le bouton de la serrure, échangeant de joyeux regards, ils attendirent...

Atar-Gull sourit plus que d'habitude en se rendant à son service.

C'était un ravissant réduit que la petite chambre de Jenny!

Oh voyait bien que la tendresse maternelle avait passé par là.—L'amour, l'idolâtrie que cette belle et douce fille inspirait à son père et à sa mère, étaient signés partout, dans les moindres détails, dans les plus minutieux arrangements de cet asile élégant et complet d'un véritableenfant gâté, comme on dit.

Suivant l'usage, aucune tapisserie ne cachait les murailles nues, mais l'enduit qui les couvrait était d'un stuc si pur, si poli, si luisant, qu'on l'eût dit du plus beau marbre de Paros....

Dans le fond se dressait un petit lit de bois de citronnier, blanc, virginal, entouré d'une gaze transparente, soutenue par quatre colonnettes de cuivre ciselé.

Et puis, tout autour de l'appartement, on avait disposé des caisses d'acajou, assez profondes, supportées sur des pieds de bronze et remplies d'une foule de ces beaux camélias sans odeur que l'on peut conserver près de soi, pendant la nuit...

Enfin de jolies chaises, tissées d'une précieuse écorce d'arbres, reposaient sur une natte faite des joncs les plus fins et les plus variés dans leurs couleurs vives et brillantes qui l'émaillaient comme un parterre.

Le jour n'arrivait que faible et douteux au travers des jalousies, des persiennes et des stores de soie... seulement la fenêtre était entr'ouverte à cause de la chaleur.

Il régnait dans cette jolie pièce je ne sais quelle suave et douce senteur, quel parfum de jeune fille, quel aspect candide, qui réjouissaient l'âme.

Ce petit lit, si frais, si blanc, ces murs polis et ces fleurs étincelantes, cette douce obscurité, cette harpe silencieuse, ces vêtements de fête jetés çà et là, ce petit miroir et cette croix sainte, ces rubans et ce rameau béni, ces simples bijoux, en un mot tous ces riens qui sont si précieux pour une jeune fille, tout cela disait une vie de bonheur, d'innocence et d'amour...

La porte s'ouvrit, et Jenny entra.

Sa mère qui l'accompagnait avait tendrement lié son bras à la souple et gracieuse taille de sa fille, qui, tout en marchant, appuyait sa tête sur le sein maternel...

—Allons, recouche-toi—dit madame Wil—nous avons prié; il est encore de bonne heure, et tes yeux sont un peu battus... je suis sûre que tu as mal dormi...

Et elle fit asseoir sa fille sur le lit, et se mit près d'elle...

—C'est vrai, maman, j'ai peu dormi... car le bonheur, vois-tu... empêche de dormir... je l'aime tant... il est si bon pour toi, pour mon père... mon Théodrick—dit la jeune fille d'une voix argentine et pure, en baisant les cheveux gris de sa mère qu'elle mêlait en souriant aux grosses boucles de sa belle chevelure blonde.

—Finis donc, Jenny, tu me décoiffes toute...

—Tiens, maman, je voudrais avoir tes cheveux, et que tu eusses les miens...

—Oh! la folle... je vais la battre—disait la bonne mère en tapant légèrement les jolies épaules blanches de Jenny à moitié découvertes.

—Mais oui, maman, car alors tu serais jeune.... moi, je serais vieille,... et ainsi, je mourrais avant, toi....

Et ses deux bras caressants attiraient sa mère, qui détournait la tête pour que sa fille ne vit pas les larmes de tendresse qui roulaient dans ses yeux...

—Ah! maman... tu pleures... mon Dieu, t'aurais-je fait de la peine?...

Et Jenny, les yeux suppliants, les mains tendues, regardait sa mère avec anxiété.

—Cher, cher enfant adoré...—murmura madame Wil, en couvrant sa fille de ces baisers maternels qu'on paierait par des années de souffrance... quand on n'a plus de mère!...

Cette expansion un peu calmée, madame Wil se retira en ordonnant à sa fille de dormir encore un peu...

—Je dors, maman—répondit-elle en s'étendant sur son lit et en fermant tout-à-coup ses beaux yeux; mais un malin sourire qui errait sur sa bouche dévoilait son vilain mensonge.

La porte de la chambre de sa mère se referma...

Alors Jenny ouvrit un œil attentif, puis l'autre, dressa sa jolie tête... son corps... écouta... les yeux grands, grands ouverts, comme ceux d'une jeune biche aux aguets, et n'entendant rien, fut d'un bond auprès d'un petit meuble surmonté d'une glace.

Puis elle prit, dans ce meuble, des rubans, des fleurs, de la gaze... et chantant à demi-voix la chanson que Théodrick aimait tant, elle essayait la coiffure qui plaisait aussi à Théodrick.

—Voyons—disait-elle—il faut qu'aujourd'hui je me fasse belle; mais demain... oh! demain.... Quel beau jour... quel bonheur... et pourtant le cœur me bat bien fort quand j'y pense, mais ce n'est pas de frayeur... non... je ne crois pas... Ô mon Théodrick! serai-je bien comme cela, dis?...

Et elle s'approchait si près, si près du petit miroir, pour juger de l'effet de la fleur, de la gaze qui devaient tant plaire à son amant, que sa pure et fraîche haleine ternit, d'une légère vapeur, la surface brillante de la glace...

Alors, elle, promenant son joli doigt blanc sur cette humide rosée... y traçait, rêveuse et souriante, le nom de son Théodrick.

Un léger frôlement qu'elle entendit du côté de la fenêtre la fit tressaillir... elle tourna vivement la tête... les joues colorées, toute honteuse de se voir peut-être surprise dans ses secrets les plus chers...

Mais tout-à-coup ses lèvres pâlirent... elle jeta violemment ses mains en avant... essaya de se lever... mais ne le put....

Elle retomba sur sa chaise, agitée d'un affreux tremblement....

La malheureuse enfant venait de voir la tête hideuse d'un monstrueux serpent qui se glissait à travers la jalousie et les persiennes, soulevait le store et s'avançait en rampant...

Il se cacha un moment dans la caisse de fleurs qui encadrait la fenêtre.

La disparition momentanée de cet affreux reptile semblant donner des forces à Jenny, elle se précipita vers la porte de la galerie, s'y cramponna, tâcha de l'ouvrir en criant:—Au secours! ma mère... au secours!... un serpent....

Impossible....

Son père, sa mère et son amant tenaient cette porte en dehors, et Jenny entendit la joyeuse voix du bonhomme Wil qui disait:

—Oui, oui, crie bien, crie bien, ça t'apprendra à avoir peur... petite folle... il ne te mangera pas... sois donc raisonnable... mon Dieu! que tu es enfant!

—Prends cela sur toi, ma Jenny—dit sa bonne mère—une fois guérie de la peur c'est pour toujours.... Allons, sois gentille...

Jusqu'à son Théodrick qui ajouta:—C'est moi, ma Jenny, c'est moi qui ai tout fait, et tu me donneras pourtant un beau baiser pour ma peine, car c'est pour ton bien, ange de toute ma vie....

Ils croyaient, eux autres, qu'il s'agissait du serpent mort qu'ils avaient mis là pour habituer la pauvre enfant, comme ils disaient....

Jenny poussa un horrible cri et tomba au pied de la porte....

Le serpent venait de déborder la caisse, et sa queue était encore au milieu des fleurs, que sa gueule entr'ouverte, qui bavait l'écume, béait sur Jenny....

Il s'approcha... vit sa femelle morte... écrasée sous la petite table, et poussa un long sifflement sourd et caverneux.

Il entoura, avec une inconcevable rapidité, les jambes, le corps, les épaules de Jenny, qui s'était évanouie....

Le col visqueux et froid du reptile se collait sur le sein de la jeune fille.

Et là, se repliant sur lui-même, il la mordit à la gorge....

La malheureuse, rappelée à elle par cette atroce blessure, ouvrit les yeux et ne vit que la tête grise, sanglante du serpent, et ses yeux, gonflés de rage... qui flamboyaient.

—Ma mère, ô ma mère!...—cria-t-elle d'une voix éteinte et mourante.

À ce cri de mort, convulsif, râlant, saccadé, un éclat de rire, faible et strident, répondit....

Et l'on put voir l'affreuse figure d'Atar-Gull qui soulevait un coin du store comme avait fait le serpent.

Il riait, le noir!!!

Jenny ne criait plus... elle était morte....

—Ouvrons-lui... car la peur, trop prolongée, pourrait devenir dangereuse...—dit le bonhomme Wil, cédant aux sollicitations de Théodrick et de sa femme....

Il voulut ouvrir....

Il ne pouvait... le corps de sa fille gênait....

Il donna une violente secousse, et le cœur lui manquait... lorsqu'il se précipita dans la chambre, suivi de sa femme et de Théodrick, tous deux dans un effroyable état d'agitation...

Ils virent leur fille... morte...

Et comme ils entraient, le serpent disparaissait par la fenêtre...

N. B.Il reste à expliquer ce fait historique, d'ailleurs, et la part qu'Atar-Gull eut à cet événement tragique.

Connaissant, comme tous ces nègres, les habitudes des animaux de la contrée, il eut un rayon d'espoir quand il proposa à Théodrick de porter le serpent mort dans la chambre de Jenny.

Il savait que ces animaux s'accouplaient toujours, et que le mâle, rentrant dans son trou et ne trouvant plus sa femelle, la chercherait et suivrait peut-être sa piste.

Aussi eut-il le soin, comme on l'a dit, de prendre la femelle par la queue, à cette fin que la partie saignante, écrasée, traînée par terre, laissât une trace, un fumet, capables de guider le mâle....

Ce qui arriva....

Le mâle, en entrant dans son trou, et ne trouvant pas sa femelle, suivit la piste; arriva au pied de la fenêtre du rez-de-chaussée où le nègre, par un excès d'infernale prévision, avait encore écrasé une partie du corps, grimpa, souleva la jalousie... entra dans la chambre, étrangla Jenny et regagna son antre.

Atar-Gull avait calculé juste, la haine se trompa rarement.

Ah! j'en perdrai la viePar la douleur que j'ai....E. Scribe.

LE DÉPART.

C'était deux mois après la mort de Jenny, le soleil se couchait, et ses rayons obliques, traversant les jalousies de la chambre de madame Wil, inondaient cette pièce d'une lumière vive et dorée.

Au fond, une femme était couchée dans un lit soigneusement entouré d'une moustiquaire, et un vieillard, vêtu de deuil, soutenait la tête de la malade en lui faisant respirer un cordial.

Un nègre, armé d'un long éventail de plumes, chassait les insectes qui auraient pu importuner madame Wil.

Car c'était elle qu'une bien affreuse maladie, causée par ses chagrins, avait réduite à cet état effrayant de maigreur et de marasme.

Elle ouvrit les yeux... et son premier regard fut pour son mari, l'honnête Wil, qui attachait sur elle un œil attentif et inquiet.

—Je me sens mieux, quoique bien faible, mon ami—dit-elle d'une voix basse et creuse... à son mari—du courage.

Mais le colon, au lieu de lui répondre, baissa tristement la tête en signe d'approbation et serra la main tremblante de sa femme.

C'est que le malheureux avait éprouvé une commotion si violente à la vue de sa fille morte, qu'il n'avait pu jeter un cri; lors de cet affreux événement, sa langue avait été frappée de paralysie, depuis il était resté muet.

Madame Wil comprit son regard, car elle reprit:—Du courage, pourquoi?... la mort, mon Dieu, ne m'effraie plus... je la désire, au contraire... car au moins je pourrai revoir bientôt... Jenny....—Et en prononçant ce nom, la pauvre mère poussa un cri perçant, un cri aigu, qui sembla user le reste de ses forces.

M. Wil, aidé d'Atar-Gull qui pleurait, eut encore recours à son flacon.

Elle revint à elle...

—Pardon, mon bon Wil, je t'avais promis de ne plus prononcer le nom de notre fille, je sais quel mal cela te fait, ainsi qu'à ce digne serviteur... je veux dire ce digne ami, Wil, car un ami seul peut rendre de tels services: vingt et un jours sans dormir, et veiller, sans compter les périls qu'il a courus en allant à la recherche de Théodrick.... Et ta blessure va-t-elle mieux, Atar-Gull?—demanda madame Wil, d'une voix faible...

—Bien, très-bien, ma bonne maîtresse... mais ne parlez pas... ça vous fatigue...

—Et dire—murmura-t-elle—que Théodrick a disparu sans qu'on puisse savoir comment, depuis le jour fatal où il s'est précipité hors de la chambre à la poursuite de cet affreux serpent!

Le colon, agenouillé près du lit de sa femme, priait, la tête cachée dans ses mains.

Il fut tiré de cet état douloureux par un cri du noir.

—Maître... maître... la maîtresse se meurt.

La pauvre mère, en effet, s'affaiblissait à vue d'œil, tous les ressorts de cette âme si tendre et si aimante avaient été brisés par la mort de sa fille.

Elle touchait à son dernier moment.

Elle fit signe qu'elle désirait parler.

Le colon et le nègre écoutèrent silencieux, à genoux.

—Mon ami—dit-elle d'une voix éteinte et mourante—quittez l'île... les pertes énormes que la mort de presque tous vos bestiaux, d'une partie de vos esclaves, vous ont causées, rendent ce départ nécessaire... ne songez pas à y rétablir votre fortune... trop d'amers souvenirs vous tueraient ici... réalisez le peu qui vous reste de notre bien... et partez... emmenez Atar-Gull... c'est un ami dévoué... allez en Europe... Wil... c'est la prière d'une mourante... ne me refusez pas... jurez, promettez-le-moi... au nom, de ma Jenny...

Elle avait au plus encore une minute à vivre.

Le colon tenait ses lèvres collées sur la main de sa femme déjà glacée, et sanglotait.

À un mouvement que fit madame Wil, Atar-Gull s'approcha d'elle pour relever le chevet de sa maîtresse.

Et il se remit à genoux pour soutenir le corps défaillant de madame Wil, en disant tout haut:—Pauvre bonne maîtresse... pauvre maîtresse....

Mais une horrible expression de joie, qu'il n'avait pu cacher en regardant sa maîtresse mourante, terrifia madame Wil, et l'admirable instinct de son cœur lui révéla tout-à-coup l'atroce hypocrisie que cette joie venait de trahir.

Aussi la malheureuse femme ouvrit affreusement les yeux... se dressa raide sur son séant, et cria d'une voix strangulée en jetant ses bras en avant avec un indéfinissable accent de terreur:

—Wil... Wil... Atar-Gull... ne... Jenny....—Ses forces la trahissant, elle ne put achever.

M. Wil fit un signe d'approbation, croyant qu'il s'agissait encore de la promesse d'emmener Atar-Gull.

—Père, père—dit bas Atar-Gull—les victimes ne te manqueront pas là-haut; la vengeance commence.

On arracha M. Wil de la chambre de sa femme.

Atar-Gull fit pour lui ce qu'il avait fait pour madame Wil, le veilla, le soigna avec tant de zèle, d'abnégation de lui-même, que le gouverneur—voulant lui donner une marque d'estime probante—ajouta de sa main, sur son acte d'affranchissement, qui fut demandé par le colon, les louanges les plus flatteuses sur son zèle et son vertueux attachement pour ses maîtres.

Enfin—deux mois après la mort de sa femme—M. Wil réalisa le peu qui lui restait, paya ses dettes, et s'embarqua avec son fidèle noir pour Portsmouth, sur la frégatele Cambrian, qui retournait en Angleterre.

Un bienfait n'est jamais perdu.Proverbe populaire.

RENCONTRE.

—Allons, allons, que diable, un peu de courage, monsieur Wil.—disait le docteur au silencieux et taciturne colon.—Prenez un peu sur vous, je sais que tout cela est affreux, mais enfin ça est, ainsi soyez raisonnable; si le temps nous favorise, dans un mois nous serons à Portsmouth; depuis cinq jours que nous avons quitté la Jamaïque, le temps nous favorise... la brise est faite, nous entrons dans les vents alisés... et tenez, un beau temps, un beau ciel, une mer comme celle-ci, ça donne espoir et courage.... Quant à votre infirmité, ça ne peut pas durer, votre mutisme cessera... c'est une émotion forte qui l'a causé, il y a toujours du remède.—Ainsi parlait le bon et jovial docteur duCambrian, en montrant à M. Wil le sciage rapide de la frégate, qui prouvait la vérité de son assertion, car ils étaient assis sur le couronnement et passaient le temps à faire ce que d'aucuns font si souvent à bord, à regarder passer l'eau.

Le colon tendit les mains au docteur, le remercia d'un regard, et secoua tristement la tête en montrant le ciel et en s'essuyant les yeux au souvenir de sa femme et de sa fille.

Et le docteur allait recommencer toutes ses banales consolations, quand Atar-Gull parut sur le pont, portant une petite théière....

—Tenez, maître—dit-il respectueusement au colon—voici le tilleul et le tamarin qu'on vous a ordonnés.

M. Wil fit signe qu'il n'avait pas soif.

—C'est égal, maître—dit le noir, avec cette intonation grondeuse qui sied si bien aux serviteurs dévoués—c'est égal... ça vous fera du bien... n'est-il pas vrai, monsieur le docteur?

—Certainement... buvez... buvez, monsieur Wil.

Et le colon but la potion, forcé d'obéir à cette coalition de volontés, et remercia du geste son fidèle serviteur.

—Ça m'a l'air d'un bien brave domestique—dit le médecin....

Le colon leva les yeux au ciel agitant ses mains, comme s'il eût dit:—Un ange, docteur.

—Eh bien! dites donc du mal des nègres après cela?

Le colon haussa les épaules.

Atar-Gull revint, mais cette fois ce fut pour apporter à Wil une tabatière pleine, dans le cas où celle du colon eût été vidée....

Ce dernier échangea un regard presque fier contre le coup d'œil approbateur du médecin.

—Hein... quelles attentions!—disait l'un.

—Parfait! admirable!—répondait l'autre.

Pendant cette muette pantomime Atar-Gull, isolant les rayons visuels en mettant sa main au-dessus de ses yeux, regarda quelque temps à l'horizon avec attention, et s'écria tout-à-coup:

—Maître, là-bas, tout là-bas, un canot....

Le docteur et le colon redressèrent la tête, suivirent des yeux la direction que le noir leur indiquait et ne virent rien.

—Tu te trompes, mon garçon—dit le médecin—mais demande une longue-vue au timonier, nous nous en assurerons nous-mêmes.

En effet, après deux minutes d'observation, le docteur s'écria:

—Il a pardieu raison, monsieur Wil, c'est une petite embarcation... et si je ne me trompe, on voit un homme dedans.... Timonier... prévenez donc l'officier de quart.

—Regardez—dit le docteur à ce nouveau venu—un canot abandonné en pleine mer... qu'est-ce que ça peut être?

—Sans doute, le reste d'un équipage qui aura péri... il a besoin de secours, sans doute. Je vais demander au nouveau commandant la permission de faire porter sur lui....

L'officier descendit et remonta presque aussitôt en disant au timonier:

—Laisse arriver sur ce point noir que tu aperçois là-bas....

Plus la frégate approchait, plus on voyait distinctement ce petit canot; il était sale, presque démembré, et l'homme qui le montait semblait vider l'eau qui allait peut-être le submerger.

LeCambrianmit en panne à une portée de pistolet... et le héla en anglais.

L'homme du canot fit signe qu'il ne comprenait pas....

—Appelez ce marin qu'on a recueilli, et qui s'est engagé comme matelot avec nous—dit lelieutenant—il parle espagnol et français... il le comprendra peut-être....

LeGrand Secmonta sur le pont; on le mena sur l'arrière en lui désignant l'homme et le canot....

Mais le malheureux pâlit... bégaya... et tomba à la renverse....

Il venait de reconnaître... Brulart.

Et le bonhomme Wil aussi avait reconnu son pourvoyeur de noirs....

Et Atar-Gull aussi avait reconnu celui qui partageait avec le colon toute sa haine africaine; mais, fidèle à son système, Atar-Gull resta calme et froid....

Le bonhomme Wil descendit dans la grande chambre, se souciant peu de la reconnaissance.

Or leGrand Secdésira parler en secret à l'instant même au lieutenant Pleyston, qui entendait le français; et, comme il se rendait chez cet officier, Brulart montait à bord avec l'habitude et l'agilité d'un bon marin.

Brulart était toujours dans son costume; mais il portait avec lui son précieux coffret, et fut aussitôt entouré par l'équipage duCambrian, qui le regardait avec curiosité....

Comme il s'apprêtait à parler... il se sentit saisir par derrière.

Et il tomba sur le pont en blasphémant, et, deux minutes après, il était garrotté, enchevêtré, comme il avait jadis garrotté ce pauvre Claude-Borromée-Martial....

Et on le transporta, malgré ses cris, dans la grand'chambre du conseil, où il vit l'état-major de la frégate rangé autour d'une table, et d'un côté leGrand Sec, qu'il reconnut aussitôt, et de l'autre le bonhomme Wil... auquel il fit un salut amical....

—Interrogez-le—dit le commandant—et vous, commissaire, écrivez ses réponses, car heureusement voici le lieutenant Pleyston qui nous servira d'interprète.

Le petit commissaire prépara sa plume, et demanda trois fois si le monstre était solidement attaché.

L'interrogatoire commença....

LE LIEUTENANT.

Tu dois reconnaître, misérable forban, ce matelot que tu as si cruellement jeté à la mer?

BRULART.

C'est leGrand Sec, un de mes agneaux....

LE LIEUTENANT.

À la bonne heure. Mais ce que tu ne reconnais peut-être pas, c'est cette frégate qui t'a donné la chasse, et que tu as manqué faire couler par ton infernal brûlot....

BRULART,avec étonnement et satisfaction.

Ah... bah!... comment! c'est vous qui avez goûté de ma soupe... ah! bon... bon... (d'une voix sourde)—Je comprends maintenant... mon affaire est sûre.... (Il fait avec sa main le geste d'être pendu.)

LE LIEUTENANT.

Un peu.... Ainsi tu avoues....

BRULART.

Tout.... Je n'avouerais pas, que vous me pendriez la même chose....

LE LIEUTENANT.

Comment t'es-tu trouvé seul dans ton canot?...

BRULART.

Mon équipage s'est blasé, fatigué de moi; en un mot, il s'est révolté par les conseils de mon second, un chien maudit qui s'appelait leBorgne.... On m'a garrotté, descendu dans ce canot avec deux jours de vivres, un fusil et du plomb, et ils m'ont laissé en pleine mer.... C'est une plaisanterie comme j'en ai tant fait moi-même.

LE LIEUTENANT.

Tu n'as rien à dire autre chose?

BRULART.

Ma foi non, si ce n'est de vous dépêcher le plus tôt possible, car c'est un vilain rêve.

LE LIEUTENANT,à part.

Il appelle ça un rêve; à la bonne heure. Alors, mon garçon, élève ton âme à Dieu, car, avant le coucher du soleil, tu seras pendu.

BRULART.

Suffit....

LE LIEUTENANT.

Emmenez-le, et conduisez-le dans la cale, les fers aux pieds et aux mains.... À propos... qu'est-ce que ce coffret?... Diable! une couronne de comte... un vol... encore?

BRULART,riant.

Un vol... ce sont, cordieu! bien mes armoiries à moi, mes gentilshommes!

LE LIEUTENANT.

Ah! mon Dieu! quel joli flacon.... Voyez donc ce qu'il contient, docteur....

LE DOCTEUR.

De l'opium... c'est de l'opium....

LE LIEUTENANT.

Voudrait-il s'empoisonner?

LE DOCTEUR.

Oh! avec ceci il s'endormirait tout au plus, mais pour s'empoisonner, diable! il en faut davantage....

BRULART.

Laissez-moi ce coffret, je n'ai que cela, vous le prendrez après; d'ailleurs examinez-le, vous verrez qu'il n'y a aucune arme. On ne refuse pas ordinairement un condamné... ainsi.

LE LIEUTENANT,s'adressant au commandant.

Il demande qu'on lui laisse ce coffret, le docteur assure qu'il n'y a aucun danger.

LE COMMANDANT.

Laissez-le-lui....

LE LIEUTENANT.

Tiens, et grand bien te fasse... emmenez-le, vous autres....

On l'emmena, le commissaire lut les demandes, les réponses; on mit aux voix, et le corsaire fut condamné à l'unanimité à être pendu à la grande vergue duCambrian, au coucher du soleil.

On descendit Brulart dans la cale, il était onze heures.—L'exécution était pour six.

À trois heures il but ce qui restait dans son flacon, et retomba bientôt endormi sur le plancher froid et humide de la cale.

Et, toujours sous l'influence de l'opium, il rêva.

Laisse la Thessalie, Lorenzo, réveille-toi...vois les rayons du soleil levant qui frappentla tête colossale de saint Charles.—Écoutele bruit du lac qui vient mourir sur la grèveau pied de notre jolie maison d'Arona,—respireles brises du matin qui portent surleurs ailes si fraîches tous les parfums desjardins et des îles, tous les murmures du journaissant.CharlesNodier.—Smarra.

Vous en parlez bien à votre aise, répliqua lebandit, si, comme moi, vous aviez été pendu....—Pendu, vous?—Pendu....JulesJanin.—L'Âne mort.

Ô mon ange! veillez sur moi.A. M.—Romance.

SONGE.

Dans ce rêve il était rajeuni.

Il avait seize ans.

Une de ces ravissantes figures de jeune homme, douce et pâle, avec de grands yeux mélancoliques parfois qui s'animaient pourtant d'un feu inconnu.

Il était aspirant de marine, le pauvre enfant, embarqué à bord duCygne, un brick leste et joli comme son nom.

Il s'éveilla en disant:

—Me pendre... me pendre... moi, pirate, moi, vieux et laid.... Ah!... quel cauchemar!...

Et, mollement balancé dans son hamac, il ne dormait plus, il pensait à je ne sais quelle grande et noble dame qu'il avait vue à Brest, je crois... et cette imagination de seize ans, ardente et rêveuse, se jouait autour de cette charmante image.... C'était sa taille de reine... son regard imposant et ses grands sourcils noirs dont il avait peur, le naïf jeune homme.... Sa main douce et blanche qu'il toucha une fois... une seule... et qui lui fit éprouver une commotion si singulière... à la fois voluptueuse et cruelle....

Et puis, à ce souvenir, ses artères battaient, sa tête brûlait... et ses yeux se noyaient de larmes.

—Mon Dieu! mon Dieu!—disait-il en se tordant sur son hamac—que je suis malheureux!... Quelle existence! l'Océan, toujours l'Océan! des matelots rudes et sauvages, des visages durs et repoussants, une vie de froid égoïste, une vie de prêtre, sans amour et sans femmes! Et pourtant le cœur me bat dans la poitrine... et la vue d'une femme me fait tressaillir.... J'éprouve un immense besoin de souffrir, de pleurer, aux pieds d'une femme; je n'ai plus de mère, moi!... seul, isolé, il faut bien que j'aime quelqu'un... qu'une bouche de femme me console ou me plaigne!

Et le canon tonnait tout-à-coup.

Alors il se jetait à bas de son lit, prenait à la hâte sa veste bleue avec sa mince broderie d'or, son beau poignard, sa hache luisante, son chapeau ciré qui cachait sa chevelure brune, bouclée comme celle d'une jeune fille, et il courait sur le pont....

En le voyant, les vieux matelots se poussaient du coude, car c'était un hardi et intrépide enfant; le premier au feu, à l'abordage; oh! une âme forte et puissante bouillonnait dans cette enveloppe efféminée... et plus d'une fois son jeune bras avait paru bien lourd aux Anglais.

Et il se trouvait au milieu d'une horrible mêlée; le joli brickle Cygneétait attaqué par une corvette anglaise, et des grappins de fer liaient ces deux bâtiments l'un à l'autre.

L'abordage... l'abordage!

Et, à travers le feu, les balles et la mitraille, l'aspirant s'élançait une hache au poing; à sa voix, l'équipage se rallie, les rangs se serrent, et l'ennemi abandonne l'avant du navire sur lequel il débordait....

Le capitaine du brick... mort,—le second, mort,—l'équipage, mort;—il ne restait que lui, le jeune enfant et quelques matelots d'élite; il mit le pied sur le bâtiment ennemi... on se presse, on se heurte, on écrase les mourants, le sang coule, le canon vomit la mitraille, l'aspirant lui-même... tombe au pied du grand mât de la corvette anglaise... mais de son coup de poignard il a renversé le capitaine.

L'Anglais est pris; victoire, hourra... victoire, gloire à l'aspirant!

Mais sa blessure est grave, et l'on se dispose à rentrer dans le port, afin de réparer le navire.

Mais le vent mugissait, la mer grondait, et une effroyable tempête jetait le brick sur des rochers.

Une énorme lame emportait l'aspirant, le précipitait, meurtri, sanglant, sur le rivage...

Et il se levait avec peine, et cherchait un asile dans une caverne qu'un éclair lui faisait découvrir.

Il avançait en rampant dans cet antre obscur, déchiré par les cristaux et les granits qui couvraient le sol.

Mais une lueur douce et rose venait tout-à-coup se jouer sur les facettes des brillants stalactites.

Et bientôt il se trouvait dans une grotte immense, éblouissante de diamants, de topazes et de rubis qui étincelaient, scintillaient en gerbes, en cercles et en pyramides chatoyantes.

Sur un trône taillé d'une seule émeraude était une divinité majestueuse.

Une couronne d'étoiles de feu flamboyait sur ses cheveux noirs; le zodiaque, gravé sur sa ceinture d'or, était relevé par des émaux diaprés; Une tunique blanche, un voile bleu brodé de fleurs d'argent et de perles, puis des brodequins couleur d'azur formaient son noble vêtement.

—Je t'attendais—disait la divinité en faisant asseoir l'enfant près d'elle;—vois, cet empire est le mien, quand je le veux les tempêtes grondent et mugissent, d'un mot je fais pâlir les marins les plus intrépides: c'est par ma volonté que ton vaisseau s'est brisé sur les rochers... je voulais te voir... car tu es mon fils... tiens, juge, et sois fier de la puissance de ta mère.

Aussitôt un bruit affreux se fait entendre, toute lumière disparaît, un froid mortel se répand dans la caverne, la terre tremble; les voûtes sont ébranlées; c'est le vent du nord qui rugit, et dont les lugubres sifflements retentissent d'échos en échos....

—Je veux que le calme renaisse—dit la divinité—et qu'il vienne caresser mon fils.

Et une douce chaleur, un parfum délicieux, une éclatante lumière, un bruissement léger comme celui du feuillage qu'une faible brise agite et balance, remplacent cet horrible ouragan.

Un joli nuage, ressemblant à de l'air condensé, mélangé d'or, de pourpre et de soleil, chargé d'une poussière de roses et de jasmin, se balançait au milieu de la grotte et s'y évaporait en merveilleuse senteur, en éblouissante clarté.

Le jeune homme, entouré de cette vapeur transparente et embaumée, se fondait dans un océan de délices; son état d'extase se rapprochait de toutes les sensations, de tous les sentiments, de toute espèce de jouissance.

Et la divinité se penchait à son oreille en lui disant:

—Ce bonheur ineffable n'est pourtant rien auprès de celui que tu goûteras auprès d'elle, car elle t'aimera.... Car tu es un de mes fils, je te laisse sur la terre, mais je veille sur toi....

Et la divinité le baisait au front... et tout disparaissait....

Et il se trouvait couché dans un lit moelleux, couvert d'édredon, entouré de glaces et de soie; sa tête reposait sur de magnifiques dentelles, et elle était là, celle dont le souvenir l'avait tant de fois mis hors de lui.

Celle qui devait l'aimer—avait dit la divinité. Elle était là, à genoux, près de lui, une cuillère d'or à la main, ses beaux sourcils un peu froncés par l'inquiétude, lui offrant un cordial suave et parfumé.

—Oh! mon Dieu—dit-il—oh! madame, c'est vous.... Mais où suis-je?... j'ai donc fait un rêve?... cette éblouissante caverne... cette divinité....

—Pauvre enfant, remettez-vous—dit la jolie femme—un affreux coup de vent a brisé votre navire, des pêcheurs vous ont trouvé presque mourant sur la côte, à l'entrée d'une grotte, et vous ont apporté ici, chez moi, à Brest; mais votre blessure était si grave, si grave que j'ai demandé comme une faveur de vous soigner.


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