XI

Mais bientôt cette impression se fixe tout à fait, quand se dessinent, dans les vieux remparts croulants, les ogives exquises des portes avec leurs encadrements d'arabesques.

Sur un versant de colline, à deux cents mètres des murs, dans un cimetière abandonné, où les vieilles tombes sont recouvertes de lichens jaune d'or, nous trouvons notre pauvre petit campement qui s'organise. Nos tentes, nos matelas, nos bagages, gisent encore sur l'herbe, trempés de pluie. Et c'est piteux à voir, comme un déballage de saltimbanques en hiver.

En plus de lamounasur pied qui nous est due, on nous apporte ce soir, par galanterie, plusieurs plats tout préparés et tout chauds. C'est, du reste, la première apparition dans notre camp d'un genre d'ustensile avec lequel, dit-on, nous serons appelés à faire grande connaissance dans les banquets de Fez: une énorme boîte ronde, que surmonte une couverture, un toit plutôt, de forme conique très aiguë, en sparterie peinturlurée. Aux repas d'apparat, les mets doivent toujours être présentés là-dessous, et apportés sur la tête des serviteurs. A la tombée de la nuit, une dizaine de graves personnages nous arrivent, coiffés tous de ces choses extraordinaires, auxquelles leurs bras nus, relevés, font comme des anses; et, sans dire une parole, ils les déposent sur l'herbe, devant la tente du ministre.

Sous les toitures en sparterie, il y a des cuves de faïence, remplies d'aliments en pyramide: un couscouss sucré; un couscouss salé, surmonté d'un édifice de poulets; un mouton rôti; ou bien une pile de ces petits gâteaux très aromatisés qu'on appelle au Maroc des «sabots de gazelle.»

Et nous mangeons de tout cela, sous la tente, le soir; notre petite table disparaît sous les plats monstrueux; on dirait d'un souper chez Pantagruel. Et, avec nos reliefs, nos gens ensuite feront la fête jusqu'au jour; demain il ne restera plus rien de ces monceaux de victuailles; on n'imagine pas ce que des Arabes, en temps ordinaire si sobres, sont capables d'engloutir, lorsque le destin les a désignés pour escorter une ambassade.

Lundi 8 avril.

La trompette de réveil ne sonne pas ce matin dans notre camp: cela veut dire que nous sommes bloqués par la pluie; que la rivière de Czar-el-Kébir (l'Oued Leucoutz) est, comme nous le craignions, infranchissable.

On se lève donc plus tard que de coutume, ayant dormi sous une tente mouillée, au-dessus d'une prairie mouillée, entre des couvertures mouillées.

Déjà on entend les tambourins et les musettes. Toute la matinée, des musiciens, des sorciers, des fous, rôdent autour de notre camp; et aussi des pauvres et des pauvresses ramassant les vieilles pattes de poulet, les os de mouton, tous les débris de nos orgies, sur la terre détrempée de ce cimetière.

Après déjeuner, dans une accalmie de pluie, nous montons à cheval pour aller voir le gué, l'impossible gué de la rivière. Escortés de nos gardes, toujours, et précédés de l'étendard rouge, nous nous avançons vers la ville, qu'il va falloir traverser dans sa plus grande largeur. (Malgré le bon accueil incontestable, malgré les cadeaux et les sourires, nous suivons l'avis des sages, qui est de ne jamais faire un pas sans escorte, et de ne jamais s'en aller seul à plus de cent mètres des tentes; c'est du reste la recommandation du sultan lui-même, qui redoute pour ses hôtes chrétiens l'égarement de quelques fanatiques.)

Le chemin qui mène à la ville est un cloaque de boue liquide, semé de grosses pierres et de carcasses de bêtes pourries. Nous y galopons quand même, puisque tel est l'usage: au Maroc on n'hésite jamais à prendre cette allure de parade, même dans les sentiers où, chez nous, on craindrait de mener au pas un cheval tenu en main.

En dehors des murailles encore debout, il y a, perdus sous les cactus, sous les roseaux et les folles-avoines, des quantités de débris de remparts, remontant à je ne sais quelles époques imprécises. Czar-el-Kébir, si ignorée à présent, a eu tout un passé d'une complication extrême. C'est de là que partaient jadis les expéditions de guerre sainte pour la conquête d'Espagne. Quelques siècles plus tard, après la chute de Grenade, la ville, prise et reprise, détruite et rebâtie un nombre incalculable de fois, tomba aux mains des Portugais; et, il y a trois cents ans environ, à la suite de la «bataille des trois empereurs», elle redevint définitivement marocaine. Depuis cette époque, elle dort et s'écroule lentement, au milieu de ses jardins délicieux.

Nous entrons par une série de vieilles portes ogivales, toujours pataugeant dans les flaques de boue gluante que les pieds de nos chevaux font jaillir en gerbe contre les murailles. Tout est sombre et sinistre aujourd'hui, dans ces ruines mouillées. Chaque petite rue bien étroite, bien tortueuse, est un cloaque, un ruisseau immonde où notre passage remue des puanteurs. Rien que des gens encapuchonnés de blanc grisâtre, vêtus de guenilles grises, avec des jambes nues, jaunes et boueuses. Ils se rangent, se garent dans des portes, de peur de nos éclaboussures, et nous regardent avec indifférence; leurs figures, généralement belles, ont je ne sais quoi de sombre et de fermé; en eux-mêmes, ils poursuivent un vieux rêve religieux que nous ne pouvons plus comprendre. Ces gens, évidemment, ne sont pas ceux qui nous ont reçus hier dans les champs, musique en tête; on avait recruté je ne sais où ces manifestants de bienvenue, ceux-ci n'ont même pas la curiosité de nous voir.

On sent, dès l'abord, que cette ville n'est pas de construction arabe; elle n'est pas blanche et ses toits en pente sont recouverts de tuiles; le tout est d'un gris sombre plaqué de lichens jaune d'or, avec un reste de vétusté caduque. Ce sont les Portugais qui ont bâti cela, et les Arabes en arrivant l'ont trouvé tel quel. Çà et là seulement, ils ont découpé leurs portiques dentelés, leurs inimitables ogives. Et ils ont bâti leurs mosquées, leurs grandes tours carrées pour chanter les prières, leurs grands minarets où perchent les immobiles cigognes. Mais la chaux blanche n'a pu prendre sur ces murs étrangers, sans enduit; alors on leur a laissé leur teinte quelconque.

Dans le bazar, qui est couvert et obscur, les passages sont si étroits que nos chevaux, à la file, accrochent les étalages. Les marchands, accroupis dans leurs petites niches, en vêtements blancs, en turbans blancs, paraissent détachés des commerces de ce monde et insouciants des acheteurs. Ils ont surtout à vendre des cuirs, des harnais peinturlurés pour les chevaux, des sparteries multicolores, qui papillotent, accrochés partout en lourdes grappes.

Puis, vient le quartier des juifs, au moins aussi grand que celui des Arabes. Ici on pourrait se croire aussi bien en Turquie, en Syrie ou en Égypte; dans tous les pays musulmans, les juifs se ressemblent; leurs figures, leurs costumes, leurs maisons, à peu de chose près, sont copiés sur les mêmes modèles invariables.

Nous sortons de la ville par d'autres ogives, déformées, déjetées, mais toujours délicieuses de formes et d'encadrements légers. Et voici la rivière, l'Oued-Leucoutz (l'ancienne Leucus des Romains). Elle est plus large que celle d'hier et encore plus encaissée; en bruissant beaucoup, elle roule à toute vitesse ses eaux boueuses. Des gens à nous se déshabillent et plongent, pour sonder la profondeur: trois ou quatre mètres! Rien à tenter pour aujourd'hui. Il y a, paraît-il, un vieux bac dans les environs, et l'on va se hâter de le réparer et de l'amener ici.

Rentrons en ville, où nous sommes conviés à deux collations, une chez Chaouch, l'autre chez un certain chérif, dont le père, bouffon de cour, fut le favori d'un précédent sultan.

Chez ces deux personnages, les réceptions se ressemblent. Descendus de cheval devant des petites portes festonnées, qui s'ouvrent à peine, tout étroites, toutes basses dans de hauts murs caducs, nous sommes introduits dans des cours intérieures, à colonnades, pavées et lambrissées de mosaïques. D'abord, on nous asperge d'eau de rose lancée en coup de fouet en pleine figure, avec des flacons d'argent à long col mince; dans des brûle-parfums, on allume en notre honneur des morceaux d'un bois très cher de l'Inde, qui répandent une épaisse fumée odorante; puis on nous offre des «sabots de gazelle» dans de grands plats, et du thé dans de microscopiques tasses comme en Chine; un thé que l'on fabrique par terre, dans des samovars d'argent, et qui est très sucré, très aromatisé de menthe, d'anis et de cannelle. On ne prend presque jamais de café au Maroc:—du thé toujours et partout. Et c'est l'Angleterre qui le fournit, ainsi que les samovars pour le faire et les tasses dorées pour le boire. Des bateaux anglais jettent dans les ports ouverts des quantités considérables de ces choses, et les caravanes les répandent ensuite jusqu'au fond du Moghreb.

La réception du chérif, fils du bouffon de cour, me semble cependant la plus jolie des deux, et sa maison aussi, sa vieille maison toute en mosaïques et en blancheurs de chaux, immense et délabrée. Il est lui même quelqu'un d'étrange et d'attachant. Sa figure extrêmement fine et douce garde une expression toujours mystique; à chaque parole aimable qu'on essaye de lui dire, il croise ses mains sur sa poitrine, dans une pose de saint des Primitifs, et baisse la tête avec un sourire de jeune fille.

Je m'attarde en sa compagnie, tout en haut de sa maison, sur sa terrasse qui est grande comme une place publique, gondolée, ravinée par les pluies et les soleils; des couches de chaux blanche, accumulées pendant des siècles, en ont arrondi tous les angles; elle est bordée d'un mur crénelé, avec de petites meurtrières pour regarder au loin sans être vu. C'est la promenade la plus élevée de la ville, d'où l'on domine tout. Seules, les vieilles tours sombres des mosquées, avec leurs cigognes immobiles, la dépassent dans le ciel. Bien que ce soit contraire aux usages, c'est là, dit-il, qu'il passe la plus grande partie de sa vie, surtout ses soirs d'été. Pour des raisons politiques, il a été expulsé de Fez étant encore enfant et n'espère pas obtenir la grâce de quitter jamais cette résidence de Czar-el-Kébir, que le sultan lui a assignée comme lieu d'exil. Il étudie les sciences et la philosophie, telles sans doute qu'on les enseignait au moyen âge, dans de vieux manuscrits arabes extrêmement précieux, où la divination et l'alchimie tiennent une large place.

Nous sommes là trois personnages faisant mélancoliquement le tour de cette haute terrasse: lui, le chérif, tout vêtu de voiles blancs; Chaouch, en long cafetan violet, et moi,—mais je me sens gêné d'apporter une tache dans ce tableau sans âge, qui, si je n'étais là, pourrait aussi bien être daté de l'an 1200 ou de l'an 1000. Je songe aux abîmes de tranquillité et de mysticisme qui doivent séparer les conceptions de ce chérif des conceptions d'un monsieur du boulevard; je cherche à me représenter ce que peuvent être sa vie murée, son rêve et son espérance; et j'envie ses «soirées d'été» dont il me parle, passées ici à contempler de haut toutes les autres terrasses de la ville morte, à écouter chanter les prières, à sonder là-bas les lointains sauvages de la plaine et des montagnes d'alentour; à regarder, par ces sentiers qu'aucune voiture n'a jamais parcourus, passer les caravanes...

Rentrés au camp sous la pluie, éclaboussés jusqu'aux épaules de l'eau fétide des ruelles et des cloaques, nous trouvons les abords de nos tentes de plus en plus envahis par la truanderie de Czar. Encore des sorciers, des mendiants sans jambes qui se sont traînés jusqu'ici sur leur derrière dans l'épaisseur des boues, pour récolter quelquesfloucsde bronze (piécettes qui portent le sceau de Salomon et dont il faut environ sept pour faire un sou). Et des vieilles femmes, demi-nues, sont à quatre pattes sous nos mulets, grattant la terre avec les ongles, pour trouver les grains qui restent de leur orge et de leur avoine.

Mardi 9 avril.

Grande pluie et grand vent toute la nuit. Plus rien de sec sous nos tentes.

Une fois de plus, le réveil sonne sous un ciel noir. Nous montons à cheval tout de même, pour franchir coûte que coûte cette rivière et continuer notre voyage.

Avec toute notre escorte, cette fois, avec toute notre suite de chameaux et de mules, il nous faut retraverser Czar, entrer par les mêmes vieilles portes festonnées, enfiler toutes les petites rues en souricière sombre, et patauger dans les mêmes ruisseaux, les mêmes boues, les mêmes ordures.

De l'autre côté de la ville, à la porte de sortie, une vieille femme, qui pense que nous ne comprendrons pas, fait semblant d'être une mendiante en prière pour notre bon voyage, et, tout en tendant la main pour recevoir des aumônes, nous chante: «Dieu maudisse votre religion! maudisse! maudisse!»

«Maudisse! maudisse!» elle se dandine au rythme de sa chanson, tout à fait à la manière des pauvresses qui prient, et sa vieille voix moqueuse s'enfle, quand nous sommes passés, pour nous poursuivre.

Nous faisons un assez long détour dans la région des jardins et des vergers, pour aborder la rivière en un point plus commode, où la barque réparée nous attend.

Oh! les jardins merveilleux! des bois d'orangers qui embaument; et des palmiers, et de grands cactus arborescents au feuillage bleu, et des géraniums rouges, et des grenadiers, des figuiers, des oliviers; tout cela d'un vert admirablement printanier, d'un vert tout neuf d'avril. Et dans le luxe exubérant de cette végétation, les plantes d'Europe se mêlent à celles d'Afrique; parmi les aloès, il y a de hautes bourraches bleues fleuries à profusion; des acanthes, au feuillage marbré de blanc, poussent en fouillis, s'élèvent à huit ou dix pieds; des ciguës et des fenouils dépassent la tête de nos chevaux, et les vieux murs, les palissades, sont tapissés de liserons et de pervenches.

Au-dessus des arbres, on aperçoit encore, en se retournant, les hautes tours grises des mosquées qui s'éloignent; dans cette sorte de bocage enchanté, leur tête, qui se dresse comme pour regarder, suffit à faire planer l'impression toujours sombre de l'Islam. Et les sentiers que nous suivons sont des cloaques immondes, dont rien dans nos pays ne peut donner l'idée; jusqu'au-dessus des genoux, nos chevaux enfoncent dans une espèce de bouillie grasse; par instants, ils trébuchent sur un crâne de bœuf, sur une carcasse de chien, sur un tibia; et, à chaque pas: floc, floc, les éclaboussures noires jaillissent.

Des loriots, des pinsons, chantent à pleine voix dans les branches, des cigognes viennent se poser sur une patte à la cime des arbres pour nous voir passer. Et de distance en distance, donnant accès dans les enclos ombreux, s'ouvrent de vieilles petites portes ogivales, entourées d'ornements en festons, en stalactites, exquises encore dans leur caducité dernière, sous leur linceul de chaux blanche, avec leurs couronnes de rosiers grimpants ou de géraniums rouges. Et les orangers dominent tout de leurs énormes touffes fleuries; ils imprègnent absolument l'air de leur suave odeur...

La rivière Leucoutz roule ses eaux avec le même empressement qu'hier et semblerait plutôt avoir grossi encore. Mais la barque est là, renflouée, et nous allons passer, petit à petit, comme à l'Oued M'Cazen, en laissant à la nage la plupart de nos gens et toutes nos bêtes.

Une foule est sortie de la ville derrière nous, surtout des juifs, qui sont sans préjugés. Le haut des berges est bientôt couronné de têtes humaines dans les roseaux, et les enfants, pour mieux voir, grimpent sur les arbres.

Alors la grande scène recommence; une clameur, d'abord hésitante, s'élève de notre escorte; puis s'enfle rapidement, devient générale, frénétique.

Pour charger cette barque, qui doit faire un nombre incalculable de tours, il faut naturellement ces cris-là, avec des coups de bâton, des batailles. Et enfin, quand c'est complet pour une fois, quand la barque est bondée de gens et de choses, et que le caïd, à force de furieuses imprécations, réussit à la faire pousser, alors, tous les hommes qui sont dedans, par besoin de donner de la voix, entonnent un autre genre de hurlement, à l'unisson, cette fois, et très prolongé; quelque chose comme un cri de triomphe, pour exprimer: «Nous sommes partis, nous flottons, nous naviguons!»

Les chevaux se défendent: ça ne leur dit rien de se lancer dans cette eau rapide et froide. Les chameaux aussi agitent leur long cou, crient, gémissent. Les mules surtout, qui sont têtues par nature, ne veulent absolument pas. Et quelquefois huit ou dix Arabes ensemble sont ligués contre une seule bête obstinée, qui remue ses oreilles, qui hennit et qui rue, la peau tout écorchée au portage du bât, la chair sanglante. A grande volée, en cadence, les bâtons s'abattent sur ses flancs, qui résonnent comme un tambour.

Sur l'autre rive, avec cent cavaliers d'escorte sabre au côté et fusil à l'épaule, nous reformons notre longue colonne dans des blés et des orges luxuriants dont les tapis veloutés sont invraisemblablement verts. Nous piétinons toutes ces belles cultures; mais, au Maroc, cela importe peu, on en a de reste; le blé vaut trois francs le quintal, et personne n'y prend garde; si l'on savait même, à la saison, emmagasiner les récoltes, il n'y aurait point d'affamés dans ce pays—et des pauvres vieilles n'auraient pas besoin de venir, comme hier, ramasser les grains rejetés par les mulets. Le soleil, qui a reparu, est brûlant; sans transition, nous avons une accablante chaleur, sous un ciel à grandes déchirures bleues. Et Czar-el-Kébir s'éloigne, avec ses bois d'orangers, ses jardins délicieux, ses boues, ses puanteurs et ses parfums.

Vers midi, revenus de nouveau dans les régions solitaires et sauvages, nous plantons la tente du déjeuner dans un lieu exquis, absolument embaumé. C'est au bas d'une fraîche vallée sans nom, où des sources jaillissent partout entre les pierres moussues, où des petits ruisseaux clairs courent parmi les myosotis, les cressons et les anémones d'eau. Le ciel, maintenant tout bleu, est d'une limpidité infinie; on a l'impression des midis splendides du mois de juin à l'époque des hauts foins. Toujours pas d'arbres, rien que des tapis de fleurs; si loin que la vue s'étende, d'incomparables bigarrures sur la plaine; mais on a tellement abusé de cette expression «tapis de fleurs» pour des prairies ordinaires, qu'elle a perdu la force qu'il faudrait pour exprimer ceci: des zones absolument roses de grandes mauves larges; des marbrures blanches comme neige, qui sont des amas de marguerites; des raies magnifiquement jaunes, qui sont des traînées de boutons d'or. Jamais, dans aucun parterre, dans aucune corbeille artificielle de jardin anglais, je n'ai vu tel luxe de fleurs, tel groupement serré des mêmes espèces, donnant ensemble des couleurs si vives. Les Arabes ont dû s'inspirer de leurs prairies désertes pour composer ces tapis en haute laine, diaprés de nuances fraîches et heurtées, qui se fabriquent à R'bat et à Mogador. Et sur les collines, où la terre est plus sèche, c'est un autre genre de parure; là, c'est la région des lavandes; des lavandes si pressées, si uniformément fleuries à l'exclusion de toute autre plante, que le sol est absolument violet, d'un violet cendré, d'un violet gris; on dirait ces collines recouvertes de ces peluches nouvelles aux teintes doucement atténuées, et c'est un contraste singulier avec l'éclat si franc des prairies. Quand on foule aux pieds ces lavandes, une odeur saine et forte se dégage des tiges froissées, imprègne les vêtements, imprègne l'air. Et des milliers de papillons, de scarabées, de mouches, de petits êtres ailés quelconques, sont là qui circulent, bourdonnent, se grisent de bonne odeur et de lumière... Dans nos pays plus pâles ou dans les pays tropicaux constamment énervés de chaleur, rien n'égale le resplendissement d'un tel printemps.

Dès le début de notre étape de l'après-midi, nous retombons dans des régions infiniment blanches d'asphodèles, qui durent jusqu'au soir.

Vers deux heures, nous quittons le territoire d'El-Araïch pour entrer chez les Séfiann. Comme toujours, à la limite de la nouvelle tribu, deux ou trois cents cavaliers nous attendent, alignés, le fusil droit, brillant au soleil. Dès qu'ils sont en vue, ceux qui nous escortaient depuis Czar galopent en avant et vont se ranger en ligne, leur faisant face; nous défilons ensuite entre ces deux colonnes; et, à mesure que nous passons, un mouvement se fait derrière nous à droite et à gauche, les deux rangs se referment, se mêlent et nous suivent.

Le lieu où cela se passe est fleuri toujours, fleuri comme le plus merveilleux des jardins; aux quenouilles blanches des asphodèles, s'ajoutent çà et là les hauts glaïeuls rouges et les grands iris violets; nos chevaux sont jusqu'au poitrail dans les fleurs; sans mettre pied à terre, nous pourrions, en allongeant seulement le bras, en cueillir des gerbes. Et toute la plaine est ainsi, sans vestige humain nulle part, entourée à l'horizon d'une ceinture de montagnes sauvages.

Les longues tiges de ces fleurs, en se courbant sous notre passage, font un bruit léger, comme si nous frôlions de la soie dans notre course.

Le ciel s'est voilé de nouveau, mais d'une gaze toute légère; c'est comme un tissu de petits nuages pommelés, d'un gris tourterelle, qui semblent être remontés à des hauteurs excessives dans l'éther. Après ces lourdes nuées basses et sombres qui, les jours précédents, jetaient sur nous leurs continuelles averses, il est délicieux de se promener sous cette voûte tranquille, qui tamise une lumière très douce, qui laisse à l'horizon des limpidités très profondes, et les lointains du jardin immense où nous voyageons ont ce soir des teintes d'une finesse d'Éden.

Des fantasias incessantes, tout le long de notre route, qui dure encore deux heures:

D'abord tous les cavaliers s'élancent en avant, très loin—deux ou trois cents à la fois—toujours étranges, ainsi vus de dos, encapuchonnés en pointe, et d'une blancheur uniforme sous leurs burnous traînants; ici, on ne voit pas leurs chevaux, qui s'enfoncent et disparaissent dans les herbages et dans les fleurs; alors on ne s'explique plus bien ces gens en longs voiles, fuyant avec des vitesses de rêve; et puis ce ciel discret de printemps, et la blancheur de ces costumes, au milieu de toutes ces fleurs blanches, éveillent je ne sais quel sentiment de procession religieuse, de fête de jeunes filles, de «mois de Marie...»

Brusquement, tous ensemble, ils se retournent; alors apparaissent les visages de bronze des hommes, et les têtes ébouriffées des chevaux, et toutes les couleurs éclatantes des vêtements et des selles. A un commandement rauque, jeté par les chefs, ils reviennent ventre à terre, par petits groupes de front, au galop infernal, lancés sur nous... Brrr!... brrr!... De chaque côté de notre colonne, ils passent, ils passent debout sur leurs étriers, lâchant toutes leurs rênes à leurs bêtes emballées, agitant en l'air leurs longs fusils, au bout de leurs bras nus échappés des burnous qu'emporte le vent. Et chaque cavalier de chaque peloton qui nous croise pousse son cri de guerre, fait feu de son arme, la lance après dans le vide, et d'une seule main la rattrape au vol... A peine avons-nous eu le temps de les voir, que les suivants arrivent; il en vient d'autres, et d'autres, comme dans les défilés sans fin au théâtre; brrr!... brrr!... cela passe en tonnerre, avec toujours ces mêmes cris rauques, avec toujours ce même bruit des asphodèles qui se couchent et se froissent comme sous le vent d'une rafale...

Ces Séfiann sont de beaucoup les plus beaux et les plus nombreux cavaliers que nous ayons rencontrés depuis notre départ de Tanger.

Nous camperons ce soir près de chez leur chef, le caïd Ben-Aouda, dont on aperçoit là-bas, au milieu du désert de fleurs, le petit blockhaus blanc, entouré d'un jardin d'orangers. Notre camp aussi est là dressé, en rond comme toujours, dans une haute prairie où l'herbe est fine, sur une sorte d'esplanade dominant les solitudes, et, alentour de nos tentes, une haie de cactus-raquettes aussi hauts que des arbres nous fait comme une clôture de parc.

Lamounadu caïd Ben-Aouda est superbe, apportée aux pieds du ministre par une théorie toujours pareille de graves Bédouins, tout de blanc vêtus: vingt moutons, d'innombrables poulets, des amphores remplies de mille choses, un pain de sucre pour chacun de nous, et, fermant la marche, quatre fagots pour faire nos feux. (Dans ce pays sans arbres, ce cadeau est tout à fait royal.)

Puis, comme si cela ne suffisait pas, vers huit heures du soir, dans la nuit claire, toute bleue de rayons de lune, nous voyons arriver une procession lente et silencieuse, une cinquantaine de nouvelles robes blanches, portant sur la tête de ces grandes choses en sparterie dont j'ai parlé déjà, et qui ressemblent à des pignons de tourelles; cinquante plats de couscouss, disposés en pyramides, et tout prêts, tout cuits, tout chauds. Au moment de rentrer sous ma tente, la tête déjà lourde de sommeil, je perçois comme à travers un voile fantastique ce dernier tableau de la journée: les cinquante plats de couscouss rangés en cercle parfait sur l'herbe, nous au milieu; au delà, en un second cercle, les porteurs alignés comme pour danser une ronde autour, mais gardant toujours leur immobilité grave, sous leurs longs vêtements blancs; au delà encore, nos tentes blanches, formant un troisième cercle plus lointain; puis le grand horizon enfin, vague et bleuâtre, entourant tout. Et, juste au milieu du ciel, la lune—une lune trouble, une lune de vision, un fantôme de lune—ayant un immense halo blanc, qui semble le reflet, dans le ciel, de tous ces ronds de choses terrestres...

Je m'endors au chant de nos veilleurs de nuit, qui ont l'ordre de faire ce soir un guet plus attentif que d'habitude contre les attaques nocturnes. A leurs voix, qui se prolongent et traînent dans la prairie vide, répondent tout bas des cris de chacals, les premiers que nous ayons entendus depuis notre entrée au Maroc;—oh! presque rien: deux ou trois petits cris en sourdine, comme seulement pour dire: Nous sommes là; mais c'est quelque chose de si mystérieusement triste, qu'on se sent glacer jusqu'aux moelles à ce seul avertissement de présence...

Sous la tente, on dort d'un sommeil particulier, qui est absolu, mais qui n'est pas lourd; qui est très reposant, et qui est cependant traversé de rêves. Des rêves qui sont plutôt des rappels furtifs de sensations physiques; des rêves très incomplets, comme les animaux en doivent avoir... Brrr! on entend comme l'écho sourd d'un vol de cavaliers arabes, qui vous frôlerait dans la nuit; ou bien on a l'impression d'être emporté soi-même au galop, l'illusion de la vitesse, le ressouvenir et le contrecoup de quelque ruade inattendue qu'on a subie dans la journée; ou bien encore le bras se raidit brusquement, dans le geste instinctif de retenir un cheval qui bute. Durant ces rappels confus de vie animale, le grand air pur du dehors passe sur nos têtes. Et les nuits de sommeil, commencées de très bonne heure, finissent le plus souvent, dès que paraît le jour.

Mercredi 10 avril.

Des cris me réveillent; des cris affreux, tout près de moi; des espèces de gargouillements immondes qui semblent sortir de quelque monstrueux gosier suffoquant de fureur. Il fait déjà jour, hélas! et bientôt va sonner la trompette, car toutes les arabesques noires qui décorent l'extérieur de ma maison se dessinent par transparence sur la toile tendue, tout infiltrée de lumière d'or. Et même ces rayons du soleil levant découpent sur ma muraille, en ombre chinoise, la forme de la bête qui pousse ces vilains cris; un cou très long, très long, qui se tord comme une chenille, et, à l'extrémité, une petite tête déprimée à lèvres pendantes: un chameau! Je l'avais d'ailleurs reconnu tout de suite à son horrible voix. Un imbécile de chameau, rétif ou en détresse...

J'observe les mouvements de sa silhouette avec une inquiétude extrême... Allons, c'est fait, le malheur est accompli, il s'est entravé les pieds dans les cordes de ma tente, et le voilà qui se démène, qui crie plus fort, secouant toute ma toiture qui va sûrement me tomber sur la tête... Enfin j'entends le chamelier qui accourt, en faisant: «Ts! Ts! Ts!» (C'est ce qu'on leur dit, aux chameaux, pour les calmer, et ils cèdent, en général, à ce raisonnement-là.)

Encore: «Ts! Ts! Ts!»—Il s'apaise et s'éloigne. Ma tente redevient immobile, et pour quelques minutes je me rendors...

La trompette de réveil, gaie et claire!—Le lever toujours rapide.—Le déjeuner au pain noir, au beurre demouna, plein de poils roux et d'immondices, pendant que notre camp se démonte.—Puis le boute-selle, et en route!

Notre tapis de fleurs, ce matin, est d'abord de larges volubilis bleus mêlés d'anémones rouges. Puis viennent des plaines sablonneuses, où poussent encore quelques rares asphodèles, brûlés et chétifs; des étendues jaunâtres ayant déjà un aspect saharien.

Nous approchons d'un lieu appelé Seguedla, où chaque mercredi se tient un immense marché encore plus couru que celui de Tlata-Raïssana, que nous traversions avant-hier; on y vient, paraît-il, de huit ou dix lieues à la ronde.

En effet là-bas, au milieu de ce pays toujours sans villages, sans maisons, sans arbres, là-bas, deux ou trois petites collines apparaissent, couvertes d'une couche de choses grisâtres, semblables à des amas de pierres, mais qui ondulent et d'où sort un murmure: c'est une foule innombrable et serrée, dix mille personnes peut-être, uniformément vêtues de longues robes grises et le capuchon baissé; une masse absolument compacte et d'une même nuance neutre, comme seraient des cailloux ou des ossements. Cela fait songer à ces foules primitives, composées de gens nomades à qui il est indifférent d'être ici ou ailleurs; à ces multitudes qui, aux déserts de Judée ou d'Arabie, suivaient les prophètes...

Notre arrivée est signalée de loin, un mouvement parcourt cet amas de corps humains; une rumeur générale de curiosité s'élève; tous les points jaunâtres qui, au sommet de ces tas de laine grise, représentent les figures, sont tournés vers nous. Puis, dans un élan d'irrésistible curiosité, tout cela s'ébranle, court, se déploie, se rue sur nos chevaux et nous enveloppe.

Nous n'avançons plus que difficilement, et nos Arabes d'escorte, à coups de lanière, à coups de bâton et de crosse de fusil, écartent à grand'peine cette plèbe, qui s'ouvre sur notre passage en hurlant. Nous sommes maintenant en plein marché; sous les pieds de tout ce monde, qui se range à peu près pour nous faire place, il y a une couche de chameaux agenouillés, d'ânons endormis, qui, eux, ne se dérangent pas. Il y a toutes sortes de denrées saugrenues, étalées par terre sur des morceaux de nattes; il y a une infinité de petites tentes, toutes basses, sous lesquelles on vend des aromates, du safran, du jujube, des couleurs pour teindre les laines des moutons et les ongles des dames; il y a une boucherie sinistre où s'alignent sans fin des espèces de potence de bois supportant des bêtes écorchées, des débris de toute forme fétides et noirs, des poumons, des entrailles; on vend aussi du bétail sur pied, des chevaux, des bœufs, et des esclaves, aux enchères, à la criée. On entend de tous côtés les petites sonnettes des vendeurs d'eau, qui ont leur marchandise sur les reins dans une outre poilue et qui offrent à boire à tout le monde dans un même verre pour un flouc (un septième de sou). Et des vieilles femmes presque nues promènent au bout de longs bâtons ces chiffons blancs qui sont, au Maroc, l'enseigne des pauvresses mendiantes.

Les caïds, responsables de nos têtes, nous recommandent de marcher en groupe uni, sans nous écarter d'une longueur de cheval. Ils ont sans doute leurs raisons pour cela; mais cependant la curiosité autour de nous ne semble pas malveillante. Et même, le premier tumulte apaisé, quelques femmes ayant entonné en notre honneur le «You! you! you!» strident des fêtes, cela prend aussitôt, en traînée de poudre, jusque dans les lointains du marché.

«You! you! you!» Quand nous nous éloignons, toute la multitude grise rend un bruit d'ensemble, aigu et persistant, qui s'adoucit dans le lointain, comme celui que font les cigales à leurs heures de grande exaltation sous le soleil de juillet.

Bientôt disparaissent les milliers de burnous et de têtes humaines, derrière les ondulations de cette sorte de plaine inégale et sablonneuse. Les solitudes recommencent.

Le pays devient de plus en plus plat. Les hautes montagnes, au milieu desquelles nous avions circulé les premiers jours, s'éloignent derrière nous, et nos horizons d'en avant deviennent plus monotones.

Toujours les belles fantasias qui passent en tempête sur le flanc de notre colonne, avec des cris sauvages et des fusillades, burnous et crinières envolés. On n'y prend presque plus garde, que pour se garer lorsqu'on les entend venir. Cependant elles sont de plus en plus étonnantes; il s'y mêle même à présent de la haute acrobatie; des hommes sont tout debout, les deux pieds sur leur selle, d'autres s'y tiennent sur la tête, les jambes en l'air, et ils passent ainsi, à vitesse d'éclair, comme des clowns de cirque travaillant en rase campagne; deux cavaliers se lancent l'un sur l'autre, au galop effréné, et, en se croisant, trouvent le moyen, sans se culbuter ni ralentir, d'échanger leurs fusils et de se donner un baiser. Un vieux chef à barbe grise montre avec orgueil un peloton de douze cavaliers qui chargent de front—et si beaux tous!—Ce sont ses douze fils. Il veut qu'on le dise au ministre et que tout le monde le sache.

Une rivière que nous passons à gué est la limite du territoire de Séfiann.

Nous entrons chez les Béni-Malek, dont le caïd nous attend sur l'autre rive avec deux cents cavaliers. C'est le caïd Abassi, l'un des favoris du sultan, un vieillard à tête extrêmement intelligente et rusée, dont la fille, paraît-il, épousa, à Fez, le grand vizir, en noces splendides. On a tenu à s'arrêter chez lui, à cause de samouna, qui est réputée dans tout le Maroc.

Le pays continue de s'aplanir et les montagnes de s'éloigner. Toujours du sable et des asphodèles. Nos horizons deviennent peu à peu de grandes lignes droites, unies comme la mer, et semblent de plus en plus immenses.

Vers midi, nous faisons halte, pour déjeuner, au village de ce caïd. Il ressemble à tous les autres villages marocains. Les chaumières, en terre séchée, y sont basses et recouvertes de roseaux, et entourées de haies épineuses en cactus bleuâtres. Des cigognes y ont bâti des nids sur tous les toits, et des sauterelles bruissent partout alentour.

Après avoir déjeuné sous notre tente encombrée de monstrueuses pyramides de couscouss, nous sommes invités à prendre le thé chez le caïd.

Sa maison est la seule du pays environnant qui soit bâtie en maçonnerie. Elle est entourée comme une citadelle d'une série de petits remparts très vieux, en briques garnies d'un enduit jaunâtre. En outre, de formidables haies de cactus la rendent presque inaccessible. Sur un jardin intérieur, plein d'orangers, elle ouvre par trois arcades mauresques blanchies à la chaux.

Les orangers sont tout en fleurs et le jardin est embaumé d'un parfum exquis; il est funèbre quand même, envahi par l'herbe sauvage, avec un air d'abandon, et ainsi enfermé entre ces vieux murs, quand l'espace alentour est si vaste, si libre et si ouvert pour courir; il tient à la fois du préau de prison et du nid de vautour.

Nous sommes reçus dans l'appartement qui donne sur ce jardin triste; au dedans, presque rien; de la chaux blanche sur les murailles et, par terre, des coussins et des tapis. Le pavé est de mosaïque, avec un trou profond dans le sol pour jeter le reste des tasses de thé, le reste de l'eau chaude des samovars. Et, dans la muraille du fond, il y a d'autres trous, comme des meurtrières, par lesquels des yeux de femmes enfermées nous regardent boire.

Nous remontons à cheval vers deux heures, pour continuer l'étape jusqu'au Sebou—un des plus grands fleuves du Maroc et même de l'Afrique occidentale—que nous traverserons ce soir.

En avant de nous, sur la plaine, un groupe d'hommes, qui semblent des suppliants antiques, traînent un petit bœuf par les cornes. Au moment où le ministre passe, brille l'éclair d'un sabre dégainé; en deux coups habiles c'est fait: les deux jarrets du bœuf sont coupés, et il s'affaisse dans une mare de sang, nous regardant avec de pauvres yeux pleins d'angoisse... Comme ces gens-là doivent lestement faire voler une tête!—Le sacrifice accompli, les suppliants apportent au ministre leur requête écrite: c'est une longue et ancienne histoire, remontant à je ne sais combien d'années, où entrent des rivalités de familles, des assassinats mystérieux, d'indébrouillables choses. Ce sera pour grossir le monceau des affaires compliquées qu'il faudra régler, à Fez, avec le grand vizir.

On n'aperçoit le Sebou que quand on en est tout près. C'est un fleuve large comme la Seine à Rouen, qui roule ses eaux boueuses dans un lit très profond, entre des berges de terre grise. Il serpente dans cette plaine infinie comme la mer.

Notre camp, qui a continué de cheminer pendant notre halte de midi, est déjà dressé sur la rive opposée. Nous traversons dans deux barques, en plusieurs tours, avec grand tapage. Des caravanes arrêtées depuis deux heures par le passage de nos tentes et de nos bagages encombrent les environs; c'est, pour le moment, un lieu très animé, très vivant.

Ce grand fleuve de Sebou établit comme une démarcation tranchée entre le Maroc d'en deçà et le Maroc d'au delà. Sitôt qu'on l'a franchi, on a l'impression de s'être séparé davantage du monde contemporain, de s'être enfoncé plus avant dans le sombre Moghreb... Nous sommes encore là chez les Beni-Malek, mais tout près de chez les Beni-Hassem—une tribu pillarde et dangereuse; c'est, du reste, un adage connu des voyageurs marocains que, dès qu'on a franchi le Sebou, il faut se défier et faire bonne garde.

Sur cette nouvelle rive, la nature du sol et des plantes a complètement changé; au lieu du sable et des asphodèles, nous avons maintenant, à notre grande surprise, une terre noire et grasse comme dans les plaines normandes, couverte d'une épaisse couche de colzas, de soucis et de mauves; on enfonce jusqu'aux genoux dans tout cela, qui pousse serré, plantureusement.

C'est l'heure du coucher du soleil. La lumière est claire et froide. On dirait presque un paysage marin, tant sont droites les lignes ininterrompues des horizons. Une mer tranquille n'est pas plus unie que cette plaine sauvage, qui a bien soixante kilomètres de profondeur. D'un côté seulement, au-dessus de ce désert d'herbages, une chaîne de montagnes très éloignées dessine comme un petit feston d'un bleu cru et glacé. Les lointains sont absolument jaunes de fleurs, d'un jaune doré, tandis que le ciel au-dessus, sans un nuage, infiniment vide, est d'un jaune vert très pâle.

Et le vent toujours froid du soir se lève sur ce steppe de mauves et de soucis; il nous fait frissonner après le soleil ardent du jour; il apporte une mélancolie d'hiver dans ce lieu où nulle part à la ronde nous ne trouverions un foyer pour nous abriter.

C'est le campement le plus désagréable que nous ayons eu depuis notre départ. Sous nos tentes, ces soucis et ces mauves forment une masse haute et drue qui gêne, qui inquiète; c'est comme si on couchait au milieu d'une corbeille de parterre; on a beau piétiner dessus, cela fait mine de s'écraser, avec une odeur âcre, puis cela se relève obstinément, cela remonte, faisant bomber les tapis et les nattes. Il s'en dégage une humidité excessive. Surtout il en sort des sauterelles, des grillons, des mantes, des limaces, qui toute la nuit se promènent sur nous.

Jeudi 11 avril.

Nuit de grande rosée. L'eau ruisselle partout sous ma tente, qui est remplie d'une buée lourde et où s'est concentrée l'âcre odeur des soucis.

Jusqu'au matin, autour du camp, les veilleurs ont chanté, en lutte contre le sommeil. Au petit jour, leur voix a fait place à celle des cailles s'appelant dans les herbages.

Levé le camp à six heures. En selle à sept heures.

D'abord, nous nous avançons dans l'immense plaine, escortés de nos amis d'hier, les Beni-Malek, au nombre de deux cents. Il semble que l'air soit plus chaud sur cette rive sud du fleuve et que le pays soit plus inhospitalier encore.

Sur les infinis jaunes des colzas et des soucis s'étend un ciel sombre, tourmenté, avec quelques déchirures très bleues.

Puis viennent des régions toutes blanches, des kilomètres et des kilomètres de camomilles, qu'on écrase en passant et qui imprègnent, pour tout le reste du jour, nos chevaux de leur senteur.

Après deux heures de route, nous rencontrons les cavaliers des Beni-Hassem qui nous attendent.

Des brigands en effet: à leur aspect, il n'y a pas à s'y méprendre.

Mais des brigands superbes; les plus belles figures de bronze que nous ayons encore vues, les plus belles attitudes, les plus beaux bras musculeux, les plus beaux chevaux. Des mèches de cheveux longs qui s'échappent de leurs turbans au-dessus des oreilles contribuent à donner je ne sais quoi d'inquiétant à leurs physionomies.

Leur chef s'avance, très souriant, pour tendre la main au ministre. Nous serons en sécurité absolue sur son territoire, cela ne fait pas l'ombre d'un doute; du moment que nous serons ses hôtes, devant le sultan il répond de nos têtes sur la sienne. D'ailleurs il vaut toujours mieux être confié à sa garde que d'être simplement campé dans son voisinage: c'est un axiome bien connu au Maroc.

Il est un type remarquable de vieux bandit, ce chef des Beni-Hassem. Sa barbe, ses cheveux, ses sourcils, d'un blanc de neige, tranchent en très clair sur le jaune de momie du reste de son visage; son profil d'aigle est d'une distinction suprême. Il monte un cheval blanc couvert d'un tapis de soie rose-fleur-de-pêcher, avec bride et harnais de soie rose, selle à fauteuil en velours rose et grands étriers niellés d'or. Il est tout de blanc vêtu, comme un saint, dans des flots de transparente mousseline. Quand il étend le bras pour donner des poignées de main, son geste découvre une double manche pagode adorable, d'abord celle de sa chemise en gaze de soie blanche, puis celle de sa robe de dessous, également en soie et d'un vieux vert céladon tout à fait exquis. En vérité on croirait voir les doigts effilés et les manchettes éteintes de quelque marquise douairière sortir des burnous de ce vieux détrousseur.

Nous apercevons plus loin la réserve de ses cavaliers, les plus beaux et les plus riches, qu'il avait laissés là-bas par habileté de mise en scène, pour nous les faire surgir en ouragan du fond de la plaine. Ils arrivent sur nous à fond de train, avec des hurlements féroces, admirables ainsi, vus de face, à travers la fumée de leur fusillade, dans leur ivresse de bruit et de vitesse. Il y a des turbans déroulés qui s'envolent, des harnais qui se rompent, des fusils qui éclatent. Et la terre s'émiette sous les sabots de leurs chevaux, on en voit sauter de tous côtés des parcelles noires qui semblent de la mitraille...

Faut-il qu'ils aient détroussé des voyageurs, pour pouvoir s'offrir un tel luxe! toutes les brides et tous les harnais sont en soie d'une couleur merveilleusement assortie à la robe du cheval et au costume du cavalier: bleu, rose, vert-d'eau, saumon, amaranthe ou jonquille. Tous les étriers sont niellés d'or. Tous les chevaux ont sur le poitrail des espèces de lambrequins très longs, en velours, magnifiquement brodés d'or, maintenus par de larges agrafes d'argent ciselé ou de pierreries. Comme nous prenons en pitié maintenant ces pauvres fantasias des premiers jours, aux environs de Tanger, qui nous avaient semblé jolies!

Son déjeuner aussi, à ce vieux chef, est sauvage, comme son territoire, comme sa tribu. Par terre, sur le tapis de fleurs jaunes, dans un lieu quelconque au milieu de la plaine infinie, il nous offre du couscouss noir, avec des moutons cuits tout entiers, servis sur de grands plats de bois. Et tandis que nous arrachons, avec nos mains, des lambeaux de chair à ces monstrueux rôtis, des suppliants viennent encore égorger devant le ministre un bélier, qui ensanglante les herbages autour de nous.

Toute l'après-midi, la plaine se déroule aussi unie et monotone, plus aride cependant vers le soir, plus africaine, des menthes, des jujubiers épineux remplaçant les colzas et les soucis. Du ciel, complètement dégagé, tombe une lumière chaude et morne. De loin en loin, un cadavre de cheval ou de chameau éventré par les vautours jalonne le chemin. Et dans les rares petits villages de chaume gris, qui sont perdus au milieu des étendues désertes, commence à apparaître la hutte ronde et conique, la hutte soudanienne, la hutte du Sénégal.

Nous changeons de tribu vers quatre heures, n'ayant eu à traverser qu'une toute petite pointe du territoire des Beni-Hassem. Nous entrons chez les Cherarbas, qui sont des peuplades inoffensives et entièrement dans la main du sultan. Mais notre sécurité chez eux sera incertaine, à cause de leurs dangereux voisins qui ne seront plus responsables de nous-mêmes.

Vers six heures, nous campons à un point où bifurquent les chemins de Fez et de Mékinez, près du vénérable tombeau de Sidi-Gueddar, qui fut un grand saint marocain.

Ce tombeau, comme tous les marabouts d'Algérie et toutes leskoubasdu Maroc, est une petite bâtisse carrée, surmontée d'un dôme rond. Il est lézardé, fendillé par le soleil, extrêmement vieux. Le drapeau blanc flotte à côté, au bout d'un bâton, pour indiquer aux caravanes qu'il est méritoire d'y déposer quelques offrandes; une natte, que maintiennent des cailloux lourds, est étendue par terre pour les recevoir, et les pièces de monnaie jetées là par les pieux voyageurs restent à la garde des oiseaux du ciel, jusqu'à ce que les prêtres viennent les ramasser.

Avec des formes polies, on nous recommande de ne pas nous approcher trop de cette sépulture de Sidi-Gueddar: elle est tellement sainte que notre présence à nous, chrétiens, y serait sacrilège.

Les montagnes qui, ce matin, dessinaient à peine des petits festons bleus tout au bout de notre horizon plat, ne sont plus maintenant qu'à huit ou dix kilomètres de nous; toute la journée, elles ont monté dans le ciel, et demain nous les franchirons. Nous sommes ce soir dans une région de luzernes, fleuries avec cet excès qui est particulier aux plantes marocaines. Dans nos environs, il y a des villages de chaume; au crépuscule, on y entend japper des chiens, comme dans nos campagnes, et des petits bergers en capuchons y ramènent des troupeaux de brebis ou de chèvres bêlantes; tout cela prend un air d'innocence pastorale, de sécurité rassurante. De plus, le chemin de Fez passe tout près de notre camp—si près même que les cordes de nos tentes le traversent, et que les caravanes, qui cheminent jusqu'à la tombée de la nuit, sont obligées de faire un détour dans les luzernes, de peur d'entraver les pieds de leurs chameaux.—Et ce chemin est tellement battu, par ici, et la plaine est d'ailleurs si parfaitement unie, qu'on dirait presque une vraie route, facile à marcher et tentante pour une promenade. Il faut avoir vécu quelque temps au Maroc, où la marche est partout pénible ou impossible, pour comprendre la séduction d'uneroute, l'envie qui nous prend de faire là une bonne course à pied, par une si belle soirée douce...

Il faut nous en garder cependant, ce soir plus que jamais. Il y a ordre absolu de ne pas s'écarter du camp. Non seulement nous avons pour voisins les Beni-Hassem, mais surtout nous ne sommes qu'à une heure des montagnes habitées par les terribles Zemours, fanatiques intransigeants, pillards, coupeurs de têtes, et, depuis plusieurs années, en rébellion ouverte contre le gouvernement de Fez. Et le sultan lui-même, lorsqu'il voyage avec son camp de trente mille hommes, évite ce pays des Zemours.

Aux premiers rayons de la lune, après l'arrivée grave et rituelle de lamouna, on double les veilleurs autour du camp, toutes les armes chargées, avec consigne de ne laisser approcher personne et de chanter jusqu'au matin, en battant du tambour, pour se tenir en éveil. Le caïd responsable paraît nerveux, inquiet, et ne se couche pas.

Vendredi 12 avril.

Toute la nuit ils ont chanté en battant du tambour, et, ce matin, sous un ciel obscurci de nuages, nous nous réveillons avec toutes nos têtes. Et même, comme complément demouna, on nous apporte, au saut du lit, du lait tout frais, dans des amphores, et d'excellent beurre.

Dix lieues d'étape aujourd'hui. A peine sommes-nous en route, que la pluie commence à tomber, fine et froide. Encore une heure et demie de plaine à travers des champs d'orge et de colza, à travers des luzernes où paissent d'innombrables troupeaux de moutons. Sous ce ciel brumeux, on dirait toujours une plantureuse Normandie, si ce n'étaient ces huttes pointues des villages et ces burnous des bergers. Les fantasias, qui continuent en notre honneur, sont bien moins belles que chez les Beni-Hassem; on sent que ces honnêtes Cherarbas sont beaucoup moins guerriers et beaucoup moins riches; et puis on se lasse de tout, et cela devient une fatigue, à la longue, d'être obligé de se garer à chaque instant, quand la pluie nous fouette les yeux, pour ces cavaliers qui nous arrivent en sens inverse comme le vent, nous tirent aux oreilles des coups de fusil et affolent nos chevaux.

Laissant sur notre droite le pays dangereux des Zemours, nous nous engageons dans ces montagnes qu'il nous faudra franchir avant la fin de la journée. L'ascension est pénible, sous une pluie torrentielle, par des séries de gorges étroites et sans vue, ensemencées de blé ou d'orge. Suivant l'usage du Maroc, nous piétinons sans remords toutes ces cultures; il en restera encore plus qu'on n'en pourra moissonner. Sur des pentes souvent très raides, nous pataugeons dans une terre glaise, détrempée et gluante, qui s'amasse autour des pieds de nos chevaux et s'y attache en patins énormes; à chaque pas nous nous sentons glisser; nos mules chargées tombent les unes après les autres, roulent avec nos tentes, nos matelas ou nos bagages, dans des fondrières de boue, dans des torrents improvisés qui grossissent de tous côtés sous cette pluie de déluge.

Le caïd des Cherarbas et ses cavaliers nous ont quittés à la limite de leur territoire, et le chef de la région où nous sommes n'est pas venu à notre rencontre, ce qui est bien extraordinaire. Pour la première fois, nous voici sans escorte, seuls.

Avec les mules abattues, avec les gens embourbés dans la terre glaise, notre colonne, à la débandade, a bien une lieue de long maintenant. Et que faire? où nous arrêter? où nous remiser? où trouver un abri quelconque, dans ce pays sans maisons, sans arbres, où il n'y a pas même une hutte où l'on consentirait à nous recevoir?

En cet état, nous croisons une colonne au moins aussi nombreuse que la nôtre: d'abord des cavaliers, et, derrière eux, des chameaux portant une quantité de femmes voilées et de bagages. C'est, paraît-il, le train de voyage d'un caïd d'une province éloignée, qui revient de faire visite au sultan. Ces gens-là sont, comme nous, en détresse dans la terre grasse et glissante.

Enfin, voici le chef retardataire qui arrive au-devant de nous avec sa troupe. Il s'excuse beaucoup, il était à poursuivre trois brigands zemours très redoutés dans le pays; il les a capturés avec leurs chevaux. Ils sont maintenant ligotés en lieu sûr, dans sa maison, d'où ils seront conduits à Fez pour y être mis ausupplice du sel, comme la loi le commande.

Tandis que nous continuons à grimper très péniblement sous la pluie, avec des glissades et des chutes, dans ces affreuses petites vallées toutes pareilles aux parois de terre grise, je me fais conter en détail cesupplice du sel, qui est de tradition fort ancienne.

Voici, c'est le barbier du sultan qui en est chargé. Dans un lieu public, sur la place du marché de préférence, on lui amène le coupable, garrotté solidement. Avec un rasoir, il lui taille à l'intérieur de chaque main, dans le sens de la longueur, quatre fentes jusqu'à l'os. En étendant la paume, il fait ensuite bâiller le plus possible les lèvres de ces coupures saignantes, et les remplit de sel. Puis il referme la main ainsi déchiquetée, introduit le bout de chaque doigt replié dans chacune des fentes, et, pour que cet arrangement atroce dure jusqu'à la mort, coud par-dessus le tout une sorte de gant bien serré, en peau de bœuf mouillée qui se rétrécira encore en séchant. La couture achevée, on ramène le supplicié dans son cachot, où, par exception, on lui donne à manger, pour que cela dure. Dès le premier moment, en plus de la souffrance sans nom, il a cette angoisse de se dire que ce gant horrible ne sera jamais retiré, que ses doigts engourdis dans la plaie vive n'en sortiront jamais, que personne au monde n'aura pitié de lui, que ni jour ni nuit il n'y aura trêve à ses crispations ni à ses hurlements de douleur.—Mais le plus effroyable, à ce qu'il paraît, ne survient que quelques jours plus tard,—quand les ongles, poussant au travers de la main, entrent toujours plus avant dans cette chair fendue... Alors, la fin est proche: les uns meurent du tétanos, les autres parviennent à se briser la tête contre les murs...

Je prie instamment les personnes à théories humanitaires toutes faites au coin de leur feu de ne point crier à la cruauté marocaine. D'abord je leur ferai remarquer qu'ici, au Moghreb, nous sommes encore en plein moyen âge, et Dieu sait si notre moyen âge européen avait l'imagination inventive en fait de supplices. Ensuite les Marocains, de même que tous les hommes restés primitifs, sont loin d'avoir notre degré de sensibilité nerveuse, et, comme d'ailleurs ils dédaignent absolument la mort, notre simple guillotine serait à leurs yeux un châtiment tout à fait anodin qui n'arrêterait personne. Dans un pays où les voyages sont si longs et les routes nullement gardées, on ne peut en vouloir à ce peuple d'avoir introduit dans son code quelque chose qui donne un peu à réfléchir aux pirates des montagnes.

A force de monter, nous atteignons les sommets de cette chaîne et, dans une éclaircie entre deux grains, la plaine d'au delà nous apparaît en profondeur sous nos pieds, bien moins grande que celle du Sebou, mais merveilleusement fertile et très cultivée; une sorte de cirque intérieur, bordé là-bas de montagnes où il nous faudra camper demain soir et qui sont beaucoup plus élevées que celles que nous venons de gravir.

A mi-côte, sur le versant où nous allons maintenant descendre, un village est perché: une centaine de huttes de chaume avec clôtures de cactus, groupées autour d'une vieille construction mauresque qui est en même temps la citadelle et la demeure du caïd. Pas plus d'arbres que précédemment, dans cette nouvelle région; rien que les oliviers et les orangers d'un jardin mystérieux qu'enferment les murs de la petite forteresse.

Ce village, naturellement, nous le voyons par en dessus, à vol d'oiseau; aussi la terrasse sur la maison du chef nous fait-elle l'effet d'une place où se promènent en ce moment des femmes voilées, en robes blanches ou roses, qui lèvent la tête pour nous regarder venir.

Après une descente rapide et dangereuse sur des roches éboulées, nous nous arrêtons pour la nuit près des murs de ce jardin, dans une espèce de champ de foire qui sert à toutes les caravanes de passage. L'herbe, haute et grossière, y est foulée, salie, empestée de vermine, avec les débris des poulets et des couscouss qu'on a mangés, et avec de grands cercles noirs laissés par les feux des nomades. Jamais nous n'avions eu un campement souillé de cette manière.

Nos gens d'escorte fauchent l'herbe immonde, avec leurs grands sabres, moins exercés sans doute à ce métier-là qu'à couper des têtes. L'une après l'autre, et bien après nous, arrivent nos tentes mouillées, qu'on dresse péniblement par un vent terrible. Séance tenante, on donne la bastonnade aux muletiers pour avoir mal conduit leurs bêtes. Nos provisions arrivent les dernières, sur de pauvres mules qui sont tombées vingt fois, qui ont les genoux tout au vif, et, vers trois heures du soir, mourant de faim, nous déjeunons avec des choses froides, trempées de pluie. Tous les enfants du village, tous les petits burnous comiques, tous les petits capuchons impayables, viennent gambader dans nos quartiers, nous criant toutes sortes de malédictions et d'injures. Nous demandons du bois pour nous sécher un peu, mais il n'en existe pas dans la région, qui est complètement dépourvue même de branchages; on nous apporte des bottes de chardons secs et de sarments de vigne qui donnent de grandes flammes, de grandes fumées, et peu de chaleur.

Campés à mi-montagne, séparés par une haie d'aloès d'une effroyable descente à pic dans la plaine d'en dessous, nous voyons à nos pieds l'interminable chemin de Fez, qui se continue toujours, qui traverse ces nouveaux champs d'orge, ces nouvelles prairies, et monte se perdre dans les lointaines montagnes d'en face. Il est de plus en plus tracé par le piétinement constant des caravanes, il a de plus en plus l'air d'une vraie route; il s'anime aussi davantage à mesure que nous approchons de la ville sainte. Entre les averses, dans des transparences extrêmes d'atmosphère, nous apercevons en bas, comme qui regarde du haut d'un observatoire, de longs défilés de cavaliers, de piétons en burnous, de chameaux et d'ânons chargés de marchandises; tout cela en infiniment petit, comme une incessante promenade de marionnettes au fond d'un grand vide bleuâtre. C'est que Fez n'est pas seulement la capitale religieuse du Couchant, la ville de l'Islam la plus sainte après la Mecque, où viennent étudier les prêtres de tous les points de l'Afrique; c'est aussi le centre du commerce de l'Ouest, qui communique par les ports du nord avec l'Europe, et par Tafilet et le désert avec le Soudan noir jusqu'à Tombouctou et à la Sénégambie.

Et toute cette activité n'a rien à voir avec la nôtre, s'exerce comme il y a mille ans, par des moyens qui sont tout à fait en dehors de nos moyens à nous, par des routes qui nous sont profondément inconnues.

Samedi 13 avril.

Il y a eu déluge toute la nuit, et le vent nous a à moitié arraché nos tentes. Au sortir de nos lits tout humides, nous reprenons des vêtements mouillés, des bottes pleines d'eau, et nous nous remettons en route sous un ciel uniformément voilé d'un crêpe gris.

Nous traversons cette nouvelle plaine pour nous engager ensuite dans les défilés de ces nouvelles montagnes. La pensée qu'il faudra refaire tout ce chemin en sens inverse, pour sortir de ce pays sombre, par instants oppresse un peu. Cependant nous sommes soutenus par l'espérance d'être demain soir en vue de la ville sainte, comme ces croisés ou ces pèlerins d'autrefois, auxquels on promettait, après bien des jours et des nuits de marche, qu'ils allaient enfin voir la Mecque ou Jérusalem.

Vers midi, dans la montagne, le ciel se dégage peu à peu, très vite même, se balaye, s'épure; un premier rayon de soleil nous réchauffe; puis la vraie lumière d'Afrique revient, splendide, incomparable; en une heure la transformation est faite, la terre est sèche, la voûte est toute bleue, l'air est brûlant. Et comme tout change d'aspect, sous ce radieux soleil! Nous cheminons dans des séries de vallées délicieuses, où le sol sablonneux est tapissé d'herbes fines et de fleurs. Il y a surtout des fenouils géants, dont les tiges fleuries ressemblent à des arbres jaunes, et qui sont enguirlandés de larges liserons roses pareils à ceux de nos jardins. Jaune et rose, ce sont les deux couleurs dominantes dans la zone d'Éden que nous traversons aujourd'hui; les montagnes commencent à se boiser d'oliviers sombres et leurs crêtes de basalte, qui sortent toutes nues de ces verdures, ressemblent à des tuyaux d'orgue; puis, au-dessus des cimes rapprochées, dans l'air très limpide, on en aperçoit d'autres plus lointaines et plus grandes, tout à fait gigantesques, qui sont d'un bleu de lapis.

Ni villages, ni maisons, ni cultures; rien que des fleurs encore, et une campagne étonnamment parfumée.

Mais nous croisons toujours des quantités de gens et de bestiaux; des bandes de piétons presque nus, portant leurs vêtements pliés sur l'épaule; des belles dames à califourchon sur des mules, tellement voilées, même en voyage, qu'on devine à peine leurs grands yeux; des troupeaux de moutons, des troupeaux de chèvres; surtout des chameaux lents et graves, portant à Fez, avec un balancement de roulis, des ballots énormes.

De temps à autre nous franchissons un ruisseau d'eau vive, au bord duquel croît quelque palmier isolé.

A tous les gués, se tiennent des vieillards accroupis devant des monceaux d'oranges; pour une petite pièce de bronze, on a le droit d'en prendre tant qu'on veut, à discrétion.

Nous arrivons vers le soir à une rivière rapide, l'Oued-M'kek, sur laquelle—invraisemblable chose—est jeté un pont!

Un pont à arceaux courts, très arrondis, ornés de faïences vertes. Le pilier du milieu est marqué du mystérieux sceau de Salomon: deux triangles entrelacés—et, de chaque côté, des tableaux en mosaïque encadrés de vert indiquent, en lettres enroulées, quel fut l'architecte de ce pont et quelles louanges les voyageurs qui passent doivent au dieu de l'Islam. Le temps, le soleil, ont donné à la maçonnerie une teinte rare, chaude, presque rose, qui s'harmonise merveilleusement avec le vert éteint des faïences de bordure. Et le site est d'ailleurs tranquille, pastoral, empreint d'une mélancolie de passé et d'abandon.

Nous avons marché pendant tout le frais matin voilé de pluie, pendant tout le brûlant midi, et maintenant c'est l'heure magique et dorée du couchant. Nous arrivons chez les Zerhanas, qui sont des montagnards cultivateurs ou bergers, et, de l'autre côté de ce pont, nous allons camper chez eux, dans une plaine d'anémones rouges, entre de hautes cimes boisées.

Déjà, notre petite ville nomade est là, étalée par terre, aux derniers rayons du soleil, sur l'herbe odorante.

L'un après l'autre, les montants de nos tentes se dressent, coiffés de leur boule de cuivre brillant; puis les grands parapluies fermés s'ouvrent, montrant leurs séries d'arabesques noires; des cordes que l'on raidit les étirent, les tendent, les fixent; on y ajoute des draperies retombantes, et c'est fait; nos maisons sont bâties, tout notre camp se retrouve debout, heureux de se sécher dans ce bon air tiède.

Et comme il est gai et charmant, notre camp français, dans l'agitation de l'arrivée, à cette heure doucement lumineuse du soir, avec sa blancheur dans ce pays vert, avec les nuances éclatantes qu'y jettent les cafetans de nos Arabes, avec toutes les hautes selles de drap rouge et tous les tapis multicolores épars sur cette prairie d'anémones. Alentour, il y a une animation qui semble être la vie naïve des vieux temps passés: les fantasias qui galopent ventre à terre; les troupeaux que des bergers demi-nus mènent boire à la rivière; le bateau du sultan qui apparaît au loin sur les épaules de ses quarante hommes drapés de blanc; lamouna, qui fait son entrée (un petit bœuf et douze moutons amenés par les cornes); puis un messager du grand vizir qui arrive de Fez à notre rencontre, portant au ministre un compliment de bienvenue...

Et la belle lumière d'or commence à mourir sur tout cela; le soleil, qui va disparaître derrière les hauts sommets, allonge démesurément les ombres des cavaliers, les ombres étranges des chameaux immobiles; il n'éclaire plus que les extrêmes pointes de nos tentes—plus que leurs boules de cuivre qui brillent encore;—puis il s'éteint, nous plongeant tout à coup dans une pénombre bleue...

Au clair de lune, il est encore plus délicieux, notre petit camp français. C'est par une de ces nuits d'Afrique douce, calme, rayonnante, lumineuse, comme on n'en voit jamais dans nos pays du Nord; après ces froids et ces pluies obstinées, on retrouve avec ivresse tout cela qu'on avait oublié. La belle pleine lune est au milieu d'un ciel clair semé d'étoiles. Nos tentes blanches, mouchetées de dessins noirs, ont un air de mystère, ainsi rangées en cercle sous la lueur bleue qui tombe de là-haut; leurs boules de métal brillent encore confusément; il y a çà et là des petits feux rouges allumés dans l'herbe, des petites flammes qui dansent; alentour, des gens en longs vêtements blancs sont accroupis sur des nattes, et des sons tristes de guitares sortent de ces groupes qui vont s'endormir. Des courlis chantent, dans le grand silence extérieur, dans la sonorité de la nuit. Les montagnes voisines semblent s'être rapprochées, tant on voit nettement leurs replis, leurs rochers, leurs bois suspendus. L'air est rempli de senteurs suaves, très exotiques, et il y a sur toutes choses une tranquillité sereine qui n'est pas exprimable...

Oh! la belle vie de plein air, la belle vie errante. Quel dommage d'arriver demain! quel dommage que cela finisse!...


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