XVII

Dimanche 14 avril.

De ce pays des Zerhanas il me restera toujours le souvenir de ces heures fraîches du matin passées au bord de l'Oued M'kez, dans ce site délicieux, sur ces tapis d'anémones rouges. Près de notre camp, un petit bois d'oliviers très vieux abritait des bergers et des chèvres. Sur les montagnes environnantes, parmi les roches et les broussailles, deux ou trois petits hameaux étaient perchés en nids d'aigles. Rien d'africain dans le paysage, à part l'excès et la splendeur de la lumière, et encore nos campagnes atteignent-elles quelquefois cet éclat de verdure et cette limpidité de ciel bleu, à certains jours privilégiés du beau mois de juin. Si bien que l'illusion venait complètement d'être dans un coin sauvage de la France, et on trouvait même fort étrange de voir sur les sentiers, entre les hauts foins en fleur, passer ces fantasias affolées, ces Bédouins et ces chameaux.

Remontés à cheval à huit heures, nous nous engageons dans des montagnes qui, tout de suite, changent d'aspect, deviennent très africaines cette fois, tourmentées, déchiquetées, avec des tons ardents, des jaunes d'ocre, des bruns dorés, des bruns rouges. De grandes landes, chaudes et désertes, défilent lentement, tapissées de jujubiers épineux, de broussailles maigres. Et de loin en loin, au fond des étendues dévorées de lumière, nous apercevons des douars de Bédouins nomades, cerclés de tentes brunes, avec des troupeaux au milieu; sur des hauteurs solitaires que chauffe un accablant soleil, ces petites villes sauvages dessinent des ronds parfaits, semblent dans le lointain des cernes, des taches d'un brun presque noir. Et l'air surchauffé tremblote partout, miroite comme une eau dont un vent léger agiterait la surface.

Après la halte de midi, nous traversons une vallée cultivée: des champs d'orge d'un vert d'émeraude, luisants de soleil et piqués de coquelicots rouges.

Comme nous n'avons rencontré depuis le matin que des solitudes, nous cherchons des yeux où peuvent habiter les gens qui ont ensemencé cette terre... Dans un recoin nous découvrons leur village qui semble à moitié fantastique: trois grands rochers noirs, pointus comme des flèches gothiques, sont debout à côté les uns des autres, absolument invraisemblables au milieu d'une prairie de velours vert; chacun d'eux est couronné d'un nid de cigogne; un mur en terre battue les entoure à leur base, tous trois ensemble, et, sur leurs flancs, une douzaine de petites maisonnettes lilliputiennes sont accrochées à différentes hauteurs.

Il paraît n'y avoir personne dans ce singulier village, que gardent seulement les trois cigognes, immobiles au sommet des trois rochers; aux environs, rien que le silence et l'accablement d'un midi d'été...

Et enfin, enfin, vers quatre heures du soir, le vide immense s'ouvre une fois de plus devant nous: une nouvelle mer d'herbages tout unie, une mer verte et jaune d'orges et de fenouils en fleur;—la plaine de Fez!—Au loin, le grand Atlas lui fait une imposante ceinture de cimes toutes blanches, tout étincelantes de neiges...

Encore deux lieues de route dans cette plaine, et tout à coup, sortant de derrière un pan de montagne qui se recule comme un portant de décor au théâtre, la ville sainte lentement nous apparaît...

Ce n'est d'abord qu'une ligne blanche, blanche comme la neige de l'Atlas, que des mirages incessants déforment et agitent comme une chose sans consistance: les aqueducs, nous dit-on, les grands aqueducs blanchis à la chaux, qui amènent l'eau dans les jardins du sultan.

Puis, le même pan de montagne, s'écartant toujours, commence à nous découvrir de grands remparts gris, surmontés de grandes tours grises. Et c'est une surprise pour nous de voir Fez d'une teinte si sombre au milieu d'une plaine si verte, quand nous nous l'étions imaginée toute blanche au milieu des sables. Elle a l'air étonnamment triste, il est vrai; mais, vue de si loin, entourée de ces fraîches cultures, on a peine à croire que c'est bien là l'impénétrable ville sainte, et notre attente en est presque déçue... Pourtant, peu à peu, on se sent impressionné par le calme des alentours; on a conscience qu'un sommeil étrange pèse sur cette ville, qui est si haute et si grande, et qui n'a à ses abords ni un chemin de fer, ni une voiture, ni une route; rien que des sentiers d'herbes où passent lentement de silencieuses caravanes...

Nous campons, pour la dernière fois, dans un lieu appelé Ansala-Faradji, à une demi-heure des grands murs crénelés.

Nous entrerons pompeusement demain matin: toutes les musiques, les troupes, la population, y compris les femmes, ont reçu l'ordre de se porter en masse à notre rencontre.

Lundi 15 avril.

Une fois de plus, nous nous éveillons sous un ciel lourd et noir, sentant des torrents d'eau, des déluges, suspendus sur nos têtes.

Ce dernier lever, au camp, est plus agité que de coutume. L'entrée pompeuse de tout à l'heure nécessite de grands préparatifs: retirer de nos cantines nos uniformes de gala, nos dorures, nos croix, et faire astiquer par nos chasseurs d'Afrique nos armes, les harnais de nos chevaux.

«L'ordre et la marche», élaborés hier au soir sous la tente du ministre, nous sont communiqués au déjeuner; bien entendu, nous n'irons plus à la débandade, selon notre caprice personnel, mais en bon ordre, quatre cavaliers de front sur quatre rangs, correctement alignés comme pour un défilé militaire.

Suivant la prière qui nous en a été adressée hier au soir de la part du sultan, nous montons à cheval à dix heures précises, afin de ne pas troubler certains offices religieux du matin en arrivant trop tôt, et de ne pas non plus nuire à la grande prière de midi en arrivant trop tard.

Pour atteindre les portes de Fez, nous avons environ trois quarts d'heure de marche lente, au pas ou au petit trot de parade.

Après dix minutes de route, la ville, dont nous n'avions encore vu qu'une partie, nous apparaît tout entière. Elle est vraiment bien grande et bien solennelle derrière ses très hautes murailles noirâtres, que dépassent toutes les vieilles tours de ses mosquées. Le voile des nuages obscurs est déchiré au-dessus; il laisse voir les neiges de l'Atlas auxquelles ce ciel d'orage donne des teintes changeantes, tantôt cuivrées, tantôt livides. En avant des murs, deux ou trois cents tentes groupées font un amas de choses blanches. Et sur toute cette plaine, sur tous ces champs d'orge si verts, s'agitent des milliers et des milliers de petits points gris, qui sont évidemment des têtes encapuchonnées, des multitudes humaines sorties pour nous regarder venir.

Ces tentes blanches, hors de la ville, sont le camp destholbas(des étudiants), qui font en ce moment même leur grande fête annuelle dans la campagne. Mais ce mot d'étudiantconvient mal pour désigner ces sobres et graves jeunes hommes; quand je reparlerai d'eux, je conserverai celui detholbaqui n'est pas traduisible. (On sait que Fez renferme la plus célèbre université musulmane; que deux ou trois mille élèves, venus de tous les points de l'Afrique du Nord, y suivent les cours de la grande mosquée de Karaouïn, un des sanctuaires les plus saints de l'Islam.)—Ils sont en vacances aujourd'hui, lestholbas, et grossissent sans doute l'étonnante foule qui nous attend.

Jamais ciel ne fut plus tourmenté ni plus invraisemblablement noir, éclairé par en dessous de lueurs plus tristes. La plaine sur laquelle cette voûte oppressante s'étend est comme murée par de hautes montagnes dont les sommets se perdent dans les ténèbres du ciel. Et tout au bout de l'horizon, en avant de nous, la vieille ville étrange qui est le but de notre voyage découpe sa silhouette dentelée, juste au-dessous de cette déchirure fantastique par laquelle l'Atlas montre ses neiges étincelantes. Un large réseau de petits sentiers parallèles, tracés dans l'herbe par la fantaisie des chameliers, simule presque une route, et le sol est d'ailleurs si uni, qu'on peut marcher partout, en bon ordre même si l'on veut.

Nous commençons à entrer dans la foule: vêtements de laine grise, toujours, burnous gris et capuchons baissés. On nous regarde simplement et, à mesure que nous passons, on se met en marche pour nous suivre; mais les figures demeurent indifférentes, indéchiffrables; il n'est pas possible d'y démêler une expression de sympathie ou de haine. Et d'ailleurs toutes les bouches sont closes; aujourd'hui, c'est partout ce même silence de sommeil qui pèse sur ce peuple, sur ces villes, sur ce pays entier, chaque fois qu'il n'y a pas ivresse momentanée de mouvement et de bruit.

Voici maintenant la tête d'une double ligne de cavaliers, rangés jusqu'à perte de vue, jusqu'aux portes de la ville sans doute, pour nous faire la haie d'honneur. Cavaliers superbes, en tenue de fête, les costumes toujours savamment assortis aux harnachements des chevaux: sur des selles vertes, des cafetans roses; sur des selles jaunes, des cafetans violets; sur des selles orange, des cafetans bleus. Et les transparentes mousselines de laine, qui les enveloppent de leurs plis drapés, éteignent ces nuances, les harmonisent dans une uniforme pâleur de voiles, font de tous ces cavaliers des personnages presque blancs dont on n'aperçoit que par échappées les dessous magnifiques, les éclatantes couleurs.

Leur double alignement forme une sorte d'imposante avenue, large d'une trentaine de mètres, qui se prolonge en avant de nous très loin, et où nous sommes seuls, séparés de la foule, toujours grossissante à droite et à gauche dans les champs verts. Les têtes de ces cavaliers et celles de leurs chevaux sont tournées vers nous; ils restent immobiles, tandis que, derrière eux, la multitude grise s'agite immensément, dans un silence qui devient presque une gêne; elle nous suit, à mesure que nous passons, comme si nous l'attirions par quelque aimant pour la traîner après nous; aussi va-t-elle toujours s'épaississant et débordant de plus en plus dans la plaine. Comme pour notre entrée à Czar, il y a des gens à pied et des gens à cheval; d'autres qui sont trois ou quatre ensemble, jambes pendantes, sur un ânon ou sur une mule; des pères ont amené avec eux plusieurs petits accrochés à leur burnous, les uns en croupe, les autres à califourchon sur le cou de leur bête. La terre, labourée et molle, amortit le bruit de tous ces pas, et les bouches continuent d'être muettes, tandis que les yeux nous regardent. C'est une variété très étrange de silence, qui est pleine de piétinements assourdis, de frôlements de manteaux, de respirations innombrables. De temps en temps une ondée de quelques secondes s'abat sur nos têtes, comme un arrosage rapide et furtif, puis s'arrête, emportée par une rafale; le déluge menaçant ne se décide pas à tomber et la voûte demeure aussi noire. Là-bas, les murailles de Fez montent de plus en plus dans le ciel, prennent un aspect formidable qui rappelle Damiette ou Stamboul.

Parmi ces milliers de burnous gris, pareillement troués et salis, parmi ces milliers de figures obstinément fixées sur nous, qui nous suivent derrière la haie de cavalerie, je remarque un homme à barbe déjà blanche, monté sur une mule maigre, qui est beau comme un dieu, parmi les plus beaux, avec une distinction suprême, et deux grands yeux de flamme. C'est un propre frère du sultan, qui est là, en manteau râpé, pêle-mêle avec des gens du plus bas peuple. Et, au Maroc, on trouve cela tout naturel: les sultans, à cause du grand nombre des épouses de leur père, ont une quantité considérable de frères et de sœurs auxquels il n'est pas toujours possible de donner des richesses; et d'ailleurs, pour beaucoup de ces descendants du Prophète, le grand rêve religieux suffit à remplir l'existence, et volontiers ils vivent pauvres, dédaigneux du bien-être sur la terre.

Notre haie de cavaliers blancs va cesser pour faire place à une haie entièrement rouge, d'un rouge vif qui tranche sur le gris monotone de la foule; on dirait une longue traînée de sang, et cela se prolonge jusqu'à la porte de la ville, dont nous commençons à apercevoir l'ogive monumentale découpée dans les hauts remparts. C'est l'infanterie du sultan (qu'un ex-colonel anglais passé au service du Maroc a équipée dernièrement, hélas! à la mode des cipayes de l'Inde). Pauvres hères, ceux-ci, recrutés Dieu sait comme, nègres pour la plupart, et ridicules sous ce costume nouveau. Leurs jambes nues sortent comme des bâtons noirs des plis écarlates de leurs pantalons à la zouave; après ces beaux cavaliers, ils paraissent bien piètres; regardés de près, ils donnent l'impression d'une armée de singes. Mais ils font bien, dans leur ensemble; leurs longues lignes rouges, bordant les foules grises, ajoutent à cette énorme mise en scène une étrangeté de plus.

Dans l'avenue humaine, toujours ouverte devant nous, des personnages magnifiques, sur des chevaux lancés au galop, viennent les uns après les autres à notre rencontre, augmentant notre troupe, qui a grand'peine à se maintenir en bon ordre. Le coloris oriental de leurs costumes est atténué toujours sous les longs voiles d'un blanc crème, drapés avec une majesté et une grâce inimitables; c'est d'abord le «lieutenant de l'introducteur des ambassadeurs», tout de vert habillé sur un cheval noir harnaché de soie jaune or; puis, c'est le vieux caïd Belaïl, bouffon de la cour, vêtu de rose tendre; sa large figure de nègre, très sinistrement drôle, est surmontée d'un turban en pyramide, en poire, imitant la forme des toits du Kremlin; puis d'autres grands dignitaires accourent aussi, des ministres, des vizirs. Tous portent de longs cimeterres dorés, dont la poignée est faite d'une corne de rhinocéros, et qui sont attachés en bandoulière, par des cordes et des glands de soie d'une admirable variété de nuances.

Nous allons passer devant une musique qui fait la haie, elle aussi, encadrée dans les rangs de l'infanterie écarlate. Elle est bien étrange de costume et d'aspect. Des figures nègres, et de longues robes jusqu'à terre, tombant droit, faisant rassembler ces hommes à d'immenses vieilles femmes en peignoir; leurs couleurs sont extravagantes, sans le moindre voile pour les atténuer, et rangées au contraire comme à dessein pour s'aviver encore les unes par les autres: une robe pourpre à côté d'une robe bleu de roi; une robe orange entre une robe violet-évêque et une robe verte. Sur le fond neutre des foules environnantes, et parmi les cavaliers voilés de mousseline, ils forment le groupe le plus bizarrement éclatant que j'aie jamais vu dans aucun pays du monde.

Ils tiennent en main des instruments de cuivre brillant, tout à fait gigantesques. Et, comme nous arrivons devant eux, ils soufflent dans ces choses, dans leurs longues trompettes, dans leurs serpents, dans leurs trombones monstrueux: il en résulte tout à coup une cacophonie sauvage, presque effrayante... Pendant la première minute, on se demande si l'on va sourire... Mais non, cela frise le grotesque sans l'atteindre; elle est tellement triste, leur musique, et le ciel est si noir, le décor si grandiose, le lieu si rare—qu'on reste saisi et grave.

C'est, du reste, le signal d'une immense clameur; le charme du silence est rompu; un puissant tumulte de voix s'élève de partout; d'autres musiques aussi répondent de différents côtés: les musettes glapissantes en fausset de chacal, les tambourins sourds, et les longs cris en voix traînante: «Hou! qu'Allah rende victorieux notre sultan, Sidi Mouley-Hassan... Hou!»—Un brusque affolement de bruit a passé dans toute cette foule encapuchonnée, qui nous suit toujours, qui toujours court après nous...

Puis les musiques se taisent, les étranges clameurs s'arrêtent; subitement le silence retombe, nous enveloppe encore; de nouveau, nous n'entendons plus que les innombrables frôlements de ces gens qui se pressent; que leurs milliers de pas, amortis par la terre...

Voici maintenant des bannières, de droite et de gauche, alignées, flottant par-dessus la tête des soldats;—bannières de régiments, de corporations, de métiers, en soie de toutes couleurs, avec des emblêmes bizarres; plusieurs sont marquées des deux triangles entrelacés qui forment le sceau de Salomon.

Sur le bord de l'avenue humaine, un superbe et colossal personnage nous attend à cheval, entouré d'autres cavaliers qui lui font une garde d'honneur. C'est le «caïd El-Méchouar», introducteur des ambassadeurs.—Ici, une minute d'hésitation, presque d'anxiété: il reste immobile, voulant évidemment que le ministre français s'arrête et fasse le premier pas vers lui; mais le ministre, soucieux de la dignité de l'ambassade, fait mine de passer fier sur son cheval blanc, sans tourner la tête, comme qui n'a rien vu. Alors le grand caïd se résout à céder, éperonne son cheval et vient à nous: une poignée de main s'échange, et, l'incident terminé à notre satisfaction, nous continuons d'avancer vers les portes.

Cependant, nous allons entrer. A cent mètres à peine en avant de nous, les gigantesques remparts se dressent, ayant l'air de piquer leurs rangées de créneaux pointus dans les nuages sombres du ciel. De chaque côté de la haute ogive béante par où nous allons passer, sur des talus en gradins, on croirait voir des couches amoncelées de galets blancs,—et ce sont des amas de têtes de femmes. Uniformément voilées de laine épaisse, elles se tiennent là, serrées à s'étouffer, et immobiles dans un silence de mort. D'autres sont perchées, par petits groupes, sur la crête des remparts, laissant tomber de haut sur nous des regards plongeants. Les bannières rouges, les bannières vertes, les bannières jaunes, s'agitent en l'air, sur le fond noirâtre des murailles. Une «sainte» illuminée, qui a retiré son voile, prophétise à demi voix, debout sur une pierre, les yeux égarés, le visage peint en vermillon, tenant en main un bouquet de fleurs d'oranger et de soucis. Par-dessous la grande ogive morne et grise, on aperçoit, dans un certain recul, une autre porte aussi immense, mais qui paraît toute blanche, toute fraîche, entourée de mosaïques et d'arabesques bleues et roses,—comme une porte de palais enchanté, qui serait cachée derrière le délabrement de cette formidable enceinte.

Et ce tableau d'arrivée, cette multitude silencieuse à cette entrée de ville, et ce déploiement de bannières, tout cela est du plein moyen âge, tout cela a la grandeur duXVesiècle, sa rudesse et sa naïveté sombre.

Nous entrons; alors c'est l'étonnement d'arriver dans des espaces vides et des ruines.

Sans doute, tout le monde était dehors, car il n'y a presque plus personne ici sur notre passage. Et puis, cette porte aux arabesques bleues et roses, qui avait un air féerique vue de loin, perd beaucoup à être regardée de près; elle est immense, mais elle n'est qu'une grossière imitation neuve des splendeurs anciennes. Elle donne accès dans les quartiers du sultan, qui occupent à eux seuls presque tout «Fez-Djedid» (Fez-le-Neuf) et dont nous longeons maintenant les murailles, aussi hautes, aussi farouches que les remparts de la ville. Au pied de ces enceintes du palais, un dépôt de bêtes mortes, dans un cloaque, carcasses de chevaux ou de chameaux, remplissent l'air d'une odeur de cadavre.

Nous laissons derrière nous toutes ces effroyables clôtures de sérail, vieilles et croulantes, qui pointent leurs créneaux dans le ciel et s'enferment les unes les autres comme par excès de méfiance.

Bientôt nous sommes dans les terrains déserts qui séparent Fez-le-Neuf de «Fez-Bâli» (Fez-le-Vieux) où nous devons habiter. Là, nous marchons sur de grosses pierres inégales, sur des têtes de roches, arrondies, polies par le frottement séculaire des pieds des hommes et des pattes des bêtes. Nous cheminons au milieu de fondrières, de cavernes, de cimetières vieux comme l'Islam, de monticules pierreux couverts de cactus et d'aloès, dekoubas(qui sont des chapelles mortuaires pour les saints) surmontées de dômes et ornées d'inscriptions en mosaïques de faïences noires.

Au faîte d'un grand rocher, une de ceskoubasse dresse, très haute et vaste presque autant qu'une mosquée; des femmes couronnent ses vieux murs, comme des oiseaux posés sur des ruines, et nous regardent par les fentes de leurs voiles; tous leurs yeux peints sont baissés vers nous; au-dessus encore, à la pointe du dôme, une grande cigogne immobile, qui nous regarde aussi, complète cet échafaudage extraordinaire. Et derrière lakouba, deux palmiers montent tout droits, tout raides, comme des plantes en métal; leurs bouquets de plumes jaunies, au bout de leur interminable tige, se détachant en clair sur le ciel toujours noir.

Au moment où nous passons, unyou! you! you! you!rapide et comme furieux, tombe en notre honneur des murs de cettekouba, les femmes écartant toutes leurs voiles sur la bouche pour être mieux entendues. Et, comme nous levons la tête pour les voir, nos chevaux font un brusque écart... Nous croyons à quelque bête morte en travers du chemin. Mais non, devant leurs pieds, au milieu de la route, un trou béant, assez large pour y disparaître, est au ras du sol, sans le moindre rebord, donnant accès, comme une clef de voûte ouverte, dans un de ces grands souterrains appeléssilosque l'on creuse au Maroc pour cacher du blé ou de l'orge en cas de guerre ou de famine.

Alors je comprends cette expression marocaine «tomber dans un silo», qui signifie se laisser prendre dans un piège d'où il est impossible de sortir.

Fez-le-Vieux est devant nous: mêmes murailles effrayantes, lézardées du haut en bas; mêmes créneaux ébréchés. Une triple porte ogivale, contournée, épaisse, profonde, en tout semblable comme dessin à celle de la forteresse de l'Alhambra, nous donne accès dans cette ville, infiniment vieille et infiniment sainte.

D'abord, c'est une longue rue sinistre, entre de hauts murs crevassés et noirâtres, qui ne sont égayés d'aucune fenêtre: de loin en loin seulement, des trous grillés, par où des paires d'yeux nous regardent. Puis un coin de bazar couvert, bazar sauvage, qui sent déjà le Soudan noir. Et, tout de suite après, nous nous enfonçons dans un quartier de jardins.

Là, c'est sous une autre forme, la même extrême tristesse. A la file maintenant, à la queue leu leu, nous circulons dans un dédale de petits couloirs qui tournent perpétuellement sur eux-mêmes, si étroite que, de droite et de gauche, nos genoux en passant touchent les murs. Des vieux petits murs bas, en pisé, fendillés de soleil et garnis de lichen jaune, par-dessus lesquels passent des palmes, des branches charmantes d'orangers en fleurs. Les soldats rouges, qui veulent absolument nous escorter quand même, se font piétiner, écraser par nos chevaux, lesquels pataugent dans une boue noire, gluante comme celle de Czar-el-Kébir. Et dans le labyrinthe de ces couloirs, il y a à peine, de loin en loin, quelques petites ouvertures, verrouillées et grillées. On ne s'explique pas très bien comment on peut pénétrer dans ces jardins mystérieux ni comment on peut en sortir.

Enfin notre guide nous arrête devant la plus vieille des portes, la plus étroite et la plus basse, percée dans le plus vieux des murs; on dirait une entrée de cabane à lapins, et même, a-t-on l'impression d'arriver chez des lapins très pauvres: c'est bien là cependant que le ministre ambassadeur et sa suite vont être logés!

(Je regrette, en vérité, d'employer si souvent le motvieux, et je m'en excuse. De même, quand je décrivais du Japon, je me rappelle que le motpetitrevenait, malgré moi, à chaque ligne. Ici c'est la vieillesse, la vieillesse croulante, la vieillesse morte, qui est l'impression dominante causée par les choses; il faudrait, une fois pour toutes, admettre que ce dont je parle est toujours passé à la patine des siècles, que les murs sont frustes, rongés de lichen, que les maisons s'émiettent et penchent, que les pierres n'ont plus d'angles.)

On éprouve quelque embarras à descendre de cheval, tant le passage est étroit. Il n'y a cependant pas de temps à perdre. En quittant la selle, tout de suite il faut se jeter dans la vieille petite porte basse, et entrer du même coup, pour n'être pas écrasé par le cavalier suivant qui arrive près derrière, poussé lui-même par tous les autres à la file. On tombe alors presque sur des baïonnettes dans un poste de soldats commandés par une espèce de vieux janissaire noir, qui aura consigne de ne plus jamais laisser sortir aucun de ses nouveaux hôtes français sans une escorte armée.

De tels abords ne sont guère souriants: mais, au Maroc, il ne faut pas s'inquiéter de l'extérieur des habitations; les entrées les plus misérables mènent quelquefois à des palais de fées.

Le poste franchi, nous arrivons dans un délicieux jardin: de grands orangers tout blancs de fleurs y sont plantés en quinconces au-dessus d'un fouillis de rosiers, de jasmins, de citronnelles et de giroflées. Puis une avenue dallée nous conduit à une autre porte, très basse aussi, au pied d'un haut mur, laquelle donne dans une cour d'Alhambra, tout en arcades festonnées, en arabesques, en mosaïques, avec des eaux jaillissantes dans des bassins de marbre... C'est là que l'ambassade va subir, pour commencer, les trois jours de quarantaine et depurificationimposés toujours aux étrangers qui ont eu la faveur d'entrer à Fez.

Dans le désarroi de l'arrivée, je viens présenter au ministre ma requête, d'aller habiter seul, ailleurs, dans un gîte qu'un ami providentiel a bien voulu mettre à ma disposition.

Il sourit, le ministre, soupçonnant peut-être un vague projet de ne pas mepurifier, un noir dessein d'échapper aux surveillances et de faire dès demain des promenades défendues. Mais il consent gracieusement. Et je remonte à cheval, sous la pluie qui tombe à présent fine et continue, pour aller à la recherche de mon logis particulier...

Ce même jour d'arrivée, à neuf ou dix heures du soir, dans la solitude de ma maison...

De tous les gîtes qui m'ont abrité au courant de ma vie, aucun n'a jamais été plus sinistre que celui-ci, ni d'un accès moins banal. Et jamais n'a été plus brusque ni plus complète l'impression de dépaysement, de changement de moi-même en un autre personnage d'un monde différent et d'une époque antérieure.

Autour de moi, il y a la sombre ville sainte, sur laquelle vient de descendre une nuit froide, épaissie d'une pluie d'hiver. Au coucher du soleil, Fez a fermé les portes de ses longs remparts crénelés; puis toutes ses vieilles portes intérieures, la divisant en une infinité de quartiers qui, le soir, ne communiquent plus entre eux.

Et j'habite dans un des quartiers de Fez-Bâli (Fez-le-Vieux), ainsi nommé par opposition avec Fez-Djedid (Fez-le-Neuf), lequel Fez-le-Neuf est déjà un nid de hiboux datant de six ou huit siècles.

Ce Fez-Bâli est un dédale de rues couvertes, obscures, qui s'enchevêtrent en tous sens, entre de grandes murailles noirâtres. Et, dans toute la hauteur de ces maisons inaccessibles, presque jamais de fenêtres; des petits trous seulement, mais grillés avec soin. Quant aux portes, renfoncées sous des embrasures profondes, elles sont si basses, qu'il faut se courber en deux pour y entrer; et puis, bardées de fer toujours, avec des clous énormes, des piquants, des verrous, des serrures, et de lourds frappoirs usés par les mains; tout cela déformé, rouillé, déjeté,—millénaire.

De tant de petites rues entre-croisées, la plus étroite, je crois, et la plus noire, est la mienne. On y pénètre par une ogive basse, et il y fait presque nuit en plein jour; elle est jonchée d'immondices, de souris mortes, de chiens morts; le sol y est creusé, au milieu, en forme de ruisseau et on y enfonce jusqu'à mi-jambe dans une boue liquide. Elle a juste un mètre de largeur; lorsque deux personnages, toujours encapuchonnés ou voilés de laine blanche comme des fantômes, s'y rencontrent par hasard, ils sont obligés de se plaquer l'un et l'autre aux murailles; et lorsque je passe à cheval, les gens qui viennent en sens inverse sont forcés de reculer ou d'entrer sous des portes, car mes étriers, de droite et de gauche, raclent les maisons. Par le haut, la voie se rétrécit encore, à la façon des pièges à rats; les murs croulants se rejoignent, laissant à peine çà et là glisser entre eux une lueur pâle, comme dans le fond des puits.

Ma porte, que, dans cette obscurité, je n'ai pas pu m'habituer à franchir sans me heurter le front, donne accès dans quelque chose de moins éclairé encore que la rue: un escalier, là tout de suite, dès l'entrée; un escalier de tourelle, qui monte en s'enroulant sur lui-même. Il est si étroit que des deux côtés les épaules touchent et frottent; il est raide comme une échelle; les marches en sont pavées de mosaïques usées par les babouches arabes; les parois en sont noircies par la crasse de plusieurs générations humaines, usées par le frottement des mains, et irrégulières comme celles des cavernes. En montant, on rencontre de distance en distance des portes verrouillées donnant sur des espèces de recoins inquiétants, remplis de débris, de toiles d'araignées et de poussière.

Puis enfin, à hauteur d'un deuxième étage environ, on arrive à un couloir, coupé par deux portes ferrées, qui semble, par sa direction, s'éloigner de la rue (c'est du reste sans importance, puisqu'il n'y a pas de fenêtres, et que la rue est noire). Il est impossible de démêler le plan d'une maison de Fez; en général, elles s'enchevêtrent ensemble, se tiennent, s'enlacent. Ainsi, le rez-de-chaussée, et peut-être le premier étage de la mienne, font partie d'une maison voisine que je ne connaîtrai jamais.

Au bout du couloir, on trouve enfin la lumière et le vent froid du dehors; on arrive dans une grande pièce, aux murs nus, lézardés et crassis. Le pavé est de mosaïques, et le plafond, très haut, en bois de cèdre, sculpté d'arabesques, est coupé au milieu en un grand carré, béant sur le ciel gris; par là, tombe la pluie froide, avec continuellement le même petit bruit de ruisseau sur les faïences du parquet; par là descendait, dans le jour, une lumière triste, et par là, maintenant, descend de la nuit glacée.

Sur cette cour intérieure s'ouvrent deux hautes portes de cèdre à deux battants chacune, et se faisant face. Elles mènent à des appartements symétriques, très élevés de plafond, avec des murs lézardés; l'un est le mien, et l'autre sera demain occupé par Selem et Mohammed, mes valets.

Du reste, dans toutes les habitations marocaines, on retrouve cette même disposition, ces mêmes grandes portes à battant double, de chaque côté d'une cour à ciel ouvert par où vient toute la lumière des logis. On ne ferme ces portes-là qu'après la tombée de la nuit—car, dès qu'elles sont fermées, il fait noir dans les appartements, qui n'ont ordinairement point de fenêtres;—de plus, comme elles sont massives, immenses, pénibles à tirer, dans chacun des battants est toujours ménagée une petite sortie ogivale, qui est comme une espèce de chattière humaine, gentiment encadrée d'arabesques. Et c'est ainsi partout, chez le sultan aussi bien que chez le dernier de ses sujets.

Avec une barre de fer d'un mètre de long, j'ai verrouillé les grandes portes de ma chambre, comme il est d'usage à la fin du jour. Puis, par une de mes chattières festonnées, je suis ressorti, une lanterne à la main, pour faire une ronde d'exploration dans ma maison encore peu connue. D'abord, je suis redescendu par mon escalier de tourelle, pour barrer prudemment l'entrée basse qui communique avec la rue; puis, passant aux étages supérieurs, j'ai été effrayé de mes découvertes: d'autres petits couloirs, d'autres pièces délabrées, de forme irrégulière, encombrées de débris, de planches, de vieilles selles, de bâts pour les mulets, de poules mortes et de poules vivantes!...

C'est une situation tout à fait rare pour un Européen, d'habiter ainsi une maison particulière dans la sainte ville de Fez. D'abord, on n'y vient qu'en ambassade, et, dans ces cas-là, on est toujours caserné tous ensemble dans un palais désigné par le sultan, d'où il n'est permis de sortir qu'avec une escorte de soldats. En admettant qu'un «Nazaréen» (comme les Arabes nous appellent) soit parvenu à s'aventurer seul jusqu'ici, il risquerait fort de mourir de faim dans la rue; car, à aucun prix, un musulman ne consentirait à lui louer le moindre gîte ni à lui préparer la moindre nourriture. Mais voici, il y a à Fez une mission française permanente: trois officiers pour l'instruction des troupes, et un médecin militaire, le docteur L*** (dont j'aurai, sans doute, l'occasion de reparler souvent). Avec l'ex-colonel anglais, déjà mentionné, et un officier italien qui dirige une fabrique d'armes, ils composent toute la colonie européenne de la ville. Sous la haute protection du sultan, ils ne sont point inquiétés et peuvent, en observant quelques précautions, sortir à peu près librement dans les rues. Par ordre impérial, les caïds chefs de quartiers ont obligé les habitants, qui rechignaient, à leur louer à chacun une maison; or, le docteur L*** se trouve en ce moment en avoir deux, à la suite de je ne sais quelles circonstances; il m'en a offert une; et c'est grâce à lui que je vais vivre à Fez dans des conditions de liberté très exceptionnelles.

Et maintenant, barricadé définitivement pour la nuit, mes deux chattières fermées, je suis seul dans ma chambre, ayant froid malgré mon burnous; j'entends la pluie qui tombe, les gouttières qui suintent, le vent qui souffle comme en hiver,—et, de temps à autre, m'arrivant de quelque mosquée, un chant religieux dans le lointain... Bien délabrée et bien triste, ma grande chambre, avec ses murs nus, fendillés du haut en bas, blanchis à la chaux il y a quelques siècles et garnis à présent de dentelles grises en toiles d'araignées.

Dans deux des angles, des petites portes sournoises mènent à des soupentes profondes. Le parquet, en mosaïques de faïence comme partout, sera peut-être demain la seule jolie chose de mon logis, quand je l'aurai fait laver et dégager de son épaisse couche de poussière.

Tout mon mobilier se compose d'un grand tapis de R'bat aux dessins anciens, aux couleurs éteintes; d'un matelas de camp posé sur ce tapis et drapé d'une couverture marocaine; d'une petite table et d'un haut chandelier de cuivre. Mes vêtements sont déjà arabes de la tête aux pieds. Et des cafetans, des burnous, qu'un juif est venu me vendre ce soir, sont accrochés à des clous, tout prêts pour les promenades défendues de demain. Il n'y a d'européen autour de moi que ma plume qui court et le papier blanc sur lequel j'écris.—Lestholbaspauvres, qui suivent les cours de Karaouïn, doivent, chez eux, être équipés dans ce genre-là...

Je repasse en moi-même la série de circonstances rapides qui m'ont amené, comme par un fil conducteur tendu d'avance, dans cette maison étrange. D'abord mon brusque départ imprévu pour le Maroc. Puis ces douze jours de route à cheval, pendant lesquels un peu de France me suivait encore: de gais compagnons de voyage avec lesquels on se réunissait pour les repas sous la tente, causant des choses du présent siècle, oubliant presque ensemble le pays sombre où l'on s'enfonçait. Puis notre entrée extravagante de ce matin dans Fez, au son des tambourins et des musettes. Puis, subitement, ma séparation du reste de l'ambassade; mon arrivée sous la pluie dans ce gîte en ruine, et ma solitude absolue de toute l'après-midi.

Ç'a toujours été mon amusement préféré et ma grande ressource contre la monotonie de vivre, ces dépaysements complets, ces transformations.—Et ce soir, je cherche à m'amuser de ce costume arabe, de cette pensée surtout que j'habite en pleine ville sainte, dans une inaccessible maisonnette... Eh bien, non, la dominante, malgré moi, est une tristesse immense que je n'attendais pas; un regret pour le foyer de France; un regret presque enfantin, me gâtant le charme de cette étrangeté nouvelle; le sentiment du suaire de l'Islam tombé sur moi de tous côtés, m'enveloppant de ses vieux plis lourds, sans un coin soulevé pour respirer l'air d'ailleurs, et beaucoup plus oppressant à porter que je ne l'aurais cru... Peut-être aussi la faute en est-elle à l'aspect mort de ce logis, à ces gouttières qui suintent du plafond avec un petit bruissement si désolé, et à ces voix qui psalmodient en mineur, du haut des minarets, la nuit... Mais vraiment cela étouffe, les premiers jours, de sentir autour de soi le labyrinthe de ces petites rues trop étroites, et la présence de tous ces gens, dédaigneux ou hostiles, qui ne vous tolèrent dans leur ville que par contrainte et qui volontiers vous laisseraient comme un chien mourir par terre; et toutes ces portes de quartiers solidement fermées;—et, fermées aussi, les portes des grands remparts emprisonnant le tout;—et, au delà, l'obscurité des campagnes sauvages, qui sont plus inhospitalières encore que la ville, qui sont sans routes pour fuir, et où habitent des tribus qui coupent les têtes...

Mardi 16 avril.

La première nuit passée dans cette maison a été assez lugubre. Constamment ces mêmes bruits: le vent, la pluie, les lointaines prières.

Vers deux heures du matin, les vieilles portes de mes escaliers et de mes couloirs étaient tellement secouées, avec de tels bruits de ferraille, que je me suis cru envahi.—Alors j'ai fait une ronde générale, ma lanterne à la main.—Mais non, personne; rien que du vent, des rafales, et les verrous toujours en place.

Et je ne me suis plus réveillé ensuite qu'en voyant filtrer le jour par les fentes de mes grandes portes de cèdre. Pieds nus, sur le tapis qui couvre mon pavé de faïence, je suis allé d'abord ouvrir une de mes petites chattières ogivales, et j'ai regardé le ciel, par l'ouverture béante de mon toit: obstinément ce même ciel d'hiver, d'où continuait de tomber une pluie lente et fine; un vent froid, comme dans les climats du Nord, m'arrivait au visage. Et l'antiquité, la désolation, le délabrement de ma maison, m'apparaissaient plus extrêmes encore, sous cette lueur à la fois terne et claire, impitoyable, qui descendait d'en haut avec la pluie. Par terre, les mosaïques de faïence, mouillées, lavées, avaient seules de fraîches couleurs.

La matinée se passe à des essais de costumeshabillés.—Un certain Edriss, musulman d'Algérie émigré au Maroc, que le docteur L*** m'a procuré comme guide, m'apporte à choisir des cafetans de drap rose, aurore, capucine, ou bleu nuit; puis des ceintures, des turbans, de grosses cordelières en soie pour tenir le poignard et pour attacher l'aumônière dans laquelle tout vrai croyant doit porter, suspendu au cou, un petit commentaire manuscrit des saints livres; et enfin de longs voiles de transparente laine blanche pour envelopper le tout et en atténuer les couleurs.

Il m'indique ensuite la très difficile manière élégante de se draper dans ces voiles-là, qui font deux ou trois fois le tour du corps, prenant les bras, la tête, les reins, et à l'arrangement desquels la toilette entière est subordonnée.

Toute fantaisie de déguisement mise de côté, il est certain que le costume arabe est indispensable à Fez, pour circuler en liberté et voir d'un peu près les gens et les choses.

Trois heures de l'après-midi.

On frappe à ma porte.—Je sais qui c'est, et je descends ouvrir, dans des vêtements d'Arabe très simples, en laine blanche un peu défraîchie, comme on en voit à tous les passants dans les rues. Je trouve en bas trois mules arrêtées, la tête dirigée du côté par où il faudra partir, à cause de l'impossibilité de tourner entre ces hautes murailles qui se touchent presque. L'une des trois mules est tenue en main par un palefrenier, et, bien que ce soit jour depurificationet de retraite, je m'y installe sur une selle à fauteuil en drap rouge. Les deux autres sont montées par des personnages enveloppés de longs burnous, dont l'un est Edriss, et l'autre, en tout semblable aujourd'hui à un vrai Bédouin, est le capitaine H. de V***, l'un des membres de l'ambassade, qui ne se purifie pas aujourd'hui, lui non plus; du reste, mon compagnon habituel de promenade, que tout ce pays impressionne de la même manière que moi-même. Nous partons tous trois sans rien nous dire, comme pour un but convenu. La pluie fine tombe toujours du ciel bas et brumeux.

Longtemps nous marchons, à la file, sous cette pluie obstinée qui rend plus lugubre le labyrinthe des petites rues obscures. Le plus souvent, nous avons de l'eau ou de la boue liquide jusqu'aux genoux de nos bêtes, qui glissent sur des pierres, s'enfoncent dans des trous, manquent vingt fois de s'abattre.

Souvent il faut se plier en deux, sous des voûtes si basses que l'on risque de s'y rompre la tête. A chaque instant il faut s'arrêter, se garer dans une porte ou reculer jusqu'à un tournant, pour laisser passer d'autres mules chargées, ou bien des chevaux, des ânons.

Nous traversons des bazars couverts, où il fait perpétuellement une espèce de demi-crépuscule; là, nous sommes frôlés par toute sorte de gens et d'objets; nous écrasons des passants contre des maisons, et toujours nous raclons avec nos étriers les vieilles murailles.

Enfin nous sommes au but de notre course: une grande cour de mauvais aspect, vieille, caduque, comme tout ce qui est Fez, et entourée de porches massifs qui la font ressembler à un préau de prison: c'est le marché aux esclaves—que les chrétiens ne doivent pas voir.

Il est vide aujourd'hui, ce marché; nous avions été mal renseignés; sans doute il n'y a pas eu d'arrivages du Soudan, car on ne vendra personne, nous dit-on, d'ici deux ou trois jours.

A la suite d'Edriss, nous continuons donc notre route, toujours sans parler, dans l'enchevêtrement des rues, qui nous font l'effet de se rétrécir et de s'assombrir encore davantage.

Et voici un grand murmure de voix qui nous arrive, de voix priant et psalmodiant ensemble, sur un rythme toujours égal, avec un recueillement immense. En même temps, dans le dédale noir, apparaît une clarté blanche; elle sort d'une grande porte ogivale, devant laquelle Edriss, notre guide, qui a beaucoup ralenti sa marche, se retourne pour nous regarder. Nous l'interrogeons d'un signe imperceptible: «C'estcela, n'est-ce pas?» De la même manière, par un clignement d'yeux, il répond: «Oui.» Et nous passons le plus lentement possible pour mieux voir.

Cela, c'est Karaouïn, la mosquée sainte, la Mecque de tout le Moghreb, où, depuis une dizaine de siècles, se prêche la guerre aux infidèles, et d'où partent tous les ans ces docteurs farouches, qui se répandent dans le Maroc, en Algérie, à Tunis, en Égypte, et jusqu'au fond du Sahara et du noir Soudan. Ses voûtes retentissent nuit et jour, perpétuellement, de ce même bruit confus de chants et de prières; elle peut contenir vingt mille personnes, elle est profonde comme une ville. Depuis des siècles on y entasse des richesses de toutes sortes, et il s'y passe des choses absolument mystérieuses. Par la grande porte ogivale, nous apercevons des lointains indéfinis de colonnes et d'arcades, d'une forme exquise, fouillées, sculptées, festonnées avec l'art merveilleux des Arabes. Des milliers de lanternes, des girandoles, descendent des voûtes, et tout est d'une neigeuse blancheur, qui répand un rayonnement jusque dans la pénombre des longs couloirs. Un peuple de fidèles en burnous est prosterné par terre, sur les pavés de mosaïques aux fraîches couleurs, et le murmure des chants religieux s'échappe de là, continu et monotone comme le bruit de la mer...

Pour ne pas nous trahir, un jour de quarantaine obligatoire, nous n'osons pas nous parler, ni nous arrêter, ni même regarder trop longuement.

Mais nous allons faire le tour de la très grande mosquée, qui a bien vingt portes, et nous l'apercevrons encore sous d'autres aspects.

On la contourne dans l'obscurité, par une sorte d'étroit chemin de ronde, en enfonçant dans la boue, les immondices, les pourritures. Extérieurement on n'en voit rien, que de hautes murailles noires, dégradées, croulantes, contre lesquelles s'appuient les maisons centenaires d'alentour.

Avec un vague recueillement, nous ralentissons notre marche, chaque fois que nous passons devant une de ces portes: alors le sanctuaire nous envoie un instant sa lueur blanche et son bruit de voix pieuses. Il est tellement grand que nous ne parvenons pas bien à en démêler le plan d'ensemble; ses arcades sont variées à l'infini, les unes sveltes, élancées, découpées en festons inconnus, dentelées en grappes de stalactites; les autres ayant forme de trèfles à plusieurs feuilles, de cintres allongés, d'ogives.

Et toujours, par terre, sur les mosaïques, la foule des burnous prosternés, murmurant les éternelles prières...

Sans doute, nous reverrons souvent Karaouïn pendant notre séjour à Fez, mais je ne crois pas que nous en ayons jamais une impression plus profonde qu'après ce premier coup d'œil, jeté furtivement un jour où c'était défendu...

Mercredi 27 avril.

Présentation au sultan, le matin (on nous a fait grâce d'un jour de quarantaine).

A huit heures et demie nous sommes tous réunis, en grande tenue, dans la cour mauresque de la maison qu'habitent notre ministre et sa suite.

Arrive lecaïd introducteur des ambassadeurs, un mulâtre colossal, à cou de taureau, qui tient en main une énorme trique de mauvais aloi (on choisit toujours pour remplir ces fonctions-là un des hommes les plus gigantesques de l'empire).

Quatre personnages en longs vêtements blancs entrent à sa suite, et restent immobiles derrière lui, armés de triques semblables à la sienne, qu'ils tiennent, comme les tambours-majors leur canne, à toute longueur de bras. Ces gens sont simplement pour écarter la foule sur notre passage.

Quand il est temps de nous mettre en selle, nous traversons le jardin d'orangers, sur lequel tombe toujours la même petite pluie d'hiver inséparable de notre voyage, et nous nous dirigeons vers la porte basse qui donne sur la rue; là, on nous amène, un par un, nos chevaux qui sont incapables de se retourner ni de passer deux de front, tant cette rue est étroite. Et nous montons au hasard des bêtes qui se présentent, en hâte et sans ordre.

Il y a assez loin d'ici le palais. Il nous faut traverser ces mêmes quartiers que nous avions pris avant-hier pour venir. En avant de nous, les bâtons s'abattent, deçà et delà, sur les groupes qui gênent, et nous sommes entourés d'une haie de soldats affolés, tout de rouge vêtus, qui sont constamment sous nos chevaux, et dont les baïonnettes, arrivant juste à hauteur de nos yeux, sont une menace permanente, dans les tournants brusques ou les cohues.

Comme le jour de notre entrée, nous traversons les terrains vides qui séparent Fez-le-Vieux de Fez-le-Neuf, les rochers, les aloès, les grottes, les tombes, les ruines, et les tas de bêtes pourries au-dessus desquels des oiseaux tournoient.

Et, enfin, nous arrivons devant la première enceinte du palais et, par une grande porte ogivale, nous entrons dans la cour des ambassadeurs.

Cette cour est tellement immense que je ne connais pas de ville au monde qui en possède une de dimensions pareilles. Elle est entourée de ces hautes et effroyables murailles à créneaux pointus, flanquées de lourds bastions carrés—comme sont les remparts de Stamboul, de Damiette ou d'Aigues-Mortes—avec quelque chose de plus délabré encore, de plus inquiétant, de plus sinistre; l'herbe sauvage pousse sur cette place et, au milieu, il y a un marais où des grenouilles chantent. Le ciel est tourmenté et noir; des nuées d'oiseaux s'échappent des tours crénelées et tourbillonnent dans l'air.

La place semble vide, malgré les milliers d'hommes qui y sont rangés, sur les quatre faces, au pied des vieux murs. Ce sont les mêmes personnages toujours, et les mêmes couleurs: d'un côté, une multitude blanche, en burnous et en capuchons; de l'autre, une multitude rouge, les troupes du sultan, ayant avec eux leurs musiciens en longues robes orangées, vertes, violettes, capucine ou jaune d'or. La partie centrale de l'immense cour dans laquelle nous nous avançons reste complètement déserte. Et toute cette foule semble lilliputienne, à si grande distance, tassée aux pieds de ces écrasantes murailles crénelées.

Par un de ses bastions d'angle, ce lieu communique avec les enceintes du palais. Ce bastion, moins dégradé que les autres, recrépi de chaux blanche, a deux délicieuses grandes portes ogivales entourées d'arabesques bleues et roses; et c'est par un de ces arceaux que le souverain va paraître.

On nous prie de mettre pied à terre; car nul n'a le droit de rester à cheval devant le chef des croyants,—et on emmène nos bêtes. Nous voici démontés, sur l'herbe mouillée, sur la boue.

Un mouvement se fait dans les troupes: soldats rouges et musiciens multicolores viennent, sur deux rangs, former une large avenue, depuis le centre de la cour où l'on nous a placés, jusqu'à ce bastion là-bas, par où le sultan doit venir, et nous regardons tous la porte entourée d'arabesques, attendant l'apparition très sainte.

Elle est bien encore à deux cents mètres de nous cette porte, tant la cour est immense, et d'abord, nous arrivent par là de grands dignitaires, des vizirs: longues barbes blanchissantes et visages sombres; à pied tous, aujourd'hui, comme nous-mêmes, et marchant à pas lents dans les blancheurs de leurs voiles et de leurs burnous qui flottent. Nous connaissons déjà presque tous ces personnages, que nous avons vus avant-hier, à notre arrivée, mais plus fiers, ce jour-là, montés sur leurs beaux chevaux.—Arrive aussi le caïd Belaïl, bouffon noir de la cour, la tête toujours surmontée de son invraisemblable turban en forme de dôme; il s'avance seul, dégingandé et dandinant, l'allure inquiétante, appuyé sur une énorme trique-assommoir;—je ne sais quoi de sinistre et de moqueur est dans toute sa personne, qui semble avoir conscience de sa faveur extrême.

La pluie reste menaçante; des nuages de tempête, chassés par un grand vent, courent dans le ciel avec les nuées d'oiseaux, laissant voir par places un peu de ce bleu intense qui indique seul le pays de lumière où nous sommes. Les murailles, les tours, sont hérissées partout de leurs créneaux pointus, qui font en l'air comme des rangées de peignes aux dents méchantes; elles paraissent gigantesques, nous enfermant de tous côtés comme dans une citadelle aux dimensions excessives, fantastiques; le temps leur a donné une couleur gris doré très extraordinaire; elles sont lézardées, déchiquetées, branlantes; elles produisent sur l'esprit l'impression d'une antiquité tout à fait perdue dans la nuit. Deux ou trois cigognes, perchées entre des créneaux sur des pointes, regardent en bas cette foule; et une mule, grimpée je ne sais comment sur une des tours, avec sa selle à fauteuil en drap rouge, regarde aussi.

Par cette porte, entourée d'arabesques bleues et roses, sur laquelle notre attention est de plus en plus concentrée, arrivent maintenant une cinquantaine de petits nègres, esclaves, en robe rouge avec surplis de mousseline, comme des enfants de chœur. Ils marchent lourdement, tassés en troupeau de moutons.

Puis six magnifiques chevaux blancs, tout sellés et harnachés de soie, que l'on tient en main et qui se cabrent.

Puis un carrosse doré, d'un style Louis XV—imprévu dans cette mise en scène, et mièvre, et ridicule au milieu de toute cette rudesse grandiose—(d'ailleurs l'unique voiture existant à Fez, offerte au sultan par la reine Victoria).

Encore quelques minutes d'attente et de silence. Et, tout à coup, un frémissement de religieuse crainte parcourt la haie des soldats. La musique, avec ses grands cuivres et ses tambourins, entonne quelque chose d'assourdissant et de lugubre. Les cinquante petits esclaves noirs se mettent à courir, à courir, pris d'un affolement subit, se déploient en éventail comme un vol d'oiseaux, comme une grappe d'abeilles qui essaiment. Et là-bas, dans la pénombre de l'ogive, que nous regardons toujours, sur un cheval blanc superbe que tiennent quatre esclaves, se dessine une haute momie blanche à figure brune, toute voilée de mousseline; on porte au-dessus de sa tête un parasol rouge de forme antique, comme devait être celui de la reine de Saba, et deux géants nègres, l'un en robe rose, l'autre en robe bleue, agitent des chasse-mouches autour de son visage.

Et tandis que l'étrange cavalier s'avance vers nous, presque informe, mais imposant quand même, sous l'amas de ses voiles neigeux, la musique, comme exaspérée, gémit de plus en plus fort, sur des notes plus stridentes; entonne un hymne religieux lent et désolé, qu'accompagnent à contre-temps d'effroyables coups de tambour. Le cheval de la momie gambade avec rage, maintenu à grand'peine par les esclaves noirs. Et nos nerfs reçoivent je ne sais quelle impression angoissante de cette musique si lugubre et si inconnue.

Enfin voici, arrêté là tout près de nous, ce dernier fils authentique de Mahomet, bâtardé de sang nubien. Son costume, en mousseline de laine fine comme un nuage, est d'une blancheur immaculée. Son cheval aussi est tout blanc; ses grands étriers sont d'or; sa selle et son harnais de soie sont d'un vert d'eau très pâle, brodés légèrement de plus pâle or vert. Les esclaves qui tiennent le cheval, celui qui porte le grand parasol rouge, et les deux—le rose et le bleu—qui agitent des serviettes blanches pour chasser autour du souverain des mouches imaginaires, sont des nègres herculéens, qui sourient farouchement; déjà vieux tous, leurs barbes grises ou blanches tranchant sur le noir de leurs joues. Et ce cérémonial d'un autre âge s'harmonise avec cette musique gémissante, cadre on ne peut mieux avec ces immenses murailles d'alentour, qui dressent dans l'air leurs créneaux délabrés...

Cet homme, qu'on a amené devant nous dans un tel apparat, est le dernier représentant fidèle d'une religion, d'une civilisation en train de mourir. Il est la personnification même du vieil Islam;—car on sait que les musulmans purs considèrent le sultan de Stamboul comme un usurpateur presque sacrilège et tournent leurs yeux et leurs prières vers le Moghreb, où réside pour eux le vrai successeur du Prophète.

A quoi bon une ambassade à un tel souverain, qui reste, comme son peuple, immobilisé dans les vieux rêves humains presque disparus de la terre? Nous sommes absolument incapables de nous entendre; la distance entre nous est à peu près celle qui nous séparerait d'un calife de Cordoue ou de Bagdad ressuscité après mille ans de sommeil. Qu'est-ce que nous lui voulons, et pourquoi l'avons-nous fait sortir de son impénétrable palais?...

Sa figure brune, parcheminée, qu'encadrent les mousselines blanches, a des traits réguliers et nobles; des yeux morts, dont on voit paraître le blanc, en dessous de la prunelle à demi cachée par la paupière; son expression est une mélancolie excessive, une suprême lassitude, un suprême ennui. Il a l'air doux, et il l'est réellement au dire de ceux qui l'approchent. (Au dire des gens de Fez, il l'est même trop: il ne fait pas voler assez de têtes pour la sainte cause de l'Islam.) Mais c'est sans doute une douceur relative, comme on l'entendait chez nous au moyen âge, une douceur qui ne se sensibilise pas outre mesure devant du sang répandu, quand cela est nécessaire, ni devant une rangée de têtes humaines accrochées en guirlande au-dessus des belles ogives, à l'entrée d'un palais. Certes, il n'est pas cruel; avec ce regard doucement triste, il ne peut pas l'être; comme son pouvoir divin lui en donne le droit, il châtie quelquefois durement, mais on dit qu'il aime encore mieux faire grâce. Il est prêtre et guerrier; et il est l'un et l'autre à l'excès; pénétré de sa mission céleste autant qu'un prophète, chaste au milieu de son sérail, fidèle aux plus pénibles observances religieuses et très fanatique par hérédité, il cherche à copier Mahomet le plus possible; on lit d'ailleurs tout cela dans ses yeux, sur son beau visage, et dans son altitude majestueusement droite. Il est quelqu'un que nous ne pouvons plus, à notre époque, ni comprendre, ni juger; mais il est assurément quelqu'un de grand, qui impose...

Et là, devant nous, gens d'un autre monde rapprochés de lui pour quelques minutes, il a je ne sais quoi d'étonné et de presque timide qui donne à sa personne un charme singulier, tout à fait inattendu.

Le ministre présente au sultan, dans un sac de velours brodé d'or, ses lettres de créance, que prend en main l'un des chasseurs de mouches. Puis s'échangent les brefs discours d'usage: celui du ministre d'abord; ensuite la réponse du sultan, affirmant son amitié pour la France, d'une voix basse, fatiguée, condescendante, très distinguée. Puis nos présentations individuelles, nos saluts, auxquels le souverain répond par un signe de tête courtois—et c'est fini: le chef des croyants s'est assez montré pour des Nazaréens que nous sommes. Les esclaves noirs font tourner bride au beau cheval harnaché de soie; la momie chérifienne nous apparaît vue de dos, semblable à un grand fantôme, dans de vaporeux linceuls. La musique, qui s'était apaisée en sourdine pendant les discours, reprend un crescendo funèbre; un autre orchestre, de musettes et de tambourins, glapit en même temps sur des notes plus stridentes encore; le canon commence à tonner tout près de nous, affolant les chevaux; celui du sultan se cabre et rue, essayant de secouer sa momie neigeuse, qui reste impassible;—tous les autres, les six belles bêtes blanches qu'on tenait en main, s'échappent en bonds furieux; celui du carrosse doré se mâte tout debout sur ses pieds de derrière: les cinquante enfants noirs reprennent leur course échevelée absolument folle (ce qui est une chose d'étiquette chaque fois que le maître est en marche).

Et pendant le crescendo exaspéré de ces musiques, tandis que le canon continue son grand fracas sourd,—le cortège du calife s'éloigne de nous rapidement, comme une apparition qui serait chassée par un excès de mouvement et de bruit; il s'engouffre là-bas, dans l'ombre de l'ogive bordée d'arabesques bleues et roses.—Nous apercevons une dernière ruade du beau cheval essayant toujours de secouer son impassible cavalier blanc; puis tout disparaît, y compris le parasol rouge et les cinquante enfants de chœur qui se sont jetés sous cette porte comme un flot.—Une averse commence à tomber et nous courons à présent sur les hautes herbes mouillées, à la recherche de nos chevaux, au milieu de la débandade subite des soldats nègres habillés de rouge, de toute la pitoyable armée de singes. Un désarroi et un vacarme étranges succèdent au recueillement de tout à l'heure dans le gigantesque carré des murailles et des tours en ruines...

Enfin nous sommes remontés à cheval, pour aller, comme il est d'usage après chaque réception d'ambassade par le sultan, visiter les jardins du palais avec les vizirs.

Nous franchissons d'autres enceintes crénelées effroyablement hautes, d'autres vieilles portes ogivales aux battants bardés de fer, d'autres cours murées, où le sol est coupé de cloaques et de fondrières. Tout cela est vieux extraordinairement, tout cela est en ruines, imposant toujours et sinistre.—La plus solennelle de ces cours est un carré allongé de deux ou trois cents mètres, entre des murailles crénelées d'au moins cinquante pieds de haut. Aux deux bouts de cette cour s'ouvrent symétriquement de grandes portes, recrépies de chaux blanche ainsi que toutes les entrées du palais, et encadrées toujours d'arabesques bleues et roses, de mosaïques de faïence. Et chacune de ces portes est flanquée de quatre énormes tours crénelées, auxquelles on a laissé, comme aux remparts, la couleur sombre des siècles, et qui s'étagent en gradins, les tours extrêmes montant beaucoup plus haut que celles du centre. Rien ne peut rendre l'aspect farouche de ce lieu, ni l'effroi, ni la monotonie triste de ces murailles si hautes, de tous ces créneaux découpés sur le ciel.

Ensuite nous cheminons entre deux rangs de grands murs gris, encore inachevés, dans une sorte de couloir que le sultan fait construire, et élever beaucoup, pour que ses femmes puissent aller dans les jardins sans être aperçues de nulle part, ni des terrasses, ni des montagnes d'alentour. Nous entendons là une sorte de chœur religieux avec, de temps à autre, quelque chose comme un coup assourdi frappé sur plusieurs tambours à la fois. On dirait un service funèbre célébré dans quelque mosquée;—mais ce sont tout simplement des ouvriers qui travaillent, alignés au faîte d'un mur en terre battue.

Ils chantent, en adagio mineur, une complainte lamentable, et, à la fin de chaque mesure, qui dure bien quinze secondes, frappent un coup sur leur bâtisse, pour durcir leur pisé, avec un de ces lourds pilons de bois qu'on appelle des «demoiselles»; c'est tout leur travail, qui durera de cette manière jusqu'à ce soir.

Ils nous regardent venir, et nous aussi, nous les regardons, amusés et ébahis. Cela fait l'effet d'une gageure, d'une moquerie; mais nullement, ces gens-là sont sérieux. Il paraît même que chaque fois qu'on travaille à la journée pour le sultan, on y met cette solennité lente.

Ayant franchi l'enceinte qu'ils construisent, nous nous retournons, poursuivis par leur cantique traînant, pour les regarder encore, et nous pensions cette fois les voir de dos. Mais, par un mouvement d'ensemble comique, ils se sont tous retournés, eux aussi, afin de nous suivre des yeux, et ils continuent de travailler à la même cadence, avec la même invraisemblable lenteur...

Une dernière porte, et nous entrons dans les jardins du sultan. Des vergers plutôt, de grands vergers à l'abandon, enfermés entre des murailles en ruine. Mais des vergers d'orangers, qui sont exquis dans leur tristesse et embaumés de la plus suave odeur. Les avenues sont recouvertes de berceaux de vigne et pavées de marbre blanc, de bien antiques dalles usées et verdies. Les arbres, très âgés, portent en même temps leurs fruits dorés et leurs fleurs blanches. En dessous, croissent les herbes sauvages. Par endroits, cela tourne au marais, à la savane.

Il y a çà et là de vieux kiosques mélancoliques, où, paraît-il, le sultan vient se reposer avec ses femmes. Les arabesques en sont effacées par la chaux blanche.

De l'ensemble se dégage comme une mélancolie de cimetière. Que de belles créatures cloîtrées, choisies parmi les plus superbes jeunes filles de tout le Moghreb, ce bois d'orangers a dû voir passer, s'ennuyer, se faner et mourir!

Jeudi 18 avril.

Une des complications de l'existence dans cette ville est de ne pouvoir jamais sortir seul, même en costume arabe; on risquerait quelque mauvaise aventure, et puis, surtout, ce ne serait pas comme il faut, le décorum exigeant que l'on soit toujours précédé d'un domestique ou de deux, bâton en main, pour faire faire place. On ne peut pas sortir à pied non plus, par convenance d'abord, et pour ne pas enfoncer jusqu'aux genoux dans les boues, pour ne pas se faire écraser, contre les murs trop resserrés, par les mules chargées ou par les beaux cavaliers fiers. Et alors, avec l'indolence des gens de service, faute d'une monture quelconque sellée à l'heure dite, on est les trois quarts du temps prisonnier dans sa propre maison.

Chaque matin, je vais déjeuner chez le ministre avec les autres officiers de l'ambassade. Mais il me serait impossible d'y dîner le soir, à cause du retour, à la nuit tombée; à cause des portes de quartiers qui se ferment, interrompant les communications entre nous.

Mais j'ai pour voisin, presque porte à porte, le docteur L***—celui qui a bien voulu me prêter la maison que j'habite—et nous dînons ensemble chaque soir. Je vais à pied jusque chez lui, marchant les jambes bien écartées, mes babouches touchant les murs des deux côtés de la rue, pour éviter le ruisseau noir du milieu. A sa porte, qui est aussi basse et sombre que la mienne, je me frappe généralement le front en entrant. Et ensuite, je reviens aux lanternes, précédé de mes deux domestiques, Mohammed et Selem, me barricader, dès huit heures, dans ma maison millénaire. De l'autre côté de ma cour intérieure, ils habitent l'appartement symétrique du mien. Derrière leurs portes de cèdre absolument semblables aux miennes, ils se font du thé toute la nuit, et chantent des chansons avec accompagnement de guitare. Le matin, quand j'ouvre ma chambre, en face de moi ils ouvrent la leur, me disent bonjour, mettent leur burnous et vont se promener. Ni par argent, ni par menaces, je n'obtiendrai jamais qu'ils me servent un peu mieux. En général ils me laissent seul au logis, obligé, quand j'entends dans le lointain résonner le lourd frappoir de ma porte, obligé de descendre moi-même mon escalier de tourelle pour ouvrir au visiteur.

Si je raconte ces petites choses, c'est qu'elles donnent la mesure des difficultés de la vie pour un Européen égaré à Fez, même lorsqu'il s'y trouve comme moi dans des conditions exceptionnellement confortables.

Ce matin, comme hier après-midi, des visites officielles à différents grands personnages. Toujours la même pluie fine et froide, qui nous accompagne depuis le départ et qui rendait hier si mélancoliques les jardins du sultan.

Chez des vizirs, chez des ministres où nous nous rendons à cheval par les petites rues tortueuses et obscures, on nous reçoit dans ces cours à ciel ouvert qui sont toujours le plus grand luxe des maisons de Fez; cours toutes pavées de mosaïques, toutes ornées d'arabesques, et entourées d'arcades à festons compliqués. D'autres fois, c'est au fonds de ces jardins délicieusement tristes, qui sont plutôt des bois d'orangers envahis par les herbes, et dont les avenues dallées de pierres blanches s'abritent sous des berceaux de vigne; le tout entouré, naturellement, de ces hautes murailles de prison qui doivent rendre invisibles les belles promeneuses des harems.

Les grands dîners commenceront seulement la semaine prochaine; ce ne sont encore que des collations, mais des collations pantagruéliques, toujours comme étaient chez nous celles du moyen âge. Sur des tables, ou par terre, sont préparées de grandes cuves, en porcelaine d'Europe ou du Japon, remplies, en pyramides, de fruits, de noix pelées, d'amandes, de «sabots de gazelle», de confitures, de dattes, de bonbons au safran. Des voiles, en gaze de couleurs éclatantes lamées d'or, recouvrent ces montagnes de choses, qui suffiraient à deux cents personnes. Des carafes bleues ou roses, peinturlurées, chargées de dorures, contiennent une eau détestable, terreuse et fétide, qu'il faut se garder de boire. Nous sommes assis sur des tapis, des coussins brodés, ou sur des chaises européennes d'un style passé, Empire ou Louis XVI. Le service est fait par des esclaves noirs, ou par des espèces de janissaires armés de longs sabres courbés, et coiffés de tarbouchs pointus.

Jamais de café ni de cigarettes, car le sultan en a défendu l'usage, et dans son édit contre le tabac il a été même jusqu'à comparer la dépravation de goût des fumeurs à celle d'un homme qui mangerait de la viande de «cheval mort».

Rien que du thé, et la fumée odorante, un peu grisante aussi, de ce bois précieux des Indes, que l'on brûle devant nous dans des réchauds d'argent. Partout, les hauts samovars à la russe, et le même thé à la menthe, à la citronnelle, excessivement sucré.

Il est de bon ton d'en reprendre trois fois, et c'est là un usage pénible, car, à chaque tour de plateau, on change entre les différents convives les tasses qui ont servi, après avoir impitoyablement reversé dans la théière ce qui restait au fond.

Durant ces visites nous ne voyons jamais les femmes, cela va sans dire, mais nous sommes constamment regardés par elles. Chaque fois que nous nous retournons, nous sommes sûrs d'apercevoir, au fond de quelque trèfle dissimulé dans les arabesques du mur, au fond de quelque meurtrière étroite, ou au-dessus de quelque rebord de terrasse, des paires d'yeux très longs et très peints qui nous examinent curieusement, et qui s'évanouissent, disparaissent dans l'ombre, dès que nos regards se croisent...

Ces personnages marocains qui nous reçoivent ont tous grand air, sous les plis de leurs légers voiles blancs, ils marchent et se meuvent avec noblesse, ayant je ne sais quelle indolence distinguée, quelle tranquillité détachée de tout. Cependant on sent qu'ils ne valent pas les gens du peuple, les gens bronzés et farouches du plein air. Les richesses, la soif d'en acquérir toujours de plus grandes, et aussi les détours de la politique, les ont gâtés. Dans ces premières visites d'arrivée, le ministre ne parle point encore des questions, des affaires pendantes; mais on devine qu'elles seront longues à régler, rien qu'à voir ces airs de ruse, de méfiance, et les demi-sourires félins de ces hommes voilés de blanc, qui ne répondent que par périphrases gracieuses,—qui ne semblent jamais pressés, ni jamais sincères.

Le grand-vizir marie son fils, et depuis hier tout Fez retentit du bruit de cette noce. Dans les ruelles sombres, d'interminables cortèges vont et viennent, précédés de tam-tams, de musettes déchirantes et de coups de fusil. Nous en avons, ce matin, rencontré un d'au moins trois cents personnes, qui tiraient à poudre dans l'obscurité des petits passages voûtés, ébranlant tous les vieux murs; les gens qui marchaient les premiers portaient les cadeaux sur leur tête: c'étaient des choses très volumineuses, enveloppées dans des étoffes de soie brochée d'or.

La maison de ce vizir, pendant la visite que nous lui avons faite après midi, était parée magnifiquement pour la grande fête. Dans la cour, toute de mosaïques et de dentelles d'arabesques, étaient accrochées d'innombrables girandoles se touchant toutes, masquant absolument la voûte nuageuse du ciel; on avait rehaussé d'or frais, de bleu, de rose et de vert, toutes les fines sculptures enroulées des murailles, et de magnifiques tentures de velours rouge, brodées d'or en relief, étaient posées partout, jusqu'à hauteur du premier étage; de ces tentures arabes, dont les dessins représentent des séries d'arceaux, de festons, comme des portes de mosquée.

Dans les appartements, ouverts sur cette cour d'honneur, il y avait un étalage, une surprenante profusion de tapis merveilleux, de tentures et de coussins aux couleurs éclatantes ou rares, où s'entre-croisaient, en dessins étranges et presque religieux, des ors jaunes et des ors verts. Sur ces richesses se détachait, toute blanche, la personne du grand-vizir, enveloppée de mousselines simples; son beau visage félin, changeant, peu sûr, encadré de barbe grise.

Le ministre lui demanda de voir, non pas la mariée, bien entendu, puisqu'elle était encore invisible même pour son époux, mais le marié et les jeunes hommes de sa suite.

Le vizir y consentit en souriant et nous emmena à travers un jardin, à la maison préparée pour le nouveau ménage; maison toute neuve, encore inachevée, mais construite dans le style immuable de Grenade et de Cordoue, et où une armée d'ouvriers fouillaient patiemment des arabesques.

Là, sur des divans, tout autour d'une grande salle nue, des jeunes hommes étaient assis, faisant la fête, avec du thé, des sucreries et des fumées de parfums. La jeunesse dorée de Fez, la nouvelle génération, les futurs caïds et les futurs vizirs, qui seront peut-être appelés à voir l'écroulement du vieux Moghreb.—Très jeunes, tous, mais étiolés, pâles, mornes et affaissés sur leurs coussins; le fils du grand-vizir, vêtu de vert (ce qui est la couleur des mariés), était à l'écart dans un coin, le plus sombre et le plus affaissé de tous, l'air absolument abêti, excédé d'ennui et de lassitude. A mi-hauteur de la grande salle où ces jeunes gens s'amusaient, la fumée du bois odorant des Indes faisait comme une bande de nuages gris...


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