XXIV

Vendredi 19 avril (vendredi saint).

En quelques heures, comme il arrive toujours ici, le ciel s'est dégagé, et il n'y a plus rien dans l'air. A la place de tant de nuées grises, qui passaient et repassaient, obscurcissant les idées et les choses, reste un vide immense, profond, limpide, qui est ce soir d'un bleu irisé, d'un bleu tournant, à l'horizon, au vert d'aigue-marine; il y a partout grand resplendissement, grande fête et grande magie de lumière.

Aux heures merveilleuses de la fin du jour, je monte m'asseoir sur ma terrasse. La vieille ville fanatique et sombre se baigne dans l'or de tout ce soleil; étalée à mes pieds sur une série de vallons et de collines, elle a pris un aspect d'inaltérable et radieuse paix, quelque chose de presque riant, de presque doux; je ne la reconnais plus, tant elle est changée; il y a comme un rayonnement rose sur l'immobilité de ses ruines. Et l'air est devenu tout à coup si tiède et si tranquille, donnant des illusions d'éternel été!...

Autour de moi, aux premiers plans, se groupent les sommets en terrasses des très hautes maisons voisines: des dessus de cubes de pierre, irrégulièrement disposés, et comme jetés au hasard. Entre ces terrasses et la mienne, il y a le vide; bien qu'on y distingue avec une extrême netteté les moindres détails des objets, les moindres lézardes des murs, elles sont séparées de moi par une sorte de brouillard de lumière, qui donne du vague à leurs bases, qui les rend presque vaporeuses; on les dirait suspendues dans l'air. Et tous ces hauts promenoirs, peu à peu se couvrent de femmes, qui apparaissent l'une après l'autre, qui surgissent, dans des costumes d'idoles, coiffées de l'hantouze(une mitre dorée rappelant le hennin des derniers jours de notre moyen âge).

Au delà de ces terrasses rapprochées, qui sont celles des maisons bâties, comme la mienne, à la partie la plus élevée du vieux Fez,—après du vide encore, et après d'autre brume lumineuse, des choses plus lointaines se dessinent à l'infini, comme à travers des transparences de gaze. C'est d'abord tout le reste du vieux Fez: un millier de terrasses, d'un gris violet, où les belles promeneuses aériennes semblent n'être plus que des points d'éclatantes couleurs semés sur un monotone éboulement de ruines. Au-dessus de cette uniformité de cubes de pierre, montent quelques hauts palmiers à tige frêle:—et aussi, toutes les vieilles tours carrées des mosquées, avec leurs placages de faïences jaunes et vertes, longuement recuites par des siècles de soleil, avec leurs petites coupoles surmontées chacune d'une boule d'or.

De Fez-le-Neuf, qui est plus loin, on ne voit guère que les grands murs sinistres, enfermant les sérails, les palais, les cours du sultan.—Et une ceinture de jardins verts, du plus beau vert printanier, entoure la grande ville: ses vieux remparts, ses vieux bastions, ses vieilles formidables tours, sont comme noyés dans la fraîche verdure.

Il fait clair, clair, étonnamment clair. Malgré cette insaisissable vapeur, qui est d'une teinte d'iris dans les bas-fonds et d'un rose doré sur les sommets, on voit les lointains comme s'ils s'étaient tous rapprochés ou comme si la vue avait acquis, ce soir, une pénétration inusitée.

Là-bas, voici Karaouïn et Mouley-Driss, les deux grandes mosquées saintes, dont les noms seuls, avant mon arrivée, me donnaient le frisson des choses très mystérieuses!—Je vois, par en dessus, leurs minarets, leurs toits recouverts de faïences vertes comme ceux de l'Alhambra: ainsi regardées en pleine lumière, dans la tranquillité de ce beau soir, elles semblent n'avoir plus rien d'inquiétant; elles semblent ne plus être de redoutables sanctuaires, et, de même, toute cette grande ville, au milieu de sa ceinture de frais jardins, si calme sous l'adoucissement de cette pure lumière d'or rose, ne donne plus l'impression de ce qu'elle est en réalité de farouche et de sombre; de ce qu'elle renferme de mystérieusement immuable; on a peine à se figurer que c'est bien là ce cœur muré de l'Islam, cette Mecque solitaire du Moghreb, sans routes pour communiquer avec le reste du monde.

Au delà encore, au delà des jardins et des remparts, le cirque gigantesque des montagnes baigne aussi dans la lumière; on en compte ce soir les moindres vallées, les moindres replis; on voit, comme avec des lunettes d'approche, tout ce qui s'y passe. Çà et là, des caravanes, infiniment petites dans l'éloignement, cheminent vers le Soudan ou vers l'Europe. Du côté de l'est, du côté où tombent en plein les derniers rayons du soleil, c'est une région de cimetières et de ruines; les premières assises avoisinant la ville sont couvertes de débris de murailles, de «koubas» de saints, de petits dômes funéraires, d'innombrables tombeaux: et, comme c'est vendredi (le dimanche musulman), jour de pieuses visites aux morts, ces cimetières sont pleins de monde. Parmi les pierres, on voit circuler les visiteurs, en burnous grisâtre, qui, de si loin, semblent d'autres pierres en marche. Au-dessus, les cimes sont d'un rose ardent, avec des plis d'ombre absolument bleus. Et plus haut encore et plus loin, le grand Atlas, tout couvert de ses neiges étincelantes, d'un autre rose encore, plus transparent, plus pâle, se dessine, comme une découpure nette de cristal, sur le jaune clair qui commence à envahir et à remplacer tout le bleu fuyant du ciel.

Du côté du couchant, une grande montagne très rapprochée se dresse en écran dentelé contre le soleil, projetant sur une partie de la ville son ombre. Elle est striée obliquement du haut en bas, et elle imite, avec sa crête aiguë, une énorme vague marine, soulevée là, puis figée. On sent que par derrière, sur son versant opposé, on serait encore en plein éblouissement de soleil: elle est toute bordée, toute rebroussée de lumière.

Des nuées d'oiseaux noirs tourbillonnent au-dessus des terrasses, et de grandes cigognes passent aussi, d'un vol tranquille, dans l'or vert du ciel.

C'est vendredi saint, un jour où, dans nos pays, le printemps encore instable se voile d'ordinaire de nuages gris; tellement qu'on dit «un temps de vendredi saint» pour exprimer un ciel couvert que le vent tourmente. Mais la ville où je suis ne porte pas, ne reconnaît même point ce deuil des chrétiens, et elle se baigne voluptueusement ce soir dans l'air calme et chaud, sous un ciel éclairé en fête.

De plus, dans les pays d'Islam, le vendredi est pour le peuple, comme chez nous le dimanche, un jour de repos et de toilette. Aussi des femmes, plus nombreuses que de coutume et mieux parées, arrivent par les petites portes de ces espèces de guérites qui sont les sommets des escaliers de leurs maisons; émergent l'une après l'autre sur les toits, en se secouant comme des oiseaux; émaillent partout de leurs éclatants costumes les vieilles terrasses grises.

Grises, toutes ces terrasses, incolores plutôt, d'une nuance neutre et morte, indifférente, qui change avec le temps et le ciel. Jadis blanchies, reblanchies de chaux jusqu'à perdre leur forme sous ces couches amoncelées; puis recuites au soleil, calcinées par les brûlantes chaleurs, ravinées par les pluies, jusqu'à devenir presque noirâtres. Un peu tristes, les hauts promenoirs de ces femmes. Et partout, sur ma terrasse à moi comme chez mes belles voisines, les vieux petits murs bas sur lesquels on s'accoude, et qui servent de parapet pour ne pas tomber dans le vide, sont couronnés de lichens, de saxifrages et de fleurettes jaunes.

Elles se promènent par groupes, ces femmes; ou bien s'asseyent pour causer sur les rebords des murs, jambes pendantes au-dessus des cours et des rues; ou bien s'étendent, nonchalamment renversées, les bras relevés sous la nuque. D'une maison à l'autre, elles se visitent, par escalade, à l'aide de petites échelles quelquefois, ou de planches improvisant des ponts. Les négresses, sculpturales, ont aux oreilles de grands anneaux d'argent; leurs robes sont blanches ou roses, des foulards encadrent le noir de leurs visages; leurs voix rieuses sonnent comme des crécelles, en gaietés drôles de singes. Les Arabes blanches, leurs maîtresses, portent des tuniques de soie brochée d'or, atténuées sous des tulles brodés: leurs manches, longues et larges, laissent libres leurs beaux bras nus cerclés de bracelets; de hautes ceintures, en soie lamée d'or, raides comme des bandes de carton, soutiennent leurs gorges; sur tous les fronts il y a des ferronnières, faites d'une double rangée de sequins d'or, ou de perles, ou de pierreries, et par-dessus est posée l'hantouze, la haute mitre enroulée toujours de foulards en gaze d'or, dont les bouts pendent et flottent par derrière, mêlés à la masse des cheveux dénoués; elles marchent, la tête rejetée en arrière, les lèvres ouvertes sur les dents blanches; elles ont un balancement des hanches un peu exagéré et d'une voluptueuse lenteur; leurs yeux, déjà très grands et très noirs, sont réunis et allongés jusqu'aux tempes, avec de l'antimoine; plusieurs sont peintes, non pas au carmin, mais au vermillon pur, comme par recherche sauvage de l'invraisemblance; leurs joues semblent passées au minium épais; et sur leurs bras, sur leurs fronts, paraissent des tatouages bleus.

Tout ce luxe, qui se voile uniformément de blanc grisâtre quand il s'agit de se promener comme de mystérieux fantômes en bas dans le dédale des petites rues boueuses, ici s'étale complaisamment en pleine lumière. Cette ville, qui paraît si maussade et si noire à qui la parcourt sans lever la tête, déploie toute sa vie féminine élégante le soir sur ses toits, à ces heures dorées de la fin du jour. Maîtresses ou esclaves, sans distinction de castes, se promènent pêle-mêle, riant ensemble, et souvent enlacées avec une apparence d'égalité complète.

Du reste, aucun voile sur ces visages qui dans la rue sont si soigneusement cachés; aussi les hommes ne doivent-ils jamais monter sur les terrasses de Fez.

Je commets, moi, une action tout à fait inconvenante, en restant assis sur la mienne... Mais je suis étranger; et je puis feindre de ne pas savoir...

Cependant l'or s'assombrit, s'éteint partout; l'espèce de limpidité rose qui resplendissait sur la ville religieuse remonte peu à peu vers les couches plus élevées de l'air; seuls, les sommets des tours brillent encore, avec les plus hautes terrasses; une pénombre violette commence à se répandre dans les lointains, dans les lieux bas, dans les vallées. Bientôt va sonner l'heure de la cinquième et dernière prière du jour, l'heure sainte, l'heure du Moghreb... Et toutes les têtes des femmes se tournent vers la vénérable mosquée de Mouley-Driss, comme dans l'attente de quelque pieux signal...

Il y a pour moi une magie et un inexpressible charme, dans les seules consonances de ce mot: le Moghreb... Moghreb, cela signifie à la fois l'ouest; le couchant, et l'heure où s'éteint le soleil. Cela désigne aussi l'empire du Maroc qui est le plus occidental de tous les pays d'Islam, qui est le point de la terre où est venue mourir, en s'assombrissant, la grande poussée religieuse donnée aux Arabes par Mahomet. Surtout, cela exprime cette dernière prière, qui, d'un bout à l'autre du monde musulman, se dit à cette heure du soir;—prière qui part de la Mecque et, dans une prosternation générale, se propage en traînée lente à travers toute l'Afrique, à mesure que décline le soleil—pour ne s'arrêter qu'en face de l'Océan, dans ces extrêmes dunes sahariennes où l'Afrique elle-même finit.

L'or continue de se ternir partout. Fez est déjà plongé dans l'ombre de ses grandes montagnes; Fez rapproché se noie dans cette vapeur violette, qui s'est élevée peu à peu comme une marée montante;—et Fez lointain ne se distingue presque plus.—Seules, les neiges au sommet de l'Atlas conservent encore, pour une dernière minute mourante, leur étincellement rose...

Alors un pavillon blanc monte au minaret de Mouley-Driss.

Comme une réponse subite, à tous les autres minarets des autres mosquées, d'autres pavillons blancs semblables apparaissent:

—Allah Akbar!

Un immense cri de foi aveugle retentit sur la ville tout entière.

—Allah Akbar!...

A genoux, tous les croyants! à genoux dans les mosquées, à genoux dans les rues, à genoux au seuil des portes, à genoux dans les champs: c'est l'heure sainte de Moghreb!...

—Allah Akbar!...

Du haut de tous les minarets, lesmouedzen, mettant leurs mains contre leur bouche, répètent le long gémissement religieux aux quatre points cardinaux, en traînant leur voix de fausset tristement comme des loups qui hurlent...

Tout s'apaise—le soleil est couché.—Une vapeur violette plus foncée accentue davantage le vide entre les terrasses; elles semblent se séparer les unes des autres, s'éloigner de moi avec leurs groupes de femmes devenues immobiles... Un silence tombe sur la ville, après l'immense prière...

La nuit est venue, les étoiles s'allument. On ne distingue plus rien. Là-haut seulement, sur une terrasse qui me domine, une femme reste perchée en silhouette d'ombre à l'angle aigu du toit, fièrement campée sur ses jambes, les mains derrière le dos, contemplant je ne sais quoi, en bas, dans le vide...

Samedi 20 avril.

On s'est battu, cette nuit, au camp du sultan (qui commence à se former sous les murs de la ville pour l'expédition prochaine). Il s'agissait d'une mule que deux escadrons se disputaient. De minuit à une heure du matin on s'est tiré des coups de fusil; il y a eu une vingtaine de blessés et quatre morts, que nous avons vu emporter en tas sur une civière.

Le temps splendide, la fête de lumière continuent. Le ciel est d'un bleu d'indigo pur, et la chaleur augmente. Aux puanteurs de la ville se mêlent des parfums suaves, des bouffées de fleurs d'oranger venues des jardins. Je m'habitue à ma petite maison, qui ne me paraît plus du tout sinistre. Dans la partie que j'habite, j'ai fait laver toutes les mosaïques et passer de la chaux blanche aux murs. (Dans des recoins j'ai découvert de nouvelles petites portes, menant à des couloirs, à des niches, à des oubliettes; pour faire disparaître quelqu'un, tout cela serait excellent.) Je trouve très naturelle ma petite porte basse avec ses ferrures de l'an 1000, et je ne m'étonne plus de mon étroite rue noire. Je m'habitue à mon quartier, et mes voisins aussi s'habituent à moi, ne me regardent plus. Bien que ce soit incorrect et que cela gêne les belles dames du voisinage, je commence à me tenir beaucoup sur ma terrasse, surtout à l'heure sainte du Moghreb, quand les pavillons blancs se hissent sur les mosquées, quand lesmouedzensapparaissent en haut des minarets pour chanter la prière et que les grandes montagnes s'assombrissent dans leurs nuances violettes et roses du soir.

Je sais qui est ce voisin dont la maison est si enchevêtrée avec la mienne. C'est un riche personnage, unamin, quelque chose comme un payeur général de l'armée du sultan. Ce que j'entends piler chez lui tous les matins et tous les soirs, d'une façon continue qui m'intriguait si fort, c'est du sucre et de la cannelle, pour faire des bonbons à ses enfants, qui sont très nombreux. La vie si murée de ce pays a des dessous d'une parfaite bonhomie patriarcale quand on la regarde de près.—Le soir, à travers les planchers, m'arrivent les voix des enfants et des femmes de cetamin, et cela me tient compagnie.

Je m'habitue à mes longs vêtements d'Arabe, à la manière élégante de tenir mes mains dans mes voiles et de draper mes burnous. Et, très souvent, je reviens traîner mes babouches aux alentours de la mosquée de Karaouïn, dans ce labyrinthe du bazar, qui a pris, sous ce beau soleil, un aspect si différent de celui des premiers jours.

Ce soir, avec mon compagnon habituel, le capitaine H. de V***, en Arabes tous deux, nous venions d'entrer au marché des esclaves. Il n'y avait personne dans la triste cour. Et, comme nous nous informions si on ferait des affaires bientôt (c'est généralement à la tombée de la nuit, après l'heure de la prière du Moghreb, que viennent ici les esclaves, les vendeurs, les acheteurs), on nous répondit: «Nous ne savons pas, mais il y atoujours cette négresse, dans ce coin, qui est à vendre.»

Elle était assise, cette négresse, au bord d'une des niches qui sont creusées là comme des tanières dans l'épaisseur des vieux murs; la tête basse, enveloppée d'un voile gris, la figure couverte, elle avait l'attitude de la consternation extrême. Et quand elle nous vit approcher, craignant sans doute d'être achetée, elle s'affaissa encore davantage. Nous la fîmes lever, pour la voir, comme c'est l'usage pour toute marchandise: c'était une petite fille de seize à dix-huit ans, dont les yeux pleins de larmes exprimaient un désespoir résigné mais sans bornes. Elle tortillait son voile de ses deux mains et gardait la tête penchée vers la terre... Oh! la pitié qu'elle nous fit, cette pauvre petite créature, qui s'était levée docilement pour se laisser examiner et qui attendait là son sort... A côté d'elle, assise dans la même niche, se tenait une vieille dame, au voile soigneusement fermé sur le visage, qui semblait appartenir à une classe distinguée, malgré son costume simple. C'était sa maîtresse, qui l'avait amenée là au marché pour la vendre. Nous demandâmes la mise à prix: cinq cents francs. Et la vieille dame, avec des larmes et une expression d'yeux aussi triste que celle de son esclave, nous expliqua qu'elle avait acheté cette enfant toute petite, qu'elle l'avait élevée; mais qu'à présent, étant devenue veuve et pauvre, elle ne pouvait plus la nourrir et se voyait obligée de s'en défaire... Et ces deux femmes attendaient les acheteurs, l'attitude timide et humiliée, l'air aussi désespéré l'une que l'autre. On eût dit une mère qui venait vendre sa fille.

A Fez, on ne sort la nuit que quand on y est forcé, cela va sans dire. Dans les petites rues étroites et voûtées, il fait, dès huit heures, une obscurité profonde. On risque de tomber dans des cloaques, dans des puits, dans des oubliettes, qui tendent çà et là leur gueule béante.

Ce soir, cependant, nous devons aller tous au palais, et l'ordre a été donné de laisser ouvertes les portes des quartiers sur notre passage.

Le départ a lieu à huit heures et demie, de la maison du ministre, sur des mules rétives. Les inévitables soldats rouges, baïonnette au fusil, nous escortent avec de grandes lanternes, dont les panneaux sont découpés en ogives comme les portes des mosquées.

D'abord nous traversons à la file le quartier des jardins, zigzaguant dans l'obscurité entre les petits murs bas par-dessus lesquels passent les branches d'oranger aux senteurs suaves. Ensuite, c'est un coin de bazar couvert; des rues tortueuses, pavées en casse-cou, où quelques fanaux sont allumés encore dans des petites boutiques endormies. Puis une grande rue noire, entre de longs murs en ruine; des Arabes, roulés pour la nuit dans leurs burnous, y dorment par terre, avec des chiens—et nous manquons de les écraser.—Puis enfin les portes des premières enceintes du palais, gardées par des soldats au sabre nu; les battants massifs, renforcés de ferrures énormes, ont été laissés entr'ouverts à notre intention. Et nous traversons, aux lanternes, les immenses cours déjà connues; les places désertes, où sont des cloaques et des fondrières, entre les gigantesques murailles qui pointent, sur le ciel étoilé, tous leurs créneaux comme des rangées de peignes noirs. Partout des gardes échelonnés, le sabre au poing, sur ce farouche parcours.—On sent qu'il n'est pas hospitalier, le lieu où l'on pénètre...

Enfin nous arrivons dans la cour des Ambassadeurs, la plus grande de toutes.—L'obscurité y est plus transparente, parce qu'il y a plus d'espace, plus de reculée lointaine. Les grenouilles y font un bruyant concert, avec quelques cigales nocturnes. Tout au fond, là-bas, il y a d'autres lanternes ajourées comme les nôtres, vers lesquelles nous nous dirigeons. Elles éclairent de graves personnages vêtus de blanc qui nous attendent: les vizirs, les caïds du palais.

Il s'agit d'expérimenter devant eux des cadeaux que nous avons apportés à l'intention des dames du sérail: des piquets de fleurs électriques, des bijoux électriques, étoiles et croissants, pour mettre dans les cheveux de ces belles invisibles. On nous avertit que le sultan lui-même rôde autour de nous, dans tout ce noir qui nous enveloppe, afin de voir sans être vu; que peut-être il ira jusqu'à se montrer, si cela l'intéresse; alors nous veillons des yeux les quelques rares fanaux qui circulent dans les lointains de la cour, attendant de minute en minute sa sainte apparition. Mais non, le calife, insuffisamment intéressé sans doute, ne se montre pas.

Les piles sont longues à préparer; elles semblent y mettre de la mauvaise volonté. Et tous ces petits joujoux duXIXesiècle, que nous avons apportés là, s'allument avec peine, brillent tout juste comme des vers luisants, dans la grande obscurité séculaire d'alentour...

Dimanche 21 avril.

Jour de Pâques.—Temps lumineux et splendide, de plus en plus chaud: les suaves senteurs des orangers et les odeurs des bêtes mortes imprègnent l'air plus lourdement.

Il fait délicieusement beau dans le jardin de la maison du ministre, et nous y restons chaque jour longuement assis après le déjeuner, devant l'antique pavillon aux arabesques à demi effacées sous la chaux laiteuse; les grands orangers, avec leurs fleurs blanches et leurs fruits d'or, se détachent, au-dessus de nos têtes, sur le bleu cru du ciel; et on écoute, avec une sorte de volupté fraîche, l'eau jaillir de la vasque de marbre, ruisseler sur les pavés de mosaïques.

Couru le bazar tout le jour, avec H. de V***, en vêtements arabes, l'un et l'autre; nous nous mêlons de plus en plus à ces foules, où personne ne prend plus garde à nous, tant nous sommes devenus corrects et naturels.

Nous commençons à nous retrouver sans peine, dans ce bazar, dans le dédale de ces rues couvertes de claies en roseaux et de branches de vigne, où circulent les acheteurs à capuchons blancs, entre les petites boutiques obscures, miroitantes d'armes, de soie et d'or.

Le soir, au marché des esclaves, à l'heure sainte et déjà crépusculaire du Moghreb, on amène toute une bande de petites négresses, fraîchement capturées au Soudan et ayant encore leurs coiffures gommées, leurs gris-gris et leurs colliers de là-bas. Des vieillards en vêtements de riches, d'une blancheur de neige, les examinent, les palpent, leur étirent les bras, leur ouvrent la bouche, pour vérifier leurs dents. Finalement elles ne trouvent pas d'acquéreur et le marchand les ramène en troupeau mélancolique, tête baissée. En passant, elles me frôlent et, rien qu'avec leur aspect et leur senteur, elles me rappellent le Sénégal, tout un monde de souvenirs morts...

Sur le toit de ma maison, aux dernières lueurs du jour, je regarde de gros nuages d'orage envahir peu à peu le ciel, présageant la fin du beau temps. Ils sont d'une teinte de cuivre terni et les milliers de terrasses deviennent là-dessous d'un gris froid presque bleu.

Comme elle m'est promptement devenue familière, la vue qu'on a, de là-haut, sur cette ville—d'où ne monte aucun roulement de voitures, aucun fracas de machines,—rien qu'un murmure confus de voix humaines, de hennissements de chevaux, et des bruits de métiers anciens: tissage d'étoffes ou martelage de cuivre.

Vraiment, je sais déjà par cœur tout le petit train de la vie du soir au faîte des maisons. Je connais toutes mes voisines qui, l'une après l'autre, émergent par les petites portes, s'asseyent et restent là bizarrement colorées sur cette uniformité grisâtre, jusqu'à cette heure crépusculaire où les tours plaquées de faïences vertes des mosquées deviennent grises elles-mêmes, où tout se confond et s'éteint. Telle belle dame là-bas, généralement en robe bleue avec hennin jaune, arrive toujours suivie d'une négresse en robe orange, qui lui apporte une petite échelle pour monter sur le toit voisin, derrière lequel elle disparaît (??...). Telle autre, dans la direction de Karaouïn, escalade toute seule, en levant beaucoup les genoux, et enjambe une rue pour aller sur une maison plus haute retrouver ses amies, qui sont bien une dizaine, tant négresses que blanches... Je sais où sont les nids des cigognes, qui claquent du bec, immobiles, sur leurs longues pattes. Je connais même différents chats du voisinage, qui se font des visites comme les dames, en escaladant des terrasses et en sautant par-dessus des rues. Et, enfin, je connais aussi ces nuées d'oiseaux noirs à bec jaune, semblables à des merles, qui se poursuivent tant que dure une lueur de jour, comme chez nous les martinets, en grands cercles tourbillonnants.

Untholbade la mosquée de Karaouïn, un très gentiltholbaqui s'intéresse avec une curiosité condescendante aux choses d'Europe, est quelquefois mon compagnon de flânerie sur les terrasses; mais, étant musulman et citoyen de Fez, il se cache derrière des pans de murs, pour n'être pas vu des dames promeneuses. Ce soir, il m'a fait escalader un toit pour me montrer ma rue, que je n'avais jamais regardée de si haut: au point où nous étions montés, elle n'avait plus guère que vingt centimètres de largeur, tant les maisons s'étaient rapprochées par le sommet. Très facilement on l'aurait enjambée pour aller visiter les belles dames du voisinage: elle semblait n'être plus qu'une sorte de fente, de fissure noire, tout au fond de laquelle, comme dans un puits, des passants, qui avaient l'air de fantômes, traînaient leurs babouches sur des immondices. Et, par opposition, en haut sur les toits, tout était lumière, étalage de toilette, causerie joyeuse de femmes, volupté nonchalante, grand air et espace...

Il est réellement très moderne, cetholba, trèsétudiantmême, dans sa façon de comprendre la jeunesse, dans sa préoccupation constante des femmes et du plaisir. Évidemment il est quelqu'un d'exceptionnel parmi lestholbas. Et, par lui, je serai bientôt au courant de toute la vie galante de ce pays.

Jamais je ne me serais imaginé que Fez était la ville d'Afrique où l'on mène le plus facilement cette vie-là. C'est que, en plus de tant de saints personnages, il y a ici un grand nombre de marchands de toute sorte; une certaine fièvre de l'or, bien que très différente de la nôtre, sévit dans ces murs; des gens, enrichis trop vite,—au retour, par exemple, de quelque caravane heureuse du Soudan,—se hâtent de jouir de la vie et d'épouser plusieurs jeunes filles; ruinés l'année suivante, ils divorcent et s'en vont, abandonnant ces femmes à leurs ressources personnelles. Fez est donc rempli d'épouses divorcées qui vivent comme elles peuvent. Les unes habitent isolément, avec la tolérance des caïds de quartiers, et deviennent d'équivoques élégantes à haute tiare dorée. D'autres, descendues plus bas, se groupent sous le patronage de quelque vieille matrone; mais les maisons de ces dernières sont des antres dangereux, situés toujours au-dessus de l'Oued-Fez (la rivière presque tout le temps souterraine qui alimente les jets d'eau et les ruisseaux). Et cette rivière, qui va ensuite arroser les orangers du sultan, roule si souvent des cadavres, grâce à ces dames, qu'on a été obligé de la barrer par un grillage de fer avant son arrivée dans les jardins.

Il paraît que la manière irrésistible—et d'ailleurs traditionnelle, presque obligatoire—de se faire bien venir d'une belle divorcée, est de lui porter un pain de sucre (on ne se figure pas ce que les Marocains et les Marocaines sont gourmands de sucreries).

Donc, à la tombée du jour, lorsque l'on voit passer le long des murailles un monsieur mystérieux, dissimulant un pain de sucre sous son burnous, on est très fondé à mettre en doute la pureté de ses intentions...

A première vue, qui croirait qu'une telle ville peut renfermer de si pitoyables et drolatiques petites choses?

Lundi 22 avril.

Nous sommes invités à déjeuner chez le vizir de la guerre, Si-Mohammed-ben-el-Arbi.

Il a plu à torrents toute la nuit. Il pleut encore sur notre défilé pénible, à cheval, raclant les murs avec nos genoux dans les ruelles étroites et bousculant contre les portes les passants encapuchonnés de laine grise. Dans les mille détours du labyrinthe, qui a repris son air le plus piteux des jours de pluie, nous marchons une demi-heure, escortés de soldats et obligés parfois de nous courber complètement sur le cou de nos chevaux, dans l'obscurité des voûtes trop basses. De nouveau, nous faisons jaillir autour de nous cette boue gluante et fétide, qui se reforme tout de suite à Fez, dès qu'une averse est tombée.

Nous mettons pied à terre au milieu d'une mare, devant une misérable petite porte étroite qui est l'entrée de ce vizir. Les premiers couloirs de sa maison, pavés de mosaïques blanches et vertes, se succèdent en tournant sur eux-mêmes, pour empêcher les regards de pénétrer à l'intérieur. Mais une plus large porte est au bout, ouvrant sur quelque chose d'inattendu et de magnifique.

Une grande cour majestueuse; des portiques festonnés, aux sculptures rehaussées de couleurs et d'or. Une étrange et lente musique de temple, jouée et chantée par un orchestre et un chœur invisibles. Des gens en costumes de féerie, venant au devant de nous sur des dalles de marbre.

Au temps où l'Alhambra était habité, doré, vivant, il s'y passait, je pense, des scènes de ce genre. Peut-être les couleurs ici, les bleus, les rouges, les ors, sont-ils un peu trop frais parce que la maison, par extraordinaire, est neuve; mais l'ensemble est harmonisé quand même. Au théâtre, on a vu des fonds et des costumes semblables; l'étonnement est que de telles choses existent encore.

La cour est un carré long, très grand; elle est bordée de hautes murailles d'une blancheur immaculée, que couronnent, tout autour, une frise d'arabesques bleues et roses et un rang de tuiles en faïence verte; en son milieu, un jet d'eau sort d'une vasque ronde et se répand en petite cascade, mêlant son bruit à celui de l'invisible et solennelle musique.

Sur les deux faces longues de ce quadrilatère, s'étendent des «marquises» en bois de cèdre, très débordantes; peintes en un rouge éclatant qui tranche sur la blancheur des murs, elles sont ornées de grandes rosaces géométriques bleu et or, d'une complication inouïe. Elles abritent des séries de portes ogivales masquées intérieurement par des mousselines tendues, et derrière ces voiles on entend chuchoter des femmes cachées qui nous regardent.

Les deux petites faces du quadrilatère, celles naturellement qui sont le plus éloignées l'une de l'autre, ont en leur milieu des portes monumentales qui sont des merveilles de dessin et de coloris. Le premier cintre est festonné en stalactites d'une blancheur neigeuse, qui semblent pendre par grappes, se superposer et s'enchevêtrer comme des cristaux de givre. Au-dessus de leurs longues gouttelettes blanches, un second cintre ogival est rehaussé de bleu, de rouge et d'or. Et encore au-dessus un indescriptible couronnement s'étage en hauteur, monte jusqu'au faîte du mur; il est composé de fines arabesques polychromes, enlacées d'or; il est un échafaudage de ces dentelles rares, comme celles qui avaient été tissées jadis à Grenade dans du stuc rose, aux murailles de l'Alhambra. Les deux battants de ces hautes portes sont ouverts en grand; ils sont entièrement ciselés, peints et dorés, en rosaces de kaléidoscope, où domine le vert métallique et qui semblent des queues de paon éployées.

Ces deux entrées monumentales se font face à chaque bout de la cour; elles ont de longs rideaux mi-partie de drap bleu pâle et de drap groseille lisérés d'or, sur lesquels se découpent, encore plus blanches, les dentelures de leurs stalactites. Et ces rideaux, soulevés, laissent voir à l'intérieur le luxe habituel des tapis, des coussins et des soieries dorées.

Parmi ces personnages qui viennent au-devant de nous, dans la belle cour, il y a d'abord le vizir de la guerre, à tête de sphinx égyptien, et les principaux chefs de l'armée. Derrière eux, suivent des nègres et des négresses esclaves, parés de colliers, de bijoux, de grands anneaux de métal. Tout ce monde, en babouches, glisse sans bruit sur le marbre brillant, au son de la musique lentement rythmée qu'accompagnent des castagnettes de fer.

Passant sous les stalactites de la porte du fond, nous entrons avec nos hôtes dans un appartement meublé à l'européenne, mais meublé bizarrement: des lits à colonnes, drapés de brocarts roses et bleu-paon; des fauteuils dorés, recouverts d'étoffes brochées. Aux murs, de la chaux blanche et des arabesques. Et, sur des plateaux d'argent posés par terre, des coffrets espagnols, en forme de châsse gothique, remplis de bonbons.

La musique est tout près de nous, dans un appartement voisin. Le chœur chante en voix de fausset, très élevée comme toujours; cela fait songer à quelque office religieux célébré à la chapelle Sixtine;—et l'orchestre, de cordes, a des sonorités puissantes. Les mêmes motifs reviennent sans cesse, repris avec une sorte d'exaltation graduée et croissante.

Parmi ces grands Arabes drapés de blanc qui sont là, un petit être extraordinaire, que l'on adule beaucoup, est vêtu avec une grande recherche de couleurs.—C'est un enfant de sept à huit ans, le fils favori du vizir, né d'une de ses esclaves noires. (Au Maroc, ces enfants-là ont même rang dans la famille que ceux des épouses blanches; et c'est une des causes d'abâtardissement de la race arabe, de plus en plus mêlée de sang nubien.) Il porte une robe jonquille, atténuée d'un surplis de gaze blanche; un burnous bleu pâle; une large bretelle de soie vert-réséda soutenant un petit Coran dans une gibecière; et des babouches orange, brodées de violet et d'or. Il a une charmante petite figure drôle, moitié arabe, moitié nègre; sur le blanc presque bleu de ses yeux largement ouverts, on voit rouler constamment ses prunelles rapides.

Dans la pièce voisine, les musiciens sont au nombre de vingt, tous en burnous d'apparat, de différentes couleurs, et assis en cercle par terre sur des coussins. Chacun d'eux joue et chante en même temps, dans une sorte de délire, la tête rejetée en arrière, la bouche largement ouverte. Les uns ont de grandes mandolines en marqueterie dont ils touchent les cordes avec des morceaux de bois. Les autres ont des violons tout incrustés de nacre; ils en jouent avec de très larges archets courbes, qui sont ornés de dessins en nacre et en ébène imitant les écailles sur la peau des serpents. Ces violons ont la forme de grandes galoches, dont les bouts se recourberaient en proue de navire.

Le couvert du déjeuner est dressé dans l'appartement opposé à celui où l'on nous a reçus, derrière l'autre feston de stalactites, à l'autre extrémité de la cour qu'il nous faut traverser de nouveau, sous le grand soleil.

Ce déjeuner est servi un peu à l'européenne; le vin interdit, remplacé par du thé que des serviteurs préparent à mesure dans les hauts samovars d'argent. La vaisselle est du Japon; les cristaux sont dorés et peinturlurés; tout cela qui, chez nous, formerait un ensemble commun et criard, fait bien ici au milieu d'un tel éclat de couleurs.

Il y a quelque chose comme vingt-deux services. Les esclaves noirs, affairés, affolés, traversent la cour en tous sens. Les plats sont tellement copieux qu'un seul homme à peine à les tenir; ce sont des quartiers de moutons, des pyramides de poulets, des poissons arrangés en montagne, des couscouss comme pour des ogres. On les apporte des cuisines sous les grands cônes obligatoires, en sparterie blanche agrémentée d'ornements rouges, et tous ces cônes s'amoncellent par terre, forment dans la cour comme un dépôt de gigantesques chapeaux chinois. La musique continue de jouer pendant ce long festin. Tout en déjeunant, nous regardons sans cesse, par la porte dentelée, la belle cour de marbre, son jet d'eau, sa blancheur, ses arabesques multicolores; et voici que peu à peu le faîte de ses murs se couronne de têtes de femmes, curieuses de nous apercevoir même de loin. Elles sont derrière, sans doute sur des promenoirs en terrasses; nous ne voyons passer que leur coiffure en tiare, leur front et la ligne ombrée de leurs yeux; elles semblent de grands chats aux aguets. Et toujours il en surgit de nouvelles.

Mardi 23 avril.

Le bruit court que lesultan des tholbasest en fuite depuis cette nuit.

Il était roi éphémère, un peu en dehors des murs, dans sa ville improvisée, en toile blanche; à la porte de sa tente, il avait un simulacre de batterie de gros canons, imités avec des morceaux de bois et des roseaux. Il était, avec plus de dignité, quelque chose comme au moyen âge notrepape des fous.

Dans l'Université de Fez, conservée telle quelle depuis l'époque de la splendeur arabe, c'est un usage séculaire que, chaque année, aux vacances du printemps, les étudiants font dix jours de grande fête; se choisissent un roi (lequel achète son élection, aux enchères, avec force pièces d'or); s'en vont camper avec lui dans les champs au bord de la rivière; puis rançonnent la population de la ville, pour pouvoir chaque soir se griser de musique, de chant, de couscouss et de tasses de thé. Et c'est avec une soumission souriante que les gens se prêtent à ces amusements-là; ils viennent tous, les vizirs, les marchands, les hommes de métiers, par corporations et bannières en tête, visiter le camp destholbaset apporter des présents. Et enfin, vers le huitième jour, le sultan en personne, le vrai, vient aussi rendre hommage à celui des étudiants, qui le reçoit à cheval, sous un parasol comme un calife, et le traite d'égal à égal, l'appelant «mon frère».

Ce sultan destholbasest toujours quelqu'un des tribus éloignées, qui a une grâce suprême à demander pour lui-même ou pour les siens, et qui profite, pour l'obtenir, de ce tête-à-tête unique avec le souverain. Aussitôt après, de peur qu'on ne la lui reprenne, de peur aussi de représailles de la part des gens qu'il a fait bâtonner pour de bon, une belle nuit, clandestinement, il disparaît (ce qui est très facile au Maroc); à travers les campagnes désertes, il se sauve dans son pays.

A la fin de ces jours de liesse, les étudiants rentrent à Fez; ceux qui n'ont pas terminé leurs études reviennent habiter leurs cellules de travail, dans ces espèces de cloîtres étrangement pauvres qu'on appelle desmederçaset qui sont, du reste, des lieux presque saints, interdits aux infidèles; le sultan leur envoie là un pain par jour à chacun, et c'est presque tout leur ordinaire; d'autres aussi reçoivent l'hospitalité chez des particuliers: il est très méritoire pour une famille de loger et de nourrir untholba. Tout le jour, ils vivent dans les mosquées, surtout dans l'immense Karaouïn, accroupis pour écouter les cours des savants professeurs, ou agenouillés pour dire des prières. Ceux qui, après sept ou huit ans d'études, ont obtenu leur brevet de lettré et de marabout, retournent dans leur pays entourés d'un haut prestige. Comme je l'ai dit, ils sont quelquefois venus de très loin, cestholbasde Karaouïn; ils sont accourus des quatre vents de l'Islam, attirés par la renommée de cette sainte mosquée, qui renferme, paraît-il, dans sa bibliothèque, des livres sans âge et sans prix, accumulés là durant la grande époque arabe, apportés d'Alexandrie ou enlevés dans les couvents d'Espagne.—Et, lorsqu'ils s'en retournent dans les contrées éloignées d'où ils étaient partis, ils sont devenus des prêtres enclins à prêcher la guerre sainte; ils ont «pris la rose» dans l'impénétrable mosquée.—C'est Karaouïn qui donne le mot d'ordre farouche à toute l'Afrique musulmane; elle est dans le Moghreb comme un centre d'immobilité et de sommeil...

Parmi les sciences enseignées à Karaouïn, figurent l'astrologie, l'alchimie, la divination1. On y étudie les «nombres talismaniques», l'influence des étoiles et des anges, et d'autres ténébreuses choses qui sont momentanément disparues du reste de la terre—jusqu'au jour peut-être où, sous une autre forme, dégagées de leur merveilleux, elles y reparaîtront triomphantes, comme l'au-delà de nos sciences positives. Le Coran et tous ses commentateurs y sont longuement paraphrasés; de même, Aristote et d'autres philosophes antiques. Et, à côté de tant de choses graves ou arides, d'étonnantes mignardises de style, de diction, de grammaire, des subtilités du moyen âge que nous ne savons plus comprendre—et qui sont comme ces dessins si cherchés et si frêles recouvrant çà et là les lourds bastions et les grands murs arabes.

[1]Il y a, sur l'Université de Fez et sur la mosquée de Karaouïn, un livre très remarquable et très peu connu, que vient de publier à Oran un professeur d'arabe nommé M. Delphin. En collationnant avec un soin minutieux des révélations qui lui ont été faites par des marabouts de Tlemcen, d'Alger ou de Constantine, anciens élèves de Karaouïn, il est arrivé à reconstituer tout le fonctionnement de cette Université—qui doit être peu différente de ce qu'étaient autrefois celles de Bagdad et de Cordoue. J'ai pu vérifier l'exactitude de son livre et constater l'étonnement profond d'untholbaauquel on disait, sur la foi de cet auteur: «A tel moment du jour, dans telle salle de Karaouïn, vous étudiez telle science, commentée par tel professeur.»

[1]Il y a, sur l'Université de Fez et sur la mosquée de Karaouïn, un livre très remarquable et très peu connu, que vient de publier à Oran un professeur d'arabe nommé M. Delphin. En collationnant avec un soin minutieux des révélations qui lui ont été faites par des marabouts de Tlemcen, d'Alger ou de Constantine, anciens élèves de Karaouïn, il est arrivé à reconstituer tout le fonctionnement de cette Université—qui doit être peu différente de ce qu'étaient autrefois celles de Bagdad et de Cordoue. J'ai pu vérifier l'exactitude de son livre et constater l'étonnement profond d'untholbaauquel on disait, sur la foi de cet auteur: «A tel moment du jour, dans telle salle de Karaouïn, vous étudiez telle science, commentée par tel professeur.»

Et, puisque j'en suis à parler de ces élégances surannées, je cite ce début de réponse d'un vizir, ancien élève de Karaouïn, à un diplomate étranger:

«Nous avons porté votre lettre à la connaissance de notre illustre maître (que Dieu le rende victorieux!). Nous nous sommes fait, en lisant, l'interprète de vos sentiments, en accentuant vos paroles avec art, la douceur d'une bonne diction étant plus suave que l'eau la plus limpide, plus subtile que le philtre le plus délicat. Dictée par les sentiments les plus affectueux, votre lettre nous a paru aussi agréable qu'un zéphyr rafraîchissant, etc., etc.»

Mercredi 24 avril.

De grand matin, en me promenant sur mes terrasses—qui sont à compartiments, à recoins étagés,—je découvre une nouvelle dépendance de ce domaine des toits, communiquant avec la partie déjà connue par un pan de mur que je n'avais pas encore eu l'idée d'enjamber. C'est un nouveau petit promenoir carré tout à fait choisi pour se tenir à l'ombre pendant les premières heures du jour, tandis qu'on est si bien sur l'autre pour regarder coucher le soleil sur les lointains fuyants de la ville basse.

J'ai, de ce nouvel observatoire, une vue toute différente: d'abord des échappées indiscrètes sur des maisons proches dominant la mienne, échafaudant leurs terrasses et leurs pans de murs sur le ciel bleu; comme c'est le matin, les ménagères de ces maisons-là ont, suivant l'usage, étalé sur des cordes, au soleil et à l'air pur, des couvertures rayées, des coussins bariolés, toute sorte d'objets de literie qui viennent de servir pendant la nuit, et dont les vives couleurs éclatent sur le gris fendillé des vieux murs;—au-dessus de ces choses, un palmier lointain montre le petit bouquet de plumes de sa tête, et, plus haut encore, grimpe un morceau de montagne, tout bleui d'aloès, avec des tombeaux, des ruines, deskoubbasde saints personnages défunts, tout un cimetière perché au-dessus de la ville... Je me promène et je regarde... Mais voici, derrière un petit mur, à deux pas de moi, un bout de chiffon doré qui brille,—et qui remue,—puis qui monte doucement, doucement, avec des précautions infinies: unehantouzede femme!—(Une de mes voisines évidemment qui a entendu marcher et qui a la curiosité de savoir qui ce peut bien être.)—Je ne bouge plus, subitement pétrifié... La coiffure dorée monte toujours;—puis voilà qu'émergent une ferronnière de sequins,—des cheveux,—un front,—des sourcils noirs!—deux grands yeux qui m'ont vu!!... Coucou! c'est fini... Disparue, la belle,—comme à Guignol, une marionnette qui retombe...

Je reste là cependant, devinant bien qu'elle n'est pas partie... Et, en effet, de nouveau voici l'hantouzequi monte, qui monte, puis toute la figure, cette fois, paraît, et effrontément me regarde, avec un demi-sourire de curiosité scandalisée... Elle est charmante cette voisine, entrevue dans ce mystère, et avec cette coiffure d'or sur ce fond de ruines... Mais vraiment nous sommes trop près l'un de l'autre et j'ai tort de me tenir là; j'en suis gêné moi-même, et, pour ne pas prolonger cette première présentation, je me retire sur ma terrasse inférieure—où j'ai d'autres voisines déjà plus apprivoisées.

Là, du reste, c'est bien moins intime; au lieu d'un échafaudage de quelques maisons surmontées d'un cimetière lointain, j'ai sous mes pieds tout le panorama de Fez, avec ses jardins, ses murailles, et le neigeux Atlas au fond du tableau; c'est un immense décor complet, sur lequel mon indiscrétion, moins particularisée, me semble plus admissible. Là, en général, quand je parais, les petits murs d'alentour se garnissant de têtes de femmes, toujours oisives et curieuses d'examiner le voisin d'une espèce rare que je suis pour elles. Les airs de gazelle effrayée, la sauvagerie des premiers jours, ont disparu très vite; ce qui serait une énormité d'imprudence coupable avec un musulman, semble sans danger avec moi, qui ne le dirai à personne, et qui, d'ailleurs, vais repartir bientôt pour si loin, si loin, pour mon pays fantastique. L'essentiel est que les maris n'en sachent rien. Et on me regarde, on me sourit, on me fait: bonjour, bonjour!

Même on vient me montrer à petite distance différents objets, pour savoir comment je les trouve, des parures de bras ou de poitrine, des gazes dorées pour recouvrir leshantouzes.—Et mes gants sont un sujet, d'étonnement extrême: «Oh! as-tu vu? disent les belles,il a des mains à deux peaux!» J'habite un quartier de riches; aussi toutes ces femmes n'ont-elles du matin au soir rien à faire qu'à amuser, à tour de rôle, leur époux.

L'une d'elles, qui appartient à un de mes voisins les plus proches, a des allures de bête captive. Elle passe des heures seule, assise en équilibre au sommet aigu d'un mur, profilée sur le ciel; immobile et indifférente à tout, même à la curiosité de me voir. Pas absolument jolie, surtout au premier aspect, mais svelte et admirablement modelée, jeune et étrange, avec des yeux d'ombre, que l'on devine cernés par quelque troublante fatigue. Elle est à son poste, ce matin, bras nus, jambes croisées et nues aussi jusqu'aux genoux; à ses chevilles, très fines, pèsent de lourds anneaux grossiers, et de vieilles babouches quelconques tiennent mal à ses pieds tout petits et exquis; ses yeux sont plus enfoncés que de coutume, plus mauvais, et on dirait qu'elle a pleuré. Je suis sûr que c'est elle qui a reçu cette nuit la bastonnade!... A travers mon mur, j'ai entendu les coups, et, pendant une heure après, des pleurs et des cris de rage...

Puis j'aperçois une figure nouvelle, une grande jeune fille brune, tête nue avec de longues tresses de cheveux admirables; d'où vient-elle cette recrue? Quel est le riche voisin qui a acheté sa jeunesse ardente et ses reins superbes? Un profil droit et dur; des yeux très allongés, à peine ouverts, obscurs et sensuels; un air hautain, un air sauvage; son bras, qui est nu, serait à lui seul une merveilleuse chose à sculpter ou à peindre. Après une minute de frayeur, elle prend, elle aussi, le parti de me regarder en face, semblant me dire: «Qu'est-ce que tu fais là? pourquoi viens-tu gêner les femmes, dans leurs domaines des toits?»

Alors, je retourne regarder l'autre, la solitaire, qui fait toujours sa méchante et sa révoltée sur son coin de mur.

Décidément elle a ce genre d'irrégularité et de laideur de premier aspect qui finit quelquefois, à la longue, par devenir pour nous le charme suprême. Elle a ces lèvres aux contours fins et fermes, aux coins très profonds, qui sont souvent toute la beauté attirante et mortelle d'un visage de femme. Voici que l'idée qu'elle a été battue et qu'elle le sera encore m'est extrêmement pénible, ce matin; j'ai une sorte de dépit à sentir entre nous de si redoutables barrières, quand nous sommes si près, nous voyant chaque jour; je voudrais pouvoir l'empêcher de pleurer et de souffrir; lui apporter seulement un peu de bien-être physique et de repos.

Et c'est là, du reste, un genre de pitié dont je ne me fais aucun mérite, mais qui me confond plutôt; car je me rends parfaitement compte que je m'inquiéterais moins d'elle et de son chagrin si elle n'avait pas cette bouche délicieuse...

La toute-puissante influence du charme extérieur s'exerce sur ceux de nos sentiments qui devraient en être le plus affranchis,—tellement que nous pouvons être plus ou moins bons pour telle ou telle créature, suivant son visage et sa forme...

Dix heures, le moment de s'habiller pour aller déjeuner chez le ministre, à l'ambassade. Et c'est un de mes amusements d'y aller en costume arabe: là, dans les allées du jardin d'orangers ou dans la cour aux arceaux dentelés, il fait beau promener ses burnous, ses cafetans, sur les pavés de faïence, et se prendre un moment pour un personnage d'Alhambra.

Le soleil a séché les boues de la ville et éclairci la teinte des vieux murs; dans l'obscurité des petites rues, de longs rayons magnifiques tombent, çà et là, sur la blancheur des voiles ou des burnous qui passent.

Précédé d'un ou deux domestiques, en homme comme il faut, je sors de ma maison, avec la lenteur grave qui convient au lieu où je suis, au costume que j'ai adopté. Quand j'ai tiré, derrière moi, par son lourd frappoir, ma toute petite porte cloutée et bardée de fer, je fais grincer, dans la serrure vieille de plusieurs siècles, une clef qui pèse trois livres. Puis je m'en vais, d'abord par d'étroits passages couverts qui semblent plutôt des chemins de ronde que des rues et où l'on devine pourtant, à je ne sais quelle transparence de la pénombre, le calme resplendissement de lumière qu'il doit y avoir ailleurs, là où le ciel paraît. Je rencontre deux ou trois passants qui marchent comme moi pieds nus, sans faire de bruit: au moment où nous nous croisons, chacun de nous se plaque au mur, effaçant les épaules, et cependant nos voiles se frôlent. Deux fois je tourne sur ma droite; je traverse un petit bazar de fruits et de légumes, également couvert; puis, sur ma gauche, j'arrive dans une rue plus large, à air libre, celle-ci, et où je vois enfin l'incomparable ciel bleu, entre deux rangs de vieilles murailles blanches qui sont des murailles de mosquées; le côté du soleil est éblouissant; le côté de l'ombre est bleuâtre et comme cendré. Un peu abandonnées et en ruine toutes deux, la mosquée de droite et la mosquée de gauche; mais, au milieu de leurs murs, informes sous les recrépissages et les couches de chaux, leurs portes sont demeurées intactes et délicieuses; elles ont gardé leurs encadrements de mosaïques; leurs rosaces, étrangement compliquées, ou bien toutes simples, comme de larges marguerites épanouïes; leurs séries de dessins étoilés, dont les mille facettes de faïence brillent de couleurs très vieilles et pourtant très fraîches.

A quelques pas plus loin, le mur de l'ombre se crevasse du haut en bas, puis cesse, complètement éboulé, laissant voir une sainte cour où des morts dorment sous des dalles de mosaïques envahies par l'herbe et les pavots sauvages. Et d'ailleurs, en passant là, il faut obliquer du côté du soleil, pour éviter certaine cigogne sans cesse occupée à faire son ménage, dans un immense nid au bout d'un tout petit minaret, et qui vous jette sur la tête des brins d'herbes sèches ou des plâtras... Oh! l'ensoleillement, et l'immobilité, et le mystère, et le charme de tout cela, comment le dire?...

C'est peut-être ce coin, maintenant si familier, qui restera le plus longtemps gravé dans mon souvenir, sans qu'il me soit jamais possible d'expliquer pourquoi. Je ne sais d'où vient que j'ai un tel enchantement à traverser chaque jour ce bout de rue, sous ce soleil encore matinal, entre ces deux vieilles mosquées. J'éprouve une sorte de jouissance d'art à me représenter tout ce que ce lieu a de peu accessible, de peu banal, et à y ajouter par ma présence un détail de plus, qui serait noté par un peintre; je crois que c'est surtout pour le plaisir de passer là et de m'y prendre au sérieux dans des vêtements de vizir, que j'ai ces fantaisies changeantes de cafetan aurore ou de cafetan bleu pâle, voilé sous des draperies blanches que retiennent des cordelières en soie de couleurs très cherchées. Je m'applique à être assez vraisemblable, ainsi costumé, pour que les passants ne me regardent point, et hier, des montagnards berbères, me prenant pour un chef de la ville, m'ont ravi en me saluant en arabe. Il y a une grande dose d'enfantillage dans mon cas, je suis forcé de le reconnaître; à ceux qui hausseront les épaules, j'avouerai cependant que cela ne me semble pas sensiblement plus bête que de passer la soirée au cercle, de lire des proclamations de candidats à la Chambre, ou de se complaire aux adorables élégances d'une jaquette anglaise, d'un veston...

Sorti, par un tournant sur la droite, de cette rue préférée, j'arrive bientôt, à travers d'autres étroits couloirs, à la petite porte basse de l'habitation du ministre. Là, dès le seuil, je suis au milieu des gardes, toujours les mêmes; au milieu des caïds, des cavaliers, qui nous ont suivis depuis Tanger, et qui ont dressé leurs tentes parmi les rosiers fleuris du jardin, sous les orangers et sous le clair ciel bleu. Personnages tous connus, qui viennent à moi, souriants. Ils m'arrangent quelques plis de mon haïk, de mon burnous, et veulent m'initier à des raffinements d'élégance arabe, trouvant bien que je m'habille comme eux, disant: «C'est bien plus joli, n'est-ce pas?» (Oh! oui, assurément.)—Et ils ajoutent: «Si tu t'habilles comme tu es là en rentrant dans ton pays, tout le monde voudra avoir des costumes du Maroc.» (Ça non, je ne crois pas; je ne me représente pas très bien, sur les boulevards, cette mode se généralisant.)

Après le jardin délicieux, un corridor où, dès l'entrée, j'entends le bruit de l'eau jaillissante, et enfin j'arrive dans la grande cour intérieure à deux étages, qui est la merveille du logis: un pavé de mosaïques, où des milliers de petits dessins bleus, jaunes, blancs et noirs, brillent d'un éclat mouillé; tout alentour, une série d'arcades mauresques festonnées en dentelles et, à l'étage supérieur, au-dessus de ces cintres et de ces arabesques de pierre, une galerie en bois de cèdre tout ajourée.

L'eau jaillit d'une vasque en marbre blanc qui est au centre, et aussi d'une exquise fontaine murale, plaquée à l'un des côtés. Cette fontaine est une sorte de grande ogive de mosaïques où s'enchevêtrent des dessins étoilés d'une forme rare; une bande de faïences blanches et noires encadre toute la broderie de ces rosaces multicolores, et au-dessus, en couronnement des pendentifs d'une blancheur neigeuse retombent comme des stalactites de grotte.

Les appartements s'ouvrent sur cette cour par d'immenses portes de cèdre; intérieurement, les murs en sont garnis, jusqu'à mi-hauteur, de tentures mélangées, velours bleu et velours rouge, avec des broderies d'or imitant de grands arceaux.

Là, je retrouve le ministre, avec tous ses autres compagnons de voyage, et, à sa table, servie à l'européenne, un peu de la bonne gaieté de nos repas sous la tente. Un moment je reprends pied dans le monde moderne; il semble que ce palais (qui est celui d'un vizir délogé pour la circonstance) soit devenu un petit recoin de la France...

L'heure du café et de la cigarette d'Orient vient après; cette heure passe à l'ombre d'une véranda à colonnes, devant le très vieux kiosque du jardin, enseveli sous la chaux blanche. Ici, l'on a vue sur le tranquille petit bois d'orangers entouré de hauts murs, et encombré, parmi les broussailles et les roses, de tentes bédouines.

Jeudi 25 avril.

Je n'ai presque plus envie de rien écrire, trouvant de plus en plus ordinaires les choses qui m'entourent.

Quand je veux sortir, il me paraît tout naturel de descendre mon escalier noir; de rencontrer devant ma porte ma mule commandée d'avance, qui m'attend avec sa haute selle à fauteuil; de monter dessus du seuil même de ma maison, de peur de salir mes longues draperies blanches ou mes babouches dans la boue du dehors, et de m'en aller à l'aventure, par les étroites petites rues sombres.

Je m'en vais n'importe où, dans les quartiers déserts ou dans les foules, au bazar ou dans les champs.

Oh! le grouillement de ce bazar, le remuement silencieux de ces burnous, dans cette demi-obscurité confuse!... Les petites avenues, en dédale, s'en vont de travers, recouvertes de vieilles toitures en bois, ou bien de treillages en roseau sur lesquels s'enroulent des branches de vigne. Et là, tout le long, s'ouvrent les boutiques, grandes à peu près comme des niches, dans lesquelles se tiennent accroupis les vendeurs à turban, impassibles et superbes au milieu de leurs bibelots rares. C'est par quartiers, par séries, que les boutiques de même espèce sont groupées. Il y a la rue des marchands de vêtements, où les échoppes miroitent de soies roses, bleues, orange ou capucine, de broderies d'argent et d'or, et où stationnent les dames blanches, voilées et drapées en fantômes. Il y a la rue des marchands de cuirs, où pendent des milliers de harnachements multicolores pour les chevaux, les mulets ou les ânes; toutes sortes d'objets de chasse ou de guerre, de formes anciennes et étranges, poires à poudre pailletées d'argent et de cuivre, bretelles brodées pour les fusils et les sabres, sacs de voyage pour caravanes, et amulettes pour traverser le désert.

Puis la rue des marchands de cuivre, où du matin au soir, on entend, sur des plateaux ou des vases, marteler des arabesques. La rue des brodeurs de babouches, où toutes les petites niches sont remplies de velours, de perles et d'or. La rue des peintres d'étagères; celle des forgerons, nus et noirs; celle des teinturiers aux bras barbouillés d'indigo et de pourpre. Enfin le quartier des fabricants de fusils, des longs fusils à pierre, minces comme des roseaux, dont la crosse incrustée d'argent s'élargit à l'excès pour embrasser l'épaule. (Les Marocains ne songent nullement à modifier ce système adopté par leurs ancêtres; la forme des fusils est immuable en ce pays comme toutes choses, et on croit rêver en voyant fabriquer encore de telles quantités de ces armes du vieux temps.)

Elle bourdonne et grouille sourdement, la foule vêtue de laine grise, accourue de loin pour acheter ou revendre d'extraordinaires petites choses. Des sorciers font des conjurations; des bandes armées passent en dansant la danse de guerre, avec des coups de fusil, au son des musettes tristes et des tambourins; des mendiants montrent leurs plaies; des nègres esclaves charroient des fardeaux; des ânes se roulent dans la poussière. Le sol, de même nuance grisâtre que la foule, est semé d'immondices, de fientes d'animaux, de plumes de poules, de souris mortes, et tout ce monde, en babouches traînantes, piétine ces ordures.

Comme cette vie est loin de la nôtre! L'activité de ce peuple nous est aussi étrangère que son immobilité et son sommeil. A l'agitation de ces gens en burnous se mêle encore je ne sais quel détachement, quelle insouciance de tout, qui nous est inconnue. Les têtes encapuchonnées des hommes, les têtes voilées des femmes, poursuivent, à travers leurs marchandages, le même rêve religieux; cinq fois par jour, ils font leur prière et songent avant tout à l'éternité et à la mort. Des mendiants sordides ont des yeux d'inspirés; des pouilleux en lambeaux ont des attitudes nobles et des figures de prophètes...

—Bâleuk! Bâleuk!C'est l'éternel cri des foules arabes. (Bâleuk!signifie quelque chose comme: «gare!»)

Bâleuk!quand passent en longues files les petits ânes, chargés de ballots tout en largeur qui accrochent les gens et les renversent.Bâleuk!pour les chameaux à l'allure lente, qui se dandinent au bruit de leurs clochettes.Bâleuk!pour les beaux chevaux de chefs, harnachés de merveilleuses couleurs, qui galopent et qui se cabrent.—Jamais on ne revient de ce bazar sans avoir été accroché par quelqu'un ou par quelque chose, heurté par un cheval ou sali par un ânon plein de poussière.—Bâleuk!

Des gens de toutes les tribus se mêlent et se croisent: des nègres du Soudan et des Arabes blonds; des Berbères autochtones, musulmans sans conviction, dont les femmes ne se voilent que la bouche; et des Derkaouas à turban vert, fanatiques sans merci, qui détournent la tête et crachent à la vue d'un chrétien. Tous les jours, on y rencontre «la sainte» qui prophétise dans quelque carrefour, les yeux hagards et les joues peintes de vermillon. Et le «saint», un vieillard complètement nu, sans même une ceinture, qui marche sans cesse comme le Juif errant, très vite à travers les foules, dans un empressement continuel, en marmotant des prières. De loin en loin, un petit recoin à ciel ouvert, une petite place où pousse un frais mûrier ou bien un énorme tronc de vigne plusieurs fois séculaire tordant ses branches comme un faisceau de serpents. Et puis, on passe devant lesfondaks, qui sont des espèces de caravansérails pour les marchands étrangers: grandes cours à plusieurs étages, entourées de colonnades et de galeries en cèdre ajouré, et affectées chacune à un genre spécial de marchandises; il y a lefondakdes marchands de thé et de bois des Indes; celui des marchands de tapis des provinces de l'Ouest; celui des épices et celui de la soie; celui des esclaves et celui du sel.

Tout ce quartier du bazar est réputé peu sûr pour nous: il est considéré comme saint, à cause des mosquées de Karaouïn et de Mouley-Driss, qui y sont enclavées. Et même, aux abords de Mouley-Driss, la moins grande mais la plus sacrée des deux, les rues sont barrées à la hauteur de ceinture par de grosses pièces de bois, comme celles que l'on met aux champs pour arrêter les bêtes: nous devons nous garder de les franchir, au risque de notre vie; les abords de cette mosquée, aussi vénérable en Islam que la Casbah de la Mecque, ne doivent être souillés jamais par les pas d'un Nazaréen, ni d'un juif.

A l'entrée de ce bazar, j'ai encore un recoin de prédilection, où chaque jour je laisse ma mule à la garde d'un de mes servants, pour la reprendre ensuite au retour, quand mes emplettes sont terminées.

Et c'est surtout au départ, au sortir du labyrinthe d'ombre, que le lieu dont je parle semble un lumineux décor desMille et une Nuits. Là, tout à coup, s'élargit la rue étroite et obscure; s'élargit en éventail, formant une sorte de place triangulaire où un rayon de soleil tombe d'un coin de ciel bleu. Le fond de cette petite place,—où plusieurs autres mules sellées attendent comme la mienne, au pied d'une treille centenaire,—est orné en son milieu d'une fontaine jaillissante: un arceau de mosaïques, qui est plaqué sur le mur d'angle d'une maison en saillie et d'où sortent deux jets d'eau tombant dans un bassin de marbre;—tout cela si antique, si déformé, si déjeté, qu'il n'y a pas de mots pour exprimer des aspects de vétusté pareils.—A droite de la fontaine, une ruelle pavée en casse-cou monte en pente raide et s'enfonce dans le noir sous une voûte écrasée et sinistre. (C'est par là que tout à l'heure nous allons disparaître, ma mule et moi, pour nous rendre à notre logis, dans les quartiers hauts du vieux Fez.) A gauche, une inimitable porte monumentale, plus belle qu'aucune porte de ville, qu'aucune porte de mosquée—et du reste ne menant plus nulle part, que dans une cour triste. C'est une immense ogive, enguirlandée des plus rares arabesques, des plus fines mosaïques. Au-dessus de cette entrée passe une large bande horizontale d'inscriptions religieuses, en faïences, lettres noires sur fond blanc. Au-dessus encore, une série de petites ogives alignées, et remplies chacune d'arabesques différentes, fouillées en broderie, en dentelle,—les unes à très grands dessins, alternant avec d'autres à dessins très petits, de façon à accentuer encore la variété savante de l'ornementation.

Et, plus haut encore, un indescriptible couronnement en stalactites déborde sur la place, formant comme un linteau très saillant, comme une marquise. Toutes ces stalactites, absolument régulières et géométriques, s'emboîtent les unes dans les autres, se recouvrent, se superposent en masses d'une complication extrême; par endroits, on dirait les mille compartiments d'une ruche d'abeilles; ailleurs, plus haut, cela semble des pendeloques de givre. Et l'ensemble de toutes ces choses si soigneusement travaillées forme des séries d'arceaux d'une courbure charmante festonnés merveilleusement. Une couche de poussière terreuse éteint les couleurs des faïences; toutes les fines sculptures sont écornées, noirâtres, mêlées de toiles d'araignées et de nids d'oiseaux. Et cette porte de fées donne naturellement l'impression d'une antiquité extrême, comme du reste cette fontaine, cette place, ces pavés, ces maisons croulantes, comme toute cette ville, comme tout ce peuple... Du reste, l'art arabe est tellement mêlé pour moi à des idées de poussière et de mort, que je ne me le représente pas bien aux époques où il était jeune, avec des couleurs neuves...

En dehors du «bazar», le labyrinthe de Fez devient plus sombre et plus désert; il y a peu de voies à air libre; les berceaux de vigne et les toitures de roseau sont remplacées par des plafonds de bois, ou par des ogives de maçonnerie qui, de deux en deux mètres environ, traversent la rue, surmontées de pans de mur aussi élevés que le faîte des maisons, toujours tristes et closes. C'est comme si on cheminait au fond d'une série de puits communiquant ensemble par des arceaux; on n'aperçoit que par échappées le bleu ou le gris du ciel et il est impossible de s'orienter dans le réseau inextricable. Là encore, à côté de quartiers vides et morts, il y a des foules; là encore, lebâleuk!se fait entendre.Bâleuk!pour des gens graves et recueillis qui sortent de quelque mosquée après la prière.Bâleuk!pour des mules rétives, qui se sont arc-boutées en travers, refusant de reculer ou d'avancer.Bâleuk!pour des troupeaux de bœufs, qui courent à la file, la corne basse et menaçante, dans les petits passages obscurs à peine assez larges pour leurs gros corps...


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