Vendredi 26 avril.
Les premières heures de sommeil passées dans mon logis solitaire, j'entrevois un rayon de lune qui m'arrive librement du ciel, entre les battants disjoints de ma porte de cèdre; puis dans le lointain de la nuit sonore, j'entends psalmodier, psalmodier, toujours à pleine voix aiguë et triste, des cris de foi ardente, des plaintes chantées qui sont comme l'expression de tout notre néant terrestre: il est deux heures du matin, et c'est la première prière de ce nouveau jour, que l'éternel soleil va revenir éclairer bientôt. C'est comme un immense cantique à Allah, cantique de rêve, tantôt exalté, tantôt lent et plaintif; et lugubre toujours, lugubre à faire frémir, lesmouedzensayant, comme les musettes arabes, emprunté aux chacals un peu du timbre de leur voix...
Longtemps, longtemps, ce chant des mosquées plane sur les tranquillités grises de la ville endormie... Puis le silence revient, le silence mort...
Les dernières heures de la nuit passent. Dans le calme très frais de l'extrême matin, à pointe d'aube, mêlées au chant des coqs, les voix de ces hommes recommencent à psalmodier, dans une exaltation croissante de prière: il est cinq heures et c'est le second office d'aujourd'hui; il est l'heure aussi où le sultan-prêtre, tout de blanc vêtu, se lève dans son palais, pour commencer son austère journée religieuse...
Puis un coup de canon lointain annonce le jour, le jour sanctifié du vendredi; puis un hymne général, puis des musettes qui commencent à gémir, des tambourins qui commencent à battre... La nuit est finie et le soleil est levé...
Seul, le matin de bonne heure, vêtu en Arabe, et à pied, bien que ce soit très bourgeois, je m'en vais au bazar, acheter de l'eau de rose et du bois odorant des Indes, afin de parfumer ma maison comme il est d'usage.—Et jamais je ne m'étais fait aussi complètement que ce matin l'amusante illusion d'être quelqu'un de Fez.
Le bazar, qui vient à peine d'ouvrir ses milliers de petites boutiques, est encore tranquille et presque désert; les claies en joncs et les pampres toutes neuves des vignes, qui le recouvrent d'une interminable suite de berceaux, laissent filtrer du soleil matinal, tamisent de la lumière fraîche et gaie. Ces parfums, que je suis venu chercher, se vendent dans le même quartier que les soies non tissées et les perles. Et ce quartier est le plus coloré du bazar—dans le sens propre du mot couleur.—En longue et étroite perspective, dans l'enfilade des petites rues, s'alignent des milliers de choses accrochées aux couvercles relevés des niches où les vendeurs se tiennent blottis: ce sont des écheveaux de soie innombrables et des écheveaux de fils d'or; ce sont des masses de perles dorées ou de perles roses; ou bien de ces cordelières à glands (pour suspendre au cou des hommes les sabres ou les livres pieux) qui sont, comme je l'ai déjà dit, une des grandes élégances du costume arabe. Et des personnages, très nobles et très beaux sous leurs capuchons de moines blancs, se promènent sans bruit, en babouches, choisissant parmi tant de cordelières pendues, telle nuance qui s'harmoniserait bien avec tel costume.
Puis voici devant une boutique de jouets d'enfant, une vieille grand'mère, voilée en fantôme mais aux yeux très bons, qui marchande une drôle de poupée pour sa petite-fille, bébé de quatre ou cinq ans, adorable avec des yeux de jeune chat angora, et des cheveux, des ongles déjà teints de rouge henné... Ce matin, tout se présente à moi sous des dehors de tranquillité et de naïve bonhomie. D'ailleurs tout le mystère, tout le sombre qui à première vue semble envelopper les choses tombe bien vite dès qu'on se familiarise avec leur aspect. Je connais maintenant chaque recoin de ce bazar; et certains marchands, quand je passe, me disent bonjour, m'invitent à m'asseoir.
Involontairement, je suis ramené toujours dans les ruelles noires qui font le tour de Karaouïn. Là encore le mystère est bien tombé, et l'impression si étrange du premier jour ne se retrouve plus; je stationne devant les portes, regardant longuement à l'intérieur; pour un peu j'entrerais; j'ai peine à me figurer que cela pourrait me coûter la vie; je trouverais tout naturel de venir m'agenouiller à côté de ces gens dont je porte le costume.
Ils sont très variés les aspects de Karaouïn, suivant les différentes entrées par lesquelles on regarde; je ne m'étonne pas qu'à première vue nous n'ayons rien démêlé de l'ensemble; c'est une sorte d'amas de mosquées, d'époques et de styles différents, c'est une ville de colonnes et d'arceaux de toutes les formes arabes. Tantôt des cintres lourds, écrasés sur des piliers trapus, se succédant en perspectives sans fin, avec d'innombrables lampes suspendues dans l'obscurité des plafonds; tantôt des cours, inondées de soleil, à voûte de ciel bleu, entourées de hautes colonnes frêles et d'arcades infiniment dentelées, d'un dessin toujours rare et exquis. Et jamais Karaouïn n'a été si beau qu'aujourd'hui, sous cette éblouissante lumière matinale, qui rayonne et pénètre partout, claire et blanche, faisant briller les marbres, les mosaïques sans fin, les gerbes d'eau des fontaines.
L'une des portes, dans l'ombre de laquelle je m'arrête de préférence, donne sur la plus grande et la plus merveilleuse de ces cours, pavée de faïence et de marbre. Il y a, sur les côtés, des petits kiosques qui s'avancent, plutôt des petits dais, rappelant, en plus beau, ceux de la célèbre «cour des Lions» à l'Alhambra; ce sont les mêmes groupements de colonnes légères, soutenant d'indescriptibles arcades ajourées qui semblent faites d'une superposition patiente de pendeloques de givre;—le tout rehaussé d'un peu d'or, mourant sous la poussière des siècles, et d'un peu de bleu, d'un peu de rose, de je ne sais quelles autres couleurs pâlies. Et, sur les montants tout droits, tout plats et d'une raideur voulue, qui séparent ces portiques festonnés, des couches de sculptures, d'une finesse et d'un dessin inimitables, s'étalent et s'enroulent, fouillées à des profondeurs différentes; on dirait de vieilles dentelles de fées dont on aurait accroché là plusieurs doubles les uns par-dessus les autres.
Cela semble léger, léger, tous ces kiosques, léger comme des petits châteaux qu'on aurait créés pour des sylphes dans des nuages, avec des facettes cristallisées de grêle et de neige. Et, en même temps, la raideur droite des grandes lignes, l'emploi unique des combinaisons de la géométrie, l'absence de toute forme inspirée de la nature, des animaux ou des hommes, donnent à l'ensemble quelque chose d'austèrement pur, d'immatériel, dereligieux.
Le soleil tombe à flots dans cette cour, toutes les mosaïques, toutes les faïences brillent de reflets nacrés; la gerbe d'eau bruissante qui jaillit de la fontaine du milieu a des teintes changeantes d'opale ou d'iris, et se détache sur le fond délicieusement compliqué d'une grande porte inférieure, qui est, ainsi que les kiosques des côtés, en dentelles d'Alhambra.—Et, comme c'est vendredi, tout un peuple de burnous blancs est prosterné sur les dalles, en immobile prière.
De l'ombre du dehors, de l'espèce de nuit du chemin de ronde, où je suis obligé de rester caché, dans une incomplète sécurité,—toutes ces choses défendues prennent à mes yeux des airs d'enchantement.
La «Sainte» s'est acharnée après moi, ce matin. Vêtue de loques de soie orange, les joues vermillonnées, les yeux dilatés et fous, elle me suit obstinément au sortir du bazar, en proférant à haute voix des choses incompréhensibles, qui me semblent être plutôt des bénédictions: évidemment elle s'est trompée à mes allures et à mes vêtements. Et, inquiet de la sentir derrière moi, je lui jette des pièces de monnaie pour qu'elle me laisse passer mon chemin...
Une heure après, sur la place du Marché.—L'heure bruyante,—l'heure des affaires et de la foule.
Sur cette grande place, qui est une sorte de plaine carrée, s'agitent les burnous et les voiles, toute la foule encapuchonnée et masquée, blanchâtre ou grise, à laquelle les bergers en sayon de poil de chameau mêlent çà et là des tons bruns, et les ânes, des tons roux. Des femmes, par centaines, sont assises à terre, marchandes de pain, marchandes de beurre, marchandes de légumes, à visage invisible, enveloppé de mousseline. Et, derrière cette grande place et cette foule, il y a les hautes murailles de Fez, qui se dressent sombres et gigantesques, écrasant tout, les pointes de leurs créneaux découpées sur le ciel. Naturellement on entend les tambourins, les musettes. Çà et là, les capuchons pointus se pressent les uns contre les autres, font cercle compact autour de captivants spectacles: il y a les charmeurs de serpents; il y a les gens qui s'enfoncent des lardoires dans la langue; ceux qui s'entaillent le crâne; ceux qui se retirent l'œil de l'orbite avec une palette de bois et se le déposent sur la joue; toute la bohème et toute la truanderie. A moi, qui vais partir après-demain, ces choses déjà familières sembleront bientôt très étonnantes, quand je serai revenu dans notre monde moderne, et que je me les rappellerai de loin. En ce moment, je suis vraiment quelqu'un d'une époque passée, et je me mêle le plus naturellement du monde à cette vie-là, en tout semblable, je pense, à ce que devait être la vie des quartiers populaires à Grenade ou à Cordoue, du temps des Maures.
Demain mon dernier jour. Je laisserai à Fez l'ambassade, qui y est retenue par des lenteurs politiques, et m'en irai seul, avec le capitaine H. de V***, en petite caravane intime, ce qui sera amusant et presque un peu aventureux. Nous nous en irons vers Mékinez, l'autre sainte ville encore plus délabrée et plus morte, et de là vers Tanger l'infidèle où, brusquement, finira notre rêve de passé et d'Islam. Je n'ai pas eu le temps de m'attacher à mon gîte musulman d'ici, qu'il va falloir quitter et oublier, comme j'ai oublié déjà tant d'autres gîtes exotiques semés partout sur la terre. Cependant je m'y serais attardé volontiers une ou deux semaines de plus. Avec quelques tapis, quelques vieilles tentures et quelques armes, il était tout de suite devenu très bien, tout en ne perdant pas ses petits airs de mystère, ses abords difficiles.
Samedi 27 avril.
Nous sommes invités à déjeuner chez le caïd El-Méchouar (l'introducteur des ambassadeurs). Et nous nous y rendons à cheval, précédés de ses gardes à large turban, à canne énorme, qu'il a envoyés au-devant de nous jusqu'à nos portes.
La grande cour de sa maison est encore plus belle que celle du vizir de la guerre. Elle est plus ancienne surtout, et les années, les siècles, en ont atténué, avec leur effacement inimitable, les couleurs et les ors.
Des rangées de portiques intérieurs donnent accès sur cette cour. Leurs couronnements en bois de cèdre sont composés de ces milliers de petits compartiments géométriques juxtaposés, qui donnent l'impression des rayons de cire patiemment construits par les abeilles; mais, à l'arrangement général de ces innombrables petites choses, un je ne sais quoi a présidé, qui est le génie de l'art arabe et qui en fait un ensemble harmonieusement simple. Tous ces dessus de porte, quand nous entrons, sont chargés, comme des balcons très larges, chargés à se rompre, de femmes voilées de blanc, qui se penchent, silencieuses, pour nous regarder.
La cour, naturellement, est pavée de mosaïques et de marbre, avec, au milieu, une fontaine jaillissante. Elle est toute remplie, toute vibrante d'une musique exaltée, à la fois rapide et grave: voix humaines très hautes, accompagnées de cordes puissantes, de tambourins et de castagnettes de fer. Nous reconnaissons le même orchestre qui était l'autre jour chez le vizir de la guerre; c'est, du reste, un de ceux du sultan qui le prête pour nous faire honneur.
Il est étonnamment beau, le caïd El-Méchouar, notre hôte. La description du personnage de Mâtho, dansSalammbô: «Un Lybien colossal, etc...», lui conviendrait en tout point; d'une taille et d'une largeur surhumaines, avec des traits et des yeux admirables; une barbe déjà grise et une peau très foncée indiquant, malgré la régularité du profil, un mélange de sang noir. Du reste, la beauté est la principale condition exigée pour être caïd El-Méchouar; ce poste est presque toujours donné, paraît-il, à l'homme le plus superbe du Maroc.
Comme son collègue de la guerre, ce vizir ne se met pas à table avec nous, un bon musulman ne devant point manger avec des nazaréens. Il se contente de s'asseoir à l'ombre, près de la salle où notre couvert est dressé, et de veiller à ce que ses esclaves, ahuris par notre présence, nous apportent des montagnes de couscouss et de viandes.
Pendant le repas monstre, je fais face à la belle cour qui m'apparaît tout entière par la haute ogive dentelée de la porte. Les esclaves du Soudan, à grandes boucles d'oreilles et à bracelets, la traversent dans une incessante agitation, portant sur leur tête les plats gigantesques, surmontés de leurs toitures comme des pignons de tourelles. Les mosaïques des pavés étincellent de lumière. Çà et là, au milieu des hautes murailles, par les meurtrières percées, on voit confusément briller les yeux des femmes. Le mur du fond, qui se dresse en écran contre le soleil, est couronné de têtes voilées qui nous regardent. Et la musique, dans une exaltation extrême, répète, répète sans cesse, en les précipitant de plus en plus, les mêmes phrases monotones qui, à la longue, bercent, magnétisent, amènent une ivresse.
Deux heures de l'après-midi, l'ardeur du soleil.—Comme je pars demain, je me promène à cette heure brûlante, ayant mille choses à faire pendant cette dernière journée.
J'ai d'abord à aller dans la ville murée des juifs, où des vieux horriblement sordides, d'une laideur rusée et inquiétante, détiennent, au fond de leurs bouges, des bijoux anciens, des armes rares, des étoffes introuvables même au bazar, que j'ai envie de leur acheter.
Elle est très loin de chez moi, la ville des juifs; elle longe, en bande étroite, le côté sud de Fez-le-Neuf, et j'habite dans Fez-le-Vieux, d'où il me faut d'abord sortir.
Je suis à cheval, escorté d'un garde rouge.
Deux heures de l'après-midi, par une des journées les plus chaudes que nous ayons encore eues. Les vieux murs de terre semblent s'effriter sous le dévorant soleil, les vieilles lézardes des maisons semblent s'allonger et s'ouvrir. Les petites rues sont désertes, entre leurs deux rangées de ruines mortes, qui se chauffent et se fendillent. Les pavés, les vieux cailloux noirs, polis par les pieds nus ou les babouches de plusieurs générations arabes, montrent par places leurs têtes brillantes, entre les pailles desséchées et la poussière. Et il y a, sur toute la ville somnolente, cet accablement silencieux qui est particulier aux moments où le soleil éblouit et brûle.
Un peu d'ombre et de fraîcheur, en passant sous les triples portes très épaisses des remparts. Dans les recoins de ces portes, des barbiers sont installés par terre, en train de tondre des gens de la campagne, crépus, à l'air sauvage,—dont l'un tient par les cornes, pendant qu'on le rase, deux béliers noirs.—Et, dans un autre recoin, un praticien «tire du sang» à un berger (comme autrefois la saignée chez nous, cela guérit de tous les maux, et cela se fait derrière la nuque, en entaillant avec un rasoir jusqu'à l'os du crâne). Aujourd'hui, plus encore que de coutume, je me sens frappé de la sauvagerie de ces abords de Fez, de leur silence, de leur air de morne abandon...
Et, les portes franchies, tout de suite commence un brûlant désert sans routes, aujourd'hui sans un être humain, sans une caravane. Voici le lieu qui était si peuplé et si brillant le matin de notre pompeuse arrivée; on y entend à peine, à présent, la petite voix triste des sauterelles. Murs de la ville et murs du palais se dressent partout vers le ciel, dans une confusion grandiose, avec leurs créneaux, avec le hérissement de leurs pointes de pierre; tout droits, tout pareils, mornes et sombres depuis le bas jusqu'en haut, arrivant à produire une impression de beauté à force d'être gigantesques. Et rien à leurs pieds; de ce côté-ci de la ville, rien à l'entour, ni une maison, ni un arbre, ni une tente, ni un groupe humain: eux seuls, les murs, debout et immenses en stature verticale. L'implacable soleil d'aujourd'hui accentue leur vieillesse extrême, leurs lézardes, leurs crevasses; par place ils sont démantelés, ébréchés, et leur base est rongée.
Et d'autres enceintes complètement en ruine, d'une désolation infinie, partent de ces remparts, se ramifient, prolongent la ville dans la campagne déserte, puis finissent par se confondre avec les roches, les éboulements, les fondrières, tout le chaos de ce vieux sol fouillé et refouillé pendant des siècles. Le temps a couvert ces murs de lichens d'un jaune éclatant, qui font sur le gris foncé des pierres comme un semis de taches d'or; sous le bleu profond du ciel, l'ensemble est d'une nuance chaude et ardente, avec des chamarrures de brocart.
Dans la partie tout à fait croulante, dans les enceintes secondaires qui ne servent plus à rien, il y a des portes, de forme exquise comme toutes les portes arabes, et entourées de mosaïques visibles encore entre les plaques jaunes des lichens; elles donnent accès dans des espèces de préaux tristes, où l'on ne trouve que de l'herbe et des sauterelles.
Et, tandis que je contourne à cheval ces débris de remparts, sous le grand écrasant soleil, une de ces portes m'arrête comme la chose la plus délicieusement arabe que j'aie encore jamais vue, et la plus étrangement mélancolique: au milieu de cent mètres de monotone et formidable muraille, elle ouvre son ogive isolée, qu'encadrent des dessins mystérieux; et, à côté, un vieux dattier solitaire élève tout droit son bouquet de palmes jaunies...
A cent mètres plus loin, le camp du sultan m'apparaît: ses tentes font là-bas dans la campagne des amas ou des semis de choses très blanches, au milieu des terrains roux et des lointains bleus,—et je vois trembler dans l'air chaud toutes ces blancheurs. Il s'est considérablement augmenté depuis ma dernière visite. Au complet, il a, dit-on, six kilomètres de tour et contient trente mille hommes.
La tente du calife est au milieu, haute et immense. On ne voit que le mur de toile appelétarabieh, qui lui sert d'enceinte, masquant tout (même à la guerre, la demeure du calife doit rester une chose cachée). Derrière ce mur, c'est, il paraît, toute une petite ville; outre le logement particulier du souverain et ses dépendances, il y a celui de l'enfant favori, du petit Abd-ul-Aziz; puis ceux d'un certain nombre de dames du harem désignées pour faire partie du voyage.
Dès que la tente du sultan sort des greniers du palais et commence à se monter en dehors des murs, la nouvelle s'en répand dans le Maroc entier, par les caravanes qui passent, et surtout par ces piétons rapides qui marchent nuit et jour à travers les montagnes ou les rivières pour porter des lettres et des nouvelles, faisant l'office de nos courriers. Toutes les tribus sont informées bientôt que le souverain va partir en guerre, et les rebelles se préparent à la résistance.
On sait que le sultan vit généralement six mois de l'année sous la tente, nomade par nature comme ses ancêtres d'Arabie, guerroyant sans cesse dans son propre empire contre ses tribus révoltées qui ne le reconnaissent que comme calife religieux, mais pas toujours comme souverain, et dont quelques-unes même (les Zemours par exemple et les peuplades du Riff) n'ont jamais été soumises.
Cette fois-ci, le sultan ne reviendra à Fez qu'au bout de quatre ans. Dans l'intervalle de ses razzias armées et de ses moissons de têtes, il se reposera dans ses deux autres capitales, Mékinez et Maroc, où il possède comme ici des palais et d'impénétrables jardins.
Du reste, depuis la semaine dernière, celles de ses femmes qui ne doivent pas faire partie de son train de voyage ont été expédiées en avant, à dos de mule et en trois étapes, dans les sérails murés de Mékinez...
... J'aurai toujours assez de temps à passer dans cette sordide ville des juifs, qui était cependant le but de ma promenade, et l'envie me vient de pousser une dernière pointe dans la montagne qui domine Fez-le-Vieux.
Par de petits sentiers de rochers, mon cheval y grimpe hardiment, avec des velléités de galop. Et très vite nous voici montés, respirant une brise plus vive et plus fraîche, qui passe sur des tapis de fleurs et les agite. De distance en distance, il y a des arbres dans des replis de terrain; dans des espèces de petites vallées, il y a des bouquets d'oliviers, à l'ombre desquels des bergers moricauds chantent des chansons pastorales à leurs chèvres dans le silence morne d'alentour. Surtout il y a des tombes, des tombes partout, des tombes bien antiques, parmi des herbages et des aloès. Il y a deskoubasde saints, des ruines vénérées dont les portiques sveltes sont hantés par des peuplades d'oiseaux. Puis il y a le kiosque historique, qui fut bâti par un sultan d'autrefois et qui lui coûta le trône: les gens de Fez, toujours frondeurs, s'étant irrités de ce que, de là-haut, il voyait, le soir sur les terrasses, toutes leurs femmes.
Toutes les terrasses, en effet, m'apparaissent d'ici, milliers de promenoirs grisâtres, vides à cette heure d'éblouissant soleil. Je domine la ville sainte, ses longues lignes de murs délabrés, ses bastions, ses créneaux, ses minarets verts et ses rares palmiers. Deux ou trois groupes d'ânons et de chameaux, qui s'en vont à la file vers je ne sais quelle contrée du sud, animent seuls ses abords solitaires. Une lumière immense tombe, tombe à flots sur tout cela; il y a seulement quelques petits nuages ouatés, perdus çà et là dans le bleu sans fin du ciel.
Et aucun bruit ne monte de cette ville, sur laquelle plane toujours la même immobilité, la même torpeur...
Je m'en vais chez ces juifs, décidément, à la recherche des vieilles tentures et des vieilles armes. Comme dans notre Europe du moyen âge, ce sont eux qui détiennent non seulement l'or, les fortunes, mais aussi les pierreries, les bijoux anciens, dans leurs coffres, et aussi toutes sortes de vieilles choses précieuses que des vizirs, des caïds endettés, ont fini par laisser entre leurs mains. Et, avec cela, affectant des dehors de misère; dédaignés par les Arabes encore plus que par les chrétiens; vivant cachottiers, enfermés dans leur quartier étroit et obscur, craintifs et sans cesse en garde pour leur vie.
Redescendu de la lumineuse montagne où dorment, sous les fleurs, tant de saints et de derviches, je contourne longtemps les murs étonnamment vieux de Fez-le-Neuf—par des sentiers d'abord dénudés, puis bientôt verdoyants, ombreux, avec des mûriers, des peupliers qui ont encore leurs feuilles toutes petites et toutes fraîches d'avril; avec des ruisseaux clairs où trempent des joncs, des iris et de grands liserons blancs.
Les remparts des juifs sont aussi hauts et aussi crénelés que ceux des Arabes, leurs portes ogivales sont aussi grandes, avec les mêmes battants lourds bardés de fer. On ferme ces portes de bonne heure chaque soir; des gardes d'Israël, à l'air méfiant, se tiennent dans les embrasures, ne laissant passer personne de suspect; on sent qu'on vit dans cet antre en crainte perpétuelle des voisins, Arabes ou Berbères.
Et, devant leur entrée de ville, est le dépôt général des bêtes mortes (une galanterie qu'on leur fait): pour arriver chez eux, il faut passer entre des tas de chevaux morts, de chiens morts, de carcasses quelconques, qui pourrissent au soleil, répandant une odeur sans nom; ils n'ont pas le droit de les enlever,—et il y a grand concert de chacals le soir sous leurs murs.—Dans leurs rues étroites, étroites à ne pouvoir passer, ils n'ont pas le droit non plus d'enlever les immondices rejetées des maisons; pendant des mois s'entassent les os, les épluchures de légumes, les ordures, jusqu'à ce qu'il plaise à un édile arabe de les faire déblayer moyennant une grosse somme d'argent.—Dans ce quartier humide et obscur, il y a des puanteurs moisies tout à fait spéciales, et les visages des habitants sont tous blêmes.
Deux ou trois personnages postés à cette entrée de ville me regardent arriver, curieux de ce que je viens chercher chez eux, me dévisageant avec des yeux roués et cupides, flairant déjà quelques affaires à conclure; des figures chafouines, longues, étroites, blanchâtres; des nez minces qui n'en finissent plus, et des cheveux longs et rares,—en tire-bouchons épars, crassissant des robes noires qui collent aux épaules pointues...
Tant pis pour les étoffes précieuses et les vieilles armes. J'ai un regret d'aller m'enfouir dans ces bouges à moisissure, chez des êtres si laids, une veille de départ, un si beau dernier soir, quand le soleil dore si radieusement les tranquillités de la ville musulmane et de ses vieux murs grandioses.
Je tourne bride, à cette porte des Juifs, pour m'en aller du côté du palais du sultan. J'arriverai à l'heure où tous les grands personnages, de blanc vêtus, sortent après l'audience du soir, pour rentrer dans leurs demeures, à Fez-Bâli, et je verrai encore une fois ce défilé de figures d'un autre âge, dans le décor admirable des grandes cours murées et des grandes ruines.
De nouveau, voici ces abords du palais; les murs et les murs, tous droits, farouches et pareils. Voici les séries de cours lugubres, qui sont vides et grandes comme des champs de manœuvre, et qui paraissent presque étroites, tant sont élevées les murailles qui les ferment. Pour avoir le sentiment de leurs dimensions, il faut regarder les hommes, les rares fantômes blancs qui y passent, et qui y semblent étonnamment diminués.
Le soleil baisse déjà quand nous arrivons, mon garde et moi, dans la premières de ces enceintes; elle est déjà pleine d'ombre. Les hauts murs, les hauts murs sombres, masquant tout, font subitement baisser la lumière comme des écrans immenses; avec leurs alignements de pointes aiguës, ils ont l'aspect menaçant et cruel. Au milieu de la muraille du fond, la grande ogive qui mène plus avant dans ces repaires s'ouvre là-bas, flanquée de ses quatre tours carrées, qui montent tout d'une pièce, imposantes à la façon du donjon de Vincennes, avec quelque chose de plus méchant à cause de leur couronnement de pointes de pierre.
Le sol de cette cour est semé de cailloux, de débris quelconques, avec des trous, des ossements; deux ou trois chameaux s'y promènent en quête d'herbe rare, ayant l'air tout petits au pied de si hautes et grandes choses; perdu dans un coin, il y a aussi un campement de tentes blanches comme un village de pygmées;—et trois personnages drapés de burnous, qui sortent, là-bas, de l'obscurité de la grande porte, me paraissent lilliputiens. En l'air il y a les inévitables cigognes, qui traversent le carré vide découpé au ciel par les dents d'ombre des créneaux. Et des milliers, des milliers d'oiseaux, d'un noir luisant, sont plaqués en grappes contre les murs, se touchant tous, se poussant, grimpant les uns sur les autres, formant des taches grouillantes, comme ces couches épaisses de mouches qui s'abattent l'été sur les choses immondes.—Et tandis que je m'arrête pour regarder ces amoncellements de petites ailes et de petites griffes, les trois graves personnages qui arrivaient là-bas se sont rapprochés de moi: des vieillards qui sourient avec bonhomie et me donnent, sur ces oiseaux, des explications arabes que je ne comprends pas.—(Cette affabilité de passants quelconques pour un nazaréen inconnu n'est pas banale, en un tel pays; c'est mon excuse pour conter une si insignifiante aventure.)
Je me dirige vers cette porte du fond: elle me mènera dans une seconde enceinte, d'ordinaire plus animée, où se tiennent chaque jour les vizirs vêtus de blanc qui rendent la justice au peuple... Oh! ces portes arabes, variant à l'infini leurs dessins mystérieux,—comment dire le charme qu'il y a pour moi dans leur seul aspect, l'espèce de mélancolie religieuse, de rêverie de passé, qu'elles me causent toutes: isolées au milieu de murs attristants comme des murs de prison; ayant dans leur forme ogivale, ou festonnée, ou ronde, un je ne sais quoi indéfinissable qui demeure toujours le même, au milieu de la plus fantaisiste diversité; puis toujours encadrées de ces fines ornementations géométriques, dont l'élégance rare a quelque chose de sévère et d'idéalement pur, de mystique au suprême degré...
La nouvelle enceinte où cette porte me conduit, après une voûte obscure, est aussi grande, et imposante, et farouche que la première. Mais elle est, comme je m'y attendais, pleine de monde, et les abords en sont encombrés de chevaux, de mulets, sellés à fauteuils, que l'on tient en main. C'est qu'au fond, sous de vieilles ogives formant niches de pierre, les ministères fonctionnent, presque en plein vent, et avec très peu d'écrivains, très peu de papiers.
Sous l'un de ces arceaux se tient le vizir de la guerre. Sous l'autre, le vizir de la justice rend sur l'heure des jugements sans appel; autour de lui, des soldats, à grands coups de bâton, écartent la foule, et les accusés, les prévenus, les plaignants, les témoins, sans distinction aucune, lui sont amenés de la même façon, empoignés à la nuque par deux gardes athlétiques.
Ces parages étant réputés peu sûrs pour les nazaréens, je m'arrête à l'entrée pour ne pas amener de complications diplomatiques.
Du reste, à cette heure, c'est fini, comme je m'y attendais. L'un après l'autre, les vizirs, soutenus par des serviteurs, s'asseyent sur leurs mules pour s'en retourner chez eux. Barbes blanches, longs vêtements blancs, longs voiles blancs; ils montent des mules blanches à selle de drap rouge, chacune tenue par quatre esclaves tout de blanc vêtus, avec de hauts bonnets rouges. Et, tandis que la foule s'écarte, ils s'en vont au pas tranquille, superbes comme de vieux prophètes, le regard en rêve sombre, neigeux dans leur blancheur, sur le fond des grands remparts, des grandes ruines... D'ailleurs, le soleil baisse, et, comme chaque soir, un vent froid se lève sous le ciel subitement jauni, s'engouffre dans les hautes ogives, siffle sur les vieilles pierres...
Derrière les vizirs, je rentre aussi. Une dernière fois je veux voir les merveilles de ma terrasse à l'heure du saint Moghreb.
Là-haut, sur ma maison, c'est le même enchantement que chaque soir: la ville, tout en or jaune ou rose, les plus proches terrasses séparées de moi par une insaisissable vapeur bleuâtre, et les terrasses lointaines, les milliers de carrés de pierre en teintes irisées qui se dégradent, dévalant sur les collines, comme des choses éboulées, jusqu'à la ceinture des remparts et des jardins verts. Toutes les négresses esclaves sont là, à leurs postes, figures noires et souriantes, coiffées en mouchoirs clairs, blancs ou roses. Et aussi toutes mes belles voisines à haute hantouze, accoudées, étendues ou fièrement droites, très gracieuses de pose et très éclatantes de couleur, avec leurs larges ceintures cartonnées, leurs longues manches tombantes, et tout ce qui flotte derrière elles, de foulards d'or et de cheveux dénoués. Et une fois de plus, comme depuis des siècles et des siècles, la grande prière retentit encore en voix tristement prolongées, tandis que les neiges de l'Atlas s'éteignent sur le jaune pâli du ciel...
Après dîner, à la nuit, aux lanternes, je sors par extraordinaire, pour aller, avant l'heure où se ferment les portes des quartiers, dire adieu au ministre et à l'ambassade: ils doivent rester, eux, je ne sais combien de temps encore.
C'est au petit jour demain matin, que nous devons partir, le capitaine H. de V*** et moi. De la part du sultan, on nous a donné à chacun une tente, une mule choisie, une selle arabe; plus, une tente pour nos serviteurs, un caïd pour nous guider, huit mules et muletiers pour porter nos bibelots et nos bagages...
Aux lanternes aussi, je trouve l'ambassade installée comme d'habitude, dans le jardin d'orangers qui embaume, sous la véranda du vieux kiosque délicieux. Le ministre a bien reçu pour nous la lettre demounasignée du sultan et scellée de son sceau, qui doit nous permettre le passage chez les différentes tribus et nous donner l'indispensable droit de rançon. Mais, malgré les démarches qu'il a bien voulu faire, il n'a pu encore obtenir la lettre pour les chefs de la ville de Mékinez, ni le permis pour visiter là-bas les «jardins d'Aguedal».—Ce n'est pas mauvaise volonté assurément, c'est lenteur, inertie; le grand vizir s'y est pris trop tard, paraît-il, pour avoir la signature du sultan avant l'heure de la prière; il a promis que dès demain matin tout serait paraphé, en règle, et que, si nous étions déjà en route, des cavaliers courraient à notre poursuite, jusqu'à Mékinez au besoin, pour nous le porter, avec des cadeaux qu'on nous destine. Mais nous n'y croyons guère, et c'est un désappointement.
Nos compagnons de voyage, qui restent à Fez, regrettent un peu de ne pouvoir partir avec nous. Leur séjour paraît devoir se prolonger bien au delà de leur attente:—Il y a mille affaires compliquées à régler, qui n'en finissent pas; des brouillaminis remontant à plusieurs années, des créances juives impossibles à faire rentrer... Avec ce peuple, rien n'aboutit. Le sultan est presque toujours invisible, retranché comme une idole dans son palais impénétrable. Et les vizirs temporisent, ce qui est la grande force de la diplomatie musulmane. Et puis le ramadan approche, pendant lequel on ne peut plus rien faire; on commence à en sentir l'influence. Ce n'est d'ailleurs que le matin de très bonne heure qu'on peut traiter quelques questions, avec force périphrases orientales: le midi étant réservé aux prières et au sommeil,—et le soir, aux affaires intérieures. Puis aussi un des plus importants personnages politiques vient d'être mordu au bras par une de ses nombreuses femmes blanches, jalouse d'une de ses nombreuses femmes noires: il est alité et c'est encore un retard.
Nous qui allons partir, on nous charge de commissions pour Tanger; pour le monde moderne et vivant, dont on se sent bien séparé ici. Ceux qui restent sont déjà pris, il est facile de le voir, de cette espèce de mal particulier, de cetteenvie de s'en allerqui est très connue; qui, paraît-il, atteint infailliblement les ambassades au bout d'une quinzaine de jours passés à Fez; et qui d'ailleurs est un moyen politique sur lequel les diplomates arabes sont habitués à compter. Moi qui resterais si volontiers, je m'explique cependant ce sentiment-là, car j'ai déjà éprouvé par instants l'oppression de l'Islam...
Dimanche 28 avril.
L'aube est bien grise pour une matinée de départ.
Éveillé au petit jour, dans ma très vieille maison, je regarde avec inquiétude le carré de ciel assombri qui paraît par l'ouverture béante de mon toit: c'est la pluie menaçante.
Autour de moi, il n'y a plus ni tapis, ni tentures, plus trace de mon installation éphémère; tout est enlevé, emballé; l'air de vétusté et de délabrement misérable est de nouveau partout.
Il est convenu avec le capitaine H. de V*** que nous devons voyager en burnous, pour moins éveiller l'attention des tribus en passant. Or ma garde-robe indigène n'étant pas extrêmement bien montée, j'ai fait laver hier, en prévision de la route, mes longues chemises flottantes, mes longues faradjias blanches, et elles ont passé la nuit tendues sur ma terrasse, pour sécher.
Je monte les chercher là-haut, au petit jour pâle, m'amusant de ce détail qui m'identifie un instant à l'existence d'un vrai Arabe pauvre en préparatifs de voyage.
Elles sont encore très humides, mes faradjias, me donnant, quand je les mets, une impression de grand froid.
Du haut de mon toit, je puis juger que le temps est gris uniformément, gris tout d'une pièce. Un profond silence, très triste, très solennel, pèse encore à cette heure matinale sur la ville à peine éclairée. Je dis un adieu pour toujours à toutes les terrasses environnantes, qui sont vides et funèbres; un adieu à tous les vieux murs en ruine d'alentour, derrière lesquels mes voisines dorment encore y compris la belle révoltée, dont je ne saurai plus jamais rien.
A cinq heures, ma mule sellée arrive à ma porte, menée par un soldat du sultan. Il fait noir dans la rue profonde. Je dois rejoindre H. de V*** et nos muletiers et nos bagages, à la sortie de la ville, assez loin de chez moi. Pour la dernière fois donc, je chemine dans le dédale des petites rues obscures de Fez, au milieu d'une foule compacte de bœufs (les troupeaux que l'on rentre la nuit de peur des pillards et des bêtes fauves, et que l'on fait sortir dans les pâturages aux premières heures du jour).
Sorti, par les hautes ogives noires, de l'enceinte de Fez-le-Vieux, je longe à présent les remparts antiques de Fez-le-Neuf. Tristesse des hautes murailles, tristesse des fondrières, tristesse des ruines, tout cela s'augmente, ce matin, du demi-jour gris et du silence. Je n'entends autour de moi que le trottinement des troupeaux de bœufs qui m'entourent; leurs naseaux soufflent des buées blanchâtres. Les bergers qui les mènent, capuchon baissé, sont drapés dans des loques grises, terreuses, comme des morts.
Voici les portes sombres du palais; il en sort à la file une centaine d'esclaves noirs, portant sur la tête ces tourelles en sparterie qui recèlent toujours des plats gigantesques, et une odeur de couscouss tout chaud se répand sur leur passage dans l'air frais. C'est qu'aujourd'hui est une grande fête musulmane précédant les jeûnes du ramadan, quelque chose comme notre mardi gras, et il est d'usage à cette occasion-là que le sultan envoie à tous les dignitaires de la ville un plat préparé dans ses cuisines.
Le capitaine H. de V*** est au rendez-vous, à la porte de Fez-le-Neuf, suivi de nos mules, de nos tentes, de notre très petite escorte. Et presque tous nos compagnons de l'ambassade sont là aussi, montés à cheval de bon matin, pour nous reconduire jusque dans la campagne.
En dehors des murs, nous saluons en passant le camp du sultan et sa haute tente fermée. Sous le ciel gris nous nous mettons en route, par ces espèces de sentes irrégulières qu'ont tracées à la longue les piétinements des caravanes. Des teintes tristes partout, accentuant la désolation grandiose de ces abords de la ville. Un brouillard très bas traîne sur l'immense plaine d'orges, infiniment verte, et cette plaine semble aboutir de tous côtés à de l'obscurité confuse, à de l'opacité noire qui monte vers le ciel, et qui est faite de grandes montagnes noyées dans les nuages.
Fez s'éloigne sur ces mêmes fonds sombres, prend ces mêmes aspects sinistres qui nous étaient restés dans la mémoire depuis sa première apparition au matin de notre arrivée. En nous retournant, longtemps nous pouvons voir encore, au pied de ses murailles presque noires, les rangées de petits cônes blancs comme neige qui sont le camp du très saint calife...
Des teintes tristes partout; les passants enveloppés de laine, les chameaux, les ânons, tout ce qui fait le va-et-vient entre les deux villes par ce même et unique sentier a des couleurs terreuses, brunâtres ou grises. Çà et là nous rencontrons de petits campements bédouins, aux tentes également brunes comme la terre, d'où sortent des fumées qui montent tout droit sur le gris foncé des lointains. Et en haut, tout en haut, «l'alouette légère», invisible dans la brume, chante sa chanson matinale, au-dessus des orges vertes, à pleine voix, comme en France.
A la premièrem'safa, nos amis français nous quittent avec des souhaits de bon voyage, pour rentrera Fez. Et nous continuons, seuls pour plusieurs jours, avec notre petite escorte d'Arabes.
Entre Fez et Mékinez, il y a treizem'safa, c'est-à-dire treize étapes, jalonnées chacune par un puits d'eau buvable, qui s'ouvre, sans le moindre rebord, au milieu des sentiers. On fait généralement la route en deux jours, ou quelquefois en trois, pour les dames du sérail. Mais nous comptons bien arriver ce soir, et même de bonne heure, avec nos mules choisies et toutes fraîches.
Bientôt les champs cultivés finissent. Alors commence une plaine de fenouils, immense, illimitée; fenouils géants d'Afrique, dont les tiges à fleurs ont deux ou trois mètres de haut, sont grandes comme des arbres; on dirait que nous entrons dans une forêt jaune, prolongée de tous côtés, jusqu'à ces lointains obstinément noirs, opaques, emprisonnants, qui sont toujours ces montagnes chargées des mêmes nuages.
Et tout le long des petits sentiers à peine tracés, nous frôlons ces fenouils; ils nous dominent, nous caressent de leurs fraîches feuilles, aussi fines et frisées que les plumes des marabouts; nous sommes enfouis dans leurs réseaux très légers jaunes et verts, nous disparaissons dessous, respirant à l'excès leur odeur.
En l'air continuent de chanter éperdument les alouettes joyeuses, planant haut, invisibles dans le brouillard gris. Et de loin en loin, de lieue en lieue peut-être, un grand palmier isolé se dresse au-dessus de ce bocage uniforme et désert.
Quatre heures durant, nous marchons dans ces fenouils légers. Quelquefois, en avant de nous, dans le sentier toujours enfoui sous ces épaisseurs de fin duvet vert, nous entendons un frôlement qui n'est pas le nôtre, et alors émergent, d'entre les masses de feuilles ténues, des troupeaux qui nous croisent, ou des files de gens en burnous qui viennent de Mékinez, ou des caravanes. Toujours très drôle de croiser des chameaux, surtout dans un lieu étroit: on se figure être encore loin d'eux; loin des hautes pattes, de la masse centrale du corps, que la tête est déjà sur vous, à l'extrémité du cou ondulé qui s'allonge, et cette tête vous dévisage de tout près, avec une expression de dédain ennuyé; ils marquent un temps d'arrêt pour mieux voir, puis, se détournant encore, reprennent leur allure toujours silencieuse et lente. Ils sentent une odeur indéfinissable, douce et fade, qui tient le milieu entre la puanteur et le parfum; ils en laissent une traînée derrière eux, longtemps encore après qu'ils sont passés.
Nous faisons ce trajet de retour sur des mules,—ce qui semble moins noble que d'être à cheval comme nous étions venus, mais ce qui est la seule manière vraiment pratique et vraiment arabe de voyager au Maroc. Et puis cela nous permet de ne pas perdre de vue un instant nos tentes et nos bagages, qui suivent au même pas, à la même allure, sur des bêtes de même espèce. Nous n'avons pas comme au départ une escorte pompeuse, trois ou quatre cents cavaliers et des gardes échelonnés sur la route. Nous marchons en file serrée, en tout petit cortège d'une douzaine d'hommes et d'autant de bêtes, et il nous faut veiller nous-mêmes à tout, un peu perdus que nous sommes au milieu de telles étendues désertes.
Nos selles, garnies de drap rouge, sont très larges, très dures, et, tandis que nos mules vont leur pas incessant, rapide, infatigable, nous apprenons tout de suite à prendre là-dessus, comme des Marocains, toutes les poses de route connues: à califourchon, assis, étendus, ou les jambes croisées le long du cou de la bête. De temps à autre, nos muletiers nous content des histoires de brigands, nous indiquent les points où l'on a détroussé ou assassiné des voyageurs; le reste du jour, ils chantent des petits airs étranges, en se faisant une voix flûtée et grêle qui tient de la sauterelle ou de l'oiseau,—et leur petite musique monotone s'harmonise mélancoliquement avec le grand silence des solitudes.
Après ces quatre heures passées dans les fenouils, nous arrivons au bord d'une gigantesque crevasse qui serpente dans le pays: un ravin, un gouffre au fond duquel roule un torrent. Nous le longeons, en remontant le cours des eaux, jusqu'à une cascade en amont de laquelle le torrent n'est plus qu'une rivière empressée de courir. C'est l'oued Mahouda. Juste au-dessus de la bruyante cascade qui, d'un premier saut, tombe de trente mètres dans le vide, nous franchissons cet oued, à un gué dangereux et profond, en relevant les jambes sur le cou de nos mules, qui sont jusqu'à mi-corps dans l'eau agitée et bruissante.
Ce gué marque la moitié du chemin entre les deux saintes villes. Il est très fréquenté par les voyageurs marocains.
Nous faisons sur l'autre rive une halte fort longue, tandis qu'un nos Arabes continue sa route sur Mékinez afin de prévenir le pacha de notre arrivée, comme il convient pour des voyageurs de qualité que nous sommes.
Le lieu de notre halte est juste au-dessous de la bruyante cascade, dominant d'un côté le gué où des caravanes passent, de l'autre la crevasse où se jettent et bouillonnent les eaux furieuses. Le pays d'alentour est partout d'un vert de printemps, et les parois du ravin sont toutes roses de liserons, en guirlandes retombantes. Les nuées grises sont remontées, voilant toujours le ciel, mais laissant les lointains terrestres dégagés et limpides.
En plus des voyageurs, cavaliers ou piétons, qui de temps à autre passent le gué, arrive toute une tribu nomade, gens, bêtes et tentes. Les femmes de ce douar, qui passent les dernières, se troussent avec une naïve impudeur, montrant jusqu'aux reins leurs belles jambes de statues, un peu fauves, un peu tatouées par endroits; mais elles gardent le visage voilé, chastement.
Nous repartons. Une région de montagnes et de rochers vient d'abord. Puis un nouveau gué, dans un décor d'une étrangeté tout à fait à part: c'est en face d'une plaine infiniment déserte, et au pied d'un amas de roches sur lesquelles sont assis, isolément, des vieillards immobiles comme des termes, qui ne font aucune attention à nous, qui semblent être de mystiques solitaires absorbés dans des contemplations.
Ensuite, quatre heures de régions absolument sauvages, déserts de palmiers nains et d'asphodèles comme nous en avons déjà tant traversés pour venir. Souvent nous nous retournons, afin de nous compter, afin de voir si aucun de nos muletiers, si aucune de nos mules de charge ne manque à l'appel, très incertains que nous sommes encore de la fidélité de nos gens. Et là, dans cette plaine unie où la végétation est courte, notre caravane serrée, marchant en bon ordre, est facile à embrasser d'un seul coup d'œil, paraît même bien petite, bien isolée, bien perdue.
Le premier, ouvrant la marche, chemine gravement le caïd responsable de nos têtes: un vieillard, en cafetan de drap rose sous un transparent de blanche mousseline; ses yeux sont éteints, sont morts; sa figure accentuée et dure semble taillée à grands coups de hache dans de la pierre brune, et sa barbe blanche est comme un lichen sur une ruine; il est droit, inexpressif, majestueusement momifié sur sa bête blanche, portant en travers sur sa selle son très long fusil de cuivre.
Mékinez!... Mékinez paraît au bout de la plaine désolée... Mais si loin encore! On comprend qu'on ne l'aperçoit que grâce aux lignes unies du terrain et à la très grande pureté de l'air. C'est une petite bande noirâtre, les murailles sans doute, au-dessus de laquelle se hérissent, à peine visibles, minces comme des fils, les tours des mosquées.
Longtemps nous marchons encore, jusqu'à un point où la vue nous est masquée par de vieux murs croulants, qui semblent enfermer d'immenses parcs. C'est la banlieue. Par une brèche, nous franchissons ces enceintes; alors nous sommes dans une région d'oliviers, plantés régulièrement en quinconces, sur un de ces sols d'herbe très fine et de mousse, comme on n'en rencontre que dans les lieux depuis longtemps tranquilles, non foulés par les hommes; ces oliviers, du reste, sont à bout de sève, mourants, couverts d'une espèce de moisissure, de maladie de vieillesse, qui rend leur feuillage tout noir, comme s'il était enfumé. Et les enceintes se succèdent, toujours en ruines, enfermant ces mêmes fantômes d'arbres alignés en tous sens à perte de vue. On dirait des séries de parcs abandonnés depuis des siècles, des promenades pour des morts.
Aussi sommes-nous surpris un peu étrangement d'apercevoir au passage, dans une de ces allées funèbres, un groupe de ces petits burnous d'éclatantes couleurs, verts, orangés, bleus ou rouges, qui indiquent des enfants en toilette parée... Derrière eux, des voiles blancs de femmes entourent une fumée grise, qui monte du sol vers les branches... Nos Arabes nous expliquent que c'est jour annuel de grande fête et de dînette sur l'herbe pour les écoliers de Mékinez: ils sont là aujourd'hui en partie de campagne, tous dans leurs beaux habits; ces voiles blancs aperçus au fond du tableau représentent les mères qui les ont accompagnés; cette fumée est celle du souper champêtre qu'on vient de leur préparer sur la mousse; et à présent leur dînette est finie; ils vont repartir, pour être rentrés dans la ville avant la tombée de la nuit.
Je crois que c'est une des choses les plus imprévues, les plus charmantes et aussi les plus mélancoliques que j'aie rencontrées au cours de mon voyage, cette fête enfantine, l'éclat de ces petits burnous aux nuances orientales, s'agitant sur l'herbe fine et rase de ce parc désolé.
Au sortir de ces murs et de ces oliviers, tout à coup Mékinez reparaît, très rapprochée, très près de nous, et d'aspect immense, couronnant de sa grande ombre une suite de collines derrière lesquelles le soleil se couche. Nous ne sommes plus séparés de la ville que par un ravin de verdure, fouillis de peupliers, de mûriers, d'orangers, d'arbres quelconques à l'abandon, qui ont tous leurs teintes fraîches d'avril. Très haut, sur le ciel jauni, se profilent les lignes des remparts superposés, les innombrables terrasses, les minarets, les tours des mosquées, les formidables casbahs crénelées, et, au dessus de plusieurs enceintes de forteresse, le toit en faïence verte du palais du sultan. C'est encore plus imposant que Fez et plus solennel. Mais ce n'est qu'un grand fantôme de ville, un amas de ruines et de décombres, où habitent à peine cinq ou six mille âmes, Arabes, Berbères ou juifs.
Depuis la halte prolongée de midi, nos gens nous disaient que nous arriverions pour l'heure du Moghreb.—Et en effet, juste comme nous paraissons, le drapeau blanc de la prière se hisse à tous les minarets;—leAllah ak'bar!... retentit en clameur d'épouvante sur toute l'étendue de la ville sainte, jusque sur les campagnes mortes d'alentour... Et, à travers ces longs cris lugubres, cet Allah, que ces hommes implorent, nous paraît en ce moment si grand et si terrible, que nous voudrions nous prosterner nous aussi sur la terre, à l'appel des Mouedzen, devant sa sombre éternité...
Le cavalier que nous avions envoyé en estafette revient au-devant de nous, ayant vu le pacha, ayant reçu ses ordres pour le lieu de notre campement où il va nous conduire: ce sera en dehors des murs, naturellement.
A la suite de ce guide, nous franchissons le ravin vert, le délicieux fouillis d'arbres qui nous sépare de la ville. Puis, longtemps, longtemps, nous contournons, sans entrer, les vieux remparts à créneaux; ils ont cinquante ou soixante pieds de hauteur, et ils sont tout rongés par la base, tout lézardés, tout caducs. Dans l'espèce de sentier de ronde que nous suivons, personne ne passe; tout au plus rencontrons-nous trois ou quatre mendiants, effondrés comme des cadavres dans des coins de bastions; hideux et effrayants sous des burnous en guenilles; pouilleux couverts de gales écorchées, de je ne sais quelles lèpres. Par terre, il y a des bêtes mortes à moitié dévorées, le ventre ouvert en grand bâillement de vertèbres, mulets, chevaux ou chameaux; et des ossements partout, éparpillés par les chacals, et des tas de détritus et de pourritures.
Enfin, à cinq cents mètres d'une porte, dans un terrain nu et désert, semé de ruines, de trous, de pierres éboulées, on nous arrête:—nous sommes arrivés au lieu assigné pour notre demeure.
C'est au pied d'une de ces murailles géantes qui, ici comme à Fez, s'en vont se perdre dans la campagne, sans qu'on puisse comprendre quelle a été jadis leur raison d'être. Et là, bien vite, nous faisons monter nos maisonnettes de toile, au crépuscule jaunâtre, tandis que quelques gouttes de pluie commencent à tomber de gros nuages subitement répandus dans le ciel.
L'écrasante muraille à laquelle nous adossons notre petit camp est percée d'une série de hauts portiques, les uns à moitié bouchés en maçonnerie, les autres béants sur la campagne noire et peu sûre. Et cette muraille s'en va là-bas, là-bas, en suivant une pente ascendante, jusqu'aux remparts de Mékinez, jusqu'à la porte la plus proche, qui est, paraît-il, une des principales entrées de la ville. Aucune route ne mène à cette porte, cela va sans dire; personne n'y entre, personne n'en sort; rien ne semble vivre, et, depuis cette grande prière de tout à l'heure, nous n'entendons aucun mouvement, aucun bruit, pas plus que si tout n'était alentour que décombres abandonnés.
Elle est extrême, la mélancolie de ce bout de remparts que l'on aperçoit d'ici, couronnant une hauteur, avec un vieux minaret au-dessus;—la mélancolie de cette porte de ville qui, comme une découpure noire, encadre dans son ogive pointue un petit morceau jaune du ciel encore lumineux...
Ce bout de rempart, ce minaret et cette ogive, c'est tout ce que nous voyons ce soir de Mékinez, la ville sainte...
Il y a près de notre camp deux fontaines en maçonnerie, extrêmement antiques, avec des bassins pour faire boire les chameaux. Pendant que la nuit tombe tout à fait, nous allons, à la lueur d'une lanterne, y faire provision d'eau fraîche; elles sont ornées de délicieuses arabesques festonnées, qui s'en vont en poussière...
... Arrive, monté sur un beau cheval, et précédé d'un grand fanal ajouré, le fils du pacha de la ville. C'est pour nous souhaiter la bienvenue et nous présenter les excuses de son père: il est absent, ce vieux saint personnage; depuis deux mois, à la tête de ses cavaliers, il combat contre les terribles Zemours, qui désolent la contrée.
Lui, le fils, est très jeune, très aimable; il nous annonce unemounaabondante, des couscouss tout chauds qu'il va nous envoyer—et aussi des soldats pour nous garder jusqu'au jour. D'abord voici deux petits ânons qui le suivent, chargés, l'un de charbon de bois, l'autre de branchages, pour nous faire cuire des poulets sur l'herbe.
Il reste assis sous notre tente, nous contant des histoires.—Cette muraille, au pied de laquelle nous sommes, il ne peut pas trop nous dire à quoi elle a servi jadis; il sait seulement que Mouley-Ismaïl, le sultan cruel, la fit construire, il y a trois cents ans.—Du reste, la belle époque de Mékinez remonte à ce Mouley-Ismaïl, qui fut le plus glorieux sultan du Maroc.
Après le jeune pacha, un juif vient aussi nous visiter, dans la nuit déjà très noire, précédé d'une escorte et d'un grand fanal. Malgré sa robe brune toute simple, il est, nous dit-on, le plus riche de la ville. Sa figure est, d'ailleurs, distinguée, régulière et extrêmement douce. Il avait été, depuis quelques jours, averti de notre arrivée par un courrier d'un de ses coreligionnaires de Tanger, M. Benchimol, qui, durant tout le voyage de la mission, s'est montré pour chacun de nous d'une inépuisable obligeance,—et il vient très courtoisement se mettre à notre disposition. Nous lui promettons pour demain notre visite, et, en hâte, il s'en retourne, de peur de trouver fermées les vieilles portes des remparts.
Autour de nos tentes, le sol est inégal, exfolié, comme aux abords des villes très anciennes; il y a des entrées de souterrains, des crevasses; surtout il y a des bosses de gazon assez singulières, donnant à réfléchir. Il faut mille précautions pour faire seulement deux pas hors de chez soi, dans l'obscurité. Les chacals, les chouettes, tous les habitants à voix lugubre des cavernes et des vieux murs d'alentour nous donnent les uns après les autres un avis de présence, par quelque cri isolé qui semble un petit appel de la mort. Et la pluie tombe, comme si, aux abords de notre camp, tout n'était déjà pas suffisamment triste.
Huit heures et demie... Neuf heures... Nos deux visiteurs sont depuis longtemps repartis, et rien n'arrive de ce qu'on devait nous envoyer, nimouna, ni soldats de garde.—Sans doute Mékinez a fermé ses portes, par crainte des détrousseurs, et nous a oubliés dehors, à la merci de toutes sortes de gens et d'aventures. Et vraiment nous trouvons qu'il y a beaucoup de noir et de silence entassés autour de nos petites maisonnettes de toile, sous ce ciel couvert qui fait la nuit doublement obscure, et près des murailles de cette étrange ville morte...
Enfin, enfin, des fanaux brillent dans le lointain, sortis sans doute de la porte qui est là-haut découpée dans les remparts, et ils descendent vers nous, par l'espèce d'avenue irrégulière et bossuée où bâillent des cavernes; c'est notremounaqui nous vient, toujours lente et grave: des couscouss au lait et au sucre; un mouton en vie et plusieurs poulets dans des cages... Nous aurions bien envie de renvoyer ces pauvres bêtes, mais cela nous poserait tout à fait mal; il faut les livrer au couteau et à la voracité de nos gens d'escorte.
D'autres fanaux encore apparaissent sur la hauteur, et descendent vers nous: une troupe armée, jouant du tambourin. Ce sont les soldats qui viennent pour nous garder jusqu'au lever du jour; et, à voir comme ils sont nombreux—au moins quatre-vingts—on peut juger que le jeune pacha est bien prudent, ou que le lieu a bien mauvais renom.
Ils s'asseyent en cercle, autour de nos tentes, sur l'herbe suspecte ou sur les vagues choses noires, et commencent à chanter pour se tenir en éveil, en se faisant face deux à deux. Ils chanteront jusqu'au matin; c'est l'usage pour tous les gardes nocturnes qui font consciencieusement leur service, et il faudra nous arranger pour dormir comme nous pourrons au milieu de ce chœur sauvage qui n'aura jamais de trêve.
Vers minuit, leur musique tourne à un charivari tout à fait irrévérencieux. De garder des «nazaréens», cela les a mis en gaieté moqueuse; ils ne chantent plus, ils imitent toutes les bêtes du Maroc: des cris de chien, des cris de chameau, des cris de poule qui pond, ou même des hurlements de pure fantaisie. Alors je me lève, très furieux. A tâtons je m'en vais réveiller sous sa tente le vieux caïd responsable, et, ensemble, lui portant un fanal, moi une cravache, nous faisons le tour des gardes, avec force menaces de corrections immédiates, de plaintes au pacha, de bastonnade, de prison même. Le silence se fait, docilement...
Une heure du matin.—Une secondemounanous est apportée, plus pompeuse que la première: d'immenses couscouss de dessert, des pyramides de gâteaux, des mannequins d'oranges, du thé et des pains de sucre: le jeune pacha a tenu à faire bien les choses. Nos gens d'escorte se relèvent, pour recommencer une fête à tout casser, et nous finissons par nous endormir...
A MÉKINEZ
Lundi matin 29 avril.
En nous éveillant sous le ciel sombre, nous nous apercevons que nous étions campés dans un cimetière: le cimetière des pauvres, probablement; pas de pierres tombales, mais des bosses de gazon éparses autour de nous, les unes très anciennes, les autres encore fraîches. Et nous avons dormi sur ces morts.
Pas plus de mouvement qu'hier, aux abords de cette ville; sur la hauteur là-bas, dans la grande ogive d'entrée qui s'ouvre au milieu des remparts, rien de vivant ne se montre, et le morne désert commence tout de suite, au pied des longs murs.
Vers huit heures, cependant, apparaissent trois ou quatre juifs, reconnaissables de loin à leurs robes noires; sortis de cette porte, les voici qui descendent vers notre camp par les terrains grisâtres, exfoliés et semés de pierres. C'est pour nous offrir des bijoux, des broderies d'autrefois, qu'ils déballent par terre, sur l'herbe humide, parmi les piquets et les cordes de nos tentes.
Neuf heures.—Un cavalier tout poussiéreux, qui semble avoir couru grand train, nous arrive de Fez; il nous apporte ce que nous attendions pour pénétrer dans la sainte ville: des lettres du sultan adressées au pacha et aux aminns, nous donnant le droit de circuler et de visiter les jardins mystérieux d'Aguedal.
Alors nous faisons seller nos mules et, par l'espèce d'avenue grise, nous montons vers cette grande porte qui depuis hier attirait nos yeux.
Passant enfin sous la haute ogive encadrée d'arabesques et de faïences, nous faisons notre entrée dans Mékinez.
D'abord des fondrières, des ruines; d'autres remparts, d'autres enceintes, d'autres portes croulantes, démolies, images de la désolation et de la vétusté dernières. Quelques rares habitants, plaqués dans des recoins de murs et vêtus de burnous de la même couleur que les pierres, nous regardent entrer avec une expression de vague méfiance.
Des rues plus larges, plus droites qu'à Fez; l'aspect d'une ville plus majestueuse, mais plus délabrée encore et plus ensevelie. De grandes mosquées grises, des minarets immenses, dominent les places désertes. Et sur toutes les terrasses, sur tous les murs lézardés, sur tous les couronnements de portes, poussent de hautes herbes et des fleurs sauvages, résédas et pâquerettes, en jardins touffus ou en guirlandes retombantes; tout un parterre de fleurs blanches et jaunes recouvre l'ensemble de ces ruines.
Par de petites ruelles voûtées qui descendent, nous nous faisons conduire chez le jeune pacha, pour lui remettre la lettre du sultan, qui est le «sésame» nous donnant accès dans cette ville. Aux abords de sa maison, les murs ne sont plus décrépits, mais recouverts de chaux absolument immaculée, et les plantes sauvages ne garnissent plus les toits. Plusieurs graves personnages sont assis là sur des pierres, attendant une audience; ils sont drapés tous dans ces blanches mousselines de laine que retiennent des cordelières de soie et qui voilent des robes de dessous en drap bleu ou rose.
Le jeune pacha nous reçoit au seuil de sa porte; en murmurant une bénédiction pieuse, il baise d'abord le sceau du sultan sur la lettre que nous lui présentons; puis il la lit et se met à nos ordres pour nous mener à ces jardins d'Aguedal, que lui seul a le droit de faire ouvrir. Quand voulons-nous nous mettre en route?—Nous répondons: «Tout de suite,» n'ayant pas de temps à perdre,—et, sur un signe, on court lui chercher son cheval.
Presque aussitôt on l'amène, au galop, tenu en main par deux esclaves noirs, rétif et superbe dans la petite rue étroite où ses coups de pied font voler la chaux des murs. Il est blanc, à longue queue traînante. La selle et la bride, en soie vert d'eau, sont brodées d'or.
A la suite du jeune pacha, nous nous enfonçons dans la ville morte, dans les débris de Mékinez, qu'il nous faudra traverser dans toute sa longueur, le palais et les jardins du sultan étant très loin, du côté opposé.—Les rares passants s'inclinent devant le jeune chef, ou s'avancent pour baiser le bas de ses burnous.
Toujours des enceintes nouvelles, de formidables remparts à créneaux, puis des espaces vides, des ruines dont le plan est incompréhensible.—Murailles toutes sapées par la base, tenant debout on ne sait comme, mais gardant un air imposant quand même, et farouche, avec leurs proportions excessives et leurs hauts bastions crénelés.
Vers le centre, nous arrivons en face d'une muraille plus grande encore que toutes les autres, infiniment haute et longue, dont les bastions carrés s'alignent en perspective fuyante, imitant les «sept tours» de Stamboul; elle forme une autre ville dans la ville, plus murée, plus impénétrable. Nous sommes là sur une sorte d'esplanade, d'où l'on domine des lointains tranquillement tristes, des séries de murs lézardés, de minarets morts, de terrasses vides. Autour de nous, cependant, il y a un peu plus de monde: des gens encapuchonnés de burnous couleur de pierre;—et un groupe de femmes juives non voilées, toutes pailletées d'or sur velours bleu et rouge, qui sont comme d'extraordinaires poupées éclatantes sur l'uniformité de ces gris neutres. Et à ce moment, du bout d'une rue déserte, nous voyons de loin arriver des cavaliers qui semblent fatigués d'une longue route,—et qui nous font des signes, nous crient de nous arrêter, accourent à nous...
Ah! ce sont nos cadeaux, les cadeaux que le sultan nous envoie!!! Qu'Allah soit loué, nous n'y comptions certainement plus.
Pour le gouverneur d'Algérie, il y a un beau cheval pommelé, que nous serons chargés de lui conduire; et pour nous, une énorme caisse clouée, la charge d'une mule. Nous renvoyons ces cavaliers à notre camp, en dehors des remparts, où nous retournerons tout à l'heure pour déballer ces choses précieuses. Mais on a fait cercle autour de nous, le bruit de ces présents du souverain s'est répandu sur la place, et voici maintenant qu'on nous considère avec respect comme de grands chefs.
Plus tard, dans très longtemps, dans l'avenir crépusculaire, quand je reverrai chez moi ces cadeaux du calife, qui sait si je me rappellerai jusqu'à la fin au milieu de quel décor étrange et lumineux ils me sont apparus un jour, sur cette place de Mékinez, devant le palais désert de Mouley-Ismaïl, le sultan cruel...
Nous dirigeant vers les jardins d'Aguedal, nous contournons toujours la funèbre muraille grise, qui pointe là-haut ses créneaux aigus vers le ciel bleu. A présent, nous sommes sur une autre place, la plus grande et la plus centrale de Mékinez, qu'entourent des minarets et de vieilles maisons sans fenêtres, recouvertes de chaux blanche. Et ici, dans la monotone muraille que nous longeons depuis si longtemps, une merveilleuse porte de palais, toute brodée de mosaïques, s'ouvre, comme une surprise, attestant que ce lieu, aux aspects effroyables de prison, a été le repaire d'un sultan magnifique, raffiné comme un artiste dans son luxe rare. Et devant cette porte, au milieu d'un large rayon de soleil qui tombe et dessine à terre les dentelures noires des créneaux, s'agite un groupe de cavaliers invraisemblables, qui paraissent tout petits sur leurs chevaux à selles de velours, qui rient gaiement avec des voix enfantines, et dont les burnous, au lieu d'être blancs comme c'est l'usage pour les hommes, sont de toutes les nuances connues, les plus vives et les plus fraîches: c'est une troupe d'écoliers qui continuent la fête d'hier, ce sont des petitsaminns, des petitspachas, en beaux costumes, montés sur les selles de gala de leurs pères; c'est une joyeuse cavalcade d'enfants qui s'organise au milieu de ces ruines, admirable de couleur dans ce rayon de soleil, sur le fond écrasant et sombre de ces murailles de palais. Et je crois que ce tableau inattendu, dépassant encore tous les autres, me restera dans les yeux comme le plus oriental que j'aie vu dans tout mon voyage au Moghreb...
Oh! derrière eux, quelle étonnante et mystérieuse merveille, que cette porte de palais, ouverte dans ces immenses remparts! Et comme ils sont charmants tous, et bizarres, ces écoliers sur leurs chevaux! En voici un tout petit, qui peut avoir au plus cinq ou six ans; il est en burnous d'un rose saumon, sur une selle de velours vert; il monte un grand cheval qui hennit, qui se cabre, qui lui jette à la figure toute sa crinière blanche ébouriffée, et il n'a pas peur, il sourit, promenant ses beaux yeux de droite et de gauche pour voir si on le regarde; quel délicieux petit être il est et quel cavalier superbe il deviendra plus tard...
Cette porte, qui fut celle du sultan Mouley-Ismaïl le Cruel, contemporain de Louis XIV, est une gigantesque ogive, supportée par des piliers de marbre, et encadrée de festons exquis. Toute la muraille d'alentour, jusqu'en haut, jusqu'aux crénelures du faîte, est revêtue de mosaïques de faïence, fines et compliquées comme des broderies précieuses. Les deux bastions carrés qui, de droite et de gauche, flanquent cette porte, sont aussi couverts de mosaïques semblables et reposent également sur des piliers de marbre. Des rosaces, des étoiles, des emmêlements sans fin de lignes brisées, des combinaisons géométriques inimaginables qui déroutent les yeux comme un jeu de casse-tête, mais qui témoignent toujours du goût le plus exercé et le plus original, ont été accumulés là, avec des myriades de petits morceaux de terre vernissée, tantôt en creux, tantôt en relief, de façon à donner de loin cette illusion d'une étoffe brochée et rebrochée, chatoyante, miroitante, sans prix, qu'on aurait tendue sur ces vieilles pierres, pour rompre un peu l'ennui de si hauts remparts. Le jaune et le vert sont les nuances qui dominent, dans ces bigarrures de toutes couleurs; mais les pluies, les siècles qui se sont succédé, les soleils qui ont recuit tout cela, se sont chargés de fondre ces teintes, de les harmoniser, de donner à l'ensemble une patine chaude et dorée. Des bandes sombres, comme de larges rubans de deuil tendus horizontalement, traversent et encadrent ces broderies vertes ou jaunes: ce sont des inscriptions religieuses, caractères arabes enroulés, patiemment exécutées en mosaïques de faïence noire. Et, le long de la bande supérieure, des crocs de fer, semblables à ceux que l'on voit aux étals des bouchers, sortent du mur pour recevoir, à l'occasion, des rangées de têtes humaines...
Nous continuons notre route, toujours vers ces jardins d'Aguedal; longeant encore l'interminable muraille, nous rencontrons d'autres portes à mosaïques, d'autres séries de bastions et de créneaux. De plus en plus, nous sommes dans les régions abandonnées, dans les ruines. D'autres places, immenses, désertes, entourées de remparts qui semblent des enceintes de villes détruites; je ne sais combien encore de portes démantelées, d'ogives brisées, de murs croulants. Personne nulle part, que des cigognes perchées sur les ruines et regardant de haut la désolation d'alentour; un air d'abandon encore jamais vu ailleurs.
Des espaces vides, semés de décombres, de pierres, creusés de trous profonds, de grottes, d'oubliettes. Des champs de blé quelquefois, entre de hauts murs imposants qui ont dû jadis enfermer des choses si cachées. Çà et là, au fond d'enclos où nous ne pénétrons pas, apparaissent, au-dessus de la monotonie des remparts crénelés, de grands toits en faïence verte, garnis de mousse et de fleurs sauvages: palais des sultans passés, dont on a fermé les portes après la mort du maître (un sultan nouveau ne devant jamais habiter le même lieu que son prédécesseur), et qu'on laisse lentement détruire par les siècles... Et sur tout ce chaos de débris, que l'été chauffera bientôt de son soleil torride, c'est toujours et partout la même exubérante profusion d'herbes et de fleurs: de vrais parterres de pâquerettes, d'anémones, de pavots rouges, de pavots blancs, de pavots roses; d'immenses jardins naturels, délicieusement tristes...
Nous allons toujours, conduits par le jeune pacha, trottant derrière son cheval harnaché de vert et d'or. Nous ne savons plus si nous sommes dans la ville ou dans les champs; la limite des ruines est mal définie; autour de nous il y a encore de grands pans de murs inachevés et cependant près de tomber de vieillesse: caprices de différents souverains qui se sont succédé, puis qui ont disparu dans l'abîme éternel avant d'avoir pu finir leur œuvre commencée. De longues lignes de remparts crénelés s'en vont se perdre on ne sait où, parmi les halliers et les herbages, dans les lointains de la campagne déserte...
Les jardins d'Aguedal! Quel lieu désolé! quel aspect de tristesse inattendue—même après tout ce que nos yeux se sont habitués à voir ici de funèbre!—D'abord une porte déjetée et vermoulue, qui s'ouvre avec un air clandestin au bout d'un sentier d'herbes, dans de hauts remparts: à l'appel du pacha, un gardien à barbe blanche nous tire les verrous intérieurs et les referme derrière nous quand nous sommes passés. Une première enceinte, espèce de préau de la mort, toujours entre des murs d'au moins cinquante pieds de hauteur, puis une seconde porte verrouillée de fer; une seconde enceinte, une autre porte encore,—et enfin les «jardins» nous apparaissent... Nous restons saisis devant la nudité immense d'une espèce de prairie sans fin à l'herbe rase semée de marguerites, où paissent à l'état sauvage des troupeaux de chevaux et de bœufs, où courent dans le lointain des bandes d'autruches,—et où des ossements, des carcasses vides gisent sur la terre. De jardins, il n'y en a point; à peine quelques arbres là-bas, dans un vieil enclos formant verger; autrement, rien qu'une prairie triste et murée, si étendue pourtant que sa muraille grise s'en va se perdre à l'horizon, semble n'être là-bas qu'une ligne entourant la plaine où ces troupeaux sont épars. La campagne au delà, absolument solitaire, est verte sous un ciel sombre; on dirait quelque site des pays du Nord, dans une contrée sans villages et sans routes, quelque parc de manoir dans une région abandonnée. Ces chevaux, ces bœufs, ces petites marguerites blanches dans l'herbe, rappellent aussi nos climats, et il y a même çà et là des flaques d'eau où chantent les plus ordinaires grenouilles. Ce qui surprend alors, ce qui est la seule note dissonante, exotique, c'est ce chef arabe à côté de nous—et ces autruches, circulant comme chez elles, sur leurs longues jambes minces. Si le lieu est triste, au moins n'est-il pas banal; car sans doute bien peu d'Européens ont pénétré dans cesjardinsdu sultan.