De Durazzo à Tirana || Tirana || Essad Pacha et les Toptan || Au tchiflick d'Essad || Jeunes-Turcs et Albanais || Les ambitions des Toptan || Refik bey Toptan || Ses fermiers et ses terres, les cultures || Les métayers et les paysans || Le retour d'Essad.
De Durazzo à Tirana || Tirana || Essad Pacha et les Toptan || Au tchiflick d'Essad || Jeunes-Turcs et Albanais || Les ambitions des Toptan || Refik bey Toptan || Ses fermiers et ses terres, les cultures || Les métayers et les paysans || Le retour d'Essad.
Août finissant brûle la côte; ses sables la dotent d'un climat de tropiques; pendant le milieu des journées, malgré la mer voisine, la température est accablante; Durazzo, étageant ses maisons en plein midi et les allongeant au pourtour de la colline, recueille et conserve la chaleur comme une serre; il faut fuir à l'intérieur vers les verdures et les sources dont la rive adriatique est privée.
Pendant tout l'été, consuls, beys et riches commerçants fixent leur demeure à Tirana, célébrée en toute l'Albanie comme une des plus jolies villes du pays; sa vallée est renommée par ses verts ombrages et sa fertilité; on envie ceux qui y possèdent un «tchiflik» ou maison de campagne; ses eaux et ses arbres, comme les forêts proches, y entretiennent la fraîcheur.
Il faut, me dit-on à Durazzo, sept heures pour atteindre Tirana; la route, très fréquentée en toute saison et surtout en celle-ci, est une des moins mauvaises du pays; mais des crues et des orages l'ont coupée en quelques endroits et on me conseille vivement d'en faire le trajet à cheval; je fais donc seller des chevaux du pays et vers cinq heures du soir, quand l'air devient respirable, nous partons; nous suivons d'abord la grande route vers la vallée du Scoumbi; le chemin longe la mer et des marécages, et la chaussée est construite en talus; bientôt nous quittons la région des sables et des alluvions côtières; un dos de pays faiblement ondulé sépare la mer de la vallée où coule encore à plein bord, malgré la saison, l'Arzeu, non loin de son embouchure.
Sur l'autre rive est construit le gros village de Tchivach (Sjak sur la carte autrichienne); la traversée du fleuve serait impossible sans un pont, et on l'entretient grâce à un péage que perçoit celui que le village a chargé de ce soin; le soleil est presque au ras de l'horizon et semble se coucher dans la baie de Durazzo; les hommes de l'escorte font halte, attachent les chevaux à une sorte de hangar à l'usage des passants et me conduisent à des boutiques voisines, qui étalent en plein vent des fruits et de grandes cuvettes de tabac haché; l'or brillant des raisins et des poires ne le cède pas à l'or mat des copeaux de tabac blond, et si les uns sont succulents, l'autre est parfumé et mérite la célébrité dont il jouit.
Après une légère collation de fruits et de pain de maïs, arrosée d'un verre d'excellent raki, que ne dédaignent pas mes souvarys, quoique musulmans, nous faisons ample provision de tabac et repartons la nuit tombante; la route franchit des collines basses, dont les terres sont cultivées et où, çà et là, de petits villages jettent les points brillants de leurs lumières; bientôt nous atteignons la vallée de Tirana, où coule l'Ismi; des rideaux d'arbres coupent à chaque pas l'horizon et, comme on m'a dit que Tirana était presque invisible derrière la barrière de ses châtaigniers centenaires, je crois à chaque instant toucher à la ville que quelque lumière semble découvrir; mais ce ne sont que fermes défendues contre les vents du nord par les branches serrées des grands arbres; dans la fraîcheur de la nuit, nous accélérons le pas des bêtes et enfin, vers onze heures et demie, nous atteignons une des portes de la ville; notre caravane fait un bruit extrême dans la cité endormie; sur le pavé inégal, nos chevaux trébuchent et font résonner leurs pas et les bagages dont ils sont chargés; quelques ombres passent encore, quelques silhouettes se montrent aux fenêtres, et de-ci, de-là, une lumière jette sa clarté par la porte d'une maison ou par les volets mal joints; le consul d'Italie, avec une extrême obligeance, m'a prévenu qu'il me donnerait l'hospitalité, mais ce n'est point besogne aisée que de trouver sa maison de campagne; pour se tirer d'embarras, les gens de mon escorte frappent au Han ou auberge de l'endroit, se font ouvrir et désigner la demeure; et c'est ainsi, après avoir circulé par toutes les rues de Tirana, que vers minuit nous arrivons au consulat italien.
En vérité, Tirana mérite bien sa réputation, et je sais peu de petites villes si pleines de tableaux gracieux; tout le matin, nous suivons ses rues et leurs détours; le consul d'Italie, avec son cawas et mon drogman, m'accompagne et me conduit d'abord à la grande mosquée; au premier plan, s'étend une large place grossièrement pavée que traversent quelques ruisselets; sur les côtés, des maisons basses cachent sous leurs portiques des étalages; au fond, sur un terre-plein, la mosquée avance ses cinq porches que domine à peine la blancheur de son dôme; à droite, le minaret pique le ciel de son aiguille et, sur la gauche, séparée de la mosquée de quelques mètres seulement, une tour de ville, comme un beffroi de nos vieilles cités, dresse à quinze mètres de hauteur son horloge et ses cloches.
Nous nous éloignons un peu du centre de la ville; des murs bas et quelques palissades séparent le chemin d'un grand champ inculte où poussent à leur gré toutes les herbes de la campagne; deux cyprès voisins lancent dans le ciel bleu leurs cimes fraternelles et leur noir feuillage; à leur ombre se pressent des pierres taillées comme des pieux, les unes debout et piquées en terre, les autres tombées et brisées; chacune marque un mort; c'est le cimetière de Tirana, que la route contourne; j'y aperçois errants quelques Albanais et les hôtes des basses-cours voisines qui y picorent.
Un étrange monument y attire mon attention; sur le sol, de larges dalles de pierre tracent sept côtés égaux; à chaque angle, une colonne est élevée et l'ensemble supporte un portique à sept faces; la signification en est obscure et sans doute le nombre sacré de sept joue-t-il son rôle dans ce temple de la mort; car c'est là le tombeau de l'illustre famille des Toptan; sous ces dalles énormes, les descendants des Toptan déposent les restes des générations qui disparaissent, et ce monument funéraire n'est pas sans grandeur ni sans effet décoratif.
Au détour d'une rue, nous sommes arrêtés par une foule d'enfants qui entourent des hommes du pays et deux individus habillés d'étranges défroques; tous ces petits Albanais sont vêtus de même, le polo de laine blanche sur la tête, la culotte de toile blanche serrée à la taille par une ceinture de couleur, le buste moulé dans un jersey que recouvre souvent un gilet bariolé, une petite veste ou un boléro brodé; beaucoup vont pieds nus, les plus grands chaussent des sandales souples en peau, épaisse et solide.
Les deux individus qu'ils dévisagent curieusement sont deux tziganes, qui ont réussi à s'infiltrer jusqu'à Tirana; mais les Albanais n'aiment pas beaucoup les étrangers vagabonds; aussi les gens d'ici mettent-ils la main au collet des deux nomades et les expédient-ils hors de la ville.
Nous suivons une sorte de promenade fort mal pavée, mais plantée de beaux arbres où une eau court si rapide que, malgré la chaleur, elle n'a presque rien perdu de sa fraîcheur et de sa transparence; la rue est livrée comme un sentier de village aux animaux des maisons voisines: oies, canards et poules vont et viennent, picorent et gloussent, s'effarent et s'enfuient, quand les petits chevaux du pays, qui en sont les vrais moyens de communication, transportent par les rues leurs charges de marchandises ou leurs voyageurs.
Voici une autre mosquée, petite et basse, autour de laquelle se presse le marché; des chevaux apportent à pleine charge d'énormes pastèques; le long de la petite rivière, des étalages sont dressés sous de pauvres toitures que supportent des pieux, entre lesquels de grossières étoffes sont tendues; des gamins et des fillettes s'amusent autour de ces baraques; quelques-uns barbotent dans l'eau toute claire; d'autres au fond de la boutique dorment sur de gros sacs; d'autres s'emploient avec leurs parents à faire l'article aux Albanais qui passent; pour deux sous, ils vendent une pastèque qui remplit un plat et pour trois sous des melons odoriférants et mûrs, qui poussent dans les fermes voisines.
Un peu plus loin, une autre mosquée ferme une large rue où la circulation est déjà active; la chaussée est bordée de trottoirs faits de pavés inégaux; des maisons basses, de un ou deux étages, ouvrent leur porte sur la rue même; des boutiques d'artisans occupent le rez-de-chaussée; ici, c'est un marchand de sandales, qui travaille la peau et le cuir; là, un forgeron; plus loin, on fabrique des armes et on incruste l'argent dans leurs poignées; puis ce sont des selles à vendre, des ceintures et des vestes brodées, des piles de polos de laine blanche et des étoffes de couleur; le pays est prospère et le commerce s'en ressent.
En continuant notre promenade, on me montre la vieille mosquée de Tirana sans dôme ni terre-plein, le toit inégal et les tuiles arrachées; contre le soubassement de ses portiques les villageois des environs ont amoncelé leurs fruits en d'énormes tas, derrière lesquels ils s'assoient à la turque et attendent l'acheteur; sous les arbres voisins, les chevaux et les mulets ont été attachés et les voitures garées: c'est le marché aux fruits; poires et raisins, melons et pastèques, figues et olives, tout pousse dans ce jardin de l'Albanie qu'est la vallée de Tirana.
Nous sortons de la ville et gagnons un tchiflick proche; le vieux cawas du consulat nous accompagne: il porte le vêtement de quelques vieux Albanais: sur la culotte, une sorte de grande chemise blanche, à longues manches, tombe jusqu'aux genoux, serrée par une large ceinture; un petit boléro étroit laisse une large chaîne d'argent s'étaler sur la poitrine; dans la ceinture quelques armes complètent le costume: un pistolet à la crosse de cuivre, un poignard au manche incrusté d'argent.
Guidés par lui, nous suivons une des routes qui traversent le pont sur l'Ismi où se jettent toutes les eaux qui courent à travers les rues de Tirana. Des marronniers centenaires bordent le chemin et la rivière; par eux, la ville est entièrement cachée et, à deux cents mètres, on ne voit que leur épais feuillage et une herbe verte et fraîche qui dénonce l'eau courante.
Non loin de là est la propriété de la famille d'Essad Pacha. Essad Pacha, mis à l'ordre du jour de l'Europe par son traité avec le roi Nicolas de Monténégro et la reddition à celui-ci de Scutari, par sa proclamation prétendue comme chef de l'Albanie et son voyage en Italie et en Europe, n'était, quand je le visitais, que le chef des Toptan. Mais les Toptan sont parmi les beys d'Albanie une des familles les plus illustres et les plus anciennes; comme celle des Vlora à Vallona, comme celle des Bagovic à Ipek, comme celle des Djenak en Mirditie, comme celle des Bitchaktchy à El-Bassam, celle des Toptan domine de sa puissance, de sa richesse, de ses relations et de son ancienneté Tirana et toute sa région; parmi cette féodalité terrienne d'Albanie, dont les chefs les plus influents sont Ismaïl-Kemal, Zenel bey, Pernk Pacha, Derwisch bey, une place à part mérite d'être faite à Essad Pacha.
J'étais introduit auprès d'un des membres principaux de la famille, Refik bey Toptan, et je devais me rendre avec lui au congrès albanais d'El-Bassam; à la veille de son départ pour cette dernière ville, nous allons ensemble chez son cousin Essad; la demeure de celui-ci est aux portes de Tirana: une pelouse immense, quelques arbres, une maison basse et longue présente un aspect de grande ferme cossue et vaste; là-bas, sous un châtaignier, Essad Pacha est assis avec quelques familiers; il vient de subir un accident, garde encore la jambe allongée et peut difficilement faire quelques pas.
Correctement vêtu à l'européenne, le fez sur la tête, une longue canne mince à tête d'or à la main, il apparaît dans toute la force de l'âge. Il a à peine dépassé la quarantaine; de taille moyenne, les yeux perçants, il ne manque assurément ni d'intelligence, ni même d'astuce; mais sa culture paraît très rudimentaire et il n'a même pas ce vernis qu'a donné à son cousin Refik le contact des choses d'Occident et la vision directe de nos villes et de notre civilisation. On sent en lui l'homme de guerre, énergique, déterminé, brutal, mais moins délié peut-être que d'autres beys d'ici ou d'ailleurs.
Quand je visitais Essad, c'était la lutte entre Albanais et Jeunes-Turcs; ceux-ci avaient d'abord usé de la douceur et de la flatterie, puis avaient cru persuader les Albanais de se confier à eux; ils avaient tenu à Dibra un congrès albanais truqué, à qui ils avaient fait voter le paiement de la dîme, l'acceptation du service militaire, l'usage de la langue turque comme langue officielle et langue de l'école, et l'emploi des caractères turcs pour l'écriture de la langue albanaise; les beys du nord de l'Albanie s'étaient entièrement désintéressés du congrès et ignoraient presque ses résolutions; mais ceux du centre et du sud jugeaient une riposte nécessaire et, contre le gré des Turcs, pour affirmer leur volonté et leur nationalité, ils décidaient de tenir à El-Bassam, au coeur de l'Albanie, un congrès purement albanais où les revendications du pays seraient proclamées. Les Bitchaktchy d'El-Bassam et les Toptan de Tirana étaient à la tête du mouvement; Essad Pacha y était tout acquis.
Les Jeunes-Turcs, pour contrecarrer ces efforts, s'avisèrent d'un moyen qui n'était pas sans ingéniosité, mais qui exalta au plus haut point la colère des beys. Ils désignèrent comme Kaïmakan à Tirana Hussein bey Vrion, dont le père Assiz Pacha était député de Bérat, et lui prescrivirent une politique sociale très curieuse, surveillée d'ailleurs par des émissaires spéciaux. Quoique albanais, mais fonctionnaire docile, Hussein s'efforçait d'exciter la population des paysans contre leurs seigneurs, la population des artisans contre les beys; les agents des Jeunes-Turcs parcouraient les bazars, couraient dans les marchés et partout annonçaient que le gouvernement prendrait la terre aux beys pour la diviser entre le peuple, si le peuple était fidèle aux ordres de la Sublime Porte.
Usant du fanatisme religieux, jouant du désir de la terre, ils avaient fini par répandre dans certains villages un véritable esprit d'hostilité contre les beys; aussi, quand ceux-ci voulurent fonder leurs clubs, centre de réunion contre la politique turque, et que le pouvoir résolut de les fermer, le gouvernement s'avisa de profiter de cette agitation; il amassa la population dans plusieurs villages des environs, la conduisit aux lieux où les clubs étaient ouverts et laissa des scènes de désordre se produire; sous prétexte de calmer les esprits, il décida la clôture de tous les clubs.
Cette politique sociale menaçait les beys dans leur influence héréditaire: les Jeunes-Turcs auraient-ils réussi à créer en Albanie une véritable lutte de classe, pour abattre le régime féodal et l'influence antagoniste des beys, c'est une question que les événements n'ont pas laissé poser; mais on devine le ressentiment des beys et, si l'on songe que c'est à Tirana que cette politique s'est surtout affirmée, on peut facilement concevoir l'état d'esprit d'Essad Pacha à l'égard de la Jeune-Turquie, qu'il distinguait soigneusement de la Turquie tout court.
De la méfiance extrême qu'il ressentait alors, il serait sans doute passé à des sentiments plus vifs et plus agissants, quand une occasion inespérée amena la famille des Toptan à concevoir les plus hautes ambitions. En Albanie, Tirana et El-Bassam, cités antiques et voisines, sont au coeur du pays; c'est le lieu géographique où peut, où doit être le centre de réunion des éléments albanais du nord, du sud et de l'est; c'est l'Ile-de-France albanaise; c'est Beauvais, Compiègne ou Paris avec, en façade sur l'Adriatique, Durazzo comme jadis Rouen était le port sur la Manche. C'est là que les tendances diverses ont des points de contact; Toscs du sud, Guègues du nord orthodoxes, musulmans, catholiques, tous sont présents de Durazzo à El-Bassam sur les bords du Scoumbi, quoique les musulmans dominent. La nature a dicté le choix; c'est là que l'Albanie autonome devait établir sa capitale. Vallona et Scutari sont aux extrémités du pays, sans contact, ni connaissance des autres régions lointaines; à Scutari, pas un orthodoxe, à Vallona, pas un catholique ne demeure; ici et là, des gouvernements de partis peuvent s'organiser; mais pour qu'un pouvoir central et national soit capable de durer, c'est dans la région centrale de Durazzo, Tirana, El-Bassam ou même Kroia qu'il doit fixer sa résidence.
Les Toptan pouvaient d'autant moins oublier ces faits, qu'Ismaïl Kemal n'a jamais été de leurs amis; au congrès d'El-Bassam, les beys d'El-Bassam, de Bérat, de Koritza, de Vallona étaient fort chauds partisans d'Ismaïl; les Toptan se réservaient; ils trouvaient déjà excessive l'influence qu'exerçait cet homme politique dans l'Albanie d'avant la guerre; ils la combattaient et rappelaient qu'Ismaïl avait été traître à la Turquie sous l'ancien régime, en complotant pour l'indépendance de l'Albanie, et ajoutaient que, quoique pauvre, il avait toujours eu des fonds à sa disposition, dont ses relations avec l'étranger pouvaient expliquer l'origine. Les Toptan, au contraire, se piquaient d'être des Albanais à la fois loyaux à l'égard de la Porte et très soucieux des libertés albanaises. Je me rappelle encore le mot qui termina mon entretien avec Essad Pacha et qui dans sa concision était tout un programme: «Albanais, mais Osmanlis».
Aussi, quand on a songé à donner un chef à l'Albanie autonome, il n'est pas étonnant que le premier des Toptan fût sur les rangs; il ne pouvait oublier ses origines, telles que Refik bey me les conta.
Au temps du grand Scanderbeg, Topia ou Tobia était duc de Durazzo; il avait trois frères et l'un d'eux épousa une soeur de Scanderbeg; vint en 1467 la mort de Scanderbeg à Alessio; Topia avait repris le pouvoir dans la ville de Kroia, qu'il avait jadis cédé à Scanderbeg en gage d'amitié; il fut à son tour vaincu et tué par les Turcs qui emmenèrent avec eux un enfant issu du mariage de la soeur de Scanderbeg; un des officiers de la maison des Topia le suivit dans sa captivité, l'éleva et ce fut Ali bey, fondateur de la famille des Toptan. Ces souvenirs vivent encore dans la mémoire de ses descendants et je me souviens de l'intérêt et de la fierté avec lesquels mon interlocuteur me montrait un arbre généalogique où toute la descendance était exactement marquée.
Dans le pays et surtout à Durazzo, une curieuse légende a cours: le premier des Topia serait un arrière-petit-fils bâtard de Charles d'Anjou et on affirme que dans les environs de Durazzo, on aurait retrouvé des armes portant la barre, signe de la bâtardise.
Dès lors, que l'on veuille bien rassembler ces éléments: un chef de famille féodale, puissant par les ramifications de cette famille, par ses alliances et ses relations, par son influence sociale et traditionnelle; une histoire qui se prolonge déjà loin dans le passé; des terres situées au coeur du pays albanais; brochant sur le tout, les débris d'une armée qui constitue une sorte de garde de corps; n'est-ce point assez pour faire figure de candidat et Hugues Capet avait-il plus d'atouts en mains, quand, duc de l'Ile-de-France, ayant ses pairs en Bourgogne, en Languedoc et en Bretagne, il mit résolument sur sa tête la couronne vacante.
Les puissances ne l'ont point permis; elles ne sauraient empêcher toutefois Essad d'être le maire du palais du nouveau roi; le sera-t-il longtemps, et les éléments qui font sa force lui assureront-ils le succès ou non, il n'importe; mais il faut suivre avec une curiosité passionnée l'histoire qu'il vit, car elle ressuscite sous nos yeux l'image de ce que fut, dans le haut moyen âge, les essais de fondation des grands États modernes. Les descendants par alliance des Scanderbeg veulent en être les héritiers et porter sur le pavois le chef de leur famille.
Parmi tous les Toptan,—et il y en a aujourd'hui plus de quinze familles,—Refik bey est le plus ouvert peut-être aux choses du dehors et le plus averti; on m'avait recommandé à lui chaudement et tout un jour nous nous promenâmes à travers Tirana et ses environs; c'est un homme de quarante ans à peine, de taille moyenne, bien pris dans un vêtement à l'européenne qui paraît venir tout droit de Londres: la culotte de cheval serrée dans des guêtres de cuir et la veste qui le moule, terminée par un col de linge, lui donnent l'allure d'un parfait gentleman; les yeux sont bruns, le regard fin et énergique, la moustache châtain clair, la peau dorée par le soleil; Refik cause avec plaisir des choses d'Occident qu'il a vues et même de Paris qu'il a visité avec un drogman; il est délégué de Tirana avec un hodja et un effendi villageois au congrès d'El-Bassam et il a déjà préparé ses bagages qu'un Occidental ne renierait pas: des valises de cuir, un lit de campagne, une moustiquaire; le tout va être chargé sur des chevaux et la caravane doit se mettre en route le soir même.
Nous nous dirigeons du côté de son tchiflik et il me décrit ainsi la situation sociale de la vallée de Tirana. Dans les environs de la ville il y a, dit-il, environ cent-quatre-vingts villages, généralement très cultivés et très prospères; sur ce nombre une vingtaine sont, avec leurs terres et leurs habitants, la propriété des beys et surtout des Toptan: Essad Pacha, Fuad bey, le doyen de la famille, qui a atteint la cinquantaine, et son fils Musaffer bey, dont l'oncle Fadil Pacha (Fasil en turc) a habité Paris, Refik bey, etc.; les autres villages fournissent aussi des cultivateurs aux beys et souvent un fermier est en même temps petit propriétaire; généralement il loue son bien et continue à travailler les terres beylicales.
Refik possède cent dix fermes et deux cents cinquante paysans sont ses métayers; ceux-ci habitent une maison qui est leur propriété, travaillent les terres et partagent la récolte avec le maître qui ne reçoit qu'un tiers, les deux autres appartenant au paysan. Dans le sud de l'Albanie, dans la région de Vallona par exemple, le partage se fait par moitié; d'ailleurs, dans le nord de l'Épire, les terres des beys sont beaucoup plus vastes; là-bas, le paysan est souvent orthodoxe et d'origine grecque, le maître musulman et albanais; ici, cultivateurs et beys sont de même religion et de même origine; aussi le régime féodal est-il atténué dans une très forte mesure.
Dans la vallée de Tirana, par exemple, il n'y a que les beys pauvres résidant continuellement sur leur terre qui exigent du paysan la moitié de la récolte; tous les riches propriétaires ne demandent que le tiers.
A côté des métayers, Refik emploie des journaliers, des ouvriers agricoles, soit quand le besoin s'en fait sentir, soit pour mettre en valeur certaines terres sans métayage; le prix moyen de leur journée est de 5 piastres, soit 1 fr. 25 environ, somme qui d'ailleurs représente un pouvoir d'achat beaucoup plus grand qu'en Occident; en outre, on leur doit un ocre de pain de maïs et une portion de fromage ou 20 paras pour en acquérir; les terres de Refik s'étendent sur un espace dont la circonférence peut être parcourue en trois heures de temps environ. Il y cultive du riz, qui pousse d'une façon parfaite, du maïs dont la récolte est la plus importante; il m'en montre les magnifiques tiges, qui n'ont leurs pareilles que dans la Macédoine et en Vieille-Serbie; l'avoine et l'orge viennent aussi assez bien; il possède également de grandes forêts et de beaux pâturages. Ces derniers sont loués à part à des paysans; le bey en effet n'a pas de bétail, qui appartient aux métayers et aux cultivateurs indépendants; les uns et les autres louent ces herbages à Refik qui reçoit d'eux de ce chef 120 livres turques.
Au total ses fermes lui rapportent, me dit-il, bon an mal an, 1 000 napoléons; il fait vendre ses produits à Tirana et à Durazzo et cherche à introduire de nouvelles méthodes de culture; mais, me confesse-t-il, il faudra sans doute des dizaines ou des centaines d'années pour ouvrir les yeux à ces gens, qui s'obstinent à travailler selon les anciens systèmes.
C'est à cette population de métayers et de cultivateurs que les Jeunes-Turcs avaient fait appel pour résister aux beys et par leur appui imposer aux Albanais l'usage de la langue turque; si singulier que soit le procédé, il faillit réussir; les émissaires des Jeunes-Turcs disaient: «Voyez, le bey vous pressure, il vous demande une trop grosse partie de la récolte, un fermage trop élevé pour vos pâturages, il a volé cette terre à vos ancêtres; nous les mettrons à la raison, mais pour vous faire comprendre de nous, pour que vos plaintes nous parviennent et que nous puissions y faire droit, il faut qu'elles soient en turc; apprenez le turc.»
Cette propagande a d'abord un certain succès; jusqu'en 1908, les Jeunes-Turcs, amis des beys, dont ils ont besoin pour s'établir, laissent la population libre et celle-ci ne connaît et ne veut que l'albanais; au Congrès de Dibra, ils circonviennent les délégués de l'Albanie du Nord, qui ne s'inquiétaient guère du congrès et de ce qui s'y passait; ils persuadent les musulmans fanatiques de Scutari qui ne connaissent pas un mot de turc que, voter pour la langue turque, c'est voter pour le Padischah contre l'infidèle, et ainsi ils font proclamer contre le gré des délégués du Centre et du Sud que le turc doit devenir la langue d'enseignement dans les écoles albanaises.
Forts de ce vote, ils travaillent Tirana et la région en 1909 et 1910; à cette date le peuple persuadé réclame, en albanais d'ailleurs, l'instruction en langue turque et manifeste contre les beys. Refik se lamentait alors sur les malheurs de son pays: pauvre Albanie, disait-il, trahie et opprimée! Deux ans se passent et à la tête d'une armée, par la route d'Alessio et de Kroia, Essad, quittant Scutari, rentre en maître. Il songe que l'heure est venue où Tirana la verte va devenir un des centres d'action dans l'Albanie autonome.
La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs || Le Congrès albanais || Les délégués || La presse albanaise || La question politique || La question religieuse || Les orthodoxes || La situation des catholiques en Albanie et leur hiérarchie religieuse || La nécessité d'un accord entre catholiques et musulmans.
La demeure de Derwisch bey et ses serviteurs || Le Congrès albanais || Les délégués || La presse albanaise || La question politique || La question religieuse || Les orthodoxes || La situation des catholiques en Albanie et leur hiérarchie religieuse || La nécessité d'un accord entre catholiques et musulmans.
El-Bassam est en fête; de toutes les parties de l'Albanie, des délégués arrivent aujourd'hui et on attend pour demain les représentants des villes les plus éloignées; c'est un va-et-vient continuel dans la demeure du président du Congrès, Derwisch bey; chaque nouvel arrivant ne manque pas de le saluer et les conversations s'ébauchent dans la grande cour où Derwisch reçoit ses hôtes; sa demeure est composée de deux bâtiments situés de chaque côté de cette cour; l'un est le haremlik plein de luxe et de bibelots, réservé aux femmes et aux enfants; l'autre est le selamlik, où les hommes ont accès.
Dans la cour, près de quelques arbres, des bancs et des tables sont disposés; la chaleur du jour tombe et chacun vient goûter l'apaisement du crépuscule et la fraîcheur qui descend des montagnes voisines. Une douzaine de serviteurs vont et viennent; la plupart sont jeunes et engagés chez Derwisch depuis quelques années seulement; un catholique d'Orosch est parmi eux; on lui dit que je viens de son village et il accourt m'embrasser la main; chacun d'entre eux a son service spécial et reçoit, outre la nourriture, quatre medjidié par mois.
L'un d'eux a pour office d'apporter à tout nouvel arrivant le sirop de cerise mélangé d'eau et le café traditionnel; ici un usage slave s'est introduit, qui n'existe pas dans le nord; l'hôte offre avant ces rafraîchissements une cuillerée de confitures comme première politesse. Tous ces serviteurs sont d'une extrême déférence pour le maître: quand ils le voient, ils portent la main à leur coeur, puis s'inclinent, abaissent la main, geste symbolique pour ramasser la poussière du sol, puis touchent de leurs doigts leur front et leur bouche. Chaque fois qu'ils apportent au chef ou aux hôtes un objet quelconque, le respect veut qu'ils s'inclinent légèrement, en portant la main à la poitrine, et ils doivent n'approcher que pieds nus ou chaussés de laine.
Dans la grande cour, les habitants d'El-Bassam passent et causent; ils s'entretiennent du grand jour qui approche; toute l'Albanie est là et en cette heure de crise c'est la destinée d'un peuple qui se joue.
Derwisch bey, prévenu de mon arrivée, vient à moi; c'est un homme de quarante ans, élégamment vêtu à l'européenne d'une jaquette s'ouvrant sur un gilet blanc et un pantalon clair; il a adopté comme coiffure un polo rouge, sorte de transaction entre le fez et le polo albanais de laine blanche; plutôt grand, très brun, la moustache courte et châtain foncé, il présente une physionomie étrange qu'animent des yeux gris clair toujours en mouvement; aimant la parole, prodigue de ses gestes, agile et presque fiévreux, il se dépense, cause, harangue, interpelle, va, vient, attend les nouvelles, et se montre plein de joie aux noms des arrivants. Il me présente ses deux frères, Kiamil bey et Hassan bey, s'excuse de ne pouvoir me consacrer tout son temps, mais ses frères, me dit-il, le remplaceront et il tient à ce que j'accepte l'hospitalité dans sa demeure.
Le soir est venu; les femmes de Derwisch, voilées de blanc ou de noir avec un soin extrême, viennent de rentrer de leur promenade journalière; tandis que Derwisch va les rejoindre au haremlik, Kiamil me fait entrer au selamlik et me montre le lit qu'on m'a apprêté sur des tapis; puis il m'invite à venir avec son frère autour d'une table, où l'on a préparé notre dîner.
Je puis ainsi saisir sur le vif les usages domestiques des beys les plus avancés en culture et les plus riches de l'Albanie, car Derwisch bey est le chef de la famille des Bitchaktchy, qui est la première d'El-Bassam et, à part moi, je compare avec le pauvre bey, presque sauvage, de Kouksa, ses paysans et mes souvarys. Nous sommes quatre à table et quatre serviteurs sont autour de nous; ils apportent un plat de cuivre et une aiguière et versent un peu d'eau sur les mains des assistants; puis le dîner commence par un potage dans lequel ont été coupés des foies de volailles; de l'ugurte ou fromage de lait aigre est ensuite présenté à ceux qui en désirent: il fait partie de chaque repas et chacun en prend à sa guise; du mouton en sauce est le premier plat; les Albanais préparent de cette manière soit le mouton, soit le boeuf, mais jamais le veau qu'ils excluent de leur alimentation; c'est alors une suite de légumes variés, une sorte de pâté feuilleté comme un gâteau, avec des herbes hachées ressemblant à des épinards, des aubergines sautées au beurre, un plat de piments très relevés, qu'on dénomme des cornes grecques, enfin le pilaff traditionnel, car ici le riz remplace la pomme de terre inconnue. A ces services succèdent les entremets, des beignets d'abord et des gâteaux de mais épais et nourrissants et pour finir, le meilleur du repas, des pêches succulentes et juteuses, comme on croit n'en trouver qu'en France, et des raisins dorés et exquis.
Quelle abondance,—et quel estomac est nécessaire pour faire honneur à une telle richesse alimentaire; le tout est servi dans des assiettes et des plats venus d'un grand magasin d'Occident et chaque invité a son couvert de table et son service à dessert; mais pourquoi faut-il qu'il n'y ait qu'un seul verre dans lequel chacun des assistants se fait servir la seule boisson permise, l'eau, et pourquoi pendant tout le repas chacun avec sa fourchette et sa cuiller, qui ne changent pas, prend-il à même les plats tout ce qui lui convient?
Après ce plantureux dîner, les chandelles sont enlevées, les serviteurs sortent. Kiamil et Hassan me souhaitent bon sommeil et la nuit coule, coupée par les arrivées des caravanes lointaines qui se pressent pour être au lever du soleil à l'ouverture du congrès albanais.
Dans la renaissance albanaise, le congrès d'El-Bassam est une date: c'est le premier congrès dont l'initiative appartient à des Albanais, qui ont voulu affirmer leur nationalité au centre de leur pays. Ils sont là une cinquantaine de délégués, tous gens influents dans leur ville, venus pour se concerter dans un même esprit, celui de défendre et propager l'idée nationale albanaise; voici Midhat bey, un fonctionnaire du gouvernement de Salonique, directeur d'un journal albanais de cette ville, sous le pseudonyme de Luma Skendaud, et représentant le club de Constantinople et celui de Salonique; voici Refik bey, de Tirana, délégué par le club de Tirana avec un hodja et un paysan; voici Kyrias, délégué de Monastir, qui m'interpelle en anglais et me présente une carte où est inscrit: «George D. Kyrias,sub-agent of the B. and F.B. Society and Honorary Dragoman of the Austro-Hungarian Consulate»; voici Alex, le délégué de Cavaja, un Albanais de religion orthodoxe, qui parle un peu français et est représentant d'une maison de machines américaines; voici des hodja, des paysans, des commerçants, des beys; mais ce sont les beys qui ont pris la direction et la tête du mouvement et du congrès, qui le dominent et qui l'inspirent.
C'est que ce congrès est composé de délégués des clubs albanais existants. Or ces clubs sont l'armature du nationalisme albanais; ils ont été créés et demeurent sous l'influence des beys. La révolution jeune-turque, qui a laissé établir des clubs de toute nationalité dans l'empire, a ainsi été indirectement la cause de la renaissance des ces nationalités, qu'elle prétendait absorber dans la communauté ottomane; chez les Albanais, depuis 1908, plus d'une centaine de clubs ont ainsi été créés dans les villes et villages; il y en a eu de très puissants et fréquentés à Uskub, à Salonique, à Constantinople, où fut longtemps le club central que présidait le Dr Temos, puis, sur tout le pourtour de l'Albanie, de Janina à Monastir et à Kalkandelem; à l'intérieur du pays, le centre et le sud en furent parsemés; à partir de 1909, les Jeunes-Turcs cherchèrent tous les prétextes pour les fermer comme à Vallona, comme, à Tirana; mais le mouvement était lancé, il ne pouvait être arrêté; à El-Bassam, par exemple, sont organisés deux clubs ayant le même statut, le club Bachkim et le club Vlaznij; ils comptent un millier de membres et sont dirigés par un bureau de sept personnes. Chaque membre paie un droit d'entrée, qui est une sorte de don, selon sa richesse; il varie de plusieurs livres jusqu'à quelques piastres; la cotisation mensuelle est d'un medjidié; comme les Jeunes-Turcs n'ont pu introduire les mêmes divisions sociales qu'à Tirana, le club comprend toutes les classes de la population: beys, commerçants, paysans, et représente toute l'activité du pays.
Le congrès ne s'occupa officiellement que des clubs et des écoles albanaises et il prit à cet égard des décisions capitales, encore inconnues, qui engagent l'avenir et montrent les tendances du pays; dans des conversations particulières, des questions fort importantes furent certainement agitées, comme celle des religions, des journaux et des rapports avec le gouvernement turc.
Le congrès désigna trois commissions: une pour l'étude du budget, une pour l'organisation des clubs et une pour l'établissement des écoles. Pour être assuré d'un budget régulier, il fut décidé que les clubs de chaque ville paieraient une somme déterminée pour l'entretien des écoles et la propagande; en outre, on sollicitait des souscriptions particulières; elles sont venues assez généreuses: Refik bey versa 250 livres turques; un Albanais, commerçant enrichi en Suède, envoya une grosse somme pour fonder un institut, des bibliothèques et cinquante écoles; on espère de cette manière recueillir des fonds importants.
La commission des clubs fit adopter une résolution tendant à l'organisation rationnelle des clubs; ils seraient soumis à un statut unique, voté par l'assemblée, et un club central serait installé dans une ville qui n'est pas déterminée, peut-être à El-Bassam.
Les plus importantes décisions touchent les écoles: en Europe, pas un pays n'est aussi dépourvu d'écoles que l'Albanie, pas une population n'est aussi ignorante, pas un peuple n'est aussi éloigné de toute instruction, si rudimentaire qu'on la conçoive; c'est le résultat voulu de la politique de Constantinople, qui entendait priver l'Albanie de toute voie de communication, de toute connaissance de l'extérieur, de tout contact avec le dehors et qui par cette méthode pensait assurer plus aisément la fidélité des Albanais au Padischah. Les écoles étaient suspectes, les journaux prohibés, l'écriture en albanais proscrite.
Aujourd'hui les beys croient que l'instruction sera le grand rénovateur d'énergie pour leur peuple et voici comment ils en conçoivent l'organisation; rien n'existe, tout est à faire, à commencer par l'éducation des instituteurs; à El-Bassam il fut donc décidé d'organiser une école normale, à la fois école pédagogique pour former des instituteurs, et école secondaire; la langue d'instruction sera la langue albanaise, comme dans toutes les écoles de villages qui seront peu à peu fondées; ce point est capital et cette résolution met le Congrès d'El-Bassam en opposition avec le Congrès de Dibra, organisé par les Jeunes-Turcs pour les besoins de leur politique; la langue turque sera apprise comme langue secondaire seulement et en même temps que deux langues occidentales.
On pouvait se demander quelles seraient les langues occidentales choisies; ceux qui croient à l'influence réelle de l'Italie et de l'Autriche et non pas seulement à des ambitions, à des émissaires et à des distributions, devaient penser que l'allemand et l'italien seraient choisi; il n'en a rien été; ni l'une ni l'autre n'ont retenu l'attention du Congrès; et c'est le français et l'anglais qui ont été adoptés.
Comme je demandais la raison de ce choix, on me répondit: «Que nous ayons choisi le français, cela n'étonnera personne; car cette langue est la véritable langue internationale des Balkans; d'ailleurs l'Albanie a des relations anciennes avec les pays latins, dont la France est le premier, et cette influence s'est fait sentir jusque dans notre langue; en albanais, nous avons un assez grand nombre de mots qui trahissent leur origine latine ou franque; ainsi moua (moi), pril (avril), mars (mars), des noms de fruits ou d'objets: pesc (pêche), porte (porte), poule (poule), etc...»; et Derwisch bey concluait: «Nous ne pouvions pas ne pas choisir le français; quant à l'anglais, ajoutait-il, nous avons été plus hésitants, mais il nous a semblé que, pour le commerce, c'était encore cette langue que nous devions préférer.»
Cette école centrale et normale doit être organisée pour recevoir 600 élèves internes, qui paieront le prix de pension de 10 napoléons par an. Son principal office, les premières années, sera de former les instituteurs nécessaires pour enseigner dans les écoles primaires. Celles-ci, au fur et à mesure des possibilités, seront ouvertes dans tous les villages importants. La première année même, pour hâter leur ouverture, ce seront les beys les plus cultivés qui seront instituteurs et c'est ainsi que Refik bey s'est inscrit comme instituteur pour Tirana.
On ne saurait nier la noblesse de cet effort des Albanais influents pour instruire leur peuple et le tirer de l'ignorance où la politique d'Abdul Hamid l'avait laissé. Mais réussiront-ils dans leur travail et sauront-ils pour le réaliser se dégager des discussions intestines?
La question de la presse a fait l'objet de conversations nombreuses, sinon de discussions officielles du Congrès. Jusqu'en 1908, les journaux albanais ont été presque uniquement publiés hors de l'Albanie et hors de la Turquie, qui ne les laissait pas pénétrer dans l'Empire, et l'on peut dire que leur divulgation en Albanie est encore infime. C'est ainsi que paraissent ou qu'ont paru—car certains de ces journaux ont cessé leur publication—Rruféja(l'Éclair) en Haute-Égypte à Tubhar-Fayoum,Shqypëja é Shqypëuis(l'Aigle de l'Albanie) à Sofia,Dielli(le Soleil) a Boston,Vatra(le Foyer), aujourd'hui disparu, à Miny en Égypte,Albaniaà Londres,Skkopi(le Bâton) au Caire, enfin à Romela Natione Albanese, qui paraît en italien et qui, n'étant pas dirigé par un Albanais, est suspect aux indigènes. Les dernières années, quelques autres journaux ont commencé une propagande albanaise dans le pays même:Lirya(Liberté) dirigé par Midhat bey, à Salonique, etDituria(Science), périodique publié aussi à Salonique, Korica, qui paraît à Koritza, ainsi queLidja ordodokse(l'Union orthodoxe), le seul de tous ces organes qui soit orthodoxe grec, enfinZkuim 'i Shkipericse(Revue de l'Albanie), qui paraissait à Janina deux fois par semaine en albanais et en turc; les clubs voulaient aussi faire paraître un grand journal à Monastir sous le nom deBashkim i Kombil(Union Nationale), mais les guerres ruinèrent ce projet.
La question politique proprement dite était présente à l'esprit de tous, mais son acuité même empêchait toute discussion publique. Toutefois un des principaux membres du congrès, qu'il me paraît inutile de nommer, me traçait le tableau suivant des échanges de vues entre délégués: on reconnaît à Ismaïl Kemal du talent et de l'influence; cette influence s'étend surtout chez les Toscs, de Vallona à Bérat et même à El-Bassam; mais beaucoup le tiennent en suspicion, les uns parce qu'il a été anti-turc et a travaillé jadis à l'indépendance de l'Albanie; d'autres parce qu'il a des accointances étrangères qui leur paraissent suspectes, d'autres parce qu'il s'est efforcé naguère d'attiser le fanatisme musulman contre les orthodoxes, alors qu'aujourd'hui il s'affirme l'ami de ces derniers; d'autres enfin par rivalité d'influence.
Les Albanais cultivés sentent l'état d'infériorité de leur pays et désirent avant tout la régénération économique et intellectuelle de leur peuple; bien que souhaitant un régime de liberté pour leur pays, beaucoup parmi les musulmans n'étaient pas partisans d'une séparation d'avec la Turquie; ils pensaient que l'indépendance complète serait nuisible à l'Albanie: «Pensez-y, me disait un bey, autonomie signifie bien liberté, mais il signifie que nous devrions tout faire nous-mêmes; or nous n'avons pas d'argent, pas d'organisation; alors que le monde entier s'est enrichi et outillé, nous sommes pauvres en toute chose, nous n'avons ni une route véritable, ni un chemin de fer, ni un kilomètre de télégraphe, ni une école à nous, ni un port, rien; en retard sur tous les peuples, comment réparer ce retard, sans argent? et nous n'avons nulle richesse liquide, aucune banque, aucun fonds monnayé; notre pays peut donner beaucoup dans l'avenir, mais il faut une mise à fonds perdu que la Turquie n'a pas faite depuis trente ans, par politique, mais qu'elle nous doit. L'autonomie est contraire à l'intérêt de l'Albanie; l'Albanie doit rester à la Turquie; dans dix ou vingt ans, quand notre pays se sera développé économiquement, nous pourrons désirer utilement l'autonomie. Mais aujourd'hui, ce qu'il nous faudrait, c'est seulement une constitution avec sa triple garantie: liberté pour nos écoles, nos clubs, notre langue; égalité dans l'attribution des dépenses du budget avec les autres vilayets turcs; fraternité, c'est-à-dire traitement fraternel des Albanais par les Turcs qui les ont privés de tout depuis des siècles. Nos libertés politiques, la protection de notre nationalité, notre régénération économique: c'est tout ce qu'il faut pour l'instant à la jeune Albanie; si l'on veut trop vite en faire une grande personne, elle mourra de consomption; l'indépendance pourrait être la mort de l'Albanie.»
Le problème religieux ne préoccupe pas moins les beys que les difficultés politiques; je crois reproduire assez exactement la réalité en disant qu'ils s'efforcent d'allier leur vénération envers la religion musulmane à une tolérance sincère envers la religion catholique et la religion orthodoxe-grecque; j'ai vu le congrès orner d'un croissant le drapeau rouge albanais et s'efforcer de le mettre en relief quand je photographiais les principaux personnages devant le drapeau déployé; je l'ai vu entourer les hodza d'une considération particulière; j'ai senti tout le respect que les beys portaient à l'ordre musulman albanais des Becktachi; mais s'ils sont disposés à faire de la religion musulmane une sorte de religion d'État, ils veulent, et sincèrement semble-t-il, assurer la liberté pleine et effective aux Albanais catholiques et orthodoxes, à leurs prêtres, à leurs institutions; je les ai entendus déplorer les divisions, condamner ceux qui les excitent, faire bon accueil et porter respect aux orthodoxes présents et aux catholiques. L'un d'eux me disait dans un jargon moitié français, moitié turc: «lui catholique, lui orthodoxe, moi musulman, mais tous albanais».
Il n'en demeure pas moins que, dans le sud de l'Albanie et en Épire, les orthodoxes seront attirés vers la Grèce et finiront par être suspects, si les relations gréco-albanaises continuent à être tendues, d'autant qu'au sud de Vallona et même dans la région de Bérat on peut observer le même phénomène social qu'en Vieille-Serbie: l'Albanais musulman est le grand propriétaire et l'orthodoxe le cultivateur.
La situation des catholiques était et sera bien différente. Les Balkans jusqu'à Andrinople vont être peuplés de populations toutes orthodoxes appartenant aux églises grecque, serbe, bulgare, monténégrine et roumaine; des juifs assez nombreux étaient et seront concentrés à Salonique, Monastir et Uskub; en dehors des Albanais, il n'y aura presque plus d'agglomérations nombreuses, soit musulmanes, soit catholiques; les deux groupes vont être réunis dans l'Albanie du nord et du centre et jusqu'au Scoumbi, presque sans autre mélange; quels vont être leurs rapports?
Actuellement, les catholiques sont établis autour des archevêchés de Scutari, de Durazzo, d'Uskub et autour de l'abbaye d'Orosch; ces quatre sièges dépendent directement du Saint-Siège; ils sontextra provincias ecclesiasticas, selon le terme romain, et leur fondation est des plus anciennes dans les annales de l'église catholique; Scutari remonte à l'année 387; parmi ses suffragants, Alessio date de la fin du VIe siècle, Pulati de 877 au moins, Sappa de 1062; Uskub était déjà métropole au Ve siècle et Durazzo a été fondé en l'an 58 de notre ère; ce sont des titres de noblesse dans l'histoire de la hiérarchie catholique, et c'est d'ailleurs cette longue tradition qui explique l'existence de trois archevêchés, d'un abbé ayant rang d'archevêque et de trois évêques pour une population qui, d'après les évaluations les plus optimistes, ne dépasse pas 200 000 âmes.
Scutari seul possède des évêques suffragants, Mgr Aloys Bumoi à Alessio avec résidence à Calmeti, Mgr Bernardin Slaku à Pulati, Mgr Georges Koletsi à Sappa avec résidence à Neushati; l'archevêque et métropolitain de Scutari est depuis trois ans Mgr Jacques Sereggi, antérieurement évêque à Sappa; il évalue à 57 000 les catholiques de son diocèse, à 30 000 ceux des diocèses d'Alessio et de Pulati et à 20 000 ceux de Sappa, au total à 87 000; tous sont groupés dans un territoire assez peu étendu entre la frontière monténégrine et la mer. Il faut y joindre les Mirdites qui occupent les montagnes entre Scutari et la côte, d'une part, et le pays de Liouma; presque tous dépendent de l'abbaye de Saint-Alexandre de Orosci ou Orosch, ancienne abbaye bénédictine, qui au cours des siècles fut confiée au clergé séculier et soumise à l'évêque d'Alessio; Mgr Primo Dochi, abbé mitré d'Orosch, fort de la protection de l'Autriche et faisant valoir l'intérêt de grouper les Mirdites en un diocèse séparé, fit rendre le 25 octobre 1888 par le Saint-Siège le décretSupra montem Mirditarumqui enlevait au diocèse d'Alessio juridiction sur l'abbaye et, lui prenant cinq paroisses, les mit sous l'autorité de l'abbé; en 1890, trois autres paroisses prises à Sappa et en 1894 cinq à Alessio vinrent grossir la population catholique de l'abbaye, qui est évaluée à 25 000 âmes. Tous ces chiffres sont d'ailleurs singulièrement sujets à caution; ils me sont très aimablement communiqués avec d'autres précieux renseignements par le secrétaire général de la Propagation de la Foi, M. Alexandre Guasco, et lui-même indique les différences d'estimation entre lesMissiones catholicæéditées par la S.C. de la Propagande et l'annuaire pontifical de Mgr Battandier; d'après les renseignements recueillis sur place, j'ai l'impression que ces divers chiffres sont plutôt exagérés.
Quoi qu'il en soit, un bloc de 100 000 catholiques albanais résiste autour de Scutari à toute pénétration religieuse étrangère et il est lui-même entouré de populations musulmanes albanaises compactes; dans cette partie du pays, l'Église orthodoxe n'a aucune organisation et pour ainsi dire aucun fidèle.
Dans le centre de l'Albanie, on évalue à moins de 15 000 le nombre des catholiques, qui vivent en petites communautés depuis Durazzo jusqu'à Delbenisti, résidence de l'archevêque Mgr Primo Bianchi, et jusqu'à Kroia, Tirana, El-Bassam, etc.; quelques catholiques de rite grec, convertis, existent à Durazzo et à El-Bassam, où leur curé, Papas Georgio, est assez connu; dans le sud de l'Albanie les catholiques sont aussi rares que les orthodoxes dans le nord, tandis que ces derniers y sont constitués en groupes de plus en plus compacts.
Ainsi, dans l'Albanie autonome, la répartition des religions peut se résumer à grands traits dans les termes suivants: au nord, jusque vers l'embouchure de l'Ismi, un groupe de 100 000 catholiques, des tribus musulmanes plus nombreuses encore vivent sans mélange d'orthodoxes; au centre, de l'embouchure de l'Ismi à l'embouchure de la Vopussa, la disparition graduelle des catholiques qui ne dépassent pas 15 000 entraîne l'accroissement des orthodoxes, les uns et les autres dilués dans une majorité musulmane; au sud de la Vopussa, les orthodoxes prennent peu à peu la majorité, les catholiques disparaissent complètement, mais les musulmans restent assez nombreux et, à la différence de ce qui se passe chez les Albanais catholiques du nord, dans ces régions orthodoxes, surtout de l'Épire, les grands propriétaires sont généralement musulmans et les cultivateurs orthodoxes.
De la sorte, dans l'ensemble de l'Albanie, les musulmans jouent un rôle prépondérant et dominent en fait partout, sauf dans la région qu'occupent les belliqueux montagnards catholiques du nord. Par suite, un régime stable ne peut subsister en Albanie qu'avec le concours de cet élément de la population. Ce concours ne sera pas très facile à obtenir, car ces montagnards sont particularistes, soupçonneux, très jaloux de leur autonomie, d'autant plus méfiants qu'ils ont pour voisins les musulmans de Scutari qui sont parmi les plus fanatiques de tous les musulmans. D'autre part, leur attitude sera influencée fortement par le mot d'ordre donné par leurs curés; or, les curés de la Mirditie, rattachés à l'abbaye d'Orosch, sont dirigés de main de maître par l'abbé Mgr Primo Dochi qui est entièrement dévoué à l'Autriche et reçoit les subsides réguliers duBallplatz; l'archevêché de Scutari est à peu près dans le même cas, et c'est l'empereur François-Joseph, par exemple, qui donna les fonds nécessaires à la construction du séminaire pontifical albanais[1].
Par cette voie, l'Autriche donnera ses conseils; et ces conseils auront d'autant plus d'importance que l'Albanie paisible exige des catholiques rassurés. Les beys albanais d'El-Bassam s'y emploient, mais ce n'est pas en un jour que sera éteinte une animosité créée par des traditions, attisée par la Turquie et mise aujourd'hui au service d'intérêts politiques qui comptent bien en tirer parti[2].