[1]L'oeuvre française de la Propagation de la foi, qui a son siège à Paris, 20, rue Cassette, donne annuellement 2 000 francs à l'archevêché de Scutari, de 2 000 à 4 000 francs à Durazzo, de 5 500 à 7 000 francs à Uskub; elle a donné autrefois des sommes assez importantes aux autres diocèses, mais aujourd'hui elle ne donne qu'accidentellement à Alessio et elle n'alloue aucun subside à Pulati, Sappa et Orosch.
[1]L'oeuvre française de la Propagation de la foi, qui a son siège à Paris, 20, rue Cassette, donne annuellement 2 000 francs à l'archevêché de Scutari, de 2 000 à 4 000 francs à Durazzo, de 5 500 à 7 000 francs à Uskub; elle a donné autrefois des sommes assez importantes aux autres diocèses, mais aujourd'hui elle ne donne qu'accidentellement à Alessio et elle n'alloue aucun subside à Pulati, Sappa et Orosch.
[2]Les Albanais catholiques de Vieille-Serbie et de Macédoine dépendaient de l'archevêque métropolitain d'Uskub ou Scoplje, dont la résidence était à Prizrend; depuis 1909, c'est Mgr Lazare Mildia qui occupe ce siège, dont dépendent environ 17 000 catholiques, d'après cet archevêque.Dans la nouvelle Serbie, une particularité assez singulière va se trouver réalisée: à l'extrême frontière du territoire résidera un archevêque albanais catholique, avec un clergé albanais et des fidèles albanais dans la mesure où ils demeureront dans le pays; cet archevêque dépendra directement de Rome. D'autre part il existe, en droit sinon en fait, un évêché à Belgrade; il est sans titulaire et sans administrateur apostolique, les catholiques du rite latin ne dépassant pas d'ailleurs 6 000 à 8 000 âmes dans tout l'ancien royaume de Serbie; et ce siège dépend de l'archevêché albanais de Scutari; il n'est pas douteux que cette situation demande des modifications compatibles avec le nouvel état de choses politique et le conflit albano-serbe. On a annoncé à la fin de l'été 1913 que le gouvernement serbe désirait demander à Rome l'érection d'un archevêché serbe dépendant directement de Rome, et les dépêches ajoutaient par erreur que c'était dans le dessein de se libérer du contrôle autrichien de l'archevêché de Sarajévo; le contrôle existant actuellement peut être subordonné à des influences autrichiennes, mais c'est, pour le siège de Belgrade, celui du métropolite de Scutari.
[2]Les Albanais catholiques de Vieille-Serbie et de Macédoine dépendaient de l'archevêque métropolitain d'Uskub ou Scoplje, dont la résidence était à Prizrend; depuis 1909, c'est Mgr Lazare Mildia qui occupe ce siège, dont dépendent environ 17 000 catholiques, d'après cet archevêque.
Dans la nouvelle Serbie, une particularité assez singulière va se trouver réalisée: à l'extrême frontière du territoire résidera un archevêque albanais catholique, avec un clergé albanais et des fidèles albanais dans la mesure où ils demeureront dans le pays; cet archevêque dépendra directement de Rome. D'autre part il existe, en droit sinon en fait, un évêché à Belgrade; il est sans titulaire et sans administrateur apostolique, les catholiques du rite latin ne dépassant pas d'ailleurs 6 000 à 8 000 âmes dans tout l'ancien royaume de Serbie; et ce siège dépend de l'archevêché albanais de Scutari; il n'est pas douteux que cette situation demande des modifications compatibles avec le nouvel état de choses politique et le conflit albano-serbe. On a annoncé à la fin de l'été 1913 que le gouvernement serbe désirait demander à Rome l'érection d'un archevêché serbe dépendant directement de Rome, et les dépêches ajoutaient par erreur que c'était dans le dessein de se libérer du contrôle autrichien de l'archevêché de Sarajévo; le contrôle existant actuellement peut être subordonné à des influences autrichiennes, mais c'est, pour le siège de Belgrade, celui du métropolite de Scutari.
La situation du monastère || D'El-Bassam à la tékié, le cimetière || L'ordre des Becktachi || Son action politique et nationale || Sur la terrasse de la tékié || Les souvenirs et l'histoire de Scanderbeg || Le chant national albanais || Le sentiment commun.
La situation du monastère || D'El-Bassam à la tékié, le cimetière || L'ordre des Becktachi || Son action politique et nationale || Sur la terrasse de la tékié || Les souvenirs et l'histoire de Scanderbeg || Le chant national albanais || Le sentiment commun.
A cinquante mètres au-dessus de la vallée, sur le revers méridional de la montagne de Krabe, la tékié des Becktachi d'El-Bassam étage ses constructions au milieu des grands arbres qui revêtent de verdure et d'ombre toutes les pentes voisines.
Deux routes se réunissent au pied du monastère albanais; l'une vient toute droite d'El-Bassam, distante d'à peine 3 kilomètres; l'autre contourne la petite colline de Kracht qui dresse son dôme verdoyant sur le cours du Scoumbi, le détourne et s'avance comme un éperon entre la ville et le fleuve; la vallée, resserrée de la source à la sortie des montagnes, ne s'ouvre qu'en cet endroit pour former le bassin d'alluvions dont la ville d'El-Bassam tire sans doute son nom.
Les constructeurs de monastères ont toujours le sens des lieux et le goût des sites favorables; aussi est-ce à l'entrée de ce bassin, au croisement des deux routes et les dominant, que la tékié a été bâtie; de sa terrasse le regard suit à l'est la vallée du Scoumbi; au sud il voit encore le fleuve dont le lit fait un brusque coude au pied du monastère; à l'ouest il se prolonge jusqu'aux pentes lointaines bornant les champs de riz, de maïs et de céréales, qui tapissent la plaine d'El-Bassam.
Le Congrès albanais d'El-Bassam vient de finir; dans la cour de la modeste maison où il se réunit, les chefs ont fait déployer le drapeau rouge surmonté du croissant et ils m'ont demandé de les photographier devant leur étendard. Puis l'un d'eux me dit comme pour me remercier: «Je veux vous conduire à la tékié voisine; vous verrez, le site est charmant et puis cela nous fera plaisir que vous visitiez le tombeau vénéré de nos saints qui y reposent.»
Kiamil bey m'entraîne; il appelle un ami et un serviteur et ensemble nous sortons de la ville; bientôt nous approchons d'une pelouse unie; comme fond, de grands arbres découpent leur feuillage sur le ciel adouci; derrière nous, le soleil couchant prolonge nos silhouettes fantastiques et dore des pierres blanches nombreuses et pressées comme une armée, droites et piquées en terre comme de minuscules mausolées; dans leur rang, des cultivateurs passent de retour du travail et des ânes broutent sans hâte dans la paix du soir. Kiamil me dit: «Voyez, c'est notre cimetière; nous le traversons pour aller à la tékié; regardez cette grande pierre toute blanche qui vient d'être taillée; autour de celle-ci le sol n'est pas encore bien tassé; c'est qu'on passe peu du côté où elle est plantée; un ami est là depuis peu; je l'ai perdu l'an dernier; on reconnaît encore sa tombe; mais bientôt ce sera difficile de la retrouver; les morts se renouvellent vite et les nouvelles pierres s'ajoutent aux anciennes partout où il reste un espace à combler.»
A travers des pierres de toutes formes, nous passons: les unes sont taillées comme des pieux, d'autres plates et minces comme des palettes, celles-ci sont basses et presque brutes, celles-là sont soigneusement découpées; mais toutes sont comme jetées pêle-mêle au hasard de la main; quelques-unes brisées gisent à terre; d'autres penchent déjà et entre elles pousse fine et haute une herbe que les animaux viennent paître dans ce champ des morts.
Sur le flanc de la montagne, un bâtiment d'un étage apparaît: c'est le monastère; par un sentier facile, on y atteint sans peine et Kiamil me présente aux moines. Ceux-ci sont peu nombreux, et les constructions sont plus que suffisantes pour eux. La tékié n'est qu'une maison de l'ordre des Becktachi, dont le centre religieux est à Koniah, en Asie-Mineure; mais le centre albanais était jusqu'à présent à Kalkandelem et les Becktachi d'Albanie constituent un véritable ordre musulman albanais; dans leurs rangs, on ne compte à peu près que des Albanais et ils possèdent des tékié dans tout le pays, à Ipek, Diakovo et Prizrend dans le Nord, et surtout de très nombreuses, avec des terres considérables, dans le Sud, chez les Toscs.
Les moines véritables sont des derviches; mais à côté d'eux des beys albanais s'occupent comme économes de l'administration temporelle des terres; c'est ainsi qu'au Congrès d'El-Bassam était présent à ce titre un bey de Kalkandelem, économe de la tékié centrale des Becktachi.
Il est assez difficile de déterminer l'action politique de l'ordre; à vrai dire, elle apparaît surtout comme une action nationale albanaise. Jadis, quand les Albanais étaient tout puissants à Constantinople, les ministres qui entouraient le sultan étaient des Becktachi: au milieu du XIXe siècle et depuis le sultan Mahmoud ces usages ont disparu, mais sous le règne d'Abdul-Hamid les Becktachi furent en faveur auprès du Padischah. Leur caractère de religieux musulmans les défendit contre les Jeunes-Turcs, mais ceux-ci n'ont supporté qu'avec contrainte le nationalisme albanais, dont l'ordre est empreint; en Albanie ils sont invulnérables, car la population musulmane entière, du riche bey au plus pauvre paysan, a pour eux un respect profond et une vénération sans réserve; dans chaque tékié des tombeaux de saints sont un lieu de pèlerinage quotidien; chaque fidèle y vient déposer son offrande forte ou modeste et l'ordre vit des revenus de ses terres et des dons des pieux mahométans.
Ainsi, malgré l'opposition des doctrines religieuses, les formes de l'organisation ecclésiastique ne sont pas très différentes chez les musulmans et chez les orthodoxes; chez les uns et chez les autres, à côté du clergé séculier, pope ou hodja, qui vit au milieu des fidèles, participe à l'existence commune, prend femme et constitue un foyer, un élément monastique s'est constitué depuis des siècles autour de sanctuaires, de tombeaux et de souvenirs révérés; des moines y vivent une vie conventuelle sous la direction d'un chef, et le monastère est devenu avec le temps un centre national autant que religieux, le foyer des nationalités en lutte, le temple vivant des traditions et des espoirs d'un peuple; dans ces régions disputées des Balkans, le monastère concentre tout ce qui demeure vivace dans les sentiments populaires.
De même que chez les orthodoxes, le moine, à la différence du pope, ne se marie pas pour consacrer toute son activité à la propagande et à la défense de son idéal religieux et national, de même le Becktachi est derviche et, dans une cérémonie solennelle, prononce ses voeux et jure de ne pas prendre femme. Leur existence est partagée entre les prières et cérémonies religieuses et les travaux des champs, et leur office est de veiller au tombeau confié à leur garde. C'est celui d'un grand saint de leur ordre, et son sépulcre est protégé par une construction de pierre de forme hexagonale, située à quelques mètres au-dessus des autres bâtiments. Les moines m'y conduisent. Sur une des faces de l'édifice, une porte basse s'ouvre et sur les autres d'étroites fenêtres; on me fait entrer; l'intérieur est à peine éclairé; à même le sol gît une tombe de bois; un drap vert la recouvre en partie; au pied on a jeté un linge brodé; à la tête, la planche du tombeau supporte un piquet de bois, planté obliquement, autour duquel est enroulé un voile de gaze. C'est tout; les murs, blanchis à la chaux, sont nus. Pas une inscription, pas un mot: c'est le silence de la mort.
En sortant de la tékié, je demande à mon guide si les moines viennent méditer ici; il me répond simplement: ils n'en ont pas besoin, puisqu'ils vivent en ces lieux. Il était difficile de pousser plus loin l'échange des idées, mais je cherchais à comprendre l'état d'âme des derviches qui me conduisaient et sentir en quoi il différait de nos ermites d'Occident. Le saint, tel que se le figurent nos âmes chrétiennes, se forme comme idéal la contemplation de la Divinité, conçue comme une personne infiniment parfaite qu'il aspire à connaître et à imiter; sa conscience est le siège d'une lutte au profond de lui-même, et sa sainteté résulte d'une victoire dans un combat entre ses vertus proches de Dieu et ses instincts naturels qu'il veut réprimer; le saint, croyant à la perversité de la nature, s'efforce de triompher de ses astreintes et aspire à l'idéal divin, source de toute perfection; sa vie est donc tissée de luttes et n'est qu'une préparation à la mort, où commence la vraie vie. Tel n'est point le sage, dont les hautes vertus sont révérées après la mort comme pendant la vie par la piété musulmane. Allah et Mahomet sont les guides de son esprit, mais ces guides lui commandent de se conformer à la nature et, s'il est fidèle à leurs préceptes, sa récompense sera dans leur paradis toutes les jouissances terrestres portées au centuple. Le sage donc contemple la nature et tout ce qui y participe; dans tout ce qui émane d'elle, il voit une flamme divine et il croit à sa beauté et à sa bonté première; s'il s'écarte de la foule des hommes, c'est pour mieux communier dans l'immense nature, et s'il médite, c'est sur la vie qui éclate dans tout ce qui l'entoure. L'existence du sage est donc un hymne à la nature et à la vie, qu'il aspire à continuer après la mort comme il l'a vécue ici-bas, dans la paix et l'harmonie, sans excès ni lutte, pour jouir des voluptés supérieures dans l'infini repos. Ni tourment ni combat n'apparaissent dans la vie des moines musulmans, et la tékié est un asile où l'esprit est en repos. La tombe sacrée ne projette pas son ombre sur les existences voisines et les derviches qui m'entourent ne semblent connaître que la beauté du site où les a placés le goût du fondateur de la tékié. Aussi le premier d'entre eux m'invite à m'asseoir sous les arbres proches devant la vallée où l'ombre grandit. Une table est préparée; du raisin trempe dans l'eau fraîche et de minuscules tasses sont pleines d'un café odorant. La chaleur du jour tombe et déjà le voile du soir s'étend sur le fond de la vallée, que domine la tékié, lorsqu'un de mes compagnons, emporté sans doute par les souvenirs des jours passés, entonne un air fier et mélancolique, que les autres reprennent en choeur; c'est le chant albanais de Scanderbeg.
Rien ne montre mieux que l'Albanais musulman est d'abord Albanais; car Scanderbeg, dont le souvenir est vivant dans l'Albanie entière, qu'est-ce autre chose que le dernier prince de l'Albanie indépendante en lutte contre le Turc, en même temps que le défenseur de la Croix contre le Croissant? On sait son véritable nom, Georges Castriote, surnommé Iskender-Beg ou prince Alexandre, du temps que, prisonnier de guerre des Turcs, il faisait ses premières armes en Asie Mineure; en 1443, il quitte avec des compagnons les camps turcs attaqués par les Hongrois; par surprise il reprend aux Turcs la ville que son père gouvernait, Kroia, et proclame la guerre sainte, la croisade contre le Turc; les autres chefs de clans le reconnaissent comme général et prince de la confédération albanaise à Alessio et, un quart de siècle durant, il les mène à la bataille contre l'Osmanlis; sa capitale, Kroia, est assiégée deux fois par les sultans Amurat et Mahomet II, mais il mène si bien la campagne que les armées turques sont affamées, coupées de leurs communications; leurs détachements sont surpris; elles doivent lever leur camp, et quand il meurt à Alessio en 1467 ou 1468, après vingt-cinq années de lutte interrompue par une seule trêve, l'Albanie est libre et les clans fédérés. Mais lui mort, comme les généraux d'Alexandre se partageaient son empire, les beys lieutenants du prince Alexandre ne surent maintenir la confédération albanaise et, comme une grande houle, la conquête musulmane submergea le pays, convertit par la force la majorité des habitants et ferma à l'Occident ce territoire, jadis tête de pont de la chrétienté au delà de l'Adriatique.
Or ce ne sont pas seulement les Mirdites et les catholiques du nord de l'Albanie qui conservent avec une piété profonde le souvenir du héros chrétien; c'est toute l'Albanie musulmane, orthodoxe et catholique, celle des tékié comme celle des monastères, qui garde en sa mémoire l'image du dernier défenseur de l'Albanie indépendante. Les siècles qui ont passé ont entouré son histoire d'une légende si populaire que, si l'unité de l'Albanie s'affirme, c'est ce souvenir qui en sera le plus fort ciment. Du passé si reculé de leur race antique, l'épopée de Scanderbeg est ce qui survit dans l'âme populaire; c'est son étendard que l'Albanie autonome est allée retrouver dans sa capitale de Kroia: le drapeau écarlate portant l'aigle noir à deux têtes; Ismaïl Kemal en a écarté la croix, Essad Pacha l'a fait surmonter du croissant, mais chacun d'eux l'a pris comme le symbole vivant de la nation ressuscitée; et quand celle-ci exprime tout son désir latent de liberté et veut incarner sa foi en elle-même dans un chant, c'est l'hymne grave et digne, fier et triste de Scanderbeg qu'elle reprend; en elle revit alors l'inconscient besoin de répéter par ces paroles d'antan les sentiments qui animent l'âme nationale et l'apprêtent à la lutte:
O race de guerriers
Enfants de Scanderbeg,
Arrachez, ô Albanais,
La liberté de la Patrie.
Assez d'esclavage,
O pauvre Albanie,
O frères, prenez le fusil;
Mort ou Liberté!
Aujourd'hui arborons notre drapeau,
Allons à la montagne;
Sur les pierres et les rocs
Nous gagnerons notre liberté.
La vie pour nous n'est que mensonge,
Comme mensonge est notre esclavage.
Comment pouvez-vous laisser l'Albanie
Sans liberté?
Tel est ce chant, dont j'essaie de reproduire aussi fidèlement que possible le tour et la noble allure; de ses quatre strophes, la seconde sert de refrain et chaque couplet se termine ainsi sur le cri farouche: Mort ou Liberté!
L'écho de la vallée vient de le redire pour la troisième fois; sur cette note dernière le chant mélancolique s'est terminé; le silence et le calme se sont faits plus grands encore s'il est possible autour de la tékié; le vent est tombé et pas une branche ne bouge; les acacias et les lauriers remplissent l'air de leur senteur; les derniers rayons du soleil dorent un berceau de vignes au bord de la terrasse; voici l'heure du départ; le crépuscule est court et il faut être à El-Bassam avant la nuit; mais avant de regagner la ville avec mes compagnons, je me fais, selon l'usage, ouvrir la porte du tombeau et je dépose, d'après la coutume albanaise, l'obole de l'hôte, les pièces de cuivre dans un tronc aménagé dans le mur, et les pièces d'argent sur le bois même du cercueil.
Et comme les moines expriment leurs voeux de longue et heureuse vie au «Franc» venu d'au delà des mers pour voir ses cousins d'Albanie, je leur souhaite un nouveau Scanderbeg qui ressuscite tout ce que j'ai vu en eux d'aspiration, de sentiment et d'idéal pendant ces heures passées à la tékié des Becktachi.
Le départ d'El-Bassam || Babia Han || Kouks et le pont sur le Scoumbi || La chaumière du paysan et son hospitalité || De Prienze au lac d'Okrida || Les paysans du centre de l'Albanie: beys et tenanciers || Petits propriétaires libres || Leurs rapports avec le pouvoir.
Le départ d'El-Bassam || Babia Han || Kouks et le pont sur le Scoumbi || La chaumière du paysan et son hospitalité || De Prienze au lac d'Okrida || Les paysans du centre de l'Albanie: beys et tenanciers || Petits propriétaires libres || Leurs rapports avec le pouvoir.
Pour gagner le lac d'Okrida, il faut compter d'El-Bassam environ dix-huit heures de cheval; on remonte l'étroite vallée du Scoumbi et celle d'un de ses affluents, et pendant tout le parcours on rencontre à peine quatre ou cinq petits villages et quelques rares fermes isolées. Nous sommes déjà le 5 septembre; les pluies d'automne vont commencer dans la montagne et nous ne saurions passer la nuit en plein air; aussi ai-je décidé de franchir en un jour ce territoire inhospitalier; à deux heures du matin, dans la cour de la demeure de Derwisch bey, les chevaux sont sellés et l'escorte attend. La nuit est fraîche et claire. La route est facile, elle suit le fond de la vallée, qui monte lentement et sert journellement à atteindre les terres qui des deux côtés de la rive sont partout cultivées; l'aurore ne tarde pas à éclairer les sommets; les contreforts rocheux des montagnes du sud se teintent de rose; peu à peu la lumière descend les pentes; le froid se fait plus vif au fond de la vallée, nous poussons nos chevaux au trot, et quand nous parvenons au pont sur le Scoumbi, il est plein jour.
En cet endroit le sentier ne suit plus le fleuve dans le coude allongé qu'il fait vers le nord, mais traverse la chaîne à flanc de montagne; nous nous élevons sur une pente rocheuse où les schistes apparaissent en larges traînées; dans la broussaille et dans les pierres les chevaux cherchent leur passage, et tout en bas nous apercevons le ruban clair de l'eau dont les méandres se détachent sur le feuillage sombre des fonds; le long de son cours on aperçoit un campement, des tentes et des ouvriers qui travaillent à la construction d'une route; on m'apprend que ce sont des soldats révoltés du 23 avril, les «réactionnaires», à qui on a infligé comme punition la charge d'établir la chaussée dans la gorge entre El-Bassam et Kouks.
A sept heures, nous avons atteint le sommet de notre route et un méchant han, dit Babia Han, est le lieu traditionnel de repos après une dure montée. Quelques Albanais y séjournent pendant la belle saison et offrent un peu de paille et d'avoine pour les chevaux et du pain de maïs au voyageur. Après une courte halte, nous continuons notre route en longeant la montagne à 400 ou 500 mètres au-dessus du fleuve; le sentier n'est pas dangereux, mais très mauvais par endroits, et les méchantes montures que j'ai louées à El-Bassam heurtent à chaque pas; bientôt la pluie, menaçante depuis quelques heures, se met à tomber; aussi est-ce avec un plaisir extrême que nous parvenons vers une heure et demie au village de Kouks, où nous prendrons un peu de repos.
C'est le plus gros village entre El-Bassam et le lac d'Okrida; ses maisons dispersées à mi-coteau sont entourées de terres bien entretenues et de beaux pâturages. Une route le reliait au pont sur le Scoumbi situé cent mètres plus bas, à trois quarts d'heure de marche environ; mais elle est si pleine de trous, si labourée par les eaux qu'elle est impraticable et que chacun descend du village au fleuve à travers champs au hasard des pentes: nouvel exemple de l'incurie administrative ottomane!
Nous devions en avoir un autre bien plus remarquable encore sans tardée; à peine nous sommes-nous approchés du fleuve, assez large en cet endroit, que nous apercevons le pont rompu après la troisième pile; tout le tablier et les autres piles gisent dans le lit, et leurs gros blocs encombrent la rivière; aucune passerelle n'a été construite et nous devons traverser le fleuve à gué; par bonheur, le Scoumbi est aussi bas que possible en cette saison, mais aux hautes eaux la route est complètement coupée.
C'est au pont que notre escorte d'El-Bassam et nos chevaux nous quittent, pour être remplacés par d'autres venus d'Okrida. Ceux qui sont venus jusqu'ici ont ordre de ne pas franchir le fleuve, et mon drogman et moi passons comme nous pouvons, nous et nos bagages, sur l'autre rive avec l'aide de gens du pays que le mudir ou maire de Kouks nous envoie. Ainsi transbordés, nous déjeunons frugalement près de l'eau sous des hêtres. Mais l'heure s'écoule, et, comme soeur Anne, nous ne voyons rien venir sur la route d'Okrida. La position devient délicate; que faire dans ce village sans la moindre ressource? et si nous attendons trop longtemps, quand arriverons-nous? Après maints pourparlers, le mudir me fournit un âne, sur lequel on charge nos bagages et que conduira un homme du pays. C'est tout ce que l'on peut trouver ici; un souvarys, mon drogman et moi ferons la route à pied, jusqu'à ce que nous rencontrions les gens d'Okrida. Mais tous ces arrangements ont pris du temps et il est déjà cinq heures quand nous partons.
Nous quittons bientôt la vallée du Scoumbi pour suivre celle d'un de ses affluents, le Langaica; c'est un torrent qui coule encaissé dans une gorge où la route se faufile par un étroit passage; de chaque côté, sur les pentes, des grands arbres de toute essence couvrent la montagne et ferment l'horizon; bientôt le ciel se couvre, une pluie fine embrume la vallée et la nuit tombe; à sept heures, il fait nuit noire, on n'entend que le grondement du torrent au-dessous de nous et le vent qui déferle dans les arbres; l'ouragan arrive, le vent hurle et passe sur la forêt comme une vague immense qui ploie devant elle toutes les branches; tous les dix pas nous nous arrêtons pour tâter le chemin de la crosse des fusils: la ligne qui sépare la route du gouffre où roulent les eaux avec fracas est presque invisible; tout à coup un premier éclair jaillit et nous laisse aveuglés, toute la gorge tremble des échos du tonnerre; la pluie redouble et fait rage; pour se donner courage, le souvarys chante un air du pays qui fait marquer le pas.
A peine a-t-il commencé qu'il s'arrête et me montre dans la forêt, sur l'autre rive, un point lumineux; je ne sais d'abord ce qu'il veut m'indiquer, mais bientôt nous distinguons un grand feu; des pieux supportent une toile, sous laquelle des hommes paraissent s'abriter et se chauffer; le chant ou le bruit de nos pas ont décelé notre présence; un des hommes éclairés par l'âtre se lève et pousse un cri d'appel, lugubre comme un croassement de corbeau; par trois fois il le répète; le souvarys très bas m'explique que c'est l'appel des bandes de la montagne; il n'est point rassuré, mais ajoute qu'avec le temps qu'il fait elles ne quitteront sans doute pas leur abri; sur ses indications, nous nous éloignons les uns des autres, le souvarys passe le premier, moi ensuite, le drogman le dernier; nous marchons en étouffant nos pas et en rasant la montagne; comme les éclairs illuminent par instants la vallée, nous cachons tout ce qui brille et attire le regard. Nous avons dépassé la ligne du feu et au bout d'un quart d'heure nous sommes déjà hors de portée; le camp disparaît au tournant de la gorge, et déjà nous nous félicitons d'avoir passé sans encombre, quand à un nouveau détour de la vallée étincelle un immense brasier, où paraît rôtir quelque bête; sa flamme rougit une douzaine de figures hâves et des corps paraissent étendus contre terre; avec prudence nous glissons sans bruit sur la route; mais les appels antérieurs ont donné l'éveil et le même cri prolongé et sinistre retentit par trois fois. Nous sommes signalés. La pluie s'arrête et nos pas nous semblent soulever au loin un écho; mais les éclairs ont cessé et il est impossible de percer les ténèbres; sans dire mot nous suivons le souvarys toujours en tête qui scrute l'ombre de la route et nous guide. A nouveau l'appel retentit, cri frissonnant et angoissant qui semble n'avoir rien d'humain. Puis un autre sur un autre ton, bref et saccadé, comme un commandement. Tout se tait. Au profond de la forêt, le brasier ardent flamboie. Nous ne voyons que lui. Il était sans doute à 300 mètres sur l'autre rive; il semble que nous le touchons et nous croyons frôler les hommes aux aguets qui écoutent et épient les sonorités de la nuit. Mais la pluie reprend avec fureur, et sous cette eau qui fouette, tous les bruits s'enveloppent de mystère. Nous marchons un temps que nous ne saurions dire, lentement, car il faut reconnaître notre route, à pas étouffés toujours, car nous gardons dans les yeux les reflets des visions ardentes.
Enfin dans le lointain voici à la clarté d'un éclair des maisons qui apparaissent; la route les traverse; pas une n'est éclairée; tout paraît mort; nous nous consultons; il est neuf heures du soir; nos vêtements nous collent sur le dos, tant ils sont mouillés, et l'homme avec nos bagages a pris les devants. Nous ne saurions donc changer de linge et, dans l'état où nous sommes, il faut marcher. La vallée s'ouvre et présente un large fond plat où la rivière serpente; nous continuons une heure encore, quand tout d'un coup nous nous sentons dans les herbes; le souvarys s'est perdu, la nuit est si obscure qu'en vain nous regardons; on ne peut que tâter le sol; nous essayons de faire de la lumière, mais le vent fait rage et nous en empêche; nous tentons d'explorer les environs, mais mon drogman se jette, ce faisant, dans un fossé rempli d'eau, d'où nous le tirons avec peine. Il faut en prendre notre parti: la route est impossible à retrouver. Et voici que l'orage redouble, une trombe s'abat sur nous et nous aveugle. Aussi, les éclairs aidant, retournons-nous sur nos pas, résolus à nous faire ouvrir une des maisons du village.
Non sans difficulté nous atteignons celui-ci. Nous frappons à la première maison; qu'elle soit vide ou que ses habitants aient peur, il n'est fait nulle réponse; la porte en est étroite et massive et on ne peut l'enfoncer; nous nous dirigeons vers une autre maison, où le souvarys vient de déceler, filtrant à travers une jointure de volet, un rayon de lumière; il frappe, cogne, crie, hurle; finalement, il explique qui nous sommes et ce que nous demandons. Alors une minuscule fenêtre tout en haut du toit s'ouvre; toute lumière éteinte, une voix d'homme se fait entendre et l'on parlemente; il faut expliquer combien nous sommes, ce que nous faisons, quelles sont nos intentions. Enfin, après maintes explications, on consent à nous recevoir; des pas d'hommes se font entendre à l'intérieur, c'est tout un remue-ménage avant d'ouvrir, nous apercevons aux jointures des fenêtres qu'on allume des lumières; à la fin, d'énormes verrous tirés, la porte du bas s'ouvre devant un homme armé; on entre dans les écuries qui tiennent le rez-de-chaussée; en haut de l'escalier qui monte au premier et unique étage, d'autres hommes se tiennent et nous observent; quand tous les trois nous avons pénétré dans la chaumière, la porte se referme et nos hôtes paraissent tranquillisés.
Nous sommes dans le village de Prienze (dénommé Brinjas ou Prenjs sur la carte autrichienne) et le paysan qui est notre hôte nous dit s'appeler Kérine Karique. L'escalier par lequel nous sommes montés sépare la pièce des hommes et celle des femmes. On nous conduit dans la première, où cinq Albanais se trouvent. Ils voient notre état: nos vêtements dégouttent d'eau et nous paraissons transis de froid; aussitôt l'un d'eux attise l'âtre qui mourait; un autre prépare le café; le chef passe au haremlik et revient bientôt avec des chemises et des pantalons de flanelle blanche pour nous permettre de faire sécher nos vêtements; on entasse des tapis au coin de la cheminée et nos hôtes nous confectionnent un immense plat d'oeufs pimentés qui avec le café finissent de nous réchauffer; tandis que nous réparons ainsi la fatigue de seize heures de chemin, les Albanais s'apprêtent au sommeil; à côté de moi, un vieux paysan commence une interminable prière qu'il bredouille à mi-voix et qu'il coupe d'interjections en baisant la terre à mes pieds; puis il s'étend sur le sol et s'endort.
Pendant ce temps, j'observe la chaumière: c'est une construction quadrangulaire très simple, aux murs d'une épaisseur extrême; le rez-de-chaussée est sans fenêtre et ne s'ouvre que par une solide porte cadenassée et triplement verrouillée; on n'accède au premier étage que par un léger escalier de bois qu'on peut facilement rejeter et qui permet d'en haut une défense possible; de très petites fenêtres comme des meurtrières presque au ras du plancher éclairent le premier étage; la fumée du bois, qui pétille dans l'âtre, s'échappe par un simple trou aménagé au plafond; à terre des tapis, au mur des fusils et des armes, dans les angles des ustensiles de ménage complètent l'aspect de cette forteresse villageoise.
Kérine Karique remonte et nous causons; il s'excuse du temps qu'il a mis à nous ouvrir; mais, dit-il, on ne saurait être trop prudent; les bandes parcourent le pays et, quoiqu'elles respectent en général les demeures des paysans, on ne peut jamais en être assuré. Je lui demande s'il est content de son sort, et il me répond qu'il ne saurait se plaindre de la vie; ses terres sont bonnes, elles rapportent largement pour sa nourriture et celle des siens et on l'a toujours laissé ramasser en paix ses récoltes; il a une des meilleures maisons du village et tous le considèrent. Une seule chose l'inquiète, comme d'autres paysans avec lesquels j'ai causé, c'est la défense faite de ne plus laisser pâturer dans les bois. Il ne sait pas grand'chose des événements du dehors; toutefois, de Durazzo à Monastir la route passe ici et les nouvelles avec elle; d'ailleurs l'un des Albanais présents a travaillé quelque temps à Constantinople et voici qu'une école vient d'être ouverte au village avec un instituteur albanais volontaire.
Déjà deux ou trois Albanais se sont enroulés dans leurs vêtements et dorment de l'autre côté de l'âtre; nous faisons encore une cigarette et buvons notre dernière tasse de café; dans un angle à terre on place une veilleuse et l'on recouvre de cendre les braises ardentes du bois qui crépite; puis à notre tour nous nous étendons sur les tapis et l'on n'entend bientôt plus dans la chaumière que le souffle régulier des dormeurs.
Tout le monde est sur pied d'assez bonne heure le lendemain; nous sortons dans le village, dont les maisons éloignées les unes des autres bordent la route et s'étagent sur les pentes exposées au midi; le temps est moins menaçant et nous décidons de partir de suite; Kérine Karique me dit adieu en portant ma main à son front et m'offre de beaux raisins qui mûrissent sur une treille devant sa maison; je le remercie de son hospitalité et rapidement nous gagnons le fond de la vallée à travers des terres bien cultivées et un pays qui respire l'abondance; quand nous allons atteindre le col qui fait communiquer le versant de l'Adriatique et le bassin du Scoumbi avec le versant de la mer Égée et du lac d'Okrida, la petite plaine où est bâti le village de Prienze apparaît comme un damier où les cultures tapissent la terre de leurs couleurs aux tonalités différentes.
Par de grands orbes, la route monte de six cents à plus de mille mètres et atteint le sommet de Cafa Sane, dont la base plonge de l'autre côté dans le vaste lac d'Okrida. Par instants le soleil déchire les nues opaques de l'orage qui nous entoure et éclaire la ville d'Okrida située juste en face sur l'autre rive; des montagnes aux pentes droites baignent leur pied dans les eaux vert sombre du lac et de toute part des forêts épaisses bornent la vue; c'est là, paraît-il, à l'extrémité méridionale, qu'un monastère bulgare célèbre, celui de Saint-Naoum, accueille les voyageurs. Mais d'ici, entre la montagne et les eaux, rien n'apparaît. Au nord du lac, au contraire, une plaine prolonge celui-ci et le cadre montagneux est reporté assez loin; c'est là que Struga est bâti sur le lac, à la sortie du Drin noir, qui se fraye au nord un passage à travers les plus hautes montagnes du pays pour arroser la vallée de Dibra et se jeter dans le Drin blanc à Kukus, où j'ai été l'hôte du village pendant la première partie de mon voyage.
Le lac d'Okrida limite à l'est le territoire habité exclusivement par des Albanais, et l'on peut dire qu'il forme de ce côté une frontière naturelle assez rationnelle pour l'Albanie autonome. En tout cas, qui a passé de Durazzo au lac d'Okrida, a traversé dans toute sa largeur l'Albanie du Centre. Par bien des traits elle diffère de l'Albanie du Nord que j'ai décrite naguère dansl'Albanie inconnue.
Dans le centre existe une véritable aristocratie féodale, agraire et héréditaire, qui a établi sur le pays une influence qui n'a rien de tyrannique quand elle s'applique à des Albanais cultivateurs; les beys sont des propriétaires dont les terres sont cultivées par des métayers, commandés par le maître lui-même quand il est pauvre, par un intendant quand le maître est riche; ces métayers, tenanciers demi-libres, demi-serfs, ne sont pas mal traités quand ce sont des Albanais, comme ici, et d'ailleurs beaucoup sont en même temps petits propriétaires; c'est qu'en effet partout la propriété beylicale est très loin de comprendre toute l'étendue des terres ou même la plus grande partie; une petite propriété paysanne très solidement constituée existe dans tout le pays, et elle est de plus en plus importante quand on passe du sud au nord et de la mer à l'intérieur; la montagne en favorise l'essor et la différence de religion dans le sud en arrête l'extension. En Épire, la domination musulmane a eu le même résultat social qu'en Vieille-Serbie: le musulman, qui est toujours un Albanais au sud de la Vopussa et l'est le plus souvent sur les rives du Vardar, est devenu grand propriétaire, et le peuple orthodoxe travaille ses terres; à mesure que l'on s'avance vers le nord, les orthodoxes diminuent de nombre, la grande propriété se limite et la petite propriété musulmane s'accroît.
Aussi ai-je vu dans l'Albanie du Centre maints paysans, petits propriétaires libres, passionnément attachés au sol, qui ne différaient des nôtres que par des traits de moeurs et l'ignorance des progrès de la culture; tous pratiquent l'hospitalité avec une cordialité dans l'accueil que les pays d'Occident ne connaissent plus; ils vous offrent volontiers quelques tapis pour dormir dans l'angle droit du foyer, du café, de l'eau fraîche,—respectueux qu'ils sont tous des prescriptions antialcooliques de la loi musulmane,—des plats d'oeufs pimentés, du pilaff, du pain fait avec le beau maïs qui pousse superbe sur leurs terres, du raisin et plus rarement des poires et des pêches; café, maïs et riz sont, avec les produits de la basse-cour et les fruits, la base de leur alimentation; les chèvres leur donnent le lait qui sert à faire l'ugurte, le fromage aigre, qui de Bulgarie est devenu la nourriture de tous les Balkans; les boeufs sont utilisés presque uniquement comme animaux de trait et, seul, le mouton est tué dans les grandes occasions, aux fêtes qui sont jours de débauches carnées. De la sorte le paysan vit de lui-même et sur lui-même; il demande seulement le respect de ce qu'il considère comme ses droits.
Dans l'Albanie du Centre et du Sud, ces droits sont beaucoup moins étendus que dans le Nord; la contrée plus ouverte, les vallées d'accès facile, le mouvement d'échange et le passage continuel de l'est à l'ouest ont depuis longtemps permis l'installation d'une domination turque qui n'était pas, comme dans les montagnes du nord, purement nominale; partout la Porte maintenait des fonctionnaires qui, pour être souvent des Albanais, n'en étaient pas moins ses agents, serviteurs obéissant au mot d'ordre de Constantinople. Sans doute l'action du pouvoir s'est toujours exercée avec une certaine circonspection et, dans les cas délicats, la Sublime Porte usait du procédé d'exciter les uns contre les autres les éléments de la population pour ne pas permettre une action concertée contre son autorité; les monopoles, comme celui du tabac, étaient presque inobservés partout; chaque paysan conservait ses armes dans sa demeure, toutes prêtes au premier signal; mais, sauf dans la montagne, les deux marques de la souveraineté se retrouvaient: le paiement de la dîme et l'acceptation du service militaire.
Le paysan de ces contrées a donc le respect de l'autorité gouvernementale; mais il y joint un sens très vif de sa nationalité: constitution ou ancien régime, autonomie ou indépendance, tous ces mots n'ont pas grand sens à ses oreilles; musulman hospitalier, mais très pieux, il exige le respect extérieur des choses de son culte; tolérant pour une religion différente, il lui serait insupportable d'être soumis à des maîtres étrangers; il n'a pas la passivité du paysan turc et son fanatisme; son sang albanais le lui défend; beaucoup d'entre eux ont l'esprit vif, une intelligence naturelle, qui depuis des siècles n'a eu aucun aliment et a besoin d'être cultivée.
D'une manière générale, dans les régions du centre, il ne paraît pas malheureux, je veux dire qu'il n'a pas le sentiment de l'être; il ne se plaint pas de son sort; fait caractéristique, une seule chose l'inquiétait: on sait quel effroyable déboisement ont subi les montagnes de l'ancienne Turquie; de Constantinople à la Grèce, de la mer Égée à la Bosnie, le voyageur n'aperçoit que des montagnes pelées, tondues par la dent des bestiaux, surtout des chèvres: c'est un vrai paysage de désolation et un désastre économique. Or l'Albanie constitue en Europe la dernière réserve de forêts de l'ancienne Turquie, et cette réserve est déjà fortement entamée. A la veille des guerres balkaniques, le régime jeune-turc, avec un grand sens de l'avenir, voulut défendre aux bestiaux l'accès de ces forêts; c'est cette mesure qui causait une grande appréhension aux paysans. Ils me disaient: «Nos terres sont en petite étendue dans nos vallées, nous n'y avons pas assez de pâturages: si on nous interdit de laisser nos bêtes paître dans les bois de nos montagnes, que faire? Il n'y a plus qu'à les vendre». Exemple de répercussion des meilleures mesures!
En résumé, le paysan albanais du Centre et du Sud est un élément de stabilité pour l'Albanie; à moins qu'il ne le traite sans ménagement ou qu'il offense les susceptibilités de sa religion et de sa nationalité, un gouvernement national albanais doit trouver en lui un appui. C'est d'autres éléments que surgiront les difficultés.
Albanais et Bulgares || Les colonies bulgares urbaines || Struga || Sveti Naoum || Okrida et sa situation || D'Okrida à Resna || La ville de Resna || Monastir et son rôle dans les Balkans || La rivalité des races || Les Albanais à Monastir || La colonie juive || Les Séphardims des Balkans et leur rivalité avec les juifs allemands || Leurs rapports avec la France.
Albanais et Bulgares || Les colonies bulgares urbaines || Struga || Sveti Naoum || Okrida et sa situation || D'Okrida à Resna || La ville de Resna || Monastir et son rôle dans les Balkans || La rivalité des races || Les Albanais à Monastir || La colonie juive || Les Séphardims des Balkans et leur rivalité avec les juifs allemands || Leurs rapports avec la France.
Au nord, l'Albanais débordait en Vieille-Serbie et repoussait le Serbe avant que les guerres balkaniques ne l'aient d'un seul coup rejeté dans ses montagnes; au sud, il dominait la population grecque d'Épire et étendait son influence jusqu'au golfe d'Arta avant que les armées helléniques n'aient arraché à son étreinte ce que la diplomatie européenne leur a concédé. A l'ouest, la mer l'isolait de l'Occident, en attendant qu'elle l'en rapproche. A l'est, que trouvait-il et que trouve-t-il devant lui? Les guerres balkaniques auront ici ce résultat paradoxal d'établir une souveraineté serbe en des régions où étaient aux prises Albanais et Bulgares; mais si ces deux plaideurs ont été renvoyés dos à dos par un juge qui s'attribue la proie du droit de la victoire, ne vont-ils pas se trouver demain unis par leur commune défaite?
Quoi que présage une telle perspective pour un avenir prochain ou lointain, le nouveau dominateur peut constater que d'Okrida à Monastir et de Monastir à Kalkandelem la pénétration albanaise s'est exercée au détriment des Bulgares avec une activité égale à celle dont les Serbes ont souffert en Vieille-Serbie; et de même qu'au nord les Albanais visaient à la conquête d'Uskub, de même à l'est ils prétendaient dominer la grande métropole du centre de la Macédoine, Monastir, en attendant de pousser leur colonisation jusqu'à Salonique.
De même que l'élément serbe en Vieille-Serbie, la population bulgare résiste ici à l'invasion albanaise plus longtemps dans les villes que dans les campagnes; dans les centres urbains, la défense est facilitée par le groupement; le pouvoir pouvait plus difficilement favoriser par des mesures arbitraires l'expansion de la race sur laquelle il s'appuyait; l'Albanais enfin qui colonise est un montagnard et non un citadin; aussi le voyageur qui, venant du centre de l'Albanie, se propose de suivre les marches albanaises et bulgares, trouve-t-il les premières populations bulgares isolées au milieu d'une campagne albanaise.
Jusqu'à la prise de possession par la Serbie de la vallée de Dibra, tout élément slave en avait disparu et jusqu'à Okrida on ne rencontrait de Bulgares que dans la ville de Struga; la route de Durazzo et d'El-Bassam contourne le nord du lac d'Okrida en descendant du col de Cafa Sane et traverse une région bien cultivée, plantée d'énormes châtaigniers; séparée du lac par quelques marécages, Struga allonge ses maisons le long du Drin dont les eaux abondantes sortent du lac d'Okrida et se précipitent vers le nord.
Peu de bourgades présentent un aspect aussi misérable que Struga; des maisons délabrées, des masures informes abritent une population pauvre, où l'on est incapable de désigner un propriétaire fortuné; sous le régime turc un kaïmakan vous accueillait au premier étage d'une méchante construction qui surplombe le Drin. De l'autre côté c'est le han de la ville dont les vitres brisées par l'orage des jours passés sont remplacées en partie par des feuilles de carton; l'ouragan a rafraîchi si fort la température en ce début de septembre, et nous sommes d'ailleurs si parfaitement trempés d'eau, que nous désirons nous chauffer et nous sécher; l'hôtelier fait installer, faute de mieux, au milieu de la pièce sans cheminée, un brasier et y allume du charbon de bois; force nous est donc, pour n'être pas asphyxiés, d'ouvrir les fenêtres toutes grandes et de déjeuner ainsi entre le feu et l'eau qui tombe avec rage.
La cuisine du lieu est peu recommandable aux estomacs délicats: elle accommode les poissons du lac en les apportant bouillis et passés à l'huile; les oeufs sont arrosés de poivre et baignent dans la même huile; comme boisson, c'est de l'eau coupée de raki, l'alcool du pays; seuls les fruits sont, comme partout en ces contrées, superbes et délicieux.
Mon hôte est bulgare; je l'interroge et il tombe à peu près d'accord avec des Albanais que j'ai questionnés: la ville se partage entre les deux populations, aussi pauvres d'ailleurs l'une que l'autre, et la campagne qui l'entoure est entièrement albanaise jusqu'à Okrida; les Arnautes ont conquis la plaine d'alluvions du nord du lac plus vite que les montagnes du sud; là le monastère de Sveti Naoum (Saint-Naoum) appelé souvent du nom turc Sare Saltik, est le centre de défense le plus important de la nationalité bulgare; comme partout dans les régions disputées des Balkans, ces temples de religion sont des forteresses nationales; leur histoire est une histoire de lutte, de conservation et de préparation; aux jours d'activité, ils offrent aux défenseurs de la nationalité, des concours et des appuis; aux jours sombres, des refuges.
Il suffit de considérer ce lac sauvage d'Okrida, ces montagnes boisées, ces pentes tombant à pic dans les eaux pour ne point s'étonner de voir sur ses bords s'élever des réduits où les chrétiens slaves trouvent abri et repos; si le plus grand est celui de Saint-Naoum, situé exactement vis-à-vis d'Okrida, au fond du lac, à six heures de barque environ, une suite d'abbayes bulgares plus modestes jalonnent la rive est du lac; en partant de Struga, Sveti Rasoum (Saint-Rasoum) présente à mi-coteau sa porte ouverte en plein rocher; de l'extérieur il me paraît tout petit; il domine la route qui longe le lac et semble un poste d'observation plutôt qu'un monastère; en cet endroit, la montagne avance vers le lac un éperon de roc qui sépare Struga d'Okrida. Sveti Rasoum est construit sur le flanc ouest et sur le flanc est Sveti Spac, à même hauteur, commande la route d'Okrida à Monastir; un peu plus au sud, au-dessus de la ville d'Okrida, Svetta Petka (Sainte-Petka) dresse ses constructions plus vastes, au milieu des arbres, sur les pentes de la grande chaîne; plus au sud encore, c'est Sveti Stefan, puis Sveti Zaum, qui sont comme les fortins détachés d'un système de défense, poursuivi du nord au sud du lac et se terminant à Saint-Naoum. Rien ne symbolise mieux aux yeux du voyageur l'importance de cette région dans les luttes nationales balkaniques. Or, la colonisation albanaise a non seulement conquis entièrement la plaine de Struga, mais elle a atteint, puis dépassé Okrida; elle a rempli le bassin d'alluvions d'Okrida et rejeté le premier village bulgare à Kussly, au sortir du pays plat, sur la route de Resna.
De même qu'à Struga, dans la ville d'Okrida la population bulgare est demeurée nombreuse et plus d'un Macédonien slave tire son origine de cette cité. Elle est bâtie aux bords mêmes du lac, cependant marécageux; quand j'y passe, les routes et chemins sont envahis par l'eau; l'ouragan des jours passés a causé une véritable inondation, et ce qui en subsiste empêche presque les communications. La voirie n'est pas seule défectueuse, mais aussi les habitudes locales, qui font d'Okrida la ville la plus sale de ces pays; pour n'en point garder un trop mauvais souvenir, il faut la voir de loin; aperçue de la route de Struga, elle se détache sur un fond de noires montagnes; au premier plan, les roseaux du bord, des bandes de canards sauvages, des barques de pêcheurs composent une vision animée; vue de la route de Resna, elle apparaît au milieu de la verdure, entre deux petites collines qui supportent, l'une, les casernes et l'autre, l'ancienne forteresse; ses minarets et ses arbres semblent se mirer dans les eaux du lac tout proche, et dans la lumière du matin le tableau n'est pas sans charme.
A mesure que nous approchons des régions où vit encore le paysan bulgare, je remarque un changement notable de culture: aux champs de maïs succèdent des champs de blé; sans doute le maïs ne disparaît pas, pas plus qu'en Albanie le blé n'est absent; mais, tandis que, de Vallona et de Durazzo jusqu'à Okrida, les tiges épaisses du maïs s'offraient partout aux regards, ce sont ici des épis mûrs qui couvrent la campagne ou des champs à moitié fauchés; c'est au milieu de terres à blé qu'est bâti le premier village bulgare que je rencontre depuis l'Adriatique: c'est Kussly (Kosel sur la carte autrichienne).
Je m'empresse de photographier ses pauvres masures construites le long de la route, au pied de la montagne; on est en plein travail de la moisson; à côté des maisons aux minuscules fenêtres et aux portes surélevées, qui conservent l'aspect rébarbatif de petites forteresses, des voitures du pays apportent les gerbes de blé qu'on vient de faucher et, dans la cour, on les bat à l'ancienne mode; tout à côté du village, dans un champ qui se prolonge jusqu'à la croupe pelée des collines, des femmes ramassent les gerbes pour en charger d'autres voitures; ce sont les premières dont je vois le visage, depuis les catholiques de Mirditie dans l'Albanie du Nord; elles portent le costume bulgare et l'une d'elles, une jeune villageoise aux traits assez fins, vêtue du corsage traditionnel aux larges manches et d'une jupe blanche brodée, file sa quenouille, en s'appuyant à une des voitures chargées de moissons. A quelques pas de là, une odeur de soufre très forte me prend à la gorge; j'interroge et l'on me montre sur la montagne proche des sources sulfureuses très riches, paraît-il, où les gens du pays viennent se baigner, lieu prédestiné pour une ville d'eau des Balkans futurs.
Une chaîne de montagnes, dite de Petrina, sépare Okrida de Resna; la route, pour aller chercher un col de 1200 mètres, remonte vers le nord, puis redescend au sud après avoir gagné le point culminant, et bientôt atteint la plaine de Resna; le lac de Resna, beaucoup moins sauvage et encaissé que celui d'Okrida, présente toutefois avec ce dernier l'analogie d'être continué au nord par une plaine d'alluvions qui sépare la rive du lac des pentes montagneuses. C'est au milieu de cette plaine et fort loin du lac que la ville est construite; c'est un bourg analogue à Struga, habité par une population mélangée de Slaves, de Turcs et de quelques Albanais; parmi les Macédoniens bulgares, plusieurs parmi les plus actifs de Macédoine et même du royaume sont nés dans cette ville; je citerai notamment le ministre Liaptcheff, que je rencontrai quelques semaines après ce voyage à Sofia; c'est aussi le lieu de naissance du «héros de la liberté», le Turc Niazi bey, pour lequel les musulmans de Resna ont un véritable culte: on vient d'ouvrir ici même une école, et tout est encore en fête quand je traverse les rues de la ville; des banderoles et des arcs de triomphe rappellent l'inauguration; le marché regorge de monde; des fruits superbes, des melons énormes y dressent leurs tas devant l'acheteur qui les obtient à bas prix; des voitures nombreuses sont rangées le long des boutiques ou sous des hangars, les unes allant à Okrida, la plupart, comme la nôtre, se rendant à Monastir; c'est un lieu de passage très fréquenté et placé à peu près à égale distance de ces deux villes; aussi les voyageurs coupent-ils habituellement ce voyage d'une dizaine d'heures par un arrêt et un déjeuner à Resna.
Entre Monastir et Resna, une large route pas trop montueuse permet un trafic important et des rapports faciles; un mouvement continuel de voitures pour voyageurs et de chariots pour marchandises se produit pendant la belle saison, et c'est au milieu de la poussière soulevée par le trot des chevaux et des provocations des cochers qui prétendent tous se dépasser, au risque de jeter bas leur équipage, que nous parvenons en vue de Monastir.
Trois ou quatre kilomètres avant d'atteindre la ville, on aperçoit ses maisons blanches resserrées entre deux collines à l'orée de la vallée; au delà, court du nord au sud une plaine longue d'une centaine de kilomètres, large d'une vingtaine, traversée par de nombreuses rivières et parsemée de marécages; c'est une des plus fertiles et des plus habitées de Macédoine; des montagnes de l'ouest descendent des torrents qui y réunissent leurs eaux; au pied des pentes, des villages se succèdent; et c'est à peu près au centre de cette plaine longitudinale et au débouché d'une des vallées que Monastir a groupé ses maisons qui abritent aujourd'hui une cinquantaine de mille habitants.
Ces maisons apparaissent plus rapprochées les unes des autres et plus hautes que dans les autres villes de ces régions; la cité semble ne pas vouloir quitter la vallée pour s'étendre dans la grande plaine de l'est; les dômes des mosquées, les minarets et les cyprès, une tour détachent leur silhouette au-dessus de l'uniforme aspect des toits; vue de loin, la ville paraît sans beauté, et quand le voyageur y pénètre, il s'aperçoit que la première impression n'était pas fausse.
Les aspects les plus curieux sont ceux de vieilles et étroites rues bordées de taudis infects, ouverts en plein vent, dans lesquels se traitent toutes les affaires; chaque rue a sa spécialité et chaque commerce a sa rue. Voici par exemple la rue des tailleurs juifs; elle est fermée par la grande mosquée, son minaret et ses cyprès; la chaussée étroite reçoit tous les détritus des masures qui la bordent; les boutiques, dont beaucoup n'ont pas d'étage, sont garanties des intempéries par des planches mal jointes; pendus à des traverses ou en pile sur des étalages, des oripeaux étranges attendent l'amateur; deux ou trois boutiques paraissent présenter un assortiment un peu moins grossier et leurs locataires jouissent de la possession d'un étage; la rue est habitée à peu près exclusivement par des juifs, qui ont accaparé ici le métier de tailleur, comme celui de saraf ou changeur et quelques autres.
Cette influence de l'élément juif à Monastir est un phénomène très intéressant qui attire l'attention de l'observateur; celui-ci se rend vite compte de l'importance économique de Monastir, de la rivalité des races qui ont voulu s'implanter dans ce grand centre et des facilités qui en ont résulté pour l'infiltration d'une forte colonie juive.
Il suffît d'étaler devant soi une carte de la péninsule des Balkans pour y lire le rôle qu'y joue et qu'y jouera encore dans l'avenir la ville de Monastir; elle est située à peu près au milieu de la péninsule et se trouve ainsi le marché naturel de la Macédoine centrale; reliée par une voie ferrée à Salonique, elle y envoie facilement tous les produits agricoles des riches plaines et collines qui l'entourent et en reçoit en échange les articles fabriqués à bas prix qu'elle répartit dans le pays environnant; Monastir est donc un lieu d'échanges de premier ordre; le rayon d'action de cette place commerciale s'étendait au sud vers Kastoria, au nord vers Gostivar, à l'ouest vers Okrida et Koritza et par là vers l'Albanie; de Monastir part un réseau de routes plus ou moins bien entretenues, mais enfin suffisantes pour permettre un roulage intense et un trafic important. La nouvelle délimitation des territoires va sans doute lui faire perdre une partie de ses débouchés; il y a peu de chances que l'Albanie continue immédiatement d'entretenir des relations suivies avec Monastir; les villes du sud s'approvisionneront en Grèce dont elles dépendent; une crise commerciale est donc possible; mais elle ne peut être que passagère: trois facteurs en effet travailleront à un développement nouveau de la ville; avec la défaite turque s'en est allé le principe de désordre et d'insécurité qui empêchait le développement de la Macédoine; il y a donc tout lieu de penser que les Slaves des Balkans, cultivateurs par tradition et travailleurs infatigables, vont faire livrer par ce sol toutes les richesses qu'il peut produire; or c'est, en ce cas, un grenier de céréales et de fruits que Monastir va devenir.
D'autre part, la position naturelle de la ville va en faire le lieu de passage de la plus importante artère des Balkans; la ligne longitudinale, qui coupera la presqu'île en son milieu, reliant Athènes à l'Europe centrale par Kalabaka, Kastoria, Monastir et Uskub, et par laquelle passera quelque jour la malle des Indes, en attendant la communication établie avec le golfe Persique, rencontrera à Monastir la ligne actuelle de Salonique; l'importance de la ville comme centre commercial ne saurait qu'en être accrue et le sera plus encore le jour où la voie Salonique-Monastir sera poussée jusqu'à Okrida-Durazzo, faisant ainsi de la métropole macédonienne le point de jonction, au centre de la péninsule, entre la ligne longitudinale et la ligne transversale.
De même que cette situation géographique explique la valeur économique de la cité, de même elle rend compte de la diversité des races qui la peuplent; d'autres villes de l'ancienne Turquie sont peuplées par un mélange aussi varié de populations, mais aucune n'en compte, à la fois, un nombre aussi grand avec un équilibre aussi parfait entre les divers éléments: la conquête serbe a naturellement affaibli l'élément turc et surtout albanais et accru l'élément serbe en convertissant au «serbisme» d'autres éléments slaves; l'état présent est instable et il faut attendre quelques années pour voir s'établir un ordre de choses nouveau; mais, à la veille de la guerre, de bons esprits de divers camps m'indiquaient sur place la situation des races par la répartition suivante: un cinquième de la population pouvait être turc, un cinquième bulgare, un peu moins d'un cinquième grec et valaque, un dixième, avec propension à l'accroissement, albanais, un peu moins d'un dixième juif, le reste serbe, étranger, fonctionnaires ou soldats. Ainsi, comme dans un microcosme, Monastir présentait le tableau réduit mais presque exact de la Turquie d'Europe d'hier; le centre de la péninsule absorbait en lui une proportion presque égale de toutes les races qui l'habitaient et qui semblaient pousser jusqu'à Monastir leur dernier effort.
Les Albanais, notamment, étaient particulièrement actifs; entre eux et les Jeunes-Turcs existait ici avant la conquête serbe une continuelle rivalité; les uns et les autres avaient leurs clubs, celui d'Union et Progrès, présidé par Burkhaneddin bey, directeur des travaux publics du vilayet, et celui des Albanais dirigé par Fehim bey.
Le jour même de mon arrivée, je suis invité à visiter ce dernier club et j'y rencontre quelques civils et un certain nombre de jeunes officiers, qui parlent devant moi avec une extraordinaire liberté du gouvernement et des Jeunes-Turcs; ils sont avides de connaître mes impressions, de savoir ce que j'ai vu au Congrès d'El-Bassam, et quand je rappelle quelques faits relatifs à la politique des Jeunes-Turcs en Albanie, ce sont presque des éclats de colère; rien n'est moins semblable à la placidité turque.
Dans un tel milieu, l'élément juif devait se développer; il compte environ cinq mille âmes, et c'est la colonie juive la plus importante de tous les Balkans après celles des grands ports de Constantinople et de Salonique et celle d'Andrinople. Elle est venue de Salonique, comme celle qui, au nombre de deux mille âmes environ, habite Uskub; elle est par suite entièrement composée de juifs espagnols ou «sephardim», comme on dit ici; on sait que les juifs se divisent en deux branches: les «Sephardims» ou juifs espagnols, venus en Turquie au XVe siècle, au moment où Ferdinand le Catholique les expulsait d'Espagne et où le sultan Bajazet les accueillait, et les «Achkenazims» ou juifs allemands, venus de Russie et de l'Europe centrale.
Les premiers ont aujourd'hui leur centre d'action le plus influent à Salonique, qui compte environ 75 000 juifs, plus des deux tiers de la population. Il est du reste très intéressant de suivre sur place, comme je l'ai fait, la frontière entre les deux groupes qui divisent aujourd'hui le judaïsme; en partant de l'est, cette ligne passe d'abord par Constantinople: dans cette ville, la grande majorité de la colonie est espagnole, comme son grand rabbin l'érudit Dr Nahoum; mais un groupe allemand s'y est créé depuis quelque temps et compte des chefs actifs, tels que l'avocat Rosenthal et le russe sioniste Jacobson. De Constantinople, la ligne traverse la Bulgarie, où le nombre des juifs est très restreint, moins de 50 000, partagés à peu près également en espagnols et allemands, ces derniers descendant de Roumanie, où l'on sait quelle agglomération énorme de plèbe juive est accumulée dans toutes les cités et dans les campagnes. La Serbie reste entièrement dans la zone espagnole; d'ailleurs, le nombre des juifs y est infime: une communauté à Belgrade, quelques individus à Nisch, Pirot, Kragujevats peuvent seulement y être signalés; fait curieux, le sionisme est très en faveur auprès des juifs de Serbie, que dirige à cet égard le Dr Alkalai; mais ils sont sionistes pour les autres, c'est-à-dire pour leurs coreligionnaires de Russie, non pour eux-mêmes qui estiment fort hospitalier le sol serbe; de Serbie, la ligne frontière passe au nord de la Bosnie, puis s'infléchit au sud de la Dalmatie, de là elle traverse le nord de l'Italie et de l'Espagne, laissant ces deux pays, comme la Méditerranée entière, dans la zone espagnole.
Ainsi, l'ancienne Turquie d'Europe tout entière était dans la zone des «Sephardims» et on évaluait à un demi-million environ leur nombre. De leurs colonies les plus importantes, deux restent turques, celles de Constantinople et d'Andrinople, deux deviennent serbes, celles d'Uskub et de Monastir, et la plus importante de toutes, celle de Salonique, est grecque.
A Monastir comme à Salonique, le nombre des «Achkenazims» est infime et sans influence; à Constantinople, ils ont créé deux journaux, le Jeune-Turc, dirigé par le juif russe Hochberg, etl'Aurore, dirigée par M. Sciuto, ancien juif espagnol de Salonique et passé à l'adversaire; ils sont secourus et appuyés de toute manière par les sionistes de l'Europe centrale et les organisations israélites d'Allemagne. A Salonique et à Monastir, leur tentative est restée jusqu'à présent sans lendemain, et les juifs espagnols de ces deux villes se défient beaucoup de tout ce qui porte la marque du judaïsme allemand ou du sionisme; un des notables de la colonie séphardim me dit: «Vous ne savez pas assez en France la différence qui existe entre nous et les Achkenazims: nous avons une langue différente, le judéo-espagnol[3]et, comme langue seconde, le français, alors qu'eux parient le judéo-allemand et l'allemand; notre prononciation de l'hébreu n'est pas la même que la leur: ainsi nous prononçonsKascheret euxKoscher; ils sont plus traditionalistes, plus observateurs peut-être des préceptes de la religion que nous, plus nationalistes juifs surtout; nous, au contraire, nous avons une tendance à nous imprégner de l'esprit et des moeurs latines; aussi sommes-nous hostiles au sionisme et au nationalisme juif qu'ils veulent introduire ici; nous ne nous sentons pas en communauté d'esprit et de sentiment avec eux et nous hésitons même beaucoup à laisser nos enfants se marier avec leurs descendants. D'ailleurs nous nous sentons les vrais juifs d'Orient et de Turquie, alors qu'eux ne sont que des parvenus qui voudraient être des conquérants; de toutes les nationalités, nous sommes peut-être les seuls qui avons été sincèrement et entièrement dévoués aux Turcs; voyez ici, à Salonique, et ailleurs, les hommes qui ont été les fonctionnaires des administrations publiques ottomanes; la grande majorité est turque, quelques-uns sont albanais ou juifs, très rares sont ceux d'autres nationalités; nous avons toujours apporté notre concours à la Porte, qui comptait sur nous; nous sommes partisans de l'assimilation au pays où nous habitons; nous faisions apprendre le turc à nos enfants, nous sommes hostiles à l'idée de faire de l'hébreu la langue de la famille, de travailler à nous isoler dans un royaume juif ou dans un nationalisme juif; le firman du sultan Abdul-Medjid, du 6 novembre 1840, accordait protection et défense à la nation juive dans l'Empire ottoman, le «haham bachi» ou grand rabbin la représentait auprès de la Sublime Porte; cette situation traditionnelle nous suffisait au point de vue religieux; aussi étions-nous devenus à Salonique et à Monastir si loyalistes envers la patrie ottomane que c'est parmi nous qu'Union et Progrès a trouvé le plus facilement des appuis pour la régénération de l'Empire.»
Il est de fait que les juifs espagnols et les «donmehs» ou «maamins»[4]ont eu et ont encore une influence marquée dans le Comité Union et Progrès; parmi les premiers, on me cite MM. Carasso, Cohen, Farazzi, etc.: parmi les seconds Djavid bey, le plus célèbre, Dr Nazim, Osman Talaat, Kiazim, Karakasch, etc.
Ces hommes forment l'élite des juifs de ces pays; mais, à côté d'eux, existe une masse ignorante et pauvre, qui jusqu'à présent n'émigre pas: on sait que les juifs allemands de Russie, de Pologne, de Galicie et de Hongrie ont une tendance marquée à quitter ces pays soit inhospitaliers, soit surpeuplés: l'élite va à Vienne, Berlin, Cologne, d'où les plus remarquables passent à Paris ou à Londres; mais le grand courant qui entraîne la masse la déverse en Amérique au nord et au sud, aux États-Unis, et depuis peu dans l'Amérique latine. Jusqu'aux guerres de 1912-13, au contraire, aucune émigration n'entraînait les juifs espagnols de Monastir et de Salonique hors de chez eux, si ce n'est quelques-uns vers Constantinople, Smyrne ou l'Égypte; cependant la plupart d'entre eux sont de très petites gens; s'il en est qui remplissent des emplois publics ou exercent les professions de banquiers, négociants, avocats, un nombre considérable travaille manuellement comme portefaix, ouvriers, garçons de peine, etc.; il suffit de passer dans les rues de Monastir comme dans celles de Salonique pour voir quels misérables boutiquiers sont catalogués sous le terme de commerçants.
D'ailleurs, une indication très précieuse permet de se rendre compte de la pauvreté de cette population juive: la communauté s'impose elle-même et elle a créé à cet effet un impôt sur le capital; voici les résultats qu'il donne à Salonique: sur 70 000 israélites inscrits à la communauté, 20 000 environ sont dans la misère et la communauté doit les secourir; 20 000 sont pauvres; 28 000 ont un revenu trop faible pour être taxés: la commission chargée de l'impôt le calcule, en effet, soit à raison de 1/8 p. 100 du capital présumé, soit, pour ceux exerçant une profession n'exigeant pas de capital, mais gagnant plus de 6 livres par mois, à raison d'un capital supposé, correspondant au revenu gagné capitalisé à 12 p. 100. Lorsque l'impôt ainsi calculé s'élève à moins de 25 piastres, il n'est pas dû. Or il n'y a que 1 280 personnes qui le paient, soit 800 redevables de 25 à 100 piastres, 280 de 100 à 1000 piastres et 200 environ seulement payant plus de 1 000 piastres, le maximum étant de 85 livres turques. Encore la commission a-t-elle intérêt à établir des appréciations sévères, car elle est nommée par le Conseil communal qu'élisent les seules personnes payant au moins 50 piastres d'impôt à la communauté.
Il n'est pas sans intérêt pour la France de connaître l'existence de ces communautés juives espagnoles d'Orient: à Monastir comme à Salonique, comme à Constantinople, comme en Asie Mineure, comme aussi, dans une mesure peut-être moindre, à Andrinople et à Uskub, les juifs espagnols, par leurs origines, leurs habitudes, leur esprit, sont des disciples de la langue française et de la culture latine; ils sont sans doute encore fort ignorants, mais leur instruction se développe vite; les écoles de toute nature et de toute origine sont, à Salonique, remplies par leurs fils; or, aussitôt que le juif espagnol de Monastir ou de Salonique, de Smyrne ou de Constantinople ne se contente plus du judéo-espagnol qu'il apprend au foyer, ou de l'hébreu qu'on enseigne à l'école rabbinique, c'est le français qu'il veut connaître; cette connaissance, en effet, répond à la culture latine de l'élite qu'il imite, et d'autre part, la langue qu'on lui demandera de savoir à l'administration des postes ou de la régie, au konak, au chemin de fer, à la Banque, à la Dette publique, au port, partout en un mot, c'est le français.