Chapter 2

Cet Eustache était un mastroquet de la rue Monsieur-le-Prince, qui se disait zélé pour la Sociale, mais qui était, selon toute vraisemblance, un indicateur de police.

Georges fit rouler le drapeau noir, expliqua aux compagnons — qui, le gosier fort sec, ne demandaient pas mieux que de l'entendre — qu'un canon de la bouteille leur ferait du bien et que lui viendrait les rejoindre bientôt.

Nous fûmes seuls («Georges Chatelier» n'est pas absolument le nom du personnage, mort d'ailleurs deux mois après. Mais sa famille, fort honnête, fort pieuse, existe encore. Je ne veux pas la contrister et c'est pourquoi j'ai déformé le nom).

Georges s'appuya à la devanture et me dit:

— Que va-t-il sortir de tout ce grabuge?

— Je l'ignore, répondis-je, l'essentiel c'est, en ce moment, d'augmenter le désordre.

Il rêva quelques instants puis il reprit: — Oui, n'est-ce pas, la tactique habituelle: démontrer, par les faits, la fragilité du régime, empêcher que toute autorité se reconstitue, puis lancer le peuple à l'assaut des banques et des gros propriétaires et se figurer qu'à la suite de ces exploits, l'Anarchie inaugurera l'âge d'or sur la terre.

C'était bien, en effet, le programme anarchiste. Le ton sarcastique de Georges aurait dû m'en faire sentir l'absurdité. Mais l'âge d'or, l'idylle perpétuelle qui hallucine les révolutionnaires et leur fait perdre le sens de la réalité, me tenait si fort l'intellect que je répondis: — Et pourquoi pas?

Georges éclata d'un rire sardonique, ce qui lui fit cracher le sang, et poursuivit: Ah! poète, tu te vois déjà roucoulant sous les bouleaux avec une Amaryllis quelconque sans t'inquiéter de la pâture ni du terme. Et bien, moi, je me f… de vos églogues et j'ai bien autre chose en tête.

— Et quoi donc?

— La mort! La destruction universelle, la table rase afin d'en finir avec cette existence odieuse où l'homme ne se hausse à la conscience des phénomènes que pour souffrir.

— Que veux-tu donc?

— Rien, plus rien!

Ébahi, je le regardai. En effet, c'était la première fois que je rencontrais l'anarchiste complet, logique, mis à nu, celui qui, propulsé par la Malice qui toujours veille, pousse aux extrêmes conséquences la doctrine née de la Révolution, cultivée, épanouie au dix-neuvième siècle, aboutie aujourd'hui à sa floraison suprême: le culte de la Mort sous couleur de liberté intégrale.

— Et les moyens, dis-je.

Il eut un geste de souffrance! — Je ne sais pas… Tout viendra en son temps. Mais en attendant, détruisons, détruisons!

Ses yeux semblaient des brasiers noir et or. À le considérer, j'avais peur,j'avais froid.

Je crus trouver un argument: — Tuerais-tu les femmes?

— Oui!…

— Tuerais-tu les enfants?

— Oui!…

Je tressaillis d'horreur et je m'écartai de lui.

Georges s'aperçut de ma répulsion: — Ah! dit-il, vous êtes tous des avortons. Vous n'aurez jamais le courage de faire la table rase. Et pourtant, quelle beauté! l'individu devenu tellement libre, tellement dieu, qu'il conçoit la nécessité d'arrêter à jamais l'évolution au point où il est parvenu.

Il se mit à rire du même rire poignant et cracha encore du sang… Je ne puis dire ce que j'aurais répliqué. Ce n'était plus un homme que j'avais devant moi; c'était je ne sais quel être ténébreux qui m'entraînait dans la grande épouvante.

Heureusement mon envoyé aux compagnons de la rue Mouffetard revint à ce moment.

— Ça y est, camarade, me dit-il, tous seront là pour l'attaque de la Préfecture.

Avant que je pusse lui répondre, Georges posa sa main décharnée sur mon bras et me dit: — Tueras-tu ce soir?

— Autant que possible, non, répondis-je.

C'était vrai; même au temps de mes pires égarements révolutionnaires, j'eus toujours l'horreur du sang versé. D'ailleurs je n'avais pas d'arme, et je ne voulais pas en avoir.

Alors, avec une expression affreuse dans les yeux, il reprit: —Moi, je tuerai…

— Et qui donc?

— Le premier venu.

— Et s'il est innocent?

Il ricana de nouveau. — Te rappelles-tu le mot d'Émile Henry à son procès?Il n'y a pas d'innocents.Je pense comme lui…

De ce coup, sous prétexte de m'entendre avec mon émissaire, je m'écartai définitivement et, sans prendre congé de Georges, je traversai le boulevard. Il me regardait d'un air de dédain, et pourtant il y avait dans ses prunelles comme une détresse infinie…

Le soir, à l'assaut de la Préfecture, je reçus d'un sous-brigadier de la garde à pied, un coup de baïonnette dans l'épaule gauche qui, par la grâce de Dieu, me mit hors de combat.

Puis le ministère fit venir soixante mille hommes de troupe dans Paris. Et la grand'ville frémissante rentra sous le joug des parlementaires.

L'émeute ne pouvait pas réussir. Rappelez-vous qu'elle mêlait des royalistes, c'est-à-dire des constructeurs et des conservateurs par tradition, à ces fomenteurs de néant: les socialistes et les anarchistes. Que pouvait-il sortir de cet imbroglio? Rien du tout, sauf de la haine entre Français.

C'est pourquoi la Franc-Maçonnerie jubilait et les Juifs se frottaient les mains.

Car l'une et les autres ne peuvent prospérer que par nos divisions.

Que faudrait-il pour remédier à ces maux?

L'union dans l'Église qui a fondé la France et qui, seule, peut la maintenir bien portante.

Victor Hugo, qui croyait en Dieu, ne croyait pas à l'Église catholique, mais il croyait aux tables tournantes. On sait qu'en cette île de Jersey où, selon l'expression de Veuillot, il représentait si bien «Jocrisse à Pathmos», il se donnait des séances de spiritisme dont le fidèle Vacquerie, Lesclide et d'autres nous ont rapporté les péripéties.

Le poète lui-même en parle dans son livre sur William Shakespeare où; selon sa coutume, il mélange, en une effarante salade, les pires absurdités aux vues les plus grandioses — le tout relevé d'une moutarde de vocables hétéroclites.

«Du sublime au ridicule il n'y a qu'un pas», disait Napoléon. Chez Hugo ce pas est sans cesse franchi: dans ses poèmes, d'une strophe à l'autre, dans ses romans, d'un paragraphe à son voisin.

Or, dans cette soi-disant étude critique sur l'auteur du _Roi Lear, _il affirme, plus que jamais, cette méthode disparate. Il y parle de tout: des fumées de Londres et des nuances de la mer, du goût des mouton tourangeaux pour le sel et des qualités qu'on doit exiger d'un bon domestique. Il y orchestre des quadrilles où Job fait vis-à-vis à Voltaire et Ézéchiel à Don Quichotte. Il nous donne, en trois phrases d'une incomparable magnificence, la vision des Alpes au coucher du soleil. À côté, dans un chapitre intitulé: _le Beau serviteur du Vrai, _il divague, à propos d'instruction laïque, autant qu'un primaire gavé de socialisme jusqu'au noeud de la gorge. Et de Shakespeare, en somme, il est fort peu question. «Dans son oeuvre, s'écrie Hugo, j'admire tout, comme une brute!»

Puis quelques citations — bien choisies d'ailleurs — et un point, c'est tout.

Si pourtant, il y a encore autre chose: l'effort perpétuel de Hugo pour se hisser sur un piédestal de philosophe et de penseur.

Précisément il ne fut jamais ni l'un ni l'autre. Merveilleux forgeron des rythmes, éblouissant créateur d'images, stupéfiant constructeur d'antithèses parfois évocatrices, splendide halluciné de la tempête et de l'ombre, il incarna, plus que personne, ce désordre chatoyant que fut le romantisme.

C'est l'une des plus joyeuses mystifications du dix-neuvième siècle que de le présenter comme le penseur type. À quoi n'a cependant point manqué un plaisantin grave du nom de Renouvier. Ce rhéteur, qu'on dit spiritualiste, publia naguère un volume: _Victor Hugo philosophe, _dont la lecture faillit me faire périr d'hilarité.

Car la philosophie de Hugo, qu'est-ce que c'est? Elle se résume en la calembredaine émise par Rousseau de Genève: l'homme est originairement bon; ce sont les institutions sociales et religieuses qui le pervertissent. À l'usage, on a vu ce que valait le précepte; il a produit cette bacchanale de gorilles: la Révolution; il a enfanté cet agneau méconnu, le doux Marat et ce philanthrope calomnié, l'exquis Robespierre; il a fait cabrioler, comme des chèvres, ces agités sentimentaux: les Républicains de quarante-huit. Et que d'autres méfaits! Celui-ci: la glorification d'un nouveau fétiche: le Progrès, grâce auquel l'humanité se figura qu'elle allait se déifier. Celui-là: le pullulement des anarchistes. — Et par anarchistes, je n'entends pas seulement les personnages aigris ou obtus qui préparent l'âge d'or de l'avenir à coups de bombes, de poignards et de revolvers. Je range sous la même étiquette ces éducateurs de la jeunesse que nous amena l'invasion protestante, ces déformateurs de l'intelligence française, ces sectateurs de l'individualisme, les universitaires actuels, dont Charles Maurras a dit, avec raison dans sa belleEnquête sur la Monarchie, «qu'ils ne formaient que des anarchistes ou des dilettantes».

Hugo, outre vibrante, où s'engouffraient tous les vents de l'espace, ne pouvait que s'assimiler les solennelles balivernes dont son siècle s'était épris. Elle faisaient dans sa cervelle, incapable de pensée suivie, un tintamarre extraordinaire; elles s'y mêlaient en d'étranges amalgames. Puis il les relançait à travers le monde, et c'étaient des beuglements lyriques, tantôt harmonieux, tantôt dissonants, faits pour déconcerter ceux qui cherchaient un lien entre toutes ces incohérences.

En effet, feuilletez l'oeuvre de Hugo; je vous défie d'y trouver une unité de doctrine. À cette page, il est panthéiste; dans cette strophe, il est manichéen; voici un chapitre truffé de christianisme trouble; en voici un autre où le Bouddha stupide est préféré à Jésus-Christ; et enfin voici une tirade où le poète découvre Dieu dans un pied de table.

À travers toutes ces fariboles grandiloquentes, il n'arrêtait pas de prophétiser. Et ce n'est pas en cette posture de Nostradamus- Arlequin qu'il est le moins cocasse.

Oyez un peu quelques-unes de ses prédictions: quand tout le monde saura lire, les hommes tomberont dans les bras les uns des autres et la guerre sera pour jamais abolie. — Au vingtième siècle, il n'y aura plus de guerre; on s'étonnera d'avoir attendu si longtemps pour constituer les États-unis d'Europe…

Et forces sottises du même acabit dont les d'Estournelles de Constant, les Passy et autres Loyson firent, depuis, leur pâture pour le pourlèchement de la Franc-Maçonnerie.

La seule prédiction de Hugo qui se soit réalisée c'est celle où il annonce les aéroplanes. Encore les décrivait-il comme des sphères de cuivre.

Mais on n'en finirait pas s'il fallait énumérer toutes les folies où se dispersa ce grand poète difforme que Henri Heine avait si justement qualifié «un beau bossu».

Retenons seulement l'apologie du spiritisme telle qu'on la lit dans le _William Shakespeare. _Hugo, qui ne veut pas des sacrements et des mystères de l'Église, qui mange du prêtre comme le ferait un Homais gargantuesque, cherche à établir le bien-fondé de la religion tabulaire qu'il se fabrique. Il atteste l'Égypte et les initiations d'Eleusis, Apollonius de Tyane et Apulée. Enfin il cite, avec dévotion, certains trépieds de Dodone qui, paraît-il, entraient en danse au commandement des hiérophantes. Puis il conclut: «Dieu est là…»

Dieu, je ne crois pas, mais —un Autrefort probablement.

Si j'ai insisté sur l'adhésion de Hugo au spiritisme, c'est que les tenants de cette dangereuse aberration le mentionnent volontiers et avec fierté comme un Père de leur Église.

J'eus l'occasion de constater le fait, en Belgique, il y a quatre ans, au cours d'un voyage entrepris dans un tout autre but que celui de disséquer des spirites.

Je venais de donner quelques conférences et, séjournant à Bruxelles, qui est une ville assez plaisante, je sortais du bureau de rédaction d'un journal où l'on avait publié des articles élogieux sur mes causeries. J'étais venu remercier le rédacteur en chef. Ma visite terminée, celui-ci me reconduisit jusque dans la salle des dépêches.

— Allons, dit-il, en me serrant la main, au plaisir de vous revoir, Monsieur Retté… Au prononcé de mon nom, un personnage, qui examinait les gravures accrochées à la muraille, se retourna brusquement, me dévisagea, puis me suivit dehors. Comme je restais arrêté sur le trottoir, décidé à flâner, mais ne sachant trop où diriger ma promenade, il m'aborda.

— Vous êtes Monsieur Retté? me demanda-t-il.

— J'en ai comme une vague idée, lui répondis-je en le toisant, car je n'aime pas beaucoup qu'on m'interpelle de la sorte. Au cours de ma carrière d'orateur errant, il m'arrive d'être ainsi harponné par dessnobs, qui, neuf fois sur dix, n'ont rien à me dire, sinon qu'ils m'ont entendu la veille et qu'ils désirent me soumettre telle ou telle objection. En général, ils me débobinent une kyrielle d'inepties. Ou ils me décochent des compliments dont je me soucie autant qu'un tapir d'un galoubet. Heureusement que je possède le secret de les mettre en fuite en trois phrases.

— Bon, me dis-je, encore un raseur! Ce que je vais le semer!

Cependant mon homme me regardait avec une insistance étrange. Ce qui fit que je l'examinai aussi. Vêtu de bleu sombre, chaussé de jaune, coiffé de paille blanche, il était de petite taille, âgé de quarante ans environ, tout en os et en nerfs. Dans sa face glabre, au teint safrané, ses yeux gris, pailletés d'or, luisaient d'une flamme intense.

Ce regard me frappa. L'intuition me vint que je n'avais pas à faire à un quelconque pourchasseur de notoriétés et j'attendis la suite.

— Je vous ai écrit, il y a six mois, reprit-il.

— C'est bien possible.

— Vous ne m'avez pas répondu…

— C'est fort probable.

Comme cette façon cassante de lui répliquer semblait le déconcerter un peu, j'ajoutai: — Je reçois pas mal de lettres et étant fort occupé, je ne réponds que quand je ne puis absolument pas faire autrement… Mais enfin de quoi me parliez-vous?

— Je venais de lire, dans une revue, un article où vous développiez une sorte de panégyrique de saint François d'Assise. Votre conclusion était à peu près qu'il ne peut exister de saints en dehors de l'Église catholique. Cette assertion par trop péremptoire me choqua. Je vous écrivis donc que vous vous trompiez grandement, que l'Église catholique n'était qu'un premier stade de l'évolution vers la lumière intégrale, qu'au-dessus d'elle, il y avait d'autres degrés d'initiation où pouvaient nous hausser d'autres saints beaucoup plus admirables que les thaumaturges canonisés par Rome…

— Ah! ah! repris-je, vous êtes un théosophe.

Puis le souvenir me revenant de sa lettre:

— Je me rappelle. Votre lettre portait cet en-tête: _Villa Maya, _près d'Utrecht, Hollande. Vous m'adjuriez de venir vous trouver, sans perdre un jour, car, disiez-vous, ayant franchi le seuil du mystère, j'avais besoin d'être guidé par vous dans la voie ascendante de la fidèle Sagesse.

— C'est cela même. Et pourquoi ne m'avez-vous pas répondu?

— Parce que la fidèle Sagesse — en grec _Pistè Sophia, _n'est-ce pas? — c'est le titre d'un livre gnostique et par conséquent bourré d'hérésies. Or je n'éprouve pas le besoin de perdre mon temps à fleureter avec les hérétiques. Les enseignements de l'Église satisfont tous les besoins de mon âme. J'estime qu'elle seule détient la vérité absolue et qu'en dehors d'elle il n'y a qu'aberration ou même pire. Je ne voudrais pas vous froisser, mais telle est ma façon de penser. Dussé-je passer auprès de vous pour un esprit étroit, souffrez que je m'y tienne.

Sur quoi je soulevai mon chapeau et je fis mine de m'éloigner. Mais mon interlocuteur, posant sa main sur mon bras, me retint et me dit d'une voix presque suppliante: — Je vous en prie, ne me quittez pas encore. J'abandonne le projet de vous éclairer, mais je voudrais vous démontrer comment on peut se rapprocher de la divinité en dehors de votre Église.

— Peut-être, repartis-je, mais je suis sûr que ce n'est point par la théosophie…

— Causons!… Causons!… Je vous citerai des faits.

Après tout, pensai-je, cet individu ne paraît pas trop bête. Peut- être, sans le vouloir, me fournira-t-il des arguments pour combattre toute cette vermine de pseudo-religions qui pullulent et fermentent au pied des murs de la sainte Église. Allons-y!

L'autre attendait ma décision avec une anxiété fébrile. Son visage s'éclaira quand je lui dis: — Eh bien, marchons et, si cela vous pique à ce point, exposez-moi votre doctrine, quoique, je le parie, je la connaisse déjà…

Il me remercia avec effusion. Tout en suivant la rue Neuve vers la gare du Nord, il crut devoir m'expliquer qu'il était végétarien, riche, voué exclusivement aux études d'occultisme. Puis il me dit son nom dont je ne donnerai, bien entendu, que l'initiale qui est: S… — Son origine hollandaise ne l'empêchait pas de parler fort bien le français, avec à peine d'accent.

Comme nous étions arrivés au bout de la rue, je lui dis: — Le plus simple serait de nous asseoir dans le jardin botanique.

Il acquiesça. — Nous entrâmes dans le jardin et nous prîmes place sur un banc à l'ombre d'un splendide catalpa, fleuri de neige et de pourpre, et qui m'intéressait, pour le moins, autant que le théosophe.

En effet, ne savais-je pas d'avance ce qu'il allait m'exposer? Malgré quelques différences dans le détail de la doctrine, tous ces prédicants de théories occultes procèdent d'un même principe: l'exaltation de l'humanité considérée comme possédant en elle- même, d'une façon immanente, les forces nécessaires pour se hausser à la divinité. C'est toujours le vieil orgueil, le _non serviam _de Lucifer qui leur donne l'impulsion.

Donc, comme je m'y attendais, S… ne manqua pas de me développer cette rhapsodie gnostique. Je l'écoutais d'une façon distraite — étant, comme on s'en doute, fort peu séduit.

Il s'en aperçut et, rompant son propos, il me dit: — Mais enfin, il y a des faits matériels qui prouvent que nous ne nous trompons point lorsque nous nous croyons en rapport avec des forces surhumanisées…

— Et lesquels? demandai-je.

— Les tables tournantes.

— Ah! oui, la danse des trépieds… Je n'ai jamais assisté à leurs cabrioles.

— Il prit la balle au bond: — Je puis, s'écria-t-il, vous mener, dès ce soir, à une réunion où vous verrez, dans ce genre, des manifestations merveilleuses.

— Et vous croyez que cela suffira pour me convertir à l'occultisme?… Permettez moi d'en douter.

— Vous pouvez toujours constater les faits.

Je réfléchis un moment. J'avais lu ou entendu dire bien des choses contradictoires touchant ce rite fondamental de l'aberration spirite. Je n'éprouvais aucun penchant à vérifier ce qu'il peut y avoir de réel dans ce qu'on rapporte des tables tournantes. Mais, n'ayant rien de pressant à faire en ce moment, je ne vis pas d'inconvénient à me rendre à cette réunion. D'autant que je me disais qu'il y aurait peut-être là l'occasion d'étudier quelques états d'âmes insolites.

— Et bien, soit, repris-je, je vous accompagnerai.

S… marqua de la satisfaction. Il me remercia chaudement comme si je lui rendais un grand service. Après avoir pris rendez-vous pour huit heures du soir, nous nous séparâmes.

En m'en allant, je notai cette rage de prosélytisme qui tient les gnostiques. Nulle part, elle ne s'exerce avec plus de persistance qu'auprès des catholiques. On dirait que c'est pour eux une souffrance de voir ceux qui chérissent l'Église demeurer fidèles à leur foi.

Le soir, S… me conduisit dans une des rues les plus paisibles du quartier Léopold. Il était nerveux; chemin faisant, il ne me parla que par phrases saccadées où il était question de mystères sublimes et de révélations irrésistibles. Pour moi, j'étais aussi calme que si j'allais assister à une séance de prestidigitation.

Nous fûmes devant une maison d'aspect quelconque. Une bonne également quelconque ouvrit à notre coup de sonnette et nous introduisit dans un salon où une dizaine de personnes faisaient le cercle et jacassaient à tue-tête.

Les femmes dominaient. La maîtresse de la maison, une forte brune quadragénaire et qui commençait à grisonner. De la poudre enfarinait à outrance son visage soufflé. Un binocle d'homme à monture d'or chevauchait son nez aquilin. Elle avait des yeux bovins à fleur de tête et une petite voix flûtée qui maniérait les phrases. À côté d'elle, une longue bique, à profil chevalin, à denture d'institutrice anglaise, à mains énormes et rouges tortillant un sautoir en simili garni d'amulettes. Puis une sorte de naine, jaune de teint et ridée comme une vieille pomme de reinette. Les autres devaient être fort insignifiantes: je ne me les rappelle que comme de vagues silhouettes.

Trois hommes surnageaient parmi ces jupes. Un personnage ventripotent et rougeaud dont le crâne, entièrement chauve, luisait comme une boule de jardin et qui parlait d'une voix grasse, coupée par les râlements d'un asthme chronique. Un petit chafouin, perdu dans une redingote noire trop large; ses yeux de lapin clignotaient entre des paupières flasques dépourvues de cils. Il brochait des babines en émettant des aphorismes qui semblaient sortir d'une clarinette enrouée.

Enfin un Juif. Celui-là était hideux. Certes il n'est pas défendu d'être laid. Mais il y a une certaine laideur qui semble n'être que lerepousséphysique de toutes les abominations morales. C'était le cas pour cet enfant de Sem. Sa figure, molle, verdâtre, paraissait imprégnée d'huile. Ses yeux troubles, obliquant vers les tempes, étaient couleur de vert-de-gris; son nez énorme, spongieux, épaté, s'appliquait sur sa face comme un panaris. Une bouche dont les lèvres violettes se gonflaient en bourrelets. La main exsangue et tellement humide, qu'après l'avoir touchée, on éprouvait une envie violente de se tamponner avec un mouchoir.

Et tout cela n'était rien. C'était l'expression de cette physionomie qui inquiétait surtout: un mélange de ruse, de bassesse et de feinte mansuétude à donner la chair de poule.

Cet Hébreu s'appelait Blumenthal, nom printanier, qui faisait un contraste, bizarre et répugnant à la fois, avec l'aspect de l'individu.

Les présentations faites, sans grand cérémonial, la maîtresse de la maison m'ayant flûté quelques compliments sur mes conférences, les autres m'ayant regardé d'un air plutôt méfiant — ce que j'attribuai à ma notoriété de catholique, — je priai qu'on reprît la conversation interrompue par notre entrée. Et me fourrant dans un coin, je me préparai à prendre des notes mentales.

Comme je l'ai dit plus haut, tout le monde pérorait à la fois: on se serait cru dans une cage pleine de perruches. Par moments, il est vrai, quelqu'un enflait la voix davantage et tentait d'entamer une harangue. Mais aussitôt, on lui coupait la parole et il lui fallait se résigner à faire simplement sa partie dans l'ensemble.

Seul, Blumenthal demeurait à peu près silencieux. Il se caressait le menton en promenant son regard terne sur l'assistance, s'inclinait, sans répondre, quand on l'interpellait et me donnait l'impression d'un renard aux aguets.

Pour S…, il me parut un peu déconfit de ce tumulte ahurissant. Il me guignait en dessous et semblait craindre que je ne prisse guère au sérieux les agitations de ses frères et soeurs en occultisme.

Cependant, le tohu-bohu allait croissant. Tous les termes du vocabulaire spirite, tout le jargon de la théosophie s'entre choquaient dans l'atmosphère de ce salon frelaté de métaphysiques virulentes.

Je m'ennuyais fort. Je méditais de m'esquiver sans attirer l'attention, quand, soudain, Blumenthal prit la parole d'un ton péremptoire et dit: — Mesdames, Mesdames, et vous Messieurs, nous nous égarons. Il faut procéder avec méthode, continuer nos expériences, joindre de nouvelles manifestations de l'esprit à celle que nous avons déjà obtenues… Ce soir surtout, ajouta-t- il, en glissant un clin d'oeil de mon côté, il importe d'obtenir des résultats.

Il me fut évident que le Juif était le maître de la réunion. Car, sitôt qu'il eut parlé, le hourvari s'apaisa. Tous s'inclinèrent avec déférence. Et la maîtresse de la maison dit d'une voix qui se voulait solennelle: — Consultons l'oracle.

Sur quoi, le chafouin et le chauve se levèrent, allèrent prendre dans un coin un guéridon en acajou, monté sur trois pieds, et l'apportèrent au milieu du salon.

S… me dit: — C'est maintenant que vous allez voir des choses étonnantes…

— Je le souhaite, répondis-je, car jusqu'à présent je n'ai vu et surtout entendu que des bavards d'une rare incontinence.

La maîtresse de la maison, la naine et le chafouin prirent place autour du guéridon et, suivant le rite classique du spiritisme, y posèrent l'extrémité des doigts, leurs auriculaires et leurs pouces se touchant.

Les autres, enfin silencieux, faisaient le cercle autour. Je scrutai les physionomies et je constatai qu'ils étaient tous fort émus. À coup sûr, il n'y avait point, parmi eux, de mystificateurs ni de sceptiques: ils croyaient de tout leur coeur que quelque chose de sublime allait se manifester dans cette table.

L'Hébreu s'avança. Il s'efforçait de prendre un air inspiré. Mais je dois dire qu'il y réussissait fort peu: malgré tout, la bassesse de son âme transparaissait toujours sur son hideux visage. Lui seul me fit l'effet d'un charlatan qui joue un rôle.

Il traça un signe serpentin au-dessus du guéridon et proféra en scandant les mots: — Au nom du Plérôme, Esprit qui nous libéras des religions inférieures, envoie-nous, comme tu l'as déjà fait, l'Éon Hugo, celui qui reniant le Crucifié, propagea dans le monde, avec magnificence, la gloire d'Ennoïa.

Dès que j'eus entendu ce blasphème gnostique, je fis, sans m'en cacher le moins du monde, un large signe de croix et je prononçai mentalement la conjuration:In nomine Patris et Filï et Spiritus Sancti, procul recedant phantasmata.

Du reste, personne ne remarqua mon geste. Tous, béants, frémissants d'attente, se penchaient vers le guéridon, le dévorant des yeux.

Une dizaine de minutes s'écoulèrent. Un silence absolu régnait dans le salon. Les mains des trois évocateurs se crispaient sur le bois.

Tout à coup, la maîtresse de la maison dit, d'une voix étouffée: -- L'esprit vient, je le sens…

De fait, le guéridon se souleva, en craquant et, d'un de ses pieds, frappa un coup sur le parquet (On sait que d'après une convention constante du spiritisme, un coup signifie: oui, deux coups: non. Pour les autres mots, le nombre de coups correspond au chiffre de chaque lettre de l'alphabet.)

L'assemblée ondula, en soupirant d'angoisse et de désir d'en apprendre plus long.

— Esprit, es-tu là? demanda Blumenthal.

Un coup: — Oui!

— Est-ce Hugo qui nous parle? dit la maîtresse de la maison.

Pas de réponse: le guéridon se balance en craquant de nouveau.

Blumenthal répète la question d'une voix impérieuse.

Enfin deux coups: — Non!

— Alors qui est là? s'écrie la naine d'une voix suraiguë.

Pas de réponse. Le guéridon se balance, mais ne frappe aucun coup.

— Qui est là? répète, haletante et congestionnée, la maîtresse de la maison.

Le guéridon se met à frapper un grand nombre de coups. Blumenthal compte tout haut.

Les lettres suivantes sont successivement indiquées: P — E — R -- E…

— Père! braillent tous les assistants.

— Père, reprend S… qui trépigne et qui m'apparaît alors tout aussi toqué que les autres, mais quel père?

Et la maîtresse de la maison, soudain larmoyante: — C'est mon père, mon bon père qui est mort l'an dernier… Ah! ce n'est pas la première fois qu'il me rend visite…

Mais l'assistance ne semble pas convaincue que ce soit le père de la dame qui se trémousse dans le guéridon. L'homme chauve fait remarquer qu'il s'agit peut-être d'un Père de l'Église gnostique.

— Ce doit être Valentin, dit-il.

Blumenthal, consulté, se tient sur la réserve.

Cependant la dame s'irrite parce qu'on ne veut pas admettre son interprétation du mot fatidique.

— C'est papa! c'est papa! glapit-elle.

Sur quoi tout le monde se lève et recommence à babiller à la fois. Assourdi, mal à l'aise parmi ce tintamarre, j'étais de nouveau sur le point de gagner la porte quand un incident se produisit.

La maîtresse de la maison plaque ses mains sur le guéridon et s'écrie: — Eh bien, nous allons voir si j'ai raison ou non. Sonnez la bonne, je vous prie.

Quelqu'un obéit. La bonne vient.

La dame, hors d'elle, lui commande: — Allez chercher maman et amenez-là ici, tout de suite.

— Mais, Madame, elle dort…

— Cela ne fait rien. Réveillez-là!…

La bonne s'éclipse et la dispute recommence.

Rentre la bonne tenant sous le bras une petite vieille qui pouvait bien avoir quatre-vingts ans. Boutonnée à la hâte dans une robe de chambre à carreaux, coiffée d'un bonnet de nuit, mis de travers et qui laissait échapper quelques pauvres mèches de cheveux blanches, elle était toute ahurie de ce brusque réveil. Ses yeux vagues clignotaient et elle balbutiait des mots sans suite.

Je la pris en pitié. Je trouvais révoltant qu'on eût tiré de son lit cette déplorable aïeule pour la faire assister à ce carnaval de détraqués.

J'allais formuler — sans douceur — ma façon de penser quand, soit par un mouvement spontané, soit que la dame de la maison l'eût poussé, le guéridon s'échappa, glissa sur le parquet, l'espace de deux ou trois mètres, et vint tomber sur la vieille femme.

Celle-ci poussa un hurlement et prit une attaque de nerfs, dans les bras de la servante qui l'emporta en grommelant: — Sont-ils bêtes!… C'est pas des choses à faire, savez-vous!…

Cependant, la dame de la maison reprenait, triomphante: — Vous voyez bien que c'est papa. Qu'est-ce que je vous avais dit?

La querelle, sur cette affirmation, n'en devint que plus violente. Ce qui m'indigna particulièrement, c'est que personne ne semblait se soucier de la pauvre vieille. Je dis à S… qu'il faudrait la soigner et qu'avoir causé une pareille frayeur à une femme de cet âge, c'était abominable.

Mais il ne m'écoutait pas. Plus frénétique encore que ses voisins, il se démenait, gesticulait, en vociférant des insanités.

De ce coup, j'en avais assez. Les miasmes de démence et de diabolisme qui envahissaient de plus en plus le salon me suffoquaient. J'avais besoin d'air pur. Sans prendre congé, je sortis brusquement. D'ailleurs personne ne remarqua mon départ: ils étaient bien trop occupés à s'invectiver et à blasphémer pour faire attention à moi…

C'est l'unique séance de spiritisme à laquelle j'aie assisté. Je ne tiens pas à recommencer, car j'estime qu'il est malsain de fréquenter ces milieux d'aberration où règne, en maître souverain, un esprit de malice qui, certes, prend plaisir à égarer toujours davantage ces pauvres âmes.

Les spirites comme les théosophes sont des révoltés contre la Règle unique: celle de l'Église. Enfreignant ses défenses, méprisant ses enseignements, empoisonnés d'orgueil jusqu'au tréfonds de la conscience, ils se croient en passe de devenir des dieux.

Hélas! ce ne sont point des dieux qu'ils deviendront!…

Une société en décomposition, comme la nôtre, voit se multiplier le nombre de ceux que le matérialisme écoeure. Ils cherchent éperdument une issue dans le Surnaturel. Mais comme ils refusent d'obéir à la Sagesse catholique, le Surnaturel où ils se plongent les contamine autant et plus que ne le feraient les rêveries de la science athée.

— Nous voulons l'Idéal, s'écrient-ils.

Or, comme l'a dit brutalement, mais justement, Huysmans dansEn route:«Le spiritisme et la théosophie, ce sont les _goguenots _de l'Idéal…»

Les gens de bon sens admettent volontiers que les Bonnot, les Garnier, les Raymond Callemin dit «la Science» sont les produits obligés d'une évolution qui commença par la vogue de Rousseau et la proclamation des Droits de l'Homme, qui se continua par des crimes politiques, puis par des crimes sans épithète, qui s'achèvera, sans doute, si un Maître suscité de Dieu n'intervient, par un cataclysme social où sombrera la France.

Le sophisme primordial: l'homme naît bon, ce sont les institutions mauvaises qui le pervertissent a donné ses fruits: l'individualisme et l'irréligion. Pour les avoir savourés, depuis plus de cent ans, notre pays souffre d'une fièvre infectieuse dont les redoublements périodiques ont peu à peu empoisonné ce qu'il restait de sain dans ses organes. Il y a bien encore des apparences de lois, des simulacres de hiérarchies. En réalité, il n'y a plus qu'une cohue d'affolés, se haïssant les uns les autres, se bousculant, se meurtrissant, se massacrant au besoin pour la conquête immédiate des jouissances matérielles.

La bourgeoisie, soi-disant éclairée, qui visa le pouvoir sous la Restauration, qui depuis s'en empara, ne veut pas s'avouer ces choses. Elle a nié Dieu, sapé l'autorité, détruit la famille. Censitaire, plébiscitaire, libérale, radicale, elle a tour à tour relâché puis rompu les entraves préservatrices qui retenaient la nature humaine sur la pente d'aberration où l'entraîne sa perversité originelle. Aujourd'hui elle s'étonne d'avoir engendré les bêtes sauvages qui, récemment, se retournèrent contre elle pour la dévorer: les anarchistes.

C'est à peu près comme si les eaux croupies s'étonnaient de produire la typhoïde.

D'ailleurs, il faut remarquer que, même parmi les anarchistes, entre les assembleurs de nuées qui rêvaient une société communiste sans Dieu ni Maître et où tout le monde serait bon, vertueux, désintéressé, altruiste parmi des auges toujours pleines de victuailles, et les frénétiques qui volent et qui tuent au nom de la liberté intégrale, la transition ne fut pas immédiate.

De Kropotkine et Reclus, d'une part, à Bonnot et Garnier, d'autre part, il y eut Ravachol, Vaillant, Émile Henry et pas mal de rhéteurs plus ou moins inconscients. Je voudrais, dans les lignes qui suivent, donner un croquis de ces divers protagonistes de l'Anarchie. Je n'aurai pour cela qu'à me rappeler le temps où, Dieu ne m'ayant pas encore montré la Voie unique, je partageais leur folie.

* * * * *

Au bas de la rue Mouffetard, face à l'église Saint-Médard, une haute maison, à façade enfumée, crevassée, sordide. Un escalier obscur, dont les marches périlleuses branlent sous le pied qui s'y pose, mène à une mansarde où se rédige la _Révolte, _journal qui représente à cette époque — 1893 — quelque chose comme le moniteur de l'Anarchie.

C'est là que gîte Jean Grave, ancien cordonnier, formé aux idées libertaires par Kropotkine, puis promu rédacteur en chef du papier hebdomadaire dont la périodicité fut assurée, tant bien que mal, par des cotisations venues d'un peu partout — voire de l'Amérique du Sud.

Dans le fond de la mansarde, sous l'angle surbaissé du toit, un lit de fer aux couvertures en désordre. Près de la fenêtre étroite, à petits carreaux, une large table en bois blanc, posée sur des tréteaux et couverte de paperasses. Trois ou quatre chaises de paille. À la muraille des gravures révolutionnaires dont l'une montre, accrochés à des potences, le président Carnot, Léon XIII, le tzar et Rothschild. En monceaux poussiéreux, dans les coins, lesbouillonsdu journal.

Jean Grave se tient assis contre la table et griffonne en charabia un article où les principes de l'Anarchie sont formulés avec rigueur et selon le pédantisme le plus cocasse.

C'est un petit homme trapu, aux épaules massives, doué d'un ventre qui se permet de bedonner. Sa tête toute ronde grisonne. Une moustache en brosse coupe sa face débonnaire. Ses yeux jaunes n'offrent qu'une expression très inoffensive sous des sourcils en broussaille.

Car Jean Grave n'est pas méchant. Il appartient à cette catégorie d'anarchistes qui se plaisent surtout à rêver l'âge d'or communiste dont ils voudraient gratifier l'humanité.

Ce qui ne l'empêche pas de rédiger des diatribes où, grisé de sophismes slaves, il préconise les chambardements les plus extrêmes.

D'ailleurs opposé à ce que les compagnons pratiquent le vol sous prétexte de «reprise individuelle» et incapable de tuer un moustique, lui eût-il piqué dix fois le nez.

C'est un contraste qu'on note assez fréquemment parmi les théoriciens de l'Anarchie: chez eux, la violence, parfois meurtrière, de la pensée s'allie à une grande douceur de moeurs. Ils écriront tranquillement: «Étripons tous les propriétaires.» Et la minute d'après, ils auront la larme à l'oeil pour un marmot qui s'est laissé choir sur le pavé glissant et qui braille…

Vis-à-vis Jean Grave, accoudé sur la table et dévorant un tome de Haeckel, le nommé Martin, ancien séminariste, aujourd'hui orateur dans les réunions ouvrières. Il est maigre, famélique, affublé d'une redingote en loques. Des yeux pleins de chassie, un nez immense qui lui encombre toute la figure.

Malgré son apostasie, Martin a gardé quelque chose de clérical dans l'allure et dans les propos.

Un jour, érigeant un index solennel, il articula devant moi, cette déclaration: — Nous sommes les Pères de l'Église anarchiste et nous en promulguons les dogmes…

Ce pourquoi il fut vivement rabroué par Jean Grave en ces termes:As-tu fini de poser au Bon Dieu, espèce de défroqué!

Mais Martin n'en demeure pas moins convaincu qu'il est un Apôtre, un Docteur, presque un Prophète. Du reste, vivant, lui aussi, dans un songe: lorsqu'il fut arrêté en 1894 et englobé dans le procès des Trente, il ne parvenait pas à comprendre ce qu'on lui reprochait.

— Mais je n'ai rien fait, disait-il, que me veut-on?…

Il fut acquitté.

Le matin d'avril où je trouvais mes deux camarades en tête à tête comme je viens de le décrire, j'avais été convoqué par Jean Grave pour faire connaissance d'Élisée Reclus.

J'étais assez impatient de cette entrevue. D'abord j'admirais beaucoup Reclus pour cette oeuvre magistrale: _la géographie universelle _où la beauté du style met en valeur une science de premier ordre. Ensuite, le sachant libertaire, je désirais fort l'entendre parler sur la doctrine. Il me semblait que cette puissante intelligence me fournirait de nouveaux motifs de propager l'Anarchisme.

En l'attendant, notre conversation fut sans grand intérêt. Je me souviens pourtant que Grave me reprocha de donner trop de temps à la poésie. Il se croyait d'un esprit très positif, tenait, disait- il, les vers pour un bruit agréable mais vain et m'exhortait à publier des brochures en prose à l'usage des prolétaires.

— Je le ferai, dis-je, mais cela ne m'empêchera pas de versifier, car, ô Jean Grave, je chéris la Muse.

Il haussa les épaules! — Ces poètes! Tous des enfants!…

Survint un certain M…, peintre, architecte, graveur, sculpteur, raté dans tous les genres. Parce que la réalisation ne correspondait pas à ses velléités d'art, il était devenu anarchiste et il dépensait une assez jolie fortune à subventionner les compagnons. En outre, il était borgne, ce qui l'empêchait de voir la société d'un bon oeil.

À ce propos, je noterai que, comme l'ont remarqué tous ceux qui fréquentèrent les anarchistes, il y a parmi ceux-ci une forte proportion de disgraciés de la nature. Les uns clopinent sur des béquilles; d'autres sont bossus ou scrofuleux; d'autres divaguent par suite d'une cervelle atrophiée.

Ce sont ces éclopés qui montrent le plus de virulence dans la haine. Incapables de résignation, ils considèrent leurs tares comme une iniquité dont l'époque leur doit compte. Dans les réunions, ils préconisent les mesures les plus violentes.

C'est un spectacle lugubre et comique à la fois que celui de ces valétudinaires poussant à des «coups de force» qui demanderaient la vigueur d'une équipe d'athlètes.

M… ne manquait pas à cette règle. À peine entré, il parla de mixtures explosives dont il se proposait d'étudier les effets.

Je dois dire qu'il rencontrait peu d'écho dans la mansarde.

Jean Grave, perdu de chimères d'ordre spéculatif, ne suit qu'à regret les apologistes de la bombe et du poignard. Martin n'aurait pas donné une chiquenaude au propriétaire le plus implacable de Paris. Quant à moi, — je l'ai dit mais je le répète, — j'avais l'horreur du sang versé, fût-ce pour des théories dont, alors, je n'arrivais pas à percevoir les conséquences meurtrières.

L'arrivée de Reclus rompit les propos sanguinaires que tenait M… — Le célèbre géographe était un homme de petite taille, à la barbe blanche, aux yeux bleus, très profonds et très doux. Un aimable sourire entrouvrait ses lèvres sur une denture intacte malgré l'âge.

Il eut pour chacun de nous quelques mots gracieux. Quand Grave m'eut présenté, il me complimenta sur des articles publiés récemment et où j'avais exposé la doctrine.

Ensuite nous descendîmes déjeuner chez un mastroquet de la rue Mouffetard. Végétarien mitigé, Reclus mangea des oeufs sur le plat et quelques légumes; il ne but que de l'eau. Mais il ne fit nulle observation en nous voyant absorber du saucisson, du gigot saignant et du vin au litre.

La conversation effleura d'abord des sujets quelconques. Puis Grave, que préoccupait un litige avec plusieurs compagnons, dit soudain à Reclus: — Il faut que je vous demande votre avis. Vous savez que j'ai publié, dans l'avant-dernier numéro de laRévolte, un article où, à propos des cambriolages de Pini, je soutenais que, dans une société dont le dépouillement des pauvres par les riches constitue la raison d'être, les Anarchistes ne devaient pas voler, car, ce faisant, ils se conduisaient comme des bourgeois… Là-dessus, on m'a écrit des choses violentes. Certains m'ont déclaré que la reprise individuelle constituait un droit strict pour les Anarchistes et que c'était un préjugé bêta qui m'aveuglait l'esprit. D'autres m'ont fait remarquer que Pini avait employé le produit de ses cambriolages à la propagande et à venir en aide aux familles de ses camarades en prison… C'est vrai: néanmoins j'ai envie de répondre que, voulant établir le règne de la justice dans le monde, nous devons éviter l'injustice qui consiste à léser autrui, même si autrui est notre adversaire. J'ajouterais ceci: les exploiteurs de notre état social ignorent, pour la plupart, que leur domination résulte d'une iniquité sociale et, par conséquent, ils ne sont pas responsables. Je terminerai en disant: instruisons-les, apprenons leur que les hommes sont innocents, que les institutions seules sont mauvaises et que quand l'humanité se sera délivrée de ces instruments d'oppression: la religion, la propriété, le militarisme, la famille, les lois, elle pourra développer sans effort ses instincts originairement bons dans le communisme. Dites moi si vous m'approuvez.

Cet exposé sommaire, ce décalque des rêveries de Rousseau constituait bien en effet le programme des doctrinaires de l'Anarchie. Aussi ne fus-je pas étonné quand Reclus répondit: — À mon sens, vous avez raison… Non, continua-t-il — en fixant M… qui protestait à la sourdine, — l'Anarchiste ne doit ni tuer ni voler. Précurseurs d'une ère où les hommes comprendront que pour être heureux il leur importe d'éviter la violence, les Anarchistes ne rempliront leur mission que s'ils donnent l'exemple des vertus qui régiront — sans foi ni loi — la société future. Que recherchons-nous? L'équilibre entre les instincts égoïstes et les instincts altruistes. Or nous devons, dès à présent, nous efforcer de l'établir en nous et par conséquent éviter ce qui le romprait - - à savoir, le dommage causé à autrui.

Grave marqua de la satisfaction. Moi aussi, car les meurtres et les vols auxquels maints libertaires donnaient un sens de juste revendication m'étaient des cauchemars qui troublaient mon beau rêve d'âge d'or dans le paradis terrestre de l'Anarchie.

Martin extatique murmura: — Aimons-nous les uns les autres!…

Pour M…, admirateur forcé de Ravachol et de Vaillant, il aurait volontiers protesté. Mais la déférence que lui inspirait, malgré tout, Reclus le retint.

Il n'y eut plus d'échangé que des phrases insignifiantes. Puis l'on se sépara. Depuis je n'ai revu Élisée Reclus qu'une seule fois, pendant quelques minutes à Bourg-la-Reine où il habitait. Il m'avait prié de venir pour me charger d'une commission charitable qui n'avait rien à voir avec l'Anarchie…

J'ai tenu à rapporter intégralement cette conversation. Elle marque, je crois, un certain écart entre la génération des Reclus et des Kropotkine et celle des Carrouy, des Callemin et des Bonnot. Comment expliquer que les conceptions idylliques et humanitaires des premiers aient motivé les horreurs où se complurent les seconds?

C'est ce que je vais essayer de montrer, en examinant d'abord, pour cela la génération intermédiaire.

* * * * *

Il n'est pas d'anarchiste qui ne se peigne fortement, au-dedans de soi, la société future telle qu'il l'imagine. Il la voit toute belle, toute pastorale, toute paisible dans une lumière douce qui pénètre jusqu'aux derniers replis de son âme. Il s'hallucine à la considérer; durant qu'il la possède par le rêve, il oublie la réalité présente.

Or dès qu'il revient à lui, cette réalité l'assaille avec d'autant plus de violence qu'il en avait perdu tout à fait la notion. Il voit les hommes tels qu'ils sont le plus souvent: durs, perfides, égoïstes, presque toujours occupés à se nuire les uns aux autres. Il voit la souffrance tenailler l'univers. Comme il ne croit pas, il ne peut admettre que cette loi de la douleur soit inéluctable et voulue de Dieu pour notre rachat. Le contraste entre le songe enchanté où il se plongeait et cette guerre incessante, cette lutte de tous les instants que constitue la vie vraie lui devient trop douloureux, — si poignant que son esprit s'égare et que son attendrissement se tourne en fureur.

Ajoutez l'immense orgueil qui possède tous les anarchistes. Imbus, pour la plupart, encore aujourd'hui, des théories surannées de l'évolution et du déterminisme, ils se considèrent comme les représentants les plus avancés, les plus complets de l'humanité en marche vers son perfectionnement.

Il se fait dans leur tête un étrange amalgame où les hypothèses de Darwin et les assertions frauduleuses de Haeckel se marient aux sophismes hégéliens de Bakounine et aux aphorismes dela Morale sans obligation ni sanctionde Guyau. Ces théories deviennent pour eux une sorte deCredo. Comme beaucoup sont des autodidactes qui se bourrèrent de lectures abstraites, sans méthode, sans préparation ni direction, on imagine à quel point leur intelligence se fausse. Persuadés alors qu'ils détiennent la vérité absolue, imbus de science matérialiste jusqu'à la folie, ils en arrivent donc à se concevoir comme des êtres supérieurs ayant pour mission non de réformer mais de détruire. Et ils s'acharnent à saper les barrières que la société multiplia, par instinct de conservation et pour se garder de ses propres écarts. Ils les considèrent comme des obstacles à ce qu'ils nomment «l'expansion intégrale de l'individu»; ils éprouvent une volupté intense à se croire des types d'humanité affranchie des préjugés qui entravent la marche du fétiche progrès.

L'un d'eux me disait: — Nos idées étant les plus récentes produites par l'évolution sont, par conséquent, les plus justes. C'est pourquoi elles doivent triompher.

Qu'il est représentatif aussi de l'état d'âme anarchiste, ce Raymond Callemin dit la Science qui, entre deux meurtres ou deux cambriolages, ne cessait de ressasser d'un ton impérieux et comme des axiomes irréfutables, les racontars hâtifs qu'il avait puisés dans les manuels de vulgarisation dont il faisait sa pâture quotidienne!

La raison de l'énergie stupéfiante que déploient la plupart des criminels anarchistes réside là: chimériques, ils gardent la vision permanente de l'idylle communiste qu'ils tiennent pour l'aboutissement paradisiaque de l'évolution humaine. Comme la réalité ne correspond pas à ce rêve, ils tentent de la supprimer dans la mesure de leurs moyens. Enfin l'orgueil, qui régit toutes leurs pensées et tous leurs actes, leur persuade qu'ils sont les héros précurseurs de la félicité future.

Reclus, Kropotkine, hommes d'étude et de réflexion, demeurèrent des théoriciens. On a vu que le premier réprouvait la violence. S'il était imbu de l'illusion du progrès, il n'attendait que de la persuasion le triomphe des idées. Je ne serais pas loin d'admettre qu'à part soi, il éprouvait une certaine épouvante à constater la façon dont certains de ses disciples les mettaient en oeuvre, s'en réclamaient pour jeter des bombes et donner des coups de poignard.

Ceci démontre le danger de la doctrine anarchiste: à peine formulée par des savants authentiques puis répandue par des publications comme la _Révolte, le Libertaire, les Temps nouveaux _et une multitude de brochures à un sou, elle se manifesta par des atrocités.

«Sois mon frère ou je te tue», cette raillerie acérée que Rivarol décocha aux philanthropes à la Rousseau qui firent la Terreur, devint la devise de l'Anarchie.

Ainsi naquirent les Vaillant, les Émile Henry, les Caserio.

Toutefois il y a entre ces assassins et les bandits comme Bonnot et Garnier une différence capitale. Les premiers demeuraient de sombres idéalistes qui, tenant leurs attentats pour des «leçons de chose» données aux prolétaires, afin de les orienter vers la révolution sociale, n'eurent jamais la pensée d'en tirer un profit personnel.

Pleins d'un désintéressement farouche, ils croyaient travailler pour l'avenir — et rien de plus.

Les seconds, il semble bien qu'ils tuèrent et volèrent pour s'assurer des jouissances immédiates.

En résumé, les théoriciens disaient: — l'humanité pourrait être heureuse par l'Anarchie. Leurs disciples immédiats tirèrent cette déduction: — l'humanité future sera heureuse par l'Anarchie et nous travaillerons à son bonheur en frappant la société actuelle. Les Garnier et Bonnot conclurent: — Oui, frappons la société mais pour nous rendre d'abord heureux nous-mêmes en nous appliquant le butin que nous ferons sur elle.

En une trentaine d'années, on alla des utopistes aux bandits.

Ah! cette recherche enragée d'un bonheur qui, même partiellement réalisé, ne peut être que transitoire, c'est elle qui cause la plus grande partie des égarements où la pauvre âme humaine tourbillonne, semblable à une feuille de novembre fouaillée par la bise!…

«Ici-bas, disait Balzac, il n'y a de complet que le malheur.» Mais les hommes ne veulent pas admettre cette vérité. Les plus aberrés d'entre eux poursuivent férocement ce bonheur qui les fuit. Niant Dieu, ils en viennent à verser le sang; et alors qu'ils croyaient propager la vie, ils instaurent le culte de la mort…

* * * * *

Parmi ces âmes tragiques, l'une des plus étranges fut celle d'Émile Henry. J'ai jadis rencontré, une fois ou deux, cet adolescent funèbre aux bureaux du journall'En-Dehorsqui eut son heure de vogue dans les milieux libertaires.

Le directeur était un certain Charles G…, qui avait pris le bizarre pseudonyme de Zo d'Axa. Né d'une famille de bourgeoisie aisée que ses incartades consternaient, ce n'était, à proprement parler, ni un théoricien ni même un révolutionnaire de conviction, mais un fantaisiste qui éprouvait à souffler la révolte le même plaisir qu'un gamin des rues ressent à tirer des sonnettes et à casser des réverbères. Très lettré, doué d'un style mordant, il publiait des articles brefs où les gens du pouvoir et la magistrature recevaient force nasardes, chiquenaudes et croquignoles. Il tenait les bénéficiaires du régime pour des pantins inesthétiques qu'un homme de goût ne pouvait prendre au sérieux. Les larder de prestes épigrammes lui semblait un devoir strict auquel il s'en fut voulu de se dérober.

Avec cela portant beau, juponnier, promenant dans Paris son insolence à l'égard des mufles comme un panache et tirant l'épée pour un oui ou pour un non. — Il est peut-être allé trente fois sur le terrain.

Clemenceau, qui garde un penchant plus ou moins avoué pour tous les êtres de désordre, le surnomma, dans un article élogieux, «le mousquetaire de l'anarchie». L'appellation était assez exacte.

Les manifestations anarchistes lui parurent d'excellentes plaisanteries parce qu'elles semaient l'épouvante chez les propriétaires et les rentiers. Sa prédilection se portait particulièrement sur les bombes jetées par Ravachol. Aussi quand le bandit fut arrêté par les soins du garçon de café Lhérot, Zo d'Axa s'acharna sur les magistrats chargés de requérir contre lui: M. Cruppi et M. Quesnay de Beaurepaire furent spécialement bafoués.

Comme il fallait s'y attendre, les condamnations plurent sur le pamphlétaire. Or il ne souciait pas du tout d'aller en prison.

Dépistant la police, lancée à ses trousses, il gagne Londres. Mais comme il ne parle pas l'anglais, il s'y ennuie. Et il s'y ennuie d'autant plus que les compagnons réfugiés là-bas l'assomment par leurs querelles intestines, leur pédantisme et leur manque d'humour.

Il s'embarque pour la Hollande. À Rotterdam il trouve un chaland qui se préparait à remonter le Rhin jusqu'à Spire. Il persuade aux mariniers de le prendre avec eux. Et pendant une quinzaine de jours, il goûte le plaisir d'admirer de beaux paysages, nonchalamment étendu sur une bâche.

De Spire, il gagne à pied la Forêt Noire puis la Suisse qu'il traverse en largeur. Il franchit les Alpes et arrive à Milan où il se propose de séjourner quelques semaines. Mais la police italienne se renseigne sur son compte et, très ombrageuse quant aux anarchistes, l'arrête. Il est question de le livrer aux autorités françaises. Mais il proteste, se démène, parvient à établir sa qualité de condamné politique. C'est bien: il ne sera pas rendu à la France mais, comme on le juge indésirable, expulsé sur l'heure. On lui met les menottes et deux carabiniers le conduisent à la frontière autrichienne.

De là, il file sur Trieste. Flânant au quai du port, il avise un paquebot en partance pour le Pirée.

Tiens, se dit-il, si j'allais en Grèce!

Aussitôt fait que projeté. Il loue une cabine et se réjouit à la pensée de se réciter du Sophocle sur les lieux même où le poète conçut ses drames.

Une tempête formidable assaille le navire à la sortie de l'Adriatique. Le vaisseau, cependant, tint bon et Zo d'Axa en est quitte pour un ample mal de mer.

Au débarqué, il s'aperçoit qu'il ne lui reste presque plus d'argent. Il écrit une lettre pathétique à sa famille, supplie qu'on lui adresse quelques fonds poste restante, et, en attendant la réponse, gagne Athènes d'un pied léger.

Là, comme il veut ménager ses derniers sous, et que la température est douce, il escalade l'Acropole et s'installe, pour passer les nuits, dans les ruines du Parthénon. Il se nourrit de pain, de figues et de pastèques arrosés d'eau claire et de quelque raki. Il se lie avec des officiers hellènes que sa verve émerveille et ahurit tour à tour.

L'argent arrive. Comme l'Attique n'a plus d'attraits pour Zo d'Axa, il prend le bateau pour Constantinople. Dans cette ville disparate il badaude au hasard, allant çà et là où le vent le pousse. Un jour il se faufile, sans savoir, dans des fortifications dont l'entrée est interdite au public. Un factionnaire lui enjoint de rétrograder. Il ne comprend pas l'injonction et poursuit sa promenade. Sur quoi, cri d'alarme, coup de fusil, vingt soldats, jaillis d'un poste voisin, à sa poursuite. Il se sauve éperdument et parvient à se dérober. Mais craignant les suites, et sachant la police hamidienne peu tendre aux révolutionnaires, il gagne, de nuit, la Corne d'Or et fait marcher un caboteur italien qui, de Smyrne à Rhodes, de Rhodes à Beyrouth, le mène à Jaffa où il reprend terre.

Or les Ottomans avaient découvert son exode et, s'étant renseignés à Paris, invitèrent le consul de France à l'arrêter, en vertu des Capitulations, dès qu'il débarquerait.

C'est ce qui arrive. À peine sur le quai de Jaffa, il est empoigné par les _chaouchs _du consulat, interrogé sommairement par le consul puis enfermé dans une chambre, au rez-de-chaussée, qui ne contient qu'un lit de fer sans sommier ni matelas. Une lucarne exiguë l'éclaire.

La nuit vient. Zo d'Axa ne rêve que d'évasion. Il se hisse jusqu'à la lucarne, dans l'intention de se faufiler dehors. Hélas, elle est trop étroite pour qu'il passe. Alors il redescend, démantibule le lit et, s'armant d'une tringle qui formait l'un des montants, il travaille à élargir l'ouverture. La besogne est malaisée car il lui faut s'efforcer de faire le moins de bruit possible pour ne pas donner l'alarme à ses gardiens. Enfin, au petit jour, le trou est percé. Le prisonnier saute dehors et s'enfuit sur la route de Jérusalem.

Mais il a été aperçu. Leschaouchsse mettent, en hurlant, à sa poursuite. Comme il a quelque avance, il espère les dépister. Avisant une sorte de bazar sur le bord de la route, il s'y précipite et supplie le propriétaire de le cacher. Celui-ci — un Juif clignotant et crasseux — l'examine un bon moment puis lui demande: — Vous avoir de l'argent?

Zo d'Axa n'en a point. Au moment de son arrestation, on lui a enlevé tout ce qu'il portait sur lui.

Sur sa réponse négative, l'Israélite le pousse dehors. Leschaouchssurviennent, empoignent l'évadé, le garrottent et le reconduisent, en triomphe, au consulat. Il y attend neuf jours l'arrivée du bateau qui doit le ramener en France.

Le paquebot en rade, il est transporté à bord et enchaîné sur le pont. Au bout de quarante-huit heures, le capitaine, qui l'a interrogé et que ses dires spirituels et goguenards séduisent, ne le jugeant guère dangereux, lui fait donner sa parole de ne pas tenter d'évasion aux escales et lui enlève ses chaînes.

Au débarcadère, à Marseille, deux agents de la sûreté attendent Zo d'Axa, lui repassent les menottes et le conduisent à Paris. Il est enfermé à Sainte-Pélagie où il liquide les mois de prison auxquels il fut condamné.

Après sa sortie, l'existence lui devint difficile. Une tentative pour recommencer l_'En-Dehors_ ne réussit pas. Il végétait, quand à l'époque de l'insurrection des Boxers, il parvint à se faire envoyer en Chine pour le compte d'un journal illustré.

Depuis, on n'eut aucune nouvelle de lui. Est-il mort? Est-il devenu l'oracle de quelque tribu mongole qu'il convertit à l'anarchie? Il y a là un mystère qui n'a jamais été éclairci…

On trouve chez les anarchistes pas mal de ces aventuriers sans grande conviction et qui travaillent à la révolution sociale simplement parce que le régime les agace et parce que, d'âme inquiète et vagabonde, ils sont incapables de s'enraciner ou de s'encadrer.

Zo d'Axa représente à merveille ces réfractaires par tempérament. C'est pourquoi j'ai cru intéressant de donner un croquis de son odyssée.

* * * * *

Il venait beaucoup de monde à l'En-Dehors:c'était une sorte de tour de Babel où des nihilistes russes se coudoyaient avec des sans-travail, des fruits secs de l'Université, des syndicalistes, où maints snobs de la bourgeoisie riche fraternisaient avec maints poètes férus de symbolisme.

Comme le journal avait une réelle tenue littéraire, des écrivains, qui depuis ne se montrèrent nullement subversifs, y collaboraient. Je me souviens, entre autres, d'un article antimilitariste signé d'un académicien récent qui ne serait peut-être pas enchanté si l'on republiait ce péché de jeunesse.

Émile Henry fréquentait donc, ainsi que beaucoup d'autres, l' l_'En-Dehors_. Je crois même que, comme il était la plupart du temps sans domicile, Zo d'Axa le laissait coucher sur des tas de journaux.

L'assassin était de petite taille; il avait les épaules étroites, les membres frêles; la peau lui collait sur les os. Sa figure longue, au teint bilieux, se trouait de deux prunelles ardentes et sombres qui, sous des sourcils froncés, exprimaient une mélancolie farouche. Une barbe rare et mal plantée lui frisottait aux joues.

Il se tenait, d'habitude, assis dans un coin, sans jamais prendre part à la conversation. Tandis que fusaient, autour de lui, les paradoxes, les tirades ampoulées, les propositions saugrenues, il se tenait immobile, les bras croisés, promenant de l'un à l'autre des regards vindicatifs. Je ne lui ai vu manifester quelque sentiment que lorsque tel des interlocuteurs réprouvait «la propagande par le fait» (On sait que cet euphémisme anarchiste signifie l'assassinat. De même, le vol, c'est «la reprise individuelle»).

Alors il haussait violemment les épaules, ses yeux flambaient et il marmottait entre ses dents: — Imbécile, couard, graine de bourgeois!…

Si on lui adressait la parole, il répondait par monosyllabes, semblait gêné, rompait tout de suite le propos en s'esquivant.

Sa destinée fut particulièrement malchanceuse. Il était le fils de Fortuné Henry, membre du Comité central, colonel de fédérés sous la Commune, fusillé, je crois, dans la cour de la caserne Lobau, lorsque les troupes du maréchal de Mac Mahon reprirent Paris.

L'idée de venger son père le domina dès son enfance, quoique sa mère, personne fort douce et peu révolutionnaire, essayât pour l'apaiser. À l'instigation de cette brave femme, qui employait ses dernières ressources à lui faire faire des études complètes, il prépara, cependant, l'examen de Polytechnique. Fort intelligent, très laborieux, il avait bien des chances d'être admis.

Or il échoua faute de quelques points. À la maison, c'était la misère. Il s'aigrit, se révolta, refusa les emplois proposés par des amis de son père qui s'intéressaient à lui et se jeta furieusement dans l'Anarchie.

Comment vécut-il pendant plusieurs années? On n'en sait trop rien. Il fut l'une de ces mille épaves que l'océan parisien ballotte et qui presque toujours finissent par mourir d'épuisement dans un hôpital ou à l'infirmerie d'une prison.

C'était un concentré, une de ces âmes taciturnes que leur répugnance à s'épancher voue, presque fatalement, à l'idée fixe.

Et l'idée fixe chez lui fut de punir la société qui l'avait lésé, pensait-il, en supprimant son père puis en lui refusant la place dont son orgueil le jugeait digne. Pour la châtier, il décida de frapper les premiers venus, car, a-t-il dit devant les Assises,il n'y a pas d'innocents:ce sont tous ces résignés, tous ces endormis formant le plus grand nombre qui perpétuent le règne de l'injustice.

On sait comment il réalisa son épouvantable rêve. D'abord, il tenta de pénétrer, muni d'une bombe, un soir d'abonnement, dans la salle de l'Opéra. Comme il était en guenilles, on lui refusa l'entrée. Alors il gagna le café de l'Hôtel Terminus, s'assit devant un bock, et tandis que les consommateurs fort nombreux écoutaient l'orchestre, il lança l'engin au milieu de la salle. Des hommes, des femmes, des enfants furent tués ou grièvement blessés.

Comme presque tous les assassins nourris de la doctrine anarchiste, Émile Henry était un solitaire. Il n'avait confié son odieux projet à personne. Le feu de haine qui le dévorait ne se manifesta au dehors que par quelques phrases sanguinaires. Mais les bavards et les scribes puérils de l' l_'En-Dehors_, le tenant pour un timide, ne l'auraient jamais cru capable d'un acte de violence. Aussi furent-ils stupéfaits en apprenant l'attentat du Terminus.

C'est ce silence, même à l'égard des compagnons, qui caractérise également l'assassin du président Carnot: Caserio. On sait qu'à Cette, où il fut garçon boulanger, les groupes libertaires ne le connaissaient pas. Il vivait à l'écart, muré dans son rêve homicide, s'empoisonnant le cerveau des livres et des brochures où les théoriciens de l'Anarchie divaguent avec prodigalité (_La lecture de Victor Hugo fut aussi pour quelque chose dans la genèse de son crime. On sait qu'il se plaisait surtout auxChâtimentset qu'il avait appris par coeur le poème où le grand maître du romantisme pousse à l'assassinat de Napoléon III. Le vers:Tu peux tuer cet homme avec tranquillitéfut particulièrement goûté de Caserio)._


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