Chapter 3

En ce temps-là, il n'y eut jamais complot entre les Anarchistes pour préparer des attentats. C'est ce que prouva, d'une façon irréfutable, le fiasco du procès des Trente. Les libertaires n'étaient pas sans savoir que la police entretenait parmi eux un certain nombre de mouchards et d'agents provocateurs. C'est pourquoi ils évitaient toute entente pour une action commune, de crainte de trahison.

Il n'y eut, à ma connaissance, qu'une exception à cette réserve.Je ne dirai pas laquelle…

Mais le péril social n'est-il pas pire quand on songe que des âmes, plongées dans les ténèbres de l'orgueil et saturées de rêveries meurtrières, se tiennent à l'écart, en aiguisant leur couteau, en chargeant leur bombe, jusqu'à la minute où l'esprit de destruction qui les tourmente, les jette à travers le monde pour semer le deuil et la désolation?

* * * * *

Il y a pourtant une différence capitale entre ces possédés qui croyaient, par leurs actes, avancer le triomphe de l'Anarchie et les scélérats du genre Bonnot. Ces derniers, malgré quelques déclarations révolutionnaires, apparaissent surtout comme des jouisseurs enclins à se procurer, par le meurtre et le vol, les moyens de godailler. La doctrine anarchiste ne leur fut, semble-t- il, qu'un prétexte pour justifier la satisfaction de leurs appétits. Rompant tout lien moral, elle leur enseigna surtout que leurs instincts étant bons, ils pouvaient leur obéir sans scrupule.

Bonnot, pourvu de rentes, eût peut-être été un bourgeois comme il y en a tant: engraissé par l'usure ou les fraudes commerciales, sournoisement hostile à l'église, dur aux pauvres et submergé d'égoïsme glacial jusque par-dessus la tête.

En résumé, l'on peut dire que l'Anarchie constitue la manifestation la plus évidente d'un mal qui contamine la société tout entière. Du jour où sous l'influence du fou genevois Rousseau, la Révolution décréta que les hommes naissaient libres, étaient égaux en droits et bons par nature, le désordre régna en France puis dans tout l'univers. L'individualisme fit de nous un peuple en poussière, un troupeau d'agités qui cherchèrent en vain à donner une forme stable aux pseudo institutions qu'ils pensaient tirer de ces prémisses insensées. Le matérialisme, préconisé par les cent bouches d'une science qui se croit infaillible, acheva d'égarer les âmes.

Dieu voudra-t-il nous tirer du marécage où nous nous enlisons de plus en plus?

Peut-être. — Mais si nous sommes ramenés au pied de la Croix salutaire, ce sera par des catastrophes et des souffrances au regard desquelles tous les maux que nous avons subis par notre faute, depuis plus d'un siècle, n'auront été, suivant le mot de Montaigne, queverduresetpastourelles.

Une superstition! il semble bien que ce soit le terme convenable pour désigner cette croyance, chère à tant de démocrates, qu'en encombrant les cervelles d'une foule de notions historiques, scientifiques et littéraires, on améliore l'humanité. Comme je l'ai rappelé, c'était là une des marottes de Victor Hugo. C'est également celle qu'agitent le plus volontiers nombre d'universitaires à qui l'habitude de vivre dans l'abstraction fit perdre le sens du réel.

Après la guerre de 1870, des gens nous disaient avec un grand sérieux: «C'est le maître d'école allemand qui a préparé les victoires de nos ennemis; imitons les, répandons à flots l'instruction et nous reprendrons l'Alsace-Lorraine.

Un demi-siècle a passé; on a établi l'instruction obligatoire; les intelligences prolétaires et paysannes ont été triturées par de zélés pédagogues. Résultat: non seulement nous n'avons pas reconquis les provinces perdues, mais la diffusion des lumières n'a point modifié la mentalité du grand nombre. Chez beaucoup, rien de persista de l'instruction reçue à l'école. Pour preuve, l'examen que l'on impose aux recrues à leur entrée dans les régiments. On a publié plusieurs de ces interrogatoires et l'on sait quelles réponses extraordinaires y furent faites. Neuf sur dix ignorent les faits les plus importants de l'histoire contemporaine. Quant à la géographie, quant à la morale, même quant à l'orthographe, — néant. Les enseignements des livres et des maîtres avaient traversé ces têtes comme l'eau traverse les mailles d'un crible en n'y laissant qu'un résidu de vocables dénués de sens.

Quelques uns ont retenu un peu davantage. Mais comme on leur inculqua que jusqu'à la fin du dix-huitième siècle, la France tâtonnait dans les ténèbres et gémissait, affreusement misérable, sous l'oppression des rois et du clergé, comme on leur affirma que la Révolution les avaient émancipés, ils en ont conclu qu'étant des hommes libres, ils ne devaient tolérer aucun joug; et ils ont couru au socialisme révolutionnaire comme le fer court à l'aimant.

N'y a-t-il point là une démonstration évidente de cette banqueroute de la science qui, parce qu'il la constatait, manqua de faire lapider Brunetière par la postérité des Jacobins?

* * * * *

Il y a quelques temps, je pensais à ces choses et je ne pouvais m'empêcher de sourire en me remémorant une chanson de café concert en vogue vers 1875 et qui avait pour refrain ce distique:

Un peuple est fort quand il sait lire,Quand il sait lire, un peuple est grand!…

Eh bien, me dis-je, maintenant le peuple français sait lire — ou à peu près. Est-il devenu plus fort? Non, car il se traîne, comme un faible bétail, sous la houlette suspecte des parlementaires qui le dupent.

Est-il devenu grand? Non, car une nation n'est point grande quand elle abandonne l'ambition de s'affirmer la première de toutes, sous prétexte d'humanitairerie. Ce qui semble bien être notre cas.

Sur ces entrefaites, je découvris, dans une boîte de bouquiniste, la brochure d'un petit drame de M. Eugène Manuel intitulé:Les Ouvriers.

Ah! je vous certifie que ces vers n'avaient rien de commun avec les peintures brutales du naturalisme. Les ouvriers, dont ils narrent les faits et gestes, sont des êtres vertueux et sentimentaux; et les discours prolixes où ils se dépensent sont amènes et pleins d'atticisme; leurs actes édifieraient les moralistes les plus ombrageux. C'est doux, c'est idyllique, cela fait penser à des chromos enluminés de rose et de bleu d'après Florian. — Seulement je crois que les gars de Charonne et de la Villette ne s'y reconnaîtraient guère.

Et savez-vous pourquoi les ouvriers, tels que les imagina M. Manuel, sont si bons et si touchants? C'est parce qu'ils savent lire. La conclusion du drame paraît être, en effet, celle-ci: prenez une brute, un fainéant, un saboteur, un partisan dela chaussette à clouset dela machine à bosseler, apprenez-lui l'alphabet: aussitôt, il deviendra le modèle de toutes les perfections.

Au surplus, voyons le sujet du drame. Marcel, ouvrier graveur, intellectuel et tout débordant de sentiments généreux, interrogé par son patron, explique comment il acquit tant de mérites. Et voici la façon dont il s'exprime:

Je dessine chez moi, je vais dans les musées,Je suis les cours publics; il s'en fait à foison!J'apprends tant bien que mal à forger ma raison.

À quoi sert d'habiter une pareille villeSi c'est pour y moisir comme une âme servile?Ma mère en nos longs soirs d'entretiens sérieux,Des choses de l'esprit m'a rendu curieux.

Puis on veut être utile, étant célibataire:J'ai des Sociétés dont je suis secrétaire…

Ainsi ce cher garçon — qui sait lire — formé par une mère — qui savait lire — estime que pour un célibataire l'idéal c'est le secrétariat de plusieurs sociétés. Quelles sociétés? On ne nous le dit pas. Mais étant donné le ton général de l'oeuvre, ce doivent être des groupes d'enseignement mutuel. À moins qu'il ne s'agisse de quelqu'une de ces Universités populaires où d'effarants utopistes s'efforçaient jadis d'éduquer le peuple par le culte de la Beauté. Pour obtenir ce résultat, ils donnaient, rue Mouffetard ou avenue de Saint-Ouen, des conférences sur l'esthétique de Vinci et sur la prosodie de Baudelaire. On devine combien les cordonniers, les mécaniciens, les maçons qui assistaient à ces réunions devaient être intéressés et quels progrès gigantesques ils firent dans le chemin de la vertu!

Il y a encore autre chose dans la dernière phrase de cette tirade. À la manière dont elle est construite, on dirait que M. Manuel estime qu'il faut réserver les secrétariats de sociétés à des célibataires — et sans doute la présidence à des hommes mariés. À moins que le poète — cela semble ressortir aussi de l'inversion - - n'ait voulu signifier que, seuls, les célibataires sont utiles à leurs frères d'humanité. L'assertion serait bizarre pour ne pas dire plus.

Poursuivons. L'interlocuteur de Marcel, tout ahuri de ces déclarations péremptoires, lui demande comment il en est venu là.

Et le graveur lui répond lyriquement:

… j'ai lu!Les mauvais et les bons, tous les livres! Le pireEst encore un esprit qui parle et qui respire.La vérité d'ailleurs possède un tel pouvoirQue pour la reconnaître il suffit de la voir! …

Pas possible! Ainsi les mauvais livres peuvent faire autant de bien que les bons? Quant à cette affirmation du pouvoir souverain de la vérité, elle déconcerte car un expérience archi-séculaire nous prouve que les hommes se laissent beaucoup plus souvent séduire par le mensonge et l'illusion que par le vrai, celui-ci fût-il aveuglant de clarté. Néanmoins il faudrait admettre avec M. Manuel: 1° qu'il est aussi sain de lire des pornographies écrites en mauvais français que des traités de morale rédigés en un style attrayant; 2° que la vérité — laquelle? religieuse? sociale? scientifique? il ne le dit pas — s'impose à tous, sans effort, dès qu'elle se révèle.

Je crains que M. Manuel ne soit un de ces optimistesquand mêmequi, persuadés, eux aussi, que l'homme naît bon, s'aveuglent, de parti pris, pour ne pas voir les défauts et les vices de notre pauvre nature…

Le nommé Marcel continue:

Aux livres je dois tout; j'en ai là, sur ma planche,Qui me font sans ennui passer tout mon dimanche!Avec eux j'ai senti mon âme s'assainir;Ils m'ont donné la foi que j'ai dans l'avenir;

Ma mère me l'a dit: l'ignorance est brutale,Elle imprime au visage une marque fatale!Au mal comme au carcan l'ignorant est rivé;Mais quiconque sait lire est un homme sauvé.

On voudrait bien connaître le catalogue de cette bibliothèque qui produit tant de merveilles. M. Manuel ne nous le donne pas: c'est une lacune.

Ensuite cette mère ne porte-t-elle pas un jugement précipité en inculquant à son fils que l'ignorance marque d'un sceau farouche le visage des illettrés?

J'ai connu naguère un vieux cultivateur qui ne savait ni A ni B. Ce n'en était pas moins un fort brave homme, incapable de nuire au prochain et ne portant nul signe néfaste sur le front.

Quand à l'assertion qu'un homme qui sait lire est sauvé, elle est, pour le moins… audacieuse.

Citant ces vers, M. Jules Lemaître écrit avec raison: «Il m'est tout à fait impossible de souscrire à des maximes aussi imprudemment confiantes… Les livres nous apprennent toutes les façons dont l'univers s'est reflété dans l'esprit des hommes; mais ils ne nous apportent la solution de rien. S'il s'agit de morale (et c'est, en effet, ici et ailleurs, la grande préoccupation de M. Manuel), il me paraît inutile, sinon dangereux, de connaître les innombrables et contradictoires explications que d'autres hommes ont données du monde et de la vie humaine. J'ai beaucoup vécu avec les simples et les ignorants. Et certes quelques uns n'étaient que des brutes, quelquefois méchantes. Mais ceux qui étaient bons l'étaient divinement. Et ils étaient ainsi en vertu d'une conception de l'univers extrêmement rudimentaire mais ferme et assurée, et que tout autre livre que le catéchisme et l'Évangile n'aurait pu qu'obscurcir et altérer. Car les livres ne sont pas la vérité. Ils sont la recherche, ils sont la critique. Ce qu'ils semblent parfois nous apporter de bonté, nous l'avions en nous. J'ai constaté par des expériences répétées que les paysans munis de certificats d'études ne valaient pas leurs pères «illettrés», pour parler comme les statistiques… Un ouvrier comme Marcel, qui va au hasard, qui ne comprend pas tout et qui n'a pas le temps de faire le tour des livres, j'ai grand'peur que pour peu qu'il sorte de Jules Verne et du _Magasin pittoresque, _l'abus de la lecture ne lui soit un danger. Car que la vérité possède un tel pouvoir qu'il suffise de la voir pour la reconnaître, rien n'est moins sûr, hélas! Je sais trop bien ce que Marcel doit lire de préférence. Et si encore il n'y avait que les livres. Mais il y a les journaux. Je connais les votes de Marcel, ouvrier de Paris, et je vois qu'ils sont absurdes, bien qu'ils partent peut-être d'un sentiment généreux. Ce que Marcel a puisé dans ses livres, c'est d'abord l'horreur des traditions et des disciplines héritées. Puis ce sont des idées générales que leur simplicité théorique lui fait croire aisément réalisables. C'est l'oubli de l'infinie complexité des choses et des dures et inéluctables conditions où se développe la vie sociale. C'est à la fois une humanitairerie idyllique et intolérante. Marcel, ouvrier graveur, et qui a lu, doit être plein de chimères et farouche, violent même, pour les défendre. Il peut, avec cela, être le meilleur garçon du monde, le plus honnête, le plus désintéressé. Mais j'ai grand'peine à croire à la sagesse impeccable que M. Manuel lui attribue…»

On ne saurait mieux dire.

Continuons l'exposé du drame. Marcel, ayant prêché son patron, aligne sur sa table des pots de fleurs et des bouquets. Car c'est la fête de sa mère — qui sait lire, qui lui donna le goût de la lecture. — Ce pourquoi il l'appelle «la sainte».

Oh! ce n'est pas qu'elle aille à la messe ni qu'elle prie. M. Manuel — qui est, je crois, israélite, ne préconise point la pratique religieuse. Non cette mère fut et demeure une lectrice intrépide, ce qui fait qu'elle possède toutes les vertus. Que la recette est donc commode: voici une femme du peuple; vous l'écartez de l'Église, puis vous lui faites lire les volumes de trente-deux bibliothèques municipales. Résultat: une sainte.

Survient la fiancée de Marcel. C'est une vertueuse ouvrière — puisqu'elle sait lire — qui nourrit de son travail son petit frère et sa petite soeur. Son patron, un monsieur Morin, qui a été son bienfaiteur, doit venir, le jour même, voir la mère de Marcel afin de conclure le mariage.

Les deux amoureux échangent des propos anodins que résume ce dire de Marcel:

La beauté de la femme est l'oeuvre du mari.

Le vers est un peu obscur. Mais je suppose que Marcel veut assurer à Hélène qu'il ne lui déformera pas le visage à coups de poings comme le ferait peut-être un ouvrier qui n'aurait pas appris à lire.

Hélène se retire. Puis rentre la maman toute troublée. Elle confie à son fils un secret qu'elle lui avait caché jusqu'alors. Elle n'est pas veuve, comme il le croyait. Son mari l'a quittée, il y a vingt ans. Mais elle ne veut pas dire le motif de cet abandon. Or elle vient de rencontrer dans la rue un homme qui lui ressemble. Si c'était lui!

Justement le voilà qui entre, ce personnage mystérieux. — C'est M. Morin, le patron d'Hélène… et c'est aussi le mari de «la sainte». Reconnaissance mutuelle, explications, exclamations, bref une de ces scènes lacrymatoires comme il s'en confectionne à l'usage des drames pédagogiques.

Morin s'accuse et se repent. Il fut jadis un ivrogne fieffé. Un soir, dans un accès de rage alcoolique, il a frappé Jeanne de deux coups de couteau puis a pris la fuite.

Pourquoi donc a-t-il voulu assassiner sa femme et pourquoi aussi fréquentait-il les mastroquets?

Parce qu'il ne savait pas lire. — C'est lui-même qui nous l'apprend:

Je n'ai jamais connu le chemin de l'école!

L'école laïque, bien entendu. Car d'école congréganiste il ne saurait être question. M. Manuel la tient probablement pour pire que le comptoir des marchands de vins.

Mme Morin guérit de ses blessures à l'hôpital. Héroïque — elle a lu tant de livres! — elle résista aux suggestions de la misère, trouva du travail, éleva son fils dans l'amour des abécédaires, puis des manuels de vulgarisation, et fit de lui le secrétaire de sociétés vertueuses que nous savons.

Quant à Morin, il avait éprouvé des remords; d'ivrogne et de paresseux qu'il était, il devint sobre et travailleur. De ce moment, il prospéra, s'enrichit et s'améliora de plus en plus. Aujourd'hui le voici commerçant à son aise et, en outre, philanthrope.

Comment s'opéra cette transformation?… Oh! c'est très simple: dans l'intervalle, Morin avait appris à lire.

Effusions, réconciliation, embrassades, pluie de larmes heureuses. Hélène paraît. Morin père et mère donnent leur bénédiction aux jeunes fiancés. Apothéose, feux de Bengale. Tirade finale où Morin recommande aux spectateurs de lire jour et nuit pour devenir vertueux. La toile tombe tandis que l'orchestre joue:Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille — quand on sait lire…

* * * * *

Si je me suis étendu sur ce petit drame où l'extravagance de la pensée s'exprime en des vers d'une désolante platitude, c'est parce qu'il me semble fort représentatif d'un état d'esprit tout à fait baroque.

Quoi donc, voilà des gens cultivés, des universitaires, comme M. Manuel, qui devraient avoir appris, par la seule expérience, que ce n'est point en suralimentant l'âme humaine de notions hétéroclites, et parfois d'une exactitude contestable, sur l'histoire, la morale, la biologie, les littératures et les arts, qu'on la rend meilleure.

Que non pas: imbus des sophismes promulgués par la Révolution, persuadés, — en bon matérialistes — que l'homme est un animal perfectible, convaincus qu'un prolétaire formé par l'école laïque et, par conséquent, républicain est fort supérieur à tout individu formé par l'Église et muni de convictions monarchiques, ils vivent, comme dit Charles Maurras, dans les nuées. Ils ont imaginé un citoyen idéal que la pratique de la liberté, de l'égalité, de la fraternité et la vulgarisation de la science doivent rendre apte à évoluer vers la perfection. Cette chimère leur déforme le jugement au point qu'ils perdent, je le répète, tout sens du réel. C'est en vain que la vie leur donne des leçons brutales. C'est en vain que les systèmes philosophiques, qui s'efforcent d'expliquer l'univers et d'organiser cette barbarie industrielle, prise par la plupart de nos contemporains pour une civilisation, font faillite les uns après les autres. C'est en vain que les riches deviennent de plus en plus durs et les pauvres de plus en plus haineux. C'est en vain que l'alcoolisme prospère, que les crimes se multiplient, que les fous pullulent. Peu leur importe: ils errent dans leurs ténèbres en répétant avec obstination: l'homme est bon, le Progrès nous inspire et nous guide vers d'éblouissantes destinées. Demain, nous serons tous des dieux!…

L'Église de Jésus-Christ les avertit sans cesse qu'ils courent à des catastrophes. Elle leur montre la Croix qui scintille dans la nuit où ils vaguent parmi l'or, parmi la boue, les larmes et le sang.

Constante dans la foi, immuable dans l'espérance, infatigable dans la charité, elle s'efforce de les éclairer.

Mais pour ne point l'entendre, ils hurlent des blasphèmes. Ou bien, tristes fous ignorant que l'Églisene peut pas périr, ils se ruent contre elle avec l'espoir qu'en la tuant, ils aboliront leur conscience.

L'Église essuie sa face couverte de fange. Avec une douceur inflexible elle poursuit sa mission de rachat universel. Quand cette société vermoulue, moisie, minée par plus d'un siècle de métaphysique aberrante, s'écroulera sous les coups des fils de ceux qui crurent l'édifier à la gloire d'une humanité sans Dieu, l'Église sera là pour tout reconstruire et pour tout purifier…

Au chapitre précédent je constatais combien l'instruction donnée à tort et à travers, comme on le fait aujourd'hui, laissait peu de traces dans les cerveaux qui, très évidemment, ne sont pas faits pour se l'assimiler.

L'expérience le prouve en ce qui concerne un grand nombre d'ouvriers des villes. Elle le démontre d'une façon encore plus frappante à ceux qui vivent d'habitude avec les paysans.

Quand je dis vivre avec eux, je n'entends point par là s'installer dans une de ces bicoques, d'architecture extravagante, que les commerçants retirés baptisent, sur plaque de marbre noir, _Mes Loisirs _ouMon Repos.

Ceux-là ne se frottent à l'homme des campagnes que pour lui acheter des légumes ou, tout au plus, en temps d'élection, pour briguer un siège au conseil municipal.

D'ailleurs, le paysan ne se livre pas facilement. Il se méfie du citadin; il le considère un peu comme un être d'une autre race dont les intérêts ne sauraient être analogues aux siens. Il se demande ce que cet intrus vient faire au village et il le soupçonne fort souvent de viser à lui ravi la terre — ce sol nourricier, producteur d'écus, vers lequel se tournent toutes ses ambitions, tous ses désirs, tous ses espoirs et tous ses rêves.

Si après avoir espionné longuement le nouveau venu et analysé, avec plus ou moins d'exactitude, ses allures et ses moeurs, il s'aperçoit qu'on n'en veut point à son patrimoine, alors il se rassérène. Tout en restant sur la défensive, il laisse parfois l'observateur pénétrer dans son âme obscure et il révèle, sans le vouloir, quelques-uns des mobiles fort simples qui déterminent les actes essentiels de son existence.

Encore cette demi confiance demeure-t-elle fort relative, prompte à s'effaroucher. Au moindre propos, à la moindre démarche mal interprétés, il se retire comme un escargot dans sa coquille de prudence héréditaire vis-à-vis de l'étranger.

Donc, pour arriver à connaître le paysan, il faut vivre de sa vie, près de lui, comme lui quant au domicile et aux habitudes et, par surcroît, ne montrer aucune velléité d'acquérir de la terre dans le pays.

C'est ce que j'ai fait pendant plusieurs années, d'abord vers Lagny, dans un village dont le terroir était limité par de vastes domaines appartenant à des Juifs considérables; ensuite, dans un village situé en lisière de la forêt de Fontainebleau. Ici la population se composait, par moitié environ, de producteurs d'asperges et de bûcherons exploitant, pour la boulangerie et les poteaux de télégraphe, les plantations de pins du bornage. Là, on cultivait la betterave et le blé.

Dans l'un et l'autre endroit, j'occupais une petite maison dont les deux ou trois pièces carrelées, blanchies à la chaux, meublées d'une façon très sommaire, s'encombraient, comme il sied, d'une quantité de livres.

Le premier de ces villages s'appelle Guermantes. Le second porte le nom d'Arbonne; il acquit quelque notoriété après que j'eus publiéDu Diable à Dieu.

Ce sont les notes prises sur le vif à cette époque qui me servent pour établir que l'instruction, à programme diffus, telle qu'on la mixture dans les écoles laïques, non seulement ne modifie pas les mentalités paysannes, mais encore ne laisse aux campagnards que le souvenir d'une contrainte extrême et d'un labeur pénible dont ils ne retirèrent aucun profit. Car demander à un paysan de se passionner pour des abstractions, d'acquérir une science dont il ne saisira pas l'application immédiate et tangible, c'est enfouir des grains de café torréfiés dans du sable, avec le fol espoir qu'ils finiront par germer.

À très peu d'exception près, le paysan ne lit pas sinon quelque feuille du chef-lieu où il ne s'intéresse guère qu'aux nouvelles et aux faits divers locaux. Il lit aussi quelquefois l'almanach pour y rechercher les dates des foires qui se tiennent aux environs. Enfin, comme je pense le démontrer par des exemples vécus, ce que nous appelons effort intellectuel, sentiment de l'idéal, sens de la beauté lui échappent de la façon la plus absolue.

Faut-il le regretter? Point du tout. Son intelligence, étroite mais fort lucide en ce qui regarde sa fonction de cultivateur ou d'appropriateur aux besoins de tous des biens de la terre, se passe aisément d'art et de science. Il a fallu la folie d'égalité qui possède la démocratie pour qu'on imaginât de lui fourrer dans la tête un tas de notions dont il n'aura jamais l'usage, et de le déguiser en membre conscient du peuple souverain.

* * * * *

Voici maintenant quelques-uns des faits qui m'ont permis de voir les paysans tels qu'ils sont et non tels que se les figurent les fabricants de chimères qui déforment la société française depuis plus de cent ans.

À Guermantes, en été, j'avais coutume de placer mon bureau contre la fenêtre large ouverte. Comme la chambre où je travaillais était au rez-de-chaussée, l'on me voyait de la route qui traverse le village.

J'écrivais, je compulsais des volumes; parfois je levais les yeux pour savourer le paysage qui s'étendait devant moi. De grands noyers murmurants, un vieux sycomore, où bruissait un peuple d'abeilles, bordaient le chemin. Ils m'enveloppaient d'une musique ondoyante dont le rythme m'était propice pour la cadence de mes phrases.

Par delà ces arbres, il y avait un verger en pente jalonné de pommiers dont les fruits luisaient, dans le feuillage sombre, comme des boules de corail. L'herbe s'étoilait de scabieuses mauves et de renoncules couleur d'or. Une venelle ombragée d'aubépines descendait vers un mince ruisseau qui jasait sous les cressons et les bardanes. C'était un de ces coins de nature fins, modérés, paisibles, comme il y en a tant dans notre chère Île-de- France.

Étant fort pris par la rédaction de mes livres et des articles qu'il me fallait livrer à date fixe, je demeurais cloué des journées entières à mon bureau — ce que pouvaient constater les passants.

Or, le soir venu, il m'arrivait d'aller rendre visite à l'un de mes voisins, un ressemeleur de chaussures chez qui se réunissaient parfois, pour la veillée, quelques notables du pays.

Une fois que j'avais noirci du papier pendant neuf heures presque consécutives, à peine entré, je me laissai tomber sur une chaise en m'écriant: Ah! que je suis fatigué!

Un éclat de rire général répondit à mon exclamation.

— Eh bien, repris-je, qu'y a-t-il de si risible à cela?… Je travaille depuis ce matin.

Alors l'adjoint au maire, un vieux paysan, dont la face toute rasée se plissait de mille rides malicieuses, déclara: — Vous ne pouvez guère être las: vous passez tout votre temps assis à votre fenêtre. Nous autres qui trimons aux champs, j'voudrions bien être à votre place.

Les autres approuvèrent.

Je fus d'abord un peu interloqué. Puis je saisis que, pour ces simples, la production intellectuelle ne représentait rien de raisonnable. C'est une amusette d'oisif qui ne sait à quoi employer ses mains. Ils ne comprennent que l'effort musculaire ou tout au plus des travaux d'ordre utilitaire tels que l'arpentage, le tracé d'une route par un ingénieur des ponts et chaussées, les calculs d'un entrepreneur de bâtisses. Mais l'art, la littérature: lettre close pour eux. En outre, il leur est impossible de concevoir que le rude labeur de l'écrivain puisse fatiguer autant et plus que le labourage ou la fumure d'un champ.

J'eus d'abord une velléité d'expliquer à ce brave homme que la plume était parfois aussi lourde à manier que la pioche; mais ayant acquis quelque expérience touchant le peu de cas que les campagnards font de tout ce qui ne concerne pas directement la terre, je m'abstins de protester.

Si j'avais tenté une démonstration du travail épuisant qu'implique le métier de littérateur pratiqué avec amour et ténacité, peut- être par une vague indifférence à l'égard «du monsieur qui lit dans les livres», mon interlocuteur aurait-il feint d'admettre mes arguments. Mais tenez pour assuré qu'à part soi, il n'aurait cessé de me considérer comme un…feignant.

* * * * *

J'eus lieu, en une autre occasion, de vérifier la tournure d'esprit purement utilitaire du paysan.

Il y avait, à l'extrémité ouest du village, un délicieux château, bâti sous Louis XIII et qu'entourait un grand parc, dessiné, dans le style grandiose des jardins de Versailles, par Le Nôtre lui- même.

Ce domaine appartenait au baron de L…, qui, fort éprouvé dans sa fortune par le _krach _de l'Union générale, le laissait à l'abandon et n'y résidait que rarement.

J'avais obtenu du gardien de la propriété la permission de me promener dans le parc et il m'arrivait assez souvent d'errer, à pas rêveurs, dans ces avenues envahies par la mousse et les herbes folles.

Un jour, j'y pénétrai au crépuscule. — Le soleil venait de disparaître; mais une large lueur de pourpre ardente et d'or en fusion magnifiait encore les collines occidentales, se glissait à travers les charmilles dont personne n'élaguait plus, depuis longtemps, les branches, et venait s'étaler en nappes fauves sur les boulingrins foisonnant de prêles et d'orties, sur les bassins dont l'eau dormante prenait des tons de topaze trouble et d'aigue- marine enfumée. Des taillis inextricables l'ombre montait déjà. Tout était silence, vétusté, désolation poignante. La mélancolie de l'heure et la beauté funèbre de ce parc, où les vestiges d'un passé magnifique achevaient de s'effacer sous les ronces, me parlaient si fort à l'âme que je m'adossai au fût d'un peuplier à demi-mort pour mieux en goûter la solennelle tristesse.

Comme je m'absorbais de la sorte, j'entendis marcher dans un sentier qui rejoignait, entre de vieux ifs, l'avenue où je m'étais attardé. Presque aussitôt, un homme déboucha près de moi.

— Tiens, me dit-il, c'est vous… Je croyais bien, à cette heure, qu'il n'y avait personne ici.

— Et vous, qu'y faites-vous? demandais-je.

— Oh! je viens de la ferme, là au bout… J'ai été porter des boutures au fermier qui me les avaient demandées.

Je le reconnus malgré l'obscurité croissante; c'était un des plus violents amoureux de la terre que possédât le village. Son idée fixe: agrandir son bien. Qu'une parcelle quelconque fût mise en vente, il accourait muni d'écus âprement épargnés à force de privations. Et il entrait dans de sournoises fureurs quand les agents des Juifs truffés d'or du voisinage l'emportaient sur lui par d'écrasantes surenchères.

Je ne sais quel absurde désir de lui faire partager mon émotion me traversa l'esprit. Je me mis à lui vanter la lumière agonisante à l'horizon, la majesté des vieux arbres, la grâce fantomale des parterres conquis par les fleurs sauvages, les lointains noyés de brume bleuâtre. Il m'écoutait d'un air surpris, avec un pli goguenard aux lèvres. Je me tus, me rappelant soudain que les paysans nevoient pas la natureet que, par conséquent, mon lyrisme tombait dans le vide. Il me dit alors: — J'comprends point ce que vous trouvez de beau dans tout cela: des charmes qui pourrissent sur pied, des mares d'eau sale, des carrés où ne pousse plus que de la _foirolle, _ça fait pitié. — Ah! si on ne devrait pas, nous autres de Guermantes, rafler tous ces hectares perdus pour les remettre en valeur!… Ça serait mieux à nous qu'au baron. Nous y planterions des pommes de terre et ça rapporterait au moins… Tandis que maintenant…

Il eut un geste coupant qui rasait les futaies et il ajouta: La cognée dans tout cela!

Le voyant excité, je voulus en profiter pour découvrir jusqu'où allait sa pensée. Je lui dis: — Mais à supposer que le baron mette le domaine en vente comme on en parle, vous savez bien que Rothschild, qui le guette, vous le chiperait.

Il rougit; un éclair de rage lui passa dans les prunelles: — Oh! celui-là, gronda-t-il, on devrait…

— On devrait quoi?

— Rien, reprit-il et il serra les dents, ressaisi par la prudence coutumière à sa classe.

Mais il avait révélé sa convoitise et son visage revêtit pendant quelques secondes une expression féroce. D'évaluer toute cette terre inculte le mettait hors de lui. Je sentis que le feu des anciennes Jacqueries rougeoyait toujours au fond de l'âme paysanne.

J'en conclus qu'on peut, sans exagération, avancer que l'homme de la campagne se tient, d'une façon plus ou moins confuse, pour le maître légitime du sol et qu'il regarde comme un usurpateur — à chasser, à détruire, le cas échéant — quiconque lui en ravit des lambeaux dans un but d'agrément.

* * * * *

Ne demandez pas non plus au paysan de goûter la poésie de son terroir sous quelque forme que ce soit. Ni les jeux de la lumière et de l'ombre dans les frondaisons épaisses, ni les moires argentées qui frissonnent sur les champs d'avoine, ni l'éclat des coquelicots et des bleuets parmi les blés mûrissants ne l'émeuvent. S'il regarde le ciel au lever ou au coucher du soleil, ce n'est que pour en tirer des pronostics sur le temps qu'il va faire et jamais pour en admirer les nuances. Bien plus, tels épisodes des saisons qui nous ravissent le gênent et l'irritent.

En voici un exemple: je le cite parce que, sous une forme comique, il démontre fort bien à quel point le paysan est réfractaire à la sensation de beauté.

À Guermantes, le pays était plein de rossignols qui, d'avril à juin, chantaient sans repos. C'était un enchantement, surtout par les nuits d'étoiles ou de pleine lune. Des roulades cristallines, de longues notes tenues jusqu'à perte de souffle montaient dans l'ombre transparente, fusaient en gerbes harmonieuses à travers le grand silence de la campagne assoupie.

Un jour de printemps, de bon matin, j'étais au travail, la fenêtre ouverte, comme d'habitude, lorsque j'entendis dialoguer sur la route, tout près de ma maison. Je me penchai et je reconnus le père Butelot, cantonnier, qui interpellait François, le garde champêtre, en ces termes:

— Qué que t'as, Françouès? Te v'la les yeux gros et la figure rabougrie comme si t'avais pas dormi.

— Ben non, mon vieux, répondit l'autre, j'ai pas dormi. Tu sais, devant chez moi, il y a un gros hêtre ben touffu. Il y a un cochon de rossignol qui s'est installé dedans et qui n'a fait que gueuler toute la nuit. Je ne pouvais pas fermer l'oeil. À la fin, je me suis levé, j'ai pris une perche et j'ai tapé dans les feuilles pour qu'il se taise… Ah bien oui, ce salaud, il a clos son bec pendant quelques minutes; mais quand je me suis recouché il a recommencé plus fort comme pour se gausser de moi… Faudra que je le guette et que je lui flanque un coup de fusil…

Cette façon d'apprécier le chant du rossignol me parut si cocasse que je fus pris de fou rire. Je me montrai dans l'embrasure: — Quoi donc, dis-je, mon pauvre François, cela vous ennuie quand les rossignols gueulent?…

Il me regarda d'un air offensé: — Bien sûr qu'ils m'embêtent… Et il n'y a pas de quoi rire et vous payer ma tête. Ces oiseaux- là, c'est une vraie vermine. Je vous demande un peu s'ils ne devraient pas dormir comme tout le monde?

Il eut été fort inutile de prêcher au garde champêtre l'admiration de cette mélodie nocturne. Je me retirai donc sans insister. Mais je notais tout de suite la diatribe de François, certain qu'elle me servirait un jour ou l'autre.

— O Heine, ô Shelley, ô Banville, ô lyriques éperdus qui dans le rossignol saluiez un frère en passionnée poésie, que pensez-vous de ce Caliban?

* * * * *

Une autre fois, j'eus l'occasion de constater combien l'esprit concret, positif du paysan répugnait à toute action désintéressée — même impliqua-t-elle de l'héroïsme.

La traduction du voyage de Nansen au pôle nord venait de paraître. Je l'avais dévorée et je me sentais tout vibrant d'enthousiasme pour le tranquille courage de ce Norvégien qui, avec un seul compagnon, avait affronté les ténèbres glacées des régions boréales, subi sans sourciller des fatigues inouïes, bravé des dangers formidables et avancé, plus que quiconque à cette époque, vers le point mystérieux où se rencontrent tous les méridiens du globe.

J'étais si rempli des exploits de Nansen que le soir, à la veillée, je ne pus m'empêcher d'en parler. Il y avait là, entre autres, Butelot, son fils, garçon de charrue, Gendret, betteravier cossu, deux ou trois femmes qui tricotaient ou reprisaient du linge, et parmi celles-ci la mère Fortuné, une octogénaire éleveuse de lapins et pleine de malice.

Tous m'écoutèrent avec assez d'intérêt à peu près comme si je leur avais conté quelque histoire fabuleuse.

Quand j'eus terminé le récit du merveilleux voyage, Gendret demanda: — À quoi cela lui a servi d'aller là-bas?

— Mais, répondis-je, à découvrir des régions inexplorées et à préciser, ce qu'on soupçonnait seulement, à savoir que les abords du pôle forment un désert où il n'y a que de la neige et de la glace.

— Point de culture, alors?

— Mais non, puisque c'est une mer qui ne dégèle jamais complètement.

— Ben, qu'est-ce que ça lui a rapporté, alors?

— De la gloire.

Mes auditeurs se regardèrent avec stupéfaction et semblèrent se demander si je ne les mystifiais point. De la gloire? De la gloire? De la gloire? Le mot ne signifiait rien pour eux. La mère Fortuné résuma l'opinion générale.

— C't'homme là, dit-elle, ça devait être un fou de se donner tant de mal pour rien.

Les autres approuvèrent en hochant la tête. Et je vis que moi aussi j'étais jugé un insensé du même acabit que Nansen puisque je m'emballais pour des exploits dont ne résultait aucun sac d'écus.

Ici se marque une différence notable entre le paysan et l'ouvrier — surtout l'ouvrier parisien. Celui-ci prise l'esprit d'aventure. Il comprend, jusqu'à un certain point, le dévouement et l'abnégation. Il est même capable de se sacrifier à un idéal, de souffrir pour une cause.

Le paysan, presque jamais. Puis toute curiosité qui n'a point rapport à son existence quotidienne lui demeure étrangère.

Pour preuve: Guermantes n'est qu'à une trentaine de kilomètres de Paris; les communications sont aisées. Eh bien, lors de l'Exposition de 1900, une grande partie des gens du village ne se dérangea pas pour la visiter. Cela leur était tellement égal.

Bien plus, il y avait cinq ou six vieillards, comme Butelot père, qui n'étaient jamais allés plus loin que Lagny. Leur terroir leur suffisait et ils n'éprouvaient pas le besoin d'en sortir.

* * * * *

Voyons aussi ce qui reste dans leur esprit de l'instruction reçue à l'école. Je pourrais multiplier les exemples. Deux me suffiront.

Je sortais pour une promenade dans la campagne quand le bruit d'une discussion m'arrêta. Arthur, fils aîné de la mère Fortuné, un haut gaillard d'un mètre quatre-vingts, qui avait été charretier quelque temps à la ville et qui s'y était dégourdi, interpellait le jeune Butelot. Celui-ci, âgé de seize ans, l'écoutait, tête basse, un pli d'obstination au front, et opposait des dénégations opiniâtres à tous les arguments de l'autre.

Arthur m'aperçut: — Venez donc, Monsieur Retté, me cria-t-il, voilà un mulet qui ne veut pas croire que la terre tourne sur elle-même et autour du soleil. Vous devriez lui expliquer la chose… Moi, j'y perds ma peine.

— Non, dit énergiquement Butelot, elle ne tourne pas, sans quoi on la verrait remuer. Et elle ne marche pas non plus autour du soleil. Est-ce que je ne vois pas le soleil sortir du bas du ciel, monter jusqu'à midi et descendre, le soir, de l'autre côté: c'est donc lui qui marche. La terre, elle bouge pas… Soutenir le contraire, c'est une menterie.

— Mais Butelot, dis-je, est-ce que l'on ne vous a pas appris les mouvements de la terre à l'école? Il n'y a pas si longtemps que vous y étiez encore et vous ne devez pas avoir oublié les enseignements du maître.

— Sûrement, reprit Arthur, on l'apprend à l'école. Quoique j'aie tout à l'heure trente ans, moi je m'en souviens.

— Ah! s'écria Butelot, le maître, il pouvait bien nous raconter tout ce qu'il voulait, n'est-ce pas? On n'était pas forcé de le croire et puis ensuite est-ce qu'on saisit quelque chose dans tous les mots longs d'un kilomètre qu'il emploie?… Moi, je m'en tiens à ce que je vois.

En désignant l'astre qui flamboyait dans un ciel sans nuages, il ajouta: — Tenez, le soleil, il y a une minute, il était là, maintenant il est plus haut. Donc, c'est lui qui marche: je veux rien savoir d'autre…

J'essayai de lui exposer, en termes aussi simples que possible, les lois de la gravitation. Il m'écouta sans m'interrompre, mais il ne se rendit pas. Il me fut évident qu'il ne me croyait pas plus qu'il n'avait cru le maître d'école.

Je le laissai donc avec Arthur qui, très fier d'être assuré que la terre tourne, le criblait de quolibets.

Il eût été par trop ardu d'expliquer à ce partisan de l'apparence que nos sens ne sont pas les meilleurs guides pour nous rendre compte des phénomènes cosmiques. Et qu'aurait-il dit si je lui avais servi la déclaration de M. Henri Poincaré qui nous apprend que la certitude scientifique n'existe pas, que la théorie de la gravitation se base sur une hypothèse invérifiable et que «même les mathématiques n'offrent, en somme, que des formules conventionnelles sans valeur objective quelconque»?

Eh bien, me dis-je, en m'en allant, voilà, une fois de plus, avérée, la banqueroute de la science. Non seulement cette magicienne est incapable de créer la certitude par le raisonnement, mais encore elle échoue à inculquer au jeune Butelot l'acte de foi qui s'impose à l'origine de toute démonstration.

Nous autres, catholiques, nous possédons du moins cette supériorité d'admettre que tout est mystère en nous, autour de nous et de croire qu'au fond de ce mystère, il y a Dieu…

L'autre fait, que je veux citer, a rapport à l'histoire de France et ne me semble pas moins significatif.

On sait qu'au programme de l'école primaire, la Révolution tient une place capitale. On s'attache surtout à persuader aux enfants que la période qui précéda cette époque mémorable fut un temps de barbarie, d'obscurantisme et de souffrance où le peuple se composait de faibles agneaux dévorés par les bêtes féroces de la noblesse et du clergé.

Il serait donc logique que les faits marquants de la Révolution demeurassent gravés dans la mémoire de ceux à qui on les fit apprendre avec tant de parti pris.

Or il n'en est rien. Les enquêtes instituées à ce sujet ont prouvé d'une façon surabondante que là encore l'enseignement laïque tombe en déconfiture.

Le facteur rural, qui desservait la commune, m'apporta une lettre recommandée. C'était un jeune homme d'environ vingt-six ans, d'esprit très éveillé.

Je signai sur son registre et je datai. Le calendrier indiquait le dix août.

— Tiens, remarquai-je, le dix août, c'est une date fameuse. Vous qui êtes un républicain zélé, elle doit vous rappeler des souvenirs glorieux.

Le facteur ouvrit de grands yeux: il ne saisissait pas du tout ce à quoi je faisais allusion.

— Mais oui, voyons, le 10 août 1792, la prise des Tuileries par le peuple, le renversement de la royauté: à l'école, vous avez appris cela.

Il balbutia: — Peut-être bien; je n'ai pas souvenance.

Alors l'idée me vint de lui faire passer une sorte d'examen. Jel'interrogeai sur l'abandon des privilèges, sur le procès de LouisXVI, sur la Terreur, sur Valmy, Jemmapes, Fleurus, sur le 18Brumaire.

Il ne savait plus rien sauf en ce qui concerne Bonaparte.

— C'était, me dit-il, un général qui remporta des victoires et qu'on a fait empereur.

— Mais quelles victoires?

Il réfléchit un moment: — Solferino, répondit-il enfin.

Puis, agacé parce que j'insistais, lui demandant s'il ne lui arrivait jamais de lire quelque livre d'histoire, il s'écria: — Est-ce que vous croyez que j'ai le temps? Toute la journée je trime sur la route et, le soir, je suis si fatigué que je m'endors aussitôt que j'ai soupé. Des fois, les jours de repos, je vais au café faire une manille.

— Vous avez bien raison: dix heures de bon sommeil vous sont plus profitables que deux heures passées sur quelque bouquin civique qui, je vous en donne ma parole, ne vous fourrerait dans la tête que des calembredaines. Et la manille vous est plus salutaire que la méditation des «immortels principes».

— Ça, c'est bien vrai, répondit-il en avalant à ma santé le verre de vin que je lui offrais…

Le bon sens et l'expérience commanderaient d'apprendre seulement au paysan à lire, à écrire, à calculer. Avec quelques notions de la géographie de son pays et quelques préceptes d'hygiène, c'est tout ce qu'il lui faudrait (_Il y aurait aussi la morale, et ce devrait être l'affaire du curé. Mais nos dirigeants éclairés ne veulent pas du prêtre. Et pourtant, quelle faillite encore que celle de la morale laïque!). _Tandis qu'en lui matagrabolisant la cervelle de sciences variées, on le fait souffrir tant qu'il fréquente l'école. Un sur cent garde quelque chose de cette culture sottement intensive. Les autres oublient tout dès qu'ils ne sont plus sous la férule du pédagogue.

Alors à quoi bon les tourmenter?

* * * * *

Ai-je voulu, en exposant quelques unes des caractéristiques de l'âme paysanne, déprécier les hommes de la terre?

Pas le moins du monde. Le paysan garde des qualités et des vertus qui, bien dirigées, constitueraient une réserve d'énergie pour la France. Mais notre société en désordre ne sait plus lui assurer les conditions qui lui permettraient de remplir normalement sa fonction de producteur.

_Every man in his humour, _disait le vieux Ben Jonson: chacun dans son caractère, chacun à sa place. Or le propre de la démocratie égalitaire c'est d'inculquer à chacun qu'il pourrait lui être profitable d'abandonner la place hiérarchique que lui assignent son hérédité, ses facultés et le bien général. Nous pullulons de danseurs qui se croient calculateurs, de sauteurs qui se prennent pour des hommes politiques.

Le paysan n'a pas échappé à cette inquiétude. Aussi, à mesure que les générations formées par le régime se succèdent, les campagnes se dépeuplent. Tel jeune campagnard qui jadis serait demeuré aux champs, n'aurait jamais eu le désir de s'en éloigner, s'empresse, après son service militaire, de courir dans les grandes villes où il se déprave, s'alcoolise, végète misérablement.

Il faut dire aussi que ce qui contribue à cette désertion, ce sont les conditions déplorables dans lesquelles se trouve la propriété rurale. On l'écrase d'impôts, surtout en matière de succession. M. Méline, dans un discours récent, signalait quelques unes des iniquités du fisc. Il cite des exemples extraordinaires: 41 immeubles estimés par le fisc 1.200.000 francs ont été vendus 585.000 francs et les héritiers ont payé des droits qu'ils ne devaient pas sur 680.000 francs, ce qui «les avait majorés, sur certains immeubles, de 600 %». Dans un autre cas, étudié avec grand soin, l'actif successoral encaissé par plusieurs centaines d'héritiers ne dépassait pas 12 millions; l'administration l'estima 21 millions. Les héritiers ont donc dû payer des droits sur une somme de 9 millions qu'ils n'avaient pas touchés.

«Qu'on s'étonne après cela, conclut M. Méline, que les capitaux se détournent de la terre et refusent de s'enfouir dans un placement qui, en quelques années, si plusieurs décès viennent à se produire dans une même famille, se volatilise complètement au profit du fisc et ne laisse plus aux malheureux héritiers que les yeux pour pleurer. On se lamente sur la désertion des campagnes et l'on ne veut pas comprendre l'état d'esprit de ces fils d'agriculteurs, témoins ou victimes de l'effondrement du patrimoine familial, fruit des labeurs de plusieurs générations. Ils partent pour la ville, la mort dans l'âme et plus jamais l'idée ne leur viendra de mettre leurs petites économies dans la terre.»

Oui, à la campagne comme ailleurs, la République a tout ravagé au profit des Allemands plus ou moins naturalisés, des métèques, des juifs et des francs-maçons. Il faut que notre pays possède une vitalité transcendante pour n'avoir pas déjà succombé sous les suçoirs de tant de parasites.

Toutefois, il importe d'aviser à remettre les choses dans l'ordre: ce sera la besogne du Maître que tout le monde appelle, sauf les quelques idéalistes troubles qui croient encore aux bienfaits de la démocratie…

* * * * *

Pour terminer, je voudrais esquisser trois figures de paysans que j'ai rencontrés et qui faisaient exception à la règle du positivisme terre-à-terre. Ils furent mes amis.

Le premier, je le connus à Guermantes. De profession apparente, c'était un jardinier qui travaillait, pendant la belle saison, pour les bourgeois en villégiature. Mais, il faut bien le dire, son occupation favorite consistait à braconner sur les domaines regorgeant de gibier des Rothschild et des Péreire qui infestent le département de Seine-et-Marne. Par le plomb, par les collets, par des pièges divers il détruisait force lièvres, faisans, perdreaux, à la consternation des gardes qui jamais ne réussissaient à le prendre sur le fait.

D'ailleurs, c'était la chasse pour elle-même qui le passionnait, car il ne consommait pas son butin. Il le cédait à des marchands de comestibles; et du produit de la vente, il s'achetait du plomb, de la poudre et des vêtements.

Avec cela, c'était un grand rêveur. Ne buvant pas, ne godaillant d'aucune façon, aimant beaucoup son accorte jeune femme, il passait des heures à méditer ou à songer devant quelques uns des paysages exquis dont Guermantes s'environne. Celui-là voyait la nature et il la comprenait selon la poésie la plus intense.

Un soir de juillet, tout tiède encore des ardeurs d'une journée caniculaire, il était étendu près de moi, dans l'herber du verger que j'ai décrit plus haut. Il faut dire que nous étions très bien ensemble depuis qu'il m'avait évoqué, en des termes colorés à miracle, certains aspects des sous-bois rothschildiens au petit jour.

Un calme immense régnait sur la campagne. Le ciel d'un bleu foncé, pareil à un dôme soyeux, fourmillait d'étoiles et la voie lactée y déployait, tout au large, son écharpe de lumière phosphorescente. Les arbres dormaient, immobiles. Pas un bruit, sauf par instants, le chevrotement plaintif d'une hulotte. Le parfum des cent roses- thé fleurissant le grand rosier qui tapissait, en espalier, la façade de ma maison, imprégnait l'atmosphère.

La face tournée vers le firmament, Jacques, c'était le nom de mon ami, absorbait la belle nuit odorante et radieuse par toutes les puissances de son être. Et moi de même.

Ainsi nous contemplions en silence depuis près de deux heures lorsque Jacques se mit soudain sur le côté, me prit la main et me dit d'une voix toute tressaillante d'une émotion magnifique: — Quand je regarde trop longtemps les étoiles, j'ai envie de mourir!…

Je frissonnai d'admiration. En effet, quelle phrase sublime! Du premier coup, ce simple, cet illettré avait formulé le sentiment de l'infini. Nommez le poète, le philosophe qui aurait pu mieux dire?

Je me gardai bien d'affaiblir par une glose oiseuse la splendeur de ce cri. Quiconque a senti son âme s'épanouir dans l'ombre et monter aux étoiles le comprendra sans plus…

Le second de mes amis, je l'ai connu dans la forêt de Fontainebleau. Après avoir essayé de plusieurs métiers: garde particulier, garçon d'hôtel, employé de tramway, il était devenu, vers la trentaine, l'un des cinq ou six tâcherons qui entretiennent les sentiers tracés par feu Colinet à travers les futaies et les rochers de la grande sylve. C'était là sa vraie vocation: vivre sous les arbres lui était devenu si nécessaire que même les jours de repos, il délaissait la ville pour des longues promenades dans les combes et les gorges les plus secrètes — celles où l'on est sûr de ne point rencontrer ces touristes insupportables qui troublent, par leurs criailleries et leurs remarques saugrenues, le recueillement des frondaisons mystérieuses.

Je l'avais maintes fois rencontré et nous étions devenus fort amis, car je n'avais pas tardé à découvrir qu'il aimait la forêt autant que je le faisais moi-même.

La dernière fois que je le vis, c'était dans un fond de la vallée de la Sole où les vieux chênes et les hêtres chenus enlacent leurs branches pour former une voûte pleine d'ombre sacrée et de murmures solennels. Un mince sentier serpente sous la colonnade des fûts énormes et se laisse à peine deviner parmi les fougères arborescentes qui le couvrent de leurs palmes.

La solitude grandiose de ce site prend le coeur des amoureux de la forêt. Ils s'y plaisent si fort qu'ils n'en voudraient jamais sortir.

Et c'était bien le sentiment qui tenait mon ami. En effet, lorsque je le découvris accoudé à une roche moussue, il me dit, les yeux pleins de rêve et sans autre préambule: — Ah qu'on est heureux ici! N'est-ce pas, Monsieur que les arbres valent mieux à fréquenter que les hommes?

— C'est mon avis, répondis-je, je l'ai même écrit dans plusieurs de mes livres, au grand scandale de quelques personnes qui n'admettent pas qu'on préfère la chanson des feuillages aux propos fastidieux où elles dispersent leur âme rudimentaire…

Nous allâmes, côte à côte, par les ravins touffus, par les rochers aux profils fabuleux, jusqu'à la nuit tombée. Nous ne disions pas grand-chose: — Parfois mon compagnon me désignait une éclaircie où les rayons du soleil déclinant teignaient de rose les troncs blanchâtres des bouleaux; parfois il souriait d'extase à ouïr les longs accords mélancoliques que le vent du soir détachait de ces grandes lyres frémissantes: les pins et les mélèzes. Et j'admirais combien ce pauvre paysan, sans instruction, s'était affiné au contact de la nature sylvestre jusqu'à développer en lui à ce point le sens du beau dont Dieu l'avait gratifié…

Le troisième exemple d'une âme admirable m'a été fourni par un paysan des Landes en pèlerinage à Lourdes. Baigneur à la piscine, j'eus l'occasion de m'occuper de lui pendant plusieurs jours. J'ai dit ailleurs quelle leçon d'abnégation il nous donna. Je ne puis mieux faire que de reproduire mon récit.

«Ce brave homme, âgé d'une cinquantaine d'années, était paralysé au point de ne pouvoir remuer un seul membre. De plus, des plaies affreuses lui couvraient tout le corps, dégageant une odeur fétide. Comme il ne pouvait ni bouger, ni s'aider lui-même, nous étions obligés de nous mettre à six pour l'étendre sur une planche et le plonger dans l'eau. Bien que nous prenions toutes les précautions possibles, chaque mouvement lui était une souffrance. Mais il témoignait d'une patience et d'une piété qui nous l'avaient fait prendre en affection.

Trois jours de suite il fut baigné sans aucun résultat. Sa foi n'en fut pas ébranlée: au contraire il semblait que les déceptions l'avivassent.

La veille du jour où le pèlerinage devait repartir, il obtint de passer la nuit en prière à la Grotte, en compagnie du jeune brancardier qui s'occupait plus particulièrement de lui.

Le lendemain, il vint à la piscine comme d'habitude. Baigné une dernière fois, il sortit de l'eau toujours inerte. Cependant sa figure recueillie ne marquait nul découragement: une sérénité religieuse lui emplissait les prunelles. Nous nous empressions autour de lui et nous lui rappelions qu'il arrive souvent que la Sainte Vierge guérisse de retour chez eux les malades qu'elle ne favorisa pas d'un miracle à la piscine.

Alors il nous dit: — Non, je sens que je ne guérirai pas. D'ailleurs j'ai demandé, cette nuit, à la Sainte Vierge qu'elle me laisse mes maux et qu'elle les accepte pour le rachat des péchés de ma paroisse dont la plupart des habitants ne croient pas. Et j'ai senti qu'Elle m'exauçait. Ne me plaignez pas: je suis très heureux.

Nous demeurâmes dans l'admiration à écouter cet humble qui, par son abnégation magnifique, s'égalait presque aux grandes victimes volontaires de la loi de substitution: sainte Lydwine, la soeur Catherine Emmerich, d'autres encore…»

* * * * *

Encore un coup, de telles âmes sont exceptionnelles. Pour le plus grand nombre, les paysans ne se haussent pas jusque là.

Toutefois, hier, pour les élever au-dessus d'eux-mêmes, ils avaient la foi. Le catéchisme, les sacrements, l'influence et l'autorité du prêtre allumaient un peu l'idéal dans ces âmes asservies au lucre et à la sensualité grossière.

Aujourd'hui, la franc-maçonnerie qui nous opprime a pris à tâche de leur enlever cette lumière. Aussi qu'arrive-t-il? Les nouvelles générations se bestialisent de plus en plus. Les églises villageoises tombent en ruines. Le prêtre, en maints endroits, à peine toléré, se heurte à l'indifférence goguenarde des neuf dixièmes de ses paroissiens. La France s'enlise dans un marécage où flotte le cadavre de ses croyances séculaires. Et les âmes, oiseaux sans ailes, dépérissent dans l'atmosphère de matérialisme qui les enveloppe.

Seigneur, quand donc viendra la délivrance?…

Dans n'importe quelle province de France, une élection, au suffrage universel, c'est toujours une farce abondante en péripéties bouffonnes. Si l'on y assiste comme spectateur désintéressé, cela fournit déjà pas mal de documents sur les motifs qui influencent «le peuple souverain» dans le choix de ses mandataires. Mais si l'on pénètre dans les coulisses, si l'on met la main aux ficelles qui font gigoter celui-ci et gambader celui- là, si l'on vérifie quels sales cartonnages doublent les décors pompeux que les turlupins de la politique parlementaire offrent à l'admiration badaude des électeurs, on ne garde guère d'illusion sur la portée de cette parade.

Le rideau tombé, les bouts de papier extraits du pot suspect où ils s'entassent, on éprouve un sentiment complexe. Recensant les cabrioles des candidats, l'on a envie de rire. Récapitulant les clapotis bourbeux de la «matière électorale», on a envie de pleurer.

Ah! qui veut conserver de l'optimisme touchant la nature humaine fera bien de ne pas se fourvoyer dans une aventure de ce genre…

Cette guigne m'advint et, par surcroît, ce fut dans les Hautes- Pyrénées, c'est-à-dire dans une contrée où la politique purement alimentaire se manifeste sans aucun voile.

Je n'y allais pas de gaîté de coeur. Venu à Lourdes pour prier et pour écrire un volume sous la protection immédiate de l'Immaculée qui rayonne à la Grotte, je ne me sentais nullement enclin à prendre parti pour l'un quelconque des individus baroques qui sollicitaient les suffrages des montagnards.

Mais des personnes, dont je respecte le caractère et les intentions, m'affirmèrent que l'intérêt de l'Église était en jeu et qu'il importait beaucoup de la servir en cette occasion.

Je n'en fus jamais fort convaincu d'autant que je tiens le suffrage universel pour une des inventions les plus ineptes et les plus malfaisantes à la fois de la démocratie.

— Pourtant, me dis-je, ne fût-ce que pour récolter des exemples à l'appui de mon opinion, il n'y a pas grand inconvénient à étudier de près la façon dont se pratique cette burlesque cuisine.

Ce sont donc quelques unes des notes prises au cours d'une campagne électorale dans l'arrondissement d'Argelès, en 1910, que je développe ci-dessous.

* * * * *

Ah! que l'on était tranquille à Lourdes, en ce mois de février qui précéda l'élection. La petite ville rendue à sa somnolence coutumière, en attendant la période des grands pèlerinages, menait son train-train monotone. La température était si douce qu'il n'était presque jamais besoin d'allumer le feu. Les sommets neigeux des montagnes se découpaient sur un ciel presque toujours clair. Les nuées opiniâtres qui versaient alors des torrents de pluie sur le reste de la France passaient loin de nous. À la Grotte, on était une demi-douzaine au plus pour prier. Les oraisons montaient paisiblement vers la Dame de Bon Conseil avec la flamme des cierges et mêlaient leur murmure au cantique tumultueux du Gave.

Mes journées coulaient heureuses: la messe et la communion de chaque jour, la rédaction de mon livre: _Sous l'étoile du Matin, _de longues stations au pieds de la Mère de miséricorde; parfois une ascension au Jers, au Béou, à l'ermitage de Saint-Savin, vers Cauterets ou Gavarni. Assez rudes ces escalades, mais si fécondes en images splendides! Car les Pyrénées sont plus grandioses en hiver qu'en n'importe quelle saison.

Dans la seconde quinzaine du mois, cette retraite studieuse, ce recueillement sanctifié commencèrent à être troublés.

Un matin débarqua de Paris un personnage du nom de Renaud; il ambitionnait de remplacer dans l'arrondissement le député sortant qui ne se représentait pas.

Il dirigeait leSoleil, journal royaliste qui eut de la valeur à l'époque où Charles Maurras et d'autres lettrés y écrivaient. Sous ce Renaud, il avait fort dégringolé. Il acheva de perdre toute influence quand l'Action Françaisese fonda.

Le _manager _actuel duSoleiléclipsé espérait peut-être, s'il se faisait élire, donner un regain de vogue à sa feuille. Peut- être d'autres calculs s'ajoutaient-ils à celui là. En tout cas, ses chances de réussite étaient fort problématiques car nul ne le connaissait dans la région. De plus, son étiquette de royaliste devait plutôt le desservir étant donné que les paysans, portés, comme ailleurs, à se soumettre au parti qui tient le pouvoir, gardaient, en leur tréfonds, de la tendresse pour l'Empire.

Ce n'étaient pas les qualités personnelles qui pouvaient l'aider à surmonter ces difficultés. Esprit étroit et d'une culture moins que médiocre, dépourvu d'éloquence, vaniteux jusqu'au ridicule, cassant et désagréable, si infatué de son propre jugement qu'il rejetait, sans examen, tout avis contrariant ses préjugés et ses parti-pris, voilà succinctement son portrait au moral. Son physique ne rachetait pas ces défauts: le poil jaunâtre, la figure anguleuse, tiraillée de tics nerveux, les yeux bleu-trouble entre des paupières rouges, un long corps mal bâti, une démarche en soubresauts, une voix tantôt criarde, tantôt engloutie dans des cavernes sans écho — bref, l'ensemble le plus déplaisant qui se puisse concevoir.

Il débuta par une maladresse en s'abouchant avec une vaste barbe, rédactrice à Lourdes, depuis quelques années, d'un papier hebdomadaire qui s'était donné pour tâche à peu près unique de fronder, sans répit, tous les faits, gestes, pas démarches et discours de l'Évêque. Cela, bien entendu, au nom d'un catholicisme épuré.

Quelques gens de bon sens donnèrent à M. Renaud des conseils judicieux sur sa candidature éventuelle. Ceux qui connaissaient le pays l'avertirent qu'ici — comme malheureusement dans toute la France — les catholiques étaient fort divisés sur le terrain politique et qu'il serait ardu de les unir, ainsi qu'il en témoignait l'intention.

Mais lui, sans les écouter: — J'ai un plan infaillible, déclara- t-il.

Puis il reprit le train et l'on n'entendit plus parler de lui jusqu'à la fin de mars.

Sur ces entrefaites, un autre candidat fit son apparition. Celui- là était un agréable zéro, un tel néant qu'au regard de lui la nullité prétentieuse de Renaud offrait presque une certaine consistance.

C'était M. Paul Dupuy, fils cadet de Jean Dupuy, pour lors ministre de je ne sais plus quoi et sénateur de la région.

Il avait vingt-six ans. On dit que sa jeunesse s'était dépensée en godailles excessives et que son papa, las de remplir un panier constamment percé, lui avait donné à choisir entre un conseil judiciaire et un siège de député.

Je ne sais pas si la chose est exacte. Mais ce qu'il y a de certain, c'est que Paul Dupuy était incapable de prononcer trois phrases de suite sans bafouiller. On lui fit apprendre par coeur un vague discours qu'il débita, tant bien que mal, dans toutes les réunions. Interrompu, interrogé, il se mettait à rire, puis reprenait tranquillement sa phrase à l'endroit où on lui avait coupé la parole.

Au physique, l'aspect d'un petit jeune homme bien pommadé, l'élégance du premier commis d'un grand bazar dans une ville de province.

Mais il avait pour lui, outre ce père très riche et très influent parmi la radicaille, la franc-maçonnerie, les sionistes, l'administration, tous les faméliques qui guettaient quelques reliefs de l'assiette au beurre, et un agent électoral très expert dans l'art d'extraire de l'urne une tête de bois, une savate, un pantin à ressort, bref n'importe quel outil commode à manier pour les meneurs du Bloc.

Tels étaient les adversaires en présence. Nous allons maintenant les voir à l'oeuvre (Il y avait aussi parmi les tenants de Paul Dupuy un certain nombre de libéraux tremblants qui se figuraient que s'ils marquaient de l'hostilité au régime, la Maçonnerie en profiterait pour faire interdire les pèlerinages. Erreur totale, comme on le verra).

Je ne puis ni ne veux tout dire des dessous de cette élection. Je me contenterai d'en montrer le côté anecdotique. Et je crois que cela sera suffisant pour renseigner les personnes — de plus en plus nombreuses — qui commencent à prendre en dégoût tout régime basé sur le principe du suffrage universel…

* * * * *

Le décor représente la grand'place d'Argelès, un jour de marché. Comme il a plu toute la nuit précédente, une boue épaisse, où se mêlent force détritus et fragments de légumes, enduit le pavé rocailleux. Des montagnards coiffés du béret pyrénéen, des Espagnols couleur pain d'épices, venus des villages de l'autre versant, s'interpellent en un patois rude dont il est impossible de comprendre un mot. Des attelages de boeufs, traînant des chariots aux roues massives, encombrent la chaussée. De petits cochons roses, tachés de noir, vaguent en liberté, grognent belliqueusement contre qui les bouscule, fouillent la fange d'un groin avide. Des vieilles femmes, juchées à califourchon sur des mulets ou des ânes, poussent des cris suraigus pour qu'on les laisse passer.

À travers cette foule, nous sommes trois qui escortons le déplorable Renaud, venu là pour faire de la popularité. Nous arpentons la place de long en large et notre candidat se disloque le bras à saluer jusqu'à terre tous ceux que nous croisons.


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